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samedi 14 mars 2026

Goce Smilevski : La liste de Freud

 

Pour le challenge de Cléanthe dans la Mitteleuropa j'ai lu deux romans : Celui-ci, La liste de Freud  et Gaspar Hauser de Wassermann que je publierai demain le 15 mars.

Goce Smilevski est un écrivain macédonien. L'intrigue de La liste de Freud se déroule en 1938 en Autriche au moment ou Hitler s’apprête à envahir le pays et où les juifs, sentant le danger, cherchent  à fuir mais les visas ne sont octroyés que rarement. Sigmund Freud grâce à  sa  notoriété obtient le sien pour l’Angleterre et est autorisé à dresser une liste de vingt personnes qui le suivront dans son exil. Il note les noms de sa femme, de sa fille Anna et de sa belle-soeur, s’y ajoutent ceux de son médecin et de sa famille, de ses infirmières, de sa femme de ménage, sans oublier celui de son chien adoré. Mais il omet, dans cette liste, ses quatre soeurs qui résident à Vienne comme lui :  Rosa, Maria, Pauline et Adolphine. J’avoue que ce fait monstrueux - que j’ignorais - m’a secouée ! Mais je lis dans la biographie de Sigmund Freud (Wikipedia)  que ce sont ses soeurs qui, se disant trop âgées pour quitter leur pays, ont refusé de partir ! 

Ce n’est pas ce qu’affirme Goce Smilevski ! Toutes les quatre, au contraire, lui demandent instamment de les amener, et surtout Pauline qui voudrait revoir sa fille exilée aux Etats-Unis avant de mourir. Freud refuse sous prétexte que les persécutions ne sont que provisoires et que l’ambition d’Hitler échouera. Il condamne ainsi ces vieilles femmes à la souffrance et à la mort. Lui-même mourra d’un cancer à Londres en 1939. Toutes les quatre seront arrêtées en 1942 et envoyées dans les camp de concentration de Theresienstadt et Treblinka où elles disparaîtront.

 Si l’on pose la question à l’écrivain sur la véracité du fait, l’abandon des soeurs, il répond :  interview à L'Orient-Le Jour en 2013 :  «Les faits sont avérés. On les retrouve dans les biographies de Freud. Mais son départ pour Londres, où il terminera sa vie dans une confortable demeure, et la mort de quatre de ses sœurs en déportation (seule l’aînée Anna, établie avec son époux aux États-Unis, y échappera) ne sont jamais mis en relation... »

 

 Adolphine est assise à gauche, devant Paula et Anna, Sigmund de face le troisième à gauche au dernier rang,  au dernier rang aussi à droite Rosa et Maria, au premier plan les parents et le petit frère Alexandre sur un  fauteuil

 

Je pensais que La Liste de Freud nous expliquerait pourquoi le frère avait agi d’une manière aussi horrible. Mais si le livre fait revivre les relations de Sigmund avec sa famille, il ne donne aucune explication à cet acte et ce que cela révèle du caractère de Sigmund Freud ! C’est pourtant ce que j’attendais et j'avoue que je suis restée sur ma faim. Son titre, La liste de Freud, induisait, en effet, que là était l’intérêt du roman. 

 

Adolphine Freud

 

J'ai appris plus tard que le titre original est La soeur de Freud et cela me paraît mieux approprié puisque le récit est raconté à la première personne par Adolphine, la plus jeune de soeurs Freud. C’est ce personnage féminin qui intéresse Goce Smilevski et il ne propose pas, si ce n’est anecdotiquement, une  biographie de Sigmund Freud ni une analyse de ses théories ou de la naissance de la psychanalyse. L’écrivain fait revivre la Vienne des années 1920-1930 dans le famille juive de Jakob et Amalia Freud qui ont tenu leurs enfants à l’écart de la religion, désirant les intégrer dans la vie viennoise. Freud est un grand admirateur de la culture et de la langue allemande.

Adolphine relate son enfance maladive à Vienne et le rôle important que son frère a tenu dans sa vie à ce moment-là. Elle décrit les relations avec sa mère, Amalia, qui la hait et la rabaisse sans arrêt, l’éducation qu’elle reçoit, son avortement qui la détruit sur le plan mental, et un frère, égoïste et pénétré de sa supériorité masculine, comme le veut son époque, un frère qui,  bien qu'il soit psychiatre passe à côté de la détresse de sa soeur. Celle-ci se réfugie dans l’un des premiers établissements psychiatriques de l’époque inauguré par l’impératrice Élisabeth d’Autriche, le «Nid», où elle rejoint son amie Klara Klimt, sœur de Gustav. Klara a mené un combat féministe qui l’a soumise à de rudes épreuves, violences policières, prison, humiliations. Incapable d’accepter l’injustice, elle y a laissé sa santé mentale. Encore une femme oubliée par l’histoire, méprisée, obscure, à l’ombre du Grand Frère ! 

 

Klara Klimt par Gustav Klimt

L’écrivain propose aussi, à l’occasion de ce séjour en clinique, une histoire de la folie au cours des siècles que j'ai jugée parfois longue et nous fait découvrir la façon dont étaient soignés les malades mentaux. J’ai trouvé cette lecture assez intéressante en particulier sur les femmes mais souvent trop dense et répétitive.
Le roman qui a obtenu le prix européen de la littérature a crée un scandale littéraire, les pro-freudiens, admirateurs du docteur, criant au mensonge, formulant de sévères critiques : « Dont la plus virulente est sans doute la tribune qu’Élisabeth Roudinesco a publiée jeudi 19 septembre dans Le Monde des livres. L’historienne de la psychanalyse contredit la thèse du refus délibéré de Freud d’emmener ses sœurs avec lui en exil avancée par Goce Smilevski et qualifie son livre d’«aberrant, mal fagoté et rempli de poncifs».



Chez Cléanthe : ce mois-ci la Mitteleuropa

Goce Smilevski, écrivain macédonien, n’est pas à strictement parler un écrivain de la  Mitteleuropa  mais il l'est dans une perspective culturelle et littéraire puisqu'il s'intéresse à l'Autriche, à Vienne en particulier et à ses personnages célèbres.

 Demain 15 Mars : Jakob Wasserman : Gaspar Hauser ou la paresse du coeur