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mardi 11 mars 2014

Elizabeth Gilbert : L'empreinte de toute chose



Nous sommes au début du XIX siècle quand naît Alma Whittaker, fille de Henry Whittaker, un anglais originaire du village de Richmond près de Londres et de Beatrix van Devender, une hollandaise d'Amsterdam. Le couple s'est installé à Philadelphie. Comme son père qui a fait fortune dans le commerce des plantes en obtenant le monopole de le commerce du quinquina, comme sa mère, une femme supérieurement intelligente et cultivée qui se charge de son éducation intellectuelle et spirituelle, Alma aime l'étude et en particulier se passionne pour la botanique. Cet amour des plantes la conduira bien loin, vers des terres lointaines mais aussi vers des découvertes scientifiques novatrices.
J'ai beaucoup aimé le roman d'Elizabeth Gilbert parce qu'il possède un souffle romanesque certain et s'intéresse aux progrès scientifiques du XIX siècle en se faisant le témoin d'une époque où la science interroge le monde du vivant, explore le passé et met à mal les obscurantismes.

Des personnages contrastés

 Hortus Botanicus Amsterdam de Dirk van der Made (source)
Elizabeth Gilbert a créé des personnages au caractère fort, à la vie mouvementée : ils affrontent des aventures intérieures, spirituelles, rencontrent des obstacles dressés sur le chemin de la connaissance ou de l'amour ou partent dans des voyages vers des pays lointains, des aventures périlleuses. Elle présente aussi des couples symétriquement opposés dont les contrastes permettent d'explorer toutes sortes de nuances psychologiques.
Bien que Alma soit le personnage principal, le roman commence par un récit de la vie de ses parents et surtout de son père dont le passé aventureux et riche en péripéties est passionnant.
Henry Whittaker est né dans une famille pauvre et a bien peu de chance de s'en sortir dans la vie. Pourtant il fera fortune en utilisant les seules connaissances qui lui soient accessibles, celles de la botanique, car son père est un des jardiniers réputés du jardin botanique de Kew. Son culot allié à son savoir, son intelligence pratique et aussi à son courage, son endurance et sa bonne santé (car il faut bien tout cela pour réchapper aux dangers qu'il rencontre) lui permettront d'être envoyé dans des terres lointaines à la recherche d'espèces végétales rares qui seront à l'origine de sa prospérité. En dehors de cela, il est presque illettré. Nul couple ne peut être plus dissemblable que Henry et Beatrix : celle-ci est fille d'un riche famille bourgeoise dont les membres sont conservateurs, depuis des générations, du plus grand jardin botanique d'Europe, le Hortus d'Amsterdam. Extrêmement cultivée, lettrée, scientifique hors pair, elle possède cinq langues et gèrera les affaires de son mari avec intelligence et clairvoyance.
Leur fille, Alma possède une vive intelligence, une mémoire phénoménale qui fait que toutes les études qu'elle entreprend scientifiques, littéraires ou linguistiques lui sont aisées. L'intelligence d'Alma n'a d'égale que sa laideur. Avec un autre personnage, celui de sa soeur adoptive Prudence, Elizabeth Gilbert crée une fois encore un couple formé de contrastes. Prudence est loin d'être sotte mais elle n'a pas les facultés intellectuelles d'Alma; sa beauté est saisissante et son altruisme - elle devient abolitionniste et aide les esclaves noirs- répond à l'égocentrisme voire l'égoïsme d'Alma. D'autre part, au matérialisme, à la sensualité d'Alma, Elizabeth Gilbert oppose la spiritualité et l'angélisme d'Ambrose Pike, son mari. On pourrait craindre que ces effets d'opposition ne soient trop systématiques mais il n'en est rien. En bâtissant ainsi son roman sur des contrastes très forts, l'écrivaine crée des effets de clair-obscur, de fortes tensions qui génèrent des drames et qui nourrissent l'intérêt du roman.

 Une époque d'exploration scientifique

Pierre-Joseph Redouté (1759-1840)  ( source)


L'un des aspects du roman qui m'a le plus captivée est l'exploration d'une époque de conquêtes scientifiques. Menée par Alma dès son plus jeune âge jusqu'à ce qu'elle devienne une spécialiste des mousses, l'étude de la botanique ouvre des horizons. Qui pourrait croire que l'on puisse s'enthousiasmer pour les différentes espèces de mousses existant dans le monde mais aussi pour leur origine, leur passé? Et qui pourrait penser que le sujet soit assez vaste pour y consacrer une grande partie de sa vie? Et pourtant, oui, c'est fascinant non seulement pour Alma mais pour le lecteur car il est amené à comprendre par étapes, l'enchaînement de la pensée de la chercheuse et comment elle peut aboutir à une théorie scientifique qui a révolutionné le monde, secoué les croyances religieuses à tel point que même de nos jours l'on cherche encore à la nier. Car Alma parvient à bâtir une démonstration qu'elle appelle la "Théorie de l'avantage compétitif", qui rejoint celle de Darwin sur la sélection naturelle et l'évolution des espèces! L'habileté d'Elizabeth Gilbert, bien sûr, consiste à faire d'Alma une savante méconnue qui ne publie pas sa découverte et se fait coiffer au poteau par Darwin! Mais rassurez-vous, l'écrivaine nous le confirme, non sans humour, Darwin a devancé de peu Alma dans l'aboutissement de ses recherches, ouf! il reste le seul maître de sa théorie. Vous vous rendez compte si c'était une femme qui l'avait distancé! Elizabeth Gilbert s'appuie sur des recherches solides et c'est un réel plaisir que de se plonger dans son roman aux thèmes riches et variés, fourmillant d'idées et de connaissances.
Un roman passionnant qui procure un grand plaisir de lecture!


Quelques citations 

Charles Darwin

Elle écrivit :" Plus grande est la crise, plus rapide est, semble-t-il, l'évolution."
Elle écrivit : "toutes les transformations semblent mues par le désespoir et l'urgence."
Elle écrivit : La beauté et la variété du monde naturel sont tout au plus les témoignages visibles d'une guerre infinie." (...)
Elle écrivit cette existence est une expérience hésitante et difficile. Parfois il y aura une victoire après la souffrance, mais rien n'est promis. L'individu le plus précieux ou le plus beau peut ne pas être le plus résistant. Le combat de la nature n'est pas marqué par le mal, mais par cette unique loi naturelle, puissante et indifférente : il y a simplement trop de formes de vie et pas assez de ressources pour qu'elles survivent toutes."


Alma était une perfectionniste et plus qu'un peu tatillonne, et il n'était pas question qu'elle publie une théorie qui comportait une lacune aussi petite soit-elle. Elle n'avait pas peur d'offenser la religion, comme elle l'affirma fréquemment à son oncle, elle redoutait d'offenser quelque chose qui était bien plus sacré pour elle : la raison.
Car il y avait une lacune dans la théorie d'Alma : elle ne pouvait, malgré tous ses efforts, comprendre les avantages de l'altruisme et du sacrifice de soi au point de vue de l'évolution. Si le monde naturel était effectivement le théâtre d'une lutte amorale et incessante pour la survie qu'il y paraissait, et si terrasser ses rivaux était la clé de la domination, de l'adaptation et de l'endurance - dans ce cas, que faisait-on, par exemple, de quelqu'un comme sa soeur Prudence?  

L'unique crime impardonnable est de couper court à l'expérience de sa vie avant sa fin naturelle. Agir ainsi est une faiblesse regrettable, car l'expérience de la vie s'interrompt déjà assez vite, dans tous les cas, et on peut tout aussi bien avoir le courage et la curiosité de demeurer dans la bataille jusqu'à ce que survienne l'inévitable décès. Tout ce qui est moins qu'un combat pour survivre est lâche. Tout ce qui est moins qu'un combat pour survivre est un refus de la grande alliance de la vie.


Un grand merci aux éditions Calmann-Lévy et Babelio

28 commentaires:

  1. son premier livre je l'avais trouvé un peu prêchi prêcha mais là le sujet et l'époque m'attirent beaucoup je vais aller fureter en bibliothèque pour voir

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    1. Celui-ci n'est pas dut tout dans la même veine! Un seul des personnages, le mari d'Alma, pourrait correspondre, me semble-t-il, à cette recherche spirituelle (c'est d'ailleurs l'aspect du roman que j'aime moins) mais ce n'est pas essentiel.

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  2. à priori pas de pb pour moi pour laisser des commentaires.. les mystères du web! Bonne journée!

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  3. J'avais aimé "mange, prie, aime" sur sa recherche spirituelle, nettement moins le suivant "mes alliances". Je n'avais donc pas l'intention de lire celui-ci, tu viens de me faire changer d'avis.

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    1. Je n'ai lu ni l'un ni l'autre mais à priori celui-là (voir ce que je dis à Dominique) n'a rien à voir avec le premier. Personnellement, j'ai bien aimé le personnage principal Alma justement parce qu'elle est matérialiste et poursuit une quête scientifique. Mais elle s'aperçoit que l'être humain garde pourtant sa part de mystère. J'ai moins aimé "l'angélisme" du mari! Si l'histoire n'avait porté que sur cela, je n'aurais pas aimé le livre.

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  4. Voilà un roman qui me tente beaucoup. J'avais aimé, comme Aifelle, son "Mange, prie, aime". Je serai curieuse de découvrir son style à travers un roman dont le sujet semble des plus passionnants !

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    1. Oui, je me suis passionnée pour ce sujet et le personnage est très attachant.

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  5. "mange, prie, aime" est un titre qui ne me convient pas du tout! je me prive parfois de bons livres à cause de ce genre de préjugés, mais si vous avez toutes aimé celui là, je l'emporterai peut être si je le trouve en bibliothèque.

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    1. Pas lu le premier et le titre ne m'attire pas! C'est un a priori aussi! Mais L'empreinte des choses est tout autre. (sauf peut-être?? pour le mari d'Alma comme je le disais dans les commentaires ci-dessus.)

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  6. Il a l'air vraiment passionnant ce roman. Je l'ai vu en librairie mais le fait qu'elle soit l'auteur de mange, prie, aime m'avait arrêtée car je n'avais pas été attirée par le thème de ce roman. Toutefois je suis vraiment passionnée par ces histoires de femmes qui ont pu se cultiver et tirer leur épingle du jeu à une époque qui juridiquement était très dure pour elles.

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    1. Voir les réponses ci-dessus. Oui Alma, comme sa mère, est un phénomène par rapport aux femmes de son époque! C'est aussi un thème très intéressant du roman.

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  7. Autant je n'étais pas tentée par "Mange, prie, aime", autant celui-ci pourrait me plaire... ne serait-ce que pour voir comment rendre la botanique passionnante dans un roman ! ;-)

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    1. Et oui, la botanique est intéressante puisqu'elle apporte des réponses sur l'énigme de al vie!

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  8. Ton billet me donne une envie irrésistible de le lire !!! Merci pour ton enthousiasme !!! Je venais de le repérer ce matin ! Coïncidence !!!

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    1. Très agréable à lire en plus des thèmes intéressants!

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  9. j'ai très envie de le lire ! Je vais juste attendre la sortie poche

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  10. Ta critique est excellente. Elle donne le goût de laisser tomber notre lecture actuelle pour aller lire ce roman toutes affaires cessantes!

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  11. Je l'ai noté hier ! Le billet que j'ai lu retrouve le tien sur le fait que c'est un très bon livre, qu'on n'aimerait pas lâcher.

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    1. Oui, oui, c'est ça! C'est un livre qu'on lit avec tellement de plaisir que l'on en envie de le finir vite même s'il y a un passage que j'ai moins aimé.

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  12. C'est une époque passionnante, mais qui ne laissait pas beaucoup de place aux femmes dans le domaine scientifique (entre autres ). Alors rencontrer le personnage d'Alma me plairait bien. Je note.

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  13. C'est vrai! Les femmes scientifiques sotn rares et lorsqu'elles parvenaient à faire des découvertes, les hommes leur barraient le passage. Même madame Einstein, Mileva, qui était une scientifique hors pair (études universitaires de médecine, de mathématique et de physique) et qui a assisté son mari dans ses recherches a dû s'effacer derrière lui! Il n'y a que Marie et Pierre Curie qui ont travaillé ensemble à égalité.

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  14. Voilà un roman qui semble passionnant. Ta critique enthousiaste est convaincante. Je le note!

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  15. il est excellent, passionnant, intelligent, les personnages sont touchants! attention, quand on commence on ne peut plus s'arrêter...

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