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mercredi 18 janvier 2023

Dimitri Rouchon-Borie : Le démon de la colline aux loups

 

Sans avoir choisi le thème, j’ai lu à la suite des livres qui traitent de l’enfance maltraitée, abusée. Je ne savais pas à l’avance ce que j’allais lire sinon je n’aurais peut-être pas eu le courage ? C’est ce qu’a compris Duke, le personnage de Le démon de la colline aux loups. Adulte, malade et sentant sa fin proche, c'est en prison qu'il écrit l’histoire de son enfance :  

Je vais écrire des choses sales et je voudrais que vous me pardonniez même si lire c’est moins pire que subir on voudrait tous être épargnés. »

Je n’ai pas rendu compte de tous ces livres mais seulement de ceux qui avaient de la sincérité, de l’émotion, de la force. Parfois, en effet, l’on sent bien que l’auteur en parle parce que c’est dans l’air du temps. D’autre fois, c’est un trop plein qui se déverse, un cri qui s’élève, une révolte qui s’exprime.

C’est le cas du roman Le démon de la colline aux loups de Dimitri Rouchon-Borie et quel roman ! Celui-ci, journaliste chroniqueur judiciaire, après avoir assisté à un procès concernant des parents pédophiles, se met à écrire ce qui sera son premier livre. « J’ai ressenti à ce moment une saturation émotionnelle » confie-t-il sur Presslib. Paru en 2021, son livre a été sept fois primé.« Je pense que c'est le souci de l'humain qui a autant plu aux jurys »  dit-il voir ici

Oui, c’est le souci de l’humain, en effet ! L’homme qui, en prison, écrit sur son enfance saccagée, sur le petit garçon fragile et plein de tendresse qui a été tué en lui, nous touche profondément. Et s’il écrit pour faire connaître son histoire, c’est qu’il veut exorciser le démon que ses parents ont planté dans son âme, et la sauver.
Je suis comme un arbre pourri avec ses racines pour toujours dans le marais de l'enfance.

Des êtres humains, il en a pourtant rencontrés, son institutrice, le directeur de l’école, sa famille d’accueil Maria et Pete, les policiers qui l’ont soustrait à ses parents, les infirmières qui l’ont soigné :

Au bout d'un moment j'ai craqué et pleuré encore et je n'arrêtais plus de pleurer et les infirmières me prenaient dans leurs bras et une a pleuré aussi et je me disais c'est étonnant qu'il y ait tant de femmes gentilles et que pas une n'a pu être ma mère.


Mais le mal est fait. Peut-on guérir d’une enfance pareille? Peut-on s’en sortir indemne ?

 Je crois que Pete percevait bien les choses car son regard avait changé il savait qu'on peut faire tout ce qu'on peut on ne sauve pas les gens comme ça.

Pourtant, Duke qui cherche à extirper le démon semblable à une entité vivante dans sa tête, ( Sa colère ? lui suggère un psychiatre ), s’interroge aussi sur la liberté humaine.  A-t-il eu le choix ? La réponse est oui, il l’a eu et à plusieurs reprises, une fois en rentrant chez ses tortionnaires au lieu de s’enfuir, une autre fois en s’enfuyant de chez sa famille d’accueil, en refusant leur aide, leur soutien bienveillant. Il a laissé le démon triompher. Il a choisi le Mal plutôt que le Bien. Et c’est pourquoi Duke reconnaît sa responsabilité et c’est pourquoi il songe à demander pardon pour ses crimes et, comme le lui suggère le prêtre qui vient le voir en prison, il cherche à gagner sa rédemption.

Le style de l’écrivain nous met en empathie avec le personnage, il nous fait sentir la souffrance de l’enfant mais aussi de l’adulte. Comme si nous étions à l'intérieur, pas seulement comme spectateurs. Comment y parvient-il ?

Dans Qui sème le vent  roman commenté récemment, ICI, c’est un enfant qui raconte son histoire avec une certaine naïveté, ce qui fait parfois sourire ou qui inquiète et fait mal. Ici, ce n’est pas un enfant qui parle, c’est un adulte qui réfléchit, soulève des questions philosophiques sur le Bien et le Mal, se pose des questions sur la foi, le salut, la damnation. C’est un homme qui fait des allers retours entre la vision qu’il avait enfant et sa vision actuelle, entre les mots qu’il ne connaissait pas mais qu’il maîtrise à présent, entre ce qu’il ne comprenait pas et ce qu’il comprend à présent..

C’est bête à dire mais la Colline aux Loups au départ je ne savais pas que c’était la Colline aux Loups vu que j’habitais dans la maison qui était dessus et que je n’en étais jamais sorti encore. On était là et on ne savait pas qu’on était dedans.

Et pourtant à travers la voix de l’adulte on perçoit celle de l’enfant,  comme si la souffrance ne pouvait être évacuée et était sans cesse revécue et, surtout, comme s’il y avait eu une impossible maturation, comme s'il était toujours resté un enfant au fond de lui. La voix enfantine derrière celle de l’adulte nous émeut comme nous touche son « parlement » maladroit, cette incapacité à formuler les choses, et le recours qu’il à l’image pour parvenir à se faire comprendre. C’est quelqu’un qui ne peut exprimer complètement ce qu’il ressent car il a été privé non seulement d’instruction, de vie sociale et d’amour mais aussi de la conscience de soi, élevé pêle-mêle sur le carrelage avec ses frères et soeurs comme des « loirs ou des mulots ».  

Ça paraîtra bizarre à tous mais au commencement on n’avait pas de noms. A quoi ça aurait servi on n’avait pas besoin de s’appeler alors on ne s’appelait pas.

Ce roman m’a donc beaucoup touchée et j’ai aimé cette manière d’écrire qui révèle la personnalité du personnage. Mais, bien sûr, tout ceci est écrit avec une simplicité apparente qui relève d’une grande maîtrise stylistique. Un très beau roman !


8 commentaires:

  1. J'ai travaillé il y a plus d'un an et demi sur l'affaire d'Outreau et je m'en souviens encore très précisément tellement ça a été pénible. Parmi les choses terribles aujourd'hui encore, ce sont ces enfants devenus grands qu'on a accusé de mensonge et qui souffrent toujours.
    J'ai vu des affiches, il va y avoir (ou il y a) encore un film, avec des affirmations, des gens qui croient savoir et tranchent... mais que sait-on ?
    Merci en tout cas pour ce billet, ça semble être un beau livre.

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    1. Oui c'est un beau livre. Je n'ai pas regardé le film documentaire qui vient de passer à la télévision mais je sais qu'il laissait la parole à la fois aux victimes des viols mais aussi aux victimes de l'erreur judiciaire.

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  2. Il est sur ma pile, suite à l'avis très très positif de Krol... tu me mets l'eau à la bouche !!

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    1. Je suis curieuse de lire ton avis. Moi, j'ai vraiment beaucoup aimé malgré l'horreur du sujet .

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  3. Je n'ai pas particulièrement remarqué ce livre-là ; peut-être parce que j'en ai lu un certain nombre et que j'hésite à me lancer. Ton billet me fait un peu penser au "jour des corneilles" de Jean-François Beauchemain.

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    1. Justement j'ai trouvé le titre de ce livre associé au "jour des corneilles" dans une liste de livres dénichée je ne sais plus où maintenant mais que je m'étais promis de lire !

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  4. Le sujet m'aurait effrayée mais tu sembles très positive

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