Le jeune Bento de Espinaso ( 1632-1677) ( Baruch Spinoza en néerlandais) vit à Amsterdam dans la communauté de juifs portugais ou ses parents se sont réfugiés avec leurs enfants pour fuir l’inquisition espagnole au Portugal. Son père est marchand. Un jour, il a huit ans, il assiste à une scène qui le marque durablement et va être à l’origine des questions que son esprit curieux et son intelligence précoce l’incitent à se poser. C’est ce que nous raconte Jr Dos Santos dans son livre Spinoza l’homme qui a tué Dieu.
Un homme, Uriel da Costa, philosophe portugais, considéré comme blasphémateur, a été mis au ban de la communauté juive il y a quelques années. Un cherem (excommunication) a été prononcé contre lui et plus personne n’a le droit de lui adresser la parole, ni de l’employer. Ne pouvant plus supporter l’isolement et la pauvreté seule sa mère le voit en cachette), il demande pardon en public à la synagogue. Pour que le cherem soit retiré, il doit désavouer son livre, subir 39 coups de fouet, puis il lui faut se coucher sur le seuil de l’édifice et chaque fidèle lui marche dessus. Quelque temps après cette cérémonie qui a beaucoup fait réfléchir l’enfant, Uriel da Costa, qui n’a pu supporter l’humiliation, revient sur ses déclarations et se suicide.
L’enfant se renseigne et apprend que Uriel a distingué la loi absolue de Dieu, la seule vraie, de la loi orale du Talmud qui est, dit-il, une invention des prêtres. Il remet donc en question les coutumes fondamentales du culte, circoncision, phylactères, Talit, et il soumet la religion au crible de la raison. Da Costa pense que l’âme n’est pas créée séparément par Dieu et placé dans le corps mais qu’elle est une sécrétion du corps et donc elle ne survit pas à la mort.
La loi orale est-elle une invention des hommes ? L’âme n’est-elle pas immortelle? Depuis l’horrible sort dévolu à Uriel da Costa, le doute s’est implanté chez Baruch Spinoza et d’autant plus que, malgré ses prières et sa foi ardente, sa mère qui était si bonne est morte de la toux. (Tuberculose dont mourra aussi son frère aîné et lui-même en 1677)
Il n’a que 10 ans en 1640 quand il soupçonne que Moïse n’a pas écrit lui-même la Torah comme il est affirmé ! En effet, au Deutéronome chapitre 31, verset 9, il constate que Moïse au lieu de dire « je », emploie la troisième personne : « Moïse écrivit cette Loi et la donna aux prêtres ». Or, remarque l'enfant, Moïse ne pourrait parler de lui-même à la troisième personne ! Ce n'est donc pas lui qui a écrit ces mots !
Les années passent. Baruch aide son père pour le commerce tout en continuant à lire et s’instruire et à étudier la théologie. Quand son père et son frère meurent, il se sent libre de dévoiler ses idées, ce qui lui vaut un cherem prononcé contre lui en1656 . Excommunié, il quitte alors la communauté juive avec laquelle il ne se sent plus d’attache. Il s’installe à l’école du professeur Franciscus van den Enden, un savant néerlandais, philosophe, qui deviendra son ami ainsi que toute la famille de celui-ci. Il y apprend le latin, donne aussi des cours pour payer son hébergement et fabrique des lentilles pour télescopes pour gagner sa vie. Il dépense peu, mène une vie sobre et studieuse. Plus tard, Il ira s’installer à Rijnburg, Voorbug puis à La Haye.
JR Dos Santos nous raconte sa vie, son amour malheureux pour la fille de Van Den Enden, ses rencontres avec de grands penseurs de son temps, ses amitiés, l’évolution de sa pensée et sa grande érudition.
Spinoza va, en effet, se consacrer à l’étude des religions et comme il connaît de nombreuses langues, l’hébreu, le latin, le portugais, le néerlandais, le grec, l’allemand, il peut lire et étudier les textes sacrés, la Torah, la Bible, sans avoir besoin d’intermédiaire. Il a la volonté de chercher la vérité, de développer la réflexion des fidèles et de les débarrasser de la superstition. Il désacralise la Bible, il montre qu’il y a eu plusieurs auteurs et s’aperçoit qu’elle a été modifiée au cours des siècles, parfois par des copistes.
Disciple de Descartes reprenant la méthode cartésienne, il pense que la religion doit être fondée sur la raison. « Seul l’homme guidé par la raison est libre. »
On a souvent dit que Spinoza était athée et qu’il s’en défendait par prudence. Dans son traité Théologico-politique, il avoue qu’il veille à ne rien écrire qui soit « détestable aux lois » des Provinces-Unies. Il était très dangereux, à l’époque, de s’avouer athée. Il semble surtout qu’il ait sa propre définition de Dieu : « Dieu, c’est à dire la nature » (Ethique). Dieu se confond avec les lois physiques de l’univers. Le panthéisme (le mot n’est pas encore inventé) de Spinoza dans lequel le divin et l’univers ne font qu’un, donne sa véritable place à l’humain.
« Si tout ce qui existe dans la nature est naturel, et si l’homme existe dans la nature, alors l’Homme est naturel. L’homme n’est pas un royaume dans le royaume. (…) Si Dieu est la nature, cela revient à dire que l’homme fait partie de la nature. »
Dos Santos écrit : "Plus important encore le philosophe d’Amsterdam n’a pas seulement retiré Dieu du centre de l’univers, il a également retiré l’homme du centre de l’univers en déclarant qu’il n’est qu’une simple extension finie de la nature. L’homme est aussi naturel qu’une souris, un épi ou un grain de poussière."
Spinoza remet en cause les miracles qui en violant les lois naturelles violeraient la nature même de Dieu. Les lois de la nature sont parfaites et rien ne peut être autre. Il affirme aussi que l’âme n’est pas séparée du corps. Elle n’a pas d’existence. Ce qui existe, c’est l’esprit !
Il refuse l’anthropomorphisme : Dieu n’est pas un être à notre image, il n’a ni bouche, ni yeux, il ne parle pas, il n’a pas de volonté, de but, de sentiments, de désirs, de préférences. Il est inutile de le prier, il ne punit ni ne récompense. Le comprendre, c’est comprendre la Nature. Comprendre la Nature c’est vivre dans l’harmonie.
Il développe aussi l’idée que la liberté de pensée ne peut être garantie que si le gouvernement est indépendant des autorités religieuses !
Voilà des idées d’une audace extrême pour l’époque ( et je ne serais pas étonnée qu’il en soit de même maintenant !), des idées qui ont de quoi vous conduire en prison, à la torture et à la mort.
Elles l’ont mené, on l’a vu, à une excommunication violente de la part des autorités religieuses juives. Pendant le gouvernement de Johan de Witt, grand-Pensionnaire de Hollande, défenseur de la République du Pays-Bas, la liberté de pensée est relativement tolérée, le pouvoir laïque étant indépendant du religieux. S’il se montrait prudent, Spinoza parvenait à échapper au fanatisme des predikantens calvinistes, fanatisme qui ne valait pas mieux que celui des juifs ou des catholiques de l’Inquisition. A partir de 1672, quand de Witt est sauvagement assassiné, il en sera autrement. Rien n’arrête plus les fanatiques sectaires de tout bord ! L’ami de Spinoza, Koerbagh qui avait publié un livre reprenant les idées de Spinoza fut torturé et mourut en prison.
Après la mort de Spinoza, se référer à lui comportait quelque danger. Plus tard, John Locke devint un grand diffuseur des idées de Spinoza, son disciple John Toland inventa le mot panthéisme, Kant, Schopenhauer, Hegel, Heine, tous les auteurs de l’idéalisme allemand se réfèrent à lui.… C’est chez Nietzchse que l’impact de Spinoza fut le plus fort. La méthode d’exégèse de la Bible suivi par Spinoza a été reprise par Hermann Reimarus qui a fait des découvertes sur Jésus qui n’ont pas été publiées de son vivant. En Angleterre, Coleridge, Bertrand Russell, en France, Diderot, Montesquieu, Rousseau, Bergson, Marx….
Un livre passionnant quant aux idées qu’il nous fait découvrir et la connaissance d’une époque.
Quelques citations :
" Si vous voulez que la vie vous sourie, apportez-lui d'abord votre bonne humeur." L'Ethique Partie IV
"L'homme libre ne pense à rien moins qu'à la mort, et sa sagesse est une méditation non de la mort, mais de la vie".( L'Ethique partie IV)
" Le remords est une seconde faute."


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