Comment cuire un ours ! Un drôle de titre ! Oui, on le fait cuire l’ours… même si finalement la pauvre bête n’y est pour rien ! Mais n’anticipons pas !
Ce roman de l’écrivain suédois Mikael Niemi est un roman policier mais il est aussi bien autre chose avec ses personnages hors-norme dans un monde qui l’est tout autant.
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| Lars Levi Laestadius |
Nous sommes en 1852 dans le village de Kengis dans le Grand Nord Suédois. Lars Levi Laestadius (1800-1861) est un pasteur luthérien suédois qui prêche l’Eveil appelé aussi Revivalisme, renouveau religieux qu’il enseigne aux fidèles dans des sermons enflammés. Il a le don du langage et met en transe ses adeptes, "L'Eveil était tapageur. Plus il faisait du bruit, plus il plaisait", mais provoque le mécontentement des luthériens suédois traditionnels qui ne suivent pas cette doctrine et surtout des riches à qui le pasteur demande de donner leurs vêtements chamarrés et leur or pour financer des écoles !
Le læstadianisme, je connais, du moins par mes lectures et par un film montrant, de nos jours, dans le Grand Nord, une société laestadienne, puritaine, passéiste, austère et intransigeante, découverte qui m’a choquée. Cette doctrine religieuse, en effet, obéit à une morale rigoriste, axée sur la notion de péché, de confession publique pour obtenir l'absolution, interdisant l’alcool, la sexualité hors mariage, les divertissements, les films, la télévision, la danse, les vêtements à la mode et brimant le désir de liberté en particulier des jeunes gens. Les femmes vivent dans une société patriarcale, elles doivent donner naissance à de nombreux enfants puisque la contraception y est interdite.
Aussi j’ai été surprise de découvrir dans ce livre ce pasteur, homme complexe et tourmenté, mais bon, souvent en proie au doute et luttant avant tout contre l’alcoolisme qui ravage, à l’époque, les populations sames miséreuses : donc, faisant oeuvre positive et rencontrant l’hostilité des cabaretiers et des notables suédois pleins de mépris pour les Sames : ici, le maître des Forges, le commissaire Brahe, le garde-champêtre Michelsson et tous ceux qui détiennent le pouvoir. En 1852, a lieu la révolte des éleveurs de rennes laestadiens de Kautokeino contre les notables qui se sont enrichis par la vente d’alcool, décimant ainsi les familles sames, ce qui met le pasteur en difficulté.
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| Les sames XIX siècle |
Car Laestidius, en partie same, sort d’une famille modeste et se place du côté de ceux qui ont besoin d’aide, refusant l’assimilation forcée des sames et parlant leur langue. Il parle aussi le suédois et le finnois. Brita Kajsa, sa femme, est same. Le pasteur est persuadé que l’instruction des enfants permettra à la société d’évoluer et ouvre des écoles. "Du jour où il savait lire et écrire, un pauvre n'était plus pauvre.". Enfin, ce que je ne savais pas, non plus, Laestadius est un botaniste distingué, il a fait des études universitaires de théologie et de botanique à Uppsala, et participe à des expéditions botaniques acquérant une renommée internationale.
Dans le roman on le voit botaniser avec Jussi un petit Same qu’il a trouvé sur le chemin, affamé et grelottant, fuyant sa famille brutale et mal aimante et qu’il recueille chez lui parmi sa nichée d’enfants.
Jussi, personnage fictif, va rapidement vouer une affection et une admiration fervente à celui qu’il appelle son Maître et qu’il considère comme son père. Il apprend à lire et écrire et aime la lecture. Mais quand il grandit, il tombe amoureux d’une belle et jeune fermière suédoise qui le dédaigne. Son origine same fait qu’il est rejeté de tous dans cette société profondément raciste.
Le roman, très bien écrit, est aussi une ode à la nature, à sa beauté et aux "Gens du Nord," "voilà mon peuple." (...) "Ils savent que le bonheur est un filet tout juste sorti de l'eau, débordant de poissons. Un seau rempli de baies fraîches, une peau de renne bien tannée, le couinement d'un chiot, un os à moelle qui garde encore la chaleur de l'animal abattu. Ils savent que l'amour, c'est pouvoir s'allonger avec un compagnon près du feu. Tourner le dos à l'obscurité. Se serrer l'un contre l'autre et se raconter des histoires pour faire passer l'interminable hiver. La plus belle manière qu'aient les hommes pour se tenir chaud."
Alors vous allez me dire, où est le roman policier ? Et bien il est là, on y arrive, part importante du roman, bien sûr, mais pas uniquement comme vous l’avez remarqué : une jeune fille disparaît puis est retrouvée, assassinée, au fond d’un marais, par le pasteur et Jussi. Comme de grandes entailles labourent son corps, le commissaire Brahe conclut hâtivement que c’est un ours le responsable. Mais Lars Laestadius qui mène son enquête personnelle avec une rigueur toute scientifique et qui enseigne à Jussi à « voir » ce qui échappe aux autres, sait bien qu’il n’en est rien ! Et après la mort de l’ours, nous, lecteurs, ne nous étonnons pas qu’une seconde jeune fille soit attaquée…
Roman policier qui nous tient en haleine à la poursuite du coupable, roman historique passionnant qui fait revivre la société suédoise de la moitié du XIX siècle, Comment cuire un ours nous captive par ses personnages fictifs ou réels, au destin parfois tragique et exceptionnel et par ses très belles pages sur la nature et aussi sur la découverte de la lecture,"les lettres si petites avaient un grand pouvoir", et sur les livres.
"J'observai le livre sous tous les angles, l'approchai de mon oreille, écoutai. Il ne disait plus rien. Pourtant, je savais ce qu'il contenait, et ce qui se produirait si je le rouvrais et me remettais à lire. C'était incompréhensible. Le livre était-il donc vivant? Si tel n'était pas le cas, d'où venaient les voix et les images? En lisant, j'avais vu la Palestine, j'étais allé là-bas. Cet homme de Samarie, j'avais l'impression de l'avoir rencontré moi-même. Où tout cela se trouvait-il, une fois la couverture refermée ? Peut-être que le livre se lisait tout seul ? Je savais que les lettres et les mots grouillaient là-dedans comme des bourdons. Ou plutôt, foisonnaient comme des graines. Tels des germes de plantes, ils avaient besoin de terre pour pousser, ils ne demandaient qu'à prendre racine dans le terreau humide que renferment les têtes des hommes. " P161














