Je republie ici, à l'occasion du challenge Les deux George de la littérature, le billet écrit sur le roman Le meunier d'Angibault de George Sand en 2011
Le Moulin d'Angibault a été publié en 1845. Ce roman champêtre de George Sand, est aussi un livre engagé politiquement, un roman "socialiste" et utopiste qui raconte, comme dans Le Compagnon du Tour de France paru en 1840, les amours d'un homme du peuple et d'une aristocrate. Sand a eu quelque mal à le faire paraître dans le journal Le Constitutionnel. Elle écrit au directeur, Véron, qui craint de déplaire à ses lecteurs : « Vous me trouverez peut-être un peu communiste. Ce sont mes
idées à moi, laissez-les moi. On ne vous demandera pas compte de
mes utopies. Elles ne sont pas neuves, mais elles sont consolantes pour
beaucoup de gens. Ne soyez pas plus poltron que moi »
Le récit
L'action du roman se déroule dans le Berry, en partie au Château de Sarzay qui est le domaine de Marcelle de Blanchemont, et du moulin où travaille le meunier Grand-Louis.
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| Le château de Sarzay |
Le meunier d'Angibault de George Sand a pour personnage
principal, la baronne, Marcelle de Blanchemont. Celle-ci vient de
perdre son mari qu'elle n'aimait pas. Veuve et indépendante, mère d'un
petit garçon, elle est désormais libre d'épouser Henri Lémor, pauvre
étudiant devenu ouvrier avec qui elle vit un amour platonique.
Cependant, celui-ci, gagné aux idées socialistes, refuse le mariage avec
une femme riche qui est du sang des des oppresseurs. La jeune
femme bien décidée à devenir digne de son bien-aimé est prête à renoncer
aux privilèges de sa classe sociale et à sa fortune déjà bien
compromise par son mari. Elle se rend, accompagnée de son fils Edouard,
dans sa propriété de Blanchemont, chez son fermier Bricolin. Celui-ci,
rusé et ladre, est le type même de paysan enrichi d'après la
Révolution. Prêt à racheter les biens de la noblesse déchue, il va lui
proposer d'acquérir son domaine pour une bouchée de pain. Là-bas,
Marcelle rencontre aussi le meunier d'Angibault surnommé le
Grand-Louis, jeune homme honnête et travailleur. Le meunier est
amoureux de Rose Bricolin mais ne peut l'épouser car le père de la
jeune fille veut la marier à un homme riche. Marcelle se lie d'amitié
avec le meunier et avec Rose et fera tout son possible pour rendre leur
union possible. De son côté, elle va lever les obstacles qui la
séparent de Henri.
Une plaidoirie en faveur du peuple
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| Le meunier d'Angibault illustré par Maurice Sand |
L'intrigue du roman pourrait paraître assez classique; une double
histoire d'amour contrarié. Mais notons que si l'une des situations est
courante : un jeune homme, Louis, ne peut épouser la fille qu'il aime,
Rose, à cause du père de celle-ci parce qu'il est trop pauvre,
l'autre, par contre, est moins banale ! Pour Marcelle et Henri,
l'obstacle ne vient pas d'une tierce personne détenant l'autorité, mais
de l'amoureux lui-même qui s'y refuse au nom d'un idéal si bien que
l'on a une inversion complète et inattendue du schéma romanesque
habituel : un jeune homme ne peut pas épouser celle qu'il aime parce
qu'elle est trop riche ! Sont ainsi placés au centre du roman le
problème de l'argent et de l'égalité sociale. Car Le meunier d'Angibault porte
toutes les grandes idées socialistes de George Sand. Elle y dénonce le
pouvoir de l'argent que symbolise le fermier Bricolin et l'émergence
d'une classe sociale en train de supplanter la noblesse en abandonnant
toute valeur, tout idéal, toute humanité pour s'enrichir, thème que
l'on retrouve dans de nombreux romans de cette époque et qui ne manque
pas d'intérêt. Pourtant, il est finalement plus facile à la baronne
d'abandonner ses préjugés de classe, de considérer le meunier et Rose
comme ses amis et ses égaux que de renoncer complètement à sa fortune.
Et ceci non pour des raisons égoïstes mais parce qu'elle craint pour
l'avenir de son enfant :
Hélas!
chère Rose, dans un temps où l'argent est tout, tout se vend et tout
s'achète.(..) De même que l'on paie les sacrements à l'église, il faut,
à prix d'argent, acquérir le droit d'être homme, de savoir lire,
d'apprendre à penser, à connaître le bien du mal. Le pauvre est
condamné, à moins d'être doué d'un génie exceptionnel, à végéter, privé
de sagesse et d'instruction.
Voici une belle plaidoirie en faveur du peuple et à plusieurs reprises
l'écrivain a des accents sincères et lyriques pour dénoncer l'inégalité
et l'oppression exercée par une classe sociale sur les pauvres gens.
Notons aussi au passage que George Sand, pourtant très croyante, égratigne l'Eglise et réprouve la vénalité du clergé.
Le dénouement du roman sera rousseauiste et consistera pour tous à
aller vivre au moulin d'Angilbault du fruit d'un labeur honnête, au
milieu de la nature. L'utopie de George Sand prête un peu à sourire surtout au jour d'aujourd'hui comme
dirait le père Bricolin, où triomphe le grand capital international.
Mais il faut se replacer au XIX ème siècle, en 1845, date de parution
du roman, pour voir combien ses idées sont, sinon révolutionnaires ( elle avait horreur de la violence), du
moins généreuses et hors du commun. On comprend pourquoi le roman n'a
pas été toujours favorablement accueilli par la critique et le public
de son époque.
Le thème de la nature et du pays est aussi l'un des intérêts du roman car Le meunier d'Angibault
est bien ancré dans la campagne berrichonne et en particulier dans un
lieu à part nommé la Vallée-Noire. C'est avec plaisir que l'on découvre
les paysages, les coutumes et les portraits du peuple berrichon que
George Sand brosse sans paternalisme et avec un respect certain.
Chez
la plupart des paysans de la Vallée-Noire, la misère la plus réelle,
la plus complète, se dissimule discrètement et noblement sous ces
habitudes consciencieuses d'ordre et de propreté. La pauvreté rustique y
est attendrissante et affectueuse. (..) Il faudrait si peu du superflu
du riche pour faire cesser l'amertume de leur vie, cachée sous ses
apparences de calme poétique !
Des personnages principaux attachants
J'ai beaucoup aimé aussi le personnage de Marcelle de Blanchemont qui
malgré son éducation aristocratique est une femme décidée, courageuse,
qui sait prendre son destin en main et affronter la réalité sans se
lamenter.
A côté d'elle, la figure de son amoureux, Henri Lémor, un peu
larmoyant, est bien fade.
Le meunier d'Angibault est beaucoup plus
intéressant. Il représente l'homme du peuple, tel que l'idéalise George
Sand, intelligent, instruit même s'il n'est pas érudit, travailleur,
courageux et altruiste; ajoutez-y sa force et sa beauté physiques !
Ajoutez-y aussi la fierté qui le fait agir avec respect envers la
baronne mais aussi en égal. Il représente le bon sens car,
contrairement à Marcelle de Blanchemont, il ne dédaigne pas l'argent;
il sait combien il est difficile de le gagner ! Mais il ne le place
pas au-dessus de tout et se contente de lui accorder sa juste place. C'est
la limite de l'utopie sandienne car pour amener Bricolin à marier sa
fille au meunier, il n'y aura pas conversion miraculeuse du personnage
trop avide et déshumanisé par son avarice; seul l'argent pourra le
convaincre !
Une dimension fantastique
Un autre personnage qui joue un rôle dramatique dans le récit (c'est
elle qui va incendier le château) introduit un souffle romantique dans
cet ouvrage politique et champêtre : celui de la folle, La Bricoline,
soeur de Rose, qui a perdu la raison à la suite d'un amour contrarié. Ce
personnage qui hante les ruines du château, semblable a un fantôme,
inspire à la fois la peur car elle peut être très violente et la
compassion car la souffrance générée par ses crises de folie est décrite
par l'auteure d'une façon magistrale. Enfin le mendiant, oncle
Cadoche, au terrible passé, apparaît tour à tour sous les traits d'un
vieux sorcier, assis sur la Pierre des morts, posté sur les
chemins pour égarer les voyageurs, et d'un génie bienfaisant (bien que
inquiétant) puisque c'est lui qui va assurer le bonheur de Grand Louis
et de Rose. Au croisement du réel et de la magie, il donne au roman une dimension fantastique.

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