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lundi 24 mars 2025

Ramon Diaz-Eterovic : L' obscure mémoire des armes

 

 

Ce polar L’obscure mémoire des armes de Ramon Diaz-Eterovic est le XII ème d’une série qui met en scène le détective privé Heredia. Et comme c’est le premier que je lis, et même si l’ensemble peut être lu dans le désordre puisque chaque enquête se termine à la fin du volume,  il m’a manqué, me semble-t-il, beaucoup d’éléments pour  être vraiment "dans le bain".
Heredia vit à Santiago, dans un quartier pauvre de la ville et lui-même ne roule pas sur l’or. Une enquête de temps en temps et quelques gains modiques quand il joue aux courses avec son copain, vendeur de journaux. Il a un chat qui parle, son alter ego, et qui ne mâche pas ses mots quand il s’agit de le critiquer. Et si ce chat se nomme Simenon, ce n’est pas par hasard. Heredia est un admirateur de l’écrivain et de la littérature en général. C’est fou ce qu’il a le temps de lire pendant son enquête, poésie, romans ! De lire et de boire car il nous fait faire connaissance de tous les troquets du quartier !  J’aime bien aussi l’humour lié à ce personnage nommé Le Scribe et qui n’est autre que l’écrivain lui-même. Ecrivain ? Un métier qui n’est pas de tout repos quand son personnage l’accuse d’erreurs et de négligences.
Heredia a une amoureuse Griseta qu’il ne voit que de temps en temps. J’ai appris en lisant des critiques sur lui qu’il avait rompu avec Griseta pendant des années et l’avait retrouvée ensuite. Pourquoi ? Comment ? Je n’en sais pas  plus et du coup ce personnage féminin reste anecdotique, si ce n’est que c’est elle qui le pousse à accepter une affaire : enquêter sur la mort violente du frère de son amie Virginia. German Reyes a été tué à la sortie de son travail et, même s’il n’y pas eu vol, la police a conclu à un crime crapuleux. Sa soeur veut savoir ce qui s’est réellement passé.

J’ai choisi de lire un polar chilien, pensant échapper à mes lectures précédentes portant toutes sur le coup d’état de 1973. Et voilà que je me retrouve en plein dedans, et, bien sûr, cela n’a rien d’étonnant !

« Même si les cérémonies publiques et les déclarations convenues essayaient d’enterrer le passé, celui-ci continuait à se glisser par les fissures d’une société habituée aux apparences, aux décors trompeurs et aux compromis en coulisses. Le passé était une blessure qui n’avait jamais été totalement désinfectée et laissait échapper sa pestilence à la moindre inadvertance. »

German Reyes fait partie d’un organisation qui traque les anciens tortionnaires.

« les dinosaures et les momies n’appartiennent pas au passé. Ils gardent le silence et continuent à regretter le général qui leur a permis de maltraiter les gens  du peuple. »

Evidemment, ce n’est pas une enquête sans danger et un autre meurtre suit celui de German Reyes, classé suicide par la police, et un autre a eu lieu avant celui de German. Heredia est vite ramené dans le passé avec les témoignages des victimes et ramené aussi sur les lieux, la Villa Grimaldi, où la DINA, Direccion nationale del inteligencia,  a enfermé et torturé près de quatre mille cinq cents personnes..

« Je me suis dirigé vers l’endroit où était exposée la maquette de ce qui avait été l’un des principaux centres de torture pendant la dictature militaire. La tour des pendaisons, le parking où les prisonniers étaient violentés, les étroites cellules où on les enfermait entre deux interrogatoires, le gigantesque ombu, témoin de douleurs et des crimes et la piscine où étaient plongés ceux qui s’obstinaient à garder le silence. L’horreur, l’horreur incombustible, me suis-je dit, en approchant du mur de pierre où les noms des prisonniers assassinés étaient gravés ».

Je vous laisse suivre l’enquête qui se double d’un trafic d’armes mais sachez que lorsque Heredia parle à l'un des bourreaux et lui demande pourquoi il va tous les jours à l’église, pour demander pardon aux victimes ? suggère-t-il. Celui-ci lui répond :

-« Je n’ai pas de raison de demander pardon. Si c’était nécessaire, je n’hésiterais pas à recommencer. »

J’ai trouvé ce roman policier intéressant par son sujet mais le rythme lent, les digressions, ne sont pas parvenus à me convaincre. Il faut que je lise un autre roman avec Heredia pour ne pas m’avouer vaincue par une seule lecture.
 

 

Challenge sur le Chili chez Je lis Je blogue
 

mardi 18 mars 2025

Théodora Dimova : Les Dévastés


 

Dans Les Dévastés, Théodora Dimova  raconte  le coup d’état du Front de la Patrie le 9 septembre 1944 soutenu par l’Armée Rouge qui pénètre en Bulgarie alliée à l’Allemagne nazie et la terrible répression qui a suivi, arrestations, exécutions sommaires, prise du pouvoir par le parti communiste appuyé par l’Union soviétique.

Théodora Dimova a choisi de parler de cette tragédie en suivant le parcours de jeunes femmes dont les maris sont arrêtés, torturés, exécutés, Raina, Ekaterina, Viktoria (et sa fille Magdalena). La petite-fille de Raina, Alexandra, vingt ans plus tard, nous dit ce qui est arrivé à Raina. Si les trois  personnages féminins principaux ne se connaissent pas, leur destin les ramène toutes les trois devant la fosse commune où le corps de leur mari a été jeté.

« Nous nous dispersons. Commençons à faire le tour des tombes, ombres noires parmi les tombes blanchies. Nous cherchons, nous fouillons du regard. Nous ne pouvons résister longtemps au froid et au vent. Tout à coup une femme s’écrie par ici, par ici. Nous y allons. Un immense rond noir. Recouvert de scories. La neige ne tient pas sur la fosse. Elle fond en tombant dessus. »

 
Les trois femmes appartiennent à la classe bourgeoise aisée, intellectuelles et préservées des duretés de la vie. La mort de leur mari, suivi d’une confiscation de leurs biens et d’une déportation constituent des épreuves terribles et Theodora Dimov nous fait partager avec beaucoup de talent, la détresse, l’angoisse, la misère de ces personnages.

Raina

 

Elena Karamihaylova : Portrait de ma soeur Magda

Raina est mariée à un intellectuel, journaliste, écrivain, Nicola, assez imbus tous deux de leur supériorité sociale. Raina est une femme belle, brillante, raffinée, qui anime des soirées littéraires mais elle est assez superficielle. Apparemment, elle ne s’est jamais posée de question sur ce qu’était le nazisme, sur la  responsabilité individuelle et collective face aux crimes commis par l’Allemagne nazie et son pays. Ce qui m’a frappée, ( et choquée) c’est qu’elle ne regrette pas que la Bulgarie se soit alliée à l’Allemagne nazie, non, ce qu’elle déplore c’est que le gouvernement n’ait pas rompu les relations diplomatiques avec la Russie. Elle et son mari Nicola paraissent être restés étrangers aux crimes dont se rend coupable leur pays. Ce dont se soucie Raina, peut-être pour tromper sa peur, c’est de la couleur du satin utilisé pour la restauration de ses fauteuils.

"Nous étions les Alliés d’Hitler, or, au parlement, les députés de l’opposition plaidaient en faveur de « l’amitié éternelle avec le grand peuple russe »" , amitié liée au souvenir du rôle de la Russie pendant la guerre Russo-Turque en 1878  qui a libéré la Bulgarie du joug ottoman. C'est évidemment comme le remarque Raina  une décision "shizophrénique" pour un pays qui est allié aux nazis !

Ekaterina

Elena Karamihaylova


Ekaterina est l’épouse d’un pope, Mina. Le couple est plus sympathique que Raina et Nicola, plus proche du peuple, conscients de ce qui se passe autour d’eux.  C’est dire que la religion tient une grande place pour elle. Quand son mari est tué, elle se met à écrire un journal pour que ses trois enfants n’oublient pas leur père et sachent qui il était. Il y a une scène très émouvante où Ekaretina achète un lustre à bas prix à une famille juive dans le malheur, ce qui provoque le désespoir de son mari.

« Comment as-tu pu offenser ces gens, Ekaterina, profiter de leur malheur et prendre à un prix dérisoire leur lustre. Tu n’as même pas payé le dixième de sa valeur. Comment as-tu eu le coeur de procéder de cette façon ! Et d’en être heureuse, qui plus est, d’en être fière. Il y  avait des larmes de profonde déception à mon égard dans les yeux de votre père, comme si je l’avais offensé, lui personnellement. … En un instant j’ai pris conscience de la monstruosité de mon acte.»


Viktoria et Magdelena

Elena Karamihaylova : autoportrait au chat

La troisième femme est Viktoria. Elle a adopté un bébé déposé devant sa porte, Magdelena.  Les souvenirs alternent entre elle et sa fille. Viktoria est musicienne et vit pour la musique. Elle aime la France où elle rêve d’habiter et donner des concerts mais elle est sacrifiée à un mari Boris, plein de suffisance, qui la pense incapable de gagner sa vie et refuse de partir. Il sera arrêté par Yordann, son fils illégitime, qui ne lui pardonne pas d’avoir laissé sa mère, femme de ménage, dans le besoin. Déportée, Viktoria travaillera dans une briqueterie. Sa fille préfère se souvenir d'elle baignée par la musique de Chopin :  

"Quoi qu'il me soit arrivé - lentes, tête rasée, poux, froid, chaussures trempées, pénurie, faim, lâcheté - je m'imaginais maman et son piano reluisant, et devant elle, sur le tabouret de cuir, avec sa longue robe en soie, les volants répandus en cercle autour d'elle sur le parquet jaune, on voit dépasser son pied qui presse très souvent la pédale droite, et son visage changeant à chaque mesure, et la musique qui était son état le plus naturel; tant que tout cela existait, il ne pouvait rien y avoir d'effrayant dans ce monde"..."

Bulgarie entre 1930 et 1945

Le tsar de Bulgarie : Boris III

Comme je connais mal l’Histoire du pays, je me renseigne chaque fois sur les époques que traitent les romans en lisant des articles dans le net.

Avant d’aller plus loin, j’ai voulu savoir ce qu’est le Front de la Patrie, coalition politique bulgare de la Résistance (voir  ICI wikipédia ), constitué par le parti communiste, le parti agraire et le parti des ouvriers, pendant la seconde guerre mondiale pour lutter contre la dictature militariste pro-nazie du Royaume de Bulgarie et contre l’Allemagne nazie.

En effet, le Tsar Boris III  a succédé à son père en 1918 à la tête de la Bulgarie. Il meurt en 1943. Dans les années 1930, il a mis en place une dictature militaire dans laquelle les partis sont interdits. La Bulgarie se rapproche de l’Allemagne nazie qui doit lui permettre de récupérer les territoires perdus prenant la première guerre mondiale.
Je cite le début de l’article de l’encyclopédie Multimédia de la Shoah et vous renvoie à sa lecture  si vous voulez en savoir plus ICI 

« Au début du mois de mars 1941, la Bulgarie rejoignit les forces de l'Axe et, en avril 1941, prit part à l'offensive conduite par l'Allemagne contre la Yougoslavie et la Grèce. En retour, la Bulgarie reçut de Grèce, l'essentiel de la Thrace et de Yougoslavie, la Macédoine et une partie de la Serbie orientale. Bien qu'ayant participé à la campagne des Balkans, la Bulgarie refusa d'entrer en guerre contre l'Union Soviétique en juin 1941.
En juillet 1940, la Bulgarie instaura une législation antisémite. Les Juifs furent exclus des emplois publics et subirent des discriminations liées à leur lieu de résidence et des restrictions économiques. Les mariages entre Juifs et non-Juifs furent interdits.
Pendant la guerre, la Bulgarie alliée de l'Allemagne ne déporta pas ses ressortissants juifs. Cependant, elle déporta les Juifs non bulgares des territoires yougoslaves et grecs qu'elle avait annexés. En mars 1943, les autorités bulgares arrêtèrent tous les Juifs de Macédoine et de Thrace. 7 000 Juifs de Macédoine (qui faisait auparavant partie de la Yougoslavie) furent internés dans un camp de transit à Skopje. Environ 4 000 Juifs de Thrace furent déportés vers des points de rassemblement à Gorna Dzhumaya et à Dupnitsa et livrés aux Allemands. Au total, la Bulgarie déporta plus de 11 000 Juifs vers des territoires contrôlés par l'Allemagne. A la fin du mois de mars 1943, la plupart d'entre eux avaient été déportés au camp de mise à mort de Treblinka, en Pologne. » (…)


Voir le billet de Miriam


Théodora Dimova est la fille de l'écrivain bulgare Dimitrar Dimov dont j'aimerais tant lire "Tabac". Hélas ! je ne l'ai trouvé qu'à des prix inabordables. Je vais voir si je le trouve en médiathèque mais ce serait étonnant !

 

 Peintre bulgare

Peintre bulgare : Elena Karamihaylova Ici

 

 


dimanche 16 mars 2025

Elena Alexieva : Le prix Nobel

 


 

Le prix Nobel est un roman policier écrit par l'écrivaine bulgare Elena Alexieva.

Eduardo Ghertelsman, écrivain d’origine chilienne qui vient d’obtenir le prix Nobel, accompagné de son agent littéraire Nastassia Voks, arrive à Sofia où il est accueilli par son éditrice bulgare pour une conférence. Le premier contact avec la ville est révélateur. Il tombe dans un embouteillage « cauchemardesque », sur une chaussée défoncée, et à la remarque polie de Nastassia :« maintenant que vous êtes dans l’Union européenne*, vous aurez certainement les moyens d’améliorer votre infrastructure », l’éditrice se contente de lever « dramatiquement »  les yeux au ciel, et le chauffeur s’étouffe dans ce que l’on ne sait définir comme un rire ou comme une toux. Le roman est paru en 2011 et le ton est donné. On sent que l’écrivaine ne va pas se priver de nous montrer les coulisses secrètes de son pays, la corruption, et la dérive mafieuse!

 L’éminent écrivain, désabusé, ne se fait aucune illusion sur les ressorts de la célébrité et de l’engouement du public  : « Après une vie entière consacrée à la littérature, Ghertelsman, se rendit compte qu’un écrivain en vie n’était jamais aussi bien accueilli qu’un écrivain mort ». Après la conférence, il sort se promener le soir dans la ville et disparaît ! Une demande de rançon suit. Le gouvernement est dans tous ses états ! La disparition d’un prix Nobel est un coup dur et ne va pas améliorer la réputation de la Bulgarie auprès de l’Union européenne et surtout des Etats-Unis ( ce qui est le plus important !).

C’est alors que nous faisons la connaissance de l’inspectrice Vanda Belovska. Elle a été rétrogradée pour avoir mis les pieds dans le plat, si j’ose dire, autrement dit, le coupable qu’elle a débusqué dans une précédente affaire, était un peu trop haut placé pour elle. Bref ! elle a été rejetée par le « Système », ou quel que soit le nom qu’on lui donne.

« Vanda ne craignait pas tant l’acide, l’agression physique ou les balles. Elle avait bien plus peur de ce qui allait arriver ensuite. Si quelqu’un avait décidé de se venger, mieux valait qu’il ne fasse pas les choses à moitié ! Elle s’était habituée à combattre activement sa peur de la violence en se confrontant à la violence même. Mais pour pouvoir se le permettre, elle avait besoin d’un dos : Le Sytème. »

Et voilà qu’on la « réhabilite » et qu’elle est chargée de l’affaire ! Elle comprend vite, en étant reçue par le ministre, un ancien camarade de classe, que, si elle échoue, ce ne sera que plus aisé de lui faire porter le chapeau !  Un meurtre, celui d’un autre écrivain, bulgare, cette fois-ci, relance l’enquête et entraîne Vanda dans un village abandonné, proche de Sofia, où les Roms se sont installés au milieu des ruines.

Je ne sais pas si l’intrigue policière vous paraîtra convaincante mais personnellement j’ai été déçue par l’enquête qui avance lentement et qui est, une fois résolue, assez peu vraisemblable à mon goût. Mais pour moi, l’intérêt du roman est ailleurs et d’abord dans le personnage, Vanda, qui se révèle complexe et qui, dans sa solitude et son angoisse, me touchent. Vanda est une femme seule face à une société hostile. Sa seule relation est son collègue de bureau l’inspecteur Kreustanov. Et son seul compagnon est (non pas un chat comme tout bon inspecteur qui se respecte) mais un iguane, par dessus le marché pas très aimant, ni toujours commode ! C’est la richesse du personnage qui donne vie au récit, son questionnement aussi sur la vie, sur ce qui l’entoure. Par exemple, sa relation avec sa mère, source de culpabilité et de remords, dont elle n’est pas proche mais qui, malade, ne peut se suffire à elle-même et qu’elle doit aider; ses rapports avec la corruption, avec l’autorité, son refus de se laisser transformer par le Système alors qu’elle est obligée de se « blinder » face à la violence, la pauvreté, les minorités rejetées, au risque de perdre son humanité.

" Là où elle était, elle savait au moins de quel côté elle se se trouvait. En revanche, plus haut dans la Hiérarchie, les frontières se brouillaient, et c’était là une particularité à laquelle nul ne pouvait échapper. Tous n’étaient pas corrompus ou criminels, au contraire. Mais la seule chose qui les empêchait de l’être, c’étaient leurs propres conceptions ou volonté. Quant au reste, c’était le principe sur lequel reposait l’Etat dans sa totalité. Le Monde entier, se dit Vanda… "

La vision que Vanda nous donne de la société bulgare et du pouvoir donc est au centre du livre ainsi que son refus d’y participer. Elle dénonce un Système qui broie l’individu. L’alternance du pouvoir qui porte au sommet un chef pour le faire tomber l’instant d’après, la pousse à refuser toute distinction et tout poste important.
"Toute ascension se termine par une chute, se dit philosophiquement Vanda.
Même leur chute ne transformait pas ces fonctionnaires en héros tragiques. Au contraire. Une fois qu’ils s’étaient écroulés, il ne fallait que quelques jours pour qu’ils tombent dans l’oubli."

C’est pourquoi on comprend bien le dénouement, un peu déroutant de prime abord, mais il s’agit pour elle de choisir de rester humaine.

J’ai beaucoup aimé aussi les réflexions sur le monde de l’édition où tout est bon pour faire de l’argent, où la littérature est traitée comme un marché, où la création littéraire devient "un métier" comme un autre avec ses obligations de rendement.
Hasard de la lecture, moi qui lis en ce moment pour le challenge sur le Chili, il se trouve que le chef d’oeuvre d’Eduardo Ghertelsman lu par Vanda, Sang et aube, raconte comment l’écrivain se cache dans une cave après le coup d’état de Pinochet. Au questionnement sur la société apparaît aussi un questionnement sur la littérature, sur son pouvoir.

« De ses pages jaillissait une souffrance qui ne pouvait être feinte. L’impression hautaine qui en émanait ne pouvait pas non plus être feinte. Vanda n’arrivait pas à s’expliquer comment il était possible qu’un homme qui courait après la mort comme après une carotte attachée à un bâton tenu à l’autre bout par la mort elle-même - sauf que ce n’était pas la sienne à lui, mais celle de tout ce qui était en train de périr autour de lui- se permit d’être aussi intransigeant. Et ce, non pas qu’il n’ait rien à perdre, au contraire, il espérait gagner. »

Donc, au final, j’ai  trouvé qu'il y avait  de nombreuses raisons d'aimer ce roman qui présente plusieurs entrées très diverses et intéressantes.


* Entrée de la Bulgarie et de la Roumanie dans l’espace Schengen le 1er Janvier 2005. Entrée dans l'UE le 1er janvier 2007.
 

 


 

mardi 11 mars 2025

Elitza Guieorguieva : Les cosmonautes ne font que passer

 

 

Le vrai ou le faux

Elitza Guieorguoieva, née à Sofia en 1982, vit en France


"Ton grand-père est communiste. Un vrai, te dit-on plusieurs fois et tu comprends qu’il y en aussi des faux. C’est comme avec les Barbie et les baskets Nike, qu’on peut trouver en vrai uniquement si on possède des relations de très haut niveau. Les tiennes sont fausses… "

Ce passage du roman Les cosmonautes ne font que passer d’Elitza Guieorguieva, dans un chapitre intitulé Le vrai ou le Faux, donne le ton. C’est par l’humour que l’écrivaine nous amène à voir son pays à travers le regard d’une petite fille.  Nous sommes en Bulgarie communiste, l’attrait du capitalisme même chez les enfants est puissant et la question du vrai ou du faux ne touche pas, comprend notre héroïne, que les baskets et les Barbies mais aussi les hommes et les gouvernements. Ainsi son grand-père adoré est un « vrai communiste », elle jouera sur ce comique de répétition à plusieurs reprises. Il s’est battu contre le fascisme en résistant dans les montagnes de son pays (allié aux nazis), il n’a tiré aucune richesse, aucun pouvoir, de son engagement. Et puis, il y a les faux, et oui, ceux qui sont au pouvoir, qui ont exercé la répression, qui ont installé la dictature comme Todor Jivkov*, qui semble être dans le collimateur de ses parents. Ceux-ci s’enferment dans la salle de bain et font couler de l’eau pour couvrir leurs critiques et leur colère. La fillette se demande bien pourquoi. Elle-même est trop jeune pour souffrir de l’embrigadement, des discours tout faits, imposés, comme ceux de la camarade directrice de l’école, des journaux qui déforment la vérité, du manque de liberté. Elle porte un regard innocent et sans à priori sur ce qui l’entoure. Mais nous, lecteurs, bien sûr, nous prenons conscience du manque de liberté et de la corruption du pouvoir puisqu’il faut avoir des « relations » pour obtenir ce qui est "vrai". Ce roman est un vrai enchantement tant le ton est vif, amusant, plein de fraîcheur comme la petite fille qui raconte son histoire. Elle n'est pas malheureuse avec une imagination délirante, des parents aimants et, chaque année, une lettre au Père Gel qui lui apporte un cadeau. ( Le Père Noël n'est pas à la mode dans la Bulgarie communiste).

Une vocation de cosmonaute

Youri Gagarine


L’héroïne de ce roman n’a que sept ans lorsqu’elle entre à l’école Youri Gagarine dans une Bulgarie sous contrôle soviétique. Le sourire du premier homme de l’espace, le sapin que le cosmonaute a planté devant l’établissement scolaire, lors d’un visite en Bulgarie, emplit l’enfant de rêve et lui donne envie de devenir cosmonaute. Et ce n’est pas gagné même si elle s’entraîne à l’apesanteur et espère avoir un soutien de « son amie éternelle », Constanza, plutôt portée sur la toilette, les robes fluo et la gymnastique rythmique.  Ses parents mettent beaucoup de mauvaise volonté pour booster sa carrière ! Elle cherche à convaincre son chien Joki, pas obligatoirement motivé lui aussi, de tenter l’aventure spatiale. Ainsi quand son grand-père, le seul qui la soutienne, l’amène au musée des cosmonautes, Joki ne semble pas toucher par la grâce en regardant l’image de Laïka, la première chienne de l’espace. Par contre…

« Il montre bien plus de respect à Ivan, le premier chien bulgare destiné aux vols spatiaux, mort d’une crise d’asthme lors de l’entraînement. Son corps empaillé est exposé au milieu de la salle et Joki, après un moment de choc, se met à aboyer avec beaucoup d’émoi, à la suite de quoi vous êtes priés de quitter les lieux plus vite que prévu. »

Nirvana et transition démocratique

Punk

Enfin vient la chute du mur de Berlin! La fin du communisme ! La liberté ! La fillette entre dans l’adolescence. Elle aura quatorze ans à la fin du roman. Elle renonce à sa vocation de cosmonaute ayant appris que tout était faux dans l’Odyssée de son héros : Youri a failli griller dans sa capsule, et le sapin qu’il a planté est mort dans sa prime jeunesse, remplacé par un autre, donc forcément « faux » !
Amoureuse de Nivarna et de Kurt Cobain, la voilà punkette, chargée de chaîne (arrachée à la chasse à eau des toilettes, elle lance la mode). Elle entreprend une carrière de chanteuse ( pour ne pas faire mentir la voyante de sa mère), compositrice, guitariste (elle ne sait pas jouer de l’instrument mais c’est d’autant mieux pour exprimer sa révolte). Joki est nettement plus doué comme chanteur que comme cosmonaute et il hurle de concert avec elle. Pauvres parents ! Et pendant ce temps l’apprentissage de la liberté et du capitalisme se poursuit.  Et la jeune fille dresse des listes selon son habitude, listes dans lesquelles Elitza Guieorguieva manie l’ironie d’une manière très réussie !

« C’est la transition démocratique. Tout est cher et tout le monde est pauvre.
Maintenant c’est officiel.
a) Il n’y a plus rien à manger
b) il n’y a plus rien à vendre dans les magasins
c) Et rien avec quoi acheter. »


Son père est au chômage, les coopératives et les usines ferment, les prix flambent, l’inflation réduit à rien les quelques petites économies faites pendant vingt ans par sa mère, on inaugure le premier Mc Donald en Bulgarie (quel progrès !), les mutras * se déchaînent, la maffia s’organise, les maffieux costume cravate arrivent au pouvoir  (démocratiquement) … Sa grand-mère la fait baptiser, son grand-père est désespéré, il perd les mots et le mémoire, et elle l’abandonne dans la rue, perdu, désorienté, par crainte d’être vue avec un communiste ! Sous le ton apparemment léger et le rire, la critique se fait plus précise et plus dure.

 « C’est la transition démocratique, la censure n’existe plus, tout le monde est satisfait : la ville se remplit de sex-shops, de boîtes d’entraîneuses, de bars à strip-tease, de vidéoclubs au contenu douteux mais curieux ». Toutes les joies de la liberté et du capitalisme !

Oui, le tableau est désastreux mais c’est conté avec un tel humour que l’on en rit.  J’ai adoré ce livre, la vision de la petite fille qui va peu à peu sortir de l’enfance et mieux appréhender ce monde qui l’entoure… L’humour naïf passe alors à l’ironie acerbe ! Au cours de ces quelques années, tout va changer dans ce pays qui sort du communisme, sinon pour le pire, en tout cas, pas pour le meilleur ! Rire de ce qui est sérieux, de ce qui fait mal, chercher à comprendre, renvoyer face à face le communisme et le capitalisme, tous deux effroyables dans leur manifestation dévoyée.


*Todor Jivkov 



"Todor Khristov Jivkov (Toдор Xpиcтoв Живков ) né le 7 septembre 1911 et mort le 5 août 1998, est un homme politique communiste bulgare. Il est durant 33 ans le principal dirigeant de la république populaire bulgare. Il est responsable d'un épuration ethnique contre les Turcs de Bulgarie." Voir ICI

 

 

 

* Mutra
 

"Sous le communisme, le mot bulgare mutra signifiait généralement « visage de mufle ». Il était utilisé comme une insulte pour décrire quelqu’un, généralement un homme, comme laid et répugnant. Après l’effondrement du communisme, dans les années 1990, le sens du mot a changé. La Bulgarie a entamé sa transition traumatisante d’une société et d’une économie communistes réglementées vers une démocratie.
C’est l'âge d'or des mutri bulgares. Ils se lancent dans des activités plus ou moins illégales. Ils se promènent dans les quartiers en offrant une « protection rémunérée ».
En un rien de temps, un réseau nébuleux de crime organisé impliquant la drogue, la prostitution, la contrebande, le trafic d’êtres humains, le trafic d’armes et l’exportation illégale de pétrole se met en place. Les mutri opèrent en toute impunité car ils savent que la police préfère fermer les yeux,  en échange de pots-de-vin et de faveurs.
Dans les années 2000 la Bulgarie a adhéré à l’Otan et à lUE, les mutris se sont adaptés. Ils  sont devenus des cols blancs. Leur argent a été blanchi. L’intégration entre le crime organisé et l’Etat est totale.
En 2009, Boyko Borisov devient premier ministre. Il agit à la tête de l’état comme un mutra, utilisant des agences pour extorquer les entreprises. Les mutras possèdent leur propre médias. La liberté d’expression a décliné. Et il en est toujours ainsi en 2020."

Voir ICI


 


dimanche 9 mars 2025

Marcel Théroux : Au nord du monde

 

Au nord du monde est un roman post-apocalyptique de Marcel Théroux que l’écrivain, documentariste, a imaginé à la suite d’un reportage dans la zone d’exclusion de Tchernobyl.

Quand elle était enfant, les parents de Makepeace, quakers, désirant vivre en harmonie avec leur foi et la nature, ont abandonné les Etats-Unis pour coloniser des terres accordées par les Russes en Sibérie dans le pays des Toungouses. Une ville s’est vite dressée dans cette région rude et gelée et qui est tout sauf idyllique !  Mais Makepeace se souvient de son enfance comme une période somme toute agréable, si ce n’est, à l’école, à cause des moqueries au sujet de son prénom. Puis tout a commencé à se déliter.  Maintenant, après la catastrophe qui semble avoir atteint le monde entier, elle vit seule dans une ville déserte où les rares apparitions humaines loin d’être les bienvenues sont dangereuses. Comme elle est grande et  forte, elle passe aisément pour un homme. De plus, elle a toujours une arme à la main pour se protéger et n’hésite pas à s’en servir. C’est ainsi qu’elle blesse Ping, un jeune chinois, le soigne et le recueille. Il faut encore savoir qu’après avoir vu un avion, elle part sur les routes dans l’espoir de retrouver des vestiges de la civilisation. Mais je ne veux pas en dévoiler plus et vous laisse la surprise de la découverte.

Le roman de Marcel Théroux décrit avec poésie la nature de ce pays nordique. La beauté qu’il nous révèle fait d’autant plus ressentir la perte de ce monde unique.

« La première nuit de gel au clair de lune, j’ai vu une aurore boréale tournoyer dans le ciel comme si Dieu étendait sa lessive à supposer que le Tout-Puissant dorme sur de  la mousseline verte. Plus tard, dans la saison, les aurores boréales seraient plus bigarrées mais je trouvais celle-là déjà belle. Il y a quelque chose de rassurant dans le mouvement, et le calme et la fluidité de ce motif de lumières dans le ciel me donnaient l’impression qu’on me caressait les cheveux. »

Plus tard, dans la zone contaminée, Makepeace prend conscience de la sottise de l’homme qui n’a pas su protéger la nature, qui n’a pas compris combien ce savoir accumulé au cours des millénaires était précieux.

« Tous ces petits faits arrachés à la terre. Le nom des plantes et des métaux, des pierres, des animaux et des oiseaux; le mouvement des planètes et des vagues. Tout cela réduit à néant, comme les mots d’un message primordial qu’un idiot aurait mis à laver avec son pantalon et aurait récupéré tout  brouillés. »

Le roman de Marcel Théroux est noir, très noir ! Déjà, dans un monde civilisé, la loi du plus fort est souvent la meilleure - selon la Fontaine (qui le déplore) ou Trump (qui s’en glorifie)- alors, on imagine sans peine combien la violence domine un monde où il n’y a plus de frein au mal, plus d’éthique, plus de solidarité et où il faut se battre pour survivre. Dans le camp de concentration où elle est prisonnière, Makepeace se lie d’amitié avec Chamsoudine, ancien chirurgien, homme jadis fortuné :

«Je lui ai dit que, d’après mes observations, il ne fallait pas plus de trois jours avant que le désespoir et la faim sapent tout instinct civilisé chez une personne. Il a souri et répondu que j’avais une vision sombre de la nature humaine et que, d’après son expérience, c’était plutôt quatre. »

Si pour les critiques, le roman de Marcel Théroux s’apparente à un western des pays froids, chevauchée dans des régions inhospitalières, rencontres, aventures, bagarres et coups de feu, violence et mort, il y a bien sûr, la dimension post-apocalyptique du roman qui domine et à laquelle on ne peut échapper.  Au nord du monde décrit, malgré le courage et la ténacité de l’héroïne, un monde définitivement perdu pour l'être humain. La civilisation a disparu et l’homme ne peut en vouloir qu’à lui-même. Pourtant dans cette noirceur absolue, Marcel Théroux laisse subsister un espoir. Il faut tout reprendre à zéro, semble-t-il dire, tout recommencer à la base, comme le fera peut-être la fille de Makepeace, partant à cheval vers le nord ! Un beau roman qui ne fait pas toujours plaisir tant il pose un regard pessimiste et sans concession sur un univers qui va à sa perte mais dont la lecture est prenante.


  



dimanche 2 mars 2025

Ivan Vazov : Sous le joug

 

Je n’ai pas encore beaucoup lu de livres d’écrivains bulgares mais assez pour avoir déjà un chouchou : Ivan Vazov : Sous le joug, un classique de la littérature bulgare que j’ai énormément aimé. C’est donc par lui que je commence.


V. Antonov : Les insurgés de 1876

L’ouvrage a été écrit par Ivan Vazov pendant son exil en Ukraine, à Odessa en 1888 et est paru en 1890. Vazov y raconte le soulèvement bulgare d’Avril 1876 contre l’empire ottoman qui fait régner une oppression terrible sur le peuple bulgare depuis le XIV siècle. Les paysans, artisans, tailleurs, marchands, hommes du peuple, habitués à la soumission, vont être gagnés par l’enthousiasme d’une poignée d’intellectuels pour la liberté. La révolte s’organise partout en Bulgarie et pour nous dans le petit village de Bela Cherkva  (c’est le village natal de Vazov, Sopot, que l'écrivain a rebaptisé) et l’on ne peut pas dire que ce soit dans la discrétion la plus totale. Tout le monde finit pas être au courant, y compris le Bey qui les considère avec mépris et les laisse faire. "Charivari de lièvres"  disaient les effendi débonnaires».  

 

Bashibouzouks, mercenaires turcs
 

Comment se battre, en effet, contre l’un des plus puissants empires du monde avec son armée régulière de soldats bien entraînés, appuyée par des mercenaires, ses bachibouzouks sanguinaires, tous armés jusqu’aux dents, quand on n’a que quelques vieilles pétoires et des canons creusés dans des troncs de cerisiers !  Et oui, j’ai bien dit, des cerisiers !  coupés par des patriotes dans leur jardin et évidés par le tonnelier qui les cercle de fer comme un tonneau !  

 

Canon-cerisier


C’est le géant Borimetchka - son nom signifie le tueur d’ours car il s’est battu à mains nus contre un ours- personnage pittoresque du roman, qui monte le cerisier sur ses épaules au sommet de la montagne, à Zli-Dol, au-dessus de la ville de Klissoura. Et le premier essai de ce canon improvisé donne lieu à une scène hilarante. Si vous cherchez, comme je l'ai fait, Zli-Dol, Sopot et Klissoura sur la carte, vous vous  trouverez en face du monument à la gloire du soulèvement de 1876, de la statue du géant Borimetchka et de cerisiers-canons.


Le géant Borimetchka 

 

" Dans l’attente palpitante du grondement, les insurgés s’écartèrent un peu, quelques-uns se couchèrent dans les tranchées pour ne rien voir, certains même se bouchèrent les oreilles, fermèrent les yeux. Quelques secondes se passèrent dans une atroce, indicible tension… La fumée bleue continuait à planer au-dessus de la mèche, mais n’arrivait pas à l’allumer. Les coeurs battaient à se rompre. Enfin une petite flamme blanche courut à la mèche, celle-ci s’enfuma… et le canon rendit un son grêle, grognon, rauque comme celui d’une planche sèche qu’on rompt, quelque chose de semblable à une toux, puis il s’enveloppa d’une épaisse fumée.  Sous la pression de cette toux, le canon se fendit et cracha sa charge à quelques pas de distance."

Comment Ivan Vazov nous intéresse à ce grand moment de l’Histoire bulgare ? Et bien en nous le faisant vivre au niveau des personnages. Notre héros Ivan Kralich, un beau jeune homme, ardent révolutionnaire, courageux, au sens de l’honneur rigoureux, s’est échappé de la forteresse de Dyabakir en Anatolie et se cache sous le nom de Boïtcho Ognianov à Bela Cherkva. Là, il rencontre Rada Gozpojina, jeune orpheline élevée au couvent, en tombe amoureux et réciproquement. Les patriotes l’aident à s’intégrer et à organiser la rébellion. Le tchorbajdi Marko lui procure un poste d’instituteur. Le médecin Sokolov, un personnage farfelu, qui élève une ourse et n’a d’ailleurs aucun diplôme de médecin, devient son ami, de même Kandov, un jeune socialiste idéaliste dont l’amour fou pour Rada causera bien des tourments.  J'aime la consultation médicale de Kandov qui demande au médecin comment ne plus être amoureux. Et puis tous les personnages du village qui constituent une humanité vivante, bruyante, bavarde, parfois médisante, et toujours active dont l’écrivain se fait proche. Tout ce monde se trouve gagné par une effervescence révolutionnaire, un désir de liberté, une volonté de relever la tête, de secouer le joug.

"Submergeant tout, l'enthousiasme prenait chaque jour une force nouvelle. Les préparatifs suivaient; pour fondre des balles, vieux et jeunes laissaient inachevé le labour de leurs champs et les citadins plantaient là leur commerce. Des courriers secrets faisaient chaque jour la navette entre les divers groupements et le comité central de Panaguritché; la police clandestine surveillait la police officielle."

"... le printemps venu très tôt cette année-là, avait transformé la Thrace en un jardin de paradis. Plus merveilleuses et luxuriantes que jamais, les roseraies étaient épanouies. Les plaines et les champs portaient des moissons magnifiques, que jamais personne ne récolterait."
 

Mais ce qui m’a surprise dans ce roman, c’est que Ivan Vazov nous décrivant ce soulèvement tragique parvient à nous faire rire car l’humour est maintes fois présent dans le roman et donne des scènes savoureuses.

Ainsi le Géant Borimetchka veut épouser Raika mais il n’ose pas la demander en mariage. La jeune fille attend la noce avec impatience, les parents sont plus que consentants mais…! Tout le village est dans l’attente, ses amis l’encouragent, mais… Non, il est trop timide. Alors ? Il l’enlève ! C’est la joie !  Il semble qu'un enlèvement soit plus facile qu'une demande en mariage ! On fait la fête.

Un grand morceau de bravoure est aussi la représentation théâtrale du Martyre de Geneviève ( de Brabant) joué par les hommes du village. Boïtchko joue le rôle du comte et y gagne son surnom et la sympathie du village. Et qu’en est-il de Fratu, le malheureux interprète de Golo qui martyrise la comtesse Geneviève et la jette en prison ?  Le public pleure, l'accable d’invectives. Le Bey invité -même s’il ne comprend pas le bulgare- pleure de son côté et s’étonne que l’on ne pende pas ce misérable. C'est ce qu'il aurait fait, lui !Une commère « s’approche de la mère de Fratu et lui dit : Dis donc Tana, ce n’est pas bien beau la conduite de ton Fratu ! Quel mal lui a donc fait la petite femme ? »

 

Antoni Potiovski : le massacre de Batak

 

Mais sous le rire, l’on sent tout l’amour que l'écrivain éprouve pour son pays, la nostalgie de cette époque héroïque et la souffrance de la défaite, toute l’admiration pour ce peuple courageux et fou qui s’est lancé dans une bataille où il n’avait aucune chance de triompher ! Quitte à le regretter après ! Les dirigeants de ce soulèvement, appelés les apôtres, -qui pour la plupart ont donné leur vie -  savaient bien pourtant que la bataille était perdue d’avance mais ils voulaient obtenir le soutien de l’Europe et de la Russie en attirant leur attention sur la barbarie turque. Plus de 30 000 victimes, des dizaines de villages dévastés, comme Batak dont les habitants furent tous égorgés, cinq mille enfants, femmes et vieillards. Ainsi Victor Hugo en Mai 1876 dénonce les massacres, de plus, il plaide contre les empires meurtriers pour une constitution des Etats-Unis d’Europe. Dostoiewski et Tolstoï interviennent aussi. Les russes, à la suite du soulèvement, déclarent la guerre aux Turcs (1877-1878), ce qui entraînera la libération de la Bulgarie.

Tous les ingrédients sont là pour faire de ce roman un plaisir de lecture, émotion, aventures, héroïsme, trahisons, dangers, souffrances, amitié, amour et rire mais aussi connaissance d’un peuple, de ses coutumes et ses croyances, rencontre de ses héros et de ses disparus, de sa révolte contre le joug qui le soumet.  

 


 

Chez Moka

 


Lu  dans une vieille collection club bibliophile de France en deux tomes de plus de 250 pages chacun.

 

samedi 1 mars 2025

Joyce Carol Oates : Le petit paradis

 


Le roman de Joyce Carol Oates Le petit paradis est une dystopie qui dépeint un monde assez effrayant située dans une Amérique « reconstituée » (à la manière trumpiste, je suppose, englobant les pays voisins ?) où règne un totalitarisme qui ne permet aucun échappatoire. Nous sommes en 2039. Aucun individu ne doit échapper à la norme et c’est bien ce qui est difficile pour la jeune héroïne de notre histoire, Adriane Strohl, qui sort major de sa promotion. Autant dire qu’elle se distingue et devient suspecte aux yeux du gouvernement. Quand, en plus, elle conçoit son discours de fin de promo en forme d’interrogations, elle est jugée comme carrément subversive.  Il faut dire qu’elle a déjà déjà un père, trop brillant chirurgien, rétrogradé IM, Individu Marqué, un oncle disparu, « vaporisé »  … La punition ne va pas tarder. Elle sera IE, Individu Exilé. Les trop nombreux sigles employés sont lassants mais c'est un détail et heureusement cela s'arrête vite !.

 Elle est envoyée dans le passé quatre-vingts ans plus tôt, en 1959. Constamment surveillée, obligée d’adopter une nouvelle identité, elle s’appelle désormais Mary Ellen, elle doit partager le dortoir de jeunes filles de l’époque et étudier la psychologie dans une université du Wisconsin. Aux yeux de sa famille, elle a été vaporisée ! Alors, quand elle découvre que son professeur Ira Wolfman est un exilé comme elle, elle en tombe amoureuse. Oui, c’est peu original !

L’originalité du roman vient de la manière de peindre le passé. Foin de la nostalgie du bon vieux temps, et des soupirs écolos énamourés d’un monde moins technique ! La découverte de la machine à écrire en lieu et place de l’ordinateur par Adriana est amusante ! Le monde universitaire que décrit Joyce Carol Oates est celui où l’écrivaine a fait elle-même ses études,  à l’université du Wisconsin, à la même époque. Elle nous la raconte dans son roman Je vous emmène. ICI
Dans les années 1950/60, finalement, le sort des filles n’est pas très enviable. Adriana décrit avec stupéfaction les gaines et les soutiens-gorge pointus qui briment le corps des jeunes filles. Une fille  enceinte  ?  (cela ne se dit pas !) est obligée de partir de l’université.
Le sexisme règne de la part des professeurs et leurs commentaires sont désobligeants pour la gent féminine. Les filles y sont peu nombreuses. Dans le cours de Wolfman, elles ne sont que trois. Pas une seule femme professeur.

« ... la logique n’est pas un cours pour femme. Comme les maths et la physique, l’ingénierie - nos cerveaux ne sont pas adaptés à ce genre de calculs »  explique Miss Steadman.

Adriana crée le scandale en remettant en cause les observations des psychologues (tous des hommes) et le rôle du père.
La mère, « dans l’incapacité à être une  « bonne mère » est  soupçonnée de causer l’autisme chez certains enfants ».
 « Je ne parviens pas à imaginer une situation expérimentale où ces psychologues auraient pu observer « les mères à l’oeuvre ». Les pères n’auraient-ils pas « oeuvré » conjointement eux aussi ? »  s’insurge  Adriana.

L’obscurantisme règne. Les théories d’Einstein sont réfutées. C’est « une logique juive » dit l’un des professeurs ! L’homosexualité est considérée comme une déviance et «soignée» par électrochocs « jusqu’à ce qu’ils soient réduits à une masse de nerfs tremblotante. » Les malades mentaux sont lobotomisés.
 

Ce parallèle entre la société totalitaire et celle du passé est ce qu’il y a de plus intéressant dans Le petit paradis dont on se doute bien que le titre est à prendre comme une antiphrase !

 Je l’ai lu sans déplaisir, désireuse de savoir ce qui allait se passer ! Par contre, j’ai trouvé certains passages trop démonstratifs. Les personnages sont peu attachants : Adriana toujours en train de vouloir briller, persuadée de sa supériorité intellectuelle, Wolfman lui carrément antipathique ! Mais surtout, surtout, ils me sont apparus un peu schématiques, ils sont des idées, non des personnages vivants. Bref ! Moi qui aime tant Joyce Carol Oates, je n’ai pas été entièrement convaincue.

Kathel a beaucoup plus aimé le livre que moi. Voir ici
 

Participation à Objectif SF 2025 chez Sandrine

 


 

 



mardi 25 février 2025

Challenge Bulgarie : Littérature, Histoire, arts.. Qui se joint à moi ?


 

Je pars en voyage en Bulgarie au mois de mai et je commence à lire des livres d'auteurs bulgares fort intéressants.  Qui veut me rejoindre pour découvrir la littérature bulgare ? 

Il s'agit d'une littérature peu connue. Personnellement, je n'avais rien lu jusqu'à maintenant. J'ai commencé avec quelques titres, c'est pourquoi je publierai dès le mois de Mars. Mais la date du début du challenge sera au Mois d'Avril pour vous permettre de trouver des titres.

Donc, à partir du mois de Mars ou Avril jusqu'à la fin septembre, je propose que l'on découvre la littérature bulgare mais aussi l'histoire du pays et les arts, peintures, icônes, fresques, architecture...

Quelques titres pour commencer que j'ai trouvés facilement en médiathèque mais il faut dire qu'il n 'y en pas beaucoup, du moins à Avignon.


Sous le joug de Ivan Vazov :
c'est un grand classique qui raconte le soulèvement des patriotes bulgares contre les Turcs et la répression sanglante qui a suivi en 1876. C'est un livre que j'ai énormément aimé, très agréable à lire, très prenant, à la fois tragique et plein d'humour et qui nous apprend beaucoup sur l'occupation ottomane, les coutumes, les mentalités et l'histoire du pays.. Je vous en parle bientôt. (Lu mais pas commenté.)



 

Je n'ai pas encore lu  Le pays du passé de Gueorgui Gospodinov 

Voir le billet de Fanja qui a beaucoup aimé ICI

 

 

 

 

Elena Alexieva : Le prix Nobel

Le prix Nobel, roman policier, présente la Bulgarie à son entrée dans l'Europe, critique de la corruption du pouvoir, de la mafia, mais aussi du monde de l'édition et réflexion sur l'écriture. (Lu mais pas commenté.)

 

 

 


 Kapka Kassabova  : Elixir 

Sur les plantes médicinales de la montagne des Rhodopes, le pays d'Orphée, un très beau livre sur l'Histoire de la montagne, les traditions de la cueillette ancestrale, la rencontre avec les gens du pays et le pouvoir des plantes. Une vision harmonieuse et poétique de la nature. (Lu mais pas commenté.)

Elixir : voir le billet de Miriam qui l'a beaucoup aimé ICI

Il y a d'autres titres de Kapka Kassabova que je n'ai pas lus : Lisière et l'écho du lac.






Elitza Gueorgieva : Les dévastés Editions des Syrtes

 Voir le billet de Miriam ICI

 

 


 

 Nicolaï Grozni  : Wunderkind

 

 

 

 



 

 Elitza Gueorguieva : Les cosmonautes ne font que passer

 

 

 

 

Livres lus et commentés



                    

Yordan Yolkov mon billet ICI

Yordan Yovkov Soirée étoilée mon billet ICI


 

 

 

Les livres que j'ai commandés 

 Blaga Dimitrova : L'enfant qui venait du Vietnam

 Anton DontchevLes cent frères de Manol. 

Paskov  Victor :  Ballade pour Georg Henig

 Franck Pavloff : Matin brun : un livre pour la jeunesse sur la privation des libertés et les régimes totalitaires, adapté aux enfants. 

 Yordan Raditchkov : Récits de Tcherkaski  reçu, je suis en train de le lire

Yordan Yolkov : nouvelles et légendes du Balkan dont Un compagnon Il s'agit d'une courte nouvelle de 18 pages que j'ai achetée. Je peux l'envoyer en livre voyageur, c'est tout léger.

Angel Wagenstein : Le pentateuque ou les cinq livres d'Isaaac voir Miriam

Livre d'art : Trésors des icônes bulgares 

J'ai trouvé sur Babelio une liste d'écrivains bulgares dont certains sont commentés et qui me paraît assez riche. Elle présente à la fois des auteurs classiques et contemporains. Je vous y renvoie.

https://www.babelio.com/livres-/litterature-bulgare/2655 

Allez voir le blog de Miriam qui est un puits de découvertes sur la Bulgarie : lectures et visite du pays ICI



Logo pour le challenge Bulgarie


vendredi 21 février 2025

Connie Willis : Le Grand Livre


 

Vous aimez l’Histoire avec un grand H ? Vous aimez le Moyen-âge? Vous aimez l’aventure et l’extraordinaire ? Vous souhaitez voyager dans le Temps, vivre dans le futur ou dans le passé ? Alors ce livre est pour vous : Le Grand Livre de Connie Willis.

Nous sommes en 2054. Kivrin est étudiante en histoire à l’université d’Oxford et va être expédiée à l’époque médiévale par le directeur du laboratoire de Recherche, Mr Gilchrist, qui n’hésite pas à risquer la vie de son étudiante dans un tel voyage pour satisfaire ses ambitions personnelles. Et ceci, contre l’avis de James Dunworthy, chargé de l’organisation des voyages temporels. Pour lui, le Moyen-Âge est une période trop élevée sur l’échelle des risques et Kivrin lui paraît trop fragile :« Une fille qui mesurait moins d’un mètre cinquante, aux cheveux blonds tressés en nattes. Elle ne semblait même pas assez âgée pour pouvoir traverser une rue toute seule ». Mais elle souhaite ardemment partir et Dunworthy ne peut s’opposer à Gilchrist. Et puis, après tout, le XXI siècle n’est-il pas dangereux, lui aussi ?

«  Au Moyen-Âge, au moins, on ne risquait-on pas de recevoir une bombe sur la tête. »

Krivin a bien été préparée et partira le 22 décembre 2054 dans l’Oxfordshire du 14 au 28 décembre 1320. Le 28 décembre, elle retrouvera la porte temporelle à l’endroit où celle-ci l’a déposée.
Le docteur Mary Arhens lui a fait toutes sortes de vaccins, choléra, peste, typhoïde... Elle a aussi renforcé son système immunitaire même si l'on sait sait que la grande peste, la Mort Noire qui a d’abord touché l'Asie, le Moyen-Orient, l'Afrique du Nord, avant de ravager la population européenne, n’arrivera en Angleterre qu’en 1348. Badri, l’ingénieur chargé de la machine à voyager dans le temps, est très compétent. Et le départ a lieu malgré les inquiétudes de James Dunworthy.



Mais…  dans la ville du XXI siècle qui se prépare à fêter Noël se déclare alors une épidémie liée à un virus inconnu. Krivin, elle se retrouve au Moyen-âge, est recueillie par une famille noble mais une erreur de calcul la plonge en pleine épidémie de peste en 1348. Le roman se déroule donc en alternance sur les deux périodes. 


Breughel l'Ancien : le triomphe de la Mort


Au Moyen-âge, nous faisons connaissance du père Roche, de dame Eliwys, épouse de sir Guillaume, et de leurs filles, Rosemonde (12 ans) Agnès ( 5 ans). Kivrin doit affronter la peste, soigner les pestiférés, sans savoir si elle pourra revenir dans le présent. Parviendra-t-elle à sauver Rosamonde et Agnès ? Retrouvera-t-elle son époque ? Elle va prouver qu'elle est capable de "traverser la rue toute seule" !  La description de la peste est cauchemardesque et nous immerge dans une époque terrifiante. Le XIV siècle est, en effet, ressuscité avec ses superstitions, ses ignorances et ses peurs, sa vie religieuse, ses croyances à la sorcellerie, avec le manque d’hygiène et la misère, la puanteur, la maladie, avec la mort omniprésente….  


Panneau de la chapelle de Lanslevillard (XVe siècle), en Savoie, La peste noire de 1348

Au XXI siècle malgré l’épidémie et les progrès de la médecine, la pandémie fait rage. James Dunworthy se dévoue pour lutter contre la maladie, pour essayer de sauver Kivrin perdue dans l'époque médiévale,  et pour s'occuper de Colin Templer (12 ans), petit-neveu du docteur Arhens, personnage attachant. Colin et l’étudiant William Meager, ce dernier bourreau des coeurs, doté d’une mère abusive et bigote, apportent une touche de fraîcheur et de dérision au récit. Par exemple, lorsque madame Meager pour réconforter les malades leur lit des pages de l’Ancien Testament !  

« A son réveil, Mme Meager se dressait au-dessus de lui, bible au poing.
-Il vous enverra maux et afflictions, entonna- t-elle dès qu’elle le vit ouvrir les yeux. Et toutes les maladies et toutes les fièvres jusqu’à votre destruction. »
« - je constate que madame Meager ne ménage toujours pas ses efforts pour remonter le moral des troupes. Je présume que le virus prendra bien soin de l’éviter. »
 

Malgré la situation dramatique, à la recherche des origines du virus et d’un vaccin, certaines situations nous font rire !

Un livre addictif qui mêle aventures palpitantes, tragiques, et humour bienvenu, nous amène très loin dans l’imaginaire. A lire absolument si vous aimez ce genre de lecture ! Moi, j’aime et je pense que je lirai d’autres livres de Connie Willis ! Le livre a été récompensé par quatre prix. 


Les pavés de l'hiver chez Moka (702 pages)



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