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dimanche 30 août 2026

George Sand : Consuelo


 

Le roman de George Sand Consuelo est un roman fleuve avec lequel on part à l'aventure - à la fois dans le temps et dans l'espace- et où la traversée dure un bon bout de temps!
Consuelo, le personnage éponyme, est bien sûr au centre du récit qui se situe au XVIIIème siècle  et nous la suivons de son enfance à l'âge adulte jusqu'à son mariage. Il y a une suite : La comtesse de Rudolstadt que je n'ai pas encore lue.


Le récit

 

J'aime bien ces premières de couverture des éditions Rémanences

La première partie du roman a lieu à Venise vers 1744. Consuelo, d'origine espagnole, de père inconnu, élevée sur les grands chemins, au hasard des voyages de sa mère, saltimbanque, vit désormais à Venise où sa mère mourante s'est arrêtée. Le grand maître de musique Porpora lui donne des cours et la considère comme sa meilleure élève. Il faut dire que la fillette est dotée d'une voix exceptionnelle et aime la musique avec passion et, si elle n'était pas d'un physique ingrat, son avenir à l'opéra du comte Zustiniani serait assuré. 
Consuelo se considère comme la fiancée d'un jeune batelier, Anzoleto, qui possède lui aussi une belle voix et les deux adolescents vivent un amour chaste et platonique. Les années s'écoulent. Anzoleto est engagé par le comte Zustiniani et Consuelo devenue une beauté typiquement espagnole chante, elle aussi, sur la scène. Une expérience qui ne lui apportera que des malheurs, la jalousie de la Corilla, cantatrice célèbre de l'époque, la trahison d'Anzoleto, les avances du comte Zustiniani qu'elle est obligée de fuir.




La deuxième partie se passe en Bohême, à la limite de la Bavière, dans le sinistre château féodal des Géants habité par les seigneurs de Rudolstadt. Consuelo, devenue la Porporina, est introduite dans la famille par  Porpora pour donner des cours de musique à la baronne Amélie. Elle rencontre là le jeune comte Albert atteint d'une grave maladie nerveuse. Sauvé par Consuelo qui va à sa recherche dans les souterrains du château, il tombe amoureux de la jeune fille en qui il voit sa Consolation (Consuelo en espagnol) et la demande en mariage. Il s'agit d'un mésalliance que Consuelo est trop fière pour accepter. Elle s'enfuit du château pour échapper à l'attrait sexuel qu'exerce sur elle Anzoleto qui l'a retrouvée et pour voir clair dans ses sentiments à propos d'Albert.

La troisième partie raconte le vagabondage de Consuelo déguisé en garçon et oui, comme Aurore-George ! Décidément le thème de l’identité sexuelle est toujours très présent chez George Sand ! (voir Gabriel ) et du jeune Joseph Haydn qu'elle a rencontré en chemin et qui se rend à Vienne, comme elle, pour rencontrer le maestro Porpora installé dans cette ville. Les aventures des deux jeunes gens sous le signe de la musique, les bonnes et les mauvaises rencontres qu'ils vont faire dans un pays sillonné par les recruteurs du roi de Prusse, Frédéric, (Celui de Voltaire), leur arrivée à Vienne où il découvre un Porpora oublié et misérable, les débuts de Consuelo qui se dévoue entièrement à celui qu'elle considère comme son père et aussi de Joseph Haydn, l'amour contrarié de Consuelo pour Albert, forment la trame riche et complexe de ce passage passionnant, mon préféré.

 


La quatrième partie raconte le voyage de Consuelo avec Porpora vers Berlin où elle a un engagement pour le théâtre royal jusqu'au moment où arrivant à Prague elle est rappelée d'urgence au château des Géants au chevet d'Albert mourant qui lui demande de l'épouser. Après le mariage et la mort de son époux, Consuelo, devenue comtesse de Rudolstadt, renonce à tous ses droits sur l'héritage et repart librement avec son maître.

Ouf ! Résumer un bouquin de 1000 pages n'est pas de tout repos. On pourrait même dire que c'est une gageure tellement cette oeuvre est foisonnante, riche en aventures de toutes sortes, tellement l'écrivain fait preuve d'une imagination sans limites. George Sand, elle-même, jugeait qu'il y avait là, la matière de trois ou quatre bons romans. Consuelo est en fait un feuilleton qu'elle écrivait dans l'urgence et sous la contrainte des dates de parution de la Revue indépendante.  "Aussi, écrit-elle, il va souvent à l'aventure(...) dans une sinuosité exagéré d'évènements (...) une absence de plan (...) qui favorise l'inspiration  :
La fièvre est bonne mais la conscience de l'artiste a besoin de passer en revue, à tête reposée, avant de raconter tout haut, les songes qui ont charmé sa divagation libre et solitaire."

On comprend pourquoi ce roman fleuve, romantique, n'a pas été particulièrement apprécié dans la France de Flaubert, lui-même très critique envers cette oeuvre, dans le monde cartésien de la littérature française.

 

Le personnage d'Albert, comte de Rudolstadt

 

Moi-même, j'avoue que le passage au château des Géants m'a plutôt laissé perplexe. Si encore il s'agissait d'un roman gothique à la Ann Radcliffe, on pourrait se laisser aller à l'irrationnel -sans y croire vraiment- mais avec un frisson délicieux comme le fait la Catherine de Northanger abbey de Jane Austen. Mais George Sand refuse ces codes et elle le dit nettement. Si bien que le jeune comte Albert qui se croit la réincarnation d'un ancêtre hussite, meurtrier dont il expierait les fautes apparaît comme un fou et semble même dangereux. Toute la spiritualité du jeune homme que Consuelo admire me paraît la confusion d'un esprit en proie au délire. Et comme le mysticisme n'est pas mon fort, j'ai de la peine à croire à l'amour de la jeune fille pour cet homme souvent en proie à une exaltation qui va jusqu'à la violence. Comment penser qu'elle puisse l'aimer alors qu'il lui fait peur et qu'elle le soupçonne de meurtre?  Pourtant, au moment où je refuse ce manque de vérité psychologique, je m'aperçois que le comte est pourvu de dons de voyance incontestables, qu'il semble voir le passé réellement, et l'avenir de même.  George Sand nous égare donc dans un monde irrationnel qui semble se refuser à lui-même, fidèle à l'esprit des Lumières qui flirte avec le Merveilleux pour mieux le nier. Ce qui peut paraître comme une incohérence devient alors habileté de la part de l'écrivain.


Les  thèmes principaux du roman 

 


Les  thèmes principaux du roman sont celui de la musique ou plus généralement de l'art étroitement lié à celui de l'égalité, de la liberté sociales. Le socialisme de Sand s'exprime ici non sans quelque idéalisme et utopie. Face aux nobles, George Sand peint une héroïne roturière, la plus humble possible mais fière, droite et qui a le sens de sa dignité. Même devant la reine d'Autriche, Marie-Thérèse, Consuelo refuse de s'abaisser, de flatter ou de mentir. Que l'on soit roi ou comte ne lui en impose pas. Le ministre Kauniz lui-même, conseiller de Marie-Thérèse, lui apparaît comme une vieille commère peu préoccupé des affaires de l'Etat.

"Je méprise les avantages que l'on n'acquiert pas par son propre mérite déclare-t-elle à Porpora et elle le prouve en refusant le mariage avec Albert : Je n'étais pas faite pour être la femme du comte Albert pour la seule raison que je ne m'estime inférieure à personne devant Dieu, et que je ne voudrais recevoir de grâce et de faveur de qui que ce soit devant les hommes."

Consuelo est très sensible à l'injustice, à la misère du peuple dont elle est issue. Les accents du socialisme utopique de Sand ne sont jamais aussi forts que lorsque Consuelo et Haydn sont accueillis par des laboureurs  lors de leur voyage vers Vienne. La conception rousseauiste  des bons laboureurs, ces braves gens fatigués par une longue  journée de travail, cède vite la place à la vision de la misère, de la saleté, de la promiscuité dans cette chambre unique où tous vont s'entasser pour la nuit.. Mais c'est en voyant le sort des femmes qu'elle s'émeut le plus :

".. en observant ces pauvres femmes se tenir debout derrière leurs maris, les servir avec respect et manger ensuite leurs restes avec gaieté, (...) elle ne vit plus dans tous ces bons cultivateurs que des sujets de la faim et de la nécessité, les mâles enchaînés à la terre, valets de charrue et de bestiaux, les femelles enchaînées au maître, c'est à dire à l'homme, cloîtrées à la maison, servantes à perpétuité et condamnées à un travail sans relâche au milieu des souffrances et des embarras de la maternité."
"Pauvres gens, dit Consuelo à propos de ces paysans. Si j'étais riche, je voudrais tout de suite leur faire bâtir une maison et si j'étais reine, je leur ôterais ces impôts, ces moines et ces juifs qui les dévorent.
Si vous étiez riche vous n'y penseriez pas, et si vous étiez née reine vous ne le voudriez pas ! Ainsi va le monde"
,  lui répond Joseph Haydn. Les catholiques et les juifs mis dans le même panier ??

Elle rencontre en Albert un fervent défenseur de l'égalité qui pour lui est sainte car voulu par Dieu. Albert a sa propre réponse quand il donne sa fortune aux pauvres. Pour Consuelo, la solution à l'inégalité et l'injustice se trouve dans l'art. La musique conçue comme un art exigeant, entier, dévorant et saint, est un don de Dieu qui  permet l'élévation de l'âme et place l'artiste au-dessus de tous car quiconque est né artiste a le sens du beau et du bien, l'antipathie du grossier et du laid.
Face aux seigneurs propriétaires de la terre et aux laboureurs qui en sont esclaves, Consuelo se dit qu'il vaut mieux être artiste ou bohémien que seigneur ou paysan puisque à la morne possession d'une terre comme à celle d'une gerbe de blé s'attachaient où la tyrannie injuste, ou le morne assujettissement  de la cupidité.

"C'est la musique qui permet de supporter le mal autour de nous, c'est l'art qui permet aux hommes d'évoluer :
L'art peut donc avoir un but  bien sérieux, bien utile pour les hommes? demande Haydn et Consuelo de répondre :
Si les malheureux avaient tous le sentiment et l'amour de l'art pour poétiser la souffrance et embellir la misère, il n'y aurait plus de malpropreté, ni découragement, ni oubli de soi-même, et alors les riches ne se permettraient pas de tant fouler et mépriser les misérables."

 

Faire comprendre l'art et le faire aimer  est donc le rêve de Consuelo.


 L'un de mes romans préférés de George Sand

 


 

La culture de George Sand qui nous transporte d'un pays à l'autre, son érudition musicale et historique est un des grands plaisirs du roman. Mises à part quelques longueurs et répétitions dans le récit, j'ai aimé son aspect initiatique et picaresque quand les deux jeunes gens sont sur les routes et gagnent leur vie en chantant et en jouant de la musique. Les personnages qu'ils rencontrent sont bien campés. George Sand a l'art du portrait satirique aussi bien sur le plan physique que moral. Elle sait mettre en avant avec beaucoup d'humour le trait caricatural, les travers, les faiblesses, les vanités de chacun tout en rendant la complexité de l'âme humaine : je pense au chanoine épris de musique, de fleurs et de bonne chère, si lâche quand il risque de perdre ses bénéfices et pourtant capable de courage dans les moments importants; les nobles ne sont pas épargnés ainsi le comte Hodiz qui se pique d'être musicien et offre à son épouse la Margrave une fête grandiose mais absurde et ridicule.

Un de mes romans préférés !


Influence de Pierre Leroux

 


 

J’ai écrit ce billet en 2011 et je me rends compte que je n’avais pas compris le personnage d’Albert. En lisant Histoire de ma vie, j’ai lu le passage où elle rencontre Pierre Leroux, qui devient un de ses maîtres à penser et l’initie à un socialisme religieux. C’est à propos de ce philosophe que j’ai découvert le concept philosophique social de la palingénésie ou doctrine de la perfectibilité et du progrès continu que je ne connaissais absolument pas. D’où ma  recherche :
La palingénésie du grec ancien : Nouvelle naissance/ Renaissance. Le mot désigne le retour à la vie ou l’éternel retour. Ce n’est pas nouveau puisque l’on retrouve cette idée dans la réincarnation et la métempsyschose. Mais avec Pierre Leroux, partisan d’un socialisme religieux, le concept prend un sens précis : Les âmes reviennent sur terre après la mort et chaque nouvelle vie permet à l’individu et collectivement à l’humanité de progresser. Nous travaillons ensemble, collectivement, à améliorer notre vie et à évoluer vers une société plus égalitaire, plus juste. 

Ce concept est adopté par George Sand et apparaît dans le personnage d’Albert. Non le jeune homme n’est pas fou mais il est conscient de ses vies antérieures, ce qui fait de lui un visionnaire incompris de ses semblables et en proie à des tourments métaphysiques.  Il fera en sorte que sa fortune contribue au progrès de l’humanité.


Voir Consuelo chez Miriam

 




samedi 29 août 2026

Histoire de ma vie (5) : George Sand Les débuts littéraires de George Sand à Paris / évolution de ses idées philosophiques

 

Delacroix peint Aurore en 1834 habillée en garçon. Elle est en pleine crise amoureuse avec Alfred de Musset. Après Venise, ils ont essayé de se réconcilier mais leur relation reste tumultueuse.  Elle vient de couper sa longue chevelure et de l'envoyer à son amant glissée à l'intérieur d'une crâne humain. Si l'anecdote est vraie, cela correspondrait bien au récit qu'elle fait dans Histoire de ma vie, quand, à la mort de sa grand-mère, on ouvre le caveau familial et que son précepteur Deschartes l'invite à embrasser le crâne de son père mort à l'âge de trente ans. Le romantisme a une relation de fascination envers la mort liée au bouleversement de la société, au désenchantement, à la perte de repères, qui oppressent la société après la révolution et la chute de l'Empire. La Restauration met une chape de plomb sur les espoirs et les libertés. C'est ce que l'on a appelé "Le Mal du siècle". George Sand, elle-même, a souvent été hantée par l'idée du suicide qui parfois tourne à l'obsession.


Ses Débuts à Paris

 

George Sand et François Casimir Dudevant par François-Auguste Biard

George Sand  déclare très clairement « Comme je ne prétends pas donner le change sur quoi que ce soit en racontant ce qui me concerne,  je dois commencer à dire nettement que je veux taire et non arranger ni déguiser plusieurs circonstances de ma vie ». Elle refuse, contrairement à Jean-Jacques Rousseau de « disposer du passé des personnes qui ont cotoyé mon existence ». Si bien qu’en lisant Histoire de ma vie, vous en saurez peu sur l’échec de son mariage en dehors de son procès puisque celui-ci a été public et vous ne saurez rien sur sur ses amants qui, s’ils apparaissent, le sont comme des amis.. Bref, nous ne sommes pas dans le courrier du coeur ou la presse people ! Même si, en son temps, les amours de George Sand notamment avec Alfred de Musset ou Michel de Bourges ont défrayé la chronique.

C’est pourquoi, lorsqu’elle se sépare une première fois de son mari en 1831 sans faire intervenir la justice, elle ne nous en dit pas plus. Il ne s’agit pas d'une confession ! Elle veut gagner sa vie et aller à Paris.
"A Partir de ce moment-là, l’équilibre entre les peines et les satisfactions se trouva rompu. Je sentis la nécessité de prendre un parti. Je le pris sans hésiter, et mon mari y donna les mains : j’allai vivre à Paris avec ma fille, moyennant un arrangement qui me permettait de revenir tous les trois mois passer trois mois à Nohant ; et, jusqu’au moment où Maurice entra au collège à Paris, je suivis très exactement le plan que je m’étais tracé. Je le laissais entre les mains d’un précepteur qui était avec nous déjà depuis deux ans, et qui a toujours été, depuis ce temps-là, un de mes amis les plus sûrs et les plus parfaits. Ce n’était pas seulement un instituteur pour mon fils, c’était un compagnon, un frère aîné, presque une mère. Pourtant il m’était impossible de me séparer de Maurice pour longtemps et de ne pas veiller sur lui la moitié de l’année."


Elle s’attarde sur les faits qui ont eu leur importance dans sa vie à cette époque :

En 1831, elle constate que la somme octroyée par son mari - qui a conservé la fortune et gère les biens de sa femme en maître comme le veulent les belles lois napoléoniennes (!)-  est si modique qu’elle ne parvient pas à vivre correctement. Sa mère lui conseille de s’habiller en garçon. C’est ce qu’elle faisait elle-même quand son mari manquait d’argent. Des vêtements d’homme sont moins onéreux et plus faciles à entretenir. 

"Je me fis donc faire une redingote-guérite en gros drap gris, pantalon et gilet pareils. Avec un chapeau gris et une grosse cravate de laine, j’étais absolument un petit étudiant de première année." "Au reste, pour n’être pas remarquée en homme, il faut avoir déjà l’habitude de ne pas se faire remarquer en femme."

Elle sera beaucoup plus libre dans ses mouvements. Désormais, Aurore parcourt les pavés de Paris avec de bonnes bottes et non de petites chaussures qui se déchirent au moindre caillou, elle veut développer sa culture, visite les musées et découvre les grands peintres, l’opéra, entre incognito au parterre du théâtre alors interdit aux femmes. Elle a retrouvé là-bas des amis berrichons.

Nous étions alors trois Berrichons à Paris, Félix Pyat, Jules Sandeau et moi, apprentis littéraires sous la direction d’un quatrième Berrichon, M. Delatouche.

Sand essuie beaucoup de critiques, d'injures et les caricaturistes ne se sont pas privés de déverser leur fiel sur elle bien qu'elle n'en parle pas dans Histoire de ma vie. Par contre, elle raconte comment son fils Maurice a été pris pour elle : 

Je raconte là un temps très passager et très accidentel dans ma vie, bien qu’on ait dit que j’avais passé plusieurs années ainsi, et que, dix ans plus tard, mon fils encore imberbe ait été souvent pris pour moi. Il s’est amusé de ces quiproquos, et puisque je suis sur ce chapitre, je m’en rappelle plusieurs qui me sont propres et qui datent de 1831.   

 

Maurice Sand fils de George. La ressemblance est frappante

 

George Sand Auguste Charpentier (1838)

  

En 1832, le choléra décime Paris et survient le drame du Cloître Saint Méry. Un insurrection y est sauvagement réprimée. Dix-sept insurgés se sont emparé du petit pont de l’Hôtel-Dieu. Quinze sont tués par la garde nationale et jetés dans la Seine. Deux atteints dans les rues voisines et égorgés raconte Louis Blanc. La troupe tire sur tout le monde. Sand qui est au jardin du Luxembourg avec sa fille n’a que le temps de rentrer chez elle.

"Ce qu’il y avait jusque-là de plus dangereux, c’était la précipitation avec laquelle on fermait les boutiques au risque de briser la tête à tous les passants. Solange se démoralisait et commençait à jeter des cris désespérés. Quand nous arrivâmes au quai, chacun fuyait en sens différent ; j’avançai toujours, voyant que le pire c’était de rester dehors, et j’entrai vite chez moi sans prendre le temps de voir ce qui se passait, sans même avoir peur, n’ayant encore jamais vu la guerre des rues, et n’imaginant rien de ce que j’ai vu ensuite, c’est-à-dire l’ivresse qui s’empare tout d’abord du soldat et qui fait de lui, sous le coup de la surprise et de la peur, l’ennemi le plus dangereux que puissent rencontrer des gens inoffensifs dans une bagarre." Elle fait ici allusion aux déchaînements de violence auxquels elle a assisté pendant la révolution de 1848 et qui ont éteint son rêve révolutionnaire.

Ses premiers livres paraissent : Indiana en 1832 puis devant le succès, la même année, Valentine… Il lui faut choisir un pseudonyme. Sa belle-mère, la baronne Dudevant, lui a demandé de ne pas galvauder son nom sur les couvertures de livres imprimés ! Ayant écrit un livre avec Jules Sandeau, Rose et Blanche, elle prend, sur les conseils de son ami Delatouche, le nom de Sand et le prénom de George (qui lui paraît très berrichon).
George Sand traverse aussi une crise, au niveau spirituel, mène une recherche ardente des rapports qui peuvent exister "entre l’âme individuelle et cette âme universelle que nous appelons Dieu." "II m’importait fort de chercher en Dieu le mot de l’énigme de la vie, la notion de mes vrais devoirs, la sanction de mes sentiments les plus intimes. » Son refus des institutions religieuses se précise : " Je vois aussi l’esprit de ces institutions tellement perdu et dénaturé qu’en bien des cas l’homme les observe de manière à en faire un sacrilège. Je ne puis prendre mon parti sur des pratiques admises par prudence, par calcul, c’est-à-dire par lâcheté ou par hypocrisie. La routine de l’habitude me paraît une profanation moindre, mais c’en est une encore, et quel sera le moyen d’empêcher que toute espèce de culte n’en soit pas souillée ? "

Tout une période de doute mystique et de quête inquiète voire angoissée qui transparaît bientôt dans son troisième roman Lélia . Il paraît en 1833.

Elle parle longuement de ses amis et dresse des portraits vivants, pleins d’acuité,  originaux, émouvants parfois, ou amusants … des personnages célèbres, Marie Dorval, Delacroix, Emmanuel Arrago, Gustave Planche, Balzac, plus tard Chopin...   

En 1834, elle part à Venise, un voyage qu’elle a toujours rêvé de faire. Elle rencontre Stendhal en route et ne l’apprécie pas trop. Alfred de Musset n’y est que mentionné et ne fait qu’une briève apparition. De leurs amours tourmentés, de leurs déchirements, nous ne saurons rien. Par contre son amour de Venise est là et l'on comprend pourquoi l'on retrouvera cette ville dans plusieurs des romans : Consuelo, La comtesse de Rudolstadt, L'Ucosque, Elle et lui,  Lettres d'un voyageur, Jacques...

 

 L'évolution de ses idées philosophiques

 

Louis-Chrysostome Michel de Bourges

 

Et puis, en 1835, elle rencontre avec Michel de Bourges, avocat qui plaide en 1836 son procès en séparation de corps d’avec Casimir Dudevant pour mauvais traitements et injures graves. Elle obtient gain de cause, la garde de ses enfants ainsi que la restitution de ses biens et de Nohant mais pas la fin de ses ennuis. Casimir Dudevant enlèvera Solange et ne renoncera à l'éducation de ses enfant que moyennant finance, cinquante mille francs !

Républicain fervent, Louis-Chrysostome Michel de Bourges  a une grande influence sur George Sand et  un grand impact sur ses idées et sur son oeuvre. Elle vit avec lui, pendant deux ans, une relation amoureuse passionnée à laquelle elle ne fait aucune allusion dans Histoire de ma vie. Mais elle parle longuement de ses discussions intellectuelles avec lui, sur la cause du peuple, la liberté, ses idées révolutionnaires parfois trop radicales pour elle. Dans Histoire de ma vie l’on peut constater l’admiration voire la fascination qu’il a exercée sur elle, même si elle secoue de temps en temps le joug intellectuel et dénonce ce qu’elle appelle son esprit dominateur. 

 

Pierre Leroux


 

En 1835, Liszt lui fait connaître Lammenais qui prône un christianisme social et elle  rencontre aussi Pierre Leroux, qui lui transmet ses idées d'un socialisme humanitaire et religieux. (Les idées de Leroux sont présentes dans un roman :  Consuelo). C’est avec ces trois hommes que Sand évolue et qu’elle va entrer dans la lutte républicaine, militant pour les droits du peuple, l’égalité sociale et le droit des femmes. La peinture des classes ouvrières et de la dignité des ouvriers, apparait dans ses romans socialistes, en particulier : Simon (1836), Mauprat ( 1837), Le compagnon du tour de France (1841), Horace (1841-42) Le péché de monsieur Antoine (1845), Le meunier d’Angibault (1845), La Ville noire (1861).

 

 Le féminisme de George Sand 

Indiana Hetzel édition par Tony Johannot

 

 On a vu comment l'enfance de George Sand et le mépris dans lequel sa mère, issue du peuple, avait été tenue de la part de sa grand-mère, aristocrate, ont disposé Aurore à prendre le parti du peuple et plus encore celui de la femme du peuple toujours humiliée, toujours soumise, jamais pardonnée si elle commet une faute, toujours considérée comme inférieure.
 
 « Dieu n’a pas créé une race pour la soumettre à une autre.  Je ne me base pas sur les lois de l’homme, qui ne sont que mensonge et injustice, mais sur les lois de Dieu, qui sont justice et vérité. » (Indiana) 
 
Et elle affirme à propos de son premier Livre Indiana qui a fait scandale
 
"Ceux qui m'ont lu sans prévention comprennent que j'ai écrit Indiana avec le sentiment non raisonné, il est vrai, mais profond et légitime, de l'injustice et de la barbarie des lois qui régissent encore l'existence de la femme dans le mariage, dans la famille et dans la société."

Dans Indiana, elle dénonce l'inégalité des droits des femmes et des hommes et prône le refus de la soumission s'attaquant ainsi au code civil de 1804 qui privait  la femme de ses droits juridiques. 

"Je sais que je suis l’esclave et vous le maître. La loi de ce pays vous a fait mon maître. Vous pouvez lier mon corps, garrotter mes mains, gouverner mes actions. Vous avez le droit du plus fort, et la société vous le confirme ; mais sur ma volonté, monsieur, vous ne pouvez rien. " (Indiana à son mari le colonel Delmare)

Le féminisme de George Sand a pourtant des limites qu'elle justifie. En 1848, elle refuse de se présenter aux élections et se déclare contre le vote des femmes parce qu'elle juge que celles-ci ne sont pas assez instruites. Trop soumises à leur mari, elles voteraient comme lui.

Elle pense qu'il faut d'abord réformer l'éducation des femmes, leur donner le même niveau d'instruction que celui des hommes afin de les laisser voter d'une manière éclairée.

 "Les femmes reçoivent une déplorable éducation ; et c'est là le grand crime des hommes envers elles." 

George Sand affirme qu'il faut procéder par ordre et donner d'abord priorité à la réforme du mariage, à l'égalité des hommes et des femmes au sein de la famille et dans la société.

" Oui, l'égalité civile, l'égalité dans le mariage, l'égalité dans la famille, voilà ce que vous pouvez, vous devez demander, réclamer."

 

  Indiana voir ICI

  Histoires de ma vie (1):  George Sand

  Histoires de ma vie (2): George Sand

  Histoire de ma vie (3) : George Sand

  Histoire de ma vie (4): George Sand

  Histoire de ma vie (5) :George Sand 

 


 


 

jeudi 27 août 2026

Histoire de ma vie (4): George Sand et Balzac

Honoré de Balzac


George Sand a vraiment l'art de saisir les traits physiques et moraux de ses personnages et de les faire vivre. 

"Un beau matin, Balzac, ayant bien vendu la Peau de Chagrin, méprisa son entre-sol et voulut le quitter ; mais, réflexion faite, il se contenta de transformer ses petites chambres de poète en un assemblage de boudoirs de marquise, et un beau jour il nous invita à venir prendre des glaces dans ses murs tendus de soie et bordés de dentelle. Cela me fit beaucoup rire : je ne pensais pas qu’il prît au sérieux ce besoin d’un vain luxe, et que ce fût pour lui autre chose qu’une fantaisie passagère. Je me trompais, ces besoins d’imagination coquette devinrent les tyrans de sa vie, et pour les satisfaire il sacrifia souvent le bien-être le plus élémentaire. Dès lors il vivait un peu ainsi, manquant de tout au milieu de son superflu, et se privant de soupe et de café plutôt que d’argenterie et de porcelaine de Chine.
Réduit bientôt à des expédients fabuleux pour ne pas se séparer de colifichets qui réjouissaient sa vue ; artiste fantaisiste, c’est-à-dire enfant aux rêves d’or, il vivait par le cerveau dans le palais des fées ; homme opiniâtre cependant, il acceptait, par la volonté, toutes les inquiétudes et toutes les souffrances plutôt que de ne pas forcer la réalité à garder quelque chose de son rêve.

Puéril et puissant, toujours envieux d’un bibelot, et jamais jaloux d’une gloire, sincère jusqu’à la modestie, vantard jusqu’à la hâblerie, confiant en lui-même et aux autres, très expansif, très bon et très fou, avec un sanctuaire de raison intérieure, où il rentrait pour tout dominer dans son œuvre, cynique dans la chasteté, ivre en buvant de l’eau, intempérant de travail et sobre d’autres passions, positif et romanesque avec un égal succès, crédule et sceptique, plein de contrastes et de mystères, tel était Balzac encore jeune, déjà inexplicable pour quiconque se fatiguait de la trop constante étude de lui-même à laquelle il condamnait ses amis, et qui ne paraissait pas encore à tous aussi intéressante qu’elle l’était réellement."
 

Elle raconte cette anecdote amusante qui est arrivé après sa publication de Leila qui témoigne de ses  inquiétudes métaphysiques en 1833. 

 


"Il est vrai qu’en me taisant ainsi devant mes amis, j’exhalais, en publiant mon livre, Lélia, une plainte qui devait avoir un plus grand retentissement. Je n’y songeai pas d’abord. Faisant bon marché de moi-même et de ma propre douleur, je me dis que mon livre serait peu lu et ferait plutôt rire à mes dépens, comme un ramassis de songes creux, qu’il ne ferait rêver aux durs problèmes du doute et de la croyance. Quand je vis qu’il faisait soupirer aussi quelques âmes inquiètes, je me persuadai et je me persuade encore que l’effet de ces sortes de livres est plutôt bon que mauvais, et que, dans un siècle matérialiste, ces ouvrages-là valent mieux que les Contes drôlatiques, bien qu’ils amusent beaucoup moins la masse des lecteurs.
À propos des Contes drôlatiques, qui parurent vers la même époque, j’eus une assez vive discussion avec Balzac, et comme il voulait m’en lire malgré moi des fragments, je lui jetai presque son livre au nez. Je me souviens que, comme je le traitais de gros indécent, il me traita de prude et sortit en me criant sur l’escalier : « Vous n’êtes qu’une bête ! » Mais nous n’en fûmes que meilleurs amis, tant Balzac était véritablement naïf et bon."
 

 

  Histoire de ma vie (1):  George Sand

  Histoire de ma vie (2): George Sand

 Histoire de ma vie (3)/ George Sand

  Histoire de ma vie (4): George Sand

  Histoire de ma vie (5) :George Sand 


 


  


 

 

mardi 25 août 2026

Histoire de ma vie (3) : George Sand / Jean-Jacques Rousseau

Jean-Jacques Rousseau


Dans le chapitre 3 de la première partie de Histoire de ma vie George Sand parle de sa grand-mère Marie Aurore de Saxe Dupin et de son grand-père Louis Dupin de Francueil qui connaissait Jean-Jacques Rousseau. Marie Aurore rêvait de rencontrer le philosophe qui avait travaillé pour son mari à Chenonceau.

 George Sand cite une anecdote sur lui racontée par sa grand-mère. Ce récit est amusant et éclaire bien le caractère de Rousseau et la sensibilité de l'époque en cette fin du XVIII siècle : 

"Je ne l’ai vu qu’une seule fois (elle parle de Jean-Jacques) et je n’ai garde de l’oublier jamais. Il vivoit déjà sauvage et retiré, atteint de cette misanthropie qui fut trop cruellement raillée par ses amis paresseux ou frivoles. Depuis mon mariage, je ne cessois de tourmenter M. de Francueil pour qu’il me le fit voir : et ce n’étoit pas bien aisé. Il alla plusieurs fois sans pouvoir être reçu. Enfin, un jour il le trouva jetant du pain sur sa fenêtre à des moineaux. Sa tristesse étoit si grande qu’il lui dit en les voyant s’envoler : "Les voilà repus. Savez vous ce qu’ils vont faire ? Ils s’en vont au plus haut des toits pour dire du mal de moi, et que mon pain ne vaut rien.

 Avant que je visse Rousseau, je venois de lire tout d’une haleine la Nouvelle Héloïse, et, aux dernières pages, je me sentis si bouleversée que je pleurois à sanglots. M. de Francueil m’en plaisantoit doucement. J’en voulois plaisanter moi-même : mais ce jour-là, depuis le matin jusqu’au soir, je ne fis que pleurer. Je ne pouvois penser à la mort de Julie sans recommencer mes pleurs. J’en étois malade, j’en étois laide.
 

Pendant cela, M. de Francueil, avec l’esprit et la grâce qu’il savoit mettre à tout, courut chercher Jean-Jacques. Je ne sais comment il s’y prit, mais il l’enleva, il l’amena, sans m’avoir prévenue de son dessein. 

Jean-Jacques avait cédé de fort mauvaise grâce, sans s’enquérir de moi ni de mon âge ne s’attendant qu’à satisfaire la curiosité d’une femme, et ne s’y prêtant pas volontiers, à ce que je puis croire.

Moi, avertie de rien, je ne me pressois pas de finir ma toilette : j’étois avec Mme d’Esparbès de Lussan, mon amie, la plus aimable femme du monde et la plus jolie, bien qu’elle fût un peu louche et un peu contrefaite. Elle se moquoit de moi parce qu’il m’avoit pris fantaisie depuis quelque temps d’étudier l’ostéologie, et elle faisoit, en riant, des cris affreux, parce que, voulant me passer des rubans qui étoient dans un tiroir, elle y avoit trouvé accrochée une grande vilaine main de squelette.

 Deux ou trois fois M. de Francueil étoit venu voir si j’étois prête. Il avoit un air, à ce que disoit le marquis (c’est ainsi que j’appelois Mme de Lussan, qui m’avoit donné pour petit nom son cher baron). Moi, je ne voyois point d’air à mon mari et je ne finissois pas de m’accommoder, ne me doutant point qu’il étoit là, l’ours sublime, dans mon salon. Il y étoit entré d’un air à demi niais, demi bourru, et s’étoit assis dans un coin, sans marquer d’autre impatience que celle de diner, afin de s’en aller bien vite.

Enfin ma toilette finie et mes yeux toujours rouges et gonflés, je vais au salon ; j’aperçois un gros petit bonhomme assez mal vêtu et comme renfrogné, qui se levoit lourdement, qui mâchonnoit des mots confus. Je le regarde et je devine ; je crie, je veux parler, je fonds en larmes. Jean-Jacques étourdi de cet accueil veut me remercier et fond en larmes. Francueil veut nous remettre l’esprit par une plaisanterie et fond en larmes. Nous ne pûmes nous rien dire. Rousseau me serra la main et ne m’adressa pas une parole.

 On essaya de diner pour couper court à tous ces sanglots. Mais je ne pus rien manger. M. de Francueil ne put avoir d’esprit, et Rousseau s’esquiva en sortant de table, sans avoir dit un mot, mécontent peut-être d’avoir reçu un nouveau démenti à sa prétention d’être le plus persécuté, le plus haï et le plus calomnié des hommes. " 

 

Madame Dupin de Francueil ( Marie Aurore de Saxe) et son fils Maurice
 

 Et George Sand reprend en parlant de sa grand-mère "J’espère que mon lecteur ne me saura pas mauvais gré de cette anecdote et du ton dont elle est rapportée. Pour une personne élevée à Saint-Cyr, où l’on n’apprenait pas l’orthographe, ce n’est pas mal tourné. Il est vrai qu’à Saint-Cyr, à la place de grammaire, on apprenait Racine par cœur et on y jouait ses chefs-d’œuvre. J’ai bien regret que ma grand’mère ne m’ait pas laissé plus de souvenirs personnels écrits par elle-même. Mais cela se borne à quelques feuillets. Elle passait sa vie à écrire des lettres qui valaient presque, il faut le dire, celles de Mme de Sévigné, et à copier, pour la nourriture de son esprit, une foule de passages dans des livres de prédilection". 

La grand-mère de Sand m'est prodigieusement antipathique mais je dois reconnaître que son petit texte est bien tourné ! Dans la pension créée par madame de Maintenon, à Saint Cyr, étaient éduquées les jeunes filles nobles mais peu fortunées.

 

 L'Emile 

 

 Mais George Sand n'en a pas fini avec Jean-Jacques Rousseau. Elle continue son récit en parlant de sa grand-mère et de la naissance de son père Maurice en citant à nouveau Jean-Jacques Rousseau et L'Emile.

"Neuf mois après son mariage avec M. Dupin, jour pour jour, elle accoucha d’un fils qui fut son unique enfant, et qui reçut le nom de Maurice en mémoire du maréchal de Saxe. Elle voulut le nourrir elle-même, bien entendu : c’était encore un peu excentrique, mais elle était de celles qui avaient lu Émile avec religion et qui voulaient donner le bon exemple. En outre, elle avait le sentiment maternel extrêmement développé, et ce fut, chez elle, une passion qui lui tint lieu de toutes les autres."
 

A l'époque les femmes nobles ne nourrissaient pas leurs enfants. Elles les confiaient à une nourrice. L'Emile est un traité d'éducation des enfants écrite par Jean Jacques Rousseau qui invite à respecter le développement naturel de l'enfant. Il conseille aux mère de nourrir elles-mêmes leurs nourrissons. Il  a été beaucoup reproché au philosophe d'avoir laissé ses propres enfants à l'assistance publique ou les nourrissons avaient peu de chance de survivre. Cependant, bien que l'Emile ait été censuré et mis à l'index, les mères d'un milieu social élevé, à l'esprit éclairé, se référait à ce traité qui présentait des idées nouvelles sur l'éducation.

George Sand en critique certains aspects dans un autre passage de Histoires de ma vie où il est question de la croyance au Merveilleux et de la littérature pour enfants. Mais si elle critique, elle aussi connaît bien l'Emile !

 

 Le Père Noël

 

Aurore Dupin enfant

George Sand nous rappelle qu'au début du XIX siècle le Père Noël tel qu'il est encore décrit maintenant existait déjà et distribuait des cadeaux en  passant par les cheminées.


"Ce que je me rappelle parfaitement, c’est la croyance absolue que j’avais à la descente par le tuyau de la cheminée du petit père Noël, bon vieillard à barbe blanche qui, à l’heure de minuit, devait venir déposer dans mon petit soulier un cadeau que j’y trouverais à mon réveil. Minuit ! cette heure fantastique que les enfans ne connaissent point, et qu’on leur montre comme le terme impossible de leur veillée !
Quels efforts incroyables je faisais pour ne pas m’endormir avant l’apparition du petit vieux ! J’avais à la fois grande envie et grand’peur de le voir ; mais jamais je ne pouvais me tenir éveillée jusque-là, et le lendemain mon premier regard était pour mon soulier au bord de l’âtre. Quelle émotion me causait l’enveloppe de papier blanc ! car le père Noël était d’une propreté extrême, et ne manquait jamais d’empaqueter soigneusement son offrande. Je courais, pieds nus, m’emparer de mon trésor. Ce n’était jamais un don bien magnifique, car nous n’étions pas riches. C’était un petit gâteau, une orange, ou tout simplement une belle pomme rouge. Mais cela me semblait si précieux, que j’osais à peine le manger. L’imagination jouait encore là son rôle, et c’est toute la vie de l’enfant.
 

Cette croyance qu'elle fera partager avec son fils plus tard lui paraît être une part de rêve importante pour le développement de l'enfant qui, dit-elle, a besoin de Merveilleux pour nourrir "l'imagination qui fait de rien quelque chose".  Dans son enfance, l'imagination lui a tenu lieu de tout, dépassant la réalité,  permettant l'invention, l'évasion, nourrissant sa vie intérieure. C'est pourquoi elle s'oppose à Rousseau qui, dans l'Emile, condamnait les contes, les mythes et d'une manière générale le merveilleux, ce qu'il appelait le mensonge comme contraire à la raison de l'enfant.

"Je n’approuve pas du tout Rousseau de vouloir supprimer le merveilleux, sous prétexte de mensonge. La raison et l’incrédulité viennent bien assez vite, et d’elles-mêmes ; je me rappelle fort bien la première année où le doute m’est venu, sur l’existence réelle du père Noël. J’avais cinq ou six ans, et il me sembla que ce devait être ma mère qui mettait le gâteau dans mon soulier. Aussi me parut-il moins beau et moins bon que les autres fois, et j’éprouvais une sorte de regret de ne pouvoir plus croire au petit homme à barbe blanche. (...)"


"L’enfant vit tout naturellement dans un milieu, pour ainsi dire, surnaturel, où tout est prodige en lui et où tout ce qui est en dehors de lui doit, à la première vue, lui sembler prodigieux. On ne lui rend pas service en hâtant sans ménagement et sans discernement l’appréciation de toutes les choses qui le frappent. Il est bon qu’il la cherche lui-même et qu’il s’établisse à sa manière durant la période de sa vie, où, à la place de son innocente erreur, nos explications, hors de portée pour lui, le jetteraient dans des erreurs plus grandes encore et peut-être à jamais funestes à la droiture de son jugement, et, par suite, à la moralité de son âme."

L'influence de Jean Jacques Rousseau

Plus tard quand elle sort du couvent et retourne à Nohant, elle s'aperçoit qu'elle n'y a rien appris  pendant toutes ces années. Elle  hésite à lire les livres de la riche bibliothèque de sa grand-mère car elle a des scrupules de conscience, reste de sa conversion exaltée au catholicisme, craignant de pêcher par orgueil en voulant orner son esprit. Mais l'abbe Prémord, ce jésuite intelligent et ouvert, lui conseille, au contraire, de s'instruire.  Elle dévore les livres de la bibliothèque de Nohant, Chateaubriand, Mably, Locke, Condillac, Montesquieu, Bacon, Bossuet, Aristote, Leibnitz, Pascal et les poètes : Dante, Pope, Virgile, Milton, Shakespeare, Byron... Parmi ces lectures, celui qui attire son admiration, c'est Jean-Jacques Rousseau. Il est bien évident que le style du philosophe ne pouvait que séduire la jeune fille exaltée, éprise de poésie et de musique et de nature. 

"La langue de Jean-Jacques et la forme de ses déductions s’emparèrent de moi comme une musique superbe éclairée d’un grand soleil. Je le comparais à Mozart ; je comprenais tout ! Quelle jouissance pour un écolier malhabile et tenace d’arriver enfin à ouvrir les yeux tout à fait et à ne plus trouver de nuages devant lui ! Je devins, en politique, le disciple ardent de ce maître, et je le fus bien longtemps sans restrictions."  

Elle lui pardonne même d'avoir abjuré le catholicisme pour la foi protestante; et si elle n'aime pas l'homme privé, elle s'est toujours laissé transportée par la lecture de ses oeuvres. 

"D’ailleurs, je ne tiens pas trop à voir les hommes à travers leurs livres, les hommes du passé surtout. Dans ma jeunesse, je les cherchais encore moins sous l’arche sainte de leurs écrits. J’avais un grand enthousiasme pour Chateaubriand, le seul vivant de mes maîtres d’alors. Je ne désirais pas du tout le voir, et ne l’ai vu dans la suite qu’à regret."  

La lecture du Contrat social confirme sa croyance en l'égalité naturelle, son rejet des privilèges, sa compassion pour les opprimés. Ce sont les premières bases de son socialisme.

 

Madame Dupin de Chenonceau 

 

Madame Louise Dupin de Chenonceau


Mais que faisait Rousseau à Chenonceau ? Qui est Louise Dupin de Chenonceau  et quel lien a-t-elle  avec Louis Dupin de Francueil,  grand-père de George ? 

"Madame Dupin de Chenonceau, à laquelle je ne tiens en rien par le sang, puisqu’elle était seconde femme de M. Dupin, le fermier-général, et par conséquent belle-mère de M. Dupin de Francueil. Ce n’est pas une raison pour que je n’en parle pas. Je dois d’autant plus le faire que, malgré la réputation d’esprit et de charme dont elle a joui, et les éloges que lui ont accordés ses contemporains, cette femme remarquable n’a jamais voulu occuper dans la république des lettres sérieuses la place qu’elle méritait." 

Louise Dupin de Chenonceau ( 1706-1799) était une femme réputée pour sa beauté, son intelligence, sa grande culture et son esprit. Après avoir acheté le château de Chenonceau avec son mari, elle tient un salon ( ainsi qu'à Paris) où se rencontrent les plus grands esprits du XVIII siècle, Voltaire, Montesquieu, Buffon, Grimm, Marivaux, Fontenelle... Elle fut l'une des grandes féministes des Lumières, écrivant sur la défense des femmes, pour l'égalité des sexes : Des femmes. Observations du préjugé commun sur la différence des sexes avec JJ Rousseau qui lui tient lieu de secrétaire. Celui-ci n'est qu'un exécutant, qui, d'ailleurs, ne partage pas les idées de Madame Dupin sur les femmes mais, très amoureux d'elle, lui fait des avances qu'elle repousse.
Le beau-fils de Madame Dupin, grand-père de Sand, qu'Aurore n'a pas connu, s'intéresse à la physique, la chimie et l'histoire naturelle. Dans l'espoir d'intégrer l’Académie des Sciences, il fait rédiger au philosophe un livre, resté inachevé, de vulgarisation scientifique aux institutions de chimie.


  Histoire de ma vie (1):  George Sand

  Histoire de ma vie (2): George Sand

 Histoire de ma vie (3)/ George Sand

  Histoire de ma vie (4): George Sand

  Histoire de ma vie (5) :George Sand 


 

 



 

Chez Dasola Taloiduciné

 

lundi 24 août 2026

Ulrika Lagerlöf : La saison des mûres


Ulrika Lagerlöf vit à Uppsala et travaille depuis une dizaine d’années dans la communication pour le secteur forestier. Elle s’est inspirée de l’histoire de sa propre famille en particulier de sa grand-mère pour écrire La saison des mûres. 
C’est donc sans surprise qu’elle nous transporte dans l’univers des bûcherons des grandes forêts du Nordland en Suède en 1938 puis en 2022 au coeur des coupes régies par de grandes entreprises qui, si elles obéissent à des lois, sont toujours prêtes à les contourner.

Siv a dix-sept ans quand elle voit son rêve de devenir institutrice remis en cause car son père, bûcheron, vient d’avoir un grave accident lors de l’abattage d’un arbre et ne peut plus continuer son travail. Il la place donc comme cuisinière dans une petite maison forestière qui abrite une dizaine de bûcherons. Ce n’est pas sans amertume que la  jeune fille abandonne ses études et va vivre dans des conditions rudimentaires au milieu de ces hommes. Mais contrairement à son attente, cette vie va lui plaire, car elle y développe des compétences, apprend à être indépendante, et règne en maîtresse de maison sur les dix hommes qui lui obéissent et la respectent. Pourtant quand elle rencontre Nila, un same qui garde ses rennes sur le terrain adjacent à celui de la coupe, Siv se sent troublée, envahie par une émotion qu’elle n’avait jamais ressentie. Elle va apprendre aussi en fréquentant Nila que tout n’est pas rose entre les Sames et les Suédois colonisateurs (les grands-parents de Siv) qui se sont vus attribuer, arbitrairement, les terres des Sames. Le mode de vie des Sames, est entièrement différent de celle des colons. Eleveurs nomades, en accord avec la nature, ils  ont été  dépossédés de leurs biens, leurs terrains d’élevage n’ayant cessé depuis de se réduire.

En 2022, Eva, divorcée, mère d’un adolescent rebelle, employée d’une entreprise forestière, revient au village de son enfance où elle a passé toutes ses vacances chez ses grands-parents maintenant décédés. Experte en communication, elle doit désamorcer la bataille engagée par de jeunes écologistes qui se sont enchaînés aux arbres pour éviter la coupe. Parmi ces jeunes gens, la meneuse est Fanny, la fille de Mattias, le premier amour d'Eva. Peu à peu, Eva va s’intéresser au passé de sa grand-mère Siv et les deux histoires entre passé et  présent vont entrer en résonance.


J’ai lu les romans d’Olivier Truc  Le dernier lapon, Le détroit du loup, qui expliquent les violences qu’ont eu à subir les Sames appelés péjorativement lapons (porteurs de guenilles) par les norvégiens ou suédois, christianisés par la force, dépossédés de leur terre, plus ou moins sédentarisés contre leur gré, au cours des siècles, par les colonisateurs,  et les problèmes que leur mode de vie continuent à poser  de nos jours. J’ai trouvé que La Saison des mûres édulcorait le problème. Le grand-père de Siv n’aime pas les Sames. Il a beaucoup souffert d’un travail épuisant, de la faim, du froid quand il s’est installé dans la région et il estime qu’il a gagné le droit de s’installer sur cette terre et qu’elle lui appartient. Nila essaie de fait évoluer la situation pour le peuple same. Il  part à Stockholm pour organiser la lutte de son peuple. Ulrika Lagerloff essaie de ménager l’un et l’autre. 

Mais  ce n’est pas le thème central du roman. L’écrivaine intéresse son lecteur à ses deux héroïnes Siv et Eva, aux difficultés de leur vie, à leur histoire d’amour, aux non-dits familiaux qui finissent par se révéler au-delà des années. Le roman est agréable à lire et je l’ai lu avec plaisir. 

samedi 22 août 2026

Histoire de ma vie ( 2) : Les deux "mères" de George Sand / Catholicisme/ socialisme et Féminisme

Aurore Dupin George Sand par Delacroix
 

 

 La grand-mère Marie-Aurore de Saxe épouse Dupin de Franceuil et la mère de George Sand, Sophie-Victoire Delaborde, représentent deux univers irréconciliables. La révolution qui a pourtant tout chamboulé n'a pas pu contribuer à changer les mentalités. La grand-mère continue à représenter l'ancien monde - ou ce qu'il en reste-  au début du XIX siècle et s'accroche à  ses idées de grandeur et de noblesse. Sophie représente le peuple et malgré son mariage dans la classe sociale supérieure ne parvient pas à se faire accepter.

La  mésentente et l’on peut même dire la guerre que se livrent la grand-mère de George Sand et sa mère autour de la petite fille, les deux "mères" rivalisant chacune pour avoir son amour, chacune décriant l’autre, ont énormément marqué l’enfant et façonné ses idées futures, sa sympathie pour le peuple et pour les femmes de milieu social inférieur, son empathie pour les difficultés des gens simples.

 

La séparation d'avec sa mère et sa soeur Caroline

Antoine-Claude Delaborde grand-père de George/ Maître oiseleur


    On a vu que Marie-Aurore de Saxe Dupin de Francueil avait tout fait pour empêcher le mariage de son fils Maurice avec Sophie-Victoire Delaborde, fille d’un oiseleur parisien. Lorsque Maurice se marie en cachette, elle met tout en oeuvre pour faire annuler le mariage qu’elle considère comme une mésalliance mais en vain. Elle ne se résigne qu’à la naissance de sa petite-fille qui porte son prénom, Aurore. A partir de ce moment, elle accepte sa belle-fille à Nohant mais celle-ci ne se sentira jamais à son aise, toujours traitée en inférieure, peu appréciée, mal aimée.

     Lorsque Maurice, le père de la petite Aurore, meurt d’une chute de cheval à l’âge de 30 ans, la grand-mère passe un marché avec Sophie. C’est elle qui se chargera de l’éducation et de l’entretien d’Aurore à qui elle lèguera toute sa fortune et Nohant, et elle donnera à Sophie une rente modique pour pouvoir subsister à condition d’avoir la garde exclusive de la fillette. Evidemment, Sophie n’a pas trop le choix, pour sa fille comme pour elle, elle accepte la proposition de la grand-mère. Les choses se compliquent quand la grand-mère refuse de recevoir chez elle Caroline, la fille illégitime de Sophie qui  doit se partager entre ses deux filles. Sophie séjourne à Nohant et est obligée de laisser Caroline en pension puis elle la reprend quand elle retourne à Paris. Quand Aurore vient à Paris avec sa grand-mère, celle-ci laisse Aurore visiter sa mère et Caroline mais elle ne la recevra jamais chez elle. 

 " Caroline ne m’avait point vue depuis mon départ pour l’Espagne, et il paraît que ma grand’mère avait fait une condition essentielle à ma mère, de briser à jamais tout rapport entre ma sœur et moi. Pourquoi cette aversion pour un enfant plein de candeur, élevé rigidement, et qui a été toute la vie un modèle d’austérité ? Je l’ignore, et ne peux m’en rendre compte même aujourd’hui. Du moment que la mère était admise et acceptée, pourquoi la fille était-elle honnie et repoussée ?
Il y avait là un préjugé, une injustice inexplicables de la part d’une personne qui savait pourtant s’élever au-dessus des préjugés de son monde, quand elle échappait à des influences indignes de son esprit et de son cœur. Caroline était née longtemps avant que mon père eût connu ma mère, mon père l’avait traitée et aimée comme sa fille. Elle avait été la compagne raisonnable et complaisante de mes premiers jeux. C’était une jolie et douce enfant, et qui n’a jamais eu qu’un défaut pour moi, celui d’être trop absolue dans ses idées d’ordre et de dévotion. Je ne vois pas ce qu’on pouvait craindre pour moi de son contact, et ce qui eût pu me faire rougir jamais devant le monde de la reconnaître pour ma sœur, à moins que ce ne fût une souillure de n’être point noble de naissance, de sortir probablement de la classe du peuple, car je n’ai jamais su quel rang le père de Caroline occupait dans la société, et il est à présumer qu’il était de la même condition honnête et obscure que ma mère. Mais n’étais-je pas, moi aussi, la fille de Sophie Delaborde, la petite fille du marchand d’oiseaux, l’arrière-petite-fille de la mère Cloquard ? Comment pouvait-on se flatter de me faire oublier que je sortais du peuple, et de me persuader que l’enfant porté dans le même sein que moi, était d’une nature inférieure à la mienne, par ce seul fait qu’il n’avait point l’honneur de compter le roi de Pologne et le maréchal de Saxe parmi ses ancêtres paternels ? Quelle folie, ou plutôt quel inconcevable enfantillage ! 

( J'ai lu dans des recherches généalogiques sur le Net que Angélique Caroline née le 10 mars 1799,  la demi-soeur d'Aurore, avait pour père Claude Antoine Collin. Pendant les campagnes d'Italie, Victoire Sophie Delaborde partage alors la vie de l'adjudant-général Claude-Antoine Collin, âgé de cinquante ans, intendant affecté aux subsistances. Elle suit Maurice à son retour en France.) 
 

  Les crises de désespoir d’Aurore, séparée de sa mère, sont terribles quand Sophie quitte Nohant pour s’installer à Paris. La fillette ne peut pardonner à sa grand-mère de la séparer de sa mère et lui rend mal son affection, provoquant la jalousie de cette femme qui a d’abord été jalouse de l’amour de son fils pour Sophie et maintenant de l’amour d’Aurore pour sa mère. Madame Dupin souffre de la froideur de sa petite-fille, la juge ingrate.
 

« Mon pauvre cœur d’enfant commençait à être ballotté par leur rivalité. Objet d’une jalousie et d’une lutte perpétuelles, il était impossible que je ne fusse pas la proie de quelque prévention, comme j’étais la victime des douleurs que je causais. 

  Les rapports de rivalité ente les deux femmes sont encore attisés par les deux bonnes, Julie la domestique de la grand-mère qui déteste Sophie et Rose qui, au contraire, l’aime et qui prend le parti de sa maîtresse, toutes deux attisant la mésentente. Par leurs bavardages auprès de l’enfant, elles amplifieront ses souffrances.
  Si la jalousie joue un grand rôle dans ces rapports familiaux désastreux, le mépris de caste dû l’origine sociale de sa belle-fille malgré les grandes idées philosophiques de la grand-mère a son importance !   Madame Dupin ne veut pas que sa fille soit élevée comme une fille du peuple.  Elle entend lui donner une éducation conforme à sa noblesse. Le précepteur Deschartes donne des leçons à Aurore et à son frère Hippolyte mais ce qui importe à la grand-mère plus que l’instruction c’est la « bonne tenue », la grâce, les manières, la toilette! 
          « A chaque élan de mon organisation on opposait une petite répression bien douce, mais assidue. On ne me grondait pas, mais on me disait vous, et c’était tout dire :   "Ma fille, vous vous tenez comme une bossue ; ma fille, vous marchez comme une paysanne ; ma fille, vous avez encore perdu vos gants ! ma fille, vous êtes trop grande pour faire de pareilles choses."   Trop grande ! j’avais sept ans, et on ne m’avait jamais dit que j’étais trop grande. Cela me faisait une peur affreuse d’être devenue tout-à-coup si grande depuis le départ de ma mère. Et puis, il fallait apprendre toute sorte d’usages qui me paraissaient ridicules. Il fallait faire la révérence aux personnes qui venaient en visite. Il ne fallait plus mettre le pied à la cuisine et ne plus tutoyer les domestiques, afin qu’ils perdissent l’habitude de me tutoyer. Il ne fallait pas même lui dire vous. Il fallait lui parler à la troisième personne : "Ma bonne maman veut-elle me permettre d’aller au jardin "? »
    

      Quand elle retrouve sa mère pour quelques jours à Paris : 

    " Quelle joie ce fut pour moi que de nous retrouver dans ce qui me semblait ma seule, ma véritable famille ! Que ma mère me semblait bonne, ma sœur aimable, mon ami Pierret drôle et complaisant ! Et ce petit appartement si pauvre et si laid en comparaison des salons ouatés de ma grand’mère (c’est ainsi que je les appelais par dérision), devint pour moi en un instant la terre promise de mes rêves."
        

        La souffrance de l’enfant culmine dans une scène que je trouve particulièrement cruelle où la grand-mère va encore plus loin dans la bassesse : 
    
   " Jusque-là personne au monde, ma grand’mère moins que personne, ne m’avait dit de ma mère un mal sérieux. Il était bien facile de voir que Deschartres la haïssait, que Julie la dénigrait pour faire sa cour, que ma grand’mère avait de grands accès d’amertume et de froideur contre elle. Mais ce n’était que des railleries sèches, des demi-mots d’un blâme non motivé, des airs de dédain ; et, dans ma partialité naïve, j’attribuais au manque de fortune et de naissance le profond regret que le mariage de mon père avait laissé dans sa famille. Ma bonne maman semblait s’être fait un devoir de respecter en moi le respect que j’avais pour ma mère."
  

 Un jour, pourtant, l’enfant se rebelle et, par l’intermédiaire de Julie, toujours prête à la délation, elle fait savoir à sa grand-mère qu’elle préfère vivre pauvrement avec sa mère plutôt qu’avec elle et que la richesse lui importe peu. La grand-mère se venge en lui disant ce qu’elle  pense réellement de sa mère en attaquant son passé et sa moralité :  « Ma mère était une femme perdue, et moi un enfant aveugle qui voulait s’élancer dans un abîme »
 Loin de l’éloigner de sa mère, les paroles de sa grand-mère la rapproche et lui inspire une défense passionnée.

« Tout ce que ma grand’mère me raconta était vrai par le fait et appuyé sur des circonstances dont le détail ne permettait pas le moindre doute. Mais on eût pu me dévoiler cette histoire sans m’ôter le respect et l’amour pour ma mère, et l’histoire racontée ainsi eût été beaucoup plus vraisemblable et beaucoup plus vraie. Il n’y avait qu’à tout dire, les causes de ses malheurs, l’isolement et la misère dès l’âge de quatorze ans, la corruption des riches qui sont là pour guetter la faim et flétrir l’innocence, l’impitoyable rigorisme de l’opinion qui ne permet point le retour et n’accepte point l’expiation. Il fallait me dire aussi comment ma mère avait racheté le passé, comment elle avait aimé fidèlement mon père, comment, depuis sa mort, elle avait vécu humble, triste et retirée. »

 On comprend mieux pourquoi dans ses romans George Sand prend toujours la défense de la femme critiquée pour sa conduite (La mère de La Petite Fadette, vivandière aux armées), pour la mère célibataire ( Brulette soupçonnée d’avoir eu un enfant dans Les Maîtres-sonneurs). C’est en constatant l’injustice sociale, la dureté des grands, leur préjugés, leur incapacité à pardonner « car il y a dans la vie des pauvres, des entraînements, des malheurs et des fatalités que les riches ne comprennent jamais et qu’ils jugent comme les aveugles des couleurs. » qu’elle est devenue socialiste et féministe. Plus tard George Sand appuiera ses idées socialistes sur la lecture des philosophes Rousseau, Voltaire, Montesquieu. Elle lira Pierre Leroux, Proudhon, Louis Blanc, Charles Fourier, Saint Simon, Lamennais. Ses idées socialistes apparaîtront dans ses livres : Le compagnon du tour de France, Le meunier d'Angibaut, La ville noire...

C’est à la suite de cette scène horrible que la grand-mère décide de mettre sa petite-fille au couvent, interdisant les sorties et les visites, l’éloignant ainsi définitivement de sa mère et de sa soeur pendant des années.


Les années de couvent

 

Le couvent des Anglaises

 

 Le couvent des Anglaises à Paris reçoit les jeunes filles de la noblesse anglaises ou françaises. George Sand y apprendra l'anglais. Sa grand-mère ayant interdit les visites de sa mère, elle refuse de recevoir tout autre visite. Elle y entre en 1818 à l'âge de treize ans et en sortira en 1820.

Contrairement à ce que l'on peut croire Aurore va se plaire au couvent et même y être heureuse car elle cesse d'être au centre de la dispute de ses "deux mères" et d'être tiraillée entre les deux et culpabilisée.

Aurore nous parle des religieuses du couvent qu'elle aime, en particulier de Soeur Alicia qui devient sa petite mère. Elle a de nombreuses amies. Les élèves, nous explique-t-elle appartiennent à trois groupes, celui des Sages, celui des Bêtes et puis des Diables. Pendant longtemps Aurore et ses meilleures amies appartiendront aux diables multipliant les sottises, les espiègleries, cultivant le mystère de ce couvent extrêmement étendu, parcourant le soir avec ses amies les couloirs labyrinthiques, cherchant, dans les souterrains, l'hypothétique "victime", prisonnière imaginaire qu'il fallait absolument délivrer. 

Mais elle est ensuite atteinte par la foi et comme elle ne peut rien faire à demi étant donné son caractère entier et exalté, elle tombe dans une crise de mysticisme, mortifications, scrupules religieux, qui altèrent sa santé. Tout ce qu'il y a de négatif dans le catholicisme !  Elle veut même se faire religieuse. 

Heureusement l'abbé de Prémord, un confesseur bienveillant et tolérant, lui ordonne pour "pénitence" de s'amuser, de jouer aux barres, de sauter à la marelle, de cesser de se tourmenter et de se mortifier au pied du crucifix ! Grâce à cet homme généreux, à l'esprit ouvert, ses tourments s'apaisent. Elle obéit et elle retrouve le goût de vivre, fait du théâtre avec ses amies, et en tant que metteur en scène présente, de mémoire, des extraits de pièces de Molière lues à Nohant ( il est interdit au couvent) qui ravissent les religieuses. La gaieté résonne dans le couvent. Elle a des amies très chères et est heureuse. 

C'est à ce moment-là que sa grand-mère, déiste, proche des philosophes des Lumières et surtout de Voltaire, inquiète de son mysticisme, la retire du couvent à sa grande tristesse. Aurore va vivre à Nohant où elle se rapproche de sa grand-mère et la soigne avec dévotion jusqu'à sa mort. Son précepteur Dechartres lui enseigne l'ostéologie et lui trouve des professeurs, charmants jeunes gens qui feront jaser à la Châtre, dont Stéphane Ajasson de Grandsagne, avec qui elle apprend la médecine, la philosophie . 

Son frère Hippolyte l'initie à l'équitation et la voilà bientôt parcourant la région au galop de sa chère jument Colette, sautant les haies, apprenant à tirer, chassant, habillée en garçon avec l'accord de son précepteur. Inutile de dire que les ragots courent sur son compte, qu'elle en a horreur et qu'elle en fait fi. Elle a pourtant des hauts et des bas dans son humeur et parfois des moments de détresse graves et des idées suicidaires qui reviendront souvent à différents moments de sa vie..

Elle conserve sa foi en Dieu intacte mais s'éloigne de plus en plus de l'église catholique et des curés -  la confession surtout lui répugne- ne conservant du dogme religieux que le strict minimum pour ne pas choquer son entourage.

A la mort de sa grand-mère, sa mère retrouve ses droits maternels mais les deux femmes ne s'entendent pas. Sophie reproche à sa fille son éducation, est jalouse de l'amour qu'Aurore a manifesté à sa grand-mère jusqu'à sa mort, de son amitié pour Deschartes, de son style de vie. Finalement, on peut dire que la grand-mère a gagné, elle a éloigné définitivement Aurore de sa mère et de sa soeur Caroline. Aurore va donc accepter de se marier avec François Casimir Dudevant qu'elle a rencontré chez des amis communs. Nous sommes en 1822. Aurore a dix-huit ans.

 


 



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