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lundi 15 juin 2026

Elizabeth Goudge : L'arche de la tempête

 

 

L’arche dans la tempête publié en 1923 est le premier roman écrit par Elizabeth Goudge alors encore toute jeune. 


Guernesey

Guernesey de Pierre Auguste Renoir


« Les longues étendues des grèves du nord se montrèrent les premières, dorées comme des champs de blé mûr, ourlées des teintes mauves et argentées du pavot cornu et du statice, et se fondant d’une manière imperceptible dans les vastes landes battues les vents. A l’abri des tertres d’un vert grisâtre, des maisonnettes montraient, par-ci par-là, leurs murs crépis de blanc et de rose et leurs toits d’ardoise grise. Au sommet de la lande se dressaient les cromlechs, élevés dit-on, par les hommes d’autrefois en guise de mausolées pour leurs morts, bien que les insulaires affirment qu’ils ont été posés en cet endroit par les fées pour y cacher leur or. »

Elizabeth Goudge dont les aïeux étaient guernesiais, née dans le Somerset en 1900, passe de nombreuses vacances dans l’île chez ses grands-parents. Rien de plus enchanteurs que les descriptions de l’écrivaine qui connaît Guernesey comme sa poche et s’ingénie à peindre sa beauté, ses coutumes, ses superstitions, la rudesse de ses tempêtes, la floraison enchantée de ses printemps, les côtés escarpées hérissées d’écueils et de falaises ou les grandes plages de sable, les couleurs somptueuses de ses paysages, le défilé des nuages qui parent le ciel et l’eau de mille nuances qu’elle peint avec un sens du coloris aussi précis et subtil que celui d’un peintre. 

La ville et le port Saint Pierre au coucher de soleil : « de petites lumières scintillaient aux devantures des boutiques et les bois semblaient tout noirs sur le ciel. La mâture des bateaux, noire aussi dans le crépuscule, se dessinait comme les arbres dénudés en hiver, sur un ciel du vert le plus tendre et le plus limpide, strié d’abricot et de gris perle. Les eaux du port gardaient un étincelant souvenir du soleil à la crête de chaque ride et reflétaient les pâles couleurs du ciel et les ailes plongeantes des mouettes… Un monde de couleurs et de lumières, transparent et irréel… Un monde du fond des eaux… Une beauté si fragile qu’au moindre attouchement elle s’évanouirait en poussière. »

Un soir, au coucher de soleil, la famille du Brocq observe un phénomène extraordinaire qui rappelle l’Odyssée et  Homère comparant la couleur de la mer au vin. 

« Une petite touffe de nuages, qui avait formé des entrelacs floconneux dans le ciel bleu, devenait rose au fur et à mesure que le soleil baissait, tandis qu’au-dessous d’eux la mer reflétant ce bleu et ce rose devenait mauve.
-Regardez ! Regardez ! s’écria Jacqueline
Elle montrait un jeu de lumières. Le rose et le bleu devenaient de plus en plus brillants et le reflet couleur de lavande fonçait au point de prendre la teinte d’un iris pourpre. La mer couleur de vin des anciens Grecs! »



Guernesey et l’Arche du Bon-Repos

Nuit d'été de Homer Winslow

Le titre anglais Magic Island est tout à fait pertinent pour ce roman d’Elizabeth Goudge. L’île de Guernesey est magique, en effet, par sa sauvagerie encore préservée en cette année 1888, époque où se déroule le roman, avec la rumeur incessante de la mer, la présence d’êtres surnaturels dans les haies fleuries et odorantes, la fontaine aux fées qui exauce les voeux, les sargousets jouant dans les noisetiers, les aubépines au milieu des escallonias et des myosotis.
 
Magique aussi la vision de Rachel, l’un des personnages principaux du roman, qui est douée de voyance. Elle "voit" un homme qui viendrait les sauver de la ruine et leur permettrait de rester dans leur domaine, une petite exploitation agricole qui ne permet pas à Rachel et à son mari André du Brocq de nourrir leur cinq enfants, un lieu qu’ils aiment et qu’ils vont devoir abandonner. 

Ne pas quitter l’île, c’est le voeu le plus cher de Rachel. C’est là où reposent trois de ses enfants disparus, là où elle et son mari ont créé un doux refuge, la ferme de Bon-Repos. C’est pourquoi la traduction française  l’Arche de la tempête est tout aussi bien trouvé que le titre anglais. La maison du Bon-Repos est l’arche qui accueille la famille et les animaux de la ferme. C’est un havre de paix et de beauté qui les met à l’abri des colères de la Nature, des orages extérieurs et des luttes intérieures et morales que traversent enfants et parents ! 
 La nature est au coeur de l’oeuvre, au coeur aussi de l’éducation des enfants qui peuvent pénétrer par l’intermédiaire des arbres et des plantes au centre d’une « vie universelle ». Mais les végétaux  ont aussi « une vie individuelle ». Tout est, en effet, animée d’une vie propre, et communique avec les enfants, partage leurs sentiments, les protège, les berce et leur parle. Les arbres servent de rempart aux tempêtes, les fleurs offrent leur musique et leurs teintes délicates aux enfants.

 « Quelle quantité de clochettes autour d’elle (Colette, la plus jeune fille de la famille) et toutes magnifiques. Les cloches blanches des lis, poudrées d’or, les clochettes jaunes des fritillaires, avec leurs grosses gouttes de miel, les campanules blanches, mauves et roses, par centaines. Elle ne se lassait pas de les contempler; et voilà que soudain, toutes se mirent à sonner !  Elle écoutait la bouche ouverte. Oui, C’était bien vrai ! Elles se balançaient lentement, toutes, les fritillaires, les lis, les campanules, en carillonnant comme des folles. »

Quant à l’homme providentiel, Ranulphe Morbier, qui vient au secours de la famille du Frocq, il arrive en début du roman avec un naufrage, un bateau qui s’ouvre en deux sur les menaçants récifs des Barbées et il repart à la fin du récit au cours d’un autre naufrage toujours sur les mêmes affreux écueils, deux épisodes qui ouvrent et qui closent le récit.


Les Occupants de l’Arche

 

Guernesey : Enfants au bord de la mer (1885) Pierre Auguste Renoir

Le couple, Rachel et André, le nouveau venu, Ranulphe, les enfants, Michelle, Peronelle, Jacqueline, Colin et Colette mais aussi le chien Maximilien, le chat Marmelade, Lupin, le vieux cheval, vivent dans l’Arche. Notons que les animaux y sont des personnages à part entière, ayant une personnalité et introduisent une douce note d’humour et de légèreté. 

Elizabeth Goudge décrit le caractère, les aspirations, les rêves de chacun des personnages, leur complexité aussi. Elle excelle dans la description des enfants. On dirait qu’elle n’a rien oublié de son enfance, ni du pouvoir de l’imagination qui permet de voir, au-delà de la réalité, l’enchantement du monde; ni du grand désir d’indépendance des petits : Colin veut être marin envers et contre tout mais surtout contre sa mère qu’il adore pourtant; Michelle qui aime la poésie veut vivre dans son univers hors du temps, dans « le petit village blanc » de Keats, poète qu'elle admire, et ne supporte pas l’irruption de la réalité et du prosaïsme. L’écrivaine n’a pas oublié, non plus, les tourments de l’école (Jacqueline), les déceptions et les colères fulgurantes (Colins), ni les disputes de la fratrie qui dégénèrent en claques, vociférations et pleurs à la grande exaspération des parents ! Il y a des scènes marquantes comme celle où Colette en visite chez son grand-père, médecin et bourgeois cossu, découvre le monde « d’en bas », les cuisines infestées de cafards, installées au sous-sol, et la fille de cuisine Antoinette, battue, épuisée et maigre, pleurant la mort de sa mère, accablée par un travail démesurée, la découverte de l’injustice sociale; les  naufrages au cours desquels les insulaires vont, au péril de leur vie, sauver les marins naufragés imprudents ou incompétents; la confession de Jacqueline ( car la religion est très présente) qui a menti et vit l’angoisse avant de se sentir allégée et régénérée, les fêtes de Noël et de Pâques... Un beau  roman  plein de poésie et de détails qui nous apprennent beaucoup sur l'île de  Guernesey et a le charme et la saveur passée d'un monde disparu.

 

Pierre Auguste Renoir : Guernesey

  

Chez Cléanthe
 

 


 

mardi 9 juin 2026

George Sand : Gabriel

 

Gabriel est un roman dialogué de George Sand ou il est plutôt du théâtre dans un fauteuil, expression inventée par George Sand et adoptée par Alfred de Musset, pour désigner une pièce de théâtre écrite pour être lue et non pour être jouée. Mais Gabriel a été porté à la scène plusieurs fois, la dernière dans une mise en scène de Laurent Delvert à la Comédie française. La pièce apparaît d’une étonnante contemporanéité malgré son romantisme et son point de départ peu crédible qu’il faut accepter comme une convention théâtrale. Une convention qui s’élève vite à la métaphore, celle qui interroge l’identité sexuelle, la construction du genre et la liberté féminine : « On ne naît pas femme disait Simone de Beauvoir, on le devient ». C’est à cette assertion philosophique que répond la pièce de George Sand. 
 

L’intrigue

 

Gabriel-Gabrielle la scène du miroir metteur en scène Laurent Delvert

Nous sommes en Italie au temps de la Renaissance. Gabriel a été tenu dans le secret de sa naissance par son grand-père le duc de Bramante qui veut que son héritage reste dans la branche aînée de la famille en se transmettant à son petit-fils Gabriel. Le duc hait son fils cadet Octave et refuse que sa fortune, à sa mort, aille au fils de celui-ci, Astolphe. Le problème, c’est que la succession ne peut se transmettre que par un héritier mâle et Gabriel est… une fille ! 

Gabriel

« Je dis que cette transmission d’héritage de mâle en mâle est une loi fâcheuse, injuste peut-être. Ce continuel déplacement de possession entre les diverses branches d’une famille ne peut qu’allumer le feu de la jalousie, aigrir les ressentiments, susciter la haine entre les proches parents, forcer les pères à détester leurs filles, faire rougir les mères d’avoir donné le jour à des enfants de leur sexe !… Que sais-je ! L’ambition et la cupidité doivent pousser de fortes racines dans une famille ainsi assemblée comme une meute affamée autour de la curée du majorat, et l’histoire m’a appris qu’il en peut résulter des crimes qui font l’horreur et la honte de l’humanité. »

Gabriel sera donc tenu dans l’ignorance de son propre sexe par son grand père, élevé comme un garçon et connu comme tel par tout son entourage à l’exception d’un serviteur fidèle, Marc, d’un précepteur qui l’instruit et fait de lui un homme érudit, et de sa nourrice. Gabriel apprend l’escrime, monte à cheval fougueusement, participe aux chasses à courre, manie le poignard, tout en apprenant le latin et le grec et quelques autres langues encore. Il est mis à l’écart de la société et ne connaît personne en dehors du château, une cage dorée dans laquelle il se sent à l’étroit.  Son éducation lui apprend l’infériorité de la femme et la grandeur de l’homme. 

« Dès sa plus tendre enfance (…), il a été pénétré de la grandeur du rôle masculin, et de l’abjection du rôle féminin dans la nature et dans la société. Les premiers tableaux qui ont frappé ses regards, les premiers traits de l’histoire qui ont éveillé ses idées, lui ont montré la faiblesse et l’asservissement d’un sexe, la liberté et la puissance de l’autre. Vous pouvez voir sur ces panneaux les fresques que j’ai fait exécuter par vos ordres : ici l’enlèvement des Sabines, sur cet autre la trahison de Tarpéia ; puis le crime et le châtiment des filles de Danaüs ; là une vente de femmes esclaves en Orient ; ailleurs, ce sont des reines répudiées, des amantes méprisées ou trahies, des veuves indoues immolées sur les bûchers de leurs époux ; partout la femme esclave, propriété, conquête, n’essayant de secouer ses fers que pour encourir une peine plus rude encore, et ne réussissant à les briser que par le mensonge, la trahison, les crimes lâches et inutiles. »

Enfin, quand son grand-père lui apprend la vérité, Gabriel se révolte, part à la recherche de son cousin Astolphe de Bramante et lui propose, sans lui dire qu’elle est femme, de partager sa fortune avec lui.
 

Il ou Elle ?
  
Le personnage de George Sand dans la mise en scène de Christopher Cartmill, metteur en scène américain

Bien sûr, la situation rappelle l’intrigue de nombreuses pièces de théâtre : Dans L’école des femmes Agnès est élevée dans la solitude par deux gardiens qui obéissent aux ordres du barbon Arnolphe et la maintiennent dans l’ignorance; ce dernier veut préserver la virginité et la pureté de la jeune fille pour en faire sa femme. Agnès est privée de liberté et de lien social, elle ignore tout de l’amour et du sexe opposé mais elle reste fille. Dans des oeuvres de Shakespeare, Viola, Rosalinde, se déguisent en homme, ce travestissement leur permet d’échapper aux prédateurs mais elles restent femmes, faibles et en danger dans ce monde fait pour les hommes ! Dans Marivaux, le Chevalier est une femme se déguisée en homme pour éprouver la sincérité de Lélio qu'elle doit épouser. Mais jamais dans aucune  pièce avant celle de George Sand on n'était allé aussi loin jusqu’à nier le genre du personnage comme c’est le cas pour Gabriel et l’éduquer dans le mépris du sien.


Gabriel

J’ai rêvé que j’étais femme.
 

Le Précepteur

Et ce rêve vous était sans doute désagréable ?
 

Gabriel

Pas le moins du monde ; car, dans mon rêve, je n’étais pas un habitant de cette terre. J’avais des ailes, et je m’élevais à travers les mondes, vers je ne sais quel monde idéal. Des voix sublimes chantaient autour de moi ; je ne voyais personne ; mais des nuages légers et brillants, qui passaient dans l’éther, reflétaient ma figure, et j’étais une jeune fille vêtue d’une longue robe flottante et couronnée de fleurs.
 

Le Précepteur

Alors vous étiez un ange, et non pas une femme.

Autrement dit, elle n’est plus ni homme ni femme, elle n’appartient plus au monde des humains. Bien sûr, à notre époque, la situation de  Gabriel peut amener à une réflexion sur le travesti, les personnes transgenre ou binaire d’où la modernité de ce thème. L'adaptation du metteur en scène américain Christopher Cartmill d'après les photos que j'ai dénichées semblent jouer à fond sur la confusion des genres, la question de l'identité sexuelle : Le personnage de Faustina, de la soeur Barbara,  de Settimia, la mère d'Astolphe, sont joués par  des hommes, 

 

Settimia, la mère d'Astolphe, et son confesseur



Faustina, la courtisane, maîtresse d'Astolphe   : Christopher Cartmill

Gabriel-Gabrielle sont interprétés à la fois par un homme et une femme, Christopher Cartmill, le metteur en scène, soulignant ainsi la dualité du personnage.

En effet, quand Gabriel se travestit en femme à la demande de son cousin Astolphe de Bramante pour faire une farce à ses amis, elle ne se sent pas femme, elle rejette ce rôle. La singularité de Gabriel, c’est qu’elle n’a pas appris à être femme. On lui a enseigné la négation de son genre et dans le miroir elle ne se reconnaît pas comme telle.  "On ne naît pas femme,  on le devient" ! 

 

 Gabriel et Gabrielle, la scène du miroir, un comédien et une comédienne 


 Gabriel

Que je souffre sous ce vêtement ! Tout me gêne et m’étouffe. Ce corset est un supplice, et je me sens d’une gaucherie !… je n’ai pas encore osé me regarder. L’œil curieux de cette vieille me glaçait de crainte !… Pourtant, sans elle, je n’aurais jamais su m’habiller. (Il se place devant le miroir et jette un cri de surprise.) Mon Dieu ! est-ce moi ? Elle disait que je ferais une belle fille… Est-ce vrai ? (Il se regarde longtemps en silence.) Ces femmes-là donnent des louanges pour qu’on les paie… Astolphe ne me trouvera-t-il pas gauche et ridicule ? Ce costume est indécent… Ces manches sont trop courtes !… Ah ! j’ai des gants !… (Il met ses gants et les tire au-dessus des coudes.) Quelle étrange fantaisie que la sienne ! elle lui paraît toute simple, à lui !… Et moi, insensé qui, malgré ma répugnance à prendre de tels vêtements, n’ai pu résister au désir imprudent de faire cette expérience !

Mais quand elle tombe amoureuse de son cousin et réciproquement quand celui-ci découvre son sexe, elle n’est plus à sa place dans aucune des situations. La mère d’Astolphe, Settimia, lui reproche ses manières peu féminines, de monter à cheval comme un homme, de coudre ou de broder exécrablement. Et alors qu’Astolphe admirait en Gabriel son « esprit viril », il reproche maintenant à Gabrielle son indépendance, sa fierté. Gabrielle n’a pas eu les leçons de soumission imposées aux femmes depuis leur enfance. Elle n’a pas appris à se taire devant un homme, à le considérer comme son maître, à se penser inférieure. Cette impossibilité de mettre Gabrielle sous le joug fait d’Astolphe un amoureux jaloux, vindicatif, suspicieux. Il veut l’épouser pour asseoir sa domination sur elle : 

« Je sens qu’un peu d’autorité, légitimée par un serment solennel de sa part, le mettrait à l’abri de ses réactions d’indépendance et de fierté »

Mais le précepteur qui connaît bien son élève rétorque : 

« Je connais Gabriel : on a voulu que j’en fisse un homme ; je n’ai que trop bien réussi. […] il ne vous ôterait ni son affection ni son estime, mais il partirait un beau matin, comme un aigle brise la cage à moineaux où on l’a enfermé. » 

Astolphe est en pleine contradiction vis à vis de lui-même. Lui aussi est victime des préjugés qu’on lui a inculqués depuis l’enfance. On pourrait peut-être dire pour lui aussi « on ne naît pas homme, on le devient». Il n'y a pas si longtemps, quand j'étais enfant, on interdisait à un garçon de pleurer en le traitant de fille, ce qui était insultant. Mais une fille qui aimait grimper aux arbres, sauter, faire du sport, plonger du haut d'un rocher, on la traitait de "garçon manqué". A l'époque de Sand, le modèle masculin basé dès l'enfance sur l’idée de la domination, de la force, fondé sur la croyance en la supériorité masculine, empêche Astolphe de comprendre les aspirations de la femme qu’il aime. L’amour est synonyme pour lui de possession et de soumission. Il sait que Gabrielle est réfléchie et érudite mais il ne veut pas ou ne peut pas l’accepter comme son égale. C'est par lui que le drame arrive. Pourtant, il ne supporterait pas de vivre avec une « petite sotte qui ne saurait que broder et faire le point de croix » mais il est humiliée par l’intelligence de Gabrielle, il se sent dépassé. 

 « Il est vrai, tu deviens chaque jour plus philosophe, Gabrielle ; tu argumentes du soir au matin comme un académicien de la Crusca. Ne saurais‐tu être femme, du moins pendant trois mois de l’année ? »

Enfin lors du dénouement qui ne peut être que tragique, les deux personnages qui parlent de Gabriel- Gabrielle  utilisent, l’un, le pronom il, l’autre, le pronom elle comme s’il était impossible de trancher.


George Sand, une autre Gabrielle

Caricature de Lorentz : George Sand

George Sand va très loin dans la critique de la condition féminine dans cette pièce. On sent que ce qu’elle met en scène est son vécu et qu’il est souvent douloureux : elle-même forcée de prendre un nom et un costume masculins pour s’imposer dans le monde d’hommes; elle-même en proie aux critiques et au scandale pour sa vie libre alors que les hommes ont tous les droits, toutes les libertés, elle-même attaquée pour ses convictions politiques, socialistes !  Et puis, il y a ceux qui ne reconnaissent pas son talent et prétendent réduire Sand à un « véritable réflecteur de tous les hommes de talent qu’elle côtoyait», et réduire son œuvre aux seuls romans champêtres, avec une Sand bergère, gardant de sa plume deux moutons : référence à Nanon, et à la préface de La Petite Fadette."  Il y a ceux qui la reconnaissent comme écrivaine en profitant de l’occasion pour attaquer les autres femmes intellectuelles, les Bas bleus : «  « Pour une exception heureuse, combien compterait-on de singes maladroits ! ». *
On se souvient de ces portraits caricaturaux qui la représentent en vêtements masculins outrageusement moulés sur un corps féminin :  il ou elle ? Le caricaturiste Lozenz  accompagne ses dessins de ces mauvais vers :

« Si de Georges [sic] Sand ce portrait
laisse l’esprit un peu perplexe
c’est que le genre est abstrait
et comme on sait n’a pas de sexe. »*

 

Quand on lit toute la bave de crapaud que des hommes, critiques, caricaturistes, ont déversé sur l’écrivaine en son temps, et, à travers elle, sur toutes les femmes, quand on songe que ces mêmes hommes ne sont, pour certains, connus aujourd’hui que parce qu’ils ont critiqué George Sand, on ressent avec plus d’intensité la force des mots qui fusent dans sa pièce et qui deviennent dans la bouche de Gabriel-Gabrielle un plaidoyer à la fois éloquent et émouvant.


Le Précepteur

Un homme ne doit jamais avoir peur.
 

Gabriel


Autant voudrait dire, mon cher abbé, qu’un homme ne doit jamais avoir froid, ou ne doit jamais être malade. Je crois seulement qu’un homme ne doit jamais laisser voir à son ennemi qu’il a peur.
 

Le Précepteur

Il y a dans l’homme une disposition naturelle à affronter le danger, et c’est ce qui le distingue de la femme très particulièrement.
 

Gabriel

"La femme ! la femme, je ne sais à quel propos vous me parlez toujours de la femme. Quant à moi, je ne sens pas que mon âme ait un sexe, comme vous tâchez souvent de me le démontrer. Je ne sens en moi une faculté absolue pour quoi que ce soit : par exemple, je ne me sens pas brave d’une manière absolue, ni poltron non plus d’une manière absolue. Il y a des jours où, sous l’ardent soleil de midi, quand mon front est en feu, quand mon cheval est enivré, comme moi, de la course, je franchirais, seulement pour me divertir, les plus affreux précipices de nos montagnes. Il est des soirs où le bruit d’une croisée agitée par la brise me fait frissonner, et où je ne passerais pas sans lumière le seuil de la chapelle pour toutes les gloires du monde. Croyez-moi, nous sommes tous sous l’impression du moment, et l’homme qui se vanterait devant moi de n’avoir jamais eu peur me semblerait un grand fanfaron, de même qu’une femme pourrait dire devant moi qu’elle a des jours de courage sans que j’en fusse étonné. "


***



  *Michèle Fontana dans son article George Sand fecit soi-même, Ici  

 



Chez Nathalie Delivrer des livres



vendredi 5 juin 2026

Freida McFadden : La prof

 

 


Le roman La prof de Freida McFadden est écrit selon les points de vue de deux personnages, Addie et Eve, puis d’un troisième Nathaniel ( Nate). Ce qui permet à l’écrivaine de brouiller habilement les points de vue sur les personnages et d’en brosser des portraits  très différents selon qui les regarde.

Addie :

Addie est élève dans un établissement qui a été secoué par un scandale l'année dernière. Un professeur, Mr Tutle,  a été accusé d’avoir eu des relations avec elle et a été licencié. Addie donnerait n’importe quoi pour ne pas retourner dans ce lycée mais sa mère ne veut rien savoir. Addie est bien malheureuse car personne ne lui parle et elle est  moralement harcelée par la très belle Kenzie et son groupe de groupies. Son ami d’enfance lui-même, Hudson, ne lui adresse plus la parole. Même les professeurs lui en veulent qui ne croient pas à la culpabilité de leur collègue. Addie a pourtant nié et dit qu’il ne s’était rien passé mais personne n’a voulu la croire. Mr Tutle lui avait donné des leçons de mathématiques et s’était occupé d’elle après la mort de son père. Oui, mais que faisait-elle rôdant le soir autour de la maison de son professeur?

Eve :

Eve est, elle aussi, professeur de mathématiques, amie de Mr Tutle, et, à ce titre, elle se méfie d’Addie. Elle est mariée à Nate, professeur d’anglais, qui enseigne dans le même lycée. La vie du couple est réglée d’une façon stricte et monotone et ceci même d’un point de vue sexuel, rien n’est laissé au hasard ou à la passion. Le très séduisant professeur d’anglais Nate n’a plus de désir envers sa femme. Par contre, il semble s’intéresser à la jeune Addie si suspecte à tous, mais qui aime comme lui la poésie et par dessus tout Edgar Poe. Addie est complètement envoûtée par ce professeur-poète. Eve se doute de ce qui risque d’arriver et ceci, d’autant plus, que les deux époux ont Addie dans leur classe.

Tant que La prof propose une analyse des personnages, tant que les ressorts sont d’ordre psychologique, le roman est intéressant et bien mené. Le professeur Nate est un personnage trouble, équivoque, qui se révèle sinistre, comme on le découvre peu à peu. Et l’on se demande si Addie est seulement une victime? Elle aussi est inquiétante. N’est-elle pas prête - trop facilement - à la violence, au meurtre,  lorsqu’elle est sous influence.

C’est le dénouement que je n’ai pas trop aimé, un peu trop rocambolesque à mon goût quant aux évènements. D’autre part, quand il s’agit de la psychologie des personnages, l’écrivaine abandonne l’aspect sombre et troublant d’Addie alors qu'elle avait joué là-dessus pendant tout le roman pour en faire une innocente victime. Cela appauvrit le personnage et n’est pas très crédible. 

Par contre, Freida McFadden m’a surprise avec l’ultime révélation qu’elle nous fait sur Eve et Nate, ce qui éclaire, rétrospectivement, certains aspects de leur vie.  Mais chut ! 

Dans l'ensemble, un polar agréable et facile à lire, mais qui ne m'a pas convaincue complètement. Je dois dire que je n'ai pas lu ses livres précédents.

lundi 1 juin 2026

Les deux George de la Littérature : George Sand et George Eliot : Bilan 3

 


 

Nos lectures sur les deux George de la littérature continuent avec toujours autant de plaisir.

 Ce mois de Mai, Miriam et moi, nous avons découvert Les beaux Messieurs du Bois-Doré, un  roman de George Sand qui se situe au début du XVII siècle au moment de la Fronde et des querelles larvées des guerres de religion.

Pour George Eliot, nous avons lu Adam Bede, son premier roman après les trois nouvelles qu’elle avait publiées, une peinture réaliste et réussie de la vie rurale en Angleterre au début du XIX siècle avec les destins personnels et parfois tragiques de ses personnages.

Nous récapitulons tous les livres lus pour ce challenge et attirons votre attention sur les romans de George Eliot que Nathalie, admiratrice de l’écrivaine, a lus au cours de ces dernières années.


***

BILAN 3 : Mois de Mai

 



Claudialucia

George Eliot : Adam Bede

George Sand :  Les beaux messieurs du Bois-Doré



Miriam

George Eliot  : Adam Bede

George Sand :  Les beaux messieurs du Bois-Doré


Nathalie

George Eliot : Le roman d’amour de mr Gilfil


George Eliot :  Felix Holt, le radical


George Eliot : Le moulin sur la Floss


George Eliot : La repentance de janet 


George Eliot : Silas Marner et  Mona Ouzouf L’autre George


George Eliot : Middlemarch


George Eliot : Daniel Deronda




VOIR BILAN 1  Mois de Mars

 

Le moulin sur la Floss

 

Claudialucia

Présentation du challenge

 George Eliot : Middlemarch

 George Eliot : Le  Moulin sur la Floss L'enfance (1) George Eliot et Marcel Proust

George Eliot : Le moulin sur la Floss (2)

Walter Scott : Waverley ( les lectures de Maggie Tulliver dans Le Moulin sur la Floss)

George Sand : La petite Fadette

George Sand : Le Meunier d'Angibault 

George Sand: Indiana

George Sand : la mare au diable

 

Miriam 

 Présentation du challenge les deux George de la littérature

George Eliot :  Le moulin sur la Floss

 George Sand : La Petite Fadette

 George Sand :  Le meunier d'Angibault

 George Sand: Indiana

 George Sand : La mare au diable 

 

Nathalie

 George Eliot : La repentance de Janet 

 

Sacha 

George Sand : La petite Fadette 

 

BILAN 2 Mois d'Avril

 


 

Claudialucia : 

  George Sand : La ville Noire  

 George Eliot  : Felix Holt, le radical


Fanja

George Sand : La Ville Noire 

 

Miriam

 George Sand : La Ville Noire 

et Biographie de George Sand en BD : George Sand fille du siècle Severine Vidal/Kim Consigny

George Eliot :  Felix Holt , le radical
 

 

*** 

 

Pour le mois de Juin vous pouvez nous rejoindre pour une des lectures suivantes : 



Lectures avec  Miriam et Claudialucia : 

George Sand : un court roman dialogué ( pièce de théâtre ?) intitulé Gabriel sur un sujet étonnamment  contemporain nous dit-on, que je vous laisse découvrir.


Avec Miriam : 

George Eliot : Middlemarch 

George Sand : Biographie de Michelle Perrot


Avec Claudialucia :  

George Eliot:   Biographie de Kathy Oshaugnessy : Une passion pour George Eliot

George Sand : Histoires de ma vie et  que je pense lire sur le mois de Juin et de Juillet (billet le 30 juillet)



 

jeudi 28 mai 2026

George Eliot : Adam Bede

 


Adam Bede est le première roman de George Eliot publié en 1859 après les trois nouvelles de Scènes de la vie du clergé (1858) ( Voir deux d’entre elles présentées par Nathalie Ici et Ici  ). Ce roman est tout aussi long que les autres (780 pages) mais plus facile d’accès ne croulant pas, comme Middlemarch ou Frederik Holt, radical, sous les notes et les références historiques, bibliques ou littéraires.

Et ce premier roman est une réussite car Eliot possède l’art d’analyser des personnages et de donner vie à des gens très différents, qui sont à la fois profonds et complexes. Une autre de ses réussites tient au fait qu’elle décrit avec beaucoup de justesse les classes sociales qu’elle connaît bien et peint un tableau réaliste de la vie rurale dans les Midlands, du haut en bas de l’échelle sociale, juste avant la révolution industrielle. 

Une structure bâtie sur des oppositions 

Thomas Sidney Cooper /  peinture rurale anglaise : gué et bois


Dans la préface du livre paru dans Archipoche, Dominique Jean met en valeur la structure du livre basé  

sur les oppositions au niveau de la collectivité

Géographique d’abord, l'écrivaine oppose des comtés fictifs, le Loamshire au terreau fertile, au Stonyshire, comté aride. 

opposition sociétale entre le groupe des nantis, ceux qui ne travaillent pas, les propriétaires fonciers, les maîtres comme Arthur Donnythorne et ceux qui travaillent : les « tenanciers », riches fermiers comme les Poyser, très conservateurs et traditionnalistes et les pauvres paysans, les valets et filles de ferme qui doivent filer droit sous la férule de madame Poyser ;  les artisans comme Adam Bede  qui croit au progrès et aux sciences et son frère Seth. 

 Opposition religieuse, l’église anglicane traditionnelle représentée par le pasteur Irwine et l’église dissidente, méthodiste, dont Dinah, jeune prédicatrice qui prêche en public et entraîne des conversions.

Les oppositions individuelles :  

féminines  : Dinah, orpheline, la nièce de la fermière madame Poyser, très croyante, fidèle à sa foi, très généreuse et prête à se dévouer pour toute personne dans le besoin ou l’affliction, très stricte quant à la morale, sévère, collet monté et austère. 
Et Hetty, orpheline elle aussi, la nièce de monsieur Poyser, une ravissante jeune fille, coquette, égoïste, légère, qui ne pense qu’à la toilette, aime la richesse et le luxe et cherche avant tout les hommages masculins et la confirmation de sa beauté. Elle n’aime personne.

masculines : Adam, un jeune artisan menuisier très fort physiquement, excellent ouvrier, qui aime le travail bien fait et qui est toujours fidèle à la parole donnée. Honnête, il a une morale rigoureuse. Ce qui ne l’empêche pas, pour son malheur, d’être amoureux de Hetty.  
Et Arthur Donnystore, le jeune châtelain qui attend l’héritage du vieux Chevalier pour devenir le maître du manoir. Il est assez sympathique par certains aspects, rêve de devenir l’ami de ses fermiers et de ses métayers, d’être aimé de tous, très préoccupé par l’image qu’il donne de lui-même. Mais la jolie et adorable Hetty qui croit se faire épouser (en dépit de la différence sociale) est une tentation qu’il est trop faible et trop superficiel pour refuser. On comprend le drame qui va être la conséquence de cette situation  -  pour tous mais plus encore, comme d’habitude, pour la jeune fille -  (on pense aux romans de Thomas Hardy ). 

Et enfin les oppositions spirituelles entre le pasteur Irwine, un brave homme, peu enclin à être sévère, humaniste qui préfère guider ses ouailles en les conseillant plutôt qu’en les menaçant dans ses sermons. Mais il manque de clarté par rapport à l’attitude d’Arthur ! Et le maître d’école Bartle Massey, qui a eu Adam comme élève. Conscient de la valeur intellectuelle du jeune garçon, il l’a aidé à s’éduquer et lui a transmis son goût des sciences et du calcul et ses idées positivistes.


Un roman divisé en six livres

Goya : La laitière de Bordeaux. Une charmante  laitière comme l'était Hetty


Le roman est divisé en six livres : dans les livres 1, 2 et 3  la vie rurale est décrite avec toujours beaucoup de minutie et de charme par George Eliott, les travaux des champs, la laiterie et ses cuivres  brillants ou travaille Hetty, la vieille ferme et sa propreté étincelante tenue par une maîtresse-femme Madame Poyser, les fêtes de fin de moisson et les enfants qui courent partout comme la petite Totty mangeant des cerises pas encore mûres, délicieux tableau, et qui constituent un monde à part que l’écrivaine sait peindre avec tant de grâce.

"— Écoutez bien le ministre ; faites attention à ce qu’il dira, dit le grand-père aux cadets aux yeux noirs et aux culottes courtes, qui avaient dans les poches un ou deux marrons qu’ils comptaient bien manier un peu en secret pendant le sermon.

— Bonzou, gand-pa, dit Totty. Moi, vais à éguise. Ais mis mon coier. Donne bonbon. »

Grand-papa, ébranlé par le rire à ces mots de la rusée petite sorcière, mit lentement le doigt dans la poche du gilet sur laquelle Totty fixait les yeux avec une confiante attente."

C’est un tableau très fouillé et très complet de la vie rurale anglaise. Je l’adore ! Un monde plein de vie, de labeur, mais aussi de joies, où l’on va à l’église chaque dimanche, où le pasteur joue un grand rôle (mais pas trop!), et où George Eliot brosse des scènes réjouissantes surtout lorsqu’il s’agit de madame Poyser qui n’a pas la langue dans sa poche. Avec le maître d’école, celle-ci est une des figures les plus hautes en couleurs du roman, à la fois les plus amusantes, les plus caustiques mais aussi dignes d’intérêt. Elle a, dit le pasteur, une langue "tranchante" "comme un rasoir fraîchement affilé" ! . Et il faut dire qu'elle cultive la satire et la métaphore avec maestria ! Ainsi de sa nièce Hetty, elle affirme que "quelquefois il semblait qu'on ne pourrait en tirer une parole, même avec des cordes" et de monsieur Graig, le jardinier, "qu'il était comme un coq qui pensait que le soleil se levait pour l'entendre chanter.". Et lorsqu'elle se dispute avec  son seigneur, le Vieux Chevalier, c'est lui qui s'enfuit sur son poney et abandonne la partie sous le regard goguenard des domestiques et "pendant ce temps, le terrier noir et  brun, le chien d'Alick, et le jars sifflant à distance des sabots du poney, transformaient le solo de Madame Poyser en un quatuor à effet bruyant.".


La question morale et religieuse joue aussi un grand rôle dans le livre et l’on sent que Dinah, la méthodiste, concentre l’affection et l’estime de l’écrivaine. George Eliot  a perdu la foi mais a conservé, écrit-elle,  les idées morales de sa jeunesse, quand elle était encore Mary Ann Evans.

« Je ne suis pas retournée au  christianisme dogmatique mais je vois dans le christianisme la plus haute expression du sentiment religieux qui ait jamais trouvé sa place dans l’histoire de l’humanité et j’éprouve le plus profond intérêt pour la vie intérieure des chrétiens sincères de toutes les époques. »

C’est, en effet, de l’admiration qu’elle professe envers Dinah. Il faut dire que l’auteure est très présente dans son roman. Comme George Sand dans Les beaux Messieurs du Bois doré (ICI) et plus encore, elle intervient et donne son avis. Elle va même jusqu’à discuter avec son personnage principal, Adam, imaginant une conversation qui aurait lieu quand il serait plus âgé.

C’est pendant ces trois premier livres qui culminent sur la fête d’Anniversaire d’Arthur que se noue le drame silencieux et caché qui va celer le destin de Hetty.

***

On peut dire que l’auteure sait manier à  la fois l’ironie et l’humour mais n’est pas en reste quand il s’agit de peindre la noirceur et la tragédie. En effet, le quatrième livre et le cinquième livre consacrent le drame avec la prise de conscience de la part d’Adam de ce qui se passe, la rupture entre Arthur et Hetty et le voyage qu’entreprend la jeune fille, seule, tenue pas son secret, abandonnée, un voyage terrible et hallucinant, avec la tentation du suicide, du désespoir, de la folie et la tragédie finale. Le paysage jusqu’alors riant et paisible sombre dans l’obscurité et nous plonge dans une nuit interminable où la vie et la mort se disputent et semblent tour à tour triompher.

***


Enfin le sixième livre que j’ai moins aimé est consacré à Adam et Dinah et se termine par un fin heureuse qui ne m’a pas vraiment convaincue !


 Un beau roman de George Eliot, très prenant, long mais facile à lire, et qui montre le talent de l’écrivaine.




Chez Nathalie Delivrer des livres


lundi 18 mai 2026

George Sand : Les beaux messieurs de Bois-Doré

 

Je  le savais bien et depuis longtemps qu’il me fallait lire Les beaux Messieurs de Bois-Doré de George Sand pour découvrir encore et toujours une autre facette des talents de cette grande écrivaine ! 
Hélas ! On ne connaît trop souvent que deux ou trois titres de l'oeuvre prolifique de cette écrivaine et c’est toujours avec une certaine condescendance que l’on parle d’elle et c'est dommage !


Un roman à couleur historique

 

Louis XIII enfant

Bref !  C’est avec beaucoup de plaisir que je découvre le charme de ces beaux Messieurs du XVII siècle dans la province du Berry. Roman à « couleur historique » selon l’expression de George Sand qui se refuse à écrire un roman d’Histoire même si elle s’est très sérieusement documentée. Peut-être veut-elle se sentir plus libre vis à vis des évènements, des ellipses de temps qu’elle pratique, de ce qu’elle a envie ou non de raconter ? Elle n'entend pas faire oeuvre d'historienne ! Roman de cape et d’épée avec duels, assassinats, traîtrise et moments de bravoure, roman d’aventures et d’amour, roman enlevé, virevoltant, avec des personnages attachants jusque dans leurs ridicules, Les Beaux messieurs de Bois-Doré, s’inscrit aussi dans les guerres de religion qui ont déchiré le royaume de France pendant de terribles siècles. 

En 1857, date à laquelle paraît le roman en feuilleton, George Sand s’était engagée à ne pas écrire de romans à thèse, son socialisme et son anticléricalisme lui ayant attiré quelques ennuis, mais j’ai trouvé qu’elle manifestait une grande tolérance vis à vis des protestants, elle qui est catholique, et on ne peut pas dire que le personnage du recteur, prêtre ambitieux, intrigant et délateur, qu’elle met en scène, soit très sympathique !
On a pu comparer ce roman à ceux de Dumas mais elle s’en démarque aussi. Contrairement à ce dernier qui nous fait assister à l’histoire comme si nous la vivions, la narratrice ne s’efface pas mais est toujours présente. Elle intervient pour nous faire part de ses idées et établir des comparaisons entre hier et aujourd’hui. Par exemple, elle parle des oeuvres de Jean-Jacques Rousseau, évoque la période la Terreur et nous rappelle que les châteaux où vivent ses personnages du XVII siècle sont encore debout ou en ruines à son époque !


Les personnages : Le vieux marquis du Bois-Doré et son neveu Mario

 

Le château de Briantes

Le roman commence en 1620 à l’époque de Louis XIII et de Richelieu. Il finit en 1629 avec la guerre contre la Savoie et ses alliés, l’Autriche et l’Espagne. Mais par l’intermédiaire des personnages comme le vieux marquis, Sylvain du Bois-Doré, nous remontons dans le temps à la fin du XVI siècle. Monsieur du Bois-Doré, protestant, a participé aux guerres de religion. Il a suivi Henri IV et a abdiqué sa religion comme lui. Certes, le roi fait adopter l’édit de Nantes en 1598 qui accorde la liberté de culte aux protestants mais celle-ci est toujours remise en question. Les  remous de l’Histoire viennent ébranler la vie campagnarde et menacent les protestants même les nouveaux convertis jusqu’au fin fond de la province. 
Depuis l’assassinat de son roi bien-aimé, Sylvain du Bois-Doré, s’est retiré dans son petit domaine berrichon, le château de Briantes, qui, par la taille, ne paye pas de mine mais jouit d’un luxe prodigieux. Il faut dire que le vieux marquis est riche, il a pillé les monastères pendant les guerres de religion et a été faux-saulnier dans sa jeunesse (comme il se doit pour tout bon noble qui se respecte ! ). C’est un homme bon, indulgent envers autrui et très généreux. Il veille à la prospérité de son entourage, ses domestiques et ses fermiers. Mais il a un défaut. Il refuse de dire son âge et veut paraître plus jeune qu’il ne l’est ! Il est pourtant désuet avec ses "fraises godronnées" et n’est plus en phase avec son époque ! George Sand joue avec beaucoup de malice des défauts de son personnage qui frôle parfois la caricature et provoque le rire mais ne cesse pourtant d’attirer notre sympathie. 

« Depuis ce jour, Bois-Doré porta perruque ; sourcils, moustaches et barbe peints et cirés ; badigeon sur le museau, rouge sur les joues, poudres odorantes dans tous les plis de ses rides ; en outre, essences et sachets de senteur sur toute sa personne : si bien que, quand il sortait de sa chambre, on le sentait jusque dans la basse-cour, et que, s'il passait seulement devant le chenil, tous ses chiens courants éternuaient et grimaçaient pendant une heure. »

A l’origine, Sand avait écrit une comédie intitulée Mario interprétée par sa famille et ses invités sur la scène de théâtre de son château de Nohant. C’est donc cette comédie qu’elle a adaptée en roman feuilleton.

Il faut ajouter que Bois-Doré est un amoureux de l’Astrée, le roman fleuve d’Honoré d’Urfé qui a passionné les Précieuses dont Molière se moquera dans sa pièce en 1659. Pourtant, la réflexion de George Sand sur cette oeuvre prête à réfléchir : « au milieu des turpitudes sanguinaires des discordes civiles un cri d’humanité, un chant d’innocence, un rêve de vertu qui montent vers le ciel ».  En effet, le vieillard vit dans un contes de fées, idéaliste et courtois, peuplé de bergers et de bergères et de bons chevaliers, avec des héros qu’il prend pour modèle, confondant la réalité et le rêve. Une sorte de Don Quichotte qui a aussi son Sancho Pansa puisqu’il est fidèlement secondé par son serviteur et perruquier Adamas. George Sand y a-t-elle pensée quand elle a créé ce personnage ? Il n’a pas perdu la combativité de sa jeunesse et illustre l’idéal chevaleresque. Il sait encore manier l’épée quand son honneur et l’amour pour son neveu Mario le commandent :  mais « hors du combat où il se portait vaillamment, il était d’une mansuétude révoltante. »

Mario, son fils adoptif ?  L’autre monsieur du Bois-Doré ! Orphelin, ses parents ont été assassinés, il a été élevé parmi des bohémiens, par une femme, la morisque Mercédès, qui l’aime comme un mère. Il retrouve sa famille et son oncle l’adopte pour en faire son héritier. Il va s’illustrer par son courage, sa noblesse et sa beauté. C’est un enfant au début du roman et un jeune homme à la fin. Catholique, il est amoureux de la belle Lauriane qui reste attachée à sa religion protestante. Leur amour sera-t-il possible  ? 

 

Les autres personnages 

 

Henri II de Bourbon-Condé

 

Les personnages de l'Histoire de France ont un présence plus ou moins lointaine dans le roman : Henri II de Bourbon Condé est gouverneur du Berry. George Sand ne l'aime pas et lui fait jouer un rôle très négatif dans le récit. Il est le père de Louis II de Bourbon surnommé plus tard le Grand Condé, cousin de Louis XIV, et dont la naissance en 1621 donne lieu à des festivités dans le roman. Il est question aussi de Louis XIII, de sa mère la régente Marie de Médicis et de Richelieu.

Parmi les autres personnages fictifs importants du roman figure un noble espagnol don Antonio d’Almivar, catholique fanatique, venu à la cour de France faire fortune pendant la régence de Marie de Médicis. Protégé du favori de la reine, Concini, il se compromet et est obligé de fuir Paris. Il se réfugie dans le Berry où il devient l’hôte de Monsieur du Bois-Doré. Je ne vous en dis pas plus sur lui pour ne pas divulguer l'histoire.
Il y a aussi Monsieur de Jovelin, un musicien, qui est en réalité un savant italien, disciple du philosophe et mathématicien Giordano Bruno, brûlé vif par l’Inquisition en 1600, et que Monsieur de Bois Doré cache pour le soustraire aux persécutions de l’Eglise.


Montaigne

Le château de la Motte-Feuilly où vit Lauriane

Dans le château voisin du marquis, le château de la Motte-Seuilly, vit monsieur de Beuvre, protestant qui n’a pas voulu renier sa foi mais il entre plus de calculs et d'intérêts dans son choix que de sincérité. C’est le père de Lauriane.
 

« Le château de la Motte-Seuilly (c’est le nom qui a prévalu), encore debout et à peu près intact aujourd’hui, est un petit manoir composé d’une tour d’entrée hexagone toute féodale, d’un corps de logis tout nu percé, de fenêtres très-espacées, avec deux autres corps en retour, l’un desquels est flanqué d’un donjon. »

Monsieur de Beuvre est un grand admirateur et lecteur de Montaigne et c’est peut-être pour cela que la vie de ces petits nobles dans les châteaux berrichons me parle autant de celle que décrit Montaigne dans son château en Dordogne. En particulier, le siège du château de Briantes par des brigands, m’a rappelé le récit de Montaigne ouvrant grand les portes à un voisin venu l’attaquer et lui faisant tant de démonstrations d’amitié que le seigneur, honteux, renonça à  ses intentions belliqueuses et se retira. Que se serait-il passé si le voisin de Montaigne avait continué ? L’attaque du château racontée par George Sand répond à la scène que je m'étais imaginée en lisant Montaigne. C’est un moment dramatique du roman qui nous permet de comprendre les dangers de ce siècle à une époque, pourtant, moins exposée qu'au Moyen-âge, où les fortifications médiévales tombent et où naît une architecture plus ouverte et dédiée à l’élégance, la Renaissance. 

Les beaux messieurs de Bois-Doré est un roman très agréable à lire situé dans une période historique qui me passionne. Il faut dire que, née dans les Cévennes, proche du lieu ou s’est embrasée la révolte des Camisards, je suis tombée dans les guerres de religion comme Obélix dans la potion magique (presque) dès ma naissance et ai été nourrie des récits sur les assemblées au Désert ou les dragonnades après la révocation de l'Edit de Nantes par Louis XIV ! 
Le roman nous emporte dans les tourments de l’Histoire, avec des personnages amusants et attachants et des ennemis machiavéliques. Il nous fait vivre des aventures rocambolesques. Il est écrit dans un style vif, enlevé, direct et clair. A lire pour découvrir les talents cachés de George Sand.

 


Chez Nathalie Delivrer des livres


 

 


 

dimanche 17 mai 2026

Escapades en Europe Chez Cléanthe

 

 Je me suis inscrite au challenge de Cléanthe  : Escapades en Europe saison 2 et ne résiste pas à vous en faire découvrir la présentation recherchée et originale.

 

Escapades en Europe, saison 2

Published by Cléanthe on

Après une première saison riche en lectures et en échanges, Escapades en Europe – Voyages dans les littératures européennes reprend la route pour une saison 2.

Le principe reste le même : chaque mois, un thème, et la liberté d’y entrer à votre manière, selon vos envies et vos découvertes.

De nouvelles étapes nous attendent — îles, Balkans, amours, révolutions, nuits… autant d’invitations à poursuivre le voyage, autrement.

Et, pour accompagner ce nouveau départ, de nouveaux visuels à découvrir plus bas.

Je rappelle rapidement les règles. Les billets seront publiés le 15 de chaque mois. Merci d’ajouter, quand vous participez, un lien vers votre billet : soit sur la page du challenge, soit en commentaire sous le billet du mois. Je publierai, quelques jours plus tard, un billet récapitulatif des participations. Si vous le souhaitez, vous pouvez également publier un court billet sur votre blog pour annoncer votre participation et faire connaitre le challenge.

Comme pour la saison 1, il n’y a aucune obligation de suivre l’ensemble du programme. Vous pouvez participer ponctuellement, selon les thèmes qui vous inspirent – ou les disponibilités de votre bibliothèque. L’idée reste simple : explorer les littératures européennes autrement, en croisant les textes, les époques et les regards.

À vos livres, donc, et à très bientôt pour cette aventure littéraire au cœur de l’Europe !

Prêts pour l’aventure ?

Voici LE PROGRAMME de cette deuxième saison :


JUIN 2026 — Les îles




La saison s’ouvre au large. Les îles sont des mondes à part : lieux de retrait ou d’épreuve, de recommencement ou d’isolement. Elles concentrent les tensions, obligent à regarder autrement, à mesurer le temps et l’espace. Entre aventure, méditation et dérive, elles offrent une Europe en miniature, où l’on se découvre parfois plus intensément que sur le continent.


JUILLET 2026 — Espagne(s)





Pays de lumière et d’ombre, l’Espagne se déploie en une pluralité de voix, de territoires, de mémoires — et de langues. Les récits y portent la trace des fractures historiques autant que des quêtes intimes, mais aussi des différences régionales, des tensions linguistiques et des imaginaires contrastés. Routes brûlantes, villes vibrantes, paysages dépouillés : la littérature espagnole invite à une traversée dense, souvent habitée, où les voix ne cessent de dialoguer avec le passé — et entre elles.

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Voir la suite chez Cléanthe  ICI