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samedi 22 août 2026

Histoires de ma vie ( 2) : Les deux "mères" de George Sand / Catholicisme/ socialisme et Féminisme

Aurore Dupin George Sand par Delacroix
 

 

 La grand-mère Marie-Aurore de Saxe épouse Dupin de Franceuil et la mère de George Sand, Sophie-Victoire Delaborde, représentent deux univers irréconciliables. La révolution qui a pourtant tout chamboulé n'a pas pu contribuer à changer les mentalités. La grand-mère continue à représenter l'ancien monde - ou ce qu'il en reste-  au début du XIX siècle et s'accroche à  ses idées de grandeur et de noblesse. Sophie représente le peuple et malgré son mariage dans la classe sociale supérieure ne parvient pas à se faire accepter.

La  mésentente et l’on peut même dire la guerre que se livrent la grand-mère de George Sand et sa mère autour de la petite fille, les deux "mères" rivalisant chacune pour avoir son amour, chacune décriant l’autre, ont énormément marqué l’enfant et façonné ses idées futures, sa sympathie pour le peuple et pour les femmes de milieu social inférieur, son empathie pour les difficultés des gens simples.

 

La séparation d'avec sa mère et sa soeur Caroline

Antoine-Claude Delaborde grand-père de George/ Maître oiseleur


    On a vu que Marie-Aurore de Saxe Dupin de Francueil avait tout fait pour empêcher le mariage de son fils Maurice avec Sophie-Victoire Delaborde, fille d’un oiseleur parisien. Lorsque Maurice se marie en cachette, elle met tout en oeuvre pour faire annuler le mariage qu’elle considère comme une mésalliance mais en vain. Elle ne se résigne qu’à la naissance de sa petite-fille qui porte son prénom, Aurore. A partir de ce moment, elle accepte sa belle-fille à Nohant mais celle-ci ne se sentira jamais à son aise, toujours traitée en inférieure, peu appréciée, mal aimée.

     Lorsque Maurice, le père de la petite Aurore, meurt d’une chute de cheval à l’âge de 30 ans, la grand-mère passe un marché avec Sophie. C’est elle qui se chargera de l’éducation et de l’entretien d’Aurore à qui elle lèguera toute sa fortune et Nohant, et elle donnera à Sophie une rente modique pour pouvoir subsister à condition d’avoir la garde exclusive de la fillette. Evidemment, Sophie n’a pas trop le choix, pour sa fille comme pour elle, elle accepte la proposition de la grand-mère. Les choses se compliquent quand la grand-mère refuse de recevoir chez elle Caroline, la fille illégitime de Sophie qui  doit se partager entre ses deux filles. Sophie séjourne à Nohant et est obligée de laisser Caroline en pension puis elle la reprend quand elle retourne à Paris. Quand Aurore vient à Paris avec sa grand-mère, celle-ci laisse Aurore visiter sa mère et Caroline mais elle ne la recevra jamais chez elle. 

 " Caroline ne m’avait point vue depuis mon départ pour l’Espagne, et il paraît que ma grand’mère avait fait une condition essentielle à ma mère, de briser à jamais tout rapport entre ma sœur et moi. Pourquoi cette aversion pour un enfant plein de candeur, élevé rigidement, et qui a été toute la vie un modèle d’austérité ? Je l’ignore, et ne peux m’en rendre compte même aujourd’hui. Du moment que la mère était admise et acceptée, pourquoi la fille était-elle honnie et repoussée ?
Il y avait là un préjugé, une injustice inexplicables de la part d’une personne qui savait pourtant s’élever au-dessus des préjugés de son monde, quand elle échappait à des influences indignes de son esprit et de son cœur. Caroline était née longtemps avant que mon père eût connu ma mère, mon père l’avait traitée et aimée comme sa fille. Elle avait été la compagne raisonnable et complaisante de mes premiers jeux. C’était une jolie et douce enfant, et qui n’a jamais eu qu’un défaut pour moi, celui d’être trop absolue dans ses idées d’ordre et de dévotion. Je ne vois pas ce qu’on pouvait craindre pour moi de son contact, et ce qui eût pu me faire rougir jamais devant le monde de la reconnaître pour ma sœur, à moins que ce ne fût une souillure de n’être point noble de naissance, de sortir probablement de la classe du peuple, car je n’ai jamais su quel rang le père de Caroline occupait dans la société, et il est à présumer qu’il était de la même condition honnête et obscure que ma mère. Mais n’étais-je pas, moi aussi, la fille de Sophie Delaborde, la petite fille du marchand d’oiseaux, l’arrière-petite-fille de la mère Cloquard ? Comment pouvait-on se flatter de me faire oublier que je sortais du peuple, et de me persuader que l’enfant porté dans le même sein que moi, était d’une nature inférieure à la mienne, par ce seul fait qu’il n’avait point l’honneur de compter le roi de Pologne et le maréchal de Saxe parmi ses ancêtres paternels ? Quelle folie, ou plutôt quel inconcevable enfantillage ! 

( J'ai lu dans des recherches généalogiques sur le Net que Angélique Caroline née le 10 mars 1799,  la demi-soeur d'Aurore, avait pour père Claude Antoine Collin. Pendant les campagnes d'Italie, Victoire Sophie Delaborde partage alors la vie de l'adjudant-général Claude-Antoine Collin, âgé de cinquante ans, intendant affecté aux subsistances. Elle suit Maurice à son retour en France.) 
 

  Les crises de désespoir d’Aurore, séparée de sa mère, sont terribles quand Sophie quitte Nohant pour s’installer à Paris. La fillette ne peut pardonner à sa grand-mère de la séparer de sa mère et lui rend mal son affection, provoquant la jalousie de cette femme qui a d’abord été jalouse de l’amour de son fils pour Sophie et maintenant de l’amour d’Aurore pour sa mère. Madame Dupin souffre de la froideur de sa petite-fille, la juge ingrate.
 

« Mon pauvre cœur d’enfant commençait à être ballotté par leur rivalité. Objet d’une jalousie et d’une lutte perpétuelles, il était impossible que je ne fusse pas la proie de quelque prévention, comme j’étais la victime des douleurs que je causais. 

  Les rapports de rivalité ente les deux femmes sont encore attisés par les deux bonnes, Julie la domestique de la grand-mère qui déteste Sophie et Rose qui, au contraire, l’aime et qui prend le parti de sa maîtresse, toutes deux attisant la mésentente. Par leurs bavardages auprès de l’enfant, elles amplifieront ses souffrances.
  Si la jalousie joue un grand rôle dans ces rapports familiaux désastreux, le mépris de caste dû l’origine sociale de sa belle-fille malgré les grandes idées philosophiques de la grand-mère a son importance !   Madame Dupin ne veut pas que sa fille soit élevée comme une fille du peuple.  Elle entend lui donner une éducation conforme à sa noblesse. Le précepteur Deschartes donne des leçons à Aurore et à son frère Hippolyte mais ce qui importe à la grand-mère plus que l’instruction c’est la « bonne tenue », la grâce, les manières, la toilette! 
          « A chaque élan de mon organisation on opposait une petite répression bien douce, mais assidue. On ne me grondait pas, mais on me disait vous, et c’était tout dire :   "Ma fille, vous vous tenez comme une bossue ; ma fille, vous marchez comme une paysanne ; ma fille, vous avez encore perdu vos gants ! ma fille, vous êtes trop grande pour faire de pareilles choses."   Trop grande ! j’avais sept ans, et on ne m’avait jamais dit que j’étais trop grande. Cela me faisait une peur affreuse d’être devenue tout-à-coup si grande depuis le départ de ma mère. Et puis, il fallait apprendre toute sorte d’usages qui me paraissaient ridicules. Il fallait faire la révérence aux personnes qui venaient en visite. Il ne fallait plus mettre le pied à la cuisine et ne plus tutoyer les domestiques, afin qu’ils perdissent l’habitude de me tutoyer. Il ne fallait pas même lui dire vous. Il fallait lui parler à la troisième personne : "Ma bonne maman veut-elle me permettre d’aller au jardin "? »
    

      Quand elle retrouve sa mère pour quelques jours à Paris : 

    " Quelle joie ce fut pour moi que de nous retrouver dans ce qui me semblait ma seule, ma véritable famille ! Que ma mère me semblait bonne, ma sœur aimable, mon ami Pierret drôle et complaisant ! Et ce petit appartement si pauvre et si laid en comparaison des salons ouatés de ma grand’mère (c’est ainsi que je les appelais par dérision), devint pour moi en un instant la terre promise de mes rêves."
        

        La souffrance de l’enfant culmine dans une scène que je trouve particulièrement cruelle où la grand-mère va encore plus loin dans la bassesse : 
    
   " Jusque-là personne au monde, ma grand’mère moins que personne, ne m’avait dit de ma mère un mal sérieux. Il était bien facile de voir que Deschartres la haïssait, que Julie la dénigrait pour faire sa cour, que ma grand’mère avait de grands accès d’amertume et de froideur contre elle. Mais ce n’était que des railleries sèches, des demi-mots d’un blâme non motivé, des airs de dédain ; et, dans ma partialité naïve, j’attribuais au manque de fortune et de naissance le profond regret que le mariage de mon père avait laissé dans sa famille. Ma bonne maman semblait s’être fait un devoir de respecter en moi le respect que j’avais pour ma mère."
  

 Un jour, pourtant, l’enfant se rebelle et, par l’intermédiaire de Julie, toujours prête à la délation, elle fait savoir à sa grand-mère qu’elle préfère vivre pauvrement avec sa mère plutôt qu’avec elle et que la richesse lui importe peu. La grand-mère se venge en lui disant ce qu’elle  pense réellement de sa mère en attaquant son passé et sa moralité :  « Ma mère était une femme perdue, et moi un enfant aveugle qui voulait s’élancer dans un abîme »
 Loin de l’éloigner de sa mère, les paroles de sa grand-mère la rapproche et lui inspire une défense passionnée.

« Tout ce que ma grand’mère me raconta était vrai par le fait et appuyé sur des circonstances dont le détail ne permettait pas le moindre doute. Mais on eût pu me dévoiler cette histoire sans m’ôter le respect et l’amour pour ma mère, et l’histoire racontée ainsi eût été beaucoup plus vraisemblable et beaucoup plus vraie. Il n’y avait qu’à tout dire, les causes de ses malheurs, l’isolement et la misère dès l’âge de quatorze ans, la corruption des riches qui sont là pour guetter la faim et flétrir l’innocence, l’impitoyable rigorisme de l’opinion qui ne permet point le retour et n’accepte point l’expiation. Il fallait me dire aussi comment ma mère avait racheté le passé, comment elle avait aimé fidèlement mon père, comment, depuis sa mort, elle avait vécu humble, triste et retirée. »

 On comprend mieux pourquoi dans ses romans George Sand prend toujours la défense de la femme critiquée pour sa conduite (La mère de La Petite Fadette, vivandière aux armées), pour la mère célibataire ( Brulette soupçonnée d’avoir eu un enfant dans Les Maîtres-sonneurs). C’est en constatant l’injustice sociale, la dureté des grands, leur préjugés, leur incapacité à pardonner « car il y a dans la vie des pauvres, des entraînemens, des malheurs et des fatalités que les riches ne comprennent jamais et qu’ils jugent comme les aveugles des couleurs. » qu’elle est devenue socialiste et féministe. Plus tard George Sand appuiera ses idées socialistes sur la lecture des philosophes Rousseau, Voltaire, Montesquieu. Elle lira Pierre Leroux, Proudhon, Louis Blanc, Charles Fourier, Saint Simon, Lamennais. Ses idées socialistes apparaîtront dans ses livres : Le compagnon du tour de France, Le meunier d'Angibaut, La ville noire...

C’est à la suite de cette scène horrible que la grand-mère décide de mettre sa petite-fille au couvent, interdisant les sorties et les visites, l’éloignant ainsi définitivement de sa mère et de sa soeur pendant des années.


Les années de couvent

 

Le couvent des Anglaises

 

 Le couvent des Anglaises à Paris reçoit les jeunes filles de la noblesse anglaises ou françaises. George Sand y apprendra l'anglais. Sa grand-mère ayant interdit les visites de sa mère, elle refuse de recevoir tout autre visite. Elle y entre en 1818 à l'âge de treize ans et en sortira en 1820.

Contrairement à ce que l'on peut croire Aurore va se plaire au couvent et même y être heureuse car elle cesse d'être au centre de la dispute de ses "deux mères" et d'être tiraillée entre les deux et culpabilisée.

Aurore nous parle des religieuses du couvent qu'elle aime, en particulier de Soeur Alicia qui devient sa petite mère. Elle a de nombreuses amies. Les élèves, nous explique-t-elle appartiennent à trois groupes, celui des Sages, celui des Bêtes et puis des Diables. Pendant longtemps Aurore et ses meilleures amies appartiendront aux diables multipliant les sottises, les espiègleries, cultivant le mystère de ce couvent extrêmement étendu, parcourant le soir avec ses amies les couloirs labyrinthiques, cherchant, dans les souterrains, l'hypothétique "victime", prisonnière imaginaire qu'il fallait absolument délivrer. 

Mais elle est ensuite atteinte par la foi et comme elle ne peut rien faire à demi étant donné son caractère entier et exalté, elle tombe dans une crise de mysticisme, mortifications, scrupules religieux, qui altèrent sa santé. Tout ce qu'il y a de négatif dans le catholicisme !  Elle veut même se faire religieuse. 

Heureusement l'abbé de Prémord, un confesseur bienveillant et tolérant, lui ordonne pour "pénitence" de s'amuser, de jouer aux barres, de sauter à la marelle, de cesser de se tourmenter et de se mortifier au pied du crucifix ! Grâce à cet homme généreux, à l'esprit ouvert, ses tourments s'apaisent. Elle obéit et elle retrouve le goût de vivre, fait du théâtre avec ses amies, et en tant que metteur en scène présente, de mémoire, des extraits de pièces de Molière lues à Nohant ( il est interdit au couvent) qui ravissent les religieuses. La gaieté résonne dans le couvent. Elle a des amies très chères et est heureuse. 

C'est à ce moment-là que sa grand-mère, déiste, proche des philosophes des Lumières et surtout de Voltaire, inquiète de son mysticisme, la retire du couvent à sa grande tristesse. Aurore va vivre à Nohant où elle se rapproche de sa grand-mère et la soigne avec dévotion jusqu'à sa mort. Son précepteur Dechartres lui enseigne l'ostéologie et lui trouve des professeurs, charmants jeunes gens qui feront jaser à la Châtre, avec qui elle apprend la médecine, la botanique, la philosophie ... 

Son frère Hippolyte l'initie à l'équitation et la voilà bientôt parcourant la région au galop de sa chère jument Colette, sautant les haies, apprenant à tirer, chassant, habillée en garçon avec l'accord de son précepteur. Inutile de dire que les ragots courent sur son compte, qu'elle en a horreur et qu'elle en fait fi. Elle a pourtant des hauts et des bas dans son humeur et parfois des moments de détresse graves et des idées suicidaires qui reviendront souvent à différents moments de sa vie..

Elle conserve sa foi en Dieu intacte mais s'éloigne de plus en plus de l'église catholique et des curés -  la confession surtout lui répugne- ne conservant du dogme religieux que le strict minimum pour ne pas choquer son entourage.

A la mort de sa grand-mère, sa mère retrouve ses droits maternels mais les deux femmes ne s'entendent pas. Sophie reproche à sa fille son éducation, est jalouse de l'amour qu'Aurore a manifesté à sa grand-mère jusqu'à sa mort, de son amitié pour Deschartes, de son style de vie. Finalement, on peut dire que la grand-mère a gagné, elle a éloigné définitivement Aurore de sa mère et de sa soeur Caroline. Aurore va donc accepter de se marier avec François Casimir Dudevant qu'elle a rencontré chez des amis communs. Nous sommes en 1822. Aurore a dix-huit ans.

 


 



 Voir Histoires de ma vie (1) George Sand

jeudi 20 août 2026

Eva Martin : Miska

 

 

Le capitaine Dacien et sa bande de joyeux soldats et fidèle amis vivent, en temps de paix à Assala, capitale de la Caldécie, dans le comté de Norsom, et se reposent des fatigues de la guerre en menant vie joyeuse et buvant force bières !  Pas très chevalier sur son blanc coursier, notre héros ! Et même plutôt un peu primaire pour ne pas dire primitif ! mais sympa malgré tout !  En tout cas, on est le plus souvent de son côté !  Et ses hommes l'aiment et lui sont (à part un), fidèles.
Mais voilà que court une rumeur : au large de la ville croisent des curieux navires à la coque effilée qui ne semblent pas toucher l’eau et viennent d'une lointaine et mystérieuse contrée. (Regardez comme ils sont beaux ces voiliers sur la première de couverture !) Mais comment serait-ce possible puisque le pays est défendu par un gigantesque Maelstrom qu’il est dangereux de franchir ?

Dacien est envoyé avec sa bande pour rendre compte de ce qui se passe réellement. Il est escorté par la puissante flotte caldécienne à la rencontre de ces navires étrangers, voiliers blancs qui semblent conçus dans des matériaux inconnus et qui volent au-dessus de l’eau. Les envahisseurs qui parlent une langue incompréhensible déchaînent le feu d’armes infiniment supérieures aux leurs et coulent les navires calcédiens. De plus, ils sont servis par une magie d’une force jamais vue chez les caldéciens qui pourtant, ont eux aussi des mages. Le capitaine et son équipe échappent à leurs ennemis mais ceux-ci vont livrer bataille et se rendre maîtres d’Assala en un tour de main. Il est impossible de lutter contre eux  étant donné leur technologie avancée et la puissance de leurs mages. Les autres comtés de la Caldécie se soumettent sans livrer bataille.

 Désormais la dictature la plus cruelle règne sur Assala. Peu à peu, Dacien organise la lutte contre les kinoshs. C’est ainsi que se nomment les colonisateurs. Tous ceux qui veulent le rejoindre se regroupent dans la clandestinité sous le nom de « Miska », une injure dont sont prodigues les soldats ennemis et qui signifie « dégage ! » dans leur langue. Deux mondes s’affrontent et c’est violent, très violent. Et si pourtant la solution n’était pas dans la lutte et la haine mais dans une alliance qui respecte les deux civilisations et permet les échanges et la paix ? Il faudra beaucoup d’hommes de bonne volonté pour apprendre à se comprendre et beaucoup de pacifistes pour y parvenir. Et les femmes dans cette histoire ? Elles luttent, avec la « Petite », pour conquérir l’égalité, la liberté et l’indépendance !

Miska est un roman qui nous plonge dans la magie et l’étrangeté mais dans lequel, bien sûr, nous reconnaissons un Monde qui nous est familier, des thèmes souvent, hélas, bien actuels. La lecture est agréable, plaisante et tient en haleine. Un bon roman fantasy. J’ai aimé !  

 Et comme il est question de navires, de bataille navale, d'un voyage en mer, d'une tempête, de l'attraction terrifiante du Maelstrom, ce livre conviendra pour le challenge Booktrip en mer ! 

 

 


dimanche 16 août 2026

Histoires de ma vie (1) : George Sand

George Sand en 1830
  

Histoires de ma vie de George Sand (1804-1876) publié en 1855 est un travail d’écriture qui  a duré sept ans de 1847 à 1854. C’est un ouvrage qui présente, dans la version qui est la mienne, 1205 pages. C’est pourquoi je n’attendrai pas la fin pour en parler mais, de temps en temps, je noterai des passages qui m’intéressent.


Taille : quatre pieds dix pouces =  1m 47 cm


Et d’abord pourquoi écrire sa biographie ?  

 

Aurore et son demi-frère Hyppolite

C’est la question que se pose George Sand qui sait très bien ce qu’elle ne veut pas faire. Elle  prend, en effet, le contrepied des Confessions de Jean-Jacques Rousseau qui s’accuse de fautes vraies ou fausses pour mieux se disculper des travers que lui reprochent ses contemporains. George Sand pense que c’est s’abaisser que d’écrire pour se justifier. Cela n’apporte rien de positif au lecteur. Et même si elle admire Jean-Jacques Rousseau, c’est écrire pour de mauvaises raisons. 

« Qu’on soit pur ou impur, petit ou grand, il y a toujours vanité, vanité puérile et malheureuse, à entreprendre sa propre justification. »

Ecoutez : ma vie, c’est la vôtre


Alors pourquoi écrit-elle ? « Mon histoire par elle-même est fort peu intéressante. Les faits y jouent le moindre rôle, et les réflexions la remplissent. Personne n’a plus rêvé et moins agi que moi dans sa vie ; vous attendiez-vous à autre chose de la part d’un romancier ?

Ecoutez : ma vie, c’est la vôtre ; car, vous qui me lisez, vous n’êtes point lancés dans le fracas des intérêts de ce monde, autrement vous me repousseriez avec ennui. Vous êtes des rêveurs comme moi. » 


L’histoire de ses contemporains

 

La campagne d'Italie :  Napoléon franchissant les Alpes  David

Mais ce n’est pas tout. L’écrivaine a d’autres exigences. Elle pense que la biographie doit être liée à l’histoire de ses contemporains, qu’elle est un témoignage de la société de son temps, des évènements historiques qui ont marqué toute son époque.. l’individu n’existe pas en solitaire. Il est le résultat de son siècle.

 « Toutes les existences sont solidaires les unes des autres, et tout être humain qui présenterait la sienne isolément, sans la rattacher à celle de ses semblables, n’offrirait qu’une énigme à débrouiller. »

Ainsi Amantine, Aurore, Lucile Dupin est née en 1804 l’année du couronnement de Napoléon 1er. 

"Je suis née l’année du couronnement de Napoléon, l’an XII de la République française (1804). Mon nom n’est pas Marie-Aurore de Saxe, marquise  (baronne) Dudevant, comme plusieurs de mes biographes l’ont découvert, mais Amantine-Lucile-Aurore Dupin, et mon mari, M. François Dudevant, ne s’attribue aucun titre."

Elle commence sa biographie avant sa naissance en situant son récit pendant la révolution, racontant comment, pendant la Terreur, sa grand-mère, Marie-Aurore de Saxe épouse Dupin de Francueil, fut incarcérée et en grand danger d’avoir la tête coupée malgré les grandes idées philosophiques qu’elle devait à Voltaire et Rousseau. Sand publie des lettres de son père Maurice engagé par patriotisme dans l’armée républicaine. Il raconte les campagnes d'Italie, conduites par Bonaparte, à sa mère, parle de ses idéaux, de ses ambitions de carrière, et donne un tableau vivant et coloré qui permet de faire sortir les évènements des livres d’Histoire. Plus tard, il racontera les campagnes d'Allemagne, de Prusse et de Pologne...
Bien que j’aie jugé parfois un peu long la citation de toutes ces lettres, je les ai trouvées en même temps passionnantes.  On y revit les faits historiques et, ce qui ne gâte rien, le père de George Sand est un homme attachant, sans préjugés sociaux (ou pas trop !), honnête et aux sentiments sincères et profonds et ... il écrit bien !  De plus, Maurice Dupin est un excellent musicien, un artiste dans l'âme, un homme cultivé qui, lorsqu'il écrit à sa mère, lui raconte les opéras qu'il va voir quand il est en garnison (comme Le devin du village de Jean-Jacques Rousseau), les concerts auxquels il assiste, il  nous renseigne sur la vie culturelle de son époque. 

 

Maurice Dupin père de George Sand

Sand relate, - elle avait trois ou quatre ans-, son voyage à travers l’Espagne occupée par les Français, avec sa mère enceinte qui va rejoindre son père, aide de camp du Prince Murat à Madrid, visions de guerre, de cadavres, de maladie et de faim qui hanteront l’imagination de la petite fille. Son frère, Louis, qui naît aveugle à Madrid meurt peu de temps après son retour à Nohant. Il y a là, l'incroyable épisode du poirier dont elle ne saura la fin mot qu'une fois adulte : ses parents se persuadent que Louis n'est pas mort, le père va le déterrer au cimetière. Les parents conservent le bébé toute la nuit près d'eux. Enfin, persuadés qu'il est bien mort, ils le ré-enterrent sous le poirier autour duquel ils aménagent un joli jardin, terrain de jeu de la fillette. Aurore jouera longtemps, sans le savoir, sur le cercueil de son frère. 

Et nous suivrons avec elle tous les grands évènements et changements qui ont marqué son époque, le Directoire, L'Empire, la Restauration. Un jour elle croise le regard de l'empereur, un autre, le roi de Rome, enfant, dans les bras de sa nourrice, lui envoie un bonbon. 

"Savions-nous ce que c’était que l’empereur ? Je ne m’en souviens pas, mais il est probable que nous en entendions parler sans cesse. Je m’en fis une idée distincte peu de temps après. Je ne saurais dire précisément l’époque, mais ce devait être à la fin de 1807. Il passait la revue sur le boulevard et il était non loin de la Madeleine lorsque ma mère et Pierret, ayant réussi à pénétrer jusque auprès des soldats, Pierret m’éleva dans ses bras, au-dessus des shakos, pour que je pusse le voir. Cet objet qui dominait la ligne de têtes, frappa machinalement les yeux de l’empereur, et ma mère s’écria : « Il t’a regardée ; souviens-toi de ça, ça te portera bonheur. "

Tout n'est pas obligatoirement chronologique dans son récit car elle va de digression en digression. A cette heure de ma lecture, je suis en train de suivre la retraite de Russie ! C'est le chapitre cinq de la troisième partie.  Mais ce n'est plus raconté par Maurice Dupin  : le père d'Aurore est mort d'un accident de cheval à l'âge de 30 ans, en 1808.

 

Car nous avons tous des ancêtres

Enfin et en cela sa biographie est originale, George Sand affirme que chacun d'entre nous est la suite logique d’un enchaînement d’individus, il est le résultat d’un mélange de races, des ancêtres qui l’ont marqué de leurs traits distinctifs. Bref ! elle souligne l’importance de l’hérédité naturelle sans tomber dans l’idée de prédestination car en même temps nous ne cessons pas, dit-elle, d’avoir notre propre liberté et d’être « le fils de nos oeuvres »

"Il est plaisant que la noblesse ait accaparé ce mot- ancêtre- à son profit, comme si l’artisan et le paysan n’avaient pas une lignée de pères derrière eux, comme si on ne pouvait porter le titre sacré de père à moins d’avoir un blason, comme si enfin les pères légitimes se trouvaient moins rares dans une classe que dans l’autre."


 Qui était Aurore Dupin ?

Maurice de Saxe, arrière-grand-père de Sand

On n’est pas seulement l’enfant de son père, on est aussi un peu, je crois, celui de sa mère. Il me semble même qu’on l’est davantage, et que nous tenons aux entrailles qui nous ont portés de la façon la plus immédiate, la plus puissante, la plus sacrée. Or, si mon père était l’arrière-petit-fils d’Auguste II, roi de Pologne et si, de ce côté, je me trouve d’une manière illégitime, mais fort réelle, proche parente de Charles X et de Louis XVIII, il n’en est pas moins vrai que je tiens au peuple par le sang, d’une manière tout aussi intime et directe ; de plus, il n’y a point de bâtardise de ce côté-là.

 

Marie-Aurore de Saxe grand-mère de George Sand

Dans cette première et deuxième parties de sa biographie, George Sand explique donc en détail comment sa famille paternelle descend de Maurice de Saxe qui était le fils illégitime d’Auguste II roi de Pologne et de la comtesse Aurore de Königsmark. Il est maréchal général des armées du roi Louis XV, remporte la bataille de Fontenoy (1745) et devient propriétaire du château de Chambord offert par le roi de France.

La grand-mère de George Sand, Marie-Aurore de Saxe, épouse de Louis Dupin de Francueil, était la fille illégitime de Maurice de Saxe. Maurice Dupin, le père de George Sand, était donc le petit-fils. George Sand elle-même est l’arrière-petite-fille de cet illustre officier.

La grand-mère de George Sand est décrite dans Histoires de ma vie comme une femme aux idées avancées sous l’influence des philosophes mais qui ne perd pas, en réalité, ses préjugés sociaux et qui reste très sensible aux opinions conservatrices de ses amies "les vieilles comtesses" comme les appelle Aurore ironiquement. Elle plonge son fils dans le malheur en refusant le mariage avec Sophie, la femme qu’il aime, puis, lorsqu’il se marie sans son consentement, elle l’accable de reproches, est  jalouse de sa bru et cherche à faire annuler le mariage. Plus tard, à la mort de son fils, elle sépare sa petite-fille Aurore de sa mère et de sa demi-soeur Caroline ! Aurore, très attachée à sa mère, en est très malheureuse. Sa grand-mère lui fait peur et elle souffre des préceptes rigides qu’elle cherche à lui inculquer. La fillette est plongée dans le désespoir.  Une année, elle envisage de s'enfuir mais sa grand-mère est malade et elle y renonce. Plus tard, elle se rebelle, elle affirme qu'elle préfère la pauvreté avec sa mère plutôt que la richesse ("le richement" comme on dit en parler berrichon) chez sa grand-mère. On la punit; elle espère se faire renvoyer chez sa mère, mais c'est au couvent des Anglaises, à Paris, que sa grand-mère l'enferme. Sa mère la déçoit aussi car elle ne s'oppose pas à la décision de sa grand-mère.

 

Sophie Delaborde mère de George Sand


George Sand consacre aussi un long passage à la famille de sa mère, Sophie.
"Ma mère était une pauvre enfant du vieux pavé de Paris ; son père, Antoine Delaborde, était maître paulmier et maître oiselier, c’est à dire qu’il vendit des serins et des chardonnerets sur le quai aux Oiseaux, après avoir tenu un petit estaminet avec billard, dans je ne sais quel coin de Paris, où, du reste, il ne fit point ses affaires."

Cela donne lieu à un jolie description, pleine de charme et de poésie, sur son amour des oiseaux et sa familiarité avec eux qu’elle attribue à ses antécédents familiaux.

« Quant à moi, la sympathie des animaux m’est si bien acquise, que mes amis en ont été souvent frappés comme d’un fait prodigieux. J’ai fait à cet égard des éducations merveilleuses ; mais les oiseaux sont les seuls êtres de la création sur lesquels j’aie jamais exercé une puissance fascinatrice, et s’il y a de la fatuité à s’en vanter, c’est à eux que j’en demande pardon. Je tiens ce don de ma mère, qui l’avait encore plus que moi, et qui marchait toujours dans notre jardin accompagnée de pierrots effrontés, de fauvettes agiles et de pinsons babillards, vivant sur les arbres en pleine liberté, mais venant becqueter avec confiance les mains qui les avaient nourris. »

Teverino

Je me suis passé la fantaisie d’écrire un roman où les oiseaux jouent un rôle assez important, et où j’ai essayé de dire quelque chose sur les affinités et les influences occultes. C’est Teverino, auquel je renvoie mon lecteur, ainsi que je le ferai souvent quand je ne voudrai pas redire ce que j’ai mieux développé ailleurs. Je sais bien que je n’écris pas pour le genre humain. Le genre humain a bien d’autres affaires en tête que de se mettre au courant d’une collection de romans et de lire l’histoire d’un individu étranger au monde officiel.  

 Teverino VOIR ICI 


Les compagnons de jeu de la petite Aurore 

George Sand, fille du siècle de Séverine Vidal, Kim Consigny

 

Parmi ses proches, Hippolyte est le fils de Maurice et d'une servante qui a été éloignée par la grand-mère mais celle-ci assure l'éducation de son petit-fils illégitime à Nohant. Je me demande si l'on ne faisait pas payer sa bâtardise à Hippolyte car George Sand dit que leur précepteur Deschatres le battait souvent, ce qu'il ne faisait pas avec elle. Mais il est vrai que le "gros garçon" était un diablotin, plein d'humour et d'inventions machiavéliques, qui se moquait souvent de son précepteur !  Et pour être juste, Aurore était battue par sa bonne, Rose, mais à l'insu de sa mère et de sa grand-mère. Voilà comme George Sand raconte l'histoire d'Hippolyte Chatiron : 

"Une jeune femme attachée au service de la maison venait de donner le jour à un beau garçon qui a été plus tard le compagnon de mon enfance et l’ami de ma jeunesse. Cette jolie personne n’avait pas été victime de la séduction : elle avait cédé, comme mon père, à l’entraînement de son âge. Ma grand’mère l’éloigna sans reproches, pourvut à son existence, garda l’enfant et l’éleva.

Il fut mis en nourrice, sous ses yeux, chez une paysanne fort propre qui demeure presque porte à porte avec nous. On voit, dans la suite des lettres de mon père, qu’il reçoit par sa mère des nouvelles de cet enfant, et qu’ils le désignent entre eux, à mot couvert, sous le nom de la petite maison. Ceci ne ressemble guère aux petites maisons des seigneurs débauchés du bon temps. Il est bien question d’une maisonnette rustique"

Caroline est la fille hors mariage de Sophie Delaborde. Le père de Sand la considère comme sienne mais la grand-mère ne veut pas la recevoir chez elle, la chasse de sa maison et refuse qu'elle fréquente sa petite-fille. A la suite d'une grave maladie d'Aurore, "Bonne maman" accepte qu'elle voit Caroline chez sa mère mais elle ne la reçoit pas chez elle, ce qui oblige Sophie à se partager entre ses deux filles. Pendant que Caroline est en pension, Sophie va voir Aurore à Nohant puis elle repart à Paris. Chaque fois, c'est un déchirement pour Aurore. ( mais pour Caroline et Sophie aussi).

Aurore a deux autres petites amies : Clotilde, sa cousine, fille de sa tante maternelle qui vit à Paris : 

Clotilde, qui pouvait s’ébattre là au grand soleil toute la journée, était bien plus fraîche et plus enjouée que moi. Elle me faisait les honneurs de son Eden avec ce bon cœur et cette franche gaîté qui ne l’ont jamais abandonnée. Elle était certes la meilleure de nous deux, la mieux portante et la moins capricieuse ; aussi je l’adorais en dépit de quelques algarades que je provoquais toujours, et auxquelles elle répondait par des moqueries qui me mortifiaient un peu. Ainsi quand elle était mécontente de moi, elle jouait sur mon nom d’Aurore, et m’appelait Horreur, injure qui m’exaspérait. Mais pouvais-je bouder longtemps en face d’une charmille verte, et d’une terrasse toute bordée de pots de fleurs ? C’est là que j’ai vu les premiers fils de la Vierge, tout blancs et brillants au soleil d’automne : ma sœur y était ce jour-là, car ce fut elle qui m’expliqua doctement comme quoi la sainte Vierge filait elle-même ces jolis fils sur sa quenouille d’ivoire. Je n’osais pas les briser et je me faisais bien petite pour passer dessous."

et Ursule Jos, la nièce d'une domestique à Nohant qui passe tous ses étés avec elle quand elle revient de Paris et loge à Nohant. Quand elle sera plus grande, Ursule sera obligée de vouvoyer son amie, ce qui provoque une grand désarroi de la part d'Aurore qui a l'impression que son amie ne l'aime plus. 

"je fus forcée de consentir à ce qu’elle perdît avec moi cette douce et naturelle familiarité. Cela me fit souffrir longtemps, et même j’essayai de lui donner du vous pour rétablir l’égalité entre nous. Elle en ressentit beaucoup de chagrin. « Puisqu’on ne vous défend pas de me tutoyer, me disait-elle, ne m’ôtez pas ce plaisir-là ; car, au lieu d’un chagrin, ça m’en ferait deux. » "

Il y a aussi Louis, ou comme on dit en Berrichon Liset, que Sophie, la mère d'Aurore a pris sous son aile quand elle vient à Nohant. Elle lui enseigne à lire et écrire; au départ de sa mère, Aurore s'attache à ce petit garçon et continue à lui donner des leçons.

 







samedi 15 août 2026

Balzac : Un drame au bord de la mer Le Croisic // Victor Hugo et Joaquin Sorolla : Biarritz


 

J’avais commandé le livre de l’écrivain allemand Siegfried Lenz conseillé par Cleanthe pour le challenge Escapades en Europe :  Les stations balnéaires mais il n’est arrivé chez moi qu’après mon départ en vacances vers mon petit hameau lozérien. Il me faudra donc attendre mon retour à Avignon en septembre pour le lire. Donc, j’ai choisi une nouvelle de Balzac : Un drame au bord de la mer pour la Station balnéaire du Croisic  et un livre de Joaquin Sorolla/ Bords de mer ainsi que des notes de Voyage de Victor Hugo sur Biarritz.

 

Eugène Boudin : Le Croisic


C’est dans les années 1830 que Balzac séjourne au Bourg-de-Baz et qu’il écrit un conte philosophique Un drame au bord de la mer, qui se déroule dans la presqu’île de Croisic et sa côte sauvage. Nous ne sommes qu’au début de la vogue pour les stations balnéaires qui correspond à la mode encore timide des bains de mer. Les plages de Saint-Goustan, de Port Lin au Croisic sont parmi les premières à accueillir des baigneurs.

Louis Lambert, un personnage de La Comédie humaine dans le roman éponyme de Balzac, est le principal personnage de la nouvelle Un drame au bord de la mer avec sa fiancée Pauline. Louis Lambert est le type même de l’artiste, à la sensibilité tellement exacerbée qu’elle confine à la folie. Pauline est la seule à pouvoir le comprendre et possède des trésors d’empathie et de patience, si bien que les deux jeunes gens passent tout d’abord un séjour idyllique au Croisic, sensibles à la beauté, au calme, au recueillement de la station balnéaire..

« La mer était belle, je venais de m’habiller après avoir nagé, j’attendais Pauline, mon ange gardien, qui se baignait dans une cuve de granit pleine d’un sable fin, la plus coquette baignoire que la nature ait dessinée pour ses fées marines. Nous étions à l’extrémité du Croisic, une mignonne presqu’île de la Bretagne … »

Tout d’abord, la beauté de la nature est en harmonie avec les sentiments de bonheur et de perfection qui sont ceux de Louis et de Pauline.

« La vie humaine a de beaux moments ! Nous allâmes en silence le long des grèves. Le ciel était sans nuages, la mer était sans rides ; d’autres n’y eussent vu que deux steppes bleus l’un sur l’autre ; mais nous, nous qui nous entendions sans avoir besoin de la parole, nous qui pouvions faire jouer entre ces deux langes de l’infini, les illusions avec lesquelles on se repaît au jeune âge, nous nous serrions la main au moindre changement que présentaient, soit la nappe d’eau, soit les nappes de l’air, car nous prenions ces légers phénomènes pour des traductions matérielles de notre double pensée. »

Mais ce moment de joie va être troublé par une première rencontre, celle d’un pauvre pêcheur vêtu de haillon, les pieds nus, le pantalon troué. Cette interruption de la félicité est marquée par une première dissonance qui apparaît dans le paysage : « Au moment où les toits de la ville apparurent à l’horizon en y traçant une ligne grisâtre... ».  Pourtant, lorsque tous deux décident d’acheter sa pêche au pêcheur à qui ils permettront ainsi de se nourrir et de subvenir aux besoins de son vieux père, leur harmonie est rétablie et la beauté du paysage est à nouveau présente et les illumine.

En ce moment, le soleil, sympathisant avec ces pensées d’amour ou d’avenir, a jeté sur les flancs fauves de cette roche une lueur ardente ; quelques fleurs des montagnes attiraient l’attention ; le calme et le silence grandissaient cette anfractuosité sombre en réalité, colorée par le rêveur ; alors elle était belle avec ses maigres végétations, ses camomilles chaudes, ses cheveux de Vénus aux feuilles veloutées. Fête prolongée, décorations magnifiques, heureuse exaltation des forces humaines !


Ils promettent alors au pêcheur un bon dîner s’il les amène à la Pointe de Baz jusqu’à la tour qui domine le bassin et les côtes entre Croisic et Baz.

Survient une seconde dissonance dans le paysage dont la vue les frappe par son aspect désertique et sa pauvreté, rien ne pousse sur cette côte battue par les vents de mer où la bouse séchée tient lieu de bois de chauffage l’hiver.

Figurez-vous, (...) une lande de deux lieues remplie par le sable luisant qui se trouve au bord de la mer. Çà et là quelques rochers y levaient leurs têtes, et vous eussiez dit des animaux gigantesques couchés dans les dunes. Le long de la mer apparaissaient quelques rescifs autour desquels se jouait l’eau en leur donnant l’apparence de grandes roses blanches flottant sur l’étendue liquide et venant se poser sur le rivage. »

C’est alors qu’ils aperçoivent, assis sur un rocher à l’entrée d’un grotte, un homme qui semble pétrifiée, le visage détruit par la mer, l’âge, le chagrin, les yeux ensanglantés,  et ce réprouvé, tout le monde semble vouloir l'éviter. Cet homme nommé Cambremer leur fait une terrible impression et ils sentent qu’ils sont devant le spectacle d’un grand malheur. Pauline et Louis n’ont de cesse d’apprendre l’histoire de Cambremer que leur raconte le vieux pêcheur. Je vous la laisse découvrir mais sachez que les jeunes gens, horrifiés, vont désormais voir ce qui les entoure d’un autre manière :  "L’horrible aspect de ces marécages, dont la boue était symétriquement ratissée, et de cette terre grise dont a horreur la Flore bretonne, s’harmonisait avec le deuil de notre âme."

La nouvelle joue donc sur le contraste entre l'harmonie du jeune couple détruite en deux temps par une sorte de gradation : 1)  l'apparition du pauvre pêcheur, 2) l'apparition de cet homme symbole du désespoir.

Balzac y soulève la question de l’impossibilité d’être heureux face au malheur des autres.

Il décrit la Nature en adéquation avec les états d’âme.

Il y a aussi, dans la suite de la nouvelle que je n'ai pas expliquée pour ménager la curiosité, une réflexion sur l’éducation de l’enfant, sur la responsabilité des parents et sur  l’existence  du Mal. Et, à ce propos, à notre grand étonnement, à nous, lecteurs modernes,  Balzac affirme qu'il peut y avoir :   « un crime nécessaire. » 

Victor Hugo et Biarritz

 

Victor Hugo

J'ai visité La Picardie et la baie de Somme avec Victor Hugo et voilà que je le retrouve à Biarritz en 1843 avant que la ville ne devienne une station balnéaire si connue ! Dans son carnet de voyage, il écrit : 

"On se baigne à Biarritz comme à Dieppe, comme au Havre, comme au Tréport ; mais avec je ne sais quelle liberté que ce beau ciel inspire et que ce doux climat tolère. Des femmes, coiffées du dernier chapeau venu de Paris, enveloppées d’un grand châle de la tête aux pieds, un voile de dentelle sur le visage, entrent en baissant les yeux dans une de ces baraques de toile dont la grève est semée ; un moment après, elles en sortent, jambes nues, vêtues d’une simple chemise de laine brune qui souvent descend à peine au-dessous du genou, et elles courent en riant se jeter à la mer. Cette liberté, mêlée de la joie de l’homme et de la grandeur du ciel, a sa grâce.

  (...)

Somme toute, avec sa population cordiale, ses jolies maisons blanches, ses larges dunes, son sable fin, ses grottes énormes, sa mer superbe, Biarritz est un lieu admirable.

 Je n’ai qu’une peur, c’est qu’il ne devienne à la mode. Déjà on y vient de Madrid, bientôt on y viendra de Paris.

 

Alors Biarritz, ce village si agreste, si rustique et si honnête encore, sera pris du mauvais appétit de l’argent ; sacra fames. Biarritz mettra des peupliers sur ses mornes, des rampes à ses dunes, des escaliers à ses précipices, des kiosques à ses rochers, des bancs à ses grottes, des pantalons à ses baigneuses. Biarritz deviendra pudique et rapace. La pruderie, qui n’a dans tout le corps de chaste que les oreilles, comme dit Molière, remplacera la libre et innocente familiarité de ces jeunes femmes qui jouent avec la mer. Et puis il y aura cabinet de lecture et théâtre. On lira la gazette à Biarritz ; on jouera le mélodrame et la tragédie à Biarritz. Ô Zaïre, que me veux-tu ? Le soir on ira au concert, car il y aura concert tous les soirs, et un chanteur en i, un rossignol pansu d’une cinquantaine d’années, chantera des cavatines de soprano à quelques pas de ce vieil océan qui chante la musique éternelle des marées, des ouragans et des tempêtes.

 

Alors Biarritz ne sera plus Biarritz. Ce sera quelque chose de décoloré et de bâtard comme Dieppe et Ostende.

 Rien n’est plus grand qu’un hameau de pêcheurs, plein des mœurs antiques et naïves, assis au bord de l’océan ; rien n’est plus grand qu’une ville qui semble avoir la fonction auguste de penser pour le genre humain tout entier et de proposer au monde les nouveautés, souvent difficiles et redoutables, que la civilisation réclame. Rien n’est plus petit, plus mesquin et plus ridicule qu’un faux Paris. 

Les villes que baigne la mer devraient conserver précieusement la physionomie que leur situation leur donne. L’océan a toutes les grâces, toutes les beautés, toutes les grandeurs. Quand on a l’océan, à quoi bon copier Paris ? 

Déjà quelques symptômes semblent annoncer cette prochaine transformation de Biarritz. Il y a dix ans on y venait de Bayonne en cacolet ; il y a deux ans on y venait en coucou ; maintenant on y vient en omnibus. Il y a cent ans, il y a vingt ans, on se baignait au port vieux, petite baie que dominent deux anciennes tours démantelées. Aujourd’hui, on se baigne au port nouveau. Il y a dix ans, il y avait à peine une auberge à Biarritz ; aujourd’hui, il y a trois ou quatre « hôtels ».

 

Cacolet . environs de Bayonne

 

Joaquin Sorolla : Bords de mer de Dominique Lobstein/Biarritz

Le petit livre d'art paru aux Editions des Falaises sur Joaquin Sorolla  Bords de mer  présente une rapide introduction de Dominique Lobstein à la vie et à l'oeuvre du peintre espagnol. Il est né à Valence en 1863 et ne peignit la mer qu'assez tard. Malgré des voyages incessants, il place toujours  l'Espagne au centre de son intérêt et de ses préoccupations. Le livre est réparti en trois. Une première  partie à Valence  s'intéresse aux  travaux quotidiens, les pêcheurs, la pêche en mer, le halage de la barque... Puis sous l'effet d'une vie familiale heureuse -  il a épousé Clothilde Garcia del Castillo - il  consacre de plus en plus de scènes aux jeux d'enfants aux bords de l'eau, scènes de bain à Javea ou Valence. A partir de 1900,  il peint essentiellement sa famille et, en particulier en 1906, il s'installe l'été à  Biarritz, cette station balnéaire mise à la mode par l'impératrice Eugénie, lieu de villégiature de l'élite européenne. 

 

L'impératrice Eugénie

 

Biarritz. 
A l'origine,  Biarritz est un port de pêche à la baleine jusqu'au XVII siècle. Après la  prise du dernier cétacé en 1686, les marins s'embarquent pour la pêche en Irlande ou en Terre-neuve.
 
Eugénie vint en 1830 à Biarritz avec sa mère, la comtesse de Montijo. Elle y retourne avec Napoléon III  en 1854. La villa Eugénie est construite  à cette date et le couple impérial y séjourne chaque été jusqu'en 1868. Des fêtes somptueuses y ont lieu. Ce qui entraîne la venue de nombreuses têtes couronnées et aussi du monde de la mode et du luxe. Le cauchemar de Victor Hugo s'est réalisé !

Là, Joaquin Sorolla peint sa femme, ses filles et petite-fille se promenant sur les sentiers rocheux, au cours d'un promenade vers le phare, ou protégés du soleil sous un toile bariolée, entrant dans l'eau sur la plage. Tous ses tableaux captent la lumière et ses variations, les reflets de l'eau, les nuances de blanc des robes élégantes, des ombrelles et des chapeaux, avec de temps en temps une note plus vive qui fait chanter les couleurs. Il a parfois la vision du photographe, influencé par son beau-père, le collectionneur et photographe Antonio Garcia Peris. Biarritz apparaît, telle qu'elle est devenue en ce tournant du siècle,  station balnéaire animée avec ses plages bondées, ses lieux de charme où tous rivalisent de raffinement et d'élégance, ses éclats de lumière et de soleil.

A l'heure actuelle, Biarritz est considérée comme la capitale du surf en Europe grâce à des vagues constantes, de tailles variées. De nombreuses écoles de surf et des entreprises liées au surf se sont développées.

  

Joaquin Sorolla : Plage  Biarritz1906

 
 
Joaquin Sorolla : Biarritz Sous la tente

  

Joaquin Sorolla : Biarritz Promenade au phare (1906)

 

Joaquin Sorolla : Biarritz Maria sur la plage (1906)

 

 

Joaquin Sorolla : Biarritz Instantané (Clothilde ou Maria avec un appareil photo)



Joaquin Sorolla : Figure en blanc




 
Joaquin Sorolla : Biarritz Coucher de soleil


















vendredi 14 août 2026

Christopher John Samson : Dissolution

 



Dans le roman Dissolution de C.J. Samson, nous sommes au XVI siècle au moment où Henri  VIII se sépare de l’église catholique romaine et crée l’église d’Angleterre pour pouvoir divorcer de Catherine d’Aragon.
Thomas Cromwell, son vicaire général, entreprend une grande croisade pour démanteler les anciens monastères catholiques afin de récupérer leurs terres et leur fortune ! 
1537 : Il envoie l’un de ses commissaires, Robin Singleton, au monastère de Scarnsea sur la côte sud de l’Angleterre afin de persuader (ou de contraindre ?) l’abbé  de renoncer volontairement à ses biens. Singleton est sauvagement assassiné à l’intérieur du monastère. Cromwell désigne alors un avocat londonien Matthew Shardlake pour aller enquêter,  découvrir l’assassin et régler la dissolution du monastère.

Matthew Sahrdlake part accompagné d’un jeune homme, fils d’un ami de son père, qu’il protège et qu’il a placé à la cour pour faire une brillante carrière. Ils découvrent dans le monastère le cadavre décapité de Singleton et bien d’autres horribles forfaits.
Ce roman policier qui est aussi un roman historique nous plonge dans la vie d’un monastère et dresse une galerie de portraits de moines pas toujours à leur avantage, souvent haut en couleurs ou assez inquiétants. Il y a cependant des personnages droits et dévoués, semble-t-il, comme le moine infirmier et son aide, une jeune fille sans fortune qui a trouvé là un travail. Mais à qui se fier dans ce lieu clos qui  semble nourrir et exalter tout ce qu’il y a de pire dans l’homme ? La dissolution qui les menace met une sorte d’urgence dans la vie monacale et tous se sentent menacés. Tous pourraient donc être coupables.

Le personnage de Matthew Shardlake est un enquêteur plein de doutes et de fragilité. Bossu, il souffre physiquement et moralement de son infirmité, ce qui le rend parfois injuste et jaloux. Son honnêteté, ses scrupules le tourmentent. S’il a d’abord était en accord avec Cromwell dans sa critique du catholicisme et son rejet des reliques et des miracles, s’il juge la vie des moines peu en accord avec leurs voeux monastiques, il n’est pas sans s’apercevoir que la dissolution profite aux intérêts non seulement de la Couronne mais aussi des Grands qui la servent et en particulier de Cromwell lui-même ! 
J’ai suivi l’intrigue policière parfois un peu complexe avec assez d’intérêt mais ce qui m’a plu, surtout, c’est la partie historique du roman très solide et documentée.  Le monastère de Scarnsea est un lieu fictif mais il y a eu plus de 800 monastères, prieurés, couvents rasés par Cromwell de 1536 à 1540. Les moines et le personnel des lieux religieux se retrouvaient du jour au lendemain à la rue et pour certains sans moyen de gagner leur vie. C’est ce que nous décrit ce roman.


Une lecture intéressante, premier tome d’une série qui compte sept romans. 

lundi 10 août 2026

Alex Cousseau et Philippe-Henri Turin : Charles à l'école des dragons


 

Mon petit-fils a cinq ans. La première fois que sa maman lui a lu le livre, Charles à l’école des dragons, elle a dû le faire quatre fois d’affilé sans s'arrêter, le tout ponctué d'éclats de rire. Quand je le lui ai lu, l’album avait toujours autant de succès.

Charles le petit dragon n’est pas comme les autres. Il a des ailes bien trop grandes et les pieds de même. De plus, au lieu d’apprendre à l’école à cracher du feu et à voler, il écrit des poème et quand il déclame devant ses parents, l'alliance de l'image et des vers provoquent le rire.

 



Le monde est si moche, cher papa, chère maman
Regardez l’horizon et dites-moi si je mens.
Ignobles cieux, horribles monts, vilaines vallées
tant de misère et de laideur, c’est dur à avaler (rire)


A l'école, tous ses petits copains se moquent de lui et le repoussent, surtout quand, avec ses grands pieds qui le précèdent, il les piétinent sans le vouloir. (rire) Seule une mouche attirée par les dits pieds lui sert de compagne. ( l'odeur de ses pieds ? rire)

Aussi pendant que les camarades d’école « noircissent » leurs cahiers consciencieusement en crachant du feu dessus, Charles « noircit « le sien en écrivant des vers (rire) et quand c’est le printemps, voilà ce qu’écrit notre poète en éternuant très fort (rire) : 

Les fleurs sentent mauvais, le soleil tape à l’oeil
ce bonheur ridicule a une odeur de deuil
Les gazouillis d’oiseaux me donnent la nausée
et les couleurs vulgaires… comment peut-on oser ? ( rire)

Et l'hiver ? Tous les autres savent voler maintenant. Lui, non !

 


 Rire car ce petit dragon et ses vers de mirliton,  qui ne voit que la laideur et la tristesse, ses grands pieds odorants et dévastateurs, son oeil broussailleux, il fallait l’oser. Alex Cousseau et Philippe-Henri Turin l'ont fait !

Vous allez me dire que l’histoire pourrait être triste : un petit  dragon rejeté de tous ses copains et qui échoue dans son apprentissage, qui voit la vie en noir et qui, lorsqu'il la voit en couleurs, est encore plus triste ! Il faut croire que mon petit-fils est sensible à l'absurde : des fleurs qui sentent mauvais, des couleurs vulgaires, des gazouillis qui donnent la nausée ... ! Pas une once de tristesse !  Il rit !

Il faut dire que ce qui console  c'est que les parents du petit dragon ne cessent de lui répéter qu'il " est le plus beau dragonneau du monde" ! Ensuite sa maîtresse n’a pas l’air de lui en vouloir et puis l’on sait bien qu’il va finir par voler  et s’intégrer ! Il lui faut juste un peu d'aide ! Car on a souvent besoin d’un plus petit que soi ! Une histoire tirée de l'univers quotidien des tout-petits, l'école, mais avec une bonne dose de dérision et d'humour. De belles illustrations!