Pages

mercredi 15 avril 2026

Alors, votre Europe ? Georges Brassens : la guerre de 14-18, Primo Levi : Si c'est un homme, Victor Hugo : discours sur la paix


 

L’Europe

Le premier pont sur le Rhône: Avignon

 

Quand on arpente la ville d’Avignon, les époques qui l’ont modelée se déroulent sous nos pieds, du Rocher des Doms qui domine la ville, constituant un donjon naturel où se sont installés les hommes de la préhistoire, de l’antiquité qui révèle ses murailles enfouies sous les constructions plus récentes, du Moyen-âge triomphant avec son pont, le premier à oser enjamber ce fleuve gigantesque et impétueux, le Rhône, son imposant palais des Papes, ses livrées cardinalices, sa basilique des Doms, ses églises gothiques Saint Pierre et saint Didier, et aussi de la Renaissance avec ses façades-vestiges et leurs fenêtres à meneaux du quartier de la Balance, ses hôtels classiques, et plus proches de nous, ses maisons haussmaniennes,  ou art déco ou art nouveau…. 

Toutes les strates du riche passé de la ville, on les retrouve à l’échelle européenne. L’Europe et le passage des temps, des peuples, et sa multiplicité de langues, de culture, de religions, de coutumes, la richesse de sa littérature et de ses arts !

Pourtant quand Cléanthe pour son challenge Escapade en Europe nous demande de choisir une oeuvre qui réponde à cette question  :  et vous, alors votre Europe ? Ce qui me vient à l'esprit, c'est l'Europe déchirée,  démembrée, ravagée par les guerres. Comme Georges Brassens, je me sens prise de vertige lorsque je regarde défiler la liste interminable des massacres que les hommes ont perpétrés au service d'une idée, d'une religion, d'un pouvoir ou pour un bout de terre à conquérir ! 

 

 La Guerre de 14-18 par Georges Brassens
 
 

 
  
 
Depuis que l'homme écrit l'Histoire,
Depuis qu'il bataille à coeur joie
Entre mille et une guerres notoires,
Si j'étais tenu de faire un choix,
A l'encontre du vieil Homère,
Je déclarerais tout de suite :
"Moi, mon colon, celle que je préfère,
C'est la guerre de quatorze-dix-huit !"
 
Est-ce à dire que je méprise
Les nobles guerres de jadis,
Que je m' soucie comm' d'un' cerise
De celle de soixante-dix ?
Au contrair', je la révère
Et lui donne un satisfecit,
Mais, mon colon, celle que je préfère,
C'est la guerre de quatorze-dix-huit !
 
Je sais que les guerriers de Sparte
Plantaient pas leurs épées dans l'eau,
Que les grognards de Bonaparte
Tiraient pas leur poudre aux moineaux...
Leurs faits d'armes sont légendaires,
Au garde-à-vous, j'les félicite,
Mais, mon colon, celle que je préfère,
C'est la guerre de quatorze-dix-huit !
 
Bien sûr, celle de l'an quarante
Ne m'a pas tout à fait déçu,
Elle fut longue et massacrante
Et je ne crache pas dessus,
Mais à mon sens, ell' ne vaut guère,
Guèr' plus qu'un premier accessit,
Moi, mon colon, celle que je préfère,
C'est la guerre de quatorze-dix-huit !
 
Mon but n'est pas de chercher noise
Aux guérillas, non, fichtre ! non,
Guerres saintes, guerres sournoises
Qui n'osent pas dire leur nom,
Chacune a quelque chos' pour plaire,
Chacune a son petit mérite,
Mais, mon colon, celle que je préfère,
C'est la guerre de quatorze-dix-huit !
 
Du fond de son sac à malices,
Mars va sans doute, à l'occasion,
En sortir une - un vrai délice ! -
Qui me fera grosse impression...
En attendant, je persévère
A dir' que ma guerr' favorit'
Celle, mon colon, que j'voudrais faire,
C'est la guerre de quatorze-dix-huit !





Primo Levi: Si c'est un homme 

 


 

Depuis que l'Homme écrit l'Histoire/ Entre mille et une guerres notoires,  j'ai choisi et relu, pour illustrer mon Europe, le livre de Primo Levi : Si c'est un homme. Lui aussi commence par une chanson  :

 

Vous qui vivez en toute quiétude

Bien au chaud dans vos maisons,

Vous qui trouvez le soir rentrant

La table mise et des visages amis,

Considérer si c'est un homme

Que celui qui peine dans la boue,

qui ne connaît pas de repos,

Qui se bat pour un quignon de pain,

qui meurt pour un oui ou un non; 

 

Primo Levi nous avertit :

 Les personnages de ce récit ne sont pas des hommes. Leur humanité est morte ou eux-mêmes l'on ensevelie sous l'offense subie ou infligée à autrui. Les SS féroces et stupides, les Kapos, les politiques, les criminels, les prominents grands et petits et jusqu'aux Häftlinge, masse asservie, indifférenciée, tous les échelons de la Hiérarchie dénaturée instaurée par les Allemands sont paradoxalement unis par une même désolation intérieure. 

Primo Levi est fait prisonnier par la milice fasciste en Décembre 1943. Résistant, il est envoyé comme juif au camp d'Auschwitz où il arrive en Février 1944. Le convoi compte 650 personnes, il n'en reviendra que vingt. A cette époque, la durée de vie d'un travailleur qui avait échappé à la sélection, c'est à dire aux chambres à gaz, était de trois mois. Primo Levi raconte les sévices,  les coups, les humiliations, la faim, la faim surtout, la peur, le travail dur et incessant, le froid, la maladie, la promiscuité, la saleté, tout ce qui  fait qu'un homme se voir privé de sa dignité et réduit à l'état de bête. Primo Levi pense qu'il doit sa survie au fait qu'il est arrivé en 1944 à une époque où la main d'oeuvre est plus rare, donc la ration journalière a été un peu augmentée. De plus, il travaille dans un labo en tant que chimiste, vers la fin de la guerre, il y est au chaud et les conditions de travail sont moins éprouvantes.

Primo Levi raconte la déshumanisation des hommes qui ne pensent plus qu'à la faim tenace qui les réduit à l'état de squelette, qui sont prêts à tout pour survivre, vols, combines, indifférence aux autres, égoïsme, délation, prostitution, violence. Ceux qui sont trop tendres, altruistes ou naïfs ne peuvent survivre.

L'écrivain voit dans les camps une sorte de laboratoire qui nous renseigne sur ce qu'est l'être humain en dehors du tissu social, dans sa nudité morale : 

"Enfermez des milliers d'individus entre des barbelés, sans distinction d'âge, de conditions sociales, d'origine, de langue, de culture et de moeurs, et soumettez-les à un mode de vie uniforme, contrôlable, identique pour tous et inférieures à tous les besoins :  vous aurez là ce qu'il peut y avoir de plus rigoureux comme champ d'expérimentation, pour déterminer ce qu'il y a d'inné et ce qu'il y a d'acquis dans le comportement de l'homme confronté à la lutte pour la vie. "

Il touche à l'essence du Mal. Il s'interroge sur ce qui fait que l'on est un homme et ce qui fait que l'on cesse de l'être ?  Lorsque Primo Levi et son ami Alberto assistent à la pendaison publique d'un homme qui s'est révolté contre la tyrannie, qui a tenu tête aux nazis, celui-ci leur crie :" Camarades, je suis le dernier"!  Le dernier... ?  à ne pas accepter l'ignominie, à lutter contre l'abjection, à se rebeller contre l'injustice, le dernier Homme ? Pas un murmure ne lui répond dans l'assistance mais une acceptation passive.

"Détruire un homme est difficile, presque autant que le créer : cela n'a pas été aisé ni rapide, mais vous y êtes arrivés, Allemands. Nous voici dociles devant vous, vous n'avez plus rien à craindre de nous : ni les actes de révolte, ni les paroles de défi, ni même un regard qui vous juge."

Alberto et moi, nous sommes rentrés dans la baraque et nous n'avons pas pu nous regarder en face. Cet homme devait être un dur, il devait être d'une autre trempe que nous, si cette condition qui nous a brisés n'a seulement pu le faire plier. (...) Nous avons assouvi la fureur quotidienne de la faim et maintenant la honte nous accable."

Malgré le pessimisme de ce constat, Primo Levi se raccroche pourtant à ce qu'il y a d'humain autour de lui et s'il est encore vivant,  aujourd'hui où il écrit ce livre, nous dit-il, il le doit à Lorenzo, un civil qui l'a aidé sans rien lui demander en échange et lui  permis de se rappeler  "par sa façon si simple et si facile d'être bon qu'il existait encore en dehors du nôtre, un monde juste, des choses et des êtres encore purs et intègres que ni la corruption ni la barbarie n'avaient contaminés...".

Il m'a semblé à cette relecture de Primo Lévi qu'il était beaucoup plus pessimiste que Jorge Semprun. Sur le Mal, Jorge Semprun écrivait :   "Une année à Buchenwald m'avait appris concrètement ce que Kant enseigne, que le Mal n'est pas l'inhumain, mais, bien au contraire, une expression radicale de l'humaine liberté.". Cette croyance en la liberté de l'être humain dans le Mal comme dans le Bien atteste que l'homme, libre, reste maître de son choix. Dans l'horreur, Jorge Semprun apporte une certaine consolation, Primo Lévi, le désespoir. 

  

 Victor Hugo 
(1802-1885)
 

Congrès de la paix
 22 août 1849 


 

Enfin pour terminer sur une note optimiste, lisons un extrait du discours de notre Grand Victor Hugo au congrès de la paix de 1849 ... en partie réalisée ? Mais en partie seulement et toujours si fragile !

"Un jour viendra où vous France, vous Russie, vous Italie, vous Angleterre, vous Allemagne, vous toutes, nations du continent, sans perdre vos qualités distinctes et votre glorieuse individualité, vous vous fondrez étroitement dans une unité supérieure, et vous constituerez la fraternité européenne, absolument comme la Normandie, la Bretagne, la Bourgogne, la Lorraine, l'Alsace, toutes nos provinces, se sont fondues dans la France. Un jour viendra où il n'y aura plus d'autres champs de bataille que les marchés s'ouvrant au commerce et les esprits s'ouvrant aux idées. Un jour viendra où les boulets et les bombes seront remplacés par les votes, par le suffrage universel des peuples, par le vénérable arbitrage d'un grand Sénat souverain qui sera à l'Europe ce que le parlement est à l'Angleterre, ce que la diète est à l'Allemagne, ce que l'Assemblée législative est à la France ! Un jour viendra où l'on montrera un canon dans les musées comme on y montre aujourd'hui un instrument de torture, en s'étonnant que cela ait pu être ! Un jour viendra où l'on verra ces deux groupes immenses, les États-Unis d'Amérique, les États-Unis d'Europe, placés en face l'un de l'autre, se tendant la main par-dessus les mers, échangeant leurs produits, leur commerce, leur industrie, leurs arts, leurs génies.

Et ce jour-là, il ne faudra pas quatre cents ans pour l’amener, car nous vivons dans un temps rapide, nous vivons dans le courant d'événements et d'idées le plus impétueux qui ait encore entraîné les peuples, et, à l'époque où nous sommes, une année fait parfois l'ouvrage d’un siècle.
Dans notre vieille Europe, l'Angleterre a fait le premier pas, et par son exemple séculaire, elle a dit aux peuples : Vous êtes libre. La France a fait le second pas et elle a dit aux peuples : Vous êtes souverains. Maintenant faisons le troisième pas, et tous ensemble, France Angleterre, Belgique, Allemagne, Italie, Europe, Amérique, disons aux peuples : Vous êtes frères ! "

 

 


 

Je pars à Londres, je viendrai vous lire à mon retour ! 

 

 

Shakespeare : Le globe

 

  

mercredi 8 avril 2026

Richard D. Blackmore : Lorna Doone


 

Le roman Lorna Doone de Richard D. Blackmore  a eu peu de succès à sa parution en 1869. Par la suite, il obtint un vive reconnaissance et il compta parmi ses admirateurs Thomas Hardy, Stevenson, Henry James, Kipling, Chesterton, Graham Greene. A l’heure actuelle il est classé comme l’un des livres préférés des lecteurs britanniques.

Lorna Doone se déroule au XVII siècle dans la région d’Exmoor situé au nord-ouest du Devon, entre la Cornouailles au sud et le Somersert au nord-est. L’écrivain s’empare d’une histoire vraie, celle d’une grande famille noble et catholique, les Doone d’Exmoor, dépossédée de ses terres par Charles 1er en 1640 et réfugiée depuis dans une vallée de l’Exmoor où elle vit de rapines et d’exactions, rançonnant les habitants, dévalisant les marchands et les voyageurs, enlevant les femmes, et faisant régner la terreur. 

C’est là que Blackmore fait vivre son héros, John Ridd, qui vient de perdre son père tué par les Doone, un jeune homme issu de la terre, un paysan protestant aisé, à la tête d’une des plus belles fermes de cette région. Ainsi l’écrivain s’inscrit en faux par rapport au roman social et bourgeois de la fin du XIX siècle dans lequel triomphe Trollope, en faisant de ce personnage, issu de la classe sociale au plus bas de l’échelle, un héros à part entière. 

John Ridd, c'est lui qui raconte son histoire à la première personne, a hérité des solides qualités de son père et même s’il a fait des études et appris le grec et le latin, il sait gérer sa ferme, travaille dur dans les champs, connaît le prix de ses moutons et protège ses bottes de foin de l’incendie et du vol. Il aime ses bêtes, en particulier son cheval Polly. Il a les pieds sur terre et sait commander ses employés pour que tout marche bien dans la ferme. Il voue un amour respectueux à sa mère, aime sa soeur Annie et un peu moins sa soeur Eliza, petite peste toujours le nez dans ses lectures. Tous disent qu’il est peu intelligent, lourdaud et lent à comprendre et lorsqu’il est mandé à la cour de Londres, il se fait avoir comme un benêt par tous les parasites qui y vivent. Il faut dire qu’il est honnête et scrupuleux, ce qui semble être le comble de la sottise. Ajoutez à cela que c’est un géant, d’une force herculéenne, et qu’il dispute des combats avec les lutteurs de Cornouailles. Il n’a jamais trouvé son égal. Ce qui ne l’empêche pas d’être pacifique et modéré.  Et pourtant…
 Et pourtant ce paysan mal dégrossi va tomber amoureux de l'aristocrate Lorna Doone, après avoir pénétré par une voie secrète dans l’antre des Doone, et dès lors qu’il se sait aimé d’elle, il va lutter contre la tribu sans pitié et surtout l’arracher aux griffes de Carver, l’héritier du grand-père de Lorna, l’affreux et terrible Carver qui veut l’épouser. 

Il faut dire que l’écrivain propose une situation inversée : c’est le paysan qui possède le sens de l’honneur et la noblesse d’âme et les nobles qui se conduisent comme des brutes âpres et infâmes.


 Exmoor


Lorna Doone est un roman historique même si l’auteur lui refuse ce titre, dans la lignée d’un Walter Scott, puisqu’il part d’un fait réel, l’existence des Doone, et raconte les années de 1670 à 1685 sous le règne de Charles II.

 Le retour de Charles II en 1660, après l’épisode de Cromwell, correspond à un moment où le trône est affaibli, ce qui explique la puissance des Doone et leur impunité. Les campagnes, loin du centre du pouvoir, ne sont pas protégées par la loi. Les tensions entre les catholiques et les protestants sont intenses. Les Whigs et les Tories, partisans du roi et ennemis, s’affrontent. Jacques II qui lui succède en 1685 est remis en question avant d’être destitué par la Glorieuse Révolution. On verra que John Ridd ou les siens y participent parfois contre leur volonté. L’épisode du Grand Gel considéré comme le pire hiver connu par l’Angleterre a eu lieu de 1683 à 1684. C’est est un passage du roman remarquable par les descriptions qui confèrent au paysage un beauté rude et implacable. 

«Mais le soleil ne nous apporta ni chaleur ni réconfort; de longues écharpes de brouillard blanc s’accrochaient aux collines, aux vallées, aux arbres, et il semblait que ses rayons ne pouvaient les traverser. Le quatrième jour, d’ailleurs, le froid dépassa tout ce qui avait été vu et entendu jusqu’alors; la bouilloire gela près du feu, des hommes furent tués, des animaux gelés dans les étables, tandis qu’au dehors nous pouvions entendre le bruit sinistre des troncs d’arbres qui éclataient. »

Roman réaliste, en particulier lorsqu’il décrit le vie rurale, les travaux des champs, la tonte des moutons, la moisson, la fabrication du cidre ou encore lorsqu’il dénonce l’horreur de la guerre et les souffrances des pauvres gens qui sont les premiers touchés  : «  ayant manié la serpe et la faux tout leur vie, ils gisaient là, morts eux aussi, dans des douleurs qu’ils n’avaient jamais imaginées et pour lesquelles ils n’étaient pas faits. Tout homme de coeur ayant vu ce que je vis ce matin abhorrera à jamais les grands de ce monde et leurs oeuvres. ».

Roman d’amour qui inaugure un néo-romantisme tardif dans cette fin du XIX siècle, bien après le mouvement romantique du début du XIX siècle. L’amour de Lorna et John rappelle celui qui unit Romeo et Juliette :  le père de John a été tué par un Doone et lui-même doit se battre contre la famille de Lorna, Carver Doone incarnant la noblesse sans honneur, avilie. Tout sépare les amoureux : la noblesse de l’une et la roture de l’autre, la fortune de l’une et la modestie de l’autre, leur catholicisme et leur protestantisme, leur mode de vie différent, leurs familles ennemies. Romantique aussi le présence constante de la nature, entre nature sauvage et nature cultivée par l’homme dont les descriptions sont au diapason des émotions des personnages. Enfin, certains personnages que les ignorants prennent pour des êtres surnaturels, sorciers ou magiciens, semblent échapper, en effet, au rationalisme et être des personnages fantastiques comme ceux que John Ridd découvre en descendant dans la mine d’or, et en particulier le vieux Carfax qui ne vit que sous terre après la disparition de sa fille.

Roman picaresque qui voit le héros sur les routes, partir à l’aventure avec son valet John Fry, un être menteur, paresseux, peureux, comique, qui ment comme il respire, tous deux formant par excellence le couple picaresque à la Don Quichotte et Sancho Panza.
 Ainsi John Fry à qui son maître paie ( on se demande bien pourquoi !) des gages plus élevés que ceux autorisés par la loi, le menace : «John Fry était très mécontent lorsqu’on disait trop de mal de lui ou qu’on l’accusait de paresse ; il se retournait alors contre nous et nous forçait à nous taire en menaçant de déposer une plainte contre nous pour lui avoir payé trop de salaire. » 

Enfin et pour résumer le tout, romans d’aventures présentant toutes sortes de péripéties, duels, chevauchées, enlèvements, vols, meurtres, guerre, et même sauvetage héroïque d’un canard imprudent, il se signale, de plus, par son humour qui court tout au long du roman !  C'est une très agréable et intense lecture.








 

dimanche 5 avril 2026

Andrea Marta : Ils n’ont rien vu

 

 

Dans Ils n’ont rien vu de Andrea Marta, Sive, irlandaise, journaliste freelance, vient avec ses deux filles Faye (6 ans), Bea (2 ans) et Toby son bébé de deux mois, à Londres pour accompagner son mari Aaron. Ce dernier, avocat brillant et aisé financièrement, doit retrouver ses amis, anciens colocataires d’université, après vingt ans où chacun a fait sa vie… et commémorer aussi les 15 ans de la mort accidentelle de Yasmin qui était alors la fiancée d’Aaron.
La rencontre a lieu mais n’est pas aussi chaleureuse que l’espérait Sive qui est un peu la pièce rapportée et ne peut partager les mêmes souvenirs. L’ambiance est donc loin d’être parfaite lorsque survient le drame. Dans le métro, Sive qui pousse un landau ne parvient pas à entrer dans le wagon, à l’heure de pointe, alors que ces deux filles sont déjà à l’intérieur. Elle les voit disparaître. Si elle parvient à récupérer la plus petite rapidement grâce à l’intervention des agents de sécurité, il n’en est pas de même de la plus grande. Faye a disparu. La police, Aaron, Sive et tous leurs amis cherchent désespérément des indices mais en vain. On soupçonne des bandes mafieuses contre lesquelles Aaron a plaidé. Celui-ci a beaucoup d’ennemis. La torture commence pour les parents avec de fausses espérances, d’affreux moments de découragement et de désespoir. Les sentiments des personnages sont analysés avec beaucoup de justesse.

Le roman alterne entre les recherches de la fillette disparue et les scènes de retrouvailles des amis avec des retours dans le passé. Sive constate vite que c’est plutôt un duel d’égo qui se joue entre les mâles dominants, son mari en tête, qui n’épargne pas les mauvaises plaisanteries à Scott, pilote d’avion, pour le rabaisser et réciproquement. C’est à qui des deux sera celui qui a le mieux réussi. Mais tous deux se liguent lorsqu’il s’agit de se moquer de Dave, surnommé Trigger, autrement dit Bêta, Lourdaud, par ses charmants camarades. Il n’est qu’un simple policier autrement dit un fauché ! Quant aux femmes ? Il y a Nita, la soeur de Yasmine, qui est influenceuse, superficielle, vaniteuse. On devine qu’elle était très jalouse de sa soeur à l’époque. Maggie semble la plus raisonnable et Sive qui n’est pas douée pour les relations sociales aimerait bien qu’elle devienne son amie. 

Le suspense est maintenu sans faillir et ce roman policier qui joue avec habileté sur les ressorts psychologiques des personnages nous tient en haleine jusqu’au bout. Un bon roman policier, donc, mais cruel quand on est grand-mère et que l’on va bientôt amener ses petits-enfants à Londres !  J’ai vécu l’histoire ! J’ai décidé de mettre dans le sac de mes plus petits leur adresse et numéro de téléphone !  

dimanche 29 mars 2026

George Sand : Les Maîtres sonneurs


Après la révolution de 1848, période de bouleversements et de violences, George Sand qui avait idéalisé le combat républicain, désillusionnée, se retire à Nohant et retourne à son Berry natal et au charme paisible de la nature. Elle revient aussi aux romans qui rendent hommage à ces sociétés rurales dont elle veut montrer - en ce sens elle n'abandonne pas ses idées socialistes- la beauté et la grandeur.

Dans Les Maîtres sonneurs qui est à mes yeux le meilleur de ses romans champêtres, elle va s’attacher à peindre les traditions à travers deux « pays », le Berry et le Bourbonnais. Elle donne pour cela la parole à un vieux paysan Etienne Depardieu dit Tiennet qui raconte sa jeunesse pendant les soirées de breyage « c’est ainsi, tu le sais, qu’on appelle les heures assez avancées de la nuit où l’on broie le chanvre, et où chacun alors apportait sa chronique. ». Le livre est ainsi divisé en trente-deux veillées. 
Tiennet commence à parler de sa jeunesse à partir des années 1770, l’année de sa communion. Il faut donc remarquer que ce récit parle d’une société en train de disparaître et tombée partiellement en désuétude même pour les lecteurs de George Sand quand le roman paraît en 1853. Pour eux comme pour nous, le roman de George Sand a le charme du passé et se pare du merveilleux liée aux croyances et aux coutumes anciennes.


Une langue riche et variée


Les Maîtres-sonneurs


George Sand confie à Eugène Lambert à qui elle dédicace son livre que c’est intentionnellement qu’elle adopte un parler propre au paysan berrichon  : 

"Tu ne me reprocheras pas d’y mettre de l’obstination, toi qui sais, par expérience de tes oreilles, que les pensées et les émotions d’un paysan ne peuvent être traduites dans notre style, sans s’y dénaturer entièrement et sans y prendre un air d’affectation choquante."


On le lui reprochera d’autant moins que c’est c’est ce qui fait le charme des Maîtres sonneurs, les mots du terroir, les tournures de phrase avec leurs particularités grammaticales, les expressions imagées !  Dans ses romans champêtres George Sand invente une langue originale, pleine de saveur, de musicalité, de drôlerie et en même temps infiniment poétique. C’est un régal !

 

Ainsi Joset, avec ses yeux écarquillés, est « l’ébervigé »,

Une ouaille n’est pas seulement le fidèle d’un curé mais une brebis «  Te voilà couché comme une ouaille malade »

 Une jeune fille coquette, bien habillée, est « ragoutante » ou « bravette », Brulette est un fille sérieuse mais elle «s’oublie à  gaminer au catéchisme »  

D’après le père de Tiennet, la jeune fille aime trop « la bienaiseté », il la trouve trop pauvre pour être si « demoiselle ».

Les termes de métiers anciens : les fendeux et les bûcheux.

 Les enfants font entrer le catéchisme dans leur tête  «  à fine force d’écouter de leurs oreilles ».

 Une femme qui reprise « rhabille les nippes », Brulette qui s’occupe de son frère de lait Joset  «avait l’oeil à ses hardes »

Joset se tourne vers la "musiquerie"  et veut devenir  "musiqueux" , «  les autres petits musiqueux du pays te chercheront noise » l’avertit Brulette.

ou encore « "j’en augurai qu’il écoutait gros, comme nous disions dans ce temps-là, pour signifier une personne dure de ses oreilles »; 

"il avait l'air d’écouter ou de regarder quelque chose que les autres ne saisissaient point : c’est pourquoi il passait pour être de ceux qui voient le vent. »

« La vie est un ragout mélangé de tristesse et de contentement ».



Le récit

 

Joset debout, Tiennet, Brulette, Therence, Le Grand Bûcheux


Le roman raconte l’histoire des quatre personnages principaux et de leurs amours mouvementés autour duquel gravite une foule de personnages pittoresques des deux régions le Berry et le Bourbonnais. C’est aussi un roman sur la musique et sur les  joueurs de cornemuse rassemblés en des confréries qui admettent difficilement la concurrence.

Les Berrichons : Etienne Depardieu raconte l’histoire. Il vit chez ses parents et cultive la terre; la jolie et fière Brulette aux beaux cheveux blonds, sa cousine, orpheline, est recueillie par son grand-père ( qui est  l’oncle de Tiennet ). Vertueuse mais coquette, elle  règne sur une multitude de « galants ». Elle adore danser la bourrée comme tous les jeunes du pays.

« Je dis mon oncle pour abréger, car il était mon grand-oncle, frère de ma grand'mère, et avait nom Brulet, d'où sa petite-fille, étant seule héritière de son lignage, était appelée Brulette, sans qu'on fît jamais mention de son nom de baptême, qui était Catherine. »

Joseph ou Joset, frère de lait de Brulette, Joset, l’ébervigé, considéré comme un idiot, vit pour la musique et veut devenir cornemuseux. Quant à Brulette, elle a été élevée par Mariton, la mère de Joset.

Les Bourbonnais : Hariel, le muletier, un beau jeune homme courageux et rieur, dont le visage est noirci comme tous ceux de son métier, sa soeur Thérence aux longs cheveux bruns, à la peau blanche, et leur père le Grand Bûcheux, un bûcheron plein de sagesse et ardent au travail. Il y a aussi les muletiers avec leur chef dit le Rouge et leur brebis galeuse, Malzac. 


 Deux pays, deux cultures : le Berry et le Bourbonnais

 

si vous êtes des bois, je suis des blés...


Le roman de George Sand à un charme fou. A ma première lecture, j’avais été surprise et fascinée par l’évocation de ce peuple des bois, toujours itinérant dans ces immenses forêts jusqu’aux hauteurs de l’Auvergne, soumis à des conditions de vie rudes, si opposé au peuple berrichon calme et rangé dans son pays de plaine et de culture. Bien sûr, cette seconde lecture n’a pu me surprendre mais j’ai de nouveau été conquise par la description des paysages et de ce peuple du Bourbonnais.

La première fois que nous rencontrons le peuple des bois, c’est lorsque Tiennet et son père, secourent un homme et sa fille dont la charrette s’est embourbée. Le jeune garçon doit porter la fillette malade pendant que les hommes dégagent le véhicule et il l’interroge :

"Mais de quel pays êtes-vous donc, que vous parliez si drôlement tout à l’heure ?
De quel pays ! dit-elle. Je ne suis pas d’un pays. Je suis des bois, voilà tout.
Oh! ma fine, si vous êtes des bois, je suis des blés, que je lui répondis en riant."


Cette rencontre, l’une des belles rencontres de l’histoire littéraire avec ces répliques "des bois et des blés", donne le ton au roman, introduisant une part de rêve et d’étrangeté qui parle à l’imagination !  L’écrivaine joue, en effet, sur les contrastes frappant entre le Berry et le Bourbonnais, contrastes dans les paysages, dans le travail, les mentalités et les coutumes.
 
"Le Berry et le Bourbonnais, le chêne et l'épi, la plaine et la forêt. Ici la sagesse des paysans de la Vallée Noire, là, chez les «bûcheux» et les muletiers de Combrailles, le don de l'imaginaire et le risque du rêve."

Quelle poésie, quelle profondeur dans cette expression "le risque du rêve" ! Les Bourbonnais aiment leurs bois "comme loup ou renard" et ne pourrait pas vivre en plaine, soumis à la routine comme les paysans berrichons. On aime toujours plus le pays qui est le sien affirme le Grand Bûcheux.

« La taupe aime sa noire caverne, comme l’oiseau aime son nid dans la feuillée, et la fourmi vous rirait au nez, si vous vouliez lui faire entendre qu’il y a des rois mieux logés qu’elle en leurs palais. »

George Sand mène ici un travail d’ethnologue quand elle nous décrit avec tant de précision le travail et le mode de vie des Bourbonnais. 
Ainsi les fendeux et les bûcheux qui habitent loin, dans le Haut pays comme Huriel et Thérence, s’engagent pour trois mois et se construisent des cabanes plus confortables que ceux qui vivent plus près et qui ne restent que pour la semaine, retournant chez eux, chaque samedi. Thérence qui suit son père et son frère sur toutes les coupes transporte même son lit et ses affaires avec elle. 

"Il en était à peu près de même des charbonniers, et par là on entend non pas ceux qui achètent du charbon pour en revendre, mais ceux qui le fabriquent sur place, au compte des propriétaires des bois et forêts. 
Dans les temps d’aujourd’hui, l’industrie des muletiers est en baisse et va à se perdre. Les forêts sont mieux percées, et il n’y a plus tant de ces endroits abominables pour les chevaux et les voitures, où le service des mulets est le seul possible."


Pourtant la description qu’elle nous en fait malgré son réalisme ne manque pas de poésie et d’un certain romantisme avec ces personnages au visage noirci par la fumée du charbon ou la poussière des chemins, amoureux d’une vie libre, dangereuse, qui échappe en grande partie aux lois de la société ou cherche à s’en émanciper. Ils obéissent, au sein de confréries, à des rites secrets, initiatiques.
La noirceur de leur visage si elle obéit à une réalité de l’époque joue un rôle symbolique dans le roman en les rendant suspects aux gens de la plaine, en les parant d’une aura mystérieuse qui suscite la méfiance et la peur. 

"Oui, dit le père Brulet, qui n’était point aisé à persuader, mais vous avez le noir sur la figure, pas moins ! Vous avez juré à votre confrérie de suivre son commandement, qui est de passer déguisé en cette mode dans les pays où vous êtes encore suspects, afin que si l’un de vous y fait quelque mal, on ne puisse pas dire, en voyant les autres plus tard : « C’est lui ou ce n’est pas lui."

 
Les muletiers ont une sorte de grandeur dans leur démesure. Ils sont véritablement inquiétants. Malzac qui attaque Brulette dans la forêt et veut se débarrasser de ceux qui l’accompagnent fait allusion aux crimes impunis, aux nombreux endroits où faire disparaître un corps. Et quand il y a combat entre Huriel et Malzac, c’est un combat à mort. 

Et puis les forêts, les arbres, l’obscurité des sous-bois, l’absence d’horizon sont propices aux craintes indéfinies, au surnaturel, aux croyances occultes. 


 Les croyances occultes, la sorcellerie 

 

 Huriel, le muletier : Le diable !


La croyance dans le surnaturel est encore plus forte, en effet, dans les pays de forêts où l’on perd facilement ses repères, où les êtres mal intentionnés peuvent plus facilement se cacher, plutôt que dans les plaines ou l’on voit loin à l’horizon. 
 

"Ce n'était point seulement par ma grand-mère que je m'étais laissé conter que les gens qui ont la figure blanche, l'oeil vert, l'humeur triste et la parole difficile à comprendre, sont portés à s'accointer avec les mauvais esprits, et, en tout pays, les vieux arbres sont mal famés pour la hantise des sorciers et des autres. "

Cela donne parfois, une scène de comédie tout à fait réjouissante, quand Véret  le sabotier aperçoit un soir de Noël, sous un arbre, Hariel au visage noir en train de discuter avec Joset et que ce dernier lui fait une farce. 

" Mais dès que les deux autres l’eurent vu, ils se séparèrent ; l’homme noir dévala on ne sait où, et son camarade, s’approchant de Véret, lui dit d’une voix qui lui parut tout étranglée :

— Où vas-tu donc comme ça, Denis Véret ?"

Le sabotier commença de s’étonner, et, sachant qu’on ne doit point répondre aux choses de la nuit, surtout à côté des mauvais arbres, il passa son chemin en détournant la tête ; mais il fut suivi de celui qu’il jugeait être un esprit, et qui marchait derrière lui, mettant son pas dans le sien.
Quand ils furent en haut de la plaine, le poursuivant tourna à main gauche, disant :

— Bonsoir, Denis Véret ! »
 

Ou au contraire une scène tragique comme lorsque Huriel découvre en pays bourbonnais le corps sans vie du sonneur. Les cornemuseux qui gagnaient leur vie en animant les bals de campagne étaient déjà trop nombreux. Organisés en sociétés secrète, ils défendaient leurs intérêts et parfois les rencontres tournaient au drame. Ils avaient alors tout intérêt à encourager les superstitions qui les dédouanaient de toute suspicion en cas de meurtre.

« C’est un endroit sauvage où les gens de justice craignent le paysan, et où le paysan ne craint que le diable. (...) Ils croient fermement en ce pays, ce que l’on croit un peu dans celui-ci, à savoir : qu’on ne peut devenir musicien sans vendre son âme à l’enfer, et qu’un jour ou l’autre, Satan arrache la musette des mains du sonneur et la lui brise sur le dos, ce qui l’égare, le rend fou et le pousse à se détruire. »

 la musique  

 

Joset, Brulette et Tiennet


Enfin, la musique est au centre du roman. On sait combien George Sand l’aimait. Dans un autre des ses romans Consuelo que j’aime beaucoup, la musique tient aussi une place primordiale.
Joset est épris de musique et il compose ses propres airs. Ce qu’il ne peut pas dire par les mots, il l’exprime avec sa musique. George Sand décrit comment la musique parle aux âmes simples. Jamais elle-même n’a été aussi inspirée, aussi poète que lorsqu’elle évoque les sentiments que celle-ci éveille dans celui qui l’écoute. Voilà ce que ressent Brulette en l'écoutant : 

"Je n'ai pensé à rien, j'ai eu mille souvenances  du temps passé. (...) J’ai vu aussi, dans ma songerie, ta mère et mon grand-père assis devant le feu, et causant de choses que je n’entendais point, tandis que je te voyais à genoux dans un coin, disant ta prière, et que je me sentais comme endormie dans mon petit lit. J’ai vu encore la terre couverte de neige, et des saulnées remplies d’alouettes, et puis des nuits remplies d’étoiles filantes, et nous les regardions, assis tous deux sur un tertre, pendant que nos bêtes faisaient le petit bruit de tondre l’herbe."

 Joseph veut aller apprendre à jouer de la cornemuse en pays bourbonnais plutôt que en pays berrichon parce que c’est là que la musique prend son envol. Les Berrichons sont un peuple trop terre à terre, enraciné dans leur sol, ils ne peuvent s’élever jusqu’aux hautes sphère de la vraie musique, celle de l’imagination et de l’émotion. C’est déjà ce qu’affirmait Huriel : 

"La musique est une herbe sauvage qui ne pousse pas dans vos terres. Elle se plaît mieux dans nos bruyères, je ne saurais vous-dire pourquoi ; mais c’est dans nos bois et dans nos ravines qu’elle s’entretient et se renouvelle comme les fleurs de chaque printemps." 

Et c’est ce qu’explique aussi le Grand Bûcheux à Joset dans ce texte magnifique que je vous retranscris ici entièrement parce que je ne crois pas que l’on puisse parler de la musique avec plus d’émotion et de poésie :

"La musique à deux modes que les savants, comme j’ai ouï dire, appellent majeur et mineur, et que j’appelle, moi, mode clair et mode trouble ; ou, si tu veux, mode de ciel bleu et mode de ciel gris ; ou encore, mode de la force ou de la joie, et mode de la tristesse ou de la songerie. Tu peux chercher jusqu’à demain, tu ne trouveras pas la fin des oppositions qu’il y a entre ces deux modes, non plus que tu n’en trouveras un troisième ; car tout, sur la terre, est ombre ou lumière, repos ou action. Or, écoute bien toujours, Joseph ! La plaine chante en majeur et la montagne en mineur. Si tu étais resté en ton pays, tu aurais toujours eu des idées dans le mode clair et tranquille, et, en y retournant, tu verras le parti qu’un esprit comme le tien peut tirer de ce mode ; car l’un n’est ni plus ni moins que l’autre.
Mais, comme tu te sentais musicien complet, tu étais tourmenté de ne pas entendre sonner le mineur à ton oreille. Vos ménétriers et vos chanteuses l’ont par acquit, parce que le chant est comme l’air qui souffle partout et transporte le germe des plantes d’un horizon à l’autre. Mais, de ce que la nature ne les a pas faits songeurs et passionnés, les gens de ton pays se servent mal du ton triste et le corrompent en y touchant. Voilà pourquoi il t’a semblé que vos cornemuses jouaient faux.
Donc, si tu veux connaître le mineur, va le chercher dans les endroits tristes et sauvages, et sache qu’il faut quelquefois verser plus d’une larme avant de se bien servir d’un mode qui a été donné à l’homme pour se plaindre de ses peines, ou tout au moins pour soupirer ses amours."


La morale et la vertu 

 

Brulette et son bébé

Dans Les Maitres sonneurs  George Sand serait-elle moralisatrice et même conformiste?  C’est ce qu’on lui reproche souvent, oubliant à quelle époque elle écrivait ! C’est ce que j'ai fait lorsque j'ai jugé l’héroïne de La recluse de Wildfell Hall d’Anne Brontë trop moralisatrice, trop donneuse de leçon, alors que le public du XIX siècle s’indignait de son immoralité et criait au scandale.
 

Je lisais dans Babelio le commentaire d’une lectrice qui se plaignait à propos des Maîtres sonneurs

 helsand   : "On ne s'ennuie pas un instant dans ce récit et c'est bien là tout le génie de l'autrice qui nous enfile cependant les bons sentiments comme des perles (vertu, honneur, honnêteté, sens du sacrifice, religiosité...)". 

Et cela m’a fait rire car c’est bien vrai ! Les femmes obéissent aux conventions sociales dans les romans de Sand, du moins les paysannes. 

Elles ne suivent pas l'exemple de l'écrivaine dont les moeurs libres s’affranchissent de la morale chrétienne et sociale quant à la sexualité, le mode de vie. Elle était séparée de son mari, le divorce n'existant pas encore !  Sand s'affichait avec ses amants. Mais il faut dire que la baronne Dudevant, "la bonne dame" de Nohant, le pouvait parce qu'elle était d’une classe sociale élevée, indépendante financièrement puisqu’elle gagnait sa vie en écrivant, et elle constituait une exception parmi les femmes de son époque. Je suppose qu’elle ne devait pas être reçue chez les biens-pensants ! De plus, elle était chrétienne, croyante, oui, mais on sait qu’elle critiquait l’église, ce qui lui donnait une certaine liberté d’esprit par rapport aux curés, à leur prêche et leur morale. Bref ! C’était une intellectuelle aisée comme George Eliot qui vivait avec un homme marié et qui en a souffert, ayant dû renoncer à son père et son frère qu’elle aimait beaucoup. 

Sand, une exception donc ! Ainsi, elle reste plus proche de la réalité en peignant une petite paysanne, Brulette, sage, innocente, vertueuse, qui ne comprend même pas, quand elle s’occupe du bébé qui lui est confié, que les villageois la soupçonnent d’en être la mère. Elle doit cesser d’être coquette, apprendre à s’occuper d’un enfant, à être une mère, sacrifier pour cela ses plaisirs, la danse, les sorties, les belles robes. Tristounet, non ? Et oui, cela nous révèle une Sand conformiste, la femme doit s’assumer en tant que mère! C’est ce que pense toute la société du XIX siècle, c’est même la seule valeur et l’unique but de l’existence d’une femme, songez à Balzac et à sa haine viscérale des « vieilles filles » !  

mais… 

Car il y a un mais …  Conformiste ?  Peut-être, bien obligée pour plaire à ses lecteurs et être publiée, mais pas tant que cela ! Il y a quelque chose dans le roman qui est quasiment révolutionnaire au point de vue des moeurs à l’époque de l’écrivaine ! Quand Huriel croit que Brulette a un enfant, il accepte la « faute » de la jeune fille, continue à la respecter et la demande en mariage en s’engageant à élever le bébé. Outre ce que cela nous apprend sur le caractère de Huriel, on peut dire que George Sand s’éloigne ainsi du conformisme et aussi qu’elle se révèle très optimiste sur la nature humaine. C’est aussi une situation que l’on découvre dans Le papa de Simon de Maupassant, pour une fois moins pessimiste, et qui prend la défense de la « fille-mère » ! Par contre, allez voir ce que deviennent les filles « coupables » dans les romans de Thomas Hardy à la fin du XIX siècle  :  Tess d’Uberville, Loin de la foule déchaîné, Les yeux bleus !  

 



Le Berry et le Bourbonnais
  

 

Les Maîtres Sonneurs est celui des romans champêtres de George Sand qui est le plus riche culturellement, le plus original par l'opposition entre les deux "pays" du Bourbonnais et du Berry. Il rappelle combien les distances étaient grandes à cette époque et le voyage peu fréquent pour les classes populaires. On naissait, on vivait dans la même région sans connaître celle du voisin, même la langue était différente. George Sand évoque ce passé en nous en faisant ressentir le charme d'autant plus précieux qu'il a maintenant disparu !

 

Chez Nathalie Delivrer des livres
  


 

vendredi 27 mars 2026

James Oliver Curwood : Le piège d'or

 

 

Il y a longtemps que je n’ai pas rédigé un billet pour le challenge littérature pour la jeunesse. Donc je retourne à mes amours d’enfant, c’est à dire à James Oliver Curwood avec Le Piège d’or.

Le roman commence par la description d’un être « peu ordinaire » Bram Jonson, une sorte de géant, un trappeur que l’on n’aperçoit que lorsqu’il s’approche de la civilisation pour vendre ses fourrures. Mais depuis qu'il a tué un homme, poursuivi par la Police montée, il semble avoir disparu.  Bram est un homme seul qui n’a pour compagnons que ses loups. Certains le considèrent comme "un chasse-galère", un être fantastique qui a vendu son âme au diable. Il fuit la police sans cesse, échappant toujours aux poursuites. 
Philippe Brant est un jeune policier qui se lance à la poursuite de Bram. Mais il a aussi un autre but, secret, en tête. En effet,  son ami, Pierre Bréault, le chasseur de renards, a aperçu Bram récemment et  a trouvé un piège à lapins oublié dans le campement du géant, tressé avec les cheveux dorés d’une femme. 

« C’était un or blond, dont Philip ne se souvenait pas d’avoir vu d’exemple. Et il admirait la patience merveilleuse avec laquelle le piège avait été tissé ».

 Des cheveux blonds ? Dans un pays où les femmes ont toutes des cheveux noirs ! Et quel rapport pouvait-il y avoir entre cette inconnue aux cheveux d’or et Bram, le chasse-Galère, le loup-garou ?

L’imagination de Philip s’enflamme ! Et il est prêt à affronter tous les dangers pour retrouver à qui appartiennent les cheveux du piège d’or. Et certes, ils ne manqueront pas…  les dangers !  Piégé par les loups au sommet d’un arbre pendant toute une nuit, attaqué par une tribu hostile, bravant le Géant Bram, retrouvant la beauté aux longs cheveux et désormais fou amoureux. Que d’aventures ! Quel romantisme ! Mon coeur de petite fille ( lu et relu à 7, 8 , 9 ans … ) a palpité, je vous l’assure ! Pas étonnant que pendant toute ma vie j’ai rêvé du Grand Silence blanc et de ses neiges !

Et en tant que lectrice adulte, je suis à nouveau séduite par le Northland, cette vaste région semi-désertique, qui avoisine le cercle arctique, la magnifique sauvagerie de ce pays de glace et de neige. Les descriptions somptueuses de Curwood dont le style évocateur  fait appel à tous les sens en convoquant les couleurs, la lumière, le bruit, le froid, nous plongent dans un univers en équilibre entre la réalité et le fantastique et toujours d’une grande beauté.

 « Vers l’Ouest, c’était au contraire le morne Barren, mort et sans limites, qui n’a rien, pas un rocher, pas un buisson. Durant la journée, un ciel bas et épais, un ciel de granit gris, avec des traînées de pourpre, le surplombait, pareil à celui que Gustave Doré a peint sur son Inferno, en un tableau célèbre que Pierre Bréault se souvenait d’avoir vu un jour… Durant la nuit, lorsque gémissait le vent et glapissaient les renards blancs, c’était plus sinistre encore »

Pourtant ce pays qui pourrait paraît inhospitalier est aux yeux de Philippe, ce  qui l’a sauvé de la maladie. Loin de la ville, loin de la femme qui l’a abandonné, dans ce face à face avec la Nature sauvage, il a retrouvé la santé et repris goût à la vie.  « Le Nord avait fait cela pour lui; le nord avec ses forêts merveilleuses, ses vastes cieux, ses rivières et ses lacs et ses neiges épaisses.. ». Ce roman est un Nature-writing avant la lettre !

Le personnage de Bram, cette homme-bête, la manière humble et respectueuse dont il veille sur la jeune fille est un rappel du conte, La Bête et la Bête, on pense aussi à Victor Hugo et Quasimodo et Esméralda,  et plus tard à King Kong qui tient dans sa main ouverte la jeune fille qu’il vénère.

« La laideur naturelle de Bram, lorsqu’il riait, faisait de sa face quelque chose d’effroyable et de grotesque à la fois, comme ces gargouilles gothiques, sculptées à la corniche des vieilles cathédrales, qui roulent vers le passant leur oeil exorbité. »

Quel contraste avec la Belle sortie d’un rêve de fées : « Inondée des rayons de soleil, elle semblait nimbée dans la même chevelure merveilleuse dont une tresse étincelante avait servi à la confection du piège d’or. Cette chevelure déployée, retombait comme une onde sur ses bras et sur sa poitrine, et jusqu’à ses hanches. Allumée par les feux vivants du soleil, elle resplendissait comme une flamme. »

Je suis très curieuse de savoir comment les enfants d’aujourd’hui recevraient cette lecture. Le roman a été écrit en 1921, il y a plus d'un siècle.

Je l’ai lu dans la bibliothèque verte mais j'ai choisi pour l'illustrer aujourd'hui l'édition Magellan et Cie parce que j'aime la première de couverture.



Chez Nathalie : Blog Delivrer des livres


 


mercredi 25 mars 2026

Patrick Grainville : La nef de Géricault

 

 

La nef de Géricault de  Patrick Grainville 

J’ai toujours été fascinée par le radeau de la Méduse, non par le tableau bien qu’il témoigne incontestablement du génie du peintre, de son sens du cadrage, du mouvement, d’une maîtrise extraordinaire...  mais ce n’est pas le style de peinture que j’aime. Non, c’est l’histoire de ce naufrage, de ces gens abandonnés sur un radeau par un capitaine incompétent et ses officiers lâches et sans scrupules. Ce qui m’intéresse ce sont les implications politiques et sociales de cette tragédie, des royalistes et des nobles qui abandonnent des républicains, des bonapartistes, des hommes d’équipage, des noirs, des anciens esclaves et enfin l’aspect philosophique, ce que cela dit de la nature humaine et de ce qui subsiste de l’humanité dans des conditions extrêmes : Sa majesté des Mouches, Les naufragés du Wager, Les naufragés du Batavia.
J’ai vu aussi une pièce de théâtre - un seul en scène » qui présentait l’épopée du radeau d’une manière hallucinante! ICI les secrets de la Méduse

Théodore Géricault  (1791-1824)

Théodore Gericault par Horace Vernet

Patrick Grainville s’intéresse, lui, à Théodore Géricault et à son tableau Le radeau de la Méduse ou plutôt à ses tableaux car il analyse de nombreuses oeuvres du peintre comme celles réalisés à l’occasion de son voyage en Italie : Course de chevaux libres à Rome. Il dit son amour des chevaux qu’il peint inlassablement sous tous leurs angles, leurs allures, leurs robes et leurs couleurs. 

Plus tard, il peindra aussi, à la demande du docteur Etienne-Jean Georget, les monomanes de la Salpétrière, des portraits intenses de femmes et d'hommes enfermés dans leur douleur et leur folie que l'on ne peut regarder sans éprouver de l'angoisse. 

 

Théodore Géricault : La monomane de l'Envie

 

Théodore Gericault : Course de chevaux libres à Rome


Théodore Géricault : croupes de chevaux

L'écrivain décrit aussi les autres artistes qui gravitent autour de Géricault : son ami Horace Vernet, peintre pompier qui manquait d'inventivité mais qui a réalisé un beau portrait de lui. C'est le fils de Carles Vernet qui fut le maître de Géricault de même que Pierre Narcisse Guérin le fut de lui et de Delacroix"Ce nain  a formé deux géants". 

Ce qui permet de comprendre l’évolution de la peinture, par rapport aux peintres de son époque, vers le romantisme dont il est le représentant avec son ami Delacroix.

L’écrivain nous parle de la vie tourmentée du jeune homme, de sa liaison avec Alexandrine-Modeste Caruel, la jeune épouse de son oncle et des remords que lui causent cette trahison. Lorsqu’elle sera découverte car la jeune femme est enceinte, ce sera le drame. Les amants ne pourront plus se revoir et leur fils leur sera enlevé et confié à une autre famille. Géricault meurt jeune à l’âge de 32 ans vraisemblablement de complications liées à ses blessures lors de chutes de cheval.


Le radeau de la Méduse

 

 


 Le radeau de la Méduse : une diagonale passe par le pied du mousse mort soutenu par le vieillard Cordein et s'élance vers Joseph l'haïtien qui salue le bateau à l'horizon. D'un  côté, au bas du tableau, la mort et le deuil, de l'autre, en haut, l'élan de la vie, l'espoir. Une autre diagonale part de la vague à gauche pour aboutir au cadavre, à droite, dont la tête est à moitié hors du radeau, menace d'engloutissement. Le tout dessine une pyramide, symbole du regain, du retour à la vie. Le mat et la barre de la voile forment une sorte de croix qui est "une manière de Jugement dernier avec d'un côté les damnés et de l'autre, la lumière et l'extase des bienheureux"Celui qui tend le doigt et partage sa joie est Corréard. Delacroix a posé pour le jeune homme de dos qui se redresse pour regarder vers l'avenir. Un corps noir est affalé sur lui, mort certainement, et semble lui dévorer la fesse, rappel du cannibalisme. Au centre des hommes à genoux, dans l'attente, le corps et les bras dressés pour implorer de l'aide. L'un enlace le corps d'une femme ( peut-être ?) qui semble mourante. Sur les 147 passagers du radeau, seuls quinze ont survécu. Aucune femme.

 

Patrick Grainville nous raconte par l’intermédiaire des quelques rares survivants, le charpentier Touche-La Villette, le chirurgien de marine Savigny, le géographe Correard ce qu’ils ont vécu sur le radeau. Là aussi, comme sur le navire naufragé, la lutte pour la survie continue, le radeau étant surchargé, il faut d’abord se débarrasser du surnombre, en tuant, en jetant à l’eau, en noyant, les officiers contre le peuple et réciproquement, une mutinerie sanglante.  Plus tard, ce sera boire son urine et lorsque la faim tenaille, le cannibalisme. Les tempêtes qui submergent les corps, l’eau qui glace, le soleil qui brûle, le sel qui dessèche, qui ulcère les plaies, la maladie, le délire, les hallucinations… les souffrances sont terribles.

« Sur le radeau de la Méduse régna la loi du plus fort. C’est la jungle que Géricault doit peindre en trouvant des limites. Quelle scène choisir ? La plus horrible ou la plus positive ? Quelle nuit ? Quel jour ? Comment cadrer cette torche d’humains dans un périmètre si ramassé. Comment représenter l’indicible ? Touche-Lavillette trouvait presque supportables ses campagnes napoléonnienes au regard du carnage de cette nuit horrible. »

 Pour donner à voir une telle scène, pour parvenir à rendre l’inimaginable, l’impossible, il fallait quelqu’un d’entier, de démesuré, ravagé par le doute, qui se consacre à son art jusqu’à la hantise. Géricault est celui-là ! Il veut peindre toutes les phases de ce récit, la mutinerie, le cannibalisme, la tempête.

 

Théodore Géricault : Le radeau de la Méduse : scène de mutinerie

 Il fait construire une maquette du radeau, se fait nommer tous les personnages, il lit les compte-rendus du naufrage, il réalise des esquisses du corps humain. Il fait poser les survivants de la Méduse, ses amis aussi, mais les personnages qu’il peindra seront des représentations non réalistes, le plus souvent composites, incarnation de l'Humanité et non des portraits réels. Il peint le modèle, Joseph, l’haïtien, qui va devenir l’un des personnages essentiels du tableau. Au sommet de la pyramide, il voit apparaître la délivrance,  l’espérance. Peut-être est-il le symbole de la libération des esclaves ?

 

Géricault  : Joseph L'haïtien

 

Géricault déménage pour un atelier plus grand, la toile devant mesurer sept mètres de long et quatre mètres de hauteur. Il ramène chez lui des morceaux de cadavres, pieds, torses, bras et la tête d’un voleur guillotiné trouvés à l'hospice de Bicêtre. Tout cela pourrit dans son atelier, l’odeur est pestilentielle. Géricault vit de la mort, avec la mort, halluciné. Les voisins se plaignent ! Et cela donne lieu à une scène d’humour noir, où Géricault et son aide, le peintre Jamar, transportent le charnier sur le toit pour échapper à l’odeur mais doivent ensuite disputer les morceaux aux rats et aux chats attirer par le festin ! Cela nous permet de comprendre qui était le peintre et l’énormité de cet accouchement dans la souffrance !  

 

Théodore Géricault : Tête de guillotiné

Le radeau de la Méduse est tout sauf « le résultat d’une reconstitution politique et historique » affirme Patrick Grainville. Il échappe au réalisme ou, du moins, le réalisme des témoignages de Corréard et Savigny est "très contrôlé et parfois édulcoré".  Le tableau est "une configuration intérieure". C’est lui-même que Géricault y a mis et  il « se sent avaler par la mer et le ciel qu’il a peints. La haute vague presque noire du fond est plus vaste que sa poitrine. Il la sent, il l’entend. Le radeau grince. Tous ses bois ont du jeu et bougent. La chair des gisants transparaît et l’entoure d’une couronne d’agonie ».

 
Cela ne va pas d’ailleurs sans une certaine théâtralisation. Ainsi, au premier plan, l’aspirant Coudein qui protégeait Léon, le mousse âgé de 13 ans, veille sur son corps mort." A la fin ce sera la figure théâtrale du vieillard (façon David) cheveux blancs de prophète, coiffe et cape rouge symboliques, hors de tout réalisme… en référence aux grecs et à Michel-Ange" qu’il avait tant admiré à la chapelle Sixtine. Patrick   Grainville y voit un pieta masculine, image de la douleur paternelle.
« Or, vous avez magnifiquement orchestré cet enfer dit un des personnages au peintre. Vous avez donné à ce qui devait être un chaos une harmonie de peinture. »

Le tableau n’est pas politique mais c’est ainsi qu’il va être jugé. La noblesse de la Restauration y voit une critique du capitaine responsable du naufrage et des officiers royalistes. Delacroix y retrouve l’incarnation du romantisme et la révélation du mal du siècle qui caractérise la jeunesse romantique. Hugo est frappé par l’élan lyrique des naufragés qui s’arrachent à la mort pour célébrer l’arrivée de l’Argus, une image de la Liberté. Et ce n’est certainement pas un hasard si, au Louvre, Le radeau de la Méduse est présenté côte à côte avec La liberté guidant le peuple de Delacroix.

Le livre de Patrick Grainville écrit dans un style assez flamboyant propose donc une somme de connaissances sur la peinture du début du XIX siècle et même du XVIII puisque l'on y fréquente aussi Watteau, Fragonard et Creuse. J'ai aussi apprécié d'en savoir plus sur la vie du peintre et sur le tableau, l'un des plus célèbres de toute la peinture française.