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vendredi 27 février 2026

George Eliot : Le moulin sur la Floss (2)


J’ai déjà publié un billet sur le beau roman de George Eliot paru en 1860 Le Moulin sur la Floss  dans lequel je présentais le thème de l’enfance avec Maggie et son frère Tom, les enfants de Monsieur Tulliver, le patron du Moulin de Dolcorte. ICI
Le roman est une oeuvre réaliste qui nous décrit avec force détails la vie provinciale dans les années 1830 tout en ne sacrifiant rien à la poésie, celle de la nature associée à l’eau et à la vie champêtre comme on le voit dans l’enfance des deux enfants, celle aussi liée à la vie humble, simple mais courageuse de l’attachante Maggie. Comme Middlemarch, c’est un roman très riche, foisonnant d’idées, dont on ne peut rendre compte entièrement. 

Un monde en mutation

L'invention du premier train
  

Le moulin sur la Floss présente un monde en mutation économique s’accompagnant de profonds changements sociaux. La révolution industrielle qui a commencé dès la fin du XVIII siècle avec la mécanisation des filatures et l’invention de la machine à vapeur modifie les transports, bateaux et trains, développe le commerce, ouvre l’accession à une classe sociale, qui s’enrichit et prend le pouvoir, la bourgeoisie, commerçants, industriels notaires, banquiers….

Dans le roman, le type du bourgeois qui réussit et qui est en phase avec l’essor économique est l’oncle Deane qui est l’associé de son patron Monsieur Guest, industriel, amateur et banquier, et qui veut vivre avec son temps. C’est lui qui offre un emploi à Tom lorsque son père est ruiné et lui permet de grimper dans l’échelle sociale, de rembourser créanciers de son père. Si Tom ne brille pas dans les études classiques, il possède, au contraire toutes les qualités pour réussir dans les affaires, ambition, audace, sens du commerce, sérieux, persévérance, pragmatisme. Mais dépourvu d’imagination, de culture, il affiche aussi un sentiment de supériorité masculine et une certaine dureté qui lui fait considérer comme des faiblesses, la sensibilité, l’empathie, l’imagination de sa soeur. A côté de cette bourgeoise triomphante, George Eliot décrit une bourgeoisie plus timorée, attachée aux traditions, qui refuse la modernité et s’accroche aux biens qu’elle possède. Appartiennent à cette catégorie la mère de Tom et Maggie, Bessy Tulliver, la cadette des soeurs Dodson toutes très imbues d’elles-mêmes :  Tante Glegg,  (la tante détestée de Tom) Tante Deane et Tante Pullet. L’écrivaine n’est pas tendre avec ces femmes orgueilleuses et dures et elle en souligne les ridicules, elle décrit aussi  leur égoïsme, l’avarice, l’orgueil, la frivolité. Tout ouverture d’esprit, tout désir de changement, toute nouveauté, sont très mal vus et rejetés avec force.

"Les Dodson étaient une race très fière, et leur fierté consistait à décevoir tout ceux qui auraient cherché à leur reprocher d'avoir manqué aux devoirs et aux convenances traditionnels."

George Eliot montre combien la  solidarité entre membres de la famille est un vain mot. Lorsque monsieur Tulliver perd son procès et se retrouve en faillite, aucune des soeurs ne vient en aide à leur soeur Bessy obligée de vendre aux enchères tous ces trésors, son argenterie, ses nappes en dentelle, ses meubles, malgré le chagrin de celle-ci qui se retrouve dans le dénuement. La malveillance envers ceux qui ne réussissent est égale à l'insensibilité aux malheurs d’autrui.

Quand un membre de la famille était en difficulté ou bien malade, tous les autres allaient rendre visite à l’infortuné, habituellement au même moment et ils n’hésitaient pas  à lui faire entendre les vérités les plus désagréables, que dictait un juste sens de la famille : si la maladie ou les difficultés résultaient d’une faute de l’intéressé, ce n’était pas l’usage dans la famille Dodson de s’abstenir de le faire savoir ".

Cette bourgeoise est absolument dépourvu de valeurs spirituelles et n’a qu’un culte celui de l’argent. 

"La religion des Dodson consistait à révérer tout ce qui était  conforme à la coutume et respectable."  

« Le signe distinctif de la famille était plutôt d’être honnête et riche, et non seulement riche mais plus riche encore qu’on ne croyait. Vivre respecté et avoir à son enterrement, les gens qu’il fallait pour tenir les cordons du poêle montrait qu’on avait atteint le but de l’existence mais cet exploit était anéanti si, à la lecture du testament, on baissait dans l’estime de ses semblables… »

Les personnages donnent lieu à des portraits ironiques et parfois acides ou encore amusants et pleins de verve car l’écrivaine ne manque pas d’humour et elle agit en moraliste qui nous fait rire des travers de ses personnages,

"Mr Pulett était un petit homme avec un grand nez, de petits yeux qui clignotaient, des lèvres minces, portant un costume noir qui paraissait neuf et une cravate blanche qui semblait avoir été noué en vertu d’une principe supérieur à celui du simple confort personnel. Il entretenait avec sa grande et belle femme, aux manches bouffantes, à la cape opulente et au grand chapeau emplumé et enrubanné, les mêmes rapports qu’une petite barque de pêche avec un brick toutes voiles dehors."

De même, elle n’épargne pas les hautes classes sociales, oisives, et le clergé qui les fréquente et prend alors un ton inspiré et indigné  :

 «  Mais il faut dire que la bonne société a son vin de Bordeaux, ses tapis de velours, ses invitations à dîner acceptées six semaines à l’avance, ses opéras et ses bals féériques; elle dissipe son ennui par des promenades sur des pur-sang, flâne au club, doit se tenir à l’écart des crinolines tourbillonnantes, s’en remet pour la science à Faraday, et pour la religion à ces éminents membres du clergé que l’on rencontre dans les meilleures maisons. Mais la bonne société, portée sur les ailes vaporeuses de l’ironie légère, est un produit qui revient cher; elle n’exige rien moins qu’une vaste vie de labeur de tout la nation, entassée dans des usines assourdissantes et malodorantes, à l’étroit dans les mines, transpirant devant les fournaises, meulant, martelant, tissant, dans une atmosphère plus ou moins chargée d’acide carbonique - ou bien encore répartie sur des pâturages à moutons, dispersée dans des maisons ou des cabanes solitaires, sur des terres à blé argileuses ou crayeuses, où les jours de pluie semblent mornes. 


Le féminisme

Maggie et Philip


Le Moulin sur la Floss est aussi une dénonciation de la condition féminine et  du mépris que les hommes manifestent envers les femmes. 
Maggie n’est pas aimée de sa mère et est durement critiquée par ses tantes. Elle n’est pas la petite fille idéale, est considérée comme laide parce qu’elle a la peau brune et les cheveux noirs et sa mère l’oppose à Lucy, la jolie blonde aux yeux bleus et à l’éducation parfaite, sage, obéissante, docile, toujours bien coiffée et dans une tenue vestimentaire soignée. Alors que Maggie est toujours échevelée, bat la campagne au sens propre comme au sens figuré, abime ses vêtements, a un caractère original et indiscipliné.
 Maggie est très intelligente mais elle n’a pas droit à l’instruction. Son père veut bien dépenser de l’argent pour donner une instruction supérieure à son fils pour qu’il obtienne « un de ces  métiers habiles qui rapportent beaucoup sans rien coûter d’autre qu’une chaîne de montre et un grand tabouret » mais il ne fera pas de même pour sa fille car, affirme-t-il, l’intelligence nuit aux femmes et d’ailleurs « sa fille apprend plus de mal que de bien avec les livres. ».

L’intelligence de sa fille « c’est la chose la plus étonnante : quand je pense que j’ai choisi la mère parce qu’elle n’était pas trop futée… Je l’ai préférée à ses soeurs justement parce qu’elle était un peu faible d’esprit; parce que j’avais pas besoin qu’on me dise ce qu’y faut faire chez moi. »   Il faut dire que « un garçon pas malin et une fille futée », pour le pauvre meunier, c’est « un monde sens dessus dessous ».  

Et il est vrai que Bessy Dodson, la mère de Maggie est affligeante de sottise ! La petite fille, elle, souffre de ne pouvoir s’instruire et quand elle va voir son frère qui poursuit ses études chez un ecclésiastique, elle essaie d’apprendre le latin et le calcul toute seule. Heureusement, sa rencontre avec Philip, le fils infirme de Wakem le notaire ennemi de son père, lui permettra lorsqu’elle sera plus âgée des discussions enrichissantes et lui apportera  des livres qu’elle aime. 
 Le fait de ne pas avoir accès à l’instruction maintient les filles dans la dépendance et sous l’autorité des hommes. Lorsque son père sera ruiné, Tom pourra, grâce à son travail, rembourser les dettes et rétablir l’honneur de la famille alors que Maggie ne trouvera que quelques travaux d’aiguille mal payés et restera seule avec une mère dépressive, dans le moulin vide, triste et sans confort. Parce qu’elle est une femme, elle ne peut que subir la situation, elle n’a aucun moyen de prendre sa vie en main comme le fait Tom. De plus, elle dépend de son frère qui entend être obéi et lui interdit de rencontrer Philip.

Enfin, lorsque Maggie devient une belle et séduisante jeune fille, le fiancé de sa cousine Lucy, Stephen Guest, affirme, lui aussi, qu’elle est trop intelligente et a trop d’esprit pour une femme. La blonde Lucy est charmante, assez intelligente pour ne pas l’ennuyer, mais est calme, douce et  soumise. L’épouse parfaite ! Pourtant, il tombe amoureux de Maggie et réciproquement. Lors du voyage en barque ou Stephen l’entraîne pour l’enlever et l’épouser, Maggie est soumise à une grande tentation. Mais elle refuse de trahir à la fois Lucy, sa cousine bien-aimée, Philip qui l’aime et son frère Tom.  Elle renonce à Stephen. On pourrait penser qu’en renonçant à l’amour, elle manque de force de caractère  et se soumet au diktat de la société, un peu comme la Petite Fadette qui doit accepter les règles imposées aux femmes pour être acceptée. (voir ici). Mais il n’en est rien. C’est pour être fidèle à elle-même, pour obéir à ses valeurs, l’honnêteté, la  fidélité, la bonté, l’empathie, - elle qui est toujours du côté de celui qui souffre- que Maggie retourne dans son village. 

« Je ne veux d'aucun avenir qui rompe les liens du passé. ” 

N’ayant rien à se reprocher, elle conserve sa fierté et refuse de quitter de Saint Ogg où elle subit l’opprobre générale, le mépris des femmes bien-pensantes, l’irrespect des hommes. 
« Je refuse de partir parce que les gens disent des faussetés sur mon compte. Il faut qu’ils apprennent à les rétracter. » 
 Le révérend Kenn qui cherche à lui rendre service déplore le manque de bonté et de charité de ses ouailles. Il faut une grande force de caractère pour subir tous ces affronts et on remarquera que Stephen lui, en tant qu’homme,  n’est pas jugée aussi sévèrement et ceci d'autant plus qu'il est fils de notable. C'est ainsi que Tom la reçoit quand elle cherche à se réfugier chez lui : 

« Tu ne seras pas chez toi dans ma maison, répondit-il en tremblant de rage. Tu nous as déshonorés. »,  "Et lui (Stephen), qui mériterait un bon coup de fusil si ce n’était pas… Mais tu es dix fois pire que lui. Ta personnalité et ta conduite me répugnent. Tu as lutté contre tes sentiments, dis-tu. Ah Oui ! Moi, j’ai eu à lutter contre les miens mais je les ai vaincus. Ma vie a été plus pénible que la tienne, mais moi j’ai trouvé à me consoler en faisant mon  devoir. »

Pourtant lorsque la rivière est en crue et que Maggie parvient en barque jusqu'à leur maison pour sauver son frère, celui-ci prend conscience des valeurs spirituelles de sa soeur et perd ses certitudes quant à la supériorité masculine :

Cela s'imposa à lui avec une telle force, ce fut pour son esprit une révélation si nouvelle des réalités profondes de la vie qui échappaient à sa vision, qu'il croyait si claire et si perçante, qu'il fut incapable de poser une question. 

 


dimanche 22 février 2026

George Sand : La Petite Fadette

 

 

La Petite Fadette est une lecture de mon enfance et je peux bien dire que je l'ai lu plusieurs fois alors et adoré ! Je l’ai relu depuis et j’y trouve chaque fois quelque chose de nouveau, un intérêt supplémentaire que je n’avais pas remarqué auparavant.


Le récit


Deux jumeaux, Landry et Sylvinet, des bessons- comme on dit dans le Berry- vivent dans une famille de fermiers aisés, les Barbeau. Ils sont très attachés l'un à l'autre, trop peut-être; surtout de la part de Sylvinet, plus fragile et plus doux que son frère. A leur naissance la sage-femme avait prévenu :  Enfin empêchez-les par tous les moyens que vous pourrez imaginer de se confondre l'un à l'autre et de s'accoutumer à ne pas se passer l'un de l'autre.  Ce qui n'a pas été fait. Aussi quand Landry doit aller travailler à la ferme des voisins, Sylvinet ne supporte pas la séparation et s'enfuit. Landry le recherche et le retrouve grâce à la Petite Fadette, une jeune paysanne, Françoise Fadet. En récompense et malgré sa mauvaise réputation, la Fadette obtient de Landry qu'il la fasse danser au bal du village. 

Orpheline pauvre, élevée par sa grand-mère, guérisseuse qui a le secret des plantes, la petite Fadette, Fanchon ou Françoise Fadet, a une tenue misérable, des manières de sauvageonne qui font qu'elle est considérée comme une sorcière. D’où ce surnom de Fadette qu’elle doit à la fois à son nom de famille et qui fait référence à l’occitan fadet, sorte de lutin malicieux ou petite fée qui peuple les campagnes berrichonnes, mot que l’on retrouve dans le farfadet, le feu follet, ou le fada provençal, le simple d’esprit, le fou, le ravi de la crèche…

 Landry n'est pas très heureux de faire danser ce laideron au lieu de la belle Madelon qu'il courtise. Mais il tient sa promesse. Peu à peu il va découvrir la Petite Fadette que l'amour transforme en charmante jeune fille paisible et sage mais avisée. Landry finira par l'épouser après avoir surmonté bien des obstacles. Sylvinet, lui aussi amoureux de la jeune femme, s'engage par désespoir dans l'armée napoléonienne où il obtient le grade de capitaine, réussite sociale pour une famille de paysan, mais il ne guérira jamais de son amour.


Les derniers bardes

Le feu follet

Quand George Sand écrit La petite Fadette, c’est en mai 1848, elle vient de quitter Paris où se déchaîne la violence de la révolution pour se réfugier à Nohant. Elle a besoin de calme !  Elle a aussi besoin d’argent ! Et pour cela, elle ne peut compter que sur sa plume ! C’est avec beaucoup de désinvolture qu’elle parle de La Petite Fadette dans sa correspondance : « je reviens aux bergeries ». Pourtant elle va mettre dans ce roman beaucoup d’elle-même et d’abord son amour pour sa région, le Berry, qu’elle connaît si bien. Une des grandes préoccupations de sa vie a été de rendre compte de la vie de la campagne berrichonne. Avec son fils, Maurice, elle a collecté toutes les légendes berrichonnes, les croyances dans des êtres magiques qui échappent au rationnel, des créatures parfois maléfiques. 

« car ces choses se perdent à mesure que le paysan s’éclaire, et il est bon de sauver de l’oubli qui marche vite, quelques versions de ce grand poème du merveilleux, dont l’humanité s’est nourrie si longtemps, et dont les gens de campagne sont aujourd’hui, à leur insu, les derniers bardes. »

 
Ainsi le feu follet que rencontre Landry quand il veut traverser la rivière lui apparaît comme un esprit dangereux, doué de malice : 

"… il eut peur et faillit perdre la tête, et il avait ouï dire qu'il n'y a rien de plus abusif et de plus méchant que ce feu-là; qu'il se faisait un jeu d'égarer ceux qui le regardent et les conduire au plus creux des eaux, tout en riant à sa manière et en se moquant de leur angoisse.
Il ferma les yeux pour ne point le voir, et se retournant vivement, à tout risque, il sortit du trou, et se retrouva au rivage. Il se jeta alors sur l'herbe, et regarda le follet qui poursuivait sa danse et son rire. C’était vraiment une vilaine chose à voir.  " 



La Fadette  : Un personnage conventionnel ?



Pour ce roman, j’ai accumulé plusieurs strates de lectures au cours des années qui ne se contredisent pas mais s’enrichissent les unes et les autres  :

 Quand j'étais enfant, j'étais de tout coeur avec la petite Fadette rejetée par tout le village, le "Grelet" ( le grillon) quel que soit le sobriquet qu’on lui donne, tellement rabrouée qu'elle répondait aux insultes par la méchanceté et la raillerie. Et, bien sûr, j'adorais l'histoire d'amour ! 

Plus tard, adulte, j’ai pris conscience que ce n'est pas en jouant sur les ressorts de la compassion ou du misérabilisme que George Sand nous la fait aimer. La petite Fadette a une force de caractère qui lui fait tenir tête à ceux qui l'offensent, une fierté qui empêche qu'on la prenne en pitié et sous sa rude apparence une bonté véritable… Mais je regrettais qu'elle devienne conventionnelle en rejoignant la "bonne" société.  

Enfin, dans ma dernière et actuelle lecture, je m’aperçois que, certes, George Sand, fait rentrer la Fadette dans les rangs et la fait se soumettre au conformisme du siècle mais ce n’est bien souvent qu’une apparence. C’est le seul moyen de se faire admettre dans une société qui n’est pas tendre envers les pauvres, les infirmes, et qui rejettent tous ceux qui ne sont pas dans un moule. 

« Et bien au lieu d’être remerciée honnêtement par tous les enfants de mon âge dont je guérissais les blessures et les maladies, et à qui j’enseignais mes remèdes sans demander jamais de récompense, j’ai été traitée de sorcière, et ceux qui venaient doucement me prier quand ils avaient besoin de moi, me disaient plus tard des sottises à la première occasion »

 L’enfance de la Fadette et de son petit frère appelé le Sauteriot ( la sauterelle) parce qu’il a est «ébiganché et mal jambé » est d’une grande tristesse. Ce sont des enfants malheureux. La Grand-mère - elle-même considérée comme une sorcière -  les bat, ne leur donne pas assez à manger et les laisse errer en haillons. Les riches fermiers comme les parents de Landry ou ceux de Madelon, les méprisent. Personne ne leur vient en aide. C’est une époque où la maltraitance des enfants ne concernent pas ces gens qui s’affirment, pourtant, religieux et assistent à la messe en bons chrétiens. Le roman  traite de la souffrance des enfants.

Ce roman « champêtre » contient à la fois une critique sociale et féministe qui s’affirme au cours du récit à plusieurs reprises. La Fadette reproche à Landry d’être un riche, orgueilleux et égoïste, dur envers les pauvres. 
« Pourquoi aurais-je bon coeur pour deux bessons qui sont fiers comme deux coqs et ne m’ont jamais montré la plus petite amitié »?

Sous l’apparente soumission aux règles de la « bonne » société, Fadette n’est pas dupe et porte sur le monde qui l’entoure un regard sans concession . 
« Parce que je ne vous estime point, ni vous, dit-elle à Landry, ni votre besson, ni vos père et mère qui sont fiers et parce qu’ils sont riches croient qu’on ne fait que leur devoir en leur rendant service. »

« Tu ne trouves point l’endroit agréable, reprit-elle, parce que vous autres riches vous êtes difficiles »

D’ailleurs, ce n’est pas sans malice, que Fadette à la fin du roman va trouver le père de Landry pour lui apprendre qu’elle hérite de la fortune de sa grand-mère, avaricieuse, qui a économisé sou après sou sur ses talents de guérisseuse. Elle sait très bien que pour le père Barbeau l’argent est un argument décisif pour son mariage avec Landry.

Mais le roman est aussi discrètement féministe. Ainsi Fadette refuse de blâmer sa mère, partie comme vivandière aux armées. L’enfant la défend, refuse qu’on la traite avec mépris. 
« Je ne te dirai point de mal de ma mère qu’un chacun blâme et insulte, quoiqu’elle ne soit pas là pour se défendre, et sans que je puisse le faire, moi qui ne sais pas bien ce qu’elle a fait de mal, ni pourquoi elle a été poussée à le faire. »

A aucun moment, l’auteure  ou son personnage ne blâme la conduite de cette femme qui a pourtant fait mourir de chagrin son mari ( dit-on!) et abandonné ses enfants. 
« Ma mère était toujours ma mère, et qu’elle soit ce qu’on voudra, que je la retrouve ou que je n’en entende jamais parler, je l’aimerai toujours de toute la force de mon coeur. Aussi, quand on m’appelle enfant de coureuse et de vivandière, je suis en colère, non à cause de moi… mais à cause de cette pauvre chère femme que mon devoir est de défendre. »» 

 On sait trop combien George Sand a eu à lutter pour devenir indépendante de son mari et combien elle critique le mariage qui, si la femme ne périt pas sous les coups, peut la faire succomber à l’ennui ! Féminisme aussi quand Landry déclare à la jeune fille : 
«  C’est bon d’être forte et leste; c’est bon aussi de n’avoir peur de rien, et c’est un avantage pour un homme. Mais pour une femme, trop c’est trop et tu as l’air de vouloir te faire remarquer. » 

On peut comprendre toute l’ironie de cette remarque quand on sait combien l’enfance libre de la jeune Aurore Dupin ressemble à celle de la Fadette si proche de la nature : 
"Les fleurs, les herbes, les pierres et les mouches, tous les secrets de nature, il y en aurait bien assez pour m’occuper et pour me divertir, moi qui aime vaguer et à fureter partout »
 

 Ainsi Fadette, même quand elle se « range » ne renie jamais ses idées. Sa fierté et son indépendance restent intactes. Sa "vertu" (on a reproché à Sand les rapports platoniques qu'entretiennent les deux jeunes gens qui ont tout loisir de se voir seuls et sans surveillance, en les jugeant peu vraisemblables) est étroitement liée à un sentiment de respect d'elle-même et de dignité. Elle n'a que trop bien compris ( avec l'exemple de sa mère) l'opprobre qui s'abat sur la femme qui transgresse les lois du mariage et ceci d'autant plus que George Sand prend rend soin de faire de la jeune fille une chrétienne pratiquante et sincère qui respecte la religion. C’est donc en égale qu’elle entre dans la famille de Landry.


L’enfance

Aurore enfant

Comme dans Le Moulin sur la Floss, La petite Fadette, décrit les jeux des enfants dans un cadre champêtre. Mais George Eliott  évoque les joies de l’enfance (la pêche au bord de la mare) lorsque le bonheur est encore intact et paraît ne devoir jamais se terminer, un passage magnifique de ce roman qui nous renvoie à notre propre enfance. ( voir ICI)
Dans La Petite Fadette les jeux des bessons sont décrits lorsque le bonheur a déjà disparu. Tous apparaissent désenchantés à Sylvinet lorsqu’ils les redécouvre après le départ de Landry. Ils sont les témoins d’un passé récent mais effacé d’où un sentiment de nostalgie d’autant plus fort que Sylvinet découvre que l’enfance n’a qu’un temps alors qu’il n’en est pas encore sorti.  

"Une fois qu’il (Sylvinet) avait été vaguer jusqu’au droit des Tailles de Champeaux, il retrouva sur le riot qui sort des bois en temps de pluie, et qui était maintenant quasiment tout asséché, un de ces petits moulins que font les enfants de chez nous avec des grobilles, et qui sont si finement agencés qu’ils tournent au courant de l’eau…. Il vit que les animaux avaient marché sur son moulin, et l’avaient si bien mis en miettes qu’il n’en trouva que peu. Alors il eut le coeur gros »

 Ainsi, George Sand rappelle les jeux des enfants du Berry à son époque  : "comme de faire des petites brouettes en osier, ou petits moulins, ou saulnées à prendre les petits oiseaux; ou encore des maisons avec des cailloux, et des champs grands comme un mouchoir de poche, que les enfants faisaient mine de labourer, faisant imitation en petit de ce qu’ils voient faire aux laboureurs, semeurs, herseurs, héserbeurs et moissonneurs… "

 mais ces jeux sont liés désormais au chagrin de Sylvinet qui se sent encore un enfant de corps et d’esprit,  alors que son frère Landry, déjà plus mûr, est entré dans l’adolescence, ne s’intéresse plus aux jeux mais à la danse et aux filles. Il n’y a pas comme chez George Eliot l’idée de l’éternité du bonheur de l’enfance mais au contraire l’idée d’une perte irréparable.


Conclusion


Beaucoup de lecteurs n'apprécient pas les romans dits "champêtres" de George Sand mais je me dis qu’ils ne les connaissent peut-être pas tous et je les défie de ne pas apprécier le plus beau d’entre eux, Les maîtres sonneurs que nous présenterons bientôt avec Miriam dans le cadre du challenge Les deux George de la littérature, George Sand et George Eliot !  Difficile, d’ailleurs, de dire que l’on connaît tout de George Sand qui a écrit plus de quatre-vingts oeuvres et dans tous les genres.

Personnellement, j'ai toujours été sensible à la description - désuète forcément (mais j'adore)- qui émane de ses oeuvres « champêtres » car elle ressuscite le passé et avec lui tout un peuple d’anciennes figures qui ont depuis longtemps disparu. Le tableau des paysans que Sand comprend si bien dans le Berry du XIX ème siècle avec son patois et ses mots si expressifs ( voir Miriam ICI qui en fait un recensement pittoresque), est passionnant. On sent que George Sand connaît bien son sujet, que les paysans du Berry lui sont familiers avec leur mentalité, leurs qualités :  le bon sens, l’amour du travail bien fait, l’amour de la terre, le respect de la nature, l’honnêteté… et leurs défauts :  l’importance accordée à l’argent, leur religion parfois de surface qui n’empêche pas leur dureté et les superstitions !  Mais ces superstitions George Sand nous en découvre la poésie !

Sand revient donc à ses « bergeries » mais elle y met une tendresse qui transparaît dans ses personnages et en particulier dans son héroïne éponyme, ce qui fait tout le charme de ce livre ! 




 

jeudi 19 février 2026

Le moulin sur la Floss : L'enfance : George Eliot et Marcel Proust (1)

  

Je présenterai Le moulin sur la Floss et la Petite Fadette le 27 Février en même temps que Miriam pour le challenge Les deux George de la littérature mais j’avais envie de vous présenter plus particulièrement le thème de l’enfance dans Le moulin sur la Floss et le lien qui existe entre George Eliot et Marcel Proust.

 


 Le moulin sur la Floss est considéré comme le chef d’oeuvre de George Eliot en concurrence avec Middlemarch. Pour ma part, j'aime beaucoup les deux mais j'ai une préférence et une tendresse particulière pour Le moulin sur la Floss. Publié en 1860, l’intrigue commence en 1829 et s’étend sur une dizaine d’années. Maggie Tulliver, notre jeune héroïne, a 9 ans et son frère Tom, quatre ans de plus; nous les voyons évoluer dans la société anglaise des années 1830, de l’enfance à l’âge adulte, pendant une dizaine d’années. 

Le Moulin sur la Floss est une lecture attachante et l’un des plus beaux moments du roman est celui de la description de l’enfance. 

Maggie et Tom Tulliver vivent au moulin de Dorcolte dont leur père est le propriétaire. L’eau rythme donc le cours de leur vie et la Floss qui baigne les rives de la petite ville de Saint-Ogg ainsi que son affluent la Ripple président au bonheur comme au malheur des habitants du moulin. L’eau synonyme du temps qui passe. La mère, Madame Tulliver, tremble quand elle ne voit pas ses enfants, craignant qu’ils ne soient tombés dans l’eau profonde et noyés, et leur père raconte souvent l’histoire d’une crue qui dans le passé a fait des ravages, détruisant le moulin reconstruit depuis. 

 

Un univers poétique 

Moulin à eau : Eugène Chigot

Aux yeux de Maggie, petite fille sensible y a-t-il plus beau que le spectacle qui se déroule quotidiennement sous ses yeux et qui forme son univers poétique ? 

« Maintenant, je tourne les yeux vers le moulin et je regarde la roue qui projette sans relâche ses gerbes de joyaux liquides. Cette petite fille la regarde également : elle est là, exactement au même endroit, au bord de l’eau depuis que je me suis arrêté sur le pont. Et ce curieux chien blanc à l’oreille marron, un bâtard, semble, en sautant et en aboyant, adresser des reproches inutiles à la roue; peut-être est-il jaloux parce que la fillette au bonnet de castor est tellement fascinée par son mouvement. Il serait temps que la fillette rentre, me semble-t-il, il y a un beau feu vif pour l’attirer : la lueur rouge se détache sous le ciel de plus plus gris. Il est temps aussi pour moi de quitter la pierre froide de ce pont sur laquelle mes bras reposent. »  

Le point de vue de ce texte est celui d'un promeneur solitaire qui observe la scène mais on peut tout aussi bien penser que c’est l’écrivaine, elle-même, qui se revoit en Maggie et revit avec nostalgie sa propre enfance. On sait que George Eliot a mis beaucoup d’elle-même dans son jeune personnage. Et c’est peut-être pour cela que toute sa description de l’enfance sonne si justement, si finement, réenchante une époque qui n’est plus, ressuscite les sentiments de bonheur intense comme ceux de chagrin sans limites.

 Maggie est une fillette au teint brun, une petite sauvageonne aux cheveux noirs, épais, indisciplinés, fière et volontaire. Elle est imaginative et aime la lecture. Quand on la contrarietrop, elle s'enfuit chez les bohémiens don elle prétend devenir la reine, une aventure qui lui donne une bonne leçon. Sa mère déplore qu’elle soit aussi laide et aurait préféré une enfant blonde, au teint pâle, obéissante et docile comme sa cousine Lucy. Heureusement le père de Maggie adore sa fille et cet amour entre le père et la fille est très beau. Cependant les parents déplorent tous deux qu’elle soit trop intelligente ( ce qui est préjudiciable  pour une fille et risque de l'empêcher de trouver un mari). Elle est plus intelligente que son frère Tom qui ne manque pas pourtant de bon sens et possède un esprit pragmatique. C’est pourtant à lui que l’on paie des études coûteuses chez Mr Stelling pour apprendre le latin et le grec ( pour le plus grand malheur du pauvre garçon !) alors que sa soeur doit se contenter de glaner des connaissances dans les rares livres qui arrivent au moulin. 

De plus, Maggie adore, idolâtre Tom mais le grand frère est bien décevant. Il est taquin et moqueur, méprise les filles, préfère jouer avec son copain et chasser les rats. Maggie a bien des raisons d’être malheureuse et de pleurer seule dans son grenier en plantant des clous vengeurs dans sa poupée de bois ! « Elles sont amères ces peines de l’enfance ! Lorsque la peine est entièrement nouvelle et inconnue, lorsque l’espérance n’a pas encore d’ailes pour voler au-delà des jours et des semaines, et que l’espace d’un été semble infini. »

 

C'était une de leurs matinées de bonheur

Tom et Maggie : C'était une de leurs matinées de bonheur

 

 Mais l’affection de Tom pour sa petite soeur est réelle et heureusement il y a aussi les beaux moments, inoubliables. Tom amène sa soeur à la pêche : 

« C’était une de leurs matinées de bonheur. Ils trottaient et restaient assis ensemble, sans penser que la vie changerait jamais beaucoup pour eux : simplement ils grandiraient et n’iraient plus à l’école et ce serait toujours les vacances, toujours ils vivraient ensemble et ils s’aimeraient bien. » 

Toute la nature concourt à ce bonheur, la rivière, les arbres, le grand frêne, les fruits rouges de l’églantier et de l’aubépine, les rouge-gorges appelés « Les enfants du Bon Dieu » : 

« Le moulin avec son bruit sourd; le grand châtaignier sous lequel ils faisaient des cabanes. Leur petite rivière la Ripple et ses rives où ils se sentaient chez eux, où Tom observait toujours les rats d’eau, tandis que Maggie cueillait les plumets mauves des roseaux… » 

 Tous les sens participent à ce bonheur absolu de l’enfance et aussi à cette croyance que rien ne changera jamais. Et tout change, en vérité, mais si le passé peut revivre, remonter à la mémoire adulte comme s’il était encore proche de nous, c’est parce qu’il est lié justement à notre enfance, aux sensations que nous avons éprouvées, à nos habitudes … que l’éternelle renaissance de la nature nous permet de retrouver chaque année. 

« Nous n’aimerions pas autant la terre si nous n’y avions pas passé notre enfance… si ce n’était pas la terre où reviennent, chaque printemps, ces mêmes fleurs qui nous cueillions autrefois avec nos doigts minuscules, quand nous étions assis sur l’herbe à babiller tout seuls. » 

 

 La recherche du temps perdu

 


George Eliot où la recherche du temps perdu, George Eliot et le temps retrouvé grâce à l'enfance et aux souvenirs qui lui sont liés ! On comprend pourquoi Marcel Proust aimait autant Le Moulin sur la Floss. 

Quand George Eliot écrit : 

« Ces fleurs bien connues, ces chants d’oiseaux toujours présents à la mémoire, ce ciel à l’éclat intermittent, ces champs labourés et herbeux, qui ont chacun comme une personnalité que leur donnent les caprices des haies : voilà ce qui fait la langue naturelle de notre imagination, ce langage qui est chargé de toutes les associations subtiles et inextricables, que les heures fugaces de notre enfance ont laissé derrière elles. Le plaisir que nous prenons aujourd’hui à voir l’éclat du soleil sur les riches brins d’herbe pourrait très bien n’être que la perception vague de notre esprit las, sans l’éclat du soleil et l’herbe de ces années anciennes qui continuent de vivre en nous et transforment notre perception en tendresse. » 

Marcel Proust lui répond : 

 "Le côté de Méséglise avec ses lilas, ses aubépines, ses bleuets, ses coquelicots, ses pommiers, le côté de Guermantes avec sa rivière à têtards, ses nymphéas et ses boutons d'or, ont constitué à tout jamais pour moi la figure des pays où j'aimerais vivre, où j'exige avant tout qu'on puisse aller à la pêche, se promener en canot, voir des ruines de fortifications gothiques et trouver au milieu des blés, ainsi qu'était Saint-André-des-Champs, une église monumentale, rustique et dorée comme une meule ; et les bleuets, les aubépines, les pommiers qu'il m'arrive quand je voyage de rencontrer encore dans les champs, parce qu'ils sont situés à la même profondeur, au niveau de mon passé, sont immédiatement en communication avec mon coeur." 

 

 




dimanche 15 février 2026

Johana Gustawsson : Les morsures du silence

 

 

Les morsures du silence est un polar suédois écrit par une Marseillaise, Johana Gustawsson (voilà qui me rapproche géographiquement mais pour un temps seulement), elle s’est ensuite fixée à Paris, puis à Londres. Mariée à un suédois, elle est désormais franco-suédoise et vit sur l’île de Lidingö, à l’est du centre de Stockholm. C’est là qu’elle situe l’action.

Le roman commence par un prologue d’une telle force qu’il constitue une introduction saisissante au récit qui va suivre.

Il a vingt trois ans a eu lieu le viol et le meurtre d’une jeune fille pendant la sainte Lucie, fête traditionnelle en Suède. Le 13 Décembre, en effet, les jeunes filles vêtues d’une aube blanche, ceintes d’une ceinture rouge, ont coutume de défiler dans une procession jusqu’à l’église. Elles sont conduites par celle qui est élue « Lucia » et dont la tête porte une couronne de bougies. Le coupable du meurtre a été arrêté mais il a toujours clamé son innocence. Or, vingt trois ans après deux jeunes gens puis un homme plus âgé sont assassinés et leur corps est découvert, revêtu d’une aube blanche et d’une ceinture rouge.

Voilà qui interroge forcément le commissaire Alexandrer Storm. Mais quels liens peut-il y avoir entre ces trois victimes et comment rattacher ces meurtres à celui de la jeune fille si longtemps après ?
Alexander Storm va recevoir l’aide d’une policière française, Maïa Rehn, venue s’installer en Suède récemment.L’enquête est donc menée à deux voix qui se répondent et complètent peu à peu le puzzle.

Une intrigue policière qui, à priori peut paraître classique, mais dont le traitement ne l’est pas ! D’abord parce que l’on s’intéresse aux personnages, à leur psychologie, à leur souffrance, un histoire dans l’histoire.  Pourquoi Maïa est-elle venue se réfugier sur l’île ? Que ressent-elle ? Que fuit-elle ? On sent parfois que son comportement n’est pas  tout à fait logique. Et le commissaire Storm a aussi une vie familiale compliquée. Le fait que Maïa soit française nous permet aussi de voir les Suédois d’une autre manière, en recevant des réponses sur leurs habitudes vues par une étrangère, ce qui n’est pas le cas quand l’auteur est suédois de souche !

De plus, l’intérêt du roman n’est pas seulement dans l’intrigue policière mais dans ce que veut dire l’écrivaine sur le viol, sur la sidération des victimes du viol, sur la nécessité du consentement, le véritable thème de ce roman, semble-t-il. Bien sûr, c’est un sujet qui est souvent traité en ce moment (et pour cause ! et tant mieux !) mais c’est fait en l’intégrant d’une manière tout à fait naturelle à l’action et si étroitement que cela ne paraît pas plaqué mais participe à la force du récit.

Donc un bon roman à retenir pour les adeptes du polar suédois. J'avais bien aimé l’atmosphère mystérieuse de son précédent roman L’île de Yule qui se passe aussi sur une petite île de Stockholm.   

 

 Chez Cléanthe




 
Chez Fanja

lundi 9 février 2026

Celeste Ng : Tout ce qu’on ne s’est jamais dit



Tout ce qu’on ne s’est jamais dit de l’écrivaine américaine d’origine chinoise Celeste Ng est un premier roman très réussi ! 

Tout commence comme un roman policier : Lydia Lee, seize ans, se noie dans le lac situé près de sa maison ! S’agit-il d’un meurtre ou d’un suicide ? Le lecteur ne suivra l’enquête que de très loin et n’apprendra la conclusion des investigations menées par la police qu’à la fin car ce n’est pas ce qui intéresse l’auteur.

James Lee est d’origine chinoise mais il est né aux Etats-Unis de parents émigrés très modestes. Il a six ans en 1938 et il a pu faire des études grâce à une bourse. Il est désormais professeur d’université et enseigne l’histoire américaine. Pourtant il n’a jamais pu s’intégrer et a subi pendant toute son enfance et sa vie d’adulte, y compris dans son métier de professeur, le  racisme, les humiliations, le mépris et la solitude.

Marylin est une blanche américaine mais lorsque à la fin des années 1950, elle entre à l’université pour réaliser son rêve, être médecin, elle ne rencontre que scepticisme et incrédulité de la part de ses professeurs comme de sa famille. Puis elle tombe amoureuse de son professeur, James, est enceinte et se marie. Elle  est obligée d’abandonner ses études. Sa mère, très  conservatrice et  pour qui une femme doit s’occuper de son foyer et de son mari a pour livre de chevet un livre de cuisine ( années 50 ) très... instructif !  

« Si vous tenez à faire plaisir à un homme – préparez-lui une tarte. Mais assurez-vous que la tarte est parfaite. Plaignez l'homme qui n'a jamais trouvé en rentrant chez lui une tarte à la citrouille ou à la crème anglaise»

ou encore 
«  quelque chose vous procure-t-il plus de satisfaction qu’un alignement de bocaux et de verres étincelants sur votre étagère ? »


Elle rompt toute relation avec sa fille à cause de ce mariage mixte qu’elle juge contre nature. 

« Quelques jours auparavant, à quelques centaines de kilomètres de là, un autre couple s'était également marié - un homme blanc et une femme noire qui partageaient un nom des plus appropriés ; Loving. Quatre mois plus tard, ils seraient arrêtés en Virginie, la loi leur rappelant que le Seigneur tout puissant n'avait jamais eu l'intention que les Blancs, les Noirs, les Jaunes et les Rouges se mélangent, qu'il ne devait pas y avoir de "citoyens bâtards, aucun effacement de la fierté raciale". Quatre ans s'écouleraient avant qu'ils ne protestent, et quatre de plus avant que le tribunal ne leur donne raison, mais de nombreuses années passeraient avant que les gens autour d'eux ne fassent de même. »

Marylin souffre d’avoir dû abandonner sa carrière et ne supporte pas la vie de femme mariée. Elle abandonne ses enfants et son mari pour reprendre ses études mais, enceinte d’Hannah, revient au bout de deux mois, causant à ses deux aînés un traumatisme qui ne s’effacera pas mais dont personne ne parle.

Le véritable sujet du roman, c’est donc la famille Lee, et ses blessures intimes, si profondes que rien ne semble pouvoir les combler et qui interagissent sur chaque membre de la famille. La violence sociale, le racisme, le machisme voire la misogynie de la société donnent lieu à à une autre forme de violence, intrafamiliale, psychologique celle-là, et qui est d’autant plus pernicieuse qu’elle s’ignore.

Les enfants, Nath, brillant étudiant qui va bientôt intégrer Harvard, Lydia, la préférée, la jolie métisse aux yeux bleus, sur laquelle sa mère reporte tous ses rêves d’être médecin, et Hannah, la petite soeur dont personne ne s’occupe, vont subir le contrecoup des déceptions de leurs parents. Les jeunes gens, déjà ostracisés dans une société raciste qui ne supporte pas le métissage, subissent, dans leur famille pourtant aimante, une pression  psychologique souvent insupportable.  Inquiétude du père quant aux humiliations que subissent ses enfants et maladresse quand il cherche à savoir s’ils ont des amis ou quand il leur recommande, de façon compulsive, de sourire, de faire profil bas, d’entrer dans le moule, d’être populaire. Intransigeance de la mère qui pousse sa fille dans les matières scientifiques, ne lui laissant pas le temps de rêver ou de se distraire. Des parents obsessionnels et névrotiques, marqués par le rejet qu’ils ont subi, et qui ne sont pourtant pas complètement antipathiques tant l’on sent leur besoin de faire du mieux qu’ils le peuvent pour leurs enfants, encore que leur préférence pour Lydia  s’exerce aux dépens des deux autres.
 
L’écrivaine rend avec force cette tension qui existe entre les différents membres de la famille tout en variant les points de vue, celui de la petite dernière, Hannah, l’observatrice souvent cachée sous la table, étant d’une grand lucidité. Toutes les choses que l’on ne se dit pas… Une lente et difficile reconstruction de la famille après le drame.

Un bon roman très bien conduit et dans lequel on entre peu à peu sans pouvoir s’en échapper  !
 

dimanche 1 février 2026

Bella Ellis : Une enquête des soeurs Brontë : La mariée disparue

  

Avignon, Médiathèque Ceccano 2026 :  je  sors bredouille quant aux titres que je suis venue chercher après mes lectures dans vos blogs, quand je tombe au hasard d’une étagère sur :  Une enquête des soeurs Brontë  de Bella  Ellis :  La mariée disparue Tome 1.
Là je me sens piégée ! Bon, je décide, et c’est un à priori, que l’enquête sera  sans grand intérêt…  mais comment résister, à Charlotte, Emily et Anne ? Impossible !
Et bien finalement c’est plutôt une bonne pioche et j’ai éprouvé du plaisir à lire ce livre !

Yorkshire,presbytère d’Haworth, 1845 : Les trois soeurs Brontë apprennent qu’une mystérieuse disparition a eu lieu dans le manoir de sir Robert Chester proche du presbytère de leur père. Sa femme Elizabeth a disparu et du sang est retrouvé dans sa chambre. Enlèvement ? Meurtre ? On a vite fait de soupçonner les gitans mais la piste ne donne rien. La jeune femme laisse deux enfants qu'elle adore et on ne peut la soupçonner de les avoir abandonnés. Voilà qui intrigue les soeurs Brontë et ceci d’autant plus que la première épouse du châtelain s’est suicidée quelques années auparavant en se jetant du toit du Château.
Il n’est pas facile, à cette époque, pour des femmes, ces créatures inférieures et faibles d’esprit, de mener une vie indépendante, de courir la lande, de voyager d’une ville à l’autre sans chaperon, d’interroger des hommes d’égale à égal !  Mais les Brontë ont du caractère et l’enquête s’organise.

Au début l’histoire policière est très classique et chaque chapitre qui porte le prénom d’une des soeurs, nous apporte son lot de découvertes. Puis, l’on se sent pris peu à peu par l’ambiance étrange et mystérieuse et il faut reconnaître qu'avec Emily le récit se corse, sa course au clair de lune sur la lande, la découverte macabre dans le manoir du veuf, un autre Heathcliff (?), la présence du surnaturel  (?) ou  bien l’imagination délirante de la jeune fille, tout nous plonge dans le roman gothique de la fin du XVIII siècle, si prisé des romantiques ! De même le dénouement du roman avec Charlotte n’est pas sans rappeler la fin de Jane Eyre
Donc, l’histoire policière m’a intéressée et puis plus que tout, la vie des soeurs et de leur frère Branwell, leur caractère respectif, leurs sentiments, leur intelligence, leur imagination, leurs chamailleries. Bella Ellis sait faire vivre ces jeunes femmes de l’époque victorienne. Elle les prend à un moment où ils sont tous, avec leur frère, réunis dans la maison de leur père. Charlotte est revenue de Belgique, extrêmement  tourmentée par son amour impossible pour un homme marié, le professeur Heger, que ces deux soeurs jugent comme un être falot et imbu de lui-même. Branwell s’est fait renvoyer de l’entreprise où il travaillait pour avoir eu une liaison avec la femme de son patron, et de ce fait, Anne qui travaillait comme gouvernante dans la même maison a été chassée, ce qu’elle  digère mal !  On la comprend ! Branwell est alcoolique et opiomane et ses soeurs cherchent à la sortir de cette mauvaise passe.  Tous les Brontë écrivent mais ils ont abandonné ou presque leur monde imaginaire fabuleux La confédération de Glass Town, le pays d’Angria et plus tard le pays de Gondal. Le climat de la maison est souvent mélancolique. C’est dire que Charlotte, Emily et Anne abordent l’enquête fictive avec conviction !

 Cases : campagne anglaise, manoir, détective amateur, féminicide,V.I.P

 


 


mercredi 28 janvier 2026

Anne Fine : Le Noël du Chat assassin, Le chat assassin, le retour

 

Le Noël du Chat assassin, ce livre offert à la Noël avec Le chat assassin, le retour, a obtenu un vif succès tant auprès de mon petit-fils que de sa grand-mère ! 

« Allez-y, posez-moi la question : Mon cher Tuffy, pourquoi as-tu passé un affreux Noël? Et je vous dirai tout. 
Que cette fête n'est pas pour les chats. Imaginez un arbre sur lequel il est interdit de grimper, ces décorations, si tentantes, que l'on n'a pas le droit de toucher.
Et ces magnifiques guirlandes, brillantes, éclatantes, accrochées bien trop haut.
Et ces petits paquets-cadeaux scintillants que l'on doit tenir bien loin de nos pattes. »


Anne Fine, c’est une écrivaine que mes filles lisaient déjà quand elles étaient ados mais je ne connaissais pas ce numéro de haute-voltige, prénommé Tuffy, chat et assassin par nature ! Comme sa petite maîtresse Ellie, je prends la défense de cette adorable petite bête ! Je reconnais pourtant qu’il faut avoir les nerfs solides pour lui résister et ce n’est pas le cas de Monsieur Total-Grognon ( le père) et de Madame J'ai-encore-les-yeux-rouges-plein-de-larmes-et-je-me-cramponne-à-ma-robe-en-lambeaux... lacérée par Tuffy  ! (la mère). 

Est-ce la faute, après tout, de ce pauvre animal, s’il est incompris du reste de la famille, si personne ne l’aime, si tout le monde ou presque lui en veut. Il arrache les étiquettes des cadeaux disposés au pied de l’arbre ? et le sapin finit par terre?

« Mais vous m'expliquerez pourquoi je suis coupable une fois de plus. Ce n'est pas ma faute si ma queue donne des petits coups d'un côté et de l'autre. Je suis un chat, et c'est ce qui arrive à nos queues quand, nous autres chats, nous sommes fâchés. Ma queue fait partie de moi, c'est le prolongement de mon derrière. Et je ne passe pas mes journées à regarder ce qui se passe dans le prolongement de mon derrière ! Vous non plus, je suppose ? Alors comment remarquer que mes petits coups de queue arrachent les étiquettes des paquets et les poussent sous le tapis? »


Et l’image suivante vous dira aussi pourquoi on lui reproche tant d’avoir tué une mite ! 


Avec Le chat assassin, le retour, tout aussi réussi, nous suivons Tuffy dont les humains sont partis en vacances, le laissant sous la garde d'un pasteur. Encore un qui ne comprendra pas notre petit ange innocent, et qui - Tuffy a le regret de nous l’annoncer - profèrera des paroles peu en accord avec son ministère ! 




C’est le genre d’humour que j’adore. Ces petits livres qui provoquent un vif plaisir de lecture sont facilement accessibles à tous ceux qui commencent à lire comme aux plus aguerris ! Et il y en a pour tous les goûts ! Journal d’un chat assassin; Le chat assassin contre-attaque; Le chat assassin, anniversaire mortel; Le chat assassin, le chat qui en savait trop; Le chat assassin ne lâche rien; le chat assassin tombe amoureux … et j’en passe !