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dimanche 4 octobre 2026

L' Arrivée au Pont-de-Montvert
 : Robert Louis Stevenson et des textes à la manière de ...

Le Pont de Montvert au pied du Mont Lozère, près des sources du Tarn
 

On parle tellement de l'IA  - surtout avec le roman de Thélyson Orélien-  que j'ai eu envie de demander à l'IA de composer des textes à la manière de nos grands auteurs français sur le thème l'arrivée au Pont de Monvert  : Chateaubriand, Victor Hugo, Julien Gracq, Nathalie Sarraute revenus d'Outre-tombe s'y sont risqués avec succès, je trouve  !

Le Pont de Monvert ? Ce lieu m'est familier puisque ma famille maternelle y a ses racines. Je vous donne les renseignements de Wikipédia sur cette commune, le texte le plus neutre possible pour mieux vous faire goûter les textes à la manière de ... Allez ! Dites-moi quel est votre préféré ?

 

Le Pont de Monvert

 

Le Pont-de-Montvert est une ancienne commune française située dans le département de la Lozère  devenue, le , une commune déléguée de la commune nouvelle de Pont-de-Monvert-Sud Mont Lozère. Elle est située au centre du Parc National des Cévennes, au pied du Mont Lozère, dans le sud du département de la Lozère. Le Pont-de-Montvert est traversé par le Tarn, qui prend sa source sur les hauteurs de la commune, non loin du hameau de l'Hôpital. Deux courtes rivières, le Rieumalet et le Martinet, prennent elles aussi leur source dans la commune et rejoignent le Tarn au niveau du village du Pont-de-Montvert.

Le village est composé d'un centre-bourg et de hameaux ou écarts (Felgerolles, L'Hermet, Grizac  ...)

Au sud du village commence le massif du Bougès. La commune est limitrophe du département du Gard.


Mais vous aurez droit aussi à des textes authentiques avec bien sûr celui de Stevenson ! 

 

FRANÇOIS-RENÉ DE CHATEAUBRIAND

 

 Pont de Monvert : Couchers de soleil et  blocs de granit


Voici une version de l'IA dans un style romantique, méditatif et mémorialiste inspiré de Chateaubriand, sans reprendre littéralement sa prose :


 J’arrivai au Pont-de-Montvert vers le soir. Le chemin, longtemps suspendu aux flancs de la montagne, descendait enfin vers cette vallée étroite où le Tarn naît parmi les pierres. Les dernières lueurs du jour s’attardaient sur les sommets ; déjà les ombres remontaient des ravins, et le silence, interrompu seulement par le murmure de l’eau, semblait reprendre possession de la terre.
 

Je m’arrêtai sur le pont. Devant moi, quelques maisons se groupaient au bord du torrent, avec cette simplicité austère des villages que les siècles ont laissés presque tels qu’ils les trouvèrent. Rien ne paraissait avoir changé : les pierres, l’eau, la montagne, et ce ciel immense où le soir allumait encore une pâle clarté.
 

Alors je songeai à ceux qui avaient passé ici avant moi. Que de voyageurs inconnus, que de générations disparues avaient contemplé ce même paysage ! Ils avaient eu leurs espérances, leurs inquiétudes, leurs amours, leurs deuils ; et le torrent continuait de couler, indifférent à leurs destinées. 
Il y a dans ces lieux une puissance singulière : on y arrive comme en un pays nouveau, et pourtant quelque chose en nous les reconnaît. La montagne semble garder la mémoire des hommes, tandis que l’homme, pour un instant, oublie la sienne. 
Je repris ma marche lorsque la nuit fut venue. Le Pont-de-Montvert demeura derrière moi, silencieux sous les premières étoiles ; mais longtemps encore, tandis que je m’éloignais dans l’obscurité des Cévennes, j’entendis la voix de l’eau courir sous les arches.


 

 

VICTOR HUGO

 

Paysage du Parc National des Cévennes


 

On arrive au Pont-de-Montvert comme on entre dans une pensée.
 

La route, longtemps suspendue aux flancs de la montagne, descend enfin. Devant soi, les Cévennes s’ouvrent, sévères et magnifiques, avec leurs pentes couvertes de bruyères, leurs rochers noirs, leurs bois profonds où le vent semble avoir conservé la voix des siècles. Le ciel est vaste. La lumière, ici, ne tombe pas : elle plane.
 

Puis l’on entend l’eau.
C’est d’abord un murmure, presque rien ; une rumeur perdue sous les arbres. Puis elle grandit, elle devient claire, vive, impérieuse. Le Tarn, encore jeune, bondit entre les pierres avec cette gaieté sauvage des torrents qui ignorent les villes et les hommes. Il court, il frappe les rochers, il les polit, il leur raconte sans doute quelque histoire plus ancienne que la nôtre.
 

Et soudain le village apparaît.
Quelques maisons s’accrochent à la montagne, serrées les unes contre les autres comme si elles avaient cherché refuge contre l’immensité. Le vieux pont se penche sur la rivière. Il semble petit, presque fragile, devant les montagnes qui l’entourent ; mais il est là depuis si longtemps que les siècles ont fini par lui donner une gravité d’homme.

On franchit le pont.
À cet instant, quelque chose change. La route n’est plus seulement une route ; elle devient une entrée. Derrière soi demeure le monde d’où l’on vient. Devant soi commence un pays où la pierre, l’eau et le silence semblent avoir conclu une alliance.
Le Pont-de-Montvert n’accueille pas le voyageur : il le regarde.

Et dans ce regard muet des montagnes, dans cette eau qui passe sous les arches, dans ces maisons immobiles sous le ciel immense, on comprend que les lieux aussi ont une mémoire.


 JULIEN GRACQ

 

Le Pont de Montvert : paysage

 

L'arrivée du Pont de Monvert  dans une veine gracquienne — paysage tendu, attente, lenteur du regard, géographie presque mentale — sans chercher à reproduire exactement sa voix.
 

À mesure qu’on descendait vers le Pont-de-Montvert, le paysage semblait se resserrer autour de la route. Les hauteurs, qui jusque-là ouvraient de larges perspectives, se rapprochaient comme si elles eussent voulu retenir le voyageur. La lumière avait changé sans qu’on pût dire à quel moment : elle ne tombait plus sur les pentes, elle y glissait, froide et oblique, faisant ressortir les plis sombres des châtaigneraies.
Puis, au détour d’un dernier lacet, le Tarn apparut. On l’apercevait en contrebas, mince éclat mobile entre les rochers, et le village surgissait au bord de l’eau avec cette brusque évidence des lieux longtemps devinés avant d’être vus. Les maisons, leurs toits serrés les uns contre les autres, semblaient moins bâties là que déposées par la montagne.
La route descendait encore. À chaque pas, le bruit de la rivière gagnait en netteté. Il y avait dans cette approche quelque chose d’inquiétant et de paisible à la fois : comme si le village, déjà ancien avant qu’on l’atteignît, attendait sans impatience que le voyageur vienne enfin prendre sa place parmi ses pierres.
Quand on entra dans le Pont-de-Montvert, la montagne parut se refermer derrière soi. Devant les façades basses, l’eau courait avec une hâte tranquille. Le voyage était fini, mais le lieu donnait plutôt l’impression d’être le commencement de quelque chose qu’on n’aurait pas encore les mots pour nommer. 

 

 

NATHALIE SARRAUTE

 

Le Pont de Montvert

 


 Un texte inspiré des procédés de Nathalie Sarraute — tension intérieure, sous-conversation, hésitations, reprises et sensations fugitives — plutôt qu’une imitation exacte de sa voix. Ce sont bien des éléments caractéristiques de son écriture : le mouvement intérieur presque imperceptible plutôt que la description touristique du lieu, conformément à ce que Sarraute cherchait à saisir dans ses tropismes.



Le Pont-de-Montvert.
Enfin.
On le voyait, là-bas, entre les arbres — ou peut-être était-ce seulement cette ouverture, cette trouée plus claire qui faisait croire qu’il était là.
« C’est ici. »
Ici.
Le mot avait été dit simplement. Comme si cela allait de soi. Comme si l’on devait éprouver quelque chose.
Quelque chose.
Mais quoi ?
Ils ralentirent.
La route descendait maintenant. Elle suivait l’eau, ou bien c’était l’eau qui semblait les attendre en bas, entre les pierres.
« Tu reconnais ? »
Reconnaître… Non. Pas vraiment.
Et pourtant cette impression — cette petite poussée à l’intérieur, presque rien — comme lorsqu’on retrouve un visage aperçu autrefois et qu’on ne sait plus où.
Le village apparaissait par morceaux.
Un toit.
Un mur.
Le pont.
« Voilà. »
Voilà.
Ils étaient arrivés.
Et soudain il fallait descendre de la voiture, prendre les sacs, regarder.
Regarder comme on regarde un lieu qu’on avait imaginé avant de le voir.
Il y avait les maisons serrées, la pierre, l’eau en contrebas. Tout était là, exactement là où cela devait être.
Trop exactement peut-être.
« C’est joli. »
Oui.
Joli.
Le mot était posé sur le paysage.
Et quelque chose, aussitôt, s’était retiré.
Alors ils avancèrent vers le pont.
Sans rien dire.
Mais chacun, déjà, semblait attendre de l’autre qu’il dise quelque chose.
N’importe quoi.
Pour confirmer que c’était bien ici.

 

 ROBERT LOUIS STEVENSON : Le Pont de Montvert

 Voyage avec un âne dans les Cévennes.

 

La maison de l'abbé Chayla

Enfin, après tous ces textes fictifs rédigés par l'IA, revenons à un texte réellement écrit par son auteur, Robert Louis Stevenson, occasion, peut-être de lire ou relire Voyage avec un âne dans les Cévennes.

 "Une des premières choses rencontrées à Pont-de-Montvert, si je me souviens bien, fut le temple protestant. Mais ce n’était que le présage d’autres nouveautés. Une subtile atmosphère distingue une ville d’Angleterre d’une ville de France ou même d’Écosse. À Carlisle, vous pouvez vous apercevoir que vous êtes dans une certaine région. À Dumfries, à trente milles plus loin, vous êtes non moins certain d’être dans une autre encore. Il me serait difficile d’exprimer par quelles particularités Pont-de-Montvert se distingue du Monastier ou de Langogne, voire de Bleymard. Mais la différence existait et parlait éloquemment aux yeux. La localité, avec ses maisons, ses sentiers, son lit de rivière éblouissant porte un cachet méridional indéfinissable.

 

Le Pont de Monvert


Tout était agitation dominicale dans les rues et dans les cafés comme tout avait été paix dominicale dans la montagne. Il devait y avoir au moins une vingtaine de personnes pour déjeuner vers onze heures avant midi. Quand je me fus restauré et assis pour mettre à jour mon journal, je suppose que plusieurs encore survinrent, l’un après l’autre, ou par groupes de deux ou trois. En traversant les monts Lozère, non seulement j’étais arrivé parmi des visages bien entendu nouveaux, mais j’évoluais sur le territoire d’une race différente. Ces gens, tandis qu’ils dépêchaient en vitesse leurs viandes dans un inextricable jeu d’épée de leurs couteaux, me questionnaient et me répondaient avec un degré d’intelligence qui dépassait tout ce que j’avais jusqu’alors rencontré, excepté parmi les ouvriers de la voie ferrée à Chasseradès. Ils avaient des visages disant la franchise. Ils étaient vifs ensemble de propos et de manières. Ils n’entraient pas seulement dans l’esprit total de mon excursion, mais plus d’un l’assura, s’il avait été assez fortuné, il eût aimé partir pour entreprendre pareil tour.
 

Pont-de-Montvert ou Greenhill Bridge, comme nous dirions chez nous, est une localité fameuse dans l’histoire des Camisards. C’est ici que commença la guerre ; ici que ces Covenantaires du Midi égorgèrent leur archevêque Sharp. La persécution, d’une part, le fébrile enthousiasme, d’autre part, sont presque aussi difficiles à comprendre en nos tranquilles temps modernes et selon nos croyances et nos incrédulités modernes. En outre, les protestants étaient individuellement et collectivement des esprits sincères, dans le zèle ou la douleur. Tous étaient prophètes et prophétesses. (...)


L'abbé Chayla


Or, le chef et le principal acteur de la persécution – après Lamoignon de Baville – était François de Langlade du Chayla (prononcez Cheila) archiprêtre des Cévennes et Inspecteur des Missions dans la même région. Il possédait une maison, où il habitait parfois, à Pont-de-Montvert. C’était un personnage consciencieux qui semble avoir été prédestiné par la nature à devenir un forban. Il avait maintenant cinquante-cinq ans, âge auquel un homme connaît toutes les modérations dont il est capable. Missionnaire dans sa jeunesse, il avait souffert le martyre en Chine, y avait été laissé pour mort, secouru et ramené seulement à la vie par la charité d’un paria. 

Une telle expérience, pourrait-on croire, aurait dû guérir un individu de l’envie de persécuter autrui. Mais l’esprit humain est de nature singulièrement complexe. Après avoir été un martyr chrétien, du Chayla devint un persécuteur chrétien. L’Œuvre de la Propagation de la Foi y allait rondement entre ses mains. Sa maison de Pont-de-Montvert lui servait de prison. Il y brûlait les mains de ses détenus avec des charbons ardents, y arrachait les poils de leur barbe, afin de les convaincre qu’ils étaient dans l’erreur. Et pourtant n’avait-il pas lui-même éprouvé et démontré l’inefficacité de ces arguments physiques chez les Bouddhistes chinois ?

 

Le grand brûlement des Cévennes : les villages protestants brûlés sur l'ordre de Louis XIV (1703)

 

Non seulement la vie était rendue intolérable en Languedoc, mais la fuite y était rigoureusement interdite. Un certain Massip, un muletier bien renseigné sur la topographie et les sentiers de la montagne, avait déjà mené plusieurs convois de fugitifs en sécurité à Genève. Lors d’un nouvel exode, composé principalement de femmes déguisées en hommes, du Chayla, dans une heure pour lui néfaste, appréhenda le conducteur. Le dimanche suivant, il y eut conventicule de protestants dans les forêts d’Altifage sur le mont Bougès. Là se rendit incognito un certain Séguier, Esprit Séguier comme l’appelaient ses compagnons – un foulon géant, au visage émacié, édenté, mais rempli du souffle prophétique. Il déclara au nom de Dieu que le temps de la soumission était révolu, qu’on devait courir aux armes pour la délivrance des frères brimés et l’anéantissement des prêtres.

La nuit suivante, 24 juillet 1702, une rumeur inquiéta l’Inspecteur des Missions, alors qu’il se reposait dans sa demeurance-prison de Pont-de-Montvert : les voix d’une foule d’individus qui, chantant des psalmodies à travers la ville, se rapprochaient de plus en plus. Il était dix heures du soir. Du Chayla avait sa petite cour autour de lui : prêtres, soldats et domestiques, au nombre de douze ou quinze. Or, maintenant, comme il redoutait l’insolence d’une manifestation jusque sous ses fenêtres, il dépêcha ses hommes d’armes avec ordre de lui rendre compte de ce qui se passait. Mais les chanteurs de psaumes étaient déjà à la porte : cinquante costauds, conduits par Séguier l’inspiré, et respirant le carnage. À leurs sommations, l’archiprêtre répondit en bon vieux persécuteur : il ordonna à sa garnison de faire feu sur la populace. Un Camisard (car selon certains, c’est de cette tenue nocturne qu’ils ont tiré leur nom) tomba sous la décharge de mousqueterie. Ses camarades se ruèrent contre la porte, armés de haches et de poutres, parcoururent le rez-de-chaussée de la maison, libérèrent les prisonniers et trouvant l’un d’eux dans la vigne*, une sorte de Fille de Scavenger* de l’époque et de l’endroit, redoublèrent de fureur contre du Chayla et par des assauts répétés tentèrent d’emporter l’étage. Lui, de son côté avait donné l’absolution à ses partisans et ils avaient courageusement défendu l’escalier.

– Enfants de Dieu, arrêtez, s’écria le prophète. Brûlons la maison avec le prêtre et les acolytes de Baal" !
 

* fille de Scavenger : Parmi les instruments de torture les plus terrifiants de l'Angleterre des Tudor. Ici, la vigne est une réplique de cet instrument dans lequel on comprimait le corps du détenu dans des conditions extrêmement douloureuses. L'abbé Cheyla avait organisé une salle de tortures dans les caves de sa maison à l'usage des Huguenots.

 

GEORGE SAND : Le marquis de Villemer


Paysage de  Cévennes


Voilà  un "vrai" texte de George Sand extrait du Marquis de Villemer.
  
Il ne s'agit pas des Cévennes comme l'on entend cette région du massif Central de nos jours, située dans les départements de la Lozère et du Gard, mais de la Cévenne au sens large, telle qu'on la définissait à l'époque de George Sand et qui englobait jusqu'à la Haute Loire avec le Mont Mézenc, le Mont Gerbier de Jonc. C'est dans ces lieux, en effet, et non loin du Puy en Velay, que se réfugie l'héroïne de notre roman fuyant Paris.

Les sommets des Cévennes sont souvent chargés de vapeurs glaciales, et quand le vent les balaye, la pluie se rabat sur les bassins. Dans la saison où nous sommes c'est un éternel caprice; des combinaisons de nuées fantastiques, des éclipses subites de soleil et puis des clartés d'une limpidité froide qui ramènent la pensée à ces rêves de la première aube de notre monde, quand la lumière fut créée, c'est à dire quand l'atmosphère terrestre, dégagée de ses tourmentes, laissa percer les rayons du soleil sur la jeune planète éblouie.


mercredi 30 septembre 2026

George Eliot : Le roman d’amour de Monsieur Gilfil

 

 

Dans Les scènes de la vie du clergé, recueil de nouvelles de George Eliot paru en 1858, j’ai déjà présenté Les tribulations du Réverend E. Barton, récit qui se déroule dans la ville de Shepperton, autour de son église. 
Cette ville fictive inspirée par Chilvers Coton, faubourg de Nuneaton dans le Warwickshire, région natale de George Eliot, sert aussi de cadre à Le roman d’amour de Monsieur Gilfil, deuxième nouvelle du recueil même si chronologiquement le récit est antérieur au premier…
 
Le révérend Maynard Gilfil est, en effet, le prédécesseur du Révérend Barton dans la paroisse de Shepperton. Il est aimé et estimé de tous ses paroissiens qui le pleurent et l’honorent quand il meurt. Mais l’on sait peu de choses sur ce vieillard solitaire et digne et sur son épouse Caterina qui est morte jeune. Tous ignorent les souffrances de l’amour tragique qu’a vécu la jeune fille pour le capitaine Whybrow et de Gilfil qui n’a jamais cessé d’aimer et de protéger Catarina. Le récit fait un retour en arrière d’une trentaine d’années.


Lord et lady Cheverel et la petite Tina


Sir Christopher Cheverel est un vieil aristocrate campagnard qui vit dans un splendide domaine. Pendant un séjour en Italie, le peintre qui fait le portrait de lady Cheverel meurt laissant sa petite fille orpheline, sans famille. Lord Cheverel, toujours très généreux, décide de l’amener en Angleterre et de prendre soin d’elle. La jolie petite fille, Caterina Sarti (Tina), aux yeux noirs et aux cheveux noirs, séduit toute la maisonnée à commencer par le maître de maison et les domestiques, de la cuisinière au jardinier. On lui donne une éducation, on l’instruit, surtout dans le domaine musical car lady Cheverel découvre ses talents de musicienne et sa voix exceptionnelle.  Mais… elle n’est pas adoptée si bien qu’elle occupe une position subalterne dans la maison même si elle est choyée par tous. Et c’est bien là que se noue le drame. 

L’héritier de Lord Cheverel, son neveu, le capitaine Anthony Whybrow, qui vit dans la maison pendant ses permissions, est un peu trop empressée auprès de la jeune fille, flirte avec elle et lui avoue un amour qu’elle croit sincère. Mais lord Cheverel ne transige pas sur les rapports de classe et destine son héritier à une femme de son rang, Lady Beatrice Assher. Il l’envoie demander sa main.
Pour Caterina, Lord Cheverel a déjà tout prévu. Il souhaite qu’elle épouse Maynard Gilfil, un jeune homme qu’il estime et qu’il a pris sous sa protection, le faisant chapelain de son domaine. Il lui destine une cure qui lui permettra de faire vivre son épouse quand il se mariera. Lord Cheverel est pourtant un homme bon, il s’occupe de sa protégée avec affection, mais ne peut remettre en cause la supériorité de sa caste. Il est trop autoritaire et tellement habitué à la dépendance des autres vis à vis de lui qu’il ne prend pas la peine de comprendre leurs sentiments. Il ne sait rien de ce qu’éprouve Tina.  Il est l’opposé de Maynard Gilfril tout en compassion et en empathie.

 Maynard Gilfil aime Caterina profondément mais, on l’a compris, celle-ci aime Anthony, maintenant fiancé à Beatrice Assher qu’il va présenter à son oncle. Le capitaine, fat et superficiel, traite Tina avec légèreté quand il voit son trouble et sa souffrance. Imbu de lui-même et de sa classe sociale, égoïste et peu sensible, incapable de comprendre les sentiments des autres, Anthony Whybrow  ne pense qu’à se débarrasser aisément d’elle et à éviter les ennuis que lui causent ses reproches et sa jalousie. 

Dans cette nouvelle, George Eliot maîtrise l’art du récit qui est tout en tension et en gradation. Elle  décrit d’abord le chagrin de la jeune fille qui cherche à se maîtriser et à dissimuler ce qu’elle éprouve en feignant d’être malade. Elle se retire dans sa chambre et pleure tout son gré. Mais les paroles imprudentes et condescendantes du jeune homme qui nie la réalité, se dédouane de toute responsabilité, aggravent la tension. Le manque d’empathie et de respect qu’il manifeste envers elle, exacerbent la passion de la jeune fille et son sentiment d’avoir été bafouée. C’est un déchaînement de pulsions qui s’abat sur elle et la pousse à toute extrémité. La montée dramatique va crescendo et culmine dans une scène où se jouent la vie du jeune homme et la santé mentale de la jeune fille. George Eliot fait preuve d’un grand talent pour nous faire partager ces sentiments d’amour, de révolte et d’humiliation aussi. Elle nous tient en haleine, captant notre attention jusqu’au dénouement. Ce faisant, elle nous décrit une société basée sur la hiérarchie sociale, les préjugés nobiliaires, et dépourvue d’humanité.

 




 

lundi 28 septembre 2026

John Scalzi : superméchant débutant


 

 

Charlie Fitzer a tous les malheurs ! Il s’est fait virer de son journal financier et son banquier lui refuse (on s’en doute !) la somme qui lui permettrait d’acheter un pub. Il est divorcé et se retrouve seul, sans personne à aimer ni pour l’aimer. Or, ce n’est pas entièrement vrai, il y a sa chatte Hera qu’il a recueillie, abandonnée dans un jardin, et qui, on va le voir, ne tient pas un moindre rôle dans tout ce récit. Qu’il est bon quand tout va mal d’avoir une chatte aussi fûtée et aussi affectueuse (enfin, si l’on veut, à sa manière !), bientôt suivie par une autre adoption, celle d’une chatonne, Perséphone, elle aussi perdue ! Fûtées, oui, les deux chattes ! Mais certainement plus qu’il ne le croit ! Je vous laisse même découvrir à quel point.

Et puis soudain, voici que son oncle, le maître des parkings de Chicago, qu’il n’a pas vu depuis son enfance, meurt en faisant de lui son héritier ! Quelle chance ! Allez-vous dire. Mais quand un type vient poignarder votre défunt oncle pour voir s’il ne fait pas semblant ( d’être mort !), quand votre maison explose et qu’il vous faut être exfiltré, vous vous doutez vite que les parkings ont bon dos, et que les affaires de l’oncle sont un tantinet plus complexes. Le voilà maintenant sur une île volcanique, ce pauvre Charlie, assisté par Mathilda, la femme de confiance du tonton, et découvrant que les méchants sont à l’oeuvre pour l’anéantir. Il va falloir, et rapidement, devenir un super méchant pas trop débutant !
 
Inutile de vous dire que ce roman n’est pas sérieux, sérieux. Vous vous en apercevrez vite, surtout après avoir discuté avec des dauphins syndiqués, pas commodes du tout,  qui ne vous font pas de cadeau ! 

« Vous savez, quand j'ai découvert en arrivant que les dauphins pouvaient parler et communiquer avec nous, j'ai sauté de joie. Je pensais que nous en aurions tellement à apprendre les uns des autres... Et puis j'ai compris que, ce qu'ils voulaient avant tout, c'était nous dire d'aller nous faire foutre. »

Bien sûr, l’on se doute que ces méchants et leur empire, leur soif d’argent et de pouvoir, leurs procédés maffioso, sont une allégorie du capitalisme.  D'ailleurs l'on n'est plus dans l'allégorie quand John Scalzi cite Spotify, géant de la tech suédoise, qui traitent moins bien ses employés que les maffieux du roman : 

"- Nous sommes beaucoup moins maléfiques que Spotify. Nous rémunérons décemment les gens dont nous vendons le travail, nous."

Super méchant débutant est un roman léger sur des sujets sérieux, où l’on rit beaucoup surtout quand Charlie est aux prises avec les animaux, le héros est sympa, on compatit à ses problèmes, et l’on découvre que, lui aussi, est fûté même s’il l’est moins que Héra !  Et puis, si l’on aime les chats, on est comblé ! Regardez la première de couverture. 

Pour une fois, comme nous sommes en Lozère, tous ensemble, je vous donne les avis de ce livre lu en famille comme cela il y a en aura pour tous les goûts !

avis de mon mari : J’ai aimé l’humour du livre même si je trouve qu’il y a un petit fléchissement au centre de l’intrigue.

avis de mon frère :  Une intrigue trop légère. Nul ! 

Voici aussi l'avis de Keisha Voir Ici

"Sinon, l'éditeur, le classement à la médiathèque, oui, j'étais bien rayon SF. Mais pourtant... Mis à part Hera et Persephone, des chats disons un peu particuliers, terriblement intelligents et sympathiques (des chats, quoi), et une bande de dauphins dotés de la parole, mal lunés, grossiers, aux revendications syndicales assez précises, on a plutôt un roman d'aventure et d'action, à l'humour omniprésent. En tout cas je me suis régalée. "   Moi aussi ! 

 

vendredi 25 septembre 2026

Sigridur Hagalin Bjornsdottir : l’île


 

L’île ? c’est l’Islande tout entière. Un jour toutes les communications sont coupées avec l’extérieur, internet ne fonctionne plus. Impossible d’en déterminer la cause. Les navires et les avions que l’on envoie à l’extérieur pour prendre contact avec les autres pays ne reviennent pas ! Ceux qui sont partis pêcher en mer ne rentrent plus. Force est de constater que le monde entier semble avoir disparu et que l’Islande est seule dans cette immensité. Voilà de quoi faire tourner les têtes.

« Nous ignorons ce qui s’est passé, nous sommes des enfants pris de vertige, nous avançons les yeux bandés dans un jeu dont le sens nous échappe. Les hypothèses sont innombrables, aussi nombreuses que nous-mêmes, chacun a forgé la sienne, insupportable comme toutes les autres, et personne ne veut écouter celles de ses semblables. »

Un roman post-apocalyptique, j’en ai lu beaucoup, mais celui-ci très bien écrit et très prenant. Nous suivons le récit à travers les yeux de Hjalti, journaliste, proche du pouvoir et qui, bientôt, ira travailler avec les membres du gouvernement. Il est un ami d’enfance d’Elin, la ministre de l’intérieur qui, en l’absence du premier ministre et du président en voyage à l’étranger, annonce un remaniement ministériel. Elle-même devient premier ministre et refuse d'organiser les élections. Si, au début, le gouvernement semble vouloir le maintien de l’ordre et de la dignité et le partage des vivres, on comprend vite que leur pouvoir devient sans limite et ne peut aboutir qu’à la dictature. Et tandis que le peuple meurt de faim, Hjalti est invité par Elin à des réceptions où le champagne coule encore à flots. Peu à peu l’anarchie se répand, des bandes d’enfants sans parents vivent dans les magasins, pillent et volent. Des groupes de « Sauveteurs » s’organisent, violents, et font régner la peur.

«En temps de famine, l’unique objectif de l’être humain est la survie. L’ensemble de ses autres préoccupations est remisé, ses rapports sociaux sont entièrement gouvernés par un seul instinct : se nourrir. Les valeurs morales s’effondrent, le lien social se délite, les familles se déchirent. Tout respect des lois et des règles de vie est aboli. »

Le récit de cette lente dégradation, ce retour à une époque médiévale, où la population est guettée par la famine car les moyens de production sont insuffisants, où la mort est partout présente, sans médicaments dans les hôpitaux, alterne avec des moments qui se passent dans un fjord éloigné où survit seul, avec ses moutons et son chien, un homme qui n’a plus aucun espoir.

Et puis il y a aussi Maria et ses deux enfants, Elias et Mara. Maria est l’ex-compagne de Hjalti. Elle est naturalisée islandaise mais d’origine espagnole. Elle s’est séparée de Hjalti à cause de son égoïsme, de sa rigidité, de son impossibilité d’accepter ses enfants, de les aimer. Elle est musicienne et joue dans l’orchestre de Reikjavik. Oui, mais dans ces périodes de recul, l’art est le premier touché et elle se retrouve sans travail après un attentat à la bombe de la salle du concert où elle se produisait.

 Et que faire de ces vingt mille touristes qui sont restés coincés sur l’île et qui « mangent le pain » des islandais ? 

La vision de ce monde en perdition est saisissante mais finit sur une leçon d’espoir quand une poignée d’enfants organisent leur vie dans le fjord perdu, loin de tout, se protégeant les uns, les autres, et adoptant aussi le vieil homme qui vit avec eux.


 

 

Chez Fanja

 

mardi 22 septembre 2026

George Sand : Le chêne parlant

 

 

Le chêne parlant de George Sand est un conte qu’elle écrit pour ses petites-filles, Aurore et Gabrielle. Paru en 1975 dans La Revue des deux mondes, il est ensuite intégré aux Contes d’une grand-mère publié en 1876. Je le lis comme un conte proposé aux enfants de sixième, cinquième, aux Editions Hachette biblio-collège, avec une foule d’annotations et de détails sur le sens, le vocabulaire, la vie de George Sand, son époque… Il est rendu agréable à lire par les illustrations, par une courte BD racontant la biographie de l’auteur, des photos et des reproductions de tableau. Il peut être lu, aussi, par de plus jeunes enfants même si le niveau de vocabulaire est exigeant. Tous les mots difficiles sont expliqués.

Le conte raconte l’histoire d’Emmi un jeune garçon élevé sans amour par sa tante qui le place dans une ferme lorsqu’il est encore un jeune garçon pour garder les cochons. L’enfant est très malheureux. Il ne mange pas à sa faim, est mal logé, mal vêtu, et il déteste les cochons, bêtes qui lui font peur. Un jour, dans la forêt, il est attaqué par ces animaux irascibles et il se réfugie dans un gros chêne. Mais pas n’importe lequel ! C’est le chêne parlant réputé pour être enchanté et parfois maléfique. Emmi décide d’y passer la nuit et reçoit l’assentiment de l'arbre qui semble l’avoir adopté. Dès lors, il ne rentre plus à la ferme où on le tient pour mort. L’enfant apprend à vivre dans les bois, à se nourrir de baies et de racines et des produits de la chasse. Il dort dans son arbre qu’il partage avec une chouette. Il échange les produits de sa chasse avec une mendiante pour un morceau de pain. Mais celle-ci, la Catiche, se révèle bientôt malveillante ( elle tient le rôle de la sorcière dans le conte de fée traditionnel) et veut l’amener chez elle pour le contraindre à voler. Il refuse. Au moment où elle va le vendre à un directeur de saltimbanques ( on pense à  Pinocchio) il est sauvé par un homme bon qui apprécie son caractère et l’engage dans son entreprise forestière. Le jeune homme est sérieux, travailleur et il donne satisfaction à son maître qui le traite comme un fils. Mais il n’oublie jamais le chêne parlant.

Récit initiatique et moral, on y voit l’enfant apprendre à devenir indépendant en agissant avec courage, persévérance et sagesse. Il refuse tout ce qui est malhonnête et apprend à se contenter du nécessaire. Il grandit en restant sur la bonne voie mais sait être ouvert aux malheureux et aux pauvres et les aider. Ainsi il ne condamne pas la Catiche et lui vient en aide quand elle en  a besoin car il ne faut pas endurcir son coeur.

Le chêne parlant nous apprend à vivre en harmonie avec nature, à écouter sa voix, à suivre ses enseignements. Moyennant quoi elle assure à l’homme sa survivance. La nature nous nourrit si nous respectons sa beauté et son intégrité. 

 


 

 


 

dimanche 20 septembre 2026

Kim Michele Richardson : La bibliothèque ambulante des Appalaches



  

La bibliothèque ambulante des Appalaches de Kim Michele Richardson : Nous sommes en 1936 dans le Kentucky. A l’écart de la ville, dans les bois de Troublesome Creek, isolés de tous, vivent un homme bleu, Monsieur Carter, et sa fille, Cussy Mary, que tout le monde appelle Bluette. C’est ainsi que l’a surnommée le vieux docteur qui, plus tard, dans le roman, découvrira la cause de la maladie qui colore sa peau*. 
Dans l’Amérique de la ségrégation, Cussy Mary est en butte au mépris voire à la haine que subissent les personnes de couleur. Elle est pourtant parvenue à se faire engager comme bibliothécaire ambulante et fait sa tournée à travers les montagnes avec sa mule, seul héritage que lui a laissé son affreux mari auquel son père, mineur et en mauvaise santé, l’a mariée par crainte de laisser sa fille seule dans un monde aussi dur et hostile. Le gouvernement de Roosevelt a créé la Work Progress Administration ( la WAP) pour que les femmes aient un travail rémunérée et que les populations Kentuckiennes aient accès à la culture et à l'art.

 

WPA : The Pack Horse Library : les femmes aux livres
 

Nous suivons la jeune femme dans ses tournées à la rencontre de personnes qui attendent la femme aux livres avec une impatience et une joie toujours renouvelées. On y voit l’importance du livre pour cette population miséreuse à qui il apporte des connaissances et surtout des moments de joie et de rêve dans un quotidien pauvre et sans espoir où les enfants et leurs parents ont du mal à survivre et subissent des périodes de famine. 
Cussy Mary apprend à lire à Angeline, jeune femme de seize ans, enceinte, soigne le mari de celle-ci qui a été blessé par balle en volant un poulet, fait la lecture à ceux qui ne savent pas lire, profitent de son passage pour aider la vieille Loretta, rencontre Jackson Lovett, un homme qui ne la laisse pas indifférente et avec qui elle partage des goûts de lecture commune. On lit les auteurs, John Steinbeck, Pearl Buck, les titres Le meilleur des mondes, Le vent dans les saules, que je lisais aussi quand j’étais jeune, sauf que ces livres, dans le roman, viennent à peine de sortir. Et puis aussi des périodiques, L’almanach du fermier, National Geographic … et comme la bibliothèque manque de livres ( ils proviennent de dons d’associations caritatives) Cussy Mary fabrique des Albums en découpant des articles de vieux journaux et en les illustrant joliment. 

Son métier lui procure de grandes joies mais lui cause de lourds chagrins comme lorsqu’elle voit mourir de faim l’un des enfants de l’école. Elle rencontre aussi des dangers sur des sentiers escarpés, peu praticables, envahis par les ronciers, dans ces contrées isolées, pleines de bêtes féroces, le lynx et l’ours. Le prédicateur Frazier, violent et hypocrite, qui sous couvert de religion, l’attaque sexuellement, n’est pas l’une des moindres. Avec ses fidèles de La Première Vérité du Christ des Montagnes il baptise les enfants en les plongeant dans les eaux glaciales de la rivière, noyant des bébés, plongeant un enfant de sept ans dans le coma,  cassant le bras  d’un adulte.

On y voit aussi, avec le père de Cussy, le monde des mineurs sous-payés, exploités, mourant au fond de la mine dont la direction néglige les règles de sécurité et restant ensevelis sous les éboulements sans que le travail ne soit interrompu pour les en sortir. Les mineurs cherchent à s’organiser en syndicat mais le font au péril de leur vie.

Et puis il y a toutes les humiliations, toutes les violences liées à la bleuité de la jeune femme, toutes  ces lois racistes, ostracisantes, que les blancs accumulent autour de ceux qui n’ont pas la même couleur de peau qu'eux. Malgré la haine, le roman est aussi celui de l’amitié et de l’amour, de la solidarité et de l’entraide. Il est un hommage aux livres et aux liens solides qu’ils tissent entre les gens qui partagent ce même amour de la lecture.

Un roman très intéressant par son aspect historique, agréable à lire, et attachant par ses personnages.

J’ai vu qu'il existait une suite : La fille de la femme aux livres

La famille peau bleue : Quatre enfants ont la peau bleue et trois sont blancs

*Le point de départ de ce roman est une histoire vraie : En 1820, un jeune orphelin français, Martin Fugate, vient s’installer à Troublesome Creek. Il épouse une jeune femme à la peau blanche qui étonnamment porte comme lui le gène récessif de la maladie bleue. Ils ont sept enfants dont quatre sont bleus. Souvent la maladie est la conséquence d’une maladie de coeur mais là, elle est congénitale. L’histoire m’a parlé car je me souviens que mon institutrice de CP était bleue. C’est  dans les années 1960 que l’on a découvert la cause de cette maladie. Pour les besoins du roman, Kim Michele Richardson a placé cette découverte dans les années 1930.

 PS : Je dois ajouter, pour répondre à une question dans le commentaire, que ce livre n'est pas du tout feelgood, mais au contraire plutôt crève-coeur, la population y est miséreuse, le racisme et la ségrégation règnent en maîtres, la violence faite aux personnes de couleur est terrible et la capitalisme exploite les mineurs à raison de 12 heures par jour, sans sécuriser les galeries, avec un salaire de misère. Il n'est pas rare que le syndiqués ou les grévistes se fassent tuer par les sbires du patronat qui n'est jamais inquiété comme ne le sont pas non plus les violeurs qui se pavanent dans la ville pendant que leurs victimes sont couvertes de honte et vivent dans l'opprobre.

jeudi 17 septembre 2026

Histoire de ma vie (6) George Sand et Chopin, Voyage à Majorque

 

Restitution du tableau de Sand et Chopin à Nohant par Delacroix. (le tableau original a été coupé en deux)


 

Dans le chapitre 6 de la quatrième partie de Histoire de ma vie, George Sand raconte son séjour à Majorque avec ses enfants et Frédéric Chopin. Elle relate son voyage mais rapidement car, dit-elle, elle y a consacré un livre entier : Un Hiver à Majorque. (Voir Ici le billet de Miriam sur ce livre) 

Elle va donc parler surtout du musicien «qui fut l’hôte des huit dernières années de ma vie de retraite à Nohant sous la monarchie. »

En 1838, après le jugement qui permet la séparation d’avec son mari, ses enfants lui sont entièrement confiés et elle décide de partir à Majorque, pensant y trouver un climat doux et propice pour éviter le retour des rhumatismes qui menacent la santé de son fils Maurice. Chopin lui manifeste alors son désir de les accompagner disant que le climat lui ferait du bien et le guérirait. Ils partent séparément mais il est décidé que Chopin la rejoindrait.

« J’avais choisi Majorque sur la foi de personnes qui croyaient bien connaître le climat et les ressources du pays, et qui ne les connaissaient pas du tout. »

Elle part en automne et fait un grand détour pour le plaisir du voyage. Elle s'arrête à  Lyon puis elle descend le Rhône jusqu’à Avignon où elle va saluer le souvenir de Pétrarque à la fontaine du Vaucluse, Nîmes, Perpignan où Chopin les rejoint. Ils prennent le bateau jusqu’à Barcelone et de Barcelone jusqu’à Palma. L’île leur paraît d’abord merveilleuse avec ses côtes escarpées et  dentelées au soleil du matin par les aloes et les palmiers. »

 

Majorque : Valldemossa
  

Mais l’hiver survient, entraînant des pluies torrentielles. Ils sont logés dans une vieille chartreuse qui lui paraît pittoresque et romantique et qui fait la joie des enfants et de leur mère « nous courions ensemble dans les cloîtres au clair de lune et lisant dans les cellules ». Elle donne des leçons aux enfants et elle écrit. Malgré le mauvais temps, Maurice, toujours en train de courir dehors, se fortifie et sa santé s’améliore.  On ne peut en dire autant de Chopin qui est malade présentant les premiers effets de son affection pulmonaire. "Le grand artiste était un malade détestable" car, s’il supporte la souffrance physique, il n’en est pas de même de l’inquiétude morale et des tourments de son imagination. Le cloître est pour lui peuplé de fantômes et lui inspire des terreurs insurmontables, des idées terribles. Et lorsqu’elle le laisse, elle le retrouve hagard, les cheveux dressés sur la tête, jouant des airs d’une grande beauté mais souvent  funèbres : 

"C’est là qu’il a composé les plus belles de ces courtes pages qu’il intitulait modestement des préludes. Ce sont des chefs-d’œuvre. Plusieurs présentent à la pensée des visions de moines trépassés et l’audition des chants funèbres qui l’assiégeaient, d’autres sont mélancoliques et suaves ; ils lui venaient aux heures de soleil et de santé, au bruit du rire des enfants sous la fenêtre, au son lointain des guitares, au chant des oiseaux sous la feuillée humide, à la vue des petites roses pâles épanouies sur la neige. 

D’autres encore sont d’une tristesse morne et, en vous charmant l’oreille, vous navrent le cœur. Il y en a un qui lui vint par une soirée de pluie lugubre et qui jette dans l’âme un abattement effroyable. Nous l’avions laissé bien portant ce jour-là, Maurice et moi, pour aller à Palma acheter des objets nécessaires à notre campement. La pluie était venue, les torrents avaient débordé : nous avions fait trois lieues en six heures pour revenir au milieu de l’inondation, et nous arrivions en pleine nuit, sans chaussures, abandonnés de notre voiturin, à travers des dangers inouïs. Nous nous hâtions en vue de l’inquiétude de notre malade. Elle avait été vive, en effet, mais elle s’était comme figée en une sorte de désespérance tranquille, et il jouait son admirable prélude en pleurant. En nous voyant entrer, il se leva en jetant un grand cri, puis il nous dit, d’un air égaré et d’un ton étrange : « Ah ! je le savais bien, que vous étiez morts !

Quand il eut repris ses esprits et qu’il vit l’état où nous étions, il fut malade du spectacle rétrospectif de nos dangers : mais il m’avoua ensuite qu’en nous attendant il avait vu tout cela dans un rêve et que, ne distinguant plus ce rêve de la réalité, il s’était calmé et comme assoupi en jouant du piano, persuadé qu’il était mort lui-même. Il se voyait noyé dans un lac ; des gouttes d’eau pesantes et glacées lui tombaient en mesure sur la poitrine, et quand je lui fis écouter le bruit de ces gouttes d’eau, qui tombaient en effet en mesure sur le toit, il nia les avoir entendues. Il se fâcha même de ce que je traduisais par le mot d’harmonie imitative. Il protestait de toutes ses forces, et il avait raison, contre la puérilité de ces imitations pour l’oreille. Son génie était plein des mystérieuses harmonies de la nature, traduites par des équivalents sublimes dans sa pensée musicale et non par une répétition servile des sons extérieurs. Sa composition de ce soir-là était bien pleine des gouttes de pluie qui résonnaient sur les tuiles sonores de la Chartreuse, mais elles s’étaient traduites dans son imagination et dans son chant par des larmes tombant du ciel sur son cœur."

 

Frédéric Chopin par Delacroix

 

George Sand parle de la musique de Chopin avec sensibilité et profondeur et de même lorsqu’elle le compare aux autres musiciens. Elle-même connaît et aime la musique avec passion. Elle a appris le piano à Nohant avec sa grand-mère mais n’a jamais pu suivre des études poussées. Il n’en reste pas moins que c’est une musicienne dans l’âme et qu’elle a une connaissance profonde de cet art qui, pour elle, surpasse tous les autres. On retrouve cet amour de la musique dans des romans comme Consuelo et la comtesse de Rudolstadt, Les maîtres sonneurs, Lucrecia Fiorani, Le château des Désertes, Adriani.
 

"Le génie de Chopin est le plus profond et le plus plein de sentiments et d’émotions qui ait existé. Il a fait parler à un seul instrument la langue de l’infini ; il a pu souvent résumer, en dix lignes qu’un enfant pourrait jouer, des poèmes d’une élévation immense, des drames d’une énergie sans égale. Il n’a jamais eu besoin des grands moyens matériels pour donner le mot de son génie. Il ne lui a fallu ni saxophones ni ophicléides pour remplir l’âme de terreur ; ni orgues d’église, ni voix humaines pour la remplir de foi et d’enthousiasme. Il n’a pas été connu et il ne l’est pas encore de la foule. Il faut de grands progrès dans le goût et l’intelligence de l’art pour que ses œuvres deviennent populaires. Un jour viendra où l’on orchestrera sa musique sans rien changer à sa partition de piano, et où tout le monde saura que ce génie aussi vaste, aussi complet, aussi savant que celui des plus grands maîtres qu’il s’était assimilés, a gardé une individualité encore plus exquise que celle de Sébastien Bach, encore plus puissante que celle de Beethoven, encore plus dramatique que celle de Weber. Il est tous les trois ensemble, et il est encore lui-même, c’est-à-dire plus délié dans le goût, plus austère dans le grand, plus déchirant dans la douleur. Mozart seul lui est supérieur, parce que Mozart a en plus le calme de la santé, par conséquent la plénitude de la vie."

 

  Histoire de ma vie (1):  George Sand

  Histoire de ma vie (2): Les deux mères de George Sand/Catholicisme/ Socialisme /Féminisme

  Histoire de ma vie (3) : George Sand et Jean-Jacques Rousseau

  Histoire de ma vie (4): George Sand et Balzac

  Histoire de ma vie (5) : Les débuts littéraires de George Sand à Paris / évolution de ses idées philosophiques

 

 

 




 Frédéric Chopin Prélude opus 28 N°15 dit de la goutte d'eau

 


 

mardi 15 septembre 2026

Ivo Andric : Le pont sur la Drina

 

 

Le pont sur la Drina d’Ivo Andric, prix Nobel de littérature 1961, est une longue chronique qui s’étend du  XVI siècle, époque de la construction de cet édifice, imposant et colossal ouvrage architectural, à la guerre de 1914.


Ivo Andric devant le pont Mehmed Pacha Sokolović

Ivo Andric fait une magnifique description de ce pont qui, en son milieu où il s’élargit en deux terrasses symétriques appelées Kapia, est un lieu de réunion et de palabres de la population masculine.
 
"On ne pouvait jamais mieux percevoir la beauté insolite et exceptionnelle de la kapia que par ces jours d’été, à cette heure-là. L’homme y était assis comme sur une balançoire magique : il parcourait la terre, il voguait sur l’eau, il volait dans les airs, et pourtant il restait fermement et solidement ancré à sa ville et à sa maison blanche qui était là, tout près, entourée de son jardin et de sa prunelaie. Sur la kapia, buvant du café et fumant, beaucoup de ces modestes citadins, qui ne possédaient guère que cette maison et une petite boutique dans le bazar, ressentaient dans ces heures-là toute la richesse du monde et l’infinie grandeur des dons de la Providence. Tout cela, un simple édifice pouvait l’offrir aux hommes, des siècles durant, lorsqu’il était beau et puissant, lorsqu’il avait été conçu au bon moment et érigé au bon endroit, et que sa construction avait été couronnée de succès." 

Ce pont commandé par le grand vizir Mehmed originaire de Sokolovic, relie la Bosnie à la Serbie et, au-delà à la Turquie et Stamboul. Il est le personnage central de ce livre autour duquel coulent les siècles comme l’eau de la rivière sous ses arches et où vivent et meurent les hommes qui peuplent la ville.

« Ainsi les générations se succédaient près du pont, mais lui secouait, telle la poussière, toutes les traces laissées par les caprices et les besoins éphémères des hommes, demeurant en dépit de tout inaltéré et inaltérable. »

 Ivo Andric nous fait découvrir Visegrad, simple bourgade de Bosnie avant la construction du pont quand seul un bac permettait le passage de la Drina, ville qui va se développer et s’étendre, devenant un centre commercial florissant. 


Visegrad Bosnie (images wikipedia)

La population de Visegrad est un creuset bouillonnant de religions que ne font pas toujours bon ménage selon les époques entre mulsulmans, chrétiens convertis à l’islam, chrétiens orthodoxes, juifs,

" ils se connaissaient bien et ils étaient de bons amis depuis leur jeunesse, si tant est que l’on pût parler d’amitié à cette époque entre un musulman et un serbe. "
 

S’y ajoute, de plus, un patchwork de nationalités, de bosniaques, serbes, croates, turcs, tsiganes, à une époque qui subissait la domination brutale de l’empire Ottoman et, plus tard, des autrichiens après l'annexion du pays par l’Empire austro-hongrois, apport nouveau de population qui façonne, dans une activité débordante, les moeurs et les esprits. Peu à peu, dans ces pays longtemps privés de liberté vont naître des idées nationalistes qui éclateront au XIX siècle et au début du XX siècle. Ainsi cette chronique nous permet de mieux comprendre ces peuples du Balkan divisés par les rebellions et les guerres à répétition et éclaire de plus un avenir - l’éclatement de l’ancienne Yougoslavie et la guerre des années 1990. - que n’aborde pas, évidemment, l’écrivain yougoslave (1892-1975) qui nous dit-on était bosniaque par la naissance, croate par son origine, de confession catholique par le baptême, et serbe par ses engagements.

 L’écrivain mêle avec un talent de conteur, la légende, l’histoire collective et individuelle car "Dans tous les récits qui ont trait à des évènements personnels, familiaux ou publics, on entend les mots « sur le pont »". Et ces récits qui font vivre tout un peuple sont à la fois pittoresques comme lorsque l'écrivain décrit les longs palabres sur la Kepia,  amusants, quand les habitants refusent de numéroter leur maison suspectant les autrichiens de vouloir leur prélever des impôts ou de les envoyer à la guerre (avec juste raison) . Le départ de la première conscription avec toutes les femmes en pleurs qui accompagnent les jeunes conscrits dans un désordre inouï est aussi une véritable scène de comédie ! Mais souvent aussi les évènements qui se déroulent sur le pont sont sauvages et cruels :  l’empalement de Radisav le Rebelle, les têtes coupées du pope Mihailo, du jeune meunier Mile ou du vieux Jelisije, exposées sur la kepia du temps des Turcs, ou les pendaisons du temps des autrichiens, et dans tous les cas il s'agit d'innocents persécutés par les peuples dominateurs. Ce sont aussi des contes tragiques comme le  drame de la belle Fata, jeune musulmane qui se jette du haut du pont pour se soustraire à un mariage forcé, les malheurs de Salko Corkan, le Borgne, souffre-douleur des ivrognes de la ville, l’oreille clouée de Ali Hodja, l’histoire d’amour malheureuse entre le docteur Balach et la "colonelle " Madame Bauer,  et tant d’autres personnages qui de génération en génération se succèdent pour  former le tissu riche, coloré, vivant de cette chronique qui ne s’interrompt que lors du retrait des troupes austro-hongroises et l’arrivée des Serbes, par l’explosion du pont en 1914, " la pile coupée net comme un tronc géant et à gauche de cette pile les arches brutalement interrompues. Entre elles un vide béant d’une quinzaine de mètres. Et les deux parties brisées des arches interrompues tendues douloureusement l’une vers l’autre." 

 

 Chez Cléanthe

 

samedi 12 septembre 2026

Mikael Niemi : Comment cuire un ours

 


Comment cuire un ours ! Un drôle de titre ! Oui, on le fait cuire l’ours… même si finalement la pauvre bête n’y est pour rien ! Mais n’anticipons pas ! 
Ce roman de l’écrivain suédois Mikael Niemi est un roman policier mais il est aussi bien autre chose avec ses personnages hors-norme dans un monde qui l’est tout autant.


Lars Levi Laestadius


Nous sommes en 1852 dans le village de Kengis dans le Grand Nord Suédois. Lars Levi Laestadius  (1800-1861) est un pasteur luthérien suédois qui prêche l’Eveil appelé aussi Revivalisme, renouveau religieux qu’il enseigne aux fidèles dans des sermons enflammés. Il a le don du langage et met en transe ses adeptes, "L'Eveil était tapageur. Plus il faisait du bruit, plus il plaisait", mais provoque le mécontentement des luthériens suédois traditionnels qui ne suivent pas cette doctrine et surtout des riches à qui le pasteur demande de donner leurs vêtements chamarrés et leur or pour financer des écoles !  
 
Le læstadianisme, je connais, du moins par mes lectures et par un film montrant, de nos jours, dans le Grand Nord, une société laestadienne, puritaine, passéiste, austère et intransigeante, découverte qui m’a choquée. Cette doctrine religieuse, en effet, obéit à une morale rigoriste, axée sur la notion de péché, de confession publique pour obtenir l'absolution, interdisant l’alcool, la sexualité hors mariage, les divertissements, les films, la télévision, la danse, les vêtements à la mode et brimant le désir de liberté en particulier des jeunes gens. Les femmes vivent dans une société patriarcale, elles doivent donner naissance à de nombreux enfants puisque la contraception y est interdite.  

Aussi j’ai été surprise de découvrir dans ce livre ce pasteur, homme complexe et tourmenté, mais bon, souvent en proie au doute et luttant avant tout contre l’alcoolisme qui ravage, à l’époque, les populations sames miséreuses : donc, faisant oeuvre positive et rencontrant l’hostilité des cabaretiers et des notables suédois pleins de mépris pour les Sames : ici, le maître des Forges, le commissaire Brahe, le garde-champêtre Michelsson et tous ceux qui détiennent le pouvoir. En 1852, a lieu la révolte des éleveurs de rennes laestadiens de Kautokeino contre les notables qui se sont enrichis par la vente d’alcool, décimant ainsi les familles sames, ce qui met le pasteur en difficulté.


Les sames XIX siècle


Car Laestidius, en partie same, sort d’une famille modeste et se place du côté de ceux qui ont besoin d’aide, refusant l’assimilation forcée des sames et parlant leur langue. Il parle aussi le suédois et le finnois. Brita Kajsa, sa femme, est same. Le pasteur est persuadé que l’instruction des enfants permettra à la société d’évoluer et ouvre des écoles. "Du jour où il savait lire et écrire, un pauvre n'était plus pauvre.". Enfin, ce que je ne savais pas, non plus, Laestadius est un botaniste distingué, il a fait des études universitaires de théologie et de botanique à Uppsala, et participe à des expéditions botaniques acquérant une renommée internationale. 

Dans le roman on le voit botaniser avec Jussi un petit Same qu’il a trouvé sur le chemin, affamé et grelottant, fuyant sa famille brutale et mal aimante et qu’il recueille chez lui parmi sa nichée d’enfants. 
Jussi, personnage fictif, va rapidement vouer une affection et une admiration fervente à celui qu’il appelle son Maître et qu’il considère comme son père. Il apprend à lire et écrire et aime la lecture. Mais quand il grandit, il tombe amoureux d’une belle et jeune fermière suédoise qui le dédaigne. Son origine same fait qu’il est rejeté de tous dans cette société profondément raciste. 

Le roman, très bien écrit, est aussi une ode à la nature, à sa beauté et aux "Gens du Nord," "voilà mon peuple." (...) "Ils savent que le bonheur est un filet tout juste sorti de l'eau, débordant de poissons.  Un seau rempli de baies fraîches, une peau de renne bien tannée, le couinement d'un chiot, un os à moelle qui garde encore la chaleur de l'animal abattu. Ils savent que l'amour, c'est pouvoir s'allonger avec un compagnon près du feu. Tourner le dos à l'obscurité. Se serrer l'un contre l'autre et se raconter des histoires pour faire passer l'interminable hiver. La plus belle manière qu'aient les hommes pour se tenir chaud."

Alors vous allez me dire, où est le roman policier ? Et bien il est là, on y arrive, part importante du roman, bien sûr, mais pas uniquement comme vous l’avez remarqué : une jeune fille disparaît puis est retrouvée, assassinée, au fond d’un marais, par le pasteur et Jussi. Comme de grandes entailles labourent son corps, le commissaire Brahe conclut hâtivement que c’est un ours le responsable. Mais Lars Laestadius qui mène son enquête personnelle avec une rigueur toute scientifique et qui enseigne à Jussi à « voir » ce qui échappe aux autres, sait bien qu’il n’en est rien ! Et après la mort de l’ours, nous, lecteurs, ne nous étonnons pas qu’une seconde jeune fille soit attaquée…

Roman policier qui nous tient en haleine à la poursuite du coupable, roman historique passionnant qui fait revivre la société suédoise de la moitié du XIX siècle, Comment cuire un ours nous captive par ses personnages fictifs ou réels, au destin parfois tragique et exceptionnel et par ses très belles pages sur la nature et aussi sur la découverte de la lecture,"les lettres si petites avaient un grand pouvoir", et sur les livres.

"J'observai le livre sous tous les angles, l'approchai de mon oreille, écoutai. Il ne disait plus rien. Pourtant, je savais ce qu'il contenait, et ce qui se produirait si je le rouvrais et me remettais à lire. C'était incompréhensible. Le livre était-il donc vivant? Si tel n'était pas le cas, d'où venaient les voix et les images? En lisant, j'avais vu la Palestine, j'étais allé là-bas. Cet homme de Samarie, j'avais l'impression de l'avoir rencontré moi-même. Où tout cela se trouvait-il, une fois la couverture refermée ? Peut-être que le livre se lisait tout seul ? Je savais que les lettres et les mots grouillaient là-dedans comme des bourdons. Ou plutôt, foisonnaient comme des graines. Tels des germes de plantes, ils avaient besoin de terre pour pousser, ils ne demandaient qu'à prendre racine dans le terreau humide que renferment les têtes des hommes. " P161