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dimanche 29 mars 2026

George Sand : Les Maîtres sonneurs


Après la révolution de 1848, période de bouleversements et de violences, George Sand qui avait idéalisé le combat républicain, désillusionnée, se retire à Nohant et retourne à son Berry natal et au charme paisible de la nature. Elle revient aussi aux romans qui rendent hommage à ces sociétés rurales dont elle veut montrer - en ce sens elle n'abandonne pas ses idées socialistes- la beauté et la grandeur.

Dans Les Maîtres sonneurs qui est à mes yeux le meilleur de ses romans champêtres, elle va s’attacher à peindre les traditions à travers deux « pays », le Berry et le Bourbonnais. Elle donne pour cela la parole à un vieux paysan Etienne Depardieu dit Tiennet qui raconte sa jeunesse pendant les soirées de breyage « c’est ainsi, tu le sais, qu’on appelle les heures assez avancées de la nuit où l’on broie le chanvre, et où chacun alors apportait sa chronique. ». Le livre est ainsi divisé en trente-deux veillées. 
Tiennet commence à parler de sa jeunesse à partir des années 1770, l’année de sa communion. Il faut donc remarquer que ce récit parle d’une société en train de disparaître et tombée partiellement en désuétude même pour les lecteurs de George Sand quand le roman paraît en 1853. Pour eux comme pour nous, le roman de George Sand a le charme du passé et se pare du merveilleux liée aux croyances et aux coutumes anciennes.


Une langue riche et variée


Les Maîtres-sonneurs


George Sand confie à Eugène Lambert à qui elle dédicace son livre que c’est intentionnellement qu’elle adopte un parler propre au paysan berrichon  : 

"Tu ne me reprocheras pas d’y mettre de l’obstination, toi qui sais, par expérience de tes oreilles, que les pensées et les émotions d’un paysan ne peuvent être traduites dans notre style, sans s’y dénaturer entièrement et sans y prendre un air d’affectation choquante."


On le lui reprochera d’autant moins que c’est c’est ce qui fait le charme des Maîtres sonneurs, les mots du terroir, les tournures de phrase avec leurs particularités grammaticales, les expressions imagées !  Dans ses romans champêtres George Sand invente une langue originale, pleine de saveur, de musicalité, de drôlerie et en même temps infiniment poétique. C’est un régal !

 

Ainsi Joset, avec ses yeux écarquillés, est « l’ébervigé »,

Une ouaille n’est pas seulement le fidèle d’un curé mais une brebis «  Te voilà couché comme une ouaille malade »

 Une jeune fille coquette, bien habillée, est « ragoutante » ou « bravette », Brulette est un fille sérieuse mais elle «s’oublie à  gaminer au catéchisme »  

D’après le père de Tiennet, la jeune fille aime trop « la bienaiseté », il la trouve trop pauvre pour être si « demoiselle ».

Les termes de métiers anciens : les fendeux et les bûcheux.

 Les enfants font entrer le catéchisme dans leur tête  «  à fine force d’écouter de leurs oreilles ».

 Une femme qui reprise « rhabille les nippes », Brulette qui s’occupe de son frère de lait Joset  «avait l’oeil à ses hardes »

Joset se tourne vers la "musiquerie"  et veut devenir  "musiqueux" , «  les autres petits musiqueux du pays te chercheront noise » l’avertit Brulette.

ou encore « "j’en augurai qu’il écoutait gros, comme nous disions dans ce temps-là, pour signifier une personne dure de ses oreilles »; 

"il avait l'air d’écouter ou de regarder quelque chose que les autres ne saisissaient point : c’est pourquoi il passait pour être de ceux qui voient le vent. »

« La vie est un ragout mélangé de tristesse et de contentement ».



Le récit

 

Joset debout, Tiennet, Brulette, Therence, Le Grand Bûcheux


Le roman raconte l’histoire des quatre personnages principaux et de leurs amours mouvementés autour duquel gravite une foule de personnages pittoresques des deux régions le Berry et le Bourbonnais. C’est aussi un roman sur la musique et sur les  joueurs de cornemuse rassemblés en des confréries qui admettent difficilement la concurrence.

Les Berrichons : Etienne Depardieu raconte l’histoire. Il vit chez ses parents et cultive la terre; la jolie et fière Brulette aux beaux cheveux blonds, sa cousine, orpheline, est recueillie par son grand-père ( qui est  l’oncle de Tiennet ). Vertueuse mais coquette, elle  règne sur une multitude de « galants ». Elle adore danser la bourrée comme tous les jeunes du pays.

« Je dis mon oncle pour abréger, car il était mon grand-oncle, frère de ma grand'mère, et avait nom Brulet, d'où sa petite-fille, étant seule héritière de son lignage, était appelée Brulette, sans qu'on fît jamais mention de son nom de baptême, qui était Catherine. »

Joseph ou Joset, frère de lait de Brulette, Joset, l’ébervigé, considéré comme un idiot, vit pour la musique et veut devenir cornemuseux. Quant à Brulette, elle a été élevée par Mariton, la mère de Joset.

Les Bourbonnais : Hariel, le muletier, un beau jeune homme courageux et rieur, dont le visage est noirci comme tous ceux de son métier, sa soeur Thérence aux longs cheveux bruns, à la peau blanche, et leur père le Grand Bûcheux, un bûcheron plein de sagesse et ardent au travail. Il y a aussi les muletiers avec leur chef dit le Rouge et leur brebis galeuse, Malzac. 


 Deux pays, deux cultures : le Berry et le Bourbonnais

 

si vous êtes des bois, je suis des blés...


Le roman de George Sand à un charme fou. A ma première lecture, j’avais été surprise et fascinée par l’évocation de ce peuple des bois, toujours itinérant dans ces immenses forêts jusqu’aux hauteurs de l’Auvergne, soumis à des conditions de vie rudes, si opposé au peuple berrichon calme et rangé dans son pays de plaine et de culture. Bien sûr, cette seconde lecture n’a pu me surprendre mais j’ai de nouveau été conquise par la description des paysages et de ce peuple du Bourbonnais.

La première fois que nous rencontrons le peuple des bois, c’est lorsque Tiennet et son père, secourent un homme et sa fille dont la charrette s’est embourbée. Le jeune garçon doit porter la fillette malade pendant que les hommes dégagent le véhicule et il l’interroge :

"Mais de quel pays êtes-vous donc, que vous parliez si drôlement tout à l’heure ?
De quel pays ! dit-elle. Je ne suis pas d’un pays. Je suis des bois, voilà tout.
Oh! ma fine, si vous êtes des bois, je suis des blés, que je lui répondis en riant."


Cette rencontre, l’une des belles rencontres de l’histoire littéraire avec ces répliques "des bois et des blés", donne le ton au roman, introduisant une part de rêve et d’étrangeté qui parle à l’imagination !  L’écrivaine joue, en effet, sur les contrastes frappant entre le Berry et le Bourbonnais, contrastes dans les paysages, dans le travail, les mentalités et les coutumes.
 
"Le Berry et le Bourbonnais, le chêne et l'épi, la plaine et la forêt. Ici la sagesse des paysans de la Vallée Noire, là, chez les «bûcheux» et les muletiers de Combrailles, le don de l'imaginaire et le risque du rêve."

Quelle poésie, quelle profondeur dans cette expression "le risque du rêve" ! Les Bourbonnais aiment leurs bois "comme loup ou renard" et ne pourrait pas vivre en plaine, soumis à la routine comme les paysans berrichons. On aime toujours plus le pays qui est le sien affirme le Grand Bûcheux.

« La taupe aime sa noire caverne, comme l’oiseau aime son nid dans la feuillée, et la fourmi vous rirait au nez, si vous vouliez lui faire entendre qu’il y a des rois mieux logés qu’elle en leurs palais. »

George Sand mène ici un travail d’ethnologue quand elle nous décrit avec tant de précision le travail et le mode de vie des Bourbonnais. 
Ainsi les fendeux et les bûcheux qui habitent loin, dans le Haut pays comme Huriel et Thérence, s’engagent pour trois mois et se construisent des cabanes plus confortables que ceux qui vivent plus près et qui ne restent que pour la semaine, retournant chez eux, chaque samedi. Thérence qui suit son père et son frère sur toutes les coupes transporte même son lit et ses affaires avec elle. 

"Il en était à peu près de même des charbonniers, et par là on entend non pas ceux qui achètent du charbon pour en revendre, mais ceux qui le fabriquent sur place, au compte des propriétaires des bois et forêts. 
Dans les temps d’aujourd’hui, l’industrie des muletiers est en baisse et va à se perdre. Les forêts sont mieux percées, et il n’y a plus tant de ces endroits abominables pour les chevaux et les voitures, où le service des mulets est le seul possible."


Pourtant la description qu’elle nous en fait malgré son réalisme ne manque pas de poésie et d’un certain romantisme avec ces personnages au visage noirci par la fumée du charbon ou la poussière des chemins, amoureux d’une vie libre, dangereuse, qui échappe en grande partie aux lois de la société ou cherche à s’en émanciper. Ils obéissent, au sein de confréries, à des rites secrets, initiatiques.
La noirceur de leur visage si elle obéit à une réalité de l’époque joue un rôle symbolique dans le roman en les rendant suspects aux gens de la plaine, en les parant d’une aura mystérieuse qui suscite la méfiance et la peur. 

"Oui, dit le père Brulet, qui n’était point aisé à persuader, mais vous avez le noir sur la figure, pas moins ! Vous avez juré à votre confrérie de suivre son commandement, qui est de passer déguisé en cette mode dans les pays où vous êtes encore suspects, afin que si l’un de vous y fait quelque mal, on ne puisse pas dire, en voyant les autres plus tard : « C’est lui ou ce n’est pas lui."

 
Les muletiers ont une sorte de grandeur dans leur démesure. Ils sont véritablement inquiétants. Malzac qui attaque Brulette dans la forêt et veut se débarrasser de ceux qui l’accompagnent fait allusion aux crimes impunis, aux nombreux endroits où faire disparaître un corps. Et quand il y a combat entre Huriel et Malzac, c’est un combat à mort. 

Et puis les forêts, les arbres, l’obscurité des sous-bois, l’absence d’horizon sont propices aux craintes indéfinies, au surnaturel, aux croyances occultes. 


 Les croyances occultes, la sorcellerie 

 

 Huriel, le muletier : Le diable !


La croyance dans le surnaturel est encore plus forte, en effet, dans les pays de forêts où l’on perd facilement ses repères, où les êtres mal intentionnés peuvent plus facilement se cacher, plutôt que dans les plaines ou l’on voit loin à l’horizon. 
 

"Ce n'était point seulement par ma grand-mère que je m'étais laissé conter que les gens qui ont la figure blanche, l'oeil vert, l'humeur triste et la parole difficile à comprendre, sont portés à s'accointer avec les mauvais esprits, et, en tout pays, les vieux arbres sont mal famés pour la hantise des sorciers et des autres. "

Cela donne parfois, une scène de comédie tout à fait réjouissante, quand Véret  le sabotier aperçoit un soir de Noël, sous un arbre, Hariel au visage noir en train de discuter avec Joset et que ce dernier lui fait une farce. 

" Mais dès que les deux autres l’eurent vu, ils se séparèrent ; l’homme noir dévala on ne sait où, et son camarade, s’approchant de Véret, lui dit d’une voix qui lui parut tout étranglée :

— Où vas-tu donc comme ça, Denis Véret ?"

Le sabotier commença de s’étonner, et, sachant qu’on ne doit point répondre aux choses de la nuit, surtout à côté des mauvais arbres, il passa son chemin en détournant la tête ; mais il fut suivi de celui qu’il jugeait être un esprit, et qui marchait derrière lui, mettant son pas dans le sien.
Quand ils furent en haut de la plaine, le poursuivant tourna à main gauche, disant :

— Bonsoir, Denis Véret ! »
 

Ou au contraire une scène tragique comme lorsque Huriel découvre en pays bourbonnais le corps sans vie du sonneur. Les cornemuseux qui gagnaient leur vie en animant les bals de campagne étaient déjà trop nombreux. Organisés en sociétés secrète, ils défendaient leurs intérêts et parfois les rencontres tournaient au drame. Ils avaient alors tout intérêt à encourager les superstitions qui les dédouanaient de toute suspicion en cas de meurtre.

« C’est un endroit sauvage où les gens de justice craignent le paysan, et où le paysan ne craint que le diable. (...) Ils croient fermement en ce pays, ce que l’on croit un peu dans celui-ci, à savoir : qu’on ne peut devenir musicien sans vendre son âme à l’enfer, et qu’un jour ou l’autre, Satan arrache la musette des mains du sonneur et la lui brise sur le dos, ce qui l’égare, le rend fou et le pousse à se détruire. »

 la musique  

 

Joset, Brulette et Tiennet


Enfin, la musique est au centre du roman. On sait combien George Sand l’aimait. Dans un autre des ses romans Consuelo que j’aime beaucoup, la musique tient aussi une place primordiale.
Joset est épris de musique et il compose ses propres airs. Ce qu’il ne peut pas dire par les mots, il l’exprime avec sa musique. George Sand décrit comment la musique parle aux âmes simples. Jamais elle-même n’a été aussi inspirée, aussi poète que lorsqu’elle évoque les sentiments que celle-ci éveille dans celui qui l’écoute. Voilà ce que ressent Brulette en l'écoutant : 

"Je n'ai pensé à rien, j'ai eu mille souvenances  du temps passé. (...) J’ai vu aussi, dans ma songerie, ta mère et mon grand-père assis devant le feu, et causant de choses que je n’entendais point, tandis que je te voyais à genoux dans un coin, disant ta prière, et que je me sentais comme endormie dans mon petit lit. J’ai vu encore la terre couverte de neige, et des saulnées remplies d’alouettes, et puis des nuits remplies d’étoiles filantes, et nous les regardions, assis tous deux sur un tertre, pendant que nos bêtes faisaient le petit bruit de tondre l’herbe."

 Joseph veut aller apprendre à jouer de la cornemuse en pays bourbonnais plutôt que en pays berrichon parce que c’est là que la musique prend son envol. Les Berrichons sont un peuple trop terre à terre, enraciné dans leur sol, ils ne peuvent s’élever jusqu’aux hautes sphère de la vraie musique, celle de l’imagination et de l’émotion. C’est déjà ce qu’affirmait Huriel : 

"La musique est une herbe sauvage qui ne pousse pas dans vos terres. Elle se plaît mieux dans nos bruyères, je ne saurais vous-dire pourquoi ; mais c’est dans nos bois et dans nos ravines qu’elle s’entretient et se renouvelle comme les fleurs de chaque printemps." 

Et c’est ce qu’explique aussi le Grand Bûcheux à Joset dans ce texte magnifique que je vous retranscris ici entièrement parce que je ne crois pas que l’on puisse parler de la musique avec plus d’émotion et de poésie :

"La musique à deux modes que les savants, comme j’ai ouï dire, appellent majeur et mineur, et que j’appelle, moi, mode clair et mode trouble ; ou, si tu veux, mode de ciel bleu et mode de ciel gris ; ou encore, mode de la force ou de la joie, et mode de la tristesse ou de la songerie. Tu peux chercher jusqu’à demain, tu ne trouveras pas la fin des oppositions qu’il y a entre ces deux modes, non plus que tu n’en trouveras un troisième ; car tout, sur la terre, est ombre ou lumière, repos ou action. Or, écoute bien toujours, Joseph ! La plaine chante en majeur et la montagne en mineur. Si tu étais resté en ton pays, tu aurais toujours eu des idées dans le mode clair et tranquille, et, en y retournant, tu verras le parti qu’un esprit comme le tien peut tirer de ce mode ; car l’un n’est ni plus ni moins que l’autre.
Mais, comme tu te sentais musicien complet, tu étais tourmenté de ne pas entendre sonner le mineur à ton oreille. Vos ménétriers et vos chanteuses l’ont par acquit, parce que le chant est comme l’air qui souffle partout et transporte le germe des plantes d’un horizon à l’autre. Mais, de ce que la nature ne les a pas faits songeurs et passionnés, les gens de ton pays se servent mal du ton triste et le corrompent en y touchant. Voilà pourquoi il t’a semblé que vos cornemuses jouaient faux.
Donc, si tu veux connaître le mineur, va le chercher dans les endroits tristes et sauvages, et sache qu’il faut quelquefois verser plus d’une larme avant de se bien servir d’un mode qui a été donné à l’homme pour se plaindre de ses peines, ou tout au moins pour soupirer ses amours."


La morale et la vertu 

 

Brulette et son bébé

Dans Les Maitres sonneurs  George Sand serait-elle moralisatrice et même conformiste?  C’est ce qu’on lui reproche souvent, oubliant à quelle époque elle écrivait ! C’est ce que j'ai fait lorsque j'ai jugé l’héroïne de La recluse de Wildfell Hall d’Anne Brontë trop moralisatrice, trop donneuse de leçon, alors que le public du XIX siècle s’indignait de son immoralité et criait au scandale.
 

Je lisais dans Babelio le commentaire d’une lectrice qui se plaignait à propos des Maîtres sonneurs

 helsand   : "On ne s'ennuie pas un instant dans ce récit et c'est bien là tout le génie de l'autrice qui nous enfile cependant les bons sentiments comme des perles (vertu, honneur, honnêteté, sens du sacrifice, religiosité...)". 

Et cela m’a fait rire car c’est bien vrai ! Les femmes obéissent aux conventions sociales dans les romans de Sand, du moins les paysannes. 

Elles ne suivent pas l'exemple de l'écrivaine dont les moeurs libres s’affranchissent de la morale chrétienne et sociale quant à la sexualité, le mode de vie. Elle était séparée de son mari, le divorce n'existant pas encore !  Sand s'affichait avec ses amants. Mais il faut dire que la baronne Dudevant, "la bonne dame" de Nohant, le pouvait parce qu'elle était d’une classe sociale élevée, indépendante financièrement puisqu’elle gagnait sa vie en écrivant, et elle constituait une exception parmi les femmes de son époque. Je suppose qu’elle ne devait pas être reçue chez les biens-pensants ! De plus, elle était chrétienne, croyante, oui, mais on sait qu’elle critiquait l’église, ce qui lui donnait une certaine liberté d’esprit par rapport aux curés, à leur prêche et leur morale. Bref ! C’était une intellectuelle aisée comme George Eliot qui vivait avec un homme marié et qui en a souffert, ayant dû renoncer à son père et son frère qu’elle aimait beaucoup. 

Sand, une exception donc ! Ainsi, elle reste plus proche de la réalité en peignant une petite paysanne, Brulette, sage, innocente, vertueuse, qui ne comprend même pas, quand elle s’occupe du bébé qui lui est confié, que les villageois la soupçonnent d’en être la mère. Elle doit cesser d’être coquette, apprendre à s’occuper d’un enfant, à être une mère, sacrifier pour cela ses plaisirs, la danse, les sorties, les belles robes. Tristounet, non ? Et oui, cela nous révèle une Sand conformiste, la femme doit s’assumer en tant que mère! C’est ce que pense toute la société du XIX siècle, c’est même la seule valeur et l’unique but de l’existence d’une femme, songez à Balzac et à sa haine viscérale des « vieilles filles » !  

mais… 

Car il y a un mais …  Conformiste ?  Peut-être, bien obligée pour plaire à ses lecteurs et être publiée, mais pas tant que cela ! Il y a quelque chose dans le roman qui est quasiment révolutionnaire au point de vue des moeurs à l’époque de l’écrivaine ! Quand Huriel croit que Brulette a un enfant, il accepte la « faute » de la jeune fille, continue à la respecter et la demande en mariage en s’engageant à élever le bébé. Outre ce que cela nous apprend sur le caractère de Huriel, on peut dire que George Sand s’éloigne ainsi du conformisme et aussi qu’elle se révèle très optimiste sur la nature humaine. C’est aussi une situation que l’on découvre dans Le papa de Simon de Maupassant, pour une fois moins pessimiste, et qui prend la défense de la « fille-mère » ! Par contre, allez voir ce que deviennent les filles « coupables » dans les romans de Thomas Hardy à la fin du XIX siècle  :  Tess d’Uberville, Loin de la foule déchaîné, Les yeux bleus !  

 



Le Berry et le Bourbonnais
  

 

Les Maîtres Sonneurs est celui des romans champêtres de George Sand qui est le plus riche culturellement, le plus original par l'opposition entre les deux "pays" du Bourbonnais et du Berry. Il rappelle combien les distances étaient grandes à cette époque et le voyage peu fréquent pour les classes populaires. On naissait, on vivait dans la même région sans connaître celle du voisin, même la langue était différente. George Sand évoque ce passé en nous en faisant ressentir le charme d'autant plus précieux qu'il a maintenant disparu !

 

Chez Nathalie
  


 

vendredi 27 mars 2026

James Oliver Curwood : Le piège d'or

 

 

Il y a longtemps que je n’ai pas rédigé un billet pour le challenge littérature pour la jeunesse. Donc je retourne à mes amours d’enfant, c’est à dire à James Oliver Curwood avec Le Piège d’or.

Le roman commence par la description d’un être « peu ordinaire » Bram Jonson, une sorte de géant, un trappeur que l’on n’aperçoit que lorsqu’il s’approche de la civilisation pour vendre ses fourrures. Mais depuis qu'il a tué un homme, poursuivi par la Police montée, il semble avoir disparu.  Bram est un homme seul qui n’a pour compagnons que ses loups. Certains le considèrent comme "un chasse-galère", un être fantastique qui a vendu son âme au diable. Il fuit la police sans cesse, échappant toujours aux poursuites. 
Philippe Brant est un jeune policier qui se lance à la poursuite de Bram. Mais il a aussi un autre but, secret, en tête. En effet,  son ami, Pierre Bréault, le chasseur de renards, a aperçu Bram récemment et  a trouvé un piège à lapins oublié dans le campement du géant, tressé avec les cheveux dorés d’une femme. 

« C’était un or blond, dont Philip ne se souvenait pas d’avoir vu d’exemple. Et il admirait la patience merveilleuse avec laquelle le piège avait été tissé ».

 Des cheveux blonds ? Dans un pays où les femmes ont toutes des cheveux noirs ! Et quel rapport pouvait-il y avoir entre cette inconnue aux cheveux d’or et Bram, le chasse-Galère, le loup-garou ?

L’imagination de Philip s’enflamme ! Et il est prêt à affronter tous les dangers pour retrouver à qui appartiennent les cheveux du piège d’or. Et certes, ils ne manqueront pas…  les dangers !  Piégé par les loups au sommet d’un arbre pendant toute une nuit, attaqué par une tribu hostile, bravant le Géant Bram, retrouvant la beauté aux longs cheveux et désormais fou amoureux. Que d’aventures ! Quel romantisme ! Mon coeur de petite fille ( lu et relu à 7, 8 , 9 ans … ) a palpité, je vous l’assure ! Pas étonnant que pendant toute ma vie j’ai rêvé du Grand Silence blanc et de ses neiges !

Et en tant que lectrice adulte, je suis à nouveau séduite par le Northland, cette vaste région semi-désertique, qui avoisine le cercle arctique, la magnifique sauvagerie de ce pays de glace et de neige. Les descriptions somptueuses de Curwood dont le style évocateur  fait appel à tous les sens en convoquant les couleurs, la lumière, le bruit, le froid, nous plongent dans un univers en équilibre entre la réalité et le fantastique et toujours d’une grande beauté.

 « Vers l’Ouest, c’était au contraire le morne Barren, mort et sans limites, qui n’a rien, pas un rocher, pas un buisson. Durant la journée, un ciel bas et épais, un ciel de granit gris, avec des traînées de pourpre, le surplombait, pareil à celui que Gustave Doré a peint sur son Inferno, en un tableau célèbre que Pierre Bréault se souvenait d’avoir vu un jour… Durant la nuit, lorsque gémissait le vent et glapissaient les renards blancs, c’était plus sinistre encore »

Pourtant ce pays qui pourrait paraît inhospitalier est aux yeux de Philippe, ce  qui l’a sauvé de la maladie. Loin de la ville, loin de la femme qui l’a abandonné, dans ce face à face avec la Nature sauvage, il a retrouvé la santé et repris goût à la vie.  « Le Nord avait fait cela pour lui; le nord avec ses forêts merveilleuses, ses vastes cieux, ses rivières et ses lacs et ses neiges épaisses.. ». Ce roman est un Nature-writing avant la lettre !

Le personnage de Bram, cette homme-bête, la manière humble et respectueuse dont il veille sur la jeune fille est un rappel du conte, La Bête et la Bête, on pense aussi à Victor Hugo et Quasimodo et Esméralda,  et plus tard à King Kong qui tient dans sa main ouverte la jeune fille qu’il vénère.

« La laideur naturelle de Bram, lorsqu’il riait, faisait de sa face quelque chose d’effroyable et de grotesque à la fois, comme ces gargouilles gothiques, sculptées à la corniche des vieilles cathédrales, qui roulent vers le passant leur oeil exorbité. »

Quel contraste avec la Belle sortie d’un rêve de fées : « Inondée des rayons de soleil, elle semblait nimbée dans la même chevelure merveilleuse dont une tresse étincelante avait servi à la confection du piège d’or. Cette chevelure déployée, retombait comme une onde sur ses bras et sur sa poitrine, et jusqu’à ses hanches. Allumée par les feux vivants du soleil, elle resplendissait comme une flamme. »

Je suis très curieuse de savoir comment les enfants d’aujourd’hui recevraient cette lecture. Le roman a été écrit en 1921, il y a plus d'un siècle.

Je l’ai lu dans la bibliothèque verte mais j'ai choisi pour l'illustrer aujourd'hui l'édition Magellan et Cie parce que j'aime la première de couverture.



Chez Nathalie : Blog Delivrer des livres


 


mercredi 25 mars 2026

Patrick Grainville : La nef de Géricault

 

 

La nef de Géricault de  Patrick Grainville 

J’ai toujours été fascinée par le radeau de la Méduse, non par le tableau bien qu’il témoigne incontestablement du génie du peintre, de son sens du cadrage, du mouvement, d’une maîtrise extraordinaire...  mais ce n’est pas le style de peinture que j’aime. Non, c’est l’histoire de ce naufrage, de ces gens abandonnés sur un radeau par un capitaine incompétent et ses officiers lâches et sans scrupules. Ce qui m’intéresse ce sont les implications politiques et sociales de cette tragédie, des royalistes et des nobles qui abandonnent des républicains, des bonapartistes, des hommes d’équipage, des noirs, des anciens esclaves et enfin l’aspect philosophique, ce que cela dit de la nature humaine et de ce qui subsiste de l’humanité dans des conditions extrêmes : Sa majesté des Mouches, Les naufragés du Wager, Les naufragés du Batavia.
J’ai vu aussi une pièce de théâtre - un seul en scène » qui présentait l’épopée du radeau d’une manière hallucinante! ICI les secrets de la Méduse

Théodore Géricault  (1791-1824)

Théodore Gericault par Horace Vernet

Patrick Grainville s’intéresse, lui, à Théodore Géricault et à son tableau Le radeau de la Méduse ou plutôt à ses tableaux car il analyse de nombreuses oeuvres du peintre comme celles réalisés à l’occasion de son voyage en Italie : Course de chevaux libres à Rome. Il dit son amour des chevaux qu’il peint inlassablement sous tous leurs angles, leurs allures, leurs robes et leurs couleurs. 

Plus tard, il peindra aussi, à la demande du docteur Etienne-Jean Georget, les monomanes de la Salpétrière, des portraits intenses de femmes et d'hommes enfermés dans leur douleur et leur folie que l'on ne peut regarder sans éprouver de l'angoisse. 

 

Théodore Géricault : La monomane de l'Envie

 

Théodore Gericault : Course de chevaux libres à Rome


Théodore Géricault : croupes de chevaux

L'écrivain décrit aussi les autres artistes qui gravitent autour de Géricault : son ami Horace Vernet, peintre pompier qui manquait d'inventivité mais qui a réalisé un beau portrait de lui. C'est le fils de Carles Vernet qui fut le maître de Géricault de même que Pierre Narcisse Guérin le fut de lui et de Delacroix"Ce nain  a formé deux géants". 

Ce qui permet de comprendre l’évolution de la peinture, par rapport aux peintres de son époque, vers le romantisme dont il est le représentant avec son ami Delacroix.

L’écrivain nous parle de la vie tourmentée du jeune homme, de sa liaison avec Alexandrine-Modeste Caruel, la jeune épouse de son oncle et des remords que lui causent cette trahison. Lorsqu’elle sera découverte car la jeune femme est enceinte, ce sera le drame. Les amants ne pourront plus se revoir et leur fils leur sera enlevé et confié à une autre famille. Géricault meurt jeune à l’âge de 32 ans vraisemblablement de complications liées à ses blessures lors de chutes de cheval.


Le radeau de la Méduse

 

 


 Le radeau de la Méduse : une diagonale passe par le pied du mousse mort soutenu par le vieillard Cordein et s'élance vers Joseph l'haïtien qui salue le bateau à l'horizon. D'un  côté, au bas du tableau, la mort et le deuil, de l'autre, en haut, l'élan de la vie, l'espoir. Une autre diagonale part de la vague à gauche pour aboutir au cadavre, à droite, dont la tête est à moitié hors du radeau, menace d'engloutissement. Le tout dessine une pyramide, symbole du regain, du retour à la vie. Le mat et la barre de la voile forment une sorte de croix qui est "une manière de Jugement dernier avec d'un côté les damnés et de l'autre, la lumière et l'extase des bienheureux"Celui qui tend le doigt et partage sa joie est Corréard. Delacroix a posé pour le jeune homme de dos qui se redresse pour regarder vers l'avenir. Un corps noir est affalé sur lui, mort certainement, et semble lui dévorer la fesse, rappel du cannibalisme. Au centre des hommes à genoux, dans l'attente, le corps et les bras dressés pour implorer de l'aide. L'un enlace le corps d'une femme ( peut-être ?) qui semble mourante. Sur les 147 passagers du radeau, seuls quinze ont survécu. Aucune femme.

 

Patrick Grainville nous raconte par l’intermédiaire des quelques rares survivants, le charpentier Touche-La Villette, le chirurgien de marine Savigny, le géographe Correard ce qu’ils ont vécu sur le radeau. Là aussi, comme sur le navire naufragé, la lutte pour la survie continue, le radeau étant surchargé, il faut d’abord se débarrasser du surnombre, en tuant, en jetant à l’eau, en noyant, les officiers contre le peuple et réciproquement, une mutinerie sanglante.  Plus tard, ce sera boire son urine et lorsque la faim tenaille, le cannibalisme. Les tempêtes qui submergent les corps, l’eau qui glace, le soleil qui brûle, le sel qui dessèche, qui ulcère les plaies, la maladie, le délire, les hallucinations… les souffrances sont terribles.

« Sur le radeau de la Méduse régna la loi du plus fort. C’est la jungle que Géricault doit peindre en trouvant des limites. Quelle scène choisir ? La plus horrible ou la plus positive ? Quelle nuit ? Quel jour ? Comment cadrer cette torche d’humains dans un périmètre si ramassé. Comment représenter l’indicible ? Touche-Lavillette trouvait presque supportables ses campagnes napoléonnienes au regard du carnage de cette nuit horrible. »

 Pour donner à voir une telle scène, pour parvenir à rendre l’inimaginable, l’impossible, il fallait quelqu’un d’entier, de démesuré, ravagé par le doute, qui se consacre à son art jusqu’à la hantise. Géricault est celui-là ! Il veut peindre toutes les phases de ce récit, la mutinerie, le cannibalisme, la tempête.

 

Théodore Géricault : Le radeau de la Méduse : scène de mutinerie

 Il fait construire une maquette du radeau, se fait nommer tous les personnages, il lit les compte-rendus du naufrage, il réalise des esquisses du corps humain. Il fait poser les survivants de la Méduse, ses amis aussi, mais les personnages qu’il peindra seront des représentations non réalistes, le plus souvent composites, incarnation de l'Humanité et non des portraits réels. Il peint le modèle, Joseph, l’haïtien, qui va devenir l’un des personnages essentiels du tableau. Au sommet de la pyramide, il voit apparaître la délivrance,  l’espérance. Peut-être est-il le symbole de la libération des esclaves ?

 

Géricault  : Joseph L'haïtien

 

Géricault déménage pour un atelier plus grand, la toile devant mesurer sept mètres de long et quatre mètres de hauteur. Il ramène chez lui des morceaux de cadavres, pieds, torses, bras et la tête d’un voleur guillotiné trouvés à l'hospice de Bicêtre. Tout cela pourrit dans son atelier, l’odeur est pestilentielle. Géricault vit de la mort, avec la mort, halluciné. Les voisins se plaignent ! Et cela donne lieu à une scène d’humour noir, où Géricault et son aide, le peintre Jamar, transportent le charnier sur le toit pour échapper à l’odeur mais doivent ensuite disputer les morceaux aux rats et aux chats attirer par le festin ! Cela nous permet de comprendre qui était le peintre et l’énormité de cet accouchement dans la souffrance !  

 

Théodore Géricault : Tête de guillotiné

Le radeau de la Méduse est tout sauf « le résultat d’une reconstitution politique et historique » affirme Patrick Grainville. Il échappe au réalisme ou, du moins, le réalisme des témoignages de Corréard et Savigny est "très contrôlé et parfois édulcoré".  Le tableau est "une configuration intérieure". C’est lui-même que Géricault y a mis et  il « se sent avaler par la mer et le ciel qu’il a peints. La haute vague presque noire du fond est plus vaste que sa poitrine. Il la sent, il l’entend. Le radeau grince. Tous ses bois ont du jeu et bougent. La chair des gisants transparaît et l’entoure d’une couronne d’agonie ».

 
Cela ne va pas d’ailleurs sans une certaine théâtralisation. Ainsi, au premier plan, l’aspirant Coudein qui protégeait Léon, le mousse âgé de 13 ans, veille sur son corps mort." A la fin ce sera la figure théâtrale du vieillard (façon David) cheveux blancs de prophète, coiffe et cape rouge symboliques, hors de tout réalisme… en référence aux grecs et à Michel-Ange" qu’il avait tant admiré à la chapelle Sixtine. Patrick   Grainville y voit un pieta masculine, image de la douleur paternelle.
« Or, vous avez magnifiquement orchestré cet enfer dit un des personnages au peintre. Vous avez donné à ce qui devait être un chaos une harmonie de peinture. »

Le tableau n’est pas politique mais c’est ainsi qu’il va être jugé. La noblesse de la Restauration y voit une critique du capitaine responsable du naufrage et des officiers royalistes. Delacroix y retrouve l’incarnation du romantisme et la révélation du mal du siècle qui caractérise la jeunesse romantique. Hugo est frappé par l’élan lyrique des naufragés qui s’arrachent à la mort pour célébrer l’arrivée de l’Argus, une image de la Liberté. Et ce n’est certainement pas un hasard si, au Louvre, Le radeau de la Méduse est présenté côte à côte avec La liberté guidant le peuple de Delacroix.

Le livre de Patrick Grainville écrit dans un style assez flamboyant propose donc une somme de connaissances sur la peinture du début du XIX siècle et même du XVIII puisque l'on y fréquente aussi Watteau, Fragonard et Creuse. J'ai aussi apprécié d'en savoir plus sur la vie du peintre et sur le tableau, l'un des plus célèbres de toute la peinture française.
 

dimanche 22 mars 2026

George Eliot : Silas Marner

 

"Dans les premières années de ce siècle, un de ces tisserands, nommé Silas Marner, exerçait sa profession dans une chaumière bâtie en pierres, située au milieu des haies de noisetiers, près du village de Raveloe, et non loin des bords d’une carrière abandonnée."

Silas Marner est tisserand. Il est arrivé à Raveloe, communauté rurale des Midlands, après avoir été victime de la trahison de son meilleur ami William Dane. Celui-ci l’a fait injustement accuser de vol et chasser de la congrégation religieuse de la Cour de la Lanterne, lui prenant la jeune fille qu’il aimait, Sarah, et qu’il allait épouser. Silas qui est un être honnête et pieux est terriblement blessé. Soumis au jugement de Dieu de la part de ses coreligionnaires, il est reconnu coupable ! Il perd alors confiance à la fois en Dieu et dans les hommes.

A Raveloe, on admet difficilement les étrangers et cet homme qui vient du « Nord » et qui sait soigner les maladies avec des plantes est bien vite considéré comme suspect.  De plus, son visage aux gros yeux proéminents distille la peur chez les habitants. Serait-il inspiré par le Malin ? Les superstitions sont encore bien vivaces dans les campagnes en ce début du XIX siècle. Silas Marner, en dehors des contacts professionnels nécessaires, vit seul, s’enfermant dans sa chaumière, travaillant à son métier seize heures par jour. 

 Bien vite, lui qui n’avait jamais aimé l’argent, se met à vivre pour les pièces d’or qu’il gagne grâce à son labeur acharné. Unique satisfaction de sa vie, il les thésaurise et les cache sous une pierre du foyer. Chaque soir, il les sort et les compte avec délectation. Quinze ans ont passé depuis qu'il s'est enfui loin de la Cour de la Lanterne.

Le personnage le plus important de Raveloe est le squire Cass, propriétaire terrien. Il a trois fils : Godfrey, Dunstan (ou Dunsey) et Bob. Godfrey Cass, l’aîné, l’héritier, est amoureux de  la belle Nancy Lammeter mais il ne peut la demander en mariage car il a épousé secrètement, dans un moment d’aberration, une pauvre fille du peuple, Molly, qu’il a abandonnée avec son enfant. Son frère Dunsey, un mauvais garçon, le fait chanter car Godfrey serait déshérité si son père avait connaissance d’une telle union. Mais un soir que Dunsey passe près la maison du tisserand, il l’aperçoit en train de compter ses pièces d’or. Profitant de son absence, il le vole et s’enfuit dans la nuit avec son trésor. L’avare est désespéré et réclame justice mais Dunsey ne réapparait pas et le mystère reste entier.

Par une nuit d’hiver, Molly décide de se rendre à Raveloe avec sa fillette pour mettre Godfrey face à ses responsabilités mais la jeune femme, qui se drogue, s’endort dans la neige et meurt, près de la chaumière de Silas Marner. La fillette, qui a deux ans, se réfugie chez le tisserand. Silas Marner adopte la petite fille qu’il prénomme Eppie. Il est aidé dans son métier de père par sa voisine Dolly Winthrop qui devient la marraine d’Eppie. Un grand amour naît entre le vieil homme et sa fille adoptive.

 Godfrey soulagé de constater que Molly est morte se garde bien de reconnaître l’enfant. Il aura à le regretter ! Libre, il peut épouser Nancy. Seize ans passent. Eppie est devenue une belle jeune fille, elle doit se marier avec le fils de sa marraine, Aaron. Mais Godfrey et son épouse Nancy qui souffrent de ne pas avoir d’enfant viennent demander à Eppie de rejoindre leur foyer puisque Godfrey a révélé qu’il est le vrai père de la fillette. 

Du  conte de fées...

 Boucles d'or !


Contrairement à Middlemarch ou Le moulin sur la Floss, Silas Marner est un court roman. Il est  intéressant à bien des égards. Mais je veux d’abord parler de ce qui est proche du conte dans cette oeuvre et du propos moralisateur du récit. George Eliot à travers son personnage principal, Silas Marner, veut conter l’histoire d’une rédemption. Silas, l’avare, dont le coeur s’est desséché, va retrouver, grâce à l’amour qu’il porte à sa fille adoptive, confiance dans  la société et la foi en Dieu. Il voit un message divin dans les boucles d’or de la fillette qui lui rappellent son trésor disparu.

« … il lui sembla que ses yeux troubles apercevaient par terre, devant le foyer, quelque chose ayant l’apparence de l’or. De l’or ! — son or à lui, — rapporté aussi mystérieusement qu’il lui avait été enlevé ! Il sentit alors que son cœur se mettait à battre avec violence, et, pendant quelques instants, il fut incapable d’avancer la main pour saisir le trésor retrouvé. Le monceau d’or paraissait briller et s’accroître sous son regard agité. Il se pencha enfin, et tendit la main en avant, mais au lieu des pièces dures au contour familier et résistant, ses doigts rencontrèrent des boucles soyeuses et chaudes. Dans son extrême étonnement, Silas se laissa tomber sur les genoux et baissa profondément la tête pour examiner la merveille : c’était une enfant endormie, — une jolie petite créature rondelette, la tête toute couverte de boucles blondes et soyeuses. » 

J’ai trouvé parfois l’histoire un peu démonstrative, le pauvre tisserand innocent est récompensé, Godfrey, le riche propriétaire, puni de sa lâcheté et de son égoïsme, les jeunes gens, Eppie et Aaron, vertueux et parfaits, Eppie renonçant à la fois à la richesse et à une haute position sociale en refusant de trahir son père adoptif ! Mais c'est le propre du conte, je suppose ! 

Je pense à  ce que Maupassant en a fait dans sa nouvelle « Aux Champs »! L'enfant que les parents ont refusé de céder aux riches bourgeois, le leur reproche brutalement quand il voit que le fils du voisin qui a été adopté et qui est est devenu "un monsieur" !

 "— J’aimerais mieux n’être point né que d’être c’que j’suis. Quand j’ai vu l’autre, tantôt, mon sang n’a fait qu’un tour. Je m’suis dit : — v’là c’que j’serais maintenant." 

... Au réalisme 

 

Silas Marner et Eppie

 Mais le roman est écrit par George Eliot et l’on peut dire que c’est une sacrée écrivaine car, même si Silas Marner ne me plaît pas autant que les romans "stars", Middlemarch ou Le moulin sur la Floss, à nouveau, elle nous fait pénétrer dans le microcosme de la société rurale avec ses différentes classes sociales, ses inégalités économiques et c'est réussi ! 

« Les riches mangeaient et buvaient à leur aise, acceptant la goutte et l’apoplexie comme des choses qui se transmettaient mystérieusement dans les familles honorables, et les pauvres pensaient que les riches étaient tout à fait dans leur droit de mener joyeuse vie. D’ailleurs, les festins de ceux-ci avaient pour résultat de multiplier les restes, qui étaient l’héritage des premiers. »

« Le squire avait été accoutumé toute sa vie à recevoir l’hommage des gens de la paroisse, et à penser que sa famille, ses gobelets d’argent et tout ce qui lui appartenait, était ce qu’il y avait de plus ancien et de meilleur ; et, comme il ne fréquentait jamais de bourgeoisie d’une sphère plus élevée que la sienne, son opinion ne souffrait pas de la comparaison. »

Elle a l’art de présenter des groupes sociaux, ceux des classes aisés comme dans le bal organisé chez le Squire ou ceux du peuple comme la scène dans la taverne, et elle passe d’une vision d’ensemble… 
 

Chez le squire : « Au thé, des places d’honneur avaient été réservées pour les demoiselles Lammeter, près du haut de la table principale, dans le salon lambrissé. Cette pièce paraissait alors avoir une fraîcheur agréable, avec ses décorations de branches de houx, d’if et de laurier, provenant de la végétation abondante du vieux jardin. »

ou à la taverne : Les habitués s’étaient mis tout d’abord à fumer leurs pipes dans un silence qui tenait de la gravité. Les plus importants d’entre eux — ceux qui buvaient des spiritueux et étaient assis le plus près du feu — se fixaient les uns les autres, comme si un pari dépendait du premier qui fermerait les yeux. Quant aux buveurs de bière, — gens pour la plupart vêtus de vestes de futaine et de blouses, — ils restaient les paupières fermées, et se passaient les mains sur la bouche. On eût dit qu’absorber leurs gorgées de bière constituait pour eux un devoir funèbre, qu’ils remplissaient avec une tristesse gênante. »

…  à un gros plan d’où se détachent des figures vivantes, colorées, avec le souci du détail précis et de la comparaison pittoresque, parfois amusante, y compris pour les personnages secondaires. Ce que j’aime aussi c’est la manière dont elle fait parler les gens des classes populaires, avec tant de justesse, dans des dialogues savoureux ! Je comprends pourquoi Marcel Proust aimait tant George Eliot, non seulement par son approche du passé mais aussi pour ses portraits caricaturaux où lui-même excelle.

George Eliot : 
 

chez le squire : « Mme Crackenthorp, — petite femme qui clignotait de l’œil et agitait continuellement ses dentelles, ses rubans et sa chaîne d’or, et tournait la tête à droite et à gauche, en faisant entendre des bruits réprimés, ressemblant beaucoup au grognement d’un cochon d’Inde, quand il contracte son museau et fait des monologues dans toute société indistinctement en toute compagnie - clignota et se trémoussa à l'adresse du squire..."


 A la taverne : « Le boucher, homme gai, souriant, aux cheveux rouges, n’était pas d’une nature à répondre inconsidérément. Il lança quelques bouffées avant de cracher, et répondit :
« Ils ne se tromperaient pas beaucoup, Jean. »
Après cette faible et illusoire tentative de rompre la glace, le silence devint aussi rigoureux qu’auparavant. »

 Marcel Proust : Madame de Cambremer

Mme de Cambremer, en femme qui a reçu une forte éducation musicale, battant la mesure avec sa tête transformée en balancier de métronome dont l’amplitude et la rapidité d’oscillations d’une épaule à l’autre étaient devenues telles (avec cette espèce d’égarement et d’abandon du regard qu’ont les douleurs qui ne se connaissent plus ni ne cherchent à se maîtriser et disent : « Que voulez-vous ! ») qu’à tout moment elle accrochait avec ses solitaires les pattes de son corsage et était obligée de redresser les raisins noirs qu’elle avait dans les cheveux, sans cesser pour cela d’accélérer le mouvement. «  

Chaque fois qu’elle parlait esthétique, ses glandes salivaires, comme celles de certains animaux au moment du rut, entraient dans une phase d’hypersécrétion telle que la bouche édentée de la vieille dame laissait passer, au coin des lèvres légèrement moustachues, quelques gouttes dont ce n’était pas la place. Aussitôt elle les ravalait avec un grand soupir, comme quelqu’un qui reprend sa respiration.


Des personnages vrais et complexes

 

Godfrey Cass et Nancy Lammeter

George Eliot refuse aussi le manichéisme et ses personnages sont complexes, tourmentés comme Godfrey qui sent bien où est son devoir mais n’a pas le courage de reconnaître son épouse et son enfant. Pourtant, au moment même où il renonce à sa fille, il éprouve à la fois soulagement et regret. 

« Les yeux bleus, tout grands ouverts, regardaient ceux de Godfrey sans aucun embarras ni signe de reconnaissance. L’enfant ne pouvait pas faire d’appel visible ou intelligible à son père, et celui-ci se trouva sous l’impression d’un étrange mélange de sentiments, — d’un conflit de regrets et de joie, en voyant que ce petit cœur ne répondait par aucun battement à la tendresse à moitié jalouse du sien, tandis que les yeux bleus s’éloignaient lentement de lui, et se fixaient sur la figure bizarre du tisserand. » 

 
Enfin, la manière dont George Eliot décrit les enfants, Eppie et Aaron Winthrop, l'affection que leur manifestent les parents et leurs soucis éducatifs, donnent des scènes pleines d’humour et de tendresse. Ainsi la mère d’Aaron, marraine d’Eppie, explique à Marner qu’il doit choisir entre le fouet et le placard à charbon pour punir Eppie. Elle-même, ayant bien du mal à l’appliquer à son fils ! Et  je vous laisse en apprécier le résultat que j'adore !


"Eppie dans çabonnié"

« Voyant qu’il fallait en venir aux extrémités, il la mit dans le charbonnier, et tint la porte fermée, tremblant à l’idée qu’il employait une mesure extrême. Pendant le premier moment on n’entendit rien, mais il y eut ensuite un petit cri :
« Ouvé, ouvé ! » et Silas la fit sortir, en disant : « Maintenant Eppie ne sera plus méchante ; autrement, il faudra qu’elle aille dans le charbonnier, — dans le vilain endroit noir. »
Le métier dut chômer longtemps ce matin-là, car on fut obligé de laver Eppie et de lui mettre des vêtements propres ; toutefois, il y avait lieu d’espérer que cette punition aurait un effet durable et épargnerait du temps à l’avenir. Peut-être, cependant, il eût été préférable qu’Eppie eût pleuré davantage.
En une demi-heure elle fut appropriée, et Silas ayant tourné le dos pour voir ce qu’il devait faire de la bande de toile, la rejeta à terre, pensant qu’Eppie serait sage le reste de la matinée sans être attachée. Il se retourna ensuite, et il allait placer l’enfant dans la petite chaise près du métier, lorsqu’elle se montra à lui les mains et le visage noirs une seconde fois, en disant :
« Eppie dans çabonnié. »
Cet insuccès complet de la peine disciplinaire du charbonnier, ébranla la confiance qu’avait Silas dans l’efficacité des punitions. « Elle prendrait cela absolument pour une plaisanterie, dit-il, à Dolly, si je ne lui faisais pas de mal, et je suis incapable de lui en faire, madame Winthrop. Si elle me donne un brin de tourment, je suis en état de le supporter. Et elle n’a pas de mauvaises habitudes dont elle ne puisse un jour se débarrasser."



 

 

chez Nathalie blog Delivrer des livres

 

vendredi 20 mars 2026

Sara Stromberg : Mauvaise graine

 

Sarah Stromberg, écrivaine suédoise, nous amène avec Mauvaise graine dans une station de skis d’Are, au centre de la Suède, réputée pour ses sports d’hiver et son immense parc skiable et pour ses randonnées l’été, vélo, nature, cours d’eau, lacs… Idyllique, non ? Mais pas pour tout le monde !  

Le point de vue que l’écrivaine choisit de nous donner c’est celui de Vera Bergströ ! L’automne quand la lumière commence à baisser et que toutes les maisons secondaires achetées par les riches norvégiens (j’ignorais cet antagonisme entre Norvégiens et Suédois) sont désertées, les restaurants sont fermés, la plupart des commerces aussi. Une ville morte dans l’obscurité de l’hiver. 

Sara Stromberg nous fait découvrir une Suède que l’on connaît mal et qui n’a rien de reluisant, loin de la capitale privilégiée, une région où l’on peut difficilement accéder aux soins de santé, où la police ne vient pas toujours quand on l’appelle, trop éloignée de l’endroit, où les professeurs sont remplacés -quand ils le sont- par n’importe qui, où quand on est au chômage, on est obligé de reprendre très vite n’importe quel travail. C’est ce qui arrive à Vera Bergström bombardée assistante pédagogique dans un lycée lugubre et dans lesquels les professeurs prennent des journées de congé injustifiées, non remplacées, et lui confient les devoirs à corriger ! 

Chez nous, on appelle cela les déserts ruraux ! Chez eux, c’est encore amplifié par la nature, le froid et l’obscurité totale. L’abus de permis de construire pour répondre au tourisme a fragilisé les terrains qui n’absorbent plus la pluie, les cours d’eau débordent, les routes sont mal entretenues ! On piétine dans la fange !

Quand au divertissement ou la culture, rien du tout ! Il y a bien une salle de fête mais le toit est en mauvais état et il y pleut à l’intérieur. Il y a pourtant des courageux, les amis de Véra, qui se démènent pour organiser des évènements et faire vivre la ville. Pas Véra, tout au moins au début.  Elle a un salaire de misère et est obligée de louer à prix modique l’appartement d’une ancienne gare désaffectée (plus de train, bien sûr !) et pas chauffée. Elle dégèle l’eau du robinet au chalumeau. Le bonheur ! 
Elle a la cinquantaine, les plaisirs de la ménopause, le mari toujours aimé qui part avec une jeunette, la vie dans sa banalité et son tragique quotidiens ! Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle n’a pas le moral ! Aussi quand son ancien patron lui demande d’écrire sur la mort d’une femme retrouvée assassinée dans les bois de la montagne Areskutan, elle ne peut résister à la tentation et elle commence une enquête qui va l’amener loin dans le passé et réserver bien des dangers. La victime est un deuxième personnage qui va introduire un autre destin tragique, un récit dans le récit.


Un bon polar tel que je les aime avec un personnage principal à laquelle on s’attache, une critique de la société au vitriol et une originalité certaine. 

 scandinave, thriller, flic dépressif