dimanche 18 novembre 2018

Montaigne et la mort : Tombe et cénotaphe

Cénotaphe de Montaigne au musée d'Aquitaine.
Le cénotaphe de Montaigne a été restauré en 2018 et à nouveau ouvert au public au mois de mars. Mais le corps de Montaigne ne s'y trouve pas et il a disparu depuis longtemps. Or, je viens de lire dans un article publié récemment, le 16 novembre 2018,  qu'il serait peut-être retrouvé. 

La tombe de Montaigne

La récente découverte dans les sous-sols du musée d'Aquitaine à Bordeaux de restes humains permettra peut-être d'établir enfin s'il s'agit bien de la dépouille disparue du philosophe Michel de Montaigne (1533-1592)

L'actuel maire a raconté comment, dans la réserve des collections médiévales du musée, "une petite construction qui est là depuis plus d'un siècle et à laquelle personne ne s'est jamais intéressé" a attiré l'attention du directeur du musée, Laurent Védrine. Ce dernier a donc percé "deux petits trous" dans le mur de ce caveau jusque-là inconnu. Peut-être a-t-il percé du même coup le mystère de la tombe du philosophe, dont la dépouille a erré d'une sépulture à l'autre depuis son décès en 1592.

Les restes de Montaigne ont beaucoup erré
En 1593, le cercueil de Montaigne est installé dans la chapelle du couvent des Feuillants, situé à ce qui correspond aujourd'hui à l'emplacement du musée d'Aquitaine. En 1802, ce couvent fait place au lycée Royal, dont la chapelle abrite le cercueil jusqu'en 1871. C'est cette année-là que le lycée est détruit par un incendie. Les restes de Montaigne sont alors transportés au dépositoire du cimetière de la Chartreuse, à Bordeaux.

En 1886, nouveau transfert des ossements présumés de Montaigne de La Chartreuse au site initial qui a fait place entre-temps à la faculté des Lettres et des Sciences. C'est là que le tombeau réalisé par l'architecte Charles Durand est installé, dans le hall de la faculté. Depuis lors, le tombeau n'a jamais été ouvert
. Voir la suite  ICI
 

 Le cénotaphe de Montaigne



Le cénotaphe de Montaigne a donc été restauré à la suite d'une collecte publique et peut être vu à nouveau au musée d'Aquitaine à Bordeaux. Il a été commandé par  son épouse Françoise de la Chassaigne et est attribué aux sculpteurs bordelais Prieur et Guillermain, vers 1593.
 Deux médaillons en marbre rouge précisent  :
« François de la Chassaigne, vouée, hélas, à un deuil perpétuel, a fait ériger ce monument pour son époux chéri, homme d’une seule épouse, pleuré à juste titre par la femme d’un seul homme. »
« Il est mort à 59 ans, 7 mois, 11 jours, en l’an de grâce 1592 aux ides de septembre. »

Le lion (détail)
Une vanité (détail)
De chaque côté du tombeau  figurent des épitaphes, l'une en latin, l'autre en grec qui rendent hommage au défunt. L'épitaphe en latin a été traduite en 1861 par Reinhold Dezeimeris et réétudié par Alain Legros de la façon suivante :


 A Michel de Montaigne, périgourdin, fils de Pierre, petit-fils de Grimond, arrière petit-fils de Raymond, chevalier de Saint Michel, citoyen Romain, ancien maire de la cité des Bituriges Vivisques, homme né pour être l’honneur de la nature et dont les mœurs douces, l’esprit fin, l’éloquence toujours prête et le jugement incomparable ont été jugés supérieurs à la condition humaine, qui eut pour amis les plus grands rois, les premiers personnages de France, et même les chefs du parti de l’erreur, bien que très fidèlement attaché lui-même aux lois de la patrie et à la religion de ses ancêtres, n’ayant jamais blessé personne, incapable de flatter ou d’injurier, il reste cher à tous indistinctement, et comme toute sa vie il avait fait profession d’une sagesse à l’épreuve de toutes les menaces de la douleur, ainsi arrivé au combat suprême, après avoir longtemps et courageusement lutté avec un mal qui le tourmenta sans relâche, mettant d’accord ses actions et ses préceptes, il termine, Dieu aidant, une belle vie par une belle fin. »

j'ai trouvé ces renseignements  sur le site du musée d'Aquitaine que vous pouvez aller lire : https://www.pourmontaigne.fr/categorie/actualites/

Montaigne et la mort



  Très jeune, Montaigne eut  peur de la mort.  C'est une angoisse qui le tenaillait sans arrêt et ne le quittait jamais. 

 Il n’est rien dequoy je me soye des toujours plus entretenu que des imaginations de la mort : voire en la saison la plus licentieuse de mon aage, parmy les dames et les jeux, tel me pensoit empesché à digerer à par moy quelque jalousie, ou l’incertitude de quelque esperance, cependant que je m’entretenois de je ne sçay qui, surpris les jours precedens d’une fievre chaude et de sa fin, au partir d’une feste pareille, et la teste pleine d’oisiveté, d’amour et de bon temps, comme moy, et qu’autant m’en pendoit à l’oreille ...

Pour combattre la peur de la mort, c'est d'abord à la philosophie stoicienne qu'il fait appel.

Nous ne savons la mort nous attend, attendons-la partout. Méditer sur la mort, c’est méditer sur la liberté ; qui a appris à mourir, a désappris la servitude ; aucun mal ne peut, dans le cours de la vie, atteindre celui qui comprend bien que la privation de la vie n’est pas un mal ; savoir mourir, nous affranchit de toute sujétion et de toute contrainte. (Livre I  20)

La préméditation de la mort est la préméditation de la liberté. 

Le but de notre carrière, c'est la mort, c'est l'objet nécessaire de notre visée : si elle nous effraie, comment est-il possible d'aller un pas en avant sans fièvre. Le remède du vulgaire c’est de n’y penser pas. Mais de quelle brutale stupidité lui peut venir un si grossier aveuglement ? Ôtons-lui l’étrangeté, pratiquons-le, accoutumons-le, n’ayant rien si souvent en la tête que la mort. ( Livre I , 19)

Tout au long de sa vie, il n'a cessé de réfléchir sur ce sujet et il a évolué peu à peu. Voilà ce qu'il écrit dans le Livre III dans lequel le stoïcisme semble abandonné pour l'adhésion à une sagesse bâtie sur l'observation des lois de la nature.

Il est certain qu’à la plus part la preparation à la mort a donné plus de tourment que n’a faict la souffrance. 
Si vous ne sçavez pas mourir, ne vous chaille ; nature vous en informera sur le champ, plainement et suffisamment ; elle fera exactement cette besongne pour vous ; n’en empeschez vostre soing. (Livre III 12)

Nous troublons la vie par le soing de la mort, et la mort par le soing de la vie. L’une nous ennuye, l’autre nous effraye. Ce n’est pas contre la mort que nous nous preparons ; c’est chose trop momentanée. Un quart d’heure de passion sans consequence, sans nuisance, ne merite pas des preceptes particuliers.  (...)

 Si nous avons sçeu vivre constamment et tranquillement, nous sçaurons mourir de mesme. Mais il m’est advis que c’est bien le bout, non pourtant le but de la vie ; c’est sa fin, son extremité, non pourtant son object. 

 Au nombre de plusieurs autres offices que comprend ce general et principal chapitre de sçavoir vivre, est cet article de sçavoir mourir ; et des plus legiers si nostre crainte ne luy donnoit poids.
Je ne vy jamais paysan de mes voisins entrer en cogitation de quelle contenance et asseurance il passeroit cette heure derniere. Nature luy apprend à ne songer à la mort que quand il se meurt. (Livre III 12)

samedi 17 novembre 2018

Denis Diderot : Jacques le fataliste

 
Jacques le fataliste  de Denis Diderot est une oeuvre complexe, étonnante pour son temps au niveau de la construction et de la forme, audacieuse et prérévolutionnaire au niveau des idées… et je me demande comment je vais pouvoir me dépatouiller de ce texte si riche pour écrire un billet. Je me lance !

Le maître et le valet
Jacques est un valet. Il voyage avec son Maître, un noble raisonneur, un tantinet philosophe, qui est assez familier avec son serviteur, lui laisse un (petit) espace de liberté et attend de lui d’en être non seulement servi mais surtout distrait ! Il faut dire que cela va bien à Jacques qui est un bavard impénitent et qui n’aime rien tant que conter.

Un roman picaresque car de nombreuses aventures vont arriver aux deux personnages, blessures de guerre,  rencontres dans des auberges, vols de leurs affaires et de cheval, amours tumultueux, enlèvement par des bandits, séjours en prison…

Un roman philosophique : le Fatalisme
Jacques est fataliste comme son auteur. Il pense que tout est écrit là-haut sur le Grand Livre et quoi que l’on fasse, ce qui doit arriver arrivera.
« Tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas est écrit là-haut. Savez-vous, monsieur quel que moyen d’effacer cette écriture ? Puis-je n’être pas moi ? Et étant moi, puis-je faire autrement que moi ? Puis-je être moi en un autre ? »
Ce qui n’empêche pas Diderot de se moquer de son double, ce fataliste toujours en pleine contradictions, qui ne devrait avoir peur de rien puisqu’il n’y peut rien, mais qui tremble autant que les autres, tout philosophe qu’il soit.
"C’est que faute de savoir ce qui est écrit là-haut, on ne sait ni ce qu’on veut ni ce qu’on fait, et qu’on suit sa fantaisie qui tourne tantôt bien, tantôt mal. »

Une critique de la religion et de la noblesse : En ce sens, il rejoint les idées des philosophes des Lumières et annonce la révolution. On y voit la critique des hommes d’église, et il y affirme son anticléricalisme  à pluiseurs reprises.
"...tous les prédicateurs voudraient qu’on pratiquât leurs leçons, parce que nous nous ne trouverions mieux peut-être; mais eux à coup sûr...  La vertu…"

L'athéisme ou tout au moins les doutes de Diderot y apparaissent.
Ainsi quand Jacques prie :  « Toi qui as fait le grand rouleau quel que tu sois, et dont le doigt a tracé l’écriture qui est là-haut, tu as su de tous temps ce qu’il me fallait; que ta volonté sois faite. Amen »
Le Maître
 Est-ce que tu ne ferais pas mieux de te taire.
Jacques
Peut-être que oui, peut-être que non. Je prie à tout hasard… »

les dames du bois de Boulogne de Robert Bresson  Maria Casarès : madame de Pommeraye

 L’inégalité sociale et de l’inégalité entre les sexes (madame de Pommeraye ICI. )
Le maître est incapable de se passer de son valet aussi bien sur le plan matériel pour l’assister dans tout ce qu’il fait mais aussi sur le plan moral. Sans lui, il s’ennuie, dépérit. Il sait pourtant être humain :
« Le Maître
Je te veille. Tu es mon serviteur quand je suis malade ou bien portant; mais je suis le tien quand tu te portes mal.
Jacques
Je suis bien aise de savoir que vous êtes humain; ce n’est pas trop la qualité des maîtres envers leurs valets. »

  Mais cela ne l’empêche pas de manier le bâton et d’en caresser le dos de Jacques quand il est contrarié. Jusqu’au jour où Jacques dira non, refusera d’obéir, et proclamera sa valeur en tant qu’homme et sa dignité… Ce n’est pas lui qui gagnera !

« Jacques
Un jacques ! Un jacques, Monsieur, est un homme comme un autre.
Le Maître
Jacques, tu te trompes, un Jacques n’est point un homme comme un autre.
Jacques
C’est quelque fois mieux qu’un autre.
Le Maître
Jacques vous vous oubliez. Reprenez l’histoire de vos amours et souvenez-vous que vous ne serez jamais qu’un Jacques. »

Jacques, son maître et l'aubergiste
Des récits en abyme : Jacques le fataliste est très souvent interrompu par des contes d’inspirations diverses, récits dans le récit : ainsi ceux des amours ruraux, plutôt licencieux à la mode du XVIII siècle,  où Jacques révèle comment il a été déniaisé, de ces récits que que l’on se raconte entre hommes dans une complicité un peu graveleuse. Et il y a alors peu de différence entre l’homme du peuple et celui de la noblesse. Mais un rappel de la part du Maître quand Jacques se croit son pair :
« Vous ne savez pas ce que c’est que le nom d’ami donné par un supérieur à un subalterne. »
Des contes sur la noblesse qui traite de passions terribles comme celles de madame de Pommeraye dont j’ai parlé dans ce billet, mais aussi celle du Maître dupé par un de ses prétendus amis et une gourgandine, obligé d’assumer l’éducation d’un enfant qui n’est pas de lui.

Madame de Pommeraye et le marquis d'Arcis
La structure de l'oeuvre et l'intervention de l'auteur  : Et puis, il y a ce que l’on peut considérer comme le plus étonnant dans cette oeuvre, c’est la présence d’un narrateur qui arrête le récit des amours de Jacques au moment où il devient intéressant, qui interrompt la conversation, la diffère, nous entraîne d’une digression à une autre pour enfin revenir à notre sujet ! Un narrateur qui n’est autre que l’auteur et qui nous fait sentir qu’il est le maître tout puissant de la narration, qu’il peut même ne jamais nous révéler la fin, s’il lui plaît.
Et moi, je m'arrête parce que je vous ai dit des personnages tout ce que j'en sais : et les amours de Jacques ? Jacques a dit cent fois qu'il était écrit là-haut qu'il ne finirait pas l'histoire, et je vois que Jacques avait raison. Je vois lecteur, que cela vous fâche; eh bien, reprenez son récit où il l'a laissé, et continuez-le à votre fantaisie...

 Il m’a plusieurs fois impatientée, cet écrivain encombrant, personnage qui  s'amuse au jeu du chat et de la souris avec nous ! Mais ces interventions sont essentielles dans Jacques le fataliste qui se révèle une réflexion sur la création romanesque : quel est le rôle de l’auteur ?  Celui-ci n'est-il pas ici à l'égal de Dieu celui qui écrit le Grand livre ? Et puisque que nous sommes dans un roman qui pose le problème de la fatalité, quelle liberté est laissée aux héros ? Et de même, autre question soulevée par le genre romanesque quels sont les rapports du roman avec le vrai ?
 Il est bien évident que je n’écris pas un roman, puisque je néglige ce qu’un romancier ne manquerait pas d’employer. Celui qui prendrait ce que j’écris pour la vérité serait peut-être moins dans l’erreur que celui qui le prendrait pour une fable.

 Ce qui entraîne la question du point de vue : Le récit est parfois raconté par Jacques, parfois par son maître parfois par l’auteur et les jugements sur la société alternent selon les personnages. Ce qui permet une multiplicité de la vision, il n'y a pas une vérité mais plusieurs. On voit avec cela que Denis Diderot n’a rien à envier au roman français moderne !

Quelques citations :
Denis Diderot de Fragonard

« Il y a longtemps que le rôle de sage est dangereux parmi les fous. (…) Jacques, vous êtes une espèce de philosophe, convenez-en. Je sais bien que c’est une race d’hommes odieuses aux grands, devant lesquels ils ne fléchissent pas le genou; aux magistrats, protecteurs par état des préjugés qu’ils poursuivent ; aux prêtres qui les voient rarement au pied de leurs autels… »

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Elle disait plaisamment de la religion et des lois que c’était une paire de béquilles qu’il ne fallait pas ôter à ceux qui avaient les jambes faibles.

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« Jacques
On ne fait jamais tant d’enfants que dans les temps de misère.
Le Maître
Rien ne peuple comme les gueux. »

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« Jacques disait que son capitaine disait que tout ce qui arrive de bien ou de mal ici-bas était écrit là-haut. »

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« Nous croyons conduire le destin mais c’est toujours lui qui nous mène »

jeudi 15 novembre 2018

Denis Diderot : Madame de la Pommeraye dans Jacques le fataliste


J'ai relu Jacques le fataliste dont je me souvenais à peine après tant d'années car je voulais aller voir le film Mademoiselle de la Joncquières adaptée du livre de Denis Diderot sur l'histoire de madame de la Pommeraye. Et j'ai raté le film ! Mais j'ai lu Diderot ! 


Dans Jacques le fataliste de Denis Diderot, de nombreux récits viennent ponctuer le cours du voyage de Jacques et de son maître. L’histoire de madame de la Pommeraye couvre une cinquantaine de pages. Presque un petit roman. Le sujet en est la vengeance amoureuse.

De quoi s’agit-il ? Monsieur des Arcis fait des avances à Madame de Pommeraye, riche veuve, qui résiste à son amour tant elle a un mauvais souvenir des liens conjugaux et des rapports entre hommes et femmes. Connue pour être vertueuse mais amoureuse, elle finit par s’abandonner à lui et devient sa maîtresse. L’idylle ne dure qu’un temps car monsieur d’Arcis a besoin de chair fraîche et renouvelée, si j’ose dire.  Madame de Pommeraye, tout en feignant de ne pas être touchée par cet abandon, décide de se venger. Elle n’aura de cesse de faire épouser à son amant une jeune fille, Mademoiselle Duqênoi, tombée dans la pauvreté et prostituée par sa mère. Elle les fait passer l’une et l’autre pour des femmes chastes, croyantes et honnêtes. Le charme et la « vertu » supposée de la jeune fille finissent par avoir raison du marquis. Il épouse. Sa maîtresse lui révèlera alors de quel ruisseau sort la jeune épousée.

Mme de La Pommeraye et Mr des Arcis
Voilà un récit dont le cynisme et la cruauté sont bien dignes d’un Choderlos de Laclos ! Mais ce qui ne l’est pas, c’est la fin imaginée par Diderot. Le marquis pardonne à sa femme et tous deux trouvent le bonheur dans un amour réciproque. C’est un dénouement qui choque à l'heure actuelle et encore plus au XVIII siècle mais pas pour les mêmes raisons ! 
A notre époque, le reproche adressé à Diderot est de terminer ce récit en tombant dans un romanesque de bas étage, pour midinettes ! comme je l’ai lu dans les critiques du film ou du livre.
Mais au XVIII siècle, non seulement il était inconcevable qu’un marquis se mésallie en épousant une courtisane mais qu’il soit heureux avec elle était tout simplement scandaleux! Ce que nous prenons, nous, pour une bleuette à cause de cet happy end, est, en fait, incroyablement audacieux et provoquant de la part de Diderot, inimaginable pour la mentalité de l’époque !

« Ah! si vous pouviez lire au fond de mon coeur  et voir combien mes fautes passées sont loin de moi; combien les moeurs de mes pareilles me sont étrangères ! La corruption s’est posée sur moi; mais elle ne s’y est point attachée. », plaide la jeune femme en s’adressant à son mari.

Ce que Diderot veut nous dire, c’est que la jeune fille, dans la misère, souffrait de ce que sa mère exigeait d’elle pour gagner leur vie. Pourquoi n’aurait-elle pas droit au pardon ? Impensable au XVIII siècle! C’est ce qu'affirme d’ailleurs le Maître  alors que Jacques prend la défense de mademoiselle Duqênoi.
Une histoire d’amour entre un noble et une courtisane ne peut, pour être acceptée, que mal se terminer, comme celle du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut. Manon part au bagne et meurt ! Une morale édifiante pour la  la bonne société !
Au XIX aussi, pour que la dame au camélia/Traviata soit absoute et fasse pleurer les foules, il faut au moins qu’elle meure de consomption et après s’être sacrifiée !

Quant à madame de Pommeraye,  c’est l'auteur lui-même qui en prend la défense quand on dit qu’elle est « une femme horrible » « scélérate ».

«  Sa vengeance est atroce mais elle n’est souillée d’aucun intérêt ».

Non seulement, explique Diderot, elle a sacrifié toute sa vie au marquis

  Elle jouissait de la plus haute considération dans le monde, par la pureté de ses meurs : et elle s’était rabaissée sur la ligne commune. »

mais elle s’est pliée à toutes ses fantaisies pour lui plaire. Et c’est elle (et non lui!) qui a eu à supporter les  humiliations, les sourires ironiques, les insinuations discourtoises chuchotées dans son dos, quand le monde apprend qu’elle a pris un amant : 

«  Elle avait supporté tout l’éclat scandaleux par lequel on se venge des imprudentes bégueules qui affichent l’honnêteté »

 Finalement, c’est toujours la femme que l’on blâme, qu’elle aime, qu'elle soit abandonnée ou qu’elle se venge. Mais qui est le vrai coupable ? demande le narrateur.
Madame de Pommeraye est une femme libre, fière et indépendante qui a agi selon les moyens que lui permettaient la société et son rang.  Elle est riche.  Elle peut se venger. La critique sociale est implicite dans ce récit. On y voit le mépris des nobles envers leurs inférieurs et combien les humbles ne sont que des marionnettes sans âme pour les Grands. Madame de Pommeraie est machiavélique. C'est une manipulatrice sans scrupules, certes, mais à qui la faute ?

« Et j’approuverai fort une loi qui condamnerait aux courtisanes celui qui aurait séduit et abandonné une honnête femme : l’homme commun aux femmes communes »

Féministe, Diderot ?




Je n’ai pas vu le film d’Emmanuel Mouret mais je constate que mademoiselle Duquênoi s’y nomme Joncquières et qu’elle est le personnage éponyme du film. Alors que dans la nouvelle de Diderot, madame de la Pommeraye est le personnage principal. Pourquoi ce changement de point de vue ?  Il y a une explication ? Question à ceux qui ont vu le film.

Je commenterai Jacques le fataliste dans les jours qui suivent.

mardi 13 novembre 2018

Sénèque : Thyeste au festival d'Avignon 2018 Mise en scène Thomas Joly

Thyeste de Sénèque mise en scène par Thomas Joly festival d'Avignon juillet 2018
Thyeste festival d'Avignon juillet 2018
 Rappel : Cette année, j’ai suivi le festival d’Avignon de Juillet 2018 avec autant de plaisir que les années précédentes mais je n’ai pas eu le temps d’écrire des billets. J’ai tout de même envie de parler ici de quelques spectacles, ce que je ferai sporadiquement, ne serait-ce que pour m’en souvenir et vous parler d’auteurs, d’acteurs, de metteur en scène qui méritent bien que l’on aille les voir. Si je le peux, je vous donnerai les dates des représentations en France en 2019. 
***
Cette fois-ci,  c'est d'une pièce du festival in dont je vais parler :  Thyeste de Sénèque  qui raconte l'histoire de la vengeance d'Atrée!  Pour punir son frère Thyeste qui a cherché a usurpé son trône et séduit sa femme, Atrée fait venir son frère à la cour sous prétexte de pardon puis il tue les enfants de Thyeste et les lui fait manger.

Thyeste de Sénèque : Mègère, Tantale et le choeur (source)
Quand on pénètre dans la Cour d'Honneur à Avignon, le décor donne déjà la tonalité de l'oeuvre de Sénèque puisque gisent, dispersés de part et d'autre de l'immense scène, une tête à la bouche ouverte dans un dernier cri et une main tout aussi gigantesque au doigt accusateur. Des restes humains dépecés. Tout ceci pour nous rappeler, avant même que l'indicible soit accompli, le festin sanglant offert à Thyeste par son frère Atrée.
D'abord, l'arrivée de Mégère, ombre toute de blanc et de sang vêtue, puis celle de Tantale, sinistre aïeul de la famille, s'extrayant du Tartare, dans sa carapace verte, semblable à celle d'un monstre couvert d'écailles, tout ruisselant de l'eau des Enfers. Leurs voix imprécatrices qui se projettent vers le ciel, lancées au-dessus des créneaux du palais des papes, bien au-delà des spectateurs, emportées au loin par leur puissance, ouvrent cette  pièce qui semble nous plonger dans un monde écrasant, nous, les extrêmement petits.

Mégère à Tantale: "Ombre funeste, va, souffle sur ton palais détesté la rage des Furies ; qu'il s'engage entre tes descendants une lutte de crimes, et qu'ils s'arment tour-à-tour du glaive homicide. Point de mesure à leur fureur, point de honte qui les arrête : qu'une aveugle colère s'empare de leurs esprits ; que la rage des pères ne s'éteigne point avec eux, mais que leurs crimes passent, comme un héritage, à leurs fils : qu'aucun d'eux n'ait le temps de se repentir d'un attentat commis, mais qu'il en commette chaque jour de nouveaux, et que le châtiment d'un crime soit un crime plus grand."  Traduction  ME Geslou

La mise en scène de Thomas Joly traite avec une férocité impressionnante, avec une emphase dans l'horreur, cette tragédie aux accents à la fois lyrique et réaliste, qui parle de vengeance mais aussi de démesure. Quand l'homme cesse-t-il d'être un humain ? La langue de Sénèque est belle dans la traduction de Florence Dupont. La musique, la beauté des jeux de lumière sur la scène et sur le mur de fond du palais, celle des costumes, peuvent nous paraître très (trop?) esthétiques mais cette idée est bien vite démentie : Ainsi, le choeur composé d'enfants, à première vue purs et fragiles dans leur longue robe blanche, nous fait reculer à l'aspect de leur bouche ensanglantée d'où sortent des prières et des lamentations.

Lors de la mise à mort des enfants de Thyeste découpés en morceaux, le texte de Sénèque est d'une précision insoutenable mais si évocatrice que le spectateur se dit qu'il est heureux que le texte ne soit pas illustré par l'action ! Pas de redondance !

 Atrée a le courage de manier les fibres, et d'y lire la destinée; il observe attentivement les viscères encore tout pénétrés du feu de la vie. Satisfait des présages qu'il y trouve, il s'occupe tranquillement du festin qu'il veut offrir à son frère. Il coupe les corps en morceaux, il sépare du tronc les épaules et les attaches des bras, met à nu les articulations, brise les os, et ne laisse en leur entier que la tête et les mains qu'il avait reçues dans les siennes en signe de fidélité. Une partie des chairs est embrochée et se distille lentement devant le feu ; l'autre est jetée dans une chaudière que la flamme fait bouillonner et gémir : le feu laisse derrière lui ces effroyables mets, il faut le replacer trois fois dans le foyer pour le forcer enfin à s'arrêter et à brûler malgré lui. Traduction  ME Geslou

Mais rien ne nous sera épargné. Thomas Joly a pris le parti de l'indélicatesse; je veux dire que pour communiquer la terreur qui s'empare de la terre, du feu, et des cieux devant ce crime, il ne peut choisir la demi-teinte, la litote. La mort des enfants se matérialise avec décalage par rapport à l'action, sous la forme de sacs sanguinolents dans lesquels le père infortuné découvrira les restes non apprêtés pour le banquet : la tête et les mains. La suggestion est si forte que j'ai été prise de dégoût quand Thyeste mange la chair des enfants et boit leur sang croyant que c'est du vin, en portant des libations.

Comment sort-on de ce spectacle ? Pour ma part, j'ai été plutôt secouée et je dois avouer que j'ai  parfois eu envie de fuir ! Envers les deux personnages, je n'ai pu ressentir que de la répulsion, peut-être parce que les comédiens ne laissent apercevoir aucune faille qui pourrait même momentanément nous toucher? On pourrait, par exemple, éprouver de la compassion pour le père des enfants sacrifiés, Thyeste ; on pourrait voir Atrée hésiter, tenté de renoncer à sa terrible vengeance. Il n'en est rien ! Non, ce que j'ai ressenti, c'est du malaise. Pourtant, en assistant à cette pièce si éloignée dans le temps, qui pourrait paraître en dehors de nos préoccupations,  j'en ai senti l'actualité. Je n'ai pu m'empêcher de penser à toutes les périodes horribles de l'Histoire dont l'acmé est pour moi les camps de concentration nazis, la haine poussée au dernier degré de la monstruosité. 
Une représentation impressionnante, donc, qui convient bien à la Cour d'Honneur car celle-ci a les dimensions d'un théâtre antique. Je me demande l'effet que fait ce spectacle ramené à une scène de théâtre normale? Si vous y assistez, dites-le moi !

Thyeste de Sénèque mise en scène Thomas Joly  festival d'Avignon juillet 2018
Thyeste festival d'Avignon juillet 2018


La tournée de la pièce en France en 2018/2019

    Nantes
    du 14-11-2018    
    du 26-11-2018
    au 01-12-2018
 
    Paris
    La Villette
    au 20-11-2018
    Le Grand T

    Strasbourg
    du 05-12-2018
    au 15-12-2018
    Théâtre National de Strasbourg - TNS

    Martigues
    du 19-12-2018
    au 20-12-2018
    Théâtre des Salins

    Charleroi
    du 25-01-2019
    au 26-01-2019
    Palais des Beaux-Arts de Charleroi

    La Rochelle
    du 31-01-2019
    au 01-02-2019
    La Coursive

    Lyon
    du 12-02-2019
    au 16-02-2019
    Célestins, Théâtre de Lyon

    Caen
    du 06-03-2019
    au 08-03-2019
    Théâtre de Caen

    Antibes-Juan-les-Pins
    du 15-03-2019
    au 16-03-2019
    Anthéa - Antipolis

    Toulon
    du 22-03-2019
    au 23-03-2019
    Le Liberté, scène nationale

    Marseille
    du 28-03-2019
    au 30-03-2019
    La Criée

    Châtenay-Malabry
    du 03-04-2019
    au 04-04-2019
    Théâtre Firmin Gémier/La Piscine

    Lille
    du 24-04-2019
    au 28-04-2019
    Théâtre du Nord
.................................
  
Thomas Jolly
Enfant du théâtre public, révélé au Festival d'Avignon avec Henry VI et avec le feuilleton sur l'histoire du Festival, Thomas Jolly est passé en moins de dix ans du statut de jeune espoir à celui de metteur en scène d'envergure et populaire. Son approche des grands textes joue de la figure du monstre, de la difficulté de représenter l'irreprésentable et des grands formats. Avec La Piccola Familia, il pense le théâtre comme un art citoyen et cherche à interroger le fondement de l'être humain.



Sénèque

À la fois philosophe, auteur de tragédies, précepteur puis conseiller de Néron, Sénèque exerce une influence profonde sur la pensée occidentale.  Stoïcien, sa philosophie est censée assurer la consolation et la maîtrise de soi.

 

Pour ceux que la mythologie intéresse, l'histoire des Atrides par Florence Dupont

Egysthe, le fils de Thyeste qui vengera son père
"Voici les éléments mythologiques grecs auxquels se réfère la tragédie de Sénèque. La dynastie qui règne sur Argos,Mycènes, Pisa et Corinthe a été fondée par Tantale, venu d’Asie mineure. Tantale avait un fils, Pélops, qu’il avait tué et servi en repas aux dieux venus banqueter chez lui. Précipité dans le Tartare, il y subit le châtiment des grands damnés et souffre éternellement de la soif et de la faim ; à portée de sa main, de l’eau fraîche et des fruits s’éloignent dès qu’il veut les saisir.
Pélops convoita Hippodamie, la fille du roi de Pisa, tricha pour gagner la course de char qui l’opposait à son père, Oenomaos,et le tua. Puis il tua Myrtile, le cocher du roi qui avait été son complice en changeant la cheville de bois d’une roue de son char par une cheville en cire qui avait fondu pendant la course. Pélops fonda les Jeux olympiques à cet endroit. Il eut de nombreux enfants parmi lesquels Atrée et Thyeste. Ils se disputèrent le trône d’Argos. Zeus avait établi que le roi serait celui qui aurait dans ses étables un bélier à la toison d’or. Atrée, l’aîné, serait monté sur le trône si Thyeste n’avait séduit la femme d’Atrée, afin qu’elle volât pour lui le bélier dans les étables de son mari. Zeus, furieux en voyant Thyeste l’emporter, ordonna au soleil de faire demi-tour afin de dénoncer par ce signe le tricheur. Atrée reprit le pouvoir et exila son frère.
C’est ici que se place la vengeance d’Atrée, le sujet de Thyeste. Atrée fait revenir son frère à Argos, en lui offrant le pardon et la moitié du trône. Puis il s’empare de ses trois fils et les lui donne à manger dans un banquet. De nouveau, le soleil fait demi-tour.
Plus tard, Thyeste aura un fils avec sa fille, Égisthe, destiné à le venger. Les deux fils d’Atrée, Agamemnon, roi de Mycènes, et Ménélas, roi de Sparte, partiront pour la guerre de Troie. Agamemnon aura sacrifié sa fille Iphigénie, pour obtenir à Aulis les vents favorables au départ de la flotte grecque. À son retour, Agamemnon sera tué par sa femme Clytemnestre, avec l’aide d’Égisthe devenu son amant. Enfin, Oreste et Électre, les enfants d’Agamemnon, vengeront leur père en tuant leur mère et son amant, ce qui est le sujet de l’Agamemnon. Voilà l’histoire des Atrides qu’on devrait appeler plutôt les Tantalides, car tout a commencé avec le crime de Tantale."

Sénèque, Thyeste, traduction de Florence Dupont, Actes Sud, 2012, 928 p.
© Actes Sud, 2018


Vu aussi dans le cadre du festival In 2018

Arctique Anne-Cécile Vandalem (Bruxelles)


2025. Quelque part dans les eaux glacées internationales. Intérieur nuit. Froid. Salle de réception d'un paquebot de croisière. Extérieur plus froid encore. Inquiétante embarquée pour sept passagers clandestins, entre Danemark et Groenland. Très loin de s'amuser, cette croisière navigue à vue dans un environnement hostile sur fond de réchauffement climatique. Qu'allaient-ils donc faire dans cette galère ? Une ancienne ministre du Groenland, son ex-conseiller, une activiste écologiste, un journaliste, la veuve d'un homme d'affaires, le commandant du bateau et une adolescente cherchent à savoir qui les a mystérieusement réunis là et pourquoi. Polar politique ? Fiction écologique prémonitoire ? Huis clos à l'humour cinglant ? Mortelle traversée ?

Mon avis :
Un polar nordique au fond d'un paquebot, une atmosphère inquiétante et bizarre, de l'humour ... noir !  Un huis clos au fond d'une cale mais le spectateur peut voir à l'extérieur par l'intermédiaire de  la caméra qui suit les acteurs, mêlant théâtre et cinéma. Un spectacle original.
  
Calendrier :

Période Lieu Réservation
Hérouville-Saint-Clair
Du jeu. 15/11/18 au ven. 16/11/18
Comédie de Caen

En partenariat avec Festival Les Boréales
Tel. +33 (0)2 31 46 27 29
Liège
Du mer. 21/11/18 au sam. 24/11/18
Théâtre de Liège Réservation en ligne

Tel. + 32 4 342 00 00
Compiègne
Du jeu. 29/11/18 au ven. 30/11/18
Espace Jean Legendre Tel. +33 (0)3 44 92 76 76
Lyon
Du mar. 08/01/19 au ven. 11/01/19
Célestins, Théâtre de Lyon Tel. +33 (0)4 72 77 40 00
Paris
Du mer. 16/01/19 au dim. 10/02/19
Odéon-Théâtre de l'Europe Tel. +33 (0)1 44 85 40 40
Saint-Etienne
Du jeu. 14/02/19 au ven. 15/02/19
La Comédie de Saint-Etienne
Tel. +33 (0)4 77 25 14 14
Berlin
Du jeu. 04/04/19 au ven. 05/04/19
Schaubühne

 

 Story water  de Emanuel Gat et Ensemble Mode


« Une histoire, c'est comme l'eau
Que tu fais chauffer pour ton bain

Elle porte les messages entre le feu

Et ta peau »
Comme l'eau du poème soufi – donnant son nom à la pièce – porte les messages du feu, le corps est le véhicule entre Emanuel Gat et la danse. Story Water réunit sur le plateau de la Cour d'honneur du Palais des papes danseurs et musiciens pris sous les feux d'une même lumière, intensément blanche, qui sublime via les mouvements, une histoire en temps réel, jamais exactement la même chaque soir.

Mon avis : La chorégraphie m'a laissée perplexe et, décidément, je n'aime pas la musique de Boulez.

 

 Romances inciertos, un autre Orlando François Chaignaud et Nino Laisné


 À la fois concert et récital, Romances inciertos, un autre Orlando s'articule en trois actes, à l'instar d'un souvenir d'opéra-ballet. Successivement la Doncella Guerrera, figure médiévale qui nous emmène sur les traces d'une jeune fille partie à la guerre sous les traits d'un homme, le San Miguel de Federico Garcia Lorca, archange voluptueux et objet de dévotion, et la Tarara, gitane andalouse, mystique, séductrice, portant le secret de son androgynie. 



Mon avis : j'ai été intéressée par la découverte de la culture espagnole; le travesti, François Chaignaud qui danse la Doncella est convaincant mais... beaucoup de froideur dans ce spectacle très esthétisant.

samedi 10 novembre 2018

Honoré de Balzac : L'auberge rouge

Le narrateur et Victorine Taillefer

L’auberge rouge de Honoré de Balzac commence comme de nombreux romans de l’époque romantique par une histoire racontée par un convive, à la fin d’un bon repas. Nous sommes chez un banquier parisien qui a réuni des amis autour de sa table pour honorer Hermann, un banquier allemand, de passage dans la capitale. Et c’est, bien sûr, à la demande d’une "blonde et jeune personne", la fille du banquier, « qui sans doute avait lu les contes d’Hoffmann et les romans de Walter Scott » que le récit ( qui doit faire peur) commence.
Le relation d’Hermann se déroule en Allemagne en 1799 pendant les guerres napoléoniennes. Deux étudiants en chirurgie, militaires français, originaires de Beauvais, rejoignent leur régiment. L’un se nomme Prosper Magnan, l’autre, dont Hermann a oublié l’identité, reçoit pour les besoins du récit le prénom de Wilhem. Tous deux s’arrêtent dans une auberge peinte en rouge et louent une chambre qu’ils doivent partager avec un vieux négociant. Pendant la nuit, Prosper, d’origine modeste, est tenté par une mallette pleine d’argent, une véritable fortune, que le voyageur a placée sous son lit. Il est prêt au meurtre. Effrayé par ses pulsions criminelles, il s’enfuit par la fenêtre et ne revient que lorsqu’il a surmonté son trouble et repoussé la tentation.  Pourtant le lendemain, l’on retrouve le vieillard mort, la tête coupée par un instrument chirurgical qui lui appartient. Wilhem, quant à lui, a disparu; la valise aussi. Prosper est accusé de meurtre et condamné à mort. C’est là qu’il fait connaissance de Hermann. Ce dernier est bien vite convaincu de son innocence…

Le romantisme

David Caspar Freidrich

Balzac se moque des codes traditionnels du romantisme tout en leur obéissant ! Il place le récit d’Hermann en Allemagne, berceau du romantisme, et  prénomme le conteur Hermann  mais ne peut s'empêcher de remarquer ironiquement « comme presque tous les Allemands mis en scène par les auteurs. ». Le voyage des jeunes gens avant l’arrivée à l’auberge rouge donne lieu à la description des paysages accidentés, pourvoyeurs d'émotions fortes,  avec des pitons rocheux escarpés, des eaux tumultueuses, des vertiges et des a-pic que l’on retrouve non seulement chez tous les écrivains de cette époque mais aussi chez les peintres. Des sites « où le pittoresque du Moyen-âge abonde, mais en ruines… » et où « le Rhin bouillonne » au fond des gorges.  Mais ce faisant,  Balzac casse les poncifs du romantisme  en s'exerçant à  la caricature d'Hermann, « un bon gros allemand ».
« En homme qui ne sait rien faire légèrement, il était bien assis à la table du banquier, mangeait avec ce tudesque appétit si célèbre en Europe, et disait un adieu consciencieux à la cuisine du grand Carême. »
Au cours de la nouvelle, le narrateur principal qui écrit à la première personne, interrompt de temps en temps le récit d'Hermann, narrateur secondaire, pour apporter des précisions. On remarque la structure complexe de l’écriture, où le narrateur n°1 commente ce qui se passe dans le présent au moment du récit mais aussi, on le verra, après le récit, et le narrateur n°2 raconte le passé, deux narrations qui s’enchâssent l’une dans l’autre.

Nouvelle policière, gothique ?

Prosper Hermann pris de folie
L’auberge rouge n’est pas à proprement parler un roman policier. Certes, il y a meurtre, mais le lecteur sait tout de suite qui a commis le crime même si tout accuse Prosper. Il n’y a jamais de doute. L’on ne recherche pas le vrai assassin mais l’attitude apeurée d’un des convives observé par le narrateur 1 pendant le récit nous met tout de suite la puce à l’oreille. Pas de suspense donc pour savoir qui est le coupable. Il est à cette table ! C’est la certitude que nous avons.
Pour moi, la nouvelle s’apparente beaucoup plus au roman gothique si prisé chez les Anglais dès la fin du XVIII siècle et si apprécié des romantiques.
Balzac joue, en effet, sur la peur. L’effet fantastique est créé par la crise de folie qui s’empare de Prosper quand il pense à tuer le voyageur. Tout semble se dérouler comme dans un rêve, hors du temps. Le jeune homme perd peu à peu ses repères moraux, le silence de la nuit agit sur sa pensée « qui acquiert une puissance magique ». Plus tard, après sa marche désordonnée au bord du Rhin, il s’endort, calmé, semble-t-il. Mais tout concourt encore à créer une impression d’angoisse, d’étouffement. L’atmosphère est lourde, la terreur étreint Prosper même au plus profond de son sommeil, le bruit de l'eau (du sang?) goutte toute la nuit près du lit du dormeur, enfin vient la découverte macabre : « La tête du pauvre Allemand gisait à terre, le corps était resté dans le lit. Tout le sang avait jailli par le cou. »

Une nouvelle philosophique

L'auberge rouge 1923 film de jean Epstein
Pourtant, c’est en plaçant définitivement L’auberge rouge au sein de La comédie humaine, dans Etudes philosophiques que Balzac révèle la véritable intention de son oeuvre.

Il y est question de culpabilité, pas seulement de celle du véritable assassin qui se révélera être un personnage récurrent de la Comédie Humaine, Frédéric Taillefer, père de la jolie Victorine, dont le narrateur n°1 est amoureux. Mais de celle, plus subtile,  de Prosper qui a commis le crime en esprit. Mais est-on  responsable de ses pensées? Le passage a l’acte, seul, fait-il la différence entre l’innocence et le coupable ?
Enfin, au-delà de cette question, l’épreuve vécue par Prosper ne révèle-t-il pas la part de monstruosité qu’il y a en chacun de nous ? 
La notion de culpabilité entraîne aussi celle du remords et de la souffrance. Balzac montre que la conscience de l’assassin le tourmente tellement qu’il en arrive à se trahir lui-même, en refusant le croiser le regard de son voisin. C’est en jouant aux cartes avec lui que le narrateur n°1 va le confondre, ce qui rappelle l’importance symbolique du jeu de cartes dans une autre nouvelle romantique, comme vecteur de vérité, de bien et de mal, de vie et de mort,  La dame de pique de Pouchkine. Mais en démasquant le coupable, le narrateur fait-il une oeuvre morale et juste comme le lui fait remarquer une dame de sa connaissance : « Pourquoi ne pas laisser agir la justice humaine et la justice divine ? Si nous échappons à l’une, nous n’évitons jamais l’autre ! Les privilèges d’un président de Cour d’assises sont-ils donc bien dignes d’envie ? Vous avez presque fait l’office du bourreau? » Bref ! Quel droit avons-nous de nous ériger en juge ?

Enfin dernière question philosophique : Le narrateur est lui-même puni car il ne peut pas résoudre le dilemme suivant. Comment peut-il épouser Victorine et en s’alliant à elle jouir d’une fortune teintée de sang ?  Le problème moral semble insoluble. Il ne peut se résoudre à sacrifier son amour ni à l'épouser ! C’est pourquoi il  va réunir ses amis pour leur demander leur avis  : parmi eux un juge, un protestant, un curé, un puritain, un philosophe, un avocat, un ancien ministre… On a alors l’impression de se retrouver dans un conte voltairien qui renvoie dos à dos, avec une ironie malicieuse, tous ces personnages marqués par leur milieu social, leur métier, leur religion, et l’on se réjouit de leurs réponses sentencieuses, hypocrites et vides qui ne mènent à rien ! Je vous laisse découvrir la chute finale !

Une LC initiée par Maggie ICI / avec Myriam ICI

Nathalie pour Les secrets de la princesse de Cadignan ICI

 

Nouvelle lecture commune sur Balzac : Le colonel Chabert pour le 8 décembre 2018


mardi 6 novembre 2018

Dany Laferrière : Tout bouge autour de moi


Le 12 Janvier 2010, Dany Laferrière est attablé au restaurant d’un hôtel, avec des amis, invité à un festival littéraire à Port-au-Prince, quand un fracas épouvantable retentit semblable à "une mitrailleuse" ou "comme un train". C’est le début du terrible tremblement de terre qui a secoué Haïti et fait plus de trois cent mille morts, autant de blessés et un million et demi de sans abri. Il a pourtant duré moins d’une minute !

« On s’est tous les trois retrouvés à plat ventre au centre de la cour. Sous les arbres. La terre s’est mise à onduler comme une feuille de papier que le vent emporte. Bruits sourds des immeubles en train de s’agenouiller. Ils n’explosent pas. Ils implosent, emprisonnant les gens dans leur ventre. »

La première sensation dont a conscience l’écrivain après le séisme, c’est le silence, la sidération. Puis les cris, les premiers secours, les nuits angoissantes passées sous les étoiles dans la peur des des répliques, avec une seconde secousse presque aussi forte que la première qui est arrivée « comme un coup derrière la tête» . L’affolement des familles qui se cherchent, la découverte des morts, la perte d’un parent, d’un ami, et la prise de conscience de l’étendue du désastre. Laferrière part dans le quartier de sa famille dont la maison a été épargnée. Il y retrouve sa mère, sa soeur, ses tantes, des personnages récurrents de ses romans que nous connaissons un peu comme des amis.
Les voisins n’ont pas tous cette chance. Partout les ruines, l’horreur, la désolation et l’incertitude de l’avenir.
Dany Lafferière note : « Les gens, comme les maisons, se situent dans ces trois catégories : ceux qui sont morts, ceux qui sont gravement blessés, et ceux qui sont profondément fissurés à l’intérieur et qui ne le savent pas encore. Ces derniers sont les plus inquiétants. Le corps va continuer un moment avant de tomber en morceaux un beau jour. Brutalement. Sans un cri. »

Il analyse ce qu’il a ressenti pendant le tremblement de terre  : « le vernis de  civilisation que l’on m’a inculqué est parti en poussière - comme cette ville où j’étais.  Tout cela a duré dix secondes. Est-ce le poids réel de la civilisation ? Pendant ces dix secondes, j’étais un arbre, une pierre, un nuage ou le séisme lui-même. Ce qui est sûr, c’est que je n’étais plus le produit d’une culture ».

Après son retour à Montréal, il en découvre les séquelles : « Je panique à l’idée d’avoir absorbé une dose d’anxiété si forte qu’elle pourrait s’incruster dans ma chair. J’ai vu juste, car plus d’un mois après le séisme mon corps reste sensible à la moindre vibration du corps.»

Pourtant, malgré la peur, le deuil, la faim et la souffrance, Dany Lafferière remarque la dignité des haïtiens, ce qui le rend fier de ce peuple qui semble toujours se relever de ses cendres, pas de scènes de pillage, de désordre  :  «  Au lieu de cela, on a vu un peuple digne, dont les nerfs sont assez solides pour résister aux plus terribles privations. Quand on sait que les gens avaient faim bien avant le séisme, on se demande comment ils ont fait pour attendre si calmement l’arrivée des secours. De quoi se sont-ils nourris durant le mois qui a précédé la distribution de nourriture ? Et tous ces malades sans soin qui errent dans la ville? »

La vie reprend peu à peu le dessus dans ce pays "jamais à cours de malheurs" où " c’est mieux d’être divers et ondoyant " :

"... si en Haïti on a peur une minute, il arrive qu’on danse la minute d’après. Cette technique empêche de sombrer dans une névrose collective".

En fait, pour commenter ce livre, il faudrait que je le cite en entier ! Je ne m'arrêterais pas tant il est riche de réflexions et d'humanité. Un beau texte donc qui nous plonge au coeur d'un peuple touché par le malheur lors d'une catastrophe que nous vivons à hauteur d'homme, par l'intérieur. Quand tout bouge, ce n'est pas seulement la terre qui tremble, les immeubles qui s'écroulent, mais toutes nos certitudes intimes, tout ce qui fait la stabilité d'une civilisation. Tout bouge autour de moi nous permet de connaître plus avant la société haïtienne, ses croyances, sa force de résistance, ses pouvoirs de résilience et tout simplement son amour de la vie. Enfin, il nous amène à une réflexion générale sur l'être humain, sur sa fragilité et sur la tendresse du monde. C'est le titre de son dernier chapitre.

Et puis, pour le plaisir et parce que je partage entièrement cette idée, je termine par une phrase que j'aime beaucoup car elle montre la force de la  littérature quand elle permet de survivre : c'est l'enfant lisant Dumas sous une tente, et qui se laisse transporter bien loin de cette habitation si fragile dont le caractère provisoire s'éternise ; c'est l'écrivain lisant la poésie d'Amos Oz :

« Ma confiance dans la poésie est sans limite. Elle est seule capable de me consoler de l’horreur du monde. »

Montaigne formulait ainsi cette idée : les livres "c'est la meilleure des munitions que j'aie trouvées en cet humain voyage". J'en ai fait la devise de mon blog.

 Lectures communes avec :

 LC d’un roman  de Dany Laferrière au choix, avec Kathel, Valentyne, Anne, Enna  !




 Dany Laferrière lit un passage de Tout bouge autour de moi