dimanche 5 février 2023

Steinunn Johannesdottir : L 'esclave islandaise tomes 1 et 2


Tome 1

La 4e de couverture de L'esclave islandaise de Steinunn Jihannesdottir paru aux éditions Gaïa nous fait savoir que : "En 1627 aux îles Vestmann, au sud de l'Islande, le Raid des Turcs enlève 400 Islandais, vendus comme esclaves par-delà les mers du sud. »

C’est cette histoire que l’écrivaine Steinum Johannesdottir va nous raconter en prenant pour personnage principal l'une des femmes enlevées :  Gudridur. Pourquoi cette dernière ? Parce qu’elle a par la suite épousé l'un des plus grands poètes d’Islande, auteur de chants bibliques très appréciés, Hallgrimur, et ainsi sa vie est plus connue que les autres du moins après son retour.
Gudridur accompagnée de son fils est amenée à Alger où elle et ses compatriotes sont vendus sur la place du marché. Vêtus d’habits de laine sous une chaleur torride, après un voyage en mer épuisant, malades, séparés de leur famille, certains d’entre eux meurent dès les premiers jours et sont enterrés dans un petit cimetière qui existe toujours à Alger.

 C’est, pour Gudridur, l’apprentissage humiliant et terrible d’être ravalée au rang d'esclave et de vivre au service d’un riche dey, soumise à la fois sexuellement aux désirs du maître, et travaillant dur au service de la première épouse. Maladie, fièvre, coups de fouet, Gudrigur reste neuf ans esclave à Alger avant d’être rachetée par le roi danois Christian IV. Quant elle part, Gudridur doit laisser son fils là-bas. Converti à l’Islam, élève dans une école coranique, il n’a pas été racheté. 


Tome 2 : le retour


Le voyage de retour à travers la Méditerranée, puis sur les routes de France et en mer jusqu’au Danemark sera tout aussi éprouvant. S’ajoute aux souffrances physiques, l’angoisse de ceux qui reviennent sans savoir si leurs conjoints les auront attendus, ni s’ils sont morts, ni si ceux qui sont restés au pays les accepteront après leur séjour chez les barbaresques. 

L'intérêt du roman réside dans la description des voyages et de la vie dans les deux pays. Steinunn Johannesdottir  rend sensible le contraste frappant qui existait entre les deux civilisations : l’Islande, ses chaumières basses, enfumées, obscures, en terre battue, ses feux de tourbe qui fument et empuantissent l’atmosphère, le froid, les vents incessants, la neige, les tempêtes et la difficulté de la lutte pour la survie. De pauvres marins partent et souvent meurent en mer pour assurer la subsistance de la famille.
Alger, la belle, toute blanche sur la colline, le soleil avec le bleu du ciel et celui de la mer, les palais de mille et une nuits où Grudidur est enfermée comme esclave, avec ses fontaines, ses fleurs, ses fruits cueillis sur l’arbre, sa végétation luxuriante et ses bains, le hammam, un luxe extraordinaire. La vie de l'esclave dépend du maître; il peut être dur et maltraitant et les châtiments sont parfois horribles. L'un des compatriotes de Grudidur a eu le nez et l'oreille coupés pour s'être trompé de puits. Par contre son amie épouse un dey et préfère se convertir pour s’intégrer dans la société.  

Un autre thème est celui de la religion, celle rigoriste et sévère des Islandais protestants. Les mentalités sont bien observés. Gudridur lutte pour conserver sa foi qui la soutient et l'empêche de sombrer dans le désespoir. Mais cette religion puritaine fait naître un sentiment de culpabilité et de faute quant à sa vie dans le harem.

L'esclave islandaise est un roman d’aventures mais aussi un roman historique. L’écrivaine s’est rendue en Algérie, pour connaître la ville, les lieux où étaient vendus les esclaves, le cimetière des Islandais. Elle a refait le chemin du retour emprunté par les esclaves libérés. Elle s’appuie sur des recherches solides, des documents originaux comme, entre autres, la lettre écrite par Gudridur à son mari quand elle était prisonnière, celles envoyées au roi Christian IV par les Islandais, les récits racontés par ceux qui ont été libérés, les nombreux écrits suscités par cette terrible histoire depuis le XVII siècle les cartes, gravures, documents … et le reste est laissé à l'invention, à l'imagination, il s’agit d’une fiction intéressante et agréable à lire.


 

vendredi 3 février 2023

Lisbonne : Le château San Jorge, le quartier de l'Alfama et le musée du fado


 Le quartier de l'Alfama situé sous le château Sao Jorge

  Le château Sao Jorge a été bâti au Vième siècle par les Wisigoths, agrandi par les Maures au IX ième et reconquis par les chrétiens lors la bataille de 1147. Il fut alors baptisé Saint Georges, un saint vénéré par les croisés. Il se dresse sur la plus haute colline de Lisbonne et domine le quartier de l'Alfama.

 

Lisbonne : château Sao Jorge

 

 Si le château n'offre que des murailles impressionnantes mais nues, les points de vue sont splendides et toute la ville de Lisbonne s'étend devant nous.

  

Vue du château Sao Jorge sur Lisbonne, le Tage, et le pont du 25 Avril


Vue du château sur la praça da Figueira et sur le quartier de la Baixa


Vue du château Sao Jorge sur la place du Commerce
 

 Vue du château : l'estuaire du Tage, son immensité

 

L'Alfama : quelques images


La descente sur le quartier de l'Alfama jusqu'au Tage est abrupte mais cette promenade est très pittoresque et permet de découvrir un des plus anciens quartiers de Lisbonne resté populaire même si, parfois, certaines maisons restaurées permettent de voir une évolution dans la population.




Alfama et ses petites ruelles abruptes dégringolant vers les Tage


Alfama : quelques détails


Alfama : maisons restaurées





Au-dessus des toits, le Tage et ses bateaux de croisière On aperçoit le musée du fado en rose


Alfama : ruelle







Casa da Liberdade Mario Cesarini Galerie d'art


Casa da Liberdade Mario Cesarini Galerie d'art


Musée du Fado

 

Le fado est un chant né dans les quartiers populaires et mal famés d’Alfama. C’est un chant triste  qui parle du quotidien du peuple, de la souffrance et de la pauvreté, de la solitude, de la séparation, nostalgie des marins partis en mer, séparés de leur pays et de leur famille pendant de longs mois, ou amour déçu, amour finissant. Au XIX siècle, il était considéré comme populaire et méprisé par la « bonne » société. Dans Les Maïa de Eça de Queiros le grand-père, aristocrate conservateur, s’étonne et se scandalise que l’ami de son petit-fils se soit installé dans un quartier de « chanteurs de Fado ». Mais certains de ses jeunes gens n’hésitent pas à s’encanailler pour aller écouter ce chant qui incarnera plus tard l’identité d’une nation.

 

Amélia Rodrigues

Le premier disque a été gravé en 1904 mais en 1927 la dictature de Salazar soumet à la censure les textes de fado jugé trop audacieux et contestataires. C’est pourtant sous la dictature que Amelia Rodrigues la plus célèbre chanteuse de fados porte ce chant à son plus haut niveau. Après la Révolution des oeillets, une mauvaise interprétation du symbole, fit que le Fado fut considéré comme un chant lié à Salazar  et  à  ce titre Amelia Rodrigues traitée de fasciste.

 


 Je me suis demandée pourquoi ce fado avait été interdit. La (mauvaise) traduction de google ne me permet pas vraiment de le comprendre si ce n'est que celui qui chante, seul au monde, sans illusions, sans espoir, souhaite mourir. Peut-être désirer la mort offensait-il la très sainte mère l'Eglise au temps du Salazarisme ?


 

Le musée présente des affiches des plus grands fadistes, des disques, des guitares à six cordes et à la forme arrondie et même une maquette de maison close qui en rappelle l’origine. 

 

Guitares musée du fado

 Des tableaux illustrent ou plutôt précisent les raisons de ses chants :


La misère, la prostitution  : la tristesse douce du fado n'est pas dépourvue d'espoir
 

 

Le départ en mer, la nostalgie de la séparation, de l'éloignement

Le départ du marin

Le surréalisme fait sien le fado
 

Ce que j’ai préféré, c’est la salle d’écoute où j’étais seule pour visionner et écouter des films de chanteurs et chanteuses de fado. Bien que je ne comprenne pas les paroles, la musique m’a paru envoûtante et tellement empreinte de mélancolie que je me suis sentie gagnée par une tristesse que l’on peut qualifier de douce… une tristesse qu'on aime ressentir ! J’ai souvent entendu parler de la saudade mais ce concept était restée pour moi théorique. Dans le dictionnaire Larousse, ce mot est ainsi défini :  comme « un  sentiment de délicieuse nostalgie, un désir d'ailleurs » Mais saudade est un mot portugais du latin solitas, atis qui exprime un sentiment complexe, intraduisible en français. Or, je pense qu’en écoutant ces fados, j’ai eu une idée un peu moins flou de ce que signifie le terme.

En sortant du musée, en direction de la place du Commerce, on passe devant la Casa dos Biscos où est installée la fondation Jose Saramago. C’est un palais érigé en 1523 par le vice-roi des Indes, Afonso Albuquerque. Il est inspiré par le palais des Diamants de Ferrarre et présente un bossage en forme de pointe de diamant. 

La casa dos Bicos


Afonso Albuquerque, je l’ai rencontré dans les Lusiades de Camoes, qualifié par l’écrivain de « terrible Albuquerque ». J'ai d’abord pensé que Camoes était choqué par les méthodes radicales, expéditives, extrêmement brutales, et pour tout dire définitives, utilisées par le vice-roi pour soumettre les révoltes lors de la colonisation des Indes pour le Portugal mais j’ai appris plus tard, en avançant dans ma lecture, ce que lui reprochait vraiment Camoes. C’est d’avoir condamné à mort des marins portugais de son équipage qui avaient violé des femmes indiennes ! Non que l’acte soit répréhensible en soi aux yeux de notre « terrible » Alburquerque mais c’était des vierges qu’il destinait comme épouses aux nobles portugais qui peuplaient la colonie. Pauvres marins punis pour si peu !


mercredi 1 février 2023

Mario Vargas Llosa : Le rêve du celte

Roger Casement

Le rêve du celte de l’écrivain péruvien Mario Vargas Llosa raconte l’histoire de Roger Cassement, né à Dublin et dont le berceau familial se trouvait dans le comté d’Atrim, au coeur de l’Ulster. Surnommé « Le Celte », converti au catholicisme, religion de sa mère, il a personnifié la révolte des indépendantistes  irlandais.
Emprisonné pour avoir coopéré avec les Allemands sur lesquels il voulait s’appuyer pour mener à bien l’indépendance de l’Irlande, il  est accusé de complot contre l’Angleterre et n’échappe pas à la vague de répression qui a eu lieu, après l'insurrection d'Avril 1916, une répression si féroce que les irlandais ont appelé cette terrible période « les Pâques sanglantes ».
Roger Casement sera-t-il lui aussi condamné à mort ? La campagne de dénigrement menée contre lui après la découverte de ses carnets intimes cherchant à salir  sa vie privée fera-t-elle pencher la balance du côté de ceux qui réclament sa mort ?

Ce sont les questions qui se posent en début de roman, et pendant que la Grande-Bretagne statue sur son sort, nous faisons un bond en arrière dans le passé de Roger Casement.  Une première partie est intitulée Congo.

Congo

Léopold II roi de Belgique

Roger Casement était consul de la Grande-Bretagne quand il entreprit en 1903, mandaté par son gouvernement, la remontée du Congo pour aller enquêter sur la situation des indigènes dans les régions reculées du Congo belge que l’Europe avait attribué à Léopold II, roi de Belgique.

Henry Shelton Stanley

Avant cette mission, Roger Casement avait travaillé huit ans en Afrique, à partir de 1884 dans l’expédition de Henry Morton Stanley* puis de Henry Shelton Sanford en 1886, ce qu’il regrettera toute sa vie. Lui qui était un fervent partisan de la colonisation, pensant sincèrement, que celle-ci apporterait la civilisation et la prospérité aux autochtones « par le biais du commerce, du christianisme et des institutions sociales et politiques de l’Occident » , « il voulait oeuvrer à l’émancipation des africains et en finir avec leur retard, leurs maladies et leur ignorance » ; lui qui, dans son enfance éprise d’aventures et de grandeur, avait admiré Stanley qu’il considérait comme un bienfaiteur des indigènes, déchante en découvrant qui est réellement cet aventurier !

Les choses que ces hommes rudes et déshumanisés racontaient de l’expédition* de 1871-1872  faisaient se dresser les cheveux sur la tête. Des bourgs décimés, des chefs de tribus décapités, leurs femmes et leurs enfants fusillés s’ils refusaient de nourrir les expéditionnaires ou de leur céder porteurs, guides et machettiers pour ouvrir des voies de passage dans la forêt. »

* première expédition de Henry Stanley

Son idéalisme va s’effondrer devant la réalité. En signant des contrats qu’ils ne savent pas lire, les chefs de tribus cèdent les terres à la Belgique, offrant sans le savoir une main d’œuvre gratuite, corvéable, que l’on fait marcher à la chicotte, cet « emblème de la colonisation », ce fouet fabriqué avec la peau de l’hippopotame, « capable de produire plus de brûlure, de sang, de cicatrices et de douleur que n’importe quel autre fouet…. »

Roger Casement, malade, épuisé par la malaria, enquête avec opiniâtreté sur les conditions de vie de ses travailleurs forcés et l’horreur qu’il ressent lui interdit, malgré sa mauvaise santé, de renoncer à collecter les témoignages qui prouvent les crimes, les sévices corporels, le travail épuisant, la misère, la faim car la population n’a pas le temps de cultiver la terre pour elle-même, la maladie, qui déciment la population autochtone. Et si les hommes ainsi réduits à l’esclavage cherchent à fuir, leurs femmes retenues comme otages subissent viols, tortures, et mises à mort. Chacun prélève, à des degrés divers, sa part d’une fortune basée sur l’exploitation de l’hévéa, l’or noir, producteur de caoutchouc qui enrichit la Belgique sans autre préoccupation humaniste. La population décimée est vouée à disparaître.  

Il ne cessera son enquête qu’après avoir publié son Rapport sur le Congo qui fit scandale et lui valut d’être considéré par les uns comme un héros, par les autres comme un pestiféré.

La seconde partie intitulée Amazonie

Amazonie

Génocide des indiens Huitotos source

Roger Casement va être à nouveau missionné pour une enquête sur les conditions de vie des indiens amazoniens travaillant pour La Péruvian Amazone Company, compagnie britannique dirigée par un homme d’affaire péruvien sans scrupule, Julio C. Arena. La compagnie, productrice de caoutchouc, à la frontière du Pérou et de la Colombie, laisse à des hommes de paille, brutes sans conscience, le soin d’exploiter les plantations d’hévéas du Putumayo sans se soucier des exactions et des crimes commis. Elle et son directeur sont intouchables pour des raisons économiques.

Cette fois encore, on touche le fond de l’horreur car si tout se répète comme au Congo, c’est avec encore plus de noirceur, de mépris pour la vie des indiens, et même une cruauté gratuite comme le pratique les chefs de comptoirs des caoutchouteries du Putumayo et en particulier Armando Normand de sinistre réputation, qui surpasse tous les autres et fait peur même à ses subordonnés..

Les « raids », c’est « Aller à la chasse aux indiens dans leurs villages pour qu’ils viennent recueillir le caoutchouc sur les terres de la Compagnie », le marquage des indiens comme des bestiaux, la demande de rentabilité à outrance, les punitions dégradantes et terrifiantes pour ceux qui ne tiennent pas le rythme, les représailles exercées sur les enfants, les décapitations, les mutilations, les tortures, les viols, annihilent toute volonté de rébellion. Les jeunes filles servent d’esclaves sexuelles aux dirigeants des plantations qui se constituent une sorte de harem. Quand le système d’exploitation est à ce point extrême, il détruit aussi bien le corps que l’esprit, c’est pourquoi les indigènes ne peuvent se révolter, toute volonté de même que l’instinct de survie sont abolis, explique  Casement.

Et, il s’indigne à la pensée que pendant que l’or noir assure la prospérité jusqu’au coeur financier de Londres : «  A l’autre bout du monde, au Putumayo, toutes les ethnies : Huitotos, Ocaimas, Muinanes, Nonuyas, Andoques, Rezigaros ou Boras se trouvaient en voie d’extinction sans que personne ne bouge le petit doigt pour remédier à cet état de choses. »

Malgré son épuisement physique et moral, les menaces de mort qui pèsent sur lui, Roger Casement et les autres membres de l’expédition réunissent tous les témoignages et les preuves des meurtres et des atrocités commises. Son rapport paru en 1911 fut sans grande efficacité. Les criminels incriminés dont Armando Norman s’enfuirent au Brésil où d’ailleurs ils retrouveront du travail, le gouvernement péruvien, malgré la pression de la Grande-Bretagne et des Etats-Unis, ne veut pas intervenir car la Compagnie est le seul frein qui empêche la Colombie d’envahir cette zone frontalière. Et Roger Casement dut repartir sur place au péril de sa vie pour à nouveau rendre compte de ce qui se passait. Cette fois, le rapport sur le Putumayo nommé Blue Book qu’il en rapporta fit un peu bouger les lignes et précipita la ruine de la compagnie mais le génocide resta impuni, nié, oublié, et le criminel Julio Arena élu au sénat.

Je viens de lire L'Attrapeur d'oiseaux de Pedro Cesarino, écrivain brésilien, où l'on rencontre à nouveau des Indiens du Putumayo  qui ont fui leur pays pour échapper aux violences. Un siècle après !
 

L'Irlande 

Le centre de Dublin bombardé pendant les Pâques sanglantes source

 

La troisième partie est évidemment l’Irlande où l’on voit comment cet homme qui avait été si longtemps consul de la Grande-Bretagne, annobli en récompense de ses missions, a pu éprouver une telle haine pour l’Angleterre jusqu’à préférer demander le soutien des allemands pendant la guerre de 1914 pour libérer son pays. C’est par une comparaison avec les peuples congolais et amazoniens que Casement en vient à considérer les irlandais comme des colonisés et à planifier la marche à suivre pour se libérer de cette oppression. Mais ses tentatives furent un échec. En attendant le verdict, il cherche à vaincre sa peur de la mort, se tourne vers la religion et Dieu. Le personnage du shérif et du prêtre, ainsi que de sa soeur Nina et sa cousine Gee, sont autant de personnages, secondaires, certes, mais beaux.
Le mérite, le courage et le dévouement de Roger Casement n’ont jamais été reconnus au XX siècle à cause de son homosexualité dans un pays comme l'Irlande extrêmement puritain. Ce n’est que progressivement qu’il a eu droit à une timide reconnaissance. Ce livre qui rétablit son combat contre la colonisation est non seulement un bel hommage mais aussi une lutte contre l’oubli des horreurs commises par la colonisation.


*Henry Stanley l’explorateur qui a retrouvé Livingstone.

Voir le billet de Ingammic sur Le rêve du Celte ICI

 

Je viens de rester une semaine sans internet (des travaux dans ma rue) et voilà que le câble vient d'être rétabli juste le premier jour du mois de Février, début du du rendez-vous consacré à la littérature des pays d'Amérique latine initié par Ingammic. ICI


 Et par la même occasion ma première participation au challenge sur les minorités ethniques toujours avec Ingammic.




dimanche 29 janvier 2023

Balzac : Les secrets de la princesse de Cadignan


La nouvelle Les secrets de la princesse de Cadignan est parue en 1839 dans Etudes de moeurs, scènes de la vie parisienne. Cette princesse que sa vie fastueuse et dissolue a ruinée, n’est autre que la duchesse Diane de Maufrigneuse, belle et brillante dame de la haute société parisienne, collectionneuse d’amants, croqueuse de fortunes, personnage récurrent de la Comédie humaine.

« La belle Diane est une de ces dissipatrices qui ne coûtent pas un centime mais pour laquelle on dépense des millions."

 Pendant que son mari est en exil auprès du roi Charles X, après la révolution de Juillet, la duchesse de Maufrigneuse essaie de faire oublier ses revers de fortune et sa vie scandaleuse en mettant en avant son autre titre, celui de princesse de Cadignan. Elle se retire dans une demeure plus modeste, en réduisant son train de vie, évitant de se produire dans le monde, afin de bien marier son fils…  richement s’entend ! Avec l'aide de son amie,  la marquise d’Espard, autre grande dame de La Comédie humaine, elle garde un pied à l’opéra et un dans le Faubourg Saint Honoré pour ne pas se faire totalement oublier. C’est grâce à la marquise que la princesse de Cadignan fait connaissance de Daniel d’Arthez, écrivain, qu’elle a décidé de séduire.

 

Diane de Maufrigneuse


A travers cette nouvelle, Balzac livre une étude de femmes du monde qui n’ont pour but que d’être admirées et de briller en société. Proches de la quarantaine - Diane a trente-sept ans- toutes deux sont bientôt à l’âge où les femmes cessent de plaire et comme le dit Balzac assez méchamment :

« En voyant venir la terrible faillite de l’amour, cet âge de la quarantaine au-delà duquel il y a si peu de choses pour la femme, la princesse s’était jetée dans le royaume de la philosophie. » ou encore «  Elle aima d’autant mieux son fils, qu’elle n’avait plus autre chose à aimer ».

Musset dans Les Caprices de Marianne ne disait pas autre chose à propos de Marianne qui a dix-huit ans : Vous avez donc encore cinq ou six ans pour être aimée, huit ou dix pour aimer vous-même, et le reste pour prier Dieu.. C'est une constante au XIX siècle, donc ce doit être vrai à cette époque ! Mais la princesse confie à son amie qu’elle n’a jamais aimé. Malgré tous les amants qu’elle a eus, elle n’a jamais trouvé un homme qui ne lui inspire pas du mépris. En quête de l’amour et comme elle se juge encore assez belle pour séduire, elle demande à la marquise de lui présenter Daniel d’Arthez.

 

Michel Chrestien, ami de d'Arthez, membre du cénacle

 

C'est la mort de Michel Chrestien, ami de d'Arthez, qui sert de prétexte à la princesse pour se rapprocher de l'écrivain. Personnage récurrent de La comédie humaine, Michel Chrestien est l'un des amoureux transi et respectueux de la princesse de Cadignan à qui il n'a jamais avoué son amour.  

 

Daniel d'Arthez et les membres du cénacle
 


Or, il se trouve que l’écrivain Daniel d’Arthez, homme de génie, rendu célèbre par ses écrits, fortuné après avoir hérité de son oncle, est une proie facile. Consacrant sa vie à l’étude et l’écriture, n’ayant pour maîtresse qu’une femme « banale », « vulgaire » (il faut voir le dédain de Balzac pour les femmes du peuple !), Daniel d’Arthez est prêt à tout gober même les mensonges les plus criants. Et comme ses amis l’ont mis au courant des aventures et des frasques de la princesse de Cadignan, cette dernière va habilement se refaire une virginité, si j’ose dire, en se posant en victime des racontars et des rumeurs, injustement salie par la méchanceté du monde. Elle va trouver en Daniel son plus fervent défenseur et ils fileront le parfait amour !  Oui, enfin c’est ce que laisse entendre Balzac mais…

 

La princesse et Daniel d'Arthez de Alcide Robaudi


Dans cette nouvelle, apparaît l’admiration éperdue que Balzac éprouve pour la femme du monde, un monde de raffinement auquel il aspire. On sait qu’il est criblé de dettes tant il aime le luxe. Il dépense sans compter pour son habillement ou pour meubler et décorer de tentures somptueuses et coûteuses son appartement. Bien au-delà de la beauté, il est en admiration devant la richesse des étoffes des robes et des dentelles, devant la coquetterie, le geste étudié, la voix suave, l’esprit, la distinction et même la morgue de ces grandes dames. Tout lui plaît dans la femme du monde, ravit son goût du luxe et des choses élégantes, aristocratiques. On sait que la duchesse de Castrie a servi de modèle à ces portraits de femmes du Monde (la duchesse de Langeais) et qu’elle a eu avec Balzac, sans fortune et roturier, des relations très tendues.

Alors qui peut avoir servi de modèle à Daniel d’Arthez, cet homme de génie « qui est resté l’enfant le plus candide, en se montrant l’observateur le plus instruit » et qui va être le jouet de la princesse de Cadignan? Qui ?  Certes, Daniel d'Arthez est trop  idéaliste, trop désintéressé, pour être vraiment le double de Balzac mais qu'en est-il de ses rapports aux femmes ?  Et n’est-ce pas pour se venger que l’écrivain brosse un portrait féroce de Diane, un portrait où la plus grande admiration, toujours, se mêle à l’acidité. Il étudie l’art de la princesse de se mettre en valeur, son habileté pour détourner les soupçons et se faire voir comme vertueuse. Il peint une femme froide, fausse, rusée mais intelligente, immensément belle et sûre d’elle et effectivement Balzac nous apparaît bien ici comme  "l'observateur le plus instruit" .

« La princesse est une de ces femmes impénétrables, elle peut se faire ce qu’elle veut être :  folâtre, enfant, innocente à désespérer; ou fine, sérieuse, profonde. »

Puis, à la fin de la nouvelle, il abandonne les amants en nous laissant croire que la princesse est vraiment amoureuse et que tous deux vivent le parfait amour ? Je n’y crois pas un seul instant, contrairement à ce qui est généralement admis !  

En effet, elle se dit amoureuse,  mais, jusqu'à la fin, elle ne cesse de le manipuler et confie à la marquise :  « Mais c’est un adorable enfant, il sort du maillot ». Une femme qui est décrite comme une excellente comédienne, un femme si calculatrice, si attachée à plaire par tous les moyens, si narcissique, peut-elle être sincère ?

« Ce manège froidement convenu mais divinement joué, gravait son image plus avant dans l’âme de ce spirituel écrivain, qu’elle se plaisait à rendre enfant, confiant, simple et presque niais auprès d‘elle. » 

Disons - c'est du moins ce que je pense -  que Balzac imagine pour son personnage la fin qu’il aurait souhaité pour lui. Il peint avec brio et férocité une scène de la comédie humaine et combat ainsi, peut-être, l’humiliation qui a été la sienne, lui qui n'a jamais été véritablement admis dans ce milieu qu’il admire tant mais qui ne le considère pas comme un pair ! D’ailleurs je trouve que Balzac se débarrasse du dénouement par une pirouette, légère, certes, mais désinvolte !

« Est-ce une dénouement ? Oui, pour les gens d’esprit; non, pour ceux qui veulent tout savoir. »

Autrement dit, n'allez pas voir plus loin ! Ne fouillez pas trop dans les sentiments !



Prochaine LC avec Maggie : Le recherche de l'absolu de Balzac le 19 Février

mercredi 25 janvier 2023

Sandrine Colette : On était des loups

 

Dans On était des loups Sandrine Colette raconte une histoire située dans des forêts montagneuses qui paraissent de prime abord mythiques, étranges, irréelles.  Mythiques dans des pays comme le nôtre, peut-être, mais j’imagine, maintenant encore, les grands espaces de forêts sauvages au Canada ou les régions de hautes montagnes aux Etats-Unis et alors cette vie, oui, prend tout son sens et devient réelle. Là, des hommes rudes, plus rarement des femmes, vivent en quasi autarcie. Liam est un de ceux-là. Son épouse Ava a accepté de le suivre pour partager cette vie primitive mais elle a voulu un enfant. Elle élève son petit garçon Aru pendant que Liam chasse, absent pendant de longues périodes, pour ramener ce qui est nécessaire à leur survie pendant les hivers rigoureux. Or, un jour qu’il revient de la chasse, il trouve Ava morte, attaquée par un ours, et sous elle, protégée par son corps, son enfant encore vivant. Liam entreprend alors un voyage jusqu’à la ville avec Aru pour confier celui-ci à son oncle et sa tante. Mais lorsque ceux-ci refusent de s’en occuper, l’homme ne sait plus que faire de l’enfant.
Le récit suit le fils et le père au cours de la longue marche qu’ils vont faire sur le chemin du retour dans ce monde inhospitalier. Un voyage au cours duquel l’homme va affronter ses démons intérieurs, et peut-être, en perdant une partie de sa force, gagner en humanité.

 

Paysage des Rocheuses aux Etats-Unis source

Dès le début quand on voit de jeunes hippies décamper de leurs cabanes au milieu de d’hiver dans la montagne, le ton est donné : « Bref ils avaient oublié que la nature, c’est marche ou crève, ce n’est pas le soleil les petits oiseaux et des gens mignons autour. Il faut le savoir quand on vient ici sinon ça cogne la tête un jour pas loin. ». Et la nature apparaît, parfois effrayante, dangereuse, parfois implacable car un accident, une blessure peuvent se révéler fatals. Elle est vue à travers la langue un peu raboteuse du narrateur, le père, une langue instinctive, primaire, parfois sans véritable ponctuation, sans pause, une langue parlée, mais d’où naît une poésie brute et forte comme la nature elle-même : Je tressaille quand la terre se cabre sous les éclairs qui gueulent et qui scintillent je sais qu’il ne reste pas beaucoup de temps pour s’abriter.
Tout de suite après ça dégringole.  Les éclairs continuent à frapper et je me dis que le jour de la fin du monde ce sera pareil à ça, pas besoin d’imaginer autre chose. Il fait nuit en plein jour et la foudre éclate le ciel et fait trembler nos coeurs. Nos corps vibrent du roulement du tonnerre et la pluie nous rince on dirait qu’elle veut  nous  faire fondre.

Mais la Nature est toujours belle, majestueuse, certes sans pitié pour les humains dont elle efface les traces.

Le père muré dans son chagrin nous apparaît au départ comme une véritable brute, un homme qui considère les enfants comme des êtres inutiles, qui s’enferme dans le mutisme, en ne s’adressant à son fils que pour lancer des ordres, ne s’occupant de ce petit garçon de six ans ans qui vient de perdre sa mère que pour le nourrir, le laissant se débrouiller seul, envoyant à l’occasion quelques gifles bien senties. Exutoire d’un désespoir qu’il est incapable d’exprimer en paroles, son fils devient un souffre-douleur jusqu’à l’acte de folie que je vous laisse découvrir. Cette scène violente marque l’apogée de cette colère intérieure et de cette rumination que l’homme nourrit depuis la mort de sa femme. Colère contre lui-même qui n’a pas su les défendre, colère injuste, horrible, contre l’enfant qui a survécu alors que Ava est morte. Et à partir de là, c’est aussi une prise de conscience, un réveil de la part humaine qui est en lui.

 

Loup montagne en France source 
 
Car cet homme ne peut pas être entièrement méchant lui qui est si sensible à la beauté qui l'entoure :

« Et pourtant du temps j’en prends quand j’écoute les loups et que je contemple le bleu de la nuit, et quand je ne suis pas trop haut je compte les petits éclats incandescents des vers luisants comme si c’étaient des soleils à la fois précieux et dérisoires. C’est pour ce temps-là que je vis ici, c’est seulement que le monde est trop grand pour  qu’on puisse tout voir. C’est aussi ce qui fait la beauté et si je connaissais tout il n’y aurait plus de surprise et je ne trouverais pas que la lumière est comme un tour de magie devant moi. »

Lui qui écoute le chant des loups dans la nuit, les comprend et parfois leur répond, n’est pas dépourvu de sentiments. On le voit quand du temps où Ava vivait encore, son fils guettait son retour et courait à lui :

« Ça non plus je n’ai pas de mots pour le dire je le perçois dans ma poitrine et c’est gigantesque et le petit court vers moi il ne court pas vite il est petit. C’est là que c’est bizarre, chaque fois ça me fait quelque chose dans le ventre, et c’est de l’émotion que je n’arrive pas à retenir, de l’émotion de voir qu’il m’attend et qu’il n’attend que moi et sur son visage le bonheur qu’il y a je ne peux pas l’expliquer c’est immense… »

 La suite du roman est celle de la seconde chance. Seconde chance de reconquérir l’amour de son fils, de devenir un père aimant et protecteur, de faire tomber le mur invisible qu’il a élevé entre lui et le petit, seconde chance aussi de se laisser aller à exprimer ses sentiments, lui qui a vécu dans une famille où l’on ne se parlait pas, et où les coups, l’absence d’empathie, la dureté, remplaçaient l’éducation, seconde chance de ne pas être comme ses parents, «des vieux qui gueulaient et cognaient sec ».
Mais c’est vraiment quand le père malade (il faut lire le livre pour savoir pourquoi ) doit abandonner son rôle de protecteur, laissant à Aru si frêle, si fragile, la responsabilité de leur survie, c’est lorsque le garçon prend le rôle du père que la boucle est bouclée, les choses sont rentrées dans l’ordre et l’enfant à son tour peut chanter avec les loups car, au début … on était tous des loups.

« J’ai du mal à expliquer pourtant en ce temps-là il n’y avait pas ces haines et ces peurs, en ce temps-là on était des loups et les loups étaient des hommes ça ne faisait pas différence on était le monde. Le chant des loups nous appelle parce que c’est notre chant et aussi loin qu’on puisse remonter il y a l’éclat d’un animal en nous et c’est pour ça que ça m’émeut et que des larmes viennent brûler le bas de mes yeux. »

Sandrine Colette
 

J’ai apprécié ce roman qui me rappelle les romans américains de Nature Writing. Comme eux, ils nous plongent dans la vie primitive où les forces de la nature soulignent la faiblesse de l’homme mais compensent leur violence par une beauté à couper le souffle. On peut se demander, pourtant, si l’affreux vieillard rencontré au coeur de la forêt est un personnage indispensable, sur le moment j'ai pensé que non,  et quelle est sa véritable raison d’être…  A moins qu’on ne le voit, rejoignant les contes traditionnels immémoriaux, comme un ogre avide d’enfants, l’incarnation véritable du Mal sur la terre alors que ni les ours, ni les loups ne sont responsables de ce qu’ils sont.


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dimanche 22 janvier 2023

Camilo Castelo Branco : Amour de perdition

 


 A l'occasion de mon voyage à Lisbonne, je me suis mise à lire ou relire les grands écrivains portugais. J'ai voulu découvrir Les mystères de Lisbonne de Camilo Castelo Branco mais j'ai calé à la lecture : l'histoire de cette femme emprisonnée par son mari pendant des années est certes touchante mais le style trop mélo-dramatique m'a découragée mais j'y reviendrai peut-être.

"Un homme meurt à Rio, laissant dans sa chambre un manuscrit qui commence ainsi : " J'étais un garçon de quatorze ans et je ne savais pas qui j'étais. "

En pleine Lisbonne du XIXe siècle, João, orphelin et interne dans un collège religieux, apprend de l'énigmatique Père Dinis le douloureux secret de sa naissance. Dès lors, entraîné dans une quête où ce qu'il tient pour acquis se révèle incertain, où les personnages endossent des identités multiples au gré des lieux et des époques, le jeune homme n'aura de cesse de démêler l'écheveau de son histoire... 

En attendant de me remettre à la lecture de Les mystères de Lisbonne,  je republie ici un billet consacré à cet écrivain du romantisme : Amour de perdition.

 

 Amour de perdition

Camilo Castelo Branco

 Le livre de Camilo Castelo Branco, Amour de perdition, que j'avais découvert en 2011 m'avait beaucoup plu. Ce roman s'inspire de la vie de l'oncle de l'écrivain mais aussi de sa propre histoire et de son amour interdit pour Ana Augusta  qui l'a conduit en prison.  je republie ici le billet que j'avais écrit, tout étonnée à l'époque, que ce qui nous semble, à nous, lecteurs du XXI siècle, des poncifs du romantisme, corresponde, en fait, à la réalité et même à une réalité tragique. La vie de Camilo Castello Branco est un roman ! Les photographies qui illustraient mon billet en 2011 étaient  les miennes mais elles ont disparu, semble-t-il, irrémédiablement. Je cite donc les sources de celles que je publie ici.

 

Librairie Lello de Porto (intérieur)source

C'est dans cette librairie réputée de Porto, classée patrimoine national, que j'ai découvert Amour de Perdition de Camilo Castelo Branco, une des oeuvres romantiques  les plus célèbres du Portugal. Porté plusieurs fois à l'écran, le roman a été adapté entre autres par Manuel de Oliveira, film, paraît-il, magnifique.




Camilo Castelo Branco, écrivain portugais, écrit Amour de Perdition en prison. C'est sa passion pour Ana Augusta Placido qui le conduit là. La jeune fille que Camilo Castelo Branco a rencontrée dans un bal à Porto est mariée par son père, et malgré son inclination pour le jeune homme, à un riche commerçant plus âgé qu'elle. Huit après ce  mariage, elle le rejoint à Braga et devient sa maîtresse. Les deux amants poursuivis pour adultère prennent la fuite. La jeune femme, à la demande de son mari, accepte d'entrer au couvent pour échapper à la justice et au scandale mais Camilo l'en délivre. Ana est arrêtée en 1860 et le jeune homme se rend à la police peu après. Ils sont tous les deux incarcérés à la Prison de la Relation à Porto.

A propos de Amour de Perdition, Camilo Castelo Branco dira plus tard : " J'ai écrit ce roman en quinze jours, les plus tourmentés de ma vie".
 
 
Porto : Prison de la Relation en 1863 actuellement centre de la photographie

 
 
Le récit se situe au début du XIXème siècle, soit un demi-siècle avant la détention du jeune homme à la prison de la Relation, et a beaucoup en commun, on le comprend, avec la propre histoire de l'écrivain.
Il raconte l'amour contrarié de l'oncle de Camilo, Simon Antonio Bothelo,  épris de sa jeune voisine, Thérèse d'Alburquerque. Le père de Thérèse, Tadeu d'Alburquerque, est  ennemi de celui de Simon, le juge  Domingos Bothelo à qui il voue une haine farouche. Il lui reproche, en effet, de lui avoir fait perdre son procès. Abusant de son pouvoir paternel, il veut contraindre sa fille à épouser son cousin Balthazar. La jeune fille refuse de se plier à la décision de son père. Tadeu décide de l'enfermer dans un couvent. Simon pourrait enlever sa bien-aimée mais persuadé que le destin de sa famille est de connaître le malheur à cause de l'amour, il décide d'accepter sa destinée tout en restant le maître. Il  tue Balthazar, choisissant ainsi la prison et la mort. La toute-puissance de son père commuera la peine capitale en exil. Il mourra sur le navire qui l'amène au bagne et qui a jeté l'ancre face au couvent où Thérèse est en train de s'éteindre. En parallèle à cette héroïne noble, femme forte et déterminée, Camilo Castelo Branco  brosse le portrait d'un autre personnage féminin, Mariana. Elle aussi figure majeure du roman, Mariana est issue du peuple. Servante de Simon, éprise de son maître sans rien espérer en retour,  elle l'assiste sans faiblir dans le malheur, acceptant même de le suivre au bagne, et se jette dans la mer pour ne pas lui survivre.


Ainsi ce récit d'amour fou, de violence, met en scène des êtres entiers, passionnés, qui ne veulent pas composer avec leur destin et préfèrent la mort.
On a souvent comparé Amour de perdition à Roméo et Juliette. Mais le roman est bien ancré dans la société portugaise. Il faut lire la préface de Jacques Parsi -qui est aussi le traducteur de l'ouvrage aux éditions Actes Sud - pour comprendre que tous ces évènements qui nous paraissent appartenir à la tradition un peu conventionnelle du romantisme sont non seulement rejoints mais dépassés par la réalité. Amour contrarié, mariage forcé, enfermement dans un couvent, sombre machination, enlèvement, duel, meurtre, ont été vécus par Camilo et par plusieurs de ses amis. La noirceur du roman est le reflet de la jeunesse de cette moitié du XIXème siècle qui sort perdante d'une guerre civile* où ses idéaux ont été foulés aux pieds.
Au-delà de l'histoire d'amour, j'ai été frappée par  l'âpreté de la peinture sociale. Dans cette société, la loi du plus fort est de mise. On n'hésite pas à se débarrasser de celui qui gêne et on peut le faire impunément si l'on appartient à une famille puissante et surtout si la victime est de condition modeste. Ainsi, lorsque Simon tue les sbires de son rival, avec  son complice, le maréchal-ferrant Jean da Cruz, celui-ci lui fait remarquer que s'ils sont pris, Simon s'en sortira blanchi grâce à son père, le juge, tandis que lui ira à la potence. La description du premier couvent où est enfermée Thérèse est d'une férocité incroyable. Les religieuses hypocrites et doucereuses, sont pleines de fiel les unes envers les autres. Elles dénigrent leurs compagnes dès que celles-ci ont le dos tourné, tout en cultivant leur propre vice : alcool, goinfrerie, amants. La Mère Supérieure couche avec le chapelain et s'endort en faisant ses prières. Thérèse en conclut que si elle veut apprendre la vertu elle doit aller partout sauf dans un couvent. On le voit, la peinture de la  société ne manque pas d'ironie et l'on comprend pourquoi Camilo Castelo Branco a pu passer du romantisme au réalisme dans ses derniers romans.

Je lis dans l'encyclopédie universalis : "Enfin, lorsque le réalisme triomphe au Portugal par la plume d'Eça de Queirós, Camilo sentant son prestige menacé, son domaine ébranlé, se défend par un pastiche truculent de la nouvelle littérature. Bien lui en prit ! Cela donna deux romans très différents de sa manière habituelle : Eusébio Macário (1879) et La Canaille (1880), puis, en forçant moins la note, La Brésilienne de Prazins (1882). Ce dernier livre, histoire d'un mariage forcé dont le dénouement est la folie de la femme, présente un point de départ et maintes situations tout à fait conventionnels et « camiliens », mais la façon de traiter le sujet, la nature des épisodes et la minutie des descriptions en font un véritable chef-d'œuvre de la littérature réaliste d'expression portugaise." ICI    Ceci me rappelle un peu dans Les Maia le pauvre poète romantique Alencar, un peu dépassé, un peu ridicule, dont Eça de Queiros ou plutôt ses personnages se moquent tout en l'aimant bien.  Mais à la différence d'Alencar, Castelo Branco a réussi à s'illustrer dans un genre tout différent de ses débuts.
*Révolte populaire de 1846 qui se prolongea par une guerre civile de neuf mois contre le gouvernement des frères Cabral
Camilo Castelo Branco : Amour de perdition  traduit du portugais par Jacques Parsi édit Actes Sud Babel  roman paru en 1861
 
 Voir le billet de Miriam
 
 
Biographie : extrait de l'article de wikipédia 
 
"La vie agitée de Camilo, comme on l'appelle affectueusement, a été aussi riche en événements et aussi tragique que celle de ses personnages : fils naturel d'un père noble et d'une mère paysanne, il est très tôt resté orphelin. Marié à seize ans avec Joaquina Pereira, il connut d'autres passions tumultueuses, dont l'une le mena en prison : celle pour Ana Plácido qui devait devenir sa compagne. Fait vicomte de Correia-Botelho en 1885, pensionné par le gouvernement, il connut cependant une fin de vie des plus pénibles : perclus de douleurs et devenu aveugle, il finit par se suicider.
À travers son œuvre très féconde (262 volumes), Castelo Branco s'est intéressé à presque tous les genres : poésie, théâtre, roman historique, histoire, biographie, critique littéraire, traduction. On y retrouve le tempérament et la vie de l'auteur : la passion fatale s'y lie au sarcasme, le lyrisme à l'ironie, la morale au fanatisme et au cynisme, la tendresse au blasphème.(...)
Cet écrivain à l'imagination vive, au style communicatif, naturel et coloré, au vocabulaire riche et nuancé, est un maître de la langue portugaise. Amour de perdition, publié en 1862, est, d'après Miguel de Unamuno le plus grand roman d'amour de la Péninsule Ibérique."