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mardi 3 mars 2026

Walter Scott : Waverley ou l'Écosse il y a soixante ans

 

 

Dans le moulin sur la Floss de George Eliot, Maggie et Philip discutent de leurs lectures grâce aux livres prêtés par le jeune homme. Et que lisent les jeunes gens anglais de cette époque dans les années 1830 ?  La réponse est Walter Scott, bien sûr, madame de Stael aussi avec Corinne.
La jeune fille explique qu’elle en arrive à avoir un préjugé contre les blondes au teint clair car c’est toujours elles qui, dans les romans, détournent l’amour à leur profit et se marient avec le héros : « Mais si vous pouviez me donner une histoire ou la brune triomphe, cela rétablirait l’équilibre. Je veux venger Rebecca (Invahoe), Flora McIvor (Waverley), Minna ( Le Pirate)  et toutes les autres malheureuses brunes». Ce n’est pas par vanité que la brune Maggie se plaint ainsi, "c’est parce que, dit-elle, je m’intéresse toujours davantage aux gens malheureux."
Donc, à la suite de Maggie, me voilà en train de lire Waverley pour découvrir qui est Flora McIvor.

Waverley ou L’Ecosse il y a soixante ans est le premier roman de Walter Scott écrit en 1805 et publié en 1814. Il est considéré comme le premier roman historique et lance un genre qui sera largement imité depuis.

Le moment historique

 

La bataille de Culloden ( 1746)

Paru en pleine époque romantique, le récit se déroule comme le sous-titre l’indique en 1745. 

Cette date correspond à la rébellion jacobite menée par les Ecossais avec à leur tête le prince Charles Edward Stuart, connu sous le nom de Bonnie Prince Charlie ou encore de « Le Jeune Prétendant ». 
Bonnie Prince Charles est le petit-fils du roi Jacques Stuart II d’Angleterre et d’Irlande qui était aussi roi d’Ecosse sous le titre de Jacques VII et qui a été détrôné en 1688. 

Le père de Bonnie Prince Charlie, Jacques III/VIII surnommé « Le Vieux Prétendant » a tenté de reconquérir le pouvoir mais a essuyé plusieurs défaites en 1715 et 1719 malgré le soulèvement des tenants de sa cause nommés les jacobites.

Le conflit oppose donc le jeune prince catholique à la tête de ses partisans à l'armée du roi en place, le protestant Georges III de Hanovre. Walter Scott s’intéresse en 1745 à cette phase de la reconquête écossaise contre l’Angleterre qui s’achèvera, après une victoire à la Bataille de Prestonpans (1745), par la sanglante défaite de Culloden en 1746. 


Waverley, un antihéros

 

Rose Bradwardine et Edward Waverley


Edward Waverley est un jeune noble d’une grande famille anglaise. Il vit d’abord chez son père qui est Whig et travaille pour le souverain anglais, puis chez son grand-oncle qui est Tory et qui reste fidèle à la tradition jacobite de sa famille. L’enfance de Waverley développe son côté rêveur et imaginatif auprès de son grand-oncle et de sa grand-tante qui ne reçoivent plus, vivant isolés dans leur sombre château sous les portraits des anciennes gloires de la famille. L’enfant est nourri par les récits des hauts faits et gestes de ses ancêtres. Solitaire, il lit beaucoup mais capricieusement, sans contrainte et refuse l’effort. Il acquiert au fil de ses lectures une conception idéalisée voire exaltée de la vie et de l’amour. Peu habitué à la société, il s’y révèle maladroit, peu enclin à obéir à des devoirs, il va bientôt se retrouver dans une situation inconfortable et dangereuse pour sa vie et son honneur. Il est peu armé pour affronter la vie réelle et apprendra à ses dépens qu’elle n’est pas un roman. 

"Nous ne pouvons être heureux là où nous ne sommes pas à l'aise ; c'est pourquoi, il n'était pas étonnant qu'Edouard Waverley pensât qu'il n'aimait pas la société, et qu'il n'était pas fait pour elle, tout simplement car il n'avait pas l'habitude d'y vivre à l'aise, d'y faire plaisir, et réciproquement d'y trouver du charme."


Rose Bradwardine

Son père lui offre une compagnie de dragons anglaise, dans la garnison de Dundie en Ecosse, sous les ordres du colonel Gardiner mais il se révèle peu apte à la vie militaire et s’ennuie rapidement. Aussi, il prend un congé et va rendre visite à un vieil ami écossais et jacobite de son oncle, le baron Bradwardine, au pied des montagnes du Perthshire, dans le hameau de Tully-Veolan, dans un pittoresque manoir orné de statues d’ours, animal figurant au blason des Bradwardine. Le baron le reçoit à bras ouvert et avec une cordialité affectueuse malgré la couleur de son uniforme. Il est le type de vieillard accueillant, jouissant d’une autorité incontestée sur tous ses domaines, fier de sa noblesse et de ses faits d’arme, alliant « la pédanterie du légiste » et « l’orgueil du soldat ». Walter Scott nous en donne un portrait caricatural, (il est vraiment rasoir et fait fuir la jeunesse), qui prête à rire mais est affectueux. La fille de Bradwardine, la blonde et douce Rose, tombe amoureuse d’Edward mais elle est bien trop sage à son goût et ne correspond pas à son idéal. Il ne rêve que d’une sombre héroïne, de serments au clair de lune et d’aventures épiques. 

 

Flora Mc Ivor
  

Et elle existe ! Cette jeune fille, il la rencontrera plus tard, quand il s’aventurera dans les Highlands et fera connaissance de la figure haute en couleur du jeune Highlander Fergus McIvor, chef de clan, qui organise la rébellion contre l’Angleterre, et de sa soeur, égérie flamboyante de la cause, l’ardente et romantique Flora aux longs cheveux noirs. Le jeune amoureux déchantera bientôt quand il s’apercevra que la belle ne s’intéresse qu’à la révolte jacobite et n’a pour lui que de l’amitié. Au moment où la guerre est prête à éclater, Waverley, officier anglais, fait du tourisme en haute montagne et tombe amoureux. Voilà maintenant longtemps que son congé est terminé et qu’il aurait dû rejoindre sa compagnie mais il n’en a cure, trop accoutumé à agir à sa guise. Il est aussi trop naïf pour se rendre compte que, pendant la chasse au cerf à laquelle il participe avec Fergus, celui-ci organise en réalité le soulèvement contre l’armée anglaise.


Prince Charle Stuart, le jeune prétendant

Enfin, quand il redescend dans les Lowlands, il s'étonne et s’indigne que son colonel le dénonce comme déserteur et l’arrête ! Délivré par Fergus, il est alors présenté au Prince Charles et pour venger son honneur qu’il juge bafoué, il rejoint le combat des jacobites et s’engage dans la rébellion. Non, cela ne lui gagne pas le coeur de Flora mais, par contre, le dirige vers une autre voie, celle de la trahison. Je ne vous en dis pas plus. Mais le héros, vous l’avouerez, est dans de sales draps ! 

Le récit est donc initiatique et nous intéresse aux tribulations de notre héros bien sympathique mais un peu niais (mais je l'aime bien) et à son évolution - et oui, il mûrit -  !  Il redescend des hautes sphères éthérées de l’imaginaire vers les régions plus terre à terre de la réalité, et se découvre lui-même, non comme héros mais comme un homme qui aime ses aises et sa tranquillité, et se contente d’une union paisible, loin du tumulte de la  passion ! Et devinez avec qui il se marie, la blonde ou la brune ?


L’intérêt du roman

Il y a parfois des longueurs mais chaque fois que le récit traîne trop à mon goût, l’écrivain relance habilement l’intérêt. Le roman est riche en péripéties, rencontre avec le brigand Donald Bean Lean, blessures et maladie, séquestration, fuite, batailles, scènes de bravoure, multiplicité des personnages, dont certains sont très pittoresques…
J’ai beaucoup aimé aussi l’humour de Walter Scott dans des scènes que l’on peut bien définir comme de  vraies comédies : ainsi le banquet (très !) arrosé donné par le Baron à l’arrivée du petit-fils de son vieil ami, au cours duquel Waverley est insulté par l'un des convives jacobites qui prise peu les officiers anglais! On s’attend à un duel en bonne et due forme mais Weverley, renversant les règles romanesques attendues, se lève si tard le lendemain matin - comme à son habitude- qu'il arrive après le combat !

Mais surtout le roman est une manière passionnante d’en apprendre plus sur les Ecossais du XVIII siècle, en particulier sur les Highlanders, leur langue, leur costume, leurs armes, leur mode vie, leur organisation clanique, leur mentalité, leur religion.
On découvre avec Waverley les terres austères et les villages pauvres de l’Ecosse aussi bien dans les Lowlands que dans les Hihglands : 
« C’était vers midi environ que le capitaine Waverley entra dans le village à maisons écartées, ou plutôt dans le hameau de Tully-Veolan, où était située l’habitation du haut propriétaire. Les maisons offraient l’apparence d’une grande misère, surtout à un œil habitué à la riante propreté des chaumières anglaises. Elles s’élevaient, sans aucune espèce d’ordre, de chaque côté d’une sorte de rue non pavée, où des enfants, presque dans l’état de nudité primitive, se couchaient et se roulaient, ainsi exposés à se faire écraser par les pieds des premiers chevaux qui viendraient à passer. »

Plus tard, Waverley est impressionné par sa découverte des paysages majestueux, rudes et austères des Highlands. On peut comprendre pourquoi il est ébloui par un décor qui flatte son imagination romantique. 
« Ils entrèrent vers le soir dans un de ces défilés effrayants qui communiquent des hautes aux basses terres ; le sentier, extrêmement roide et raboteux, tournait entre deux roches imposantes, et suivait le lit qu’un torrent écumeux, qui grondait au-dessous, paraissait s’être creusé depuis des siècles. Quelques obliques rayons du soleil couchant éclairaient la profondeur du torrent, et faisaient voir les rochers et les chutes d’eau dont il était semé. L’espace qui séparait le sentier du torrent formait un véritable précipice. On apercevait çà et là un quartier de granit, un arbre rabougri qui enfonçait ses racines tortues dans les fentes du rocher. À droite, la roche qui s’élevait au-dessus du sentier était aussi escarpée, aussi inaccessible… »

La première fois que Waverley se trouve devant un Highlander, le vassal de Fergus McIvor dans le manoir du Baron Bradwardine, il est surpris et admiratif : 
« … l’art avec lequel son plaid était arrangé, mettait en relief ses formes robustes. Son kilt ou jupon court montrait à nu ses jambes nerveuses ; sa bourse de peau de bouc pendait devant lui, avec un poignard d’un côté, et un pistolet d’acier de l’autre, armes ordinaires des montagnards ; sa toque portait une petite plume, qui montrait qu’il voulait être traité comme un duinhewassel, espèce de gentilhomme ; sa large épée battait à son côté, une targe ou bouclier pendait sur son épaule ; il tenait de la main gauche un long fusil espagnol ...»

Walter Scott m’a enlevé mon propre romantisme sur les Highlanders. Je pensais que les clans, les nobles et leurs paysans, étaient tous unis dans la détestation des anglais et pour servir la cause jacobite, tous soudés par l’amour de Bonnie Prince Charlie !  Mais l’écrivain montre bien que le peuple n’a pas droit à la parole. Les hommes suivent le chef du clan « forcés de se mettre en campagne par l’ordre arbitraire de leurs chefs ». Quant aux armes, ce sont les nobles qui les possèdent, les misérables, eux, mal vêtus, mal nourris, n’en ont pas : « Mais aux derniers rangs se trouvaient des soldats moins bien équipés, les paysans des montagnes. »

« Il résultait de là que dans tous les régiments les premières lignes avaient une excellente tenue et les autres se composaient de véritables bandits. L’un avait une hache d’armes, l’autre une épée sans fourreau, celui-ci un fusil sans chien, celui-là une faux au bout d’une perche. Quelques-uns avaient seulement des poignards ou bien des bâtons et des gourdins coupés aux haies. L’aspect sauvage et grossier de ces hommes… répandait la terreur. »

 Finalement, leur révolte me paraît aussi disproportionnée que celle des Bulgares armés de canons creusés dans le tronc de cerisiers contre l’immense et puissant empire ottoman, histoire racontée par Ivan Vasov dans Sous le joug !  Et j’ai éprouvé le même découragement que Waverley en découvrant que  : « C’était une troupe comptant à peine quatre mille hommes, dont la moitié n’était pas armée, qui osait entreprendre un changement de dynastie dans les royaumes de la Grande-Bretagne. »

Donc un roman très agréable à lire malgré ses longueurs et présentant beaucoup de centres d'intérêt.

Et merci à Maggie Tulliver de m'avoir fait découvrir ce livre ! 




 

dimanche 1 mars 2026

Ulf Kvensler : Sarek / Karine Engberg : L’île de Bornholm

  

 La randonnée annuelle en montagne d’Anna, de son mari Henrik et de leur amie de longue date, Milena, semble compromise cette année.
Henrik en congé traîne sans énergie dans l’appartement, dans une méforme totale, Anna a trop de travail et doit repousser leur départ au mois de septembre mais quand, en plus, Milena leur demande d’accepter son nouveau petit ami, Jakob, dans le groupe, rien ne va plus ! Partir avec un inconnu en montagne où chaque membre de l’équipe se doit d'être solidaire, c’est délicat. Pourtant comment refuser ? 
La randonnée s’annonce mal et ceci d’autant plus que Anna et bientôt Henrik ont de sérieux doutes sur Jakob qui semble mentir et être peu fiable. De plus sa conduite envers Milena est peu sympathique. Pourtant, quand il leur propose de changer de destination et de partir dans le Sarek, ils finissent par accepter.
Le Sarek, le plus vaste parc national de la Suède du Nord, en Laponie, avec des espaces complètement déserts, de hauts pics, des glaciers, des rivières à franchir, n’est pas une montagne de tout repos et il faut de solides compétences pour l’aborder. La neige y tombe dès le mois de septembre et c’est le domaine des ours. Le défi est de taille et semble bien vite virer à la catastrophe.

Dès le début du roman, Anna est retrouvée en état d’hypothermie, à peine consciente, avec des marques de strangulation, le bras droit cassé. Les autres personnages n’ont pas été retrouvés, semble-t-il. Est-elle la seule survivante ? Que s’est-il passé ?
Les détails de la dramatique excursion sont racontés peu à peu par Anna sur son lit d’hôpital à l’inspecteur Anders Suhonen. C’est par son récit, au cours de l’enquête policière, que nous découvrirons ce qui s’est passé. Un autre point de vue viendra ensuite compléter le récit.

Le côté suspense a bien fonctionné pour moi et c’est avec plaisir que j’ai suivi cette histoire inquiétante où les ressorts psychologiques jouent un rôle important. Le suspense dure longtemps et si j’ai compris le noeud de l’intrigue un peu avant la fin, j’ai été tenue en haleine tout au long de ma lecture. Ce que j’ai aimé aussi dans le roman, c’est la description de ces lieux sauvages, d’une beauté grandiose mais inhospitalière, la difficulté de la marche sur les glaciers, au-dessus de précipices vertigineux, ou dans les eaux de torrents tumultueux !



Keisha n’a pas été enthousiaste :  Voir Ici 

 

Karine EngbergL’île de Bornholm

 


Ca commence… mal ! Si je puis dire  ! Par la découverte d’un demi-corps scié dans le sens de la longueur, enfermé dans une valise découverte dans un parc public où jouent les enfants. Et comme on cumule les horreurs, ajoutons un corps scié quand le pauvre malheureux était encore vivant (sinon, où serait l’intérêt ?)  ! On découvrira l’autre demi-corps plus tard et comme 1/2+1/2   = 1 , voilà on y est, on a la victime entière ! (C’est mathématiques ! ). Avant de retrouver le corps entier, les policiers ont bien du mal à  identifier le cadavre !

Je dois le dire, j’en ai un peu assez des écrivains de polars qui surenchérissent dans l’horreur pour susciter l’intérêt de lecteurs pensant ainsi réveiller l’intérêt de lecteurs blasés et morbides ! Personnellement ce ne sont pas les détails sordides qui m’intéressent mais la psychologie des personnages, l’analyse sociale, la description d’un lieu, d’une région, de ses coutumes, et éventuellement le suspense, le mystère, qui peut naître de la situation.

Heureusement on peut s’intéresser à certains personnages : aux enquêteurs, Jeppe Korner a pris un congé d’un an de la police; Il est maintenant bûcheron et coupe des arbres sur l’île Bornholm dans la Baltique. Un dur métier !  On comprend qu’un divorce est à l’origine de sa retraite. Mais comme il s’agit du quatrième livre qui met en scène l’inspecteur et sa collègue Anette Werner, on n’en sait pas beaucoup plus et on reste un peu sur sa faim. J’aurais peut-être dû commencer par le premier.

Anette Werner, toujours en fonction à Copenhague va être chargée de l’enquête qui l’amène justement dans l’île où travaille Jeppe Korner. De là, à lui demander un coup de main, il n’y a qu’un pas, vite franchi, et cela va l’amener à se mettre en danger. Il y aussi Esther, une vieille amie de Jeppe qui vient dans l’île pour travailler sur la biographie de l’ethnologue décédée Margrethe Dybris. Les lettres de cette femme nous renseigne sur le passé des habitants et la vie dans l’île et contribuent aussi à nourrir l’enquête. C’est ce qui m’a le plus intéressée dans le roman avant de me retrouver à nouveau devant la scie circulaire pour risquer une nouvelle découpe... dans le sens de la longueur (bien sûr !). 

 


 


case : Scandinavie  Polar Suédois et danois

vendredi 27 février 2026

George Eliot : Le moulin sur la Floss (2)


J’ai déjà publié un billet sur le beau roman de George Eliot paru en 1860 Le Moulin sur la Floss  dans lequel je présentais le thème de l’enfance avec Maggie et son frère Tom, les enfants de Monsieur Tulliver, le patron du Moulin de Dolcorte. ICI
Le roman est une oeuvre réaliste qui nous décrit avec force détails la vie provinciale dans les années 1830 tout en ne sacrifiant rien à la poésie, celle de la nature associée à l’eau et à la vie champêtre comme on le voit dans l’enfance des deux enfants, celle aussi liée à la vie humble, simple mais courageuse de l’attachante Maggie. Comme Middlemarch, c’est un roman très riche, foisonnant d’idées, dont on ne peut rendre compte entièrement. 

Un monde en mutation

L'invention du premier train
  

Le moulin sur la Floss présente un monde en mutation économique s’accompagnant de profonds changements sociaux. La révolution industrielle qui a commencé dès la fin du XVIII siècle avec la mécanisation des filatures et l’invention de la machine à vapeur modifie les transports, bateaux et trains, développe le commerce, ouvre l’accession à une classe sociale, qui s’enrichit et prend le pouvoir, la bourgeoisie, commerçants, industriels notaires, banquiers….

Dans le roman, le type du bourgeois qui réussit et qui est en phase avec l’essor économique est l’oncle Deane qui est l’associé de son patron Monsieur Guest, industriel, amateur et banquier, et qui veut vivre avec son temps. C’est lui qui offre un emploi à Tom lorsque son père est ruiné et lui permet de grimper dans l’échelle sociale, de rembourser créanciers de son père. Si Tom ne brille pas dans les études classiques, il possède, au contraire toutes les qualités pour réussir dans les affaires, ambition, audace, sens du commerce, sérieux, persévérance, pragmatisme. Mais dépourvu d’imagination, de culture, il affiche aussi un sentiment de supériorité masculine et une certaine dureté qui lui fait considérer comme des faiblesses, la sensibilité, l’empathie, l’imagination de sa soeur. A côté de cette bourgeoise triomphante, George Eliot décrit une bourgeoisie plus timorée, attachée aux traditions, qui refuse la modernité et s’accroche aux biens qu’elle possède. Appartiennent à cette catégorie la mère de Tom et Maggie, Bessy Tulliver, la cadette des soeurs Dodson toutes très imbues d’elles-mêmes :  Tante Glegg,  (la tante détestée de Tom) Tante Deane et Tante Pullet. L’écrivaine n’est pas tendre avec ces femmes orgueilleuses et dures et elle en souligne les ridicules, elle décrit aussi  leur égoïsme, l’avarice, l’orgueil, la frivolité. Tout ouverture d’esprit, tout désir de changement, toute nouveauté, sont très mal vus et rejetés avec force.

"Les Dodson étaient une race très fière, et leur fierté consistait à décevoir tout ceux qui auraient cherché à leur reprocher d'avoir manqué aux devoirs et aux convenances traditionnels."

George Eliot montre combien la  solidarité entre membres de la famille est un vain mot. Lorsque monsieur Tulliver perd son procès et se retrouve en faillite, aucune des soeurs ne vient en aide à leur soeur Bessy obligée de vendre aux enchères tous ces trésors, son argenterie, ses nappes en dentelle, ses meubles, malgré le chagrin de celle-ci qui se retrouve dans le dénuement. La malveillance envers ceux qui ne réussissent est égale à l'insensibilité aux malheurs d’autrui.

Quand un membre de la famille était en difficulté ou bien malade, tous les autres allaient rendre visite à l’infortuné, habituellement au même moment et ils n’hésitaient pas  à lui faire entendre les vérités les plus désagréables, que dictait un juste sens de la famille : si la maladie ou les difficultés résultaient d’une faute de l’intéressé, ce n’était pas l’usage dans la famille Dodson de s’abstenir de le faire savoir ".

Cette bourgeoise est absolument dépourvu de valeurs spirituelles et n’a qu’un culte celui de l’argent. 

"La religion des Dodson consistait à révérer tout ce qui était  conforme à la coutume et respectable."  

« Le signe distinctif de la famille était plutôt d’être honnête et riche, et non seulement riche mais plus riche encore qu’on ne croyait. Vivre respecté et avoir à son enterrement, les gens qu’il fallait pour tenir les cordons du poêle montrait qu’on avait atteint le but de l’existence mais cet exploit était anéanti si, à la lecture du testament, on baissait dans l’estime de ses semblables… »

Les personnages donnent lieu à des portraits ironiques et parfois acides ou encore amusants et pleins de verve car l’écrivaine ne manque pas d’humour et elle agit en moraliste qui nous fait rire des travers de ses personnages,

"Mr Pulett était un petit homme avec un grand nez, de petits yeux qui clignotaient, des lèvres minces, portant un costume noir qui paraissait neuf et une cravate blanche qui semblait avoir été noué en vertu d’une principe supérieur à celui du simple confort personnel. Il entretenait avec sa grande et belle femme, aux manches bouffantes, à la cape opulente et au grand chapeau emplumé et enrubanné, les mêmes rapports qu’une petite barque de pêche avec un brick toutes voiles dehors."

De même, elle n’épargne pas les hautes classes sociales, oisives, et le clergé qui les fréquente et prend alors un ton inspiré et indigné  :

 «  Mais il faut dire que la bonne société a son vin de Bordeaux, ses tapis de velours, ses invitations à dîner acceptées six semaines à l’avance, ses opéras et ses bals féériques; elle dissipe son ennui par des promenades sur des pur-sang, flâne au club, doit se tenir à l’écart des crinolines tourbillonnantes, s’en remet pour la science à Faraday, et pour la religion à ces éminents membres du clergé que l’on rencontre dans les meilleures maisons. Mais la bonne société, portée sur les ailes vaporeuses de l’ironie légère, est un produit qui revient cher; elle n’exige rien moins qu’une vaste vie de labeur de tout la nation, entassée dans des usines assourdissantes et malodorantes, à l’étroit dans les mines, transpirant devant les fournaises, meulant, martelant, tissant, dans une atmosphère plus ou moins chargée d’acide carbonique - ou bien encore répartie sur des pâturages à moutons, dispersée dans des maisons ou des cabanes solitaires, sur des terres à blé argileuses ou crayeuses, où les jours de pluie semblent mornes. 


Le féminisme

Maggie et Philip


Le Moulin sur la Floss est aussi une dénonciation de la condition féminine et  du mépris que les hommes manifestent envers les femmes. 
Maggie n’est pas aimée de sa mère et est durement critiquée par ses tantes. Elle n’est pas la petite fille idéale, est considérée comme laide parce qu’elle a la peau brune et les cheveux noirs et sa mère l’oppose à Lucy, la jolie blonde aux yeux bleus et à l’éducation parfaite, sage, obéissante, docile, toujours bien coiffée et dans une tenue vestimentaire soignée. Alors que Maggie est toujours échevelée, bat la campagne au sens propre comme au sens figuré, abime ses vêtements, a un caractère original et indiscipliné.
 Maggie est très intelligente mais elle n’a pas droit à l’instruction. Son père veut bien dépenser de l’argent pour donner une instruction supérieure à son fils pour qu’il obtienne « un de ces  métiers habiles qui rapportent beaucoup sans rien coûter d’autre qu’une chaîne de montre et un grand tabouret » mais il ne fera pas de même pour sa fille car, affirme-t-il, l’intelligence nuit aux femmes et d’ailleurs « sa fille apprend plus de mal que de bien avec les livres. ».

L’intelligence de sa fille « c’est la chose la plus étonnante : quand je pense que j’ai choisi la mère parce qu’elle n’était pas trop futée… Je l’ai préférée à ses soeurs justement parce qu’elle était un peu faible d’esprit; parce que j’avais pas besoin qu’on me dise ce qu’y faut faire chez moi. »   Il faut dire que « un garçon pas malin et une fille futée », pour le pauvre meunier, c’est « un monde sens dessus dessous ».  

Et il est vrai que Bessy Dodson, la mère de Maggie est affligeante de sottise ! La petite fille, elle, souffre de ne pouvoir s’instruire et quand elle va voir son frère qui poursuit ses études chez un ecclésiastique, elle essaie d’apprendre le latin et le calcul toute seule. Heureusement, sa rencontre avec Philip, le fils infirme de Wakem le notaire ennemi de son père, lui permettra lorsqu’elle sera plus âgée des discussions enrichissantes et lui apportera  des livres qu’elle aime. 
 Le fait de ne pas avoir accès à l’instruction maintient les filles dans la dépendance et sous l’autorité des hommes. Lorsque son père sera ruiné, Tom pourra, grâce à son travail, rembourser les dettes et rétablir l’honneur de la famille alors que Maggie ne trouvera que quelques travaux d’aiguille mal payés et restera seule avec une mère dépressive, dans le moulin vide, triste et sans confort. Parce qu’elle est une femme, elle ne peut que subir la situation, elle n’a aucun moyen de prendre sa vie en main comme le fait Tom. De plus, elle dépend de son frère qui entend être obéi et lui interdit de rencontrer Philip.

Enfin, lorsque Maggie devient une belle et séduisante jeune fille, le fiancé de sa cousine Lucy, Stephen Guest, affirme, lui aussi, qu’elle est trop intelligente et a trop d’esprit pour une femme. La blonde Lucy est charmante, assez intelligente pour ne pas l’ennuyer, mais est calme, douce et  soumise. L’épouse parfaite ! Pourtant, il tombe amoureux de Maggie et réciproquement. Lors du voyage en barque ou Stephen l’entraîne pour l’enlever et l’épouser, Maggie est soumise à une grande tentation. Mais elle refuse de trahir à la fois Lucy, sa cousine bien-aimée, Philip qui l’aime et son frère Tom.  Elle renonce à Stephen. On pourrait penser qu’en renonçant à l’amour, elle manque de force de caractère  et se soumet au diktat de la société, un peu comme la Petite Fadette qui doit accepter les règles imposées aux femmes pour être acceptée. (voir ici). Mais il n’en est rien. C’est pour être fidèle à elle-même, pour obéir à ses valeurs, l’honnêteté, la  fidélité, la bonté, l’empathie, - elle qui est toujours du côté de celui qui souffre- que Maggie retourne dans son village. 

« Je ne veux d'aucun avenir qui rompe les liens du passé. ” 

N’ayant rien à se reprocher, elle conserve sa fierté et refuse de quitter de Saint Ogg où elle subit l’opprobre générale, le mépris des femmes bien-pensantes, l’irrespect des hommes. 
« Je refuse de partir parce que les gens disent des faussetés sur mon compte. Il faut qu’ils apprennent à les rétracter. » 
 Le révérend Kenn qui cherche à lui rendre service déplore le manque de bonté et de charité de ses ouailles. Il faut une grande force de caractère pour subir tous ces affronts et on remarquera que Stephen lui, en tant qu’homme,  n’est pas jugée aussi sévèrement et ceci d'autant plus qu'il est fils de notable. C'est ainsi que Tom la reçoit quand elle cherche à se réfugier chez lui : 

« Tu ne seras pas chez toi dans ma maison, répondit-il en tremblant de rage. Tu nous as déshonorés. »,  "Et lui (Stephen), qui mériterait un bon coup de fusil si ce n’était pas… Mais tu es dix fois pire que lui. Ta personnalité et ta conduite me répugnent. Tu as lutté contre tes sentiments, dis-tu. Ah Oui ! Moi, j’ai eu à lutter contre les miens mais je les ai vaincus. Ma vie a été plus pénible que la tienne, mais moi j’ai trouvé à me consoler en faisant mon  devoir. »

Pourtant lorsque la rivière est en crue et que Maggie parvient en barque jusqu'à leur maison pour sauver son frère, celui-ci prend conscience des valeurs spirituelles de sa soeur et perd ses certitudes quant à la supériorité masculine :

Cela s'imposa à lui avec une telle force, ce fut pour son esprit une révélation si nouvelle des réalités profondes de la vie qui échappaient à sa vision, qu'il croyait si claire et si perçante, qu'il fut incapable de poser une question. 

 


dimanche 22 février 2026

George Sand : La Petite Fadette

 

 

La Petite Fadette est une lecture de mon enfance et je peux bien dire que je l'ai lu plusieurs fois alors et adoré ! Je l’ai relu depuis et j’y trouve chaque fois quelque chose de nouveau, un intérêt supplémentaire que je n’avais pas remarqué auparavant.


Le récit


Deux jumeaux, Landry et Sylvinet, des bessons- comme on dit dans le Berry- vivent dans une famille de fermiers aisés, les Barbeau. Ils sont très attachés l'un à l'autre, trop peut-être; surtout de la part de Sylvinet, plus fragile et plus doux que son frère. A leur naissance la sage-femme avait prévenu :  Enfin empêchez-les par tous les moyens que vous pourrez imaginer de se confondre l'un à l'autre et de s'accoutumer à ne pas se passer l'un de l'autre.  Ce qui n'a pas été fait. Aussi quand Landry doit aller travailler à la ferme des voisins, Sylvinet ne supporte pas la séparation et s'enfuit. Landry le recherche et le retrouve grâce à la Petite Fadette, une jeune paysanne, Françoise Fadet. En récompense et malgré sa mauvaise réputation, la Fadette obtient de Landry qu'il la fasse danser au bal du village. 

Orpheline pauvre, élevée par sa grand-mère, guérisseuse qui a le secret des plantes, la petite Fadette, Fanchon ou Françoise Fadet, a une tenue misérable, des manières de sauvageonne qui font qu'elle est considérée comme une sorcière. D’où ce surnom de Fadette qu’elle doit à la fois à son nom de famille et qui fait référence à l’occitan fadet, sorte de lutin malicieux ou petite fée qui peuple les campagnes berrichonnes, mot que l’on retrouve dans le farfadet, le feu follet, ou le fada provençal, le simple d’esprit, le fou, le ravi de la crèche…

 Landry n'est pas très heureux de faire danser ce laideron au lieu de la belle Madelon qu'il courtise. Mais il tient sa promesse. Peu à peu il va découvrir la Petite Fadette que l'amour transforme en charmante jeune fille paisible et sage mais avisée. Landry finira par l'épouser après avoir surmonté bien des obstacles. Sylvinet, lui aussi amoureux de la jeune femme, s'engage par désespoir dans l'armée napoléonienne où il obtient le grade de capitaine, réussite sociale pour une famille de paysan, mais il ne guérira jamais de son amour.


Les derniers bardes

Le feu follet

Quand George Sand écrit La petite Fadette, c’est en mai 1848, elle vient de quitter Paris où se déchaîne la violence de la révolution pour se réfugier à Nohant. Elle a besoin de calme !  Elle a aussi besoin d’argent ! Et pour cela, elle ne peut compter que sur sa plume ! C’est avec beaucoup de désinvolture qu’elle parle de La Petite Fadette dans sa correspondance : « je reviens aux bergeries ». Pourtant elle va mettre dans ce roman beaucoup d’elle-même et d’abord son amour pour sa région, le Berry, qu’elle connaît si bien. Une des grandes préoccupations de sa vie a été de rendre compte de la vie de la campagne berrichonne. Avec son fils, Maurice, elle a collecté toutes les légendes berrichonnes, les croyances dans des êtres magiques qui échappent au rationnel, des créatures parfois maléfiques. 

« car ces choses se perdent à mesure que le paysan s’éclaire, et il est bon de sauver de l’oubli qui marche vite, quelques versions de ce grand poème du merveilleux, dont l’humanité s’est nourrie si longtemps, et dont les gens de campagne sont aujourd’hui, à leur insu, les derniers bardes. »

 
Ainsi le feu follet que rencontre Landry quand il veut traverser la rivière lui apparaît comme un esprit dangereux, doué de malice : 

"… il eut peur et faillit perdre la tête, et il avait ouï dire qu'il n'y a rien de plus abusif et de plus méchant que ce feu-là; qu'il se faisait un jeu d'égarer ceux qui le regardent et les conduire au plus creux des eaux, tout en riant à sa manière et en se moquant de leur angoisse.
Il ferma les yeux pour ne point le voir, et se retournant vivement, à tout risque, il sortit du trou, et se retrouva au rivage. Il se jeta alors sur l'herbe, et regarda le follet qui poursuivait sa danse et son rire. C’était vraiment une vilaine chose à voir.  " 



La Fadette  : Un personnage conventionnel ?



Pour ce roman, j’ai accumulé plusieurs strates de lectures au cours des années qui ne se contredisent pas mais s’enrichissent les unes et les autres  :

 Quand j'étais enfant, j'étais de tout coeur avec la petite Fadette rejetée par tout le village, le "Grelet" ( le grillon) quel que soit le sobriquet qu’on lui donne, tellement rabrouée qu'elle répondait aux insultes par la méchanceté et la raillerie. Et, bien sûr, j'adorais l'histoire d'amour ! 

Plus tard, adulte, j’ai pris conscience que ce n'est pas en jouant sur les ressorts de la compassion ou du misérabilisme que George Sand nous la fait aimer. La petite Fadette a une force de caractère qui lui fait tenir tête à ceux qui l'offensent, une fierté qui empêche qu'on la prenne en pitié et sous sa rude apparence une bonté véritable… Mais je regrettais qu'elle devienne conventionnelle en rejoignant la "bonne" société.  

Enfin, dans ma dernière et actuelle lecture, je m’aperçois que, certes, George Sand, fait rentrer la Fadette dans les rangs et la fait se soumettre au conformisme du siècle mais ce n’est bien souvent qu’une apparence. C’est le seul moyen de se faire admettre dans une société qui n’est pas tendre envers les pauvres, les infirmes, et qui rejettent tous ceux qui ne sont pas dans un moule. 

« Et bien au lieu d’être remerciée honnêtement par tous les enfants de mon âge dont je guérissais les blessures et les maladies, et à qui j’enseignais mes remèdes sans demander jamais de récompense, j’ai été traitée de sorcière, et ceux qui venaient doucement me prier quand ils avaient besoin de moi, me disaient plus tard des sottises à la première occasion »

 L’enfance de la Fadette et de son petit frère appelé le Sauteriot ( la sauterelle) parce qu’il a est «ébiganché et mal jambé » est d’une grande tristesse. Ce sont des enfants malheureux. La Grand-mère - elle-même considérée comme une sorcière -  les bat, ne leur donne pas assez à manger et les laisse errer en haillons. Les riches fermiers comme les parents de Landry ou ceux de Madelon, les méprisent. Personne ne leur vient en aide. C’est une époque où la maltraitance des enfants ne concernent pas ces gens qui s’affirment, pourtant, religieux et assistent à la messe en bons chrétiens. Le roman  traite de la souffrance des enfants.

Ce roman « champêtre » contient à la fois une critique sociale et féministe qui s’affirme au cours du récit à plusieurs reprises. La Fadette reproche à Landry d’être un riche, orgueilleux et égoïste, dur envers les pauvres. 
« Pourquoi aurais-je bon coeur pour deux bessons qui sont fiers comme deux coqs et ne m’ont jamais montré la plus petite amitié »?

Sous l’apparente soumission aux règles de la « bonne » société, Fadette n’est pas dupe et porte sur le monde qui l’entoure un regard sans concession . 
« Parce que je ne vous estime point, ni vous, dit-elle à Landry, ni votre besson, ni vos père et mère qui sont fiers et parce qu’ils sont riches croient qu’on ne fait que leur devoir en leur rendant service. »

« Tu ne trouves point l’endroit agréable, reprit-elle, parce que vous autres riches vous êtes difficiles »

D’ailleurs, ce n’est pas sans malice, que Fadette à la fin du roman va trouver le père de Landry pour lui apprendre qu’elle hérite de la fortune de sa grand-mère, avaricieuse, qui a économisé sou après sou sur ses talents de guérisseuse. Elle sait très bien que pour le père Barbeau l’argent est un argument décisif pour son mariage avec Landry.

Mais le roman est aussi discrètement féministe. Ainsi Fadette refuse de blâmer sa mère, partie comme vivandière aux armées. L’enfant la défend, refuse qu’on la traite avec mépris. 
« Je ne te dirai point de mal de ma mère qu’un chacun blâme et insulte, quoiqu’elle ne soit pas là pour se défendre, et sans que je puisse le faire, moi qui ne sais pas bien ce qu’elle a fait de mal, ni pourquoi elle a été poussée à le faire. »

A aucun moment, l’auteure  ou son personnage ne blâme la conduite de cette femme qui a pourtant fait mourir de chagrin son mari ( dit-on!) et abandonné ses enfants. 
« Ma mère était toujours ma mère, et qu’elle soit ce qu’on voudra, que je la retrouve ou que je n’en entende jamais parler, je l’aimerai toujours de toute la force de mon coeur. Aussi, quand on m’appelle enfant de coureuse et de vivandière, je suis en colère, non à cause de moi… mais à cause de cette pauvre chère femme que mon devoir est de défendre. »» 

 On sait trop combien George Sand a eu à lutter pour devenir indépendante de son mari et combien elle critique le mariage qui, si la femme ne périt pas sous les coups, peut la faire succomber à l’ennui ! Féminisme aussi quand Landry déclare à la jeune fille : 
«  C’est bon d’être forte et leste; c’est bon aussi de n’avoir peur de rien, et c’est un avantage pour un homme. Mais pour une femme, trop c’est trop et tu as l’air de vouloir te faire remarquer. » 

On peut comprendre toute l’ironie de cette remarque quand on sait combien l’enfance libre de la jeune Aurore Dupin ressemble à celle de la Fadette si proche de la nature : 
"Les fleurs, les herbes, les pierres et les mouches, tous les secrets de nature, il y en aurait bien assez pour m’occuper et pour me divertir, moi qui aime vaguer et à fureter partout »
 

 Ainsi Fadette, même quand elle se « range » ne renie jamais ses idées. Sa fierté et son indépendance restent intactes. Sa "vertu" (on a reproché à Sand les rapports platoniques qu'entretiennent les deux jeunes gens qui ont tout loisir de se voir seuls et sans surveillance, en les jugeant peu vraisemblables) est étroitement liée à un sentiment de respect d'elle-même et de dignité. Elle n'a que trop bien compris ( avec l'exemple de sa mère) l'opprobre qui s'abat sur la femme qui transgresse les lois du mariage et ceci d'autant plus que George Sand prend rend soin de faire de la jeune fille une chrétienne pratiquante et sincère qui respecte la religion. C’est donc en égale qu’elle entre dans la famille de Landry.


L’enfance

Aurore enfant

Comme dans Le Moulin sur la Floss, La petite Fadette, décrit les jeux des enfants dans un cadre champêtre. Mais George Eliott  évoque les joies de l’enfance (la pêche au bord de la mare) lorsque le bonheur est encore intact et paraît ne devoir jamais se terminer, un passage magnifique de ce roman qui nous renvoie à notre propre enfance. ( voir ICI)
Dans La Petite Fadette les jeux des bessons sont décrits lorsque le bonheur a déjà disparu. Tous apparaissent désenchantés à Sylvinet lorsqu’ils les redécouvre après le départ de Landry. Ils sont les témoins d’un passé récent mais effacé d’où un sentiment de nostalgie d’autant plus fort que Sylvinet découvre que l’enfance n’a qu’un temps alors qu’il n’en est pas encore sorti.  

"Une fois qu’il (Sylvinet) avait été vaguer jusqu’au droit des Tailles de Champeaux, il retrouva sur le riot qui sort des bois en temps de pluie, et qui était maintenant quasiment tout asséché, un de ces petits moulins que font les enfants de chez nous avec des grobilles, et qui sont si finement agencés qu’ils tournent au courant de l’eau…. Il vit que les animaux avaient marché sur son moulin, et l’avaient si bien mis en miettes qu’il n’en trouva que peu. Alors il eut le coeur gros »

 Ainsi, George Sand rappelle les jeux des enfants du Berry à son époque  : "comme de faire des petites brouettes en osier, ou petits moulins, ou saulnées à prendre les petits oiseaux; ou encore des maisons avec des cailloux, et des champs grands comme un mouchoir de poche, que les enfants faisaient mine de labourer, faisant imitation en petit de ce qu’ils voient faire aux laboureurs, semeurs, herseurs, héserbeurs et moissonneurs… "

 mais ces jeux sont liés désormais au chagrin de Sylvinet qui se sent encore un enfant de corps et d’esprit,  alors que son frère Landry, déjà plus mûr, est entré dans l’adolescence, ne s’intéresse plus aux jeux mais à la danse et aux filles. Il n’y a pas comme chez George Eliot l’idée de l’éternité du bonheur de l’enfance mais au contraire l’idée d’une perte irréparable.


Conclusion


Beaucoup de lecteurs n'apprécient pas les romans dits "champêtres" de George Sand mais je me dis qu’ils ne les connaissent peut-être pas tous et je les défie de ne pas apprécier le plus beau d’entre eux, Les maîtres sonneurs que nous présenterons bientôt avec Miriam dans le cadre du challenge Les deux George de la littérature, George Sand et George Eliot !  Difficile, d’ailleurs, de dire que l’on connaît tout de George Sand qui a écrit plus de quatre-vingts oeuvres et dans tous les genres.

Personnellement, j'ai toujours été sensible à la description - désuète forcément (mais j'adore)- qui émane de ses oeuvres « champêtres » car elle ressuscite le passé et avec lui tout un peuple d’anciennes figures qui ont depuis longtemps disparu. Le tableau des paysans que Sand comprend si bien dans le Berry du XIX ème siècle avec son patois et ses mots si expressifs ( voir Miriam ICI qui en fait un recensement pittoresque), est passionnant. On sent que George Sand connaît bien son sujet, que les paysans du Berry lui sont familiers avec leur mentalité, leurs qualités :  le bon sens, l’amour du travail bien fait, l’amour de la terre, le respect de la nature, l’honnêteté… et leurs défauts :  l’importance accordée à l’argent, leur religion parfois de surface qui n’empêche pas leur dureté et les superstitions !  Mais ces superstitions George Sand nous en découvre la poésie !

Sand revient donc à ses « bergeries » mais elle y met une tendresse qui transparaît dans ses personnages et en particulier dans son héroïne éponyme, ce qui fait tout le charme de ce livre ! 




 

jeudi 19 février 2026

Le moulin sur la Floss : L'enfance : George Eliot et Marcel Proust (1)

  

Je présenterai Le moulin sur la Floss et la Petite Fadette le 27 Février en même temps que Miriam pour le challenge Les deux George de la littérature mais j’avais envie de vous présenter plus particulièrement le thème de l’enfance dans Le moulin sur la Floss et le lien qui existe entre George Eliot et Marcel Proust.

 


 Le moulin sur la Floss est considéré comme le chef d’oeuvre de George Eliot en concurrence avec Middlemarch. Pour ma part, j'aime beaucoup les deux mais j'ai une préférence et une tendresse particulière pour Le moulin sur la Floss. Publié en 1860, l’intrigue commence en 1829 et s’étend sur une dizaine d’années. Maggie Tulliver, notre jeune héroïne, a 9 ans et son frère Tom, quatre ans de plus; nous les voyons évoluer dans la société anglaise des années 1830, de l’enfance à l’âge adulte, pendant une dizaine d’années. 

Le Moulin sur la Floss est une lecture attachante et l’un des plus beaux moments du roman est celui de la description de l’enfance. 

Maggie et Tom Tulliver vivent au moulin de Dorcolte dont leur père est le propriétaire. L’eau rythme donc le cours de leur vie et la Floss qui baigne les rives de la petite ville de Saint-Ogg ainsi que son affluent la Ripple président au bonheur comme au malheur des habitants du moulin. L’eau synonyme du temps qui passe. La mère, Madame Tulliver, tremble quand elle ne voit pas ses enfants, craignant qu’ils ne soient tombés dans l’eau profonde et noyés, et leur père raconte souvent l’histoire d’une crue qui dans le passé a fait des ravages, détruisant le moulin reconstruit depuis. 

 

Un univers poétique 

Moulin à eau : Eugène Chigot

Aux yeux de Maggie, petite fille sensible y a-t-il plus beau que le spectacle qui se déroule quotidiennement sous ses yeux et qui forme son univers poétique ? 

« Maintenant, je tourne les yeux vers le moulin et je regarde la roue qui projette sans relâche ses gerbes de joyaux liquides. Cette petite fille la regarde également : elle est là, exactement au même endroit, au bord de l’eau depuis que je me suis arrêté sur le pont. Et ce curieux chien blanc à l’oreille marron, un bâtard, semble, en sautant et en aboyant, adresser des reproches inutiles à la roue; peut-être est-il jaloux parce que la fillette au bonnet de castor est tellement fascinée par son mouvement. Il serait temps que la fillette rentre, me semble-t-il, il y a un beau feu vif pour l’attirer : la lueur rouge se détache sous le ciel de plus plus gris. Il est temps aussi pour moi de quitter la pierre froide de ce pont sur laquelle mes bras reposent. »  

Le point de vue de ce texte est celui d'un promeneur solitaire qui observe la scène mais on peut tout aussi bien penser que c’est l’écrivaine, elle-même, qui se revoit en Maggie et revit avec nostalgie sa propre enfance. On sait que George Eliot a mis beaucoup d’elle-même dans son jeune personnage. Et c’est peut-être pour cela que toute sa description de l’enfance sonne si justement, si finement, réenchante une époque qui n’est plus, ressuscite les sentiments de bonheur intense comme ceux de chagrin sans limites.

 Maggie est une fillette au teint brun, une petite sauvageonne aux cheveux noirs, épais, indisciplinés, fière et volontaire. Elle est imaginative et aime la lecture. Quand on la contrarietrop, elle s'enfuit chez les bohémiens don elle prétend devenir la reine, une aventure qui lui donne une bonne leçon. Sa mère déplore qu’elle soit aussi laide et aurait préféré une enfant blonde, au teint pâle, obéissante et docile comme sa cousine Lucy. Heureusement le père de Maggie adore sa fille et cet amour entre le père et la fille est très beau. Cependant les parents déplorent tous deux qu’elle soit trop intelligente ( ce qui est préjudiciable  pour une fille et risque de l'empêcher de trouver un mari). Elle est plus intelligente que son frère Tom qui ne manque pas pourtant de bon sens et possède un esprit pragmatique. C’est pourtant à lui que l’on paie des études coûteuses chez Mr Stelling pour apprendre le latin et le grec ( pour le plus grand malheur du pauvre garçon !) alors que sa soeur doit se contenter de glaner des connaissances dans les rares livres qui arrivent au moulin. 

De plus, Maggie adore, idolâtre Tom mais le grand frère est bien décevant. Il est taquin et moqueur, méprise les filles, préfère jouer avec son copain et chasser les rats. Maggie a bien des raisons d’être malheureuse et de pleurer seule dans son grenier en plantant des clous vengeurs dans sa poupée de bois ! « Elles sont amères ces peines de l’enfance ! Lorsque la peine est entièrement nouvelle et inconnue, lorsque l’espérance n’a pas encore d’ailes pour voler au-delà des jours et des semaines, et que l’espace d’un été semble infini. »

 

C'était une de leurs matinées de bonheur

Tom et Maggie : C'était une de leurs matinées de bonheur

 

 Mais l’affection de Tom pour sa petite soeur est réelle et heureusement il y a aussi les beaux moments, inoubliables. Tom amène sa soeur à la pêche : 

« C’était une de leurs matinées de bonheur. Ils trottaient et restaient assis ensemble, sans penser que la vie changerait jamais beaucoup pour eux : simplement ils grandiraient et n’iraient plus à l’école et ce serait toujours les vacances, toujours ils vivraient ensemble et ils s’aimeraient bien. » 

Toute la nature concourt à ce bonheur, la rivière, les arbres, le grand frêne, les fruits rouges de l’églantier et de l’aubépine, les rouge-gorges appelés « Les enfants du Bon Dieu » : 

« Le moulin avec son bruit sourd; le grand châtaignier sous lequel ils faisaient des cabanes. Leur petite rivière la Ripple et ses rives où ils se sentaient chez eux, où Tom observait toujours les rats d’eau, tandis que Maggie cueillait les plumets mauves des roseaux… » 

 Tous les sens participent à ce bonheur absolu de l’enfance et aussi à cette croyance que rien ne changera jamais. Et tout change, en vérité, mais si le passé peut revivre, remonter à la mémoire adulte comme s’il était encore proche de nous, c’est parce qu’il est lié justement à notre enfance, aux sensations que nous avons éprouvées, à nos habitudes … que l’éternelle renaissance de la nature nous permet de retrouver chaque année. 

« Nous n’aimerions pas autant la terre si nous n’y avions pas passé notre enfance… si ce n’était pas la terre où reviennent, chaque printemps, ces mêmes fleurs qui nous cueillions autrefois avec nos doigts minuscules, quand nous étions assis sur l’herbe à babiller tout seuls. » 

 

 La recherche du temps perdu

 


George Eliot où la recherche du temps perdu, George Eliot et le temps retrouvé grâce à l'enfance et aux souvenirs qui lui sont liés ! On comprend pourquoi Marcel Proust aimait autant Le Moulin sur la Floss. 

Quand George Eliot écrit : 

« Ces fleurs bien connues, ces chants d’oiseaux toujours présents à la mémoire, ce ciel à l’éclat intermittent, ces champs labourés et herbeux, qui ont chacun comme une personnalité que leur donnent les caprices des haies : voilà ce qui fait la langue naturelle de notre imagination, ce langage qui est chargé de toutes les associations subtiles et inextricables, que les heures fugaces de notre enfance ont laissé derrière elles. Le plaisir que nous prenons aujourd’hui à voir l’éclat du soleil sur les riches brins d’herbe pourrait très bien n’être que la perception vague de notre esprit las, sans l’éclat du soleil et l’herbe de ces années anciennes qui continuent de vivre en nous et transforment notre perception en tendresse. » 

Marcel Proust lui répond : 

 "Le côté de Méséglise avec ses lilas, ses aubépines, ses bleuets, ses coquelicots, ses pommiers, le côté de Guermantes avec sa rivière à têtards, ses nymphéas et ses boutons d'or, ont constitué à tout jamais pour moi la figure des pays où j'aimerais vivre, où j'exige avant tout qu'on puisse aller à la pêche, se promener en canot, voir des ruines de fortifications gothiques et trouver au milieu des blés, ainsi qu'était Saint-André-des-Champs, une église monumentale, rustique et dorée comme une meule ; et les bleuets, les aubépines, les pommiers qu'il m'arrive quand je voyage de rencontrer encore dans les champs, parce qu'ils sont situés à la même profondeur, au niveau de mon passé, sont immédiatement en communication avec mon coeur." 

 

 




dimanche 15 février 2026

Johana Gustawsson : Les morsures du silence

 

 

Les morsures du silence est un polar suédois écrit par une Marseillaise, Johana Gustawsson (voilà qui me rapproche géographiquement mais pour un temps seulement), elle s’est ensuite fixée à Paris, puis à Londres. Mariée à un suédois, elle est désormais franco-suédoise et vit sur l’île de Lidingö, à l’est du centre de Stockholm. C’est là qu’elle situe l’action.

Le roman commence par un prologue d’une telle force qu’il constitue une introduction saisissante au récit qui va suivre.

Il a vingt trois ans a eu lieu le viol et le meurtre d’une jeune fille pendant la sainte Lucie, fête traditionnelle en Suède. Le 13 Décembre, en effet, les jeunes filles vêtues d’une aube blanche, ceintes d’une ceinture rouge, ont coutume de défiler dans une procession jusqu’à l’église. Elles sont conduites par celle qui est élue « Lucia » et dont la tête porte une couronne de bougies. Le coupable du meurtre a été arrêté mais il a toujours clamé son innocence. Or, vingt trois ans après deux jeunes gens puis un homme plus âgé sont assassinés et leur corps est découvert, revêtu d’une aube blanche et d’une ceinture rouge.

Voilà qui interroge forcément le commissaire Alexandrer Storm. Mais quels liens peut-il y avoir entre ces trois victimes et comment rattacher ces meurtres à celui de la jeune fille si longtemps après ?
Alexander Storm va recevoir l’aide d’une policière française, Maïa Rehn, venue s’installer en Suède récemment.L’enquête est donc menée à deux voix qui se répondent et complètent peu à peu le puzzle.

Une intrigue policière qui, à priori peut paraître classique, mais dont le traitement ne l’est pas ! D’abord parce que l’on s’intéresse aux personnages, à leur psychologie, à leur souffrance, un histoire dans l’histoire.  Pourquoi Maïa est-elle venue se réfugier sur l’île ? Que ressent-elle ? Que fuit-elle ? On sent parfois que son comportement n’est pas  tout à fait logique. Et le commissaire Storm a aussi une vie familiale compliquée. Le fait que Maïa soit française nous permet aussi de voir les Suédois d’une autre manière, en recevant des réponses sur leurs habitudes vues par une étrangère, ce qui n’est pas le cas quand l’auteur est suédois de souche !

De plus, l’intérêt du roman n’est pas seulement dans l’intrigue policière mais dans ce que veut dire l’écrivaine sur le viol, sur la sidération des victimes du viol, sur la nécessité du consentement, le véritable thème de ce roman, semble-t-il. Bien sûr, c’est un sujet qui est souvent traité en ce moment (et pour cause ! et tant mieux !) mais c’est fait en l’intégrant d’une manière tout à fait naturelle à l’action et si étroitement que cela ne paraît pas plaqué mais participe à la force du récit.

Donc un bon roman à retenir pour les adeptes du polar suédois. J'avais bien aimé l’atmosphère mystérieuse de son précédent roman L’île de Yule qui se passe aussi sur une petite île de Stockholm.   

 

 Chez Cléanthe




 
Chez Fanja