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lundi 7 septembre 2026

Elizabeth O'Connor : Sur l'île

 


1938. Manod , dix-huit ans, habite sur une île au large du pays Galles. Sa mère est morte et elle vit avec son père, pêcheur, et sa petite soeur Llinos , "une enfant pas comme les autres", à la personnalité étrange et attachante, et dont elle s’occupe. Elle a un amoureux mais il va vivre sur le continent. Ils partent tous, du moins les jeunes, pour trouver du travail, pour connaître une vie autre que leurs parents. Manod, elle aussi, rêve d'un ailleurs, rêve d'échapper à cette île qu'elle aime pourtant. Elle parle bien l’anglais car la maîtrise de cette langue, elle le comprend, permet l’émancipation. C’est pourquoi lorsque des ethnologues viennent étudier le mode de vie des habitants de l’île, ils la choisissent comme interprète, certains iliens ne parlant que le gaélique. L’île décrite est fictive, nous dit Elizabeth O’Connor, mais inspirée de nombreuses îles au large de la Grande Bretagne et de l’Irlande notamment l’île d’Aran.

Le récit commence en Septembre et se termine en Décembre. Chapitres courts, phrases sobres, le roman donne la parole à Manod qui parle de son île, des oiseaux, de la pêche aux homards, aux harengs, de la récolte des oeufs aux flancs de la falaise, de la baleine qui s’est échouée sur la grève, de sa mère et de ses visions, de sa petite soeur, des scènes qu’elle brode sur des tissus et qui sont de petites oeuvres d’art, de la vie des filles sur l'île qui n'ont  d'autre choix que le mariage et les enfants. Ce que ne veut pas Manod. Elle parle de ses rêves, de ses espoirs. Une vie quotidienne, lente, où le rythme des saisons prend une grande importance.

 Son récit est entrecoupé des notes prises par les ethnologues, Joan et Edward, légendes, histoires racontées par les familles, mais on s'aperçoit aussi qu'ils n’hésitent pas à mettre en scène les habitants, à s’éloigner de la réalité pour servir le pittoresque au détriment de l’observation scientifique. Elizabeth O' Connor rappelle dans la postface que c'est ce qu'a fait Robert Flaherty, le réalisateur du film L'homme d'Aran.  On voit le fossé qui existe entre eux et les iliens qui ne sont pour ces ethnologues que des sujets d’étude. Ils utilisent les autres mais ne donnent rien d’eux-mêmes même si Manod s’imagine qu’ils vont pouvoir changer sa vie.

Le style est pittoresque, avec le souci du détail précis qui donne aux êtres et aux choses une beauté et un relief particuliers :

"Les macareux se regroupent au bord des falaises; ils  partent enfin hiverner. Ils ont l’air ridicules quand ils marchent, on dirait des nains sur deux pattes. Ils me font penser aux histoires que racontent les personnes âgées : les fées au bord du chemin qui volent des pièces de monnaie."

"La baleine s’est échouée dans la nuit sur les hauts-fonds; elle sortait de l’eau comme un chat qui se glisse sous la porte. (…) Dans l’eau sombre son corps luisant était verdâtre.
Au matin, elle a flotté sur le ventre jusqu’à la plage. Les oiseaux se sont massés au-dessus d’elle. La marée poussait l’eau sur la grève en formant de grands miroirs entrecoupés de fines rigoles de sable. les vagues contournaient son corps en montant, puis se retiraient comme une membrane autour de son noyau fragile. "
 

Mais il est aussi tout en demi-teintes, voilé par la brume, nostalgique et lent, pour peindre une vie monotone, faite d’habitudes, de travail, empreinte de rudesse. Il fait naître l’idée d’un monde qui, malgré sa beauté, est finissant, peu adapté aux humains.

"Sur l’île, il y a plus de maisons vides que de maisons occupées; elles ont été abandonnées par des familles parties vivre sur le continent. Des martinets nichent dans les toits qui se sont affaissés. Des chauve-souris, des guêpes, de la mousse, des moisissures. Cinq variétés de renouée. L’été pour trouver de l’ombre, j’entraîne Llinos dans les maisons inhabitées. Il  arrive qu’on découvre de petits objets : une poupée, une fourchette en fer-blanc."


Sur l’île est un beau livre, un premier roman, écrit par petites touches légères, comme une peinture impressionniste  

"Une année ici, c’est d’abord le soleil et d’abord le printemps, qui se gorge d’oiseaux. Ils abandonnent l’île à son hiver grisâtre et reviennent quand les premières pousses sortent de terre. Les macareux apparaissent comme des taches sombres sur la surface de l’eau. Les mouettes tridactyles et les fous de Bassan tombent du ciel."

 et l'on espère que Manod pourra échapper, comme elle le souhaite, au huis-clos que l'île referme sur elle après le départ de Joan et d'Edward.

 


 


dimanche 6 septembre 2026

BILAN 6 : Les deux George de la littérature : mois d'août

 


 

 Voici le Bilan N°6 du challenge Les deux George de la littérature du mois d’août

 

Paul Huet exposition Face au ciel

 Miriam a lu le roman fleuve Consuelo et dit-elle, les 900 pages ne doivent pas effrayer les lecteurs parce que, non seulement il se lit vite, mais en plus elle a regretté de l'avoir fini ! Et je la rejoins volontiers ! Roman protéiforme, picaresque, d'initiation, roman social épris de justice et d'égalité, il est une ode à la musique, à l'opéra, dans les décors de Venise, de Bohème et d'Autriche.

Miriam a aussi visité le Musée de la vie romantique et l'exposition Face au ciel de Paul Huet (1803-1869 ), peintre connu pour ses paysages romantiques. Il est reçu par George Sand à Nohant et il correspond avec elle.

Sacha a lu avec beaucoup de plaisir le roman de George Sand, Mauprat, qui se déroule au XVIII siècle et dans lequel George Sand se révèle, comme d'habitude, "une conteuse hors pair". Roman gothique, roman d'amour qui rappelle l'amour courtois médiéval, mais aussi roman philosophique et féministe, il annonce les idées révolutionnaires sur la justice et l'égalité sociales. Lu en 2011, je l'ai moi-même énormément aimé.

Claudialucia 

 Les tribulations du Révérend A. Barton de George Eliot est une courte nouvelle qui révèle les qualités de l'écrivaine que l'on retrouvera dans ses oeuvres majeures.

 Histoire de ma vie dans une version écourtée de 1200 pages. La version intégrale est de 1664 pages. Dire que je l'ai trouvé long ? Oui, c'est vrai, surtout à la fin mais dans l'ensemble je l'ai lu avec beaucoup de plaisir, en particulier quand elle raconte sa jeunesse, la lutte entre sa mère et sa grand-mère, deux femmes irréconciliables, l'une issue du peuple, l'autre aristocrate, qui se déchirent à son sujet pour obtenir sa garde provoquant désespoir et culpabilité de la fillette,  puis sa vie au couvent.  Lire Histoire de ma vie, c'est aussi entrer dans l'Histoire, revivre, à travers les écrits de son père, les guerres napoléoniennes,  c'est fréquenter les milieux aristocratiques de la Restauration,  partager la vie bohème des écrivains et des artistes à Paris et les idées de justice sociale révolutionnaires. Enfin, et ce n'est pas le moindre plaisir, c'est rencontrer des personnages célèbres, Rousseau, Balzac, Chopin, Delacroix, Marie Dorval, Sainte-Beuve ... pour ne citer qu'eux ! C'est aussi prendre la mesure de l'érudition de George Sand, de l'étendue de ses lectures, de son amour de l'art et, en particulier, de la musique qu'elle connaît si bien.

 

 Claudialucia

George Eliot : Les tribulations du révérend Barton 


George Sand : Consuelo


Histoire de ma vie (1) : George Sand


Histoire de ma vie (2) : Les deux « mères » de George Sand/Catholicisme/Socialisme et Féminisme


Histoire de ma vie (3) : George Sand et Jean-Jacques Rousseau


Histoire de ma vie (4): George Sand et Balzac


Histoire de ma vie (5) Les débuts littéraires de George Sand à Paris/Evolution de ses idées philosophiques


Miriam : 

George Sand : Consuelo

Visite au musée de la vie romantique : Exposition Paul Huet


Sacha

George Sand : Mauprat


 Pour le mois de Septembre

Miriam : Le voyage à Majorque de George Sand et comme Sand en parle dans Histoire de ma vie, je publierai aussi un billet sur ce voyage.

Claudialucia

George Sand : une court roman pour enfant Le chêne parlant 

George EliotLe roman de Monsieur Gilfil dans Scènes de la vie du clergé.

 

 

BILAN 5 : Mois de Juillet 

 

claudialucia

 


 

 

George Sand : L'Uscoque 



 

 

 

Miriam

 


 

George Eliot :  Middlemarch 

  
George Eliot / biographie de Kathy O’Shaughnessy


George Eliot  : L’autre George  de Mona Ozouf




Nathalie

 


 

 George Eliot :  Adam Bede



 

 

 

 

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BILAN 4 : Mois de Juin

  


 

 Claudialucia

 Kathy O'Shaughnessy :  Biographie une passion pour George Eliot
 

George Sand : Gabriel

Matatoune :

  Les amours de George  de Stéphane Guégan

 

Miriam 

Michelle Perrot : Biographie de  George Sand à Nohant  

George Sand : Gabriel 

 

 

BILAN 3 : Mois de Mai

 



Claudialucia

George Eliot : Adam Bede

George Sand :  Les beaux messieurs du Bois-Doré



Miriam

George Eliot  : Adam Bede

George Sand :  Les beaux messieurs du Bois-Doré


Nathalie

George Eliot : Le roman d’amour de mr Gilfil


George Eliot :  Felix Holt, le radical


George Eliot : Le moulin sur la Floss


George Eliot : La repentance de janet 


George Eliot : Silas Marner et  Mona Ouzouf L’autre George


George Eliot : Middlemarch


George Eliot : Daniel Deronda

BILAN 2 Mois d'Avril

 


 

Claudialucia : 

  George Sand : La ville Noire  

 George Eliot  : Felix Holt, le radical


Fanja

George Sand : La Ville Noire 

 

Miriam

 George Sand : La Ville Noire 

et Biographie de George Sand en BD : George Sand fille du siècle Severine Vidal/Kim Consigny

George Eliot :  Felix Holt, le radical
 

 


 BILAN 1  Mois de Mars

 

Le moulin sur la Floss

 

Claudialucia

Présentation du challenge

 George Eliot : Middlemarch

 George Eliot : Le  Moulin sur la Floss L'enfance (1) George Eliot et Marcel Proust

George Eliot : Le moulin sur la Floss (2)

Walter Scott : Waverley ( les lectures de Maggie Tulliver dans Le Moulin sur la Floss)

George Sand : La petite Fadette

George Sand : Le Meunier d'Angibault 

George Sand: Indiana

George Sand : la mare au diable

 

Miriam 

 Présentation du challenge les deux George de la littérature

George Eliot :  Le moulin sur la Floss

 George Sand : La Petite Fadette

 George Sand :  Le meunier d'Angibault

 George Sand: Indiana

 George Sand : La mare au diable 

 

Nathalie

 George Eliot : La repentance de Janet 

 

Sacha 

George Sand : La petite Fadette 




 

 

 

lundi 31 août 2026

George Eliot : Les tribulations du révérend A.Barton

 

  

Tout en lisant Les tribulations du révérend A. Barton de George Eliot, je me disais que je voyais peu d'intérêt dans les tribulations de ce personnage terne, insipide, laid, peu intelligent, peu cultivé, suffisant et égoïste, bref, de ce révérend Barton si froid et si incapable d’apporter du réconfort à ses fidèles, inapte même en s’en faire comprendre ! 

C’est alors que George Eliot m’a interpellée : « Mais ma chère madame, m’a-t-elle dit, il y a une si grande majorité de vos concitoyens qui présentent ces types insignifiants. Cependant, ces gens bien ordinaires, beaucoup d’entre eux du moins ont une conscience et ont obéi à la sublime impulsion de quelque devoir pénible à remplir, ils ont leurs tristesses et leurs joies, leurs cœurs se sont élancés peut-être vers leur premier-né, et il se peut qu’ils aient gémi sur une mort violente… »

  Je pourrais lui répondre que comme il y a tant de gens « ordinaires » et que j’en fais certainement partie, je préfère lire des romans sur des gens extraordinaires ! Mais, soit ! C’est vrai qu’en continuant ma lecture, j’ai fini par plaindre ce malheureux !  Ses paroissiens le critiquent et se moquent de lui et lorsque la comtesse, amie de son épouse, vient habiter chez lui, les mauvaises langues se déchaînent et les insinuations vont bon train !  De plus, le voilà qui perd sa femme, son adorable, patiente, travailleuse, économe, belle, Milly, à qui il a fait encore un bébé (le septième) et qui meurt en couches. "Le pauvre homme", comme dirait Molière ! 

Mais, certes, George Eliot a raison quand elle célèbre la grandeur des gens « ordinaires », et cette dignité, ce courage face à une vie étriquée, remplie seulement de devoirs quotidiens, de dévouements, de privations, c’est en Milly qu’il faut les trouver ! Je crois, d’ailleurs, que c’est le seul personnage qui échappe à la critique de l’écrivaine et pour laquelle elle a vraiment de l’empathie. La jeune femme lutte courageusement pour nourrir et vêtir sa famille avec un manque d’argent criant. Elle s’occupe de tout dans le ménage, veillant sur ses six enfants comme sur son mari, se levant la nuit pour coudre, raccommoder, n’ayant jamais un moment de repos. George Eliot dénonce ici les pratiques d’attribution des cures qui maintiennent le pasteur et sa famille à un tel niveau de pauvreté. Elle met aussi en cause l’égoïsme du mari puisque celui-ci déplore lui-même ne pas avoir été assez attentif et gentil envers sa femme. Mais il le fait quand il est trop tard ! C'est pourtant le seul moment où cet imbécile paraît un peu sympathique, quand il reconnaît ses erreurs.

L’intérêt de ce court roman, premier texte de fiction de George Eliot paru en 1858 dans le recueil Scènes de la vie du clergé, réside dans l’ironie de George Eliot, son style inventif, son humour piquant, le regard lucide, plein d’acuité, qu’elle pose sur ses contemporains, toutes les qualités de l’écrivaine que l’on retrouvera plus tard dans les oeuvres majeures. La satire de la société provinciale y est savoureuse et l’on peut dire que si George Eliot s’est fait les dents dans ce premier roman, elle les avait déjà bien acérées.

Amos Barton

"Nous lisons, il est vrai, que les murs de Jéricho tombèrent au son des trompettes ; mais nous ne trouvons nulle part que ces trompettes fussent rauques et faibles. Sans aucun doute elles éclatèrent en sons clairs et puissants, pour ébranler le mortier et les briques. Le débit oratoire du Rév. Amos ressemblait plutôt à une trompe de chemin de fer belge, ce qui témoignait de ses intentions louables, mais en même temps de son impuissance à atteindre le but."

Monsieur Fitchett

"M. Fitchett a une irrésistible tendance à l’assoupissement pendant l’instruction religieuse, et, dans la régularité périodique avec laquelle il s’endort pour ne se réveiller qu’à la phrase finale, il ressemble à une pièce mécanique ingénieusement calculée pour mesurer la longueur des discours de M. Barton."


Monsieur Pilgrim

"Mais, quand il en venait à ce qu’il considérait comme le fort de son argumentation ou comme la pointe de sa plaisanterie, il mâchait ses paroles lentement et avec emphase : de même qu’une poule annonçant qu’elle a pondu passe à intervalles irréguliers des simples notes pianissimo aux doubles croches fortissimo."

"M. Pilgrim avait émis une succession de petits « hems » assez semblables aux faibles grognements d’un cochon d’Inde, ce qui était toujours chez lui le signe d’une désapprobation contenue."


Madame Patten

 "J’ai été une femme aussi bonne qu’aucune autre du comté ; je n’ai jamais contredit mon mari. Le marchand auquel je vendais mes fromages disait que l’on pouvait toujours se fier à ceux que je faisais. J’ai connu des femmes dont les fromages gonflaient d’une manière honteuse, et pourtant leurs maris comptaient sur le produit de cette vente pour payer leur ferme, et, malgré cela, ces mêmes femmes s’achetaient trois robes pour une que je m’accordais. Si moi je ne dois pas être sauvée, j’en connais beaucoup alors qui sont dans une mauvaise route."

Madame Hackit  : « la langue de la chère dame aussi tranchante qu’une lancette. »  

"L’allusion à l’eau et au rhum suggéra à miss Gibbs l’idée d’apporter des flacons de liqueur après avoir desservi le thé, car, dans la société villageoise d’il y a vingt-cinq ans, le sexe masculin passait pour être perpétuellement altéré, et la moindre boisson était aussi nécessaire au développement de la pensée que le temps et l’espace."



 Voir le billet de Cléanthe Les tribulations du révérend A.Barton

 


 



 

dimanche 30 août 2026

George Sand : Consuelo


 

Le roman de George Sand Consuelo est un roman fleuve avec lequel on part à l'aventure - à la fois dans le temps et dans l'espace- et où la traversée dure un bon bout de temps!
Consuelo, le personnage éponyme, est bien sûr au centre du récit qui se situe au XVIIIème siècle  et nous la suivons de son enfance à l'âge adulte jusqu'à son mariage. Il y a une suite : La comtesse de Rudolstadt que je n'ai pas encore lue.


Le récit

 

J'aime bien ces premières de couverture des éditions Rémanences

La première partie du roman a lieu à Venise vers 1744. Consuelo, d'origine espagnole, de père inconnu, élevée sur les grands chemins, au hasard des voyages de sa mère, saltimbanque, vit désormais à Venise où sa mère mourante s'est arrêtée. Le grand maître de musique Porpora lui donne des cours et la considère comme sa meilleure élève. Il faut dire que la fillette est dotée d'une voix exceptionnelle et aime la musique avec passion et, si elle n'était pas d'un physique ingrat, son avenir à l'opéra du comte Zustiniani serait assuré. 
Consuelo se considère comme la fiancée d'un jeune batelier, Anzoleto, qui possède lui aussi une belle voix et les deux adolescents vivent un amour chaste et platonique. Les années s'écoulent. Anzoleto est engagé par le comte Zustiniani et Consuelo devenue une beauté typiquement espagnole chante, elle aussi, sur la scène. Une expérience qui ne lui apportera que des malheurs, la jalousie de la Corilla, cantatrice célèbre de l'époque, la trahison d'Anzoleto, les avances du comte Zustiniani qu'elle est obligée de fuir.




La deuxième partie se passe en Bohême, à la limite de la Bavière, dans le sinistre château féodal des Géants habité par les seigneurs de Rudolstadt. Consuelo, devenue la Porporina, est introduite dans la famille par  Porpora pour donner des cours de musique à la baronne Amélie. Elle rencontre là le jeune comte Albert atteint d'une grave maladie nerveuse. Sauvé par Consuelo qui va à sa recherche dans les souterrains du château, il tombe amoureux de la jeune fille en qui il voit sa Consolation (Consuelo en espagnol) et la demande en mariage. Il s'agit d'un mésalliance que Consuelo est trop fière pour accepter. Elle s'enfuit du château pour échapper à l'attrait sexuel qu'exerce sur elle Anzoleto qui l'a retrouvée et pour voir clair dans ses sentiments à propos d'Albert.

La troisième partie raconte le vagabondage de Consuelo déguisé en garçon et oui, comme Aurore-George ! Décidément le thème de l’identité sexuelle est toujours très présent chez George Sand ! (voir Gabriel ) et du jeune Joseph Haydn qu'elle a rencontré en chemin et qui se rend à Vienne, comme elle, pour rencontrer le maestro Porpora installé dans cette ville. Les aventures des deux jeunes gens sous le signe de la musique, les bonnes et les mauvaises rencontres qu'ils vont faire dans un pays sillonné par les recruteurs du roi de Prusse, Frédéric, (Celui de Voltaire), leur arrivée à Vienne où il découvre un Porpora oublié et misérable, les débuts de Consuelo qui se dévoue entièrement à celui qu'elle considère comme son père et aussi de Joseph Haydn, l'amour contrarié de Consuelo pour Albert, forment la trame riche et complexe de ce passage passionnant, mon préféré.

 


La quatrième partie raconte le voyage de Consuelo avec Porpora vers Berlin où elle a un engagement pour le théâtre royal jusqu'au moment où arrivant à Prague elle est rappelée d'urgence au château des Géants au chevet d'Albert mourant qui lui demande de l'épouser. Après le mariage et la mort de son époux, Consuelo, devenue comtesse de Rudolstadt, renonce à tous ses droits sur l'héritage et repart librement avec son maître.

Ouf ! Résumer un bouquin de 1000 pages n'est pas de tout repos. On pourrait même dire que c'est une gageure tellement cette oeuvre est foisonnante, riche en aventures de toutes sortes, tellement l'écrivain fait preuve d'une imagination sans limites. George Sand, elle-même, jugeait qu'il y avait là, la matière de trois ou quatre bons romans. Consuelo est en fait un feuilleton qu'elle écrivait dans l'urgence et sous la contrainte des dates de parution de la Revue indépendante.  "Aussi, écrit-elle, il va souvent à l'aventure(...) dans une sinuosité exagéré d'évènements (...) une absence de plan (...) qui favorise l'inspiration  :
La fièvre est bonne mais la conscience de l'artiste a besoin de passer en revue, à tête reposée, avant de raconter tout haut, les songes qui ont charmé sa divagation libre et solitaire."

On comprend pourquoi ce roman fleuve, romantique, n'a pas été particulièrement apprécié dans la France de Flaubert, lui-même très critique envers cette oeuvre, dans le monde cartésien de la littérature française.

 

Le personnage d'Albert, comte de Rudolstadt

 

Moi-même, j'avoue que le passage au château des Géants m'a plutôt laissé perplexe. Si encore il s'agissait d'un roman gothique à la Ann Radcliffe, on pourrait se laisser aller à l'irrationnel -sans y croire vraiment- mais avec un frisson délicieux comme le fait la Catherine de Northanger abbey de Jane Austen. Mais George Sand refuse ces codes et elle le dit nettement. Si bien que le jeune comte Albert qui se croit la réincarnation d'un ancêtre hussite, meurtrier dont il expierait les fautes apparaît comme un fou et semble même dangereux. Toute la spiritualité du jeune homme que Consuelo admire me paraît la confusion d'un esprit en proie au délire. Et comme le mysticisme n'est pas mon fort, j'ai de la peine à croire à l'amour de la jeune fille pour cet homme souvent en proie à une exaltation qui va jusqu'à la violence. Comment penser qu'elle puisse l'aimer alors qu'il lui fait peur et qu'elle le soupçonne de meurtre?  Pourtant, au moment où je refuse ce manque de vérité psychologique, je m'aperçois que le comte est pourvu de dons de voyance incontestables, qu'il semble voir le passé réellement, et l'avenir de même.  George Sand nous égare donc dans un monde irrationnel qui semble se refuser à lui-même, fidèle à l'esprit des Lumières qui flirte avec le Merveilleux pour mieux le nier. Ce qui peut paraître comme une incohérence devient alors habileté de la part de l'écrivain.


Les  thèmes principaux du roman 

 


Les  thèmes principaux du roman sont celui de la musique ou plus généralement de l'art étroitement lié à celui de l'égalité, de la liberté sociales. Le socialisme de Sand s'exprime ici non sans quelque idéalisme et utopie. Face aux nobles, George Sand peint une héroïne roturière, la plus humble possible mais fière, droite et qui a le sens de sa dignité. Même devant la reine d'Autriche, Marie-Thérèse, Consuelo refuse de s'abaisser, de flatter ou de mentir. Que l'on soit roi ou comte ne lui en impose pas. Le ministre Kauniz lui-même, conseiller de Marie-Thérèse, lui apparaît comme une vieille commère peu préoccupé des affaires de l'Etat.

"Je méprise les avantages que l'on n'acquiert pas par son propre mérite déclare-t-elle à Porpora et elle le prouve en refusant le mariage avec Albert : Je n'étais pas faite pour être la femme du comte Albert pour la seule raison que je ne m'estime inférieure à personne devant Dieu, et que je ne voudrais recevoir de grâce et de faveur de qui que ce soit devant les hommes."

Consuelo est très sensible à l'injustice, à la misère du peuple dont elle est issue. Les accents du socialisme utopique de Sand ne sont jamais aussi forts que lorsque Consuelo et Haydn sont accueillis par des laboureurs  lors de leur voyage vers Vienne. La conception rousseauiste  des bons laboureurs, ces braves gens fatigués par une longue  journée de travail, cède vite la place à la vision de la misère, de la saleté, de la promiscuité dans cette chambre unique où tous vont s'entasser pour la nuit.. Mais c'est en voyant le sort des femmes qu'elle s'émeut le plus :

".. en observant ces pauvres femmes se tenir debout derrière leurs maris, les servir avec respect et manger ensuite leurs restes avec gaieté, (...) elle ne vit plus dans tous ces bons cultivateurs que des sujets de la faim et de la nécessité, les mâles enchaînés à la terre, valets de charrue et de bestiaux, les femelles enchaînées au maître, c'est à dire à l'homme, cloîtrées à la maison, servantes à perpétuité et condamnées à un travail sans relâche au milieu des souffrances et des embarras de la maternité."
"Pauvres gens, dit Consuelo à propos de ces paysans. Si j'étais riche, je voudrais tout de suite leur faire bâtir une maison et si j'étais reine, je leur ôterais ces impôts, ces moines et ces juifs qui les dévorent.
Si vous étiez riche vous n'y penseriez pas, et si vous étiez née reine vous ne le voudriez pas ! Ainsi va le monde"
,  lui répond Joseph Haydn. Les catholiques et les juifs mis dans le même panier ??

Elle rencontre en Albert un fervent défenseur de l'égalité qui pour lui est sainte car voulu par Dieu. Albert a sa propre réponse quand il donne sa fortune aux pauvres. Pour Consuelo, la solution à l'inégalité et l'injustice se trouve dans l'art. La musique conçue comme un art exigeant, entier, dévorant et saint, est un don de Dieu qui  permet l'élévation de l'âme et place l'artiste au-dessus de tous car quiconque est né artiste a le sens du beau et du bien, l'antipathie du grossier et du laid.
Face aux seigneurs propriétaires de la terre et aux laboureurs qui en sont esclaves, Consuelo se dit qu'il vaut mieux être artiste ou bohémien que seigneur ou paysan puisque à la morne possession d'une terre comme à celle d'une gerbe de blé s'attachaient où la tyrannie injuste, ou le morne assujettissement  de la cupidité.

"C'est la musique qui permet de supporter le mal autour de nous, c'est l'art qui permet aux hommes d'évoluer :
L'art peut donc avoir un but  bien sérieux, bien utile pour les hommes? demande Haydn et Consuelo de répondre :
Si les malheureux avaient tous le sentiment et l'amour de l'art pour poétiser la souffrance et embellir la misère, il n'y aurait plus de malpropreté, ni découragement, ni oubli de soi-même, et alors les riches ne se permettraient pas de tant fouler et mépriser les misérables."

 

Faire comprendre l'art et le faire aimer  est donc le rêve de Consuelo.


 L'un de mes romans préférés de George Sand

 


 

La culture de George Sand qui nous transporte d'un pays à l'autre, son érudition musicale et historique est un des grands plaisirs du roman. Mises à part quelques longueurs et répétitions dans le récit, j'ai aimé son aspect initiatique et picaresque quand les deux jeunes gens sont sur les routes et gagnent leur vie en chantant et en jouant de la musique. Les personnages qu'ils rencontrent sont bien campés. George Sand a l'art du portrait satirique aussi bien sur le plan physique que moral. Elle sait mettre en avant avec beaucoup d'humour le trait caricatural, les travers, les faiblesses, les vanités de chacun tout en rendant la complexité de l'âme humaine : je pense au chanoine épris de musique, de fleurs et de bonne chère, si lâche quand il risque de perdre ses bénéfices et pourtant capable de courage dans les moments importants; les nobles ne sont pas épargnés ainsi le comte Hodiz qui se pique d'être musicien et offre à son épouse la Margrave une fête grandiose mais absurde et ridicule.

Un de mes romans préférés !


Influence de Pierre Leroux

 


 

J’ai écrit ce billet en 2011 et je me rends compte que je n’avais pas compris le personnage d’Albert. En lisant Histoire de ma vie, j’ai lu le passage où elle rencontre Pierre Leroux, qui devient un de ses maîtres à penser et l’initie à un socialisme religieux. C’est à propos de ce philosophe que j’ai découvert le concept philosophique social de la palingénésie ou doctrine de la perfectibilité et du progrès continu que je ne connaissais absolument pas. D’où ma  recherche :
La palingénésie du grec ancien : Nouvelle naissance/ Renaissance. Le mot désigne le retour à la vie ou l’éternel retour. Ce n’est pas nouveau puisque l’on retrouve cette idée dans la réincarnation et la métempsyschose. Mais avec Pierre Leroux, partisan d’un socialisme religieux, le concept prend un sens précis : Les âmes reviennent sur terre après la mort et chaque nouvelle vie permet à l’individu et collectivement à l’humanité de progresser. Nous travaillons ensemble, collectivement, à améliorer notre vie et à évoluer vers une société plus égalitaire, plus juste. 

Ce concept est adopté par George Sand et apparaît dans le personnage d’Albert. Non le jeune homme n’est pas fou mais il est conscient de ses vies antérieures, ce qui fait de lui un visionnaire incompris de ses semblables et en proie à des tourments métaphysiques.  Il fera en sorte que sa fortune contribue au progrès de l’humanité.


Voir Consuelo chez Miriam

 




samedi 29 août 2026

Histoire de ma vie (5) : George Sand Les débuts littéraires de George Sand à Paris / évolution de ses idées philosophiques

 

Delacroix peint Aurore en 1834 habillée en garçon. Elle est en pleine crise amoureuse avec Alfred de Musset. Après Venise, ils ont essayé de se réconcilier mais leur relation reste tumultueuse.  Elle vient de couper sa longue chevelure et de l'envoyer à son amant glissée à l'intérieur d'une crâne humain. Si l'anecdote est vraie, cela correspondrait bien au récit qu'elle fait dans Histoire de ma vie, quand, à la mort de sa grand-mère, on ouvre le caveau familial et que son précepteur Deschartes l'invite à embrasser le crâne de son père mort à l'âge de trente ans. Le romantisme a une relation de fascination envers la mort liée au bouleversement de la société, au désenchantement, à la perte de repères, qui oppressent la société après la révolution et la chute de l'Empire. La Restauration met une chape de plomb sur les espoirs et les libertés. C'est ce que l'on a appelé "Le Mal du siècle". George Sand, elle-même, a souvent été hantée par l'idée du suicide qui parfois tourne à l'obsession.


Ses Débuts à Paris

 

George Sand et François Casimir Dudevant par François-Auguste Biard

George Sand  déclare très clairement « Comme je ne prétends pas donner le change sur quoi que ce soit en racontant ce qui me concerne,  je dois commencer à dire nettement que je veux taire et non arranger ni déguiser plusieurs circonstances de ma vie ». Elle refuse, contrairement à Jean-Jacques Rousseau de « disposer du passé des personnes qui ont cotoyé mon existence ». Si bien qu’en lisant Histoire de ma vie, vous en saurez peu sur l’échec de son mariage en dehors de son procès puisque celui-ci a été public et vous ne saurez rien sur sur ses amants qui, s’ils apparaissent, le sont comme des amis.. Bref, nous ne sommes pas dans le courrier du coeur ou la presse people ! Même si, en son temps, les amours de George Sand notamment avec Alfred de Musset ou Michel de Bourges ont défrayé la chronique.

C’est pourquoi, lorsqu’elle se sépare une première fois de son mari en 1831 sans faire intervenir la justice, elle ne nous en dit pas plus. Il ne s’agit pas d'une confession ! Elle veut gagner sa vie et aller à Paris.
"A Partir de ce moment-là, l’équilibre entre les peines et les satisfactions se trouva rompu. Je sentis la nécessité de prendre un parti. Je le pris sans hésiter, et mon mari y donna les mains : j’allai vivre à Paris avec ma fille, moyennant un arrangement qui me permettait de revenir tous les trois mois passer trois mois à Nohant ; et, jusqu’au moment où Maurice entra au collège à Paris, je suivis très exactement le plan que je m’étais tracé. Je le laissais entre les mains d’un précepteur qui était avec nous déjà depuis deux ans, et qui a toujours été, depuis ce temps-là, un de mes amis les plus sûrs et les plus parfaits. Ce n’était pas seulement un instituteur pour mon fils, c’était un compagnon, un frère aîné, presque une mère. Pourtant il m’était impossible de me séparer de Maurice pour longtemps et de ne pas veiller sur lui la moitié de l’année."


Elle s’attarde sur les faits qui ont eu leur importance dans sa vie à cette époque :

En 1831, elle constate que la somme octroyée par son mari - qui a conservé la fortune et gère les biens de sa femme en maître comme le veulent les belles lois napoléoniennes (!)-  est si modique qu’elle ne parvient pas à vivre correctement. Sa mère lui conseille de s’habiller en garçon. C’est ce qu’elle faisait elle-même quand son mari manquait d’argent. Des vêtements d’homme sont moins onéreux et plus faciles à entretenir. 

"Je me fis donc faire une redingote-guérite en gros drap gris, pantalon et gilet pareils. Avec un chapeau gris et une grosse cravate de laine, j’étais absolument un petit étudiant de première année." "Au reste, pour n’être pas remarquée en homme, il faut avoir déjà l’habitude de ne pas se faire remarquer en femme."

Elle sera beaucoup plus libre dans ses mouvements. Désormais, Aurore parcourt les pavés de Paris avec de bonnes bottes et non de petites chaussures qui se déchirent au moindre caillou, elle veut développer sa culture, visite les musées et découvre les grands peintres, l’opéra, entre incognito au parterre du théâtre alors interdit aux femmes. Elle a retrouvé là-bas des amis berrichons.

Nous étions alors trois Berrichons à Paris, Félix Pyat, Jules Sandeau et moi, apprentis littéraires sous la direction d’un quatrième Berrichon, M. Delatouche.

Sand essuie beaucoup de critiques, d'injures et les caricaturistes ne se sont pas privés de déverser leur fiel sur elle bien qu'elle n'en parle pas dans Histoire de ma vie. Par contre, elle raconte comment son fils Maurice a été pris pour elle : 

Je raconte là un temps très passager et très accidentel dans ma vie, bien qu’on ait dit que j’avais passé plusieurs années ainsi, et que, dix ans plus tard, mon fils encore imberbe ait été souvent pris pour moi. Il s’est amusé de ces quiproquos, et puisque je suis sur ce chapitre, je m’en rappelle plusieurs qui me sont propres et qui datent de 1831.   

 

Maurice Sand fils de George. La ressemblance est frappante

 

George Sand Auguste Charpentier (1838)

  

En 1832, le choléra décime Paris et survient le drame du Cloître Saint Méry. Un insurrection y est sauvagement réprimée. Dix-sept insurgés se sont emparé du petit pont de l’Hôtel-Dieu. Quinze sont tués par la garde nationale et jetés dans la Seine. Deux atteints dans les rues voisines et égorgés raconte Louis Blanc. La troupe tire sur tout le monde. Sand qui est au jardin du Luxembourg avec sa fille n’a que le temps de rentrer chez elle.

"Ce qu’il y avait jusque-là de plus dangereux, c’était la précipitation avec laquelle on fermait les boutiques au risque de briser la tête à tous les passants. Solange se démoralisait et commençait à jeter des cris désespérés. Quand nous arrivâmes au quai, chacun fuyait en sens différent ; j’avançai toujours, voyant que le pire c’était de rester dehors, et j’entrai vite chez moi sans prendre le temps de voir ce qui se passait, sans même avoir peur, n’ayant encore jamais vu la guerre des rues, et n’imaginant rien de ce que j’ai vu ensuite, c’est-à-dire l’ivresse qui s’empare tout d’abord du soldat et qui fait de lui, sous le coup de la surprise et de la peur, l’ennemi le plus dangereux que puissent rencontrer des gens inoffensifs dans une bagarre." Elle fait ici allusion aux déchaînements de violence auxquels elle a assisté pendant la révolution de 1848 et qui ont éteint son rêve révolutionnaire.

Ses premiers livres paraissent : Indiana en 1832 puis devant le succès, la même année, Valentine… Il lui faut choisir un pseudonyme. Sa belle-mère, la baronne Dudevant, lui a demandé de ne pas galvauder son nom sur les couvertures de livres imprimés ! Ayant écrit un livre avec Jules Sandeau, Rose et Blanche, elle prend, sur les conseils de son ami Delatouche, le nom de Sand et le prénom de George (qui lui paraît très berrichon).
George Sand traverse aussi une crise, au niveau spirituel, mène une recherche ardente des rapports qui peuvent exister "entre l’âme individuelle et cette âme universelle que nous appelons Dieu." "II m’importait fort de chercher en Dieu le mot de l’énigme de la vie, la notion de mes vrais devoirs, la sanction de mes sentiments les plus intimes. » Son refus des institutions religieuses se précise : " Je vois aussi l’esprit de ces institutions tellement perdu et dénaturé qu’en bien des cas l’homme les observe de manière à en faire un sacrilège. Je ne puis prendre mon parti sur des pratiques admises par prudence, par calcul, c’est-à-dire par lâcheté ou par hypocrisie. La routine de l’habitude me paraît une profanation moindre, mais c’en est une encore, et quel sera le moyen d’empêcher que toute espèce de culte n’en soit pas souillée ? "

Tout une période de doute mystique et de quête inquiète voire angoissée qui transparaît bientôt dans son troisième roman Lélia . Il paraît en 1833.

Elle parle longuement de ses amis et dresse des portraits vivants, pleins d’acuité,  originaux, émouvants parfois, ou amusants … des personnages célèbres, Marie Dorval, Delacroix, Emmanuel Arrago, Gustave Planche, Balzac, plus tard Chopin...   

En 1834, elle part à Venise, un voyage qu’elle a toujours rêvé de faire. Elle rencontre Stendhal en route et ne l’apprécie pas trop. Alfred de Musset n’y est que mentionné et ne fait qu’une briève apparition. De leurs amours tourmentés, de leurs déchirements, nous ne saurons rien. Par contre son amour de Venise est là et l'on comprend pourquoi l'on retrouvera cette ville dans plusieurs des romans : Consuelo, La comtesse de Rudolstadt, L'Ucosque, Elle et lui,  Lettres d'un voyageur, Jacques...

 

 L'évolution de ses idées philosophiques

 

Louis-Chrysostome Michel de Bourges

 

Et puis, en 1835, elle rencontre avec Michel de Bourges, avocat qui plaide en 1836 son procès en séparation de corps d’avec Casimir Dudevant pour mauvais traitements et injures graves. Elle obtient gain de cause, la garde de ses enfants ainsi que la restitution de ses biens et de Nohant mais pas la fin de ses ennuis. Casimir Dudevant enlèvera Solange et ne renoncera à l'éducation de ses enfant que moyennant finance, cinquante mille francs !

Républicain fervent, Louis-Chrysostome Michel de Bourges  a une grande influence sur George Sand et  un grand impact sur ses idées et sur son oeuvre. Elle vit avec lui, pendant deux ans, une relation amoureuse passionnée à laquelle elle ne fait aucune allusion dans Histoire de ma vie. Mais elle parle longuement de ses discussions intellectuelles avec lui, sur la cause du peuple, la liberté, ses idées révolutionnaires parfois trop radicales pour elle. Dans Histoire de ma vie l’on peut constater l’admiration voire la fascination qu’il a exercée sur elle, même si elle secoue de temps en temps le joug intellectuel et dénonce ce qu’elle appelle son esprit dominateur. 

 

Pierre Leroux


 

En 1835, Liszt lui fait connaître Lammenais qui prône un christianisme social et elle  rencontre aussi Pierre Leroux, qui lui transmet ses idées d'un socialisme humanitaire et religieux. (Les idées de Leroux sont présentes dans un roman :  Consuelo). C’est avec ces trois hommes que Sand évolue et qu’elle va entrer dans la lutte républicaine, militant pour les droits du peuple, l’égalité sociale et le droit des femmes. La peinture des classes ouvrières et de la dignité des ouvriers, apparait dans ses romans socialistes, en particulier : Simon (1836), Mauprat ( 1837), Le compagnon du tour de France (1841), Horace (1841-42) Le péché de monsieur Antoine (1845), Le meunier d’Angibault (1845), La Ville noire (1861).

 

 Le féminisme de George Sand 

Indiana Hetzel édition par Tony Johannot

 

 On a vu comment l'enfance de George Sand et le mépris dans lequel sa mère, issue du peuple, avait été tenue de la part de sa grand-mère, aristocrate, ont disposé Aurore à prendre le parti du peuple et plus encore celui de la femme du peuple toujours humiliée, toujours soumise, jamais pardonnée si elle commet une faute, toujours considérée comme inférieure.
 
 « Dieu n’a pas créé une race pour la soumettre à une autre.  Je ne me base pas sur les lois de l’homme, qui ne sont que mensonge et injustice, mais sur les lois de Dieu, qui sont justice et vérité. » (Indiana) 
 
Et elle affirme à propos de son premier Livre Indiana qui a fait scandale
 
"Ceux qui m'ont lu sans prévention comprennent que j'ai écrit Indiana avec le sentiment non raisonné, il est vrai, mais profond et légitime, de l'injustice et de la barbarie des lois qui régissent encore l'existence de la femme dans le mariage, dans la famille et dans la société."

Dans Indiana, elle dénonce l'inégalité des droits des femmes et des hommes et prône le refus de la soumission s'attaquant ainsi au code civil de 1804 qui privait  la femme de ses droits juridiques. 

"Je sais que je suis l’esclave et vous le maître. La loi de ce pays vous a fait mon maître. Vous pouvez lier mon corps, garrotter mes mains, gouverner mes actions. Vous avez le droit du plus fort, et la société vous le confirme ; mais sur ma volonté, monsieur, vous ne pouvez rien. " (Indiana à son mari le colonel Delmare)

Le féminisme de George Sand a pourtant des limites qu'elle justifie. En 1848, elle refuse de se présenter aux élections et se déclare contre le vote des femmes parce qu'elle juge que celles-ci ne sont pas assez instruites. Trop soumises à leur mari, elles voteraient comme lui.

Elle pense qu'il faut d'abord réformer l'éducation des femmes, leur donner le même niveau d'instruction que celui des hommes afin de les laisser voter d'une manière éclairée.

 "Les femmes reçoivent une déplorable éducation ; et c'est là le grand crime des hommes envers elles." 

George Sand affirme qu'il faut procéder par ordre et donner d'abord priorité à la réforme du mariage, à l'égalité des hommes et des femmes au sein de la famille et dans la société.

" Oui, l'égalité civile, l'égalité dans le mariage, l'égalité dans la famille, voilà ce que vous pouvez, vous devez demander, réclamer."

 

  Indiana voir ICI

  Histoires de ma vie (1):  George Sand

  Histoires de ma vie (2): George Sand

  Histoire de ma vie (3) : George Sand

  Histoire de ma vie (4): George Sand

  Histoire de ma vie (5) :George Sand 

 


 


 

jeudi 27 août 2026

Histoire de ma vie (4): George Sand et Balzac

Honoré de Balzac


George Sand a vraiment l'art de saisir les traits physiques et moraux de ses personnages et de les faire vivre. 

"Un beau matin, Balzac, ayant bien vendu la Peau de Chagrin, méprisa son entre-sol et voulut le quitter ; mais, réflexion faite, il se contenta de transformer ses petites chambres de poète en un assemblage de boudoirs de marquise, et un beau jour il nous invita à venir prendre des glaces dans ses murs tendus de soie et bordés de dentelle. Cela me fit beaucoup rire : je ne pensais pas qu’il prît au sérieux ce besoin d’un vain luxe, et que ce fût pour lui autre chose qu’une fantaisie passagère. Je me trompais, ces besoins d’imagination coquette devinrent les tyrans de sa vie, et pour les satisfaire il sacrifia souvent le bien-être le plus élémentaire. Dès lors il vivait un peu ainsi, manquant de tout au milieu de son superflu, et se privant de soupe et de café plutôt que d’argenterie et de porcelaine de Chine.
Réduit bientôt à des expédients fabuleux pour ne pas se séparer de colifichets qui réjouissaient sa vue ; artiste fantaisiste, c’est-à-dire enfant aux rêves d’or, il vivait par le cerveau dans le palais des fées ; homme opiniâtre cependant, il acceptait, par la volonté, toutes les inquiétudes et toutes les souffrances plutôt que de ne pas forcer la réalité à garder quelque chose de son rêve.

Puéril et puissant, toujours envieux d’un bibelot, et jamais jaloux d’une gloire, sincère jusqu’à la modestie, vantard jusqu’à la hâblerie, confiant en lui-même et aux autres, très expansif, très bon et très fou, avec un sanctuaire de raison intérieure, où il rentrait pour tout dominer dans son œuvre, cynique dans la chasteté, ivre en buvant de l’eau, intempérant de travail et sobre d’autres passions, positif et romanesque avec un égal succès, crédule et sceptique, plein de contrastes et de mystères, tel était Balzac encore jeune, déjà inexplicable pour quiconque se fatiguait de la trop constante étude de lui-même à laquelle il condamnait ses amis, et qui ne paraissait pas encore à tous aussi intéressante qu’elle l’était réellement."
 

Elle raconte cette anecdote amusante qui est arrivé après sa publication de Leila qui témoigne de ses  inquiétudes métaphysiques en 1833. 

 


"Il est vrai qu’en me taisant ainsi devant mes amis, j’exhalais, en publiant mon livre, Lélia, une plainte qui devait avoir un plus grand retentissement. Je n’y songeai pas d’abord. Faisant bon marché de moi-même et de ma propre douleur, je me dis que mon livre serait peu lu et ferait plutôt rire à mes dépens, comme un ramassis de songes creux, qu’il ne ferait rêver aux durs problèmes du doute et de la croyance. Quand je vis qu’il faisait soupirer aussi quelques âmes inquiètes, je me persuadai et je me persuade encore que l’effet de ces sortes de livres est plutôt bon que mauvais, et que, dans un siècle matérialiste, ces ouvrages-là valent mieux que les Contes drôlatiques, bien qu’ils amusent beaucoup moins la masse des lecteurs.
À propos des Contes drôlatiques, qui parurent vers la même époque, j’eus une assez vive discussion avec Balzac, et comme il voulait m’en lire malgré moi des fragments, je lui jetai presque son livre au nez. Je me souviens que, comme je le traitais de gros indécent, il me traita de prude et sortit en me criant sur l’escalier : « Vous n’êtes qu’une bête ! » Mais nous n’en fûmes que meilleurs amis, tant Balzac était véritablement naïf et bon."
 

 

  Histoire de ma vie (1):  George Sand

  Histoire de ma vie (2): George Sand

 Histoire de ma vie (3)/ George Sand

  Histoire de ma vie (4): George Sand

  Histoire de ma vie (5) :George Sand