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dimanche 22 mars 2026

George Eliot : Silas Marner

 

"Dans les premières années de ce siècle, un de ces tisserands, nommé Silas Marner, exerçait sa profession dans une chaumière bâtie en pierres, située au milieu des haies de noisetiers, près du village de Raveloe, et non loin des bords d’une carrière abandonnée."

Silas Marner est tisserand. Il est arrivé à Raveloe, communauté rurale des Midlands, après avoir été victime de la trahison de son meilleur ami William Dane. Celui-ci l’a fait injustement accuser de vol et chasser de la congrégation religieuse de la Cour de la Lanterne, lui prenant la jeune fille qu’il aimait, Sarah, et qu’il allait épouser. Silas qui est un être honnête et pieux est terriblement blessé. Soumis au jugement de Dieu de la part de ses coreligionnaires, il est reconnu coupable ! Il perd alors confiance à la fois en Dieu et dans les hommes.

A Raveloe, on admet difficilement les étrangers et cet homme qui vient du « Nord » et qui sait soigner les maladies avec des plantes est bien vite considéré comme suspect.  De plus, son visage aux gros yeux proéminents distille la peur chez les habitants. Serait-il inspiré par le Malin ? Les superstitions sont encore bien vivaces dans les campagnes en ce début du XIX siècle. Silas Marner, en dehors des contacts professionnels nécessaires, vit seul, s’enfermant dans sa chaumière, travaillant à son métier seize heures par jour. 

 Bien vite, lui qui n’avait jamais aimé l’argent, se met à vivre pour les pièces d’or qu’il gagne grâce à son labeur acharné. Unique satisfaction de sa vie, il les thésaurise et les cache sous une pierre du foyer. Chaque soir, il les sort et les compte avec délectation. Quinze ans ont passé depuis qu'il s'est enfui loin de la Cour de la Lanterne.

Le personnage le plus important de Raveloe est le squire Cass, propriétaire terrien. Il a trois fils : Godfrey, Dunstan (ou Dunsey) et Bob. Godfrey Cass, l’aîné, l’héritier, est amoureux de  la belle Nancy Lammeter mais il ne peut la demander en mariage car il a épousé secrètement, dans un moment d’aberration, une pauvre fille du peuple, Molly, qu’il a abandonnée avec son enfant. Son frère Dunsey, un mauvais garçon, le fait chanter car Godfrey serait déshérité si son père avait connaissance d’une telle union. Mais un soir que Dunsey passe près la maison du tisserand, il l’aperçoit en train de compter ses pièces d’or. Profitant de son absence, il le vole et s’enfuit dans la nuit avec son trésor. L’avare est désespéré et réclame justice mais Dunsey ne réapparait pas et le mystère reste entier.

Par une nuit d’hiver, Molly décide de se rendre à Raveloe avec sa fillette pour mettre Godfrey face à ses responsabilités mais la jeune femme, qui se drogue, s’endort dans la neige et meurt, près de la chaumière de Silas Marner. La fillette, qui a deux ans, se réfugie chez le tisserand. Silas Marner adopte la petite fille qu’il prénomme Eppie. Il est aidé dans son métier de père par sa voisine Dolly Winthrop qui devient la marraine d’Eppie. Un grand amour naît entre le vieil homme et sa fille adoptive.

 Godfrey soulagé de constater que Molly est morte se garde bien de reconnaître l’enfant. Il aura à le regretter ! Libre, il peut épouser Nancy. Seize ans passent. Eppie est devenue une belle jeune fille, elle doit se marier avec le fils de sa marraine, Aaron. Mais Godfrey et son épouse Nancy qui souffrent de ne pas avoir d’enfant viennent demander à Eppie de rejoindre leur foyer puisque Godfrey a révélé qu’il est le vrai père de la fillette. 

Du  conte de fées...

 Boucles d'or !


Contrairement à Middlemarch ou Le moulin sur la Floss, Silas Marner est un court roman. Il est  intéressant à bien des égards. Mais je veux d’abord parler de ce qui est proche du conte dans cette oeuvre et du propos moralisateur du récit. George Eliot à travers son personnage principal, Silas Marner, veut conter l’histoire d’une rédemption. Silas, l’avare, dont le coeur s’est desséché, va retrouver, grâce à l’amour qu’il porte à sa fille adoptive, confiance dans  la société et la foi en Dieu. Il voit un message divin dans les boucles d’or de la fillette qui lui rappellent son trésor disparu.

« … il lui sembla que ses yeux troubles apercevaient par terre, devant le foyer, quelque chose ayant l’apparence de l’or. De l’or ! — son or à lui, — rapporté aussi mystérieusement qu’il lui avait été enlevé ! Il sentit alors que son cœur se mettait à battre avec violence, et, pendant quelques instants, il fut incapable d’avancer la main pour saisir le trésor retrouvé. Le monceau d’or paraissait briller et s’accroître sous son regard agité. Il se pencha enfin, et tendit la main en avant, mais au lieu des pièces dures au contour familier et résistant, ses doigts rencontrèrent des boucles soyeuses et chaudes. Dans son extrême étonnement, Silas se laissa tomber sur les genoux et baissa profondément la tête pour examiner la merveille : c’était une enfant endormie, — une jolie petite créature rondelette, la tête toute couverte de boucles blondes et soyeuses. » 

J’ai trouvé parfois l’histoire un peu démonstrative, le pauvre tisserand innocent est récompensé, Godfrey, le riche propriétaire, puni de sa lâcheté et de son égoïsme, les jeunes gens, Eppie et Aaron, vertueux et parfaits, Eppie renonçant à la fois à la richesse et à une haute position sociale en refusant de trahir son père adoptif ! Mais c'est le propre du conte, je suppose ! 

Je pense à  ce que Maupassant en a fait dans sa nouvelle « Aux Champs »! L'enfant que les parents ont refusé de céder aux riches bourgeois, le leur reproche brutalement quand il voit que le fils du voisin qui a été adopté et qui est est devenu "un monsieur" !

 "— J’aimerais mieux n’être point né que d’être c’que j’suis. Quand j’ai vu l’autre, tantôt, mon sang n’a fait qu’un tour. Je m’suis dit : — v’là c’que j’serais maintenant." 

... Au réalisme 

 

Silas Marner et Eppie

 Mais le roman est écrit par George Eliot et l’on peut dire que c’est une sacrée écrivaine car, même si Silas Marner ne me plaît pas autant que les romans "stars", Middlemarch ou Le moulin sur la Floss, à nouveau, elle nous fait pénétrer dans le microcosme de la société rurale avec ses différentes classes sociales, ses inégalités économiques et c'est réussi ! 

« Les riches mangeaient et buvaient à leur aise, acceptant la goutte et l’apoplexie comme des choses qui se transmettaient mystérieusement dans les familles honorables, et les pauvres pensaient que les riches étaient tout à fait dans leur droit de mener joyeuse vie. D’ailleurs, les festins de ceux-ci avaient pour résultat de multiplier les restes, qui étaient l’héritage des premiers. »

« Le squire avait été accoutumé toute sa vie à recevoir l’hommage des gens de la paroisse, et à penser que sa famille, ses gobelets d’argent et tout ce qui lui appartenait, était ce qu’il y avait de plus ancien et de meilleur ; et, comme il ne fréquentait jamais de bourgeoisie d’une sphère plus élevée que la sienne, son opinion ne souffrait pas de la comparaison. »

Elle a l’art de présenter des groupes sociaux, ceux des classes aisés comme dans le bal organisé chez le Squire ou ceux du peuple comme la scène dans la taverne, et elle passe d’une vision d’ensemble… 
 

Chez le squire : « Au thé, des places d’honneur avaient été réservées pour les demoiselles Lammeter, près du haut de la table principale, dans le salon lambrissé. Cette pièce paraissait alors avoir une fraîcheur agréable, avec ses décorations de branches de houx, d’if et de laurier, provenant de la végétation abondante du vieux jardin. »

ou à la taverne : Les habitués s’étaient mis tout d’abord à fumer leurs pipes dans un silence qui tenait de la gravité. Les plus importants d’entre eux — ceux qui buvaient des spiritueux et étaient assis le plus près du feu — se fixaient les uns les autres, comme si un pari dépendait du premier qui fermerait les yeux. Quant aux buveurs de bière, — gens pour la plupart vêtus de vestes de futaine et de blouses, — ils restaient les paupières fermées, et se passaient les mains sur la bouche. On eût dit qu’absorber leurs gorgées de bière constituait pour eux un devoir funèbre, qu’ils remplissaient avec une tristesse gênante. »

…  à un gros plan d’où se détachent des figures vivantes, colorées, avec le souci du détail précis et de la comparaison pittoresque, parfois amusante, y compris pour les personnages secondaires. Ce que j’aime aussi c’est la manière dont elle fait parler les gens des classes populaires, avec tant de justesse, dans des dialogues savoureux !    

chez le squire : « Mme Crackenthorp, — petite femme qui clignotait de l’œil et agitait continuellement ses dentelles, ses rubans et sa chaîne d’or, et tournait la tête à droite et à gauche, en faisant entendre des bruits réprimés, ressemblant beaucoup au grognement d’un cochon d’Inde, quand il contracte son museau et fait des monologues dans toute société indistinctement en toute compagnie - clignota et se trémoussa à l'adresse du squire..."

 A la taverne : « Le boucher, homme gai, souriant, aux cheveux rouges, n’était pas d’une nature à répondre inconsidérément. Il lança quelques bouffées avant de cracher, et répondit :
« Ils ne se tromperaient pas beaucoup, Jean. »
Après cette faible et illusoire tentative de rompre la glace, le silence devint aussi rigoureux qu’auparavant. »

Des personnages vrais et complexes

 

Godfrey Cass et Nancy Lammeter

George Eliot refuse aussi le manichéisme et ses personnages sont complexes, tourmentés comme Godfrey qui sent bien où est son devoir mais n’a pas le courage de reconnaître son épouse et son enfant. Pourtant, au moment même où il renonce à sa fille, il éprouve à la fois soulagement et regret. 

« Les yeux bleus, tout grands ouverts, regardaient ceux de Godfrey sans aucun embarras ni signe de reconnaissance. L’enfant ne pouvait pas faire d’appel visible ou intelligible à son père, et celui-ci se trouva sous l’impression d’un étrange mélange de sentiments, — d’un conflit de regrets et de joie, en voyant que ce petit cœur ne répondait par aucun battement à la tendresse à moitié jalouse du sien, tandis que les yeux bleus s’éloignaient lentement de lui, et se fixaient sur la figure bizarre du tisserand. » 

 
Enfin, la manière dont George Eliot décrit les enfants, Eppie et Aaron Winthrop, l'affection que leur manifestent les parents et leurs soucis éducatifs, donnent des scènes pleines d’humour et de tendresse. Ainsi la mère d’Aaron, marraine d’Eppie, explique à Marner qu’il doit choisir entre le fouet et le placard à charbon pour punir Eppie. Elle-même, ayant bien du mal à l’appliquer à son fils ! Et  je vous laisse en apprécier le résultat que j'adore !


"Eppie dans çabonnié"

« Voyant qu’il fallait en venir aux extrémités, il la mit dans le charbonnier, et tint la porte fermée, tremblant à l’idée qu’il employait une mesure extrême. Pendant le premier moment on n’entendit rien, mais il y eut ensuite un petit cri :
« Ouvé, ouvé ! » et Silas la fit sortir, en disant : « Maintenant Eppie ne sera plus méchante ; autrement, il faudra qu’elle aille dans le charbonnier, — dans le vilain endroit noir. »
Le métier dut chômer longtemps ce matin-là, car on fut obligé de laver Eppie et de lui mettre des vêtements propres ; toutefois, il y avait lieu d’espérer que cette punition aurait un effet durable et épargnerait du temps à l’avenir. Peut-être, cependant, il eût été préférable qu’Eppie eût pleuré davantage.
En une demi-heure elle fut appropriée, et Silas ayant tourné le dos pour voir ce qu’il devait faire de la bande de toile, la rejeta à terre, pensant qu’Eppie serait sage le reste de la matinée sans être attachée. Il se retourna ensuite, et il allait placer l’enfant dans la petite chaise près du métier, lorsqu’elle se montra à lui les mains et le visage noirs une seconde fois, en disant :
« Eppie dans çabonnié. »
Cet insuccès complet de la peine disciplinaire du charbonnier, ébranla la confiance qu’avait Silas dans l’efficacité des punitions. « Elle prendrait cela absolument pour une plaisanterie, dit-il, à Dolly, si je ne lui faisais pas de mal, et je suis incapable de lui en faire, madame Winthrop. Si elle me donne un brin de tourment, je suis en état de le supporter. Et elle n’a pas de mauvaises habitudes dont elle ne puisse un jour se débarrasser."




 

 

vendredi 20 mars 2026

Sara Stromberg : Mauvaise graine

 

Sarah Stromberg, écrivaine suédoise, nous amène avec Mauvaise graine dans une station de skis d’Are, au centre de la Suède, réputée pour ses sports d’hiver et son immense parc skiable et pour ses randonnées l’été, vélo, nature, cours d’eau, lacs… Idyllique, non ? Mais pas pour tout le monde !  

Le point de vue que l’écrivaine choisit de nous donner c’est celui de Vera Bergströ ! L’automne quand la lumière commence à baisser et que toutes les maisons secondaires achetées par les riches norvégiens (j’ignorais cet antagonisme entre Norvégiens et Suédois) sont désertées, les restaurants sont fermés, la plupart des commerces aussi. Une ville morte dans l’obscurité de l’hiver. 

Sara Stromberg nous fait découvrir une Suède que l’on connaît mal et qui n’a rien de reluisant, loin de la capitale privilégiée, une région où l’on peut difficilement accéder aux soins de santé, où la police ne vient pas toujours quand on l’appelle, trop éloignée de l’endroit, où les professeurs sont remplacés -quand ils le sont- par n’importe qui, où quand on est au chômage, on est obligé de reprendre très vite n’importe quel travail. C’est ce qui arrive à Vera Bergström bombardée assistante pédagogique dans un lycée lugubre et dans lesquels les professeurs prennent des journées de congé injustifiées, non remplacées, et lui confient les devoirs à corriger ! 

Chez nous, on appelle cela les déserts ruraux ! Chez eux, c’est encore amplifié par la nature, le froid et l’obscurité totale. L’abus de permis de construire pour répondre au tourisme a fragilisé les terrains qui n’absorbent plus la pluie, les cours d’eau débordent, les routes sont mal entretenues ! On piétine dans la fange !

Quand au divertissement ou la culture, rien du tout ! Il y a bien une salle de fête mais le toit est en mauvais état et il y pleut à l’intérieur. Il y a pourtant des courageux, les amis de Véra, qui se démènent pour organiser des évènements et faire vivre la ville. Pas Véra, tout au moins au début.  Elle a un salaire de misère et est obligée de louer à prix modique l’appartement d’une ancienne gare désaffectée (plus de train, bien sûr !) et pas chauffée. Elle dégèle l’eau du robinet au chalumeau. Le bonheur ! 
Elle a la cinquantaine, les plaisirs de la ménopause, le mari toujours aimé qui part avec une jeunette, la vie dans sa banalité et son tragique quotidiens ! Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle n’a pas le moral ! Aussi quand son ancien patron lui demande d’écrire sur la mort d’une femme retrouvée assassinée dans les bois de la montagne Areskutan, elle ne peut résister à la tentation et elle commence une enquête qui va l’amener loin dans le passé et réserver bien des dangers. La victime est un deuxième personnage qui va introduire un autre destin tragique, un récit dans le récit.


Un bon polar tel que je les aime avec un personnage principal à laquelle on s’attache, une critique de la société au vitriol et une originalité certaine. 

 scandinave, thriller, flic dépressif

 

 


 

 

mardi 17 mars 2026

Dathan Auerbach : Bad man


 

 

Dans le roman Bad man de Dathan Auerbach, un prologue intitulé Un cadavre dans les bois met en scène deux enfants qui découvrent un corps enfoui sous la végétation.

Puis nous assistons à la dernière journée que Ben (15 ans) passe avec son petit frère Eric (3 ans) ! Ce jour-là, Ben a la garde d’Eric. Il joue d’abord avec lui puis il l’amène au supermarché pour faire les courses. Cela n’est pas de tout repos. Le magasin est bondé et l’enfant, au moment de passer à la caisse, demande à aller aux toilettes. C’est là que Ben, distrait, le perd de vue un instant. Lorsqu’il se retourne le petit garçon n’est plus là ! Toutes les recherches échouent, la police arrête l’enquête. Cinq ans passent. Les affichettes jaunissent…  Les gens oublient. Pas Ben, bien sûr !

Ben arrête ses études et cherche du travail. Il finit par être employé comme magasinier de nuit dans le supermarché où son frère a disparu. C’est un choc pour lui de se retrouver dans ce lieu où il n’avait plus jamais remis les pieds depuis le drame. Il revit la scène sans arrêt, le magasin semble révéler des indices, lui envoyer des messages. Un jour, dans un carton abandonné, il découvre le vieux doudou d’Eric qui avait été introuvable après la disparition du gamin. Le voilà qui recommence à poser des affiches avec la photo d’Eric, qui ressasse des souvenirs, les confronte au présent. Ses collègues semblent le soutenir et se montrer amicaux mais le sont-ils vraiment ? Le directeur qui était déjà là il y a cinq ans est toujours aussi déplaisant. Aurait-il quelque chose à se reprocher ? Ben doute de tout et de tous ! Dathan Auerbach crée autour de ses personnages une atmosphère oppressante que l’obscurité et la solitude de ce travail de nuit dans les grands entrepôts du magasin rend encore plus troublante.

Mais si le roman joue sur le mystère, et s'il est aussi un thriller comme le dénouement nous le révèle, il est avant tout psychologique. Et c’est la grande force de Dathan Auerbach ! Il sait nous faire ressentir la détresse de Ben. Déjà son enfance nous crève le coeur : Ben est  obèse, sa jambe abimée à la suite d’un accident le fait souffrir et l’empêche de vivre normalement, de faire du sport, l’isole des enfants de son âge qui l'humilient. Après la disparition de son petit frère, Ben vit dans une famille détruite. Sa belle-mère, la seconde épouse de son père, mère d’Eric, ne sort plus que rarement de chez elle. Elle quitte son travail, passe ses journées enfermée dans la chambre de son petit garçon, fête son anniversaire chaque année, lui achète des cadeaux que personne n’ouvre. L’atmosphère est pesante dans la maison. Les non-dits empoisonnent les relations, entretenant la culpabilité du jeune homme et éveillant en lui un écho : « il aurait mieux valu que ce soit toi qui disparaisses ». L’écrivain a vraiment l’art de faire passer les sentiments, de nous mettre en empathie et l’on se sent pris de tristesse devant ces vies brisées.  

Ajoutons à cela, et c’est rare, un écrivain qui sait parler du monde du travail ! La description du travail de magasinier est plus vrai que nature, et pour cause ! A la sortie de la fac, Dathan Auerbach a travaillé de nuit à la supérette locale : « le job en lui-même était atroce. Franchement insipide au-delà de toute description. Scanner des codes barres. Ranger des cartons et des boîtes de conserve. Et voilà. A l’infini. »  S'il a mal vécu cette expérience, elle lui a bien servi puisqu’elle lui a permis d’ancrer son récit dans la réalité et de donner un ton juste à son roman !

Thriller

 


dimanche 15 mars 2026

Jakob Wassermann : Gaspar Hauser / La théorie du prince / Paul Verlaine : La chanson de Gaspar Hauser

 
 

 
 
En 1828 apparaît, à Nuremberg, un jeune homme d’environ seize ans. Il tient une lettre à la main. Il est bizarre, cligne des yeux sans arrêt comme s’il ne pouvait supporter la lumière du soleil, marche avec difficulté, un peu comme un enfant qui fait ses premiers pas, et ne connaît que quelques mots. Il sait écrire son nom Gaspar Hauser. Le capitaine Wessenig à qui on l’amène le suspecte de mensonge et l’enferme dans une tour où il est livré à la curiosité des badauds. 
 
Le cas de Gaspar Hauser émeut tous les pays d’Europe et l’énigme de sa vie interroge et passionne toutes les classes sociales. La lettre que le capitaine découvre est écrite par un journalier anonyme qui dit avoir trouvé cet enfant abandonné en 1812 et ne plus vouloir le garder : « Je vous envoie ci-joint un gars qui voudrait servir fidèlement sont roi et devenir soldat. »
Le bourgmestre Binder finit par le confier au Professeur Daumer qui se sent investi d’une mission : Non seulement il ne remet pas en cause le passé de Gaspar mais, au contraire, il croit en sa sincérité et il est ému par l’ignorance de l’enfant et par sa pureté.  Il le prend chez lui pour étayer sa conviction :  il pense avoir découvert l’Homme avant la civilisation et il voit en lui  - influence de Rousseau - un être bon et pur que n’a pas atteint la corruption de la société.  Il apprend peu à peu que Gaspar a été enfermé dans un cachot obscur, nourri au pain et à l’eau,  avec pour jouet, un petit cheval de bois. Il lui enseigne les mots, la langue, le latin et même la musique et l’adolescent apprend vite, paraît doué d’une mémoire prodigieuse. Seulement, quand le professeur s’aperçoit que Gaspar peut mentir et qu’il a des défauts, il déchante. Et quand son élève se fait attaquer chez lui par un mystérieux individu masqué qui le frappe au front, Daumer demande à être déchargé de cette responsabilité. 
 
Désormais, Gaspar Hauser va passer de foyer en foyer, protégé par la police mais jamais libre, livré à la curiosité de ceux qui le reçoivent à cause de sa célébrité et l’exploitent comme une bête curieuse.  Désormais, il y a ceux qui le méprisent voire le haïssent, le traitent de simulateur, le surveillent étroitement, et s’acharnent à prouver qu’il est un menteur et ceux qui croient en lui, mais font de lui un sujet d’étude et s’il ne correspond pas aux attentes le rejettent. Lord Stanhorpe feint de l’aimer, le manipule puis disparaît de sa vie, le criminaliste Anselme Feuerbach, son protecteur, se sert de lui pour prouver sa thèse : Gaspar Hauser est victime d’un complot, il serait l’héritier du Grand-duc de Bade Charles II
 La souffrance de Gaspar Hauser livré à l’inhumanité de ceux qui l’entourent est violente. Personne ne l’aime, chacun veut tirer profit de sa personne pour briller et avoir raison. C’est ce qu’explique le sous-titre donné au roman par Jakob Wesserman :  Gaspar Hauser ou la paresse du coeur.  La paresse du coeur car la société est dépourvue de sensibilité et est incapable de sentiments vrais et généreux. Un deuxième attentat en 1833 aura raison de Gaspar Hauser.  
 Gaspar Hauser a été comparé au Prince Mychkine de Dostoeivski L'idiot et cela me paraît très juste : Un être trop bon, trop pur dans une société cruelle et corrompue passe pour un idiot ! 

 
Gaspar Hauser : Herzog

  
Bien sûr, l’histoire de Gaspar Hauser, l’énigme de son identité et de sa captivité, sont passionnantes. J’avais vu le film d’Herzog et je suis heureuse d’avoir lu ce livre maintenant. Les questions qui se posent à son propos sur le rôle de l’éducation et de l’apprentissage social m’ont vraiment intéressée. Gaspar Hauser soulève le problème de ce qu’est la civilisation, un ensemble de savoirs (langage) et de règles transmis par la société. Gaspar Hauser sans être un enfant sauvage comme Victor de l’Aveyron n’était en contact avec un autre humain que très brièvement, il a donc été privé de socialisation. Elevé dans l’obscurité, il pose des problèmes en partie semblables à ceux que soulève Diderot dans sa Lettre d’un aveugle à l’usage de ceux qui voient.
 
"Toutes les notions familières aux hommes, de par l'imitation, lui étaient étrangères ; il ne savait pas parler, il ne pouvait pas apprécier les distances, il ne distinguait pas la diversité des bruits, la lumière l’inquiétait, et il lui était impossible de percevoir telle ou telle chose dans l’ensemble des objets nouveaux qui frappaient sa vue."
 
J’ai aussi beaucoup aimé ce roman par les sentiments qu’il a éveillés en moi : tristesse, indignation, révolte devant la manière dont on traite  l'adolescent… et aussi empathie pour lui. Peu importe s’il est héritier d’une dynastie, il est d’abord et avant tout un être humain et c’est ce que la société semble avoir oublié. Le ton de Wasserman est souvent plein d’émotion et l’on sent bien qu’il est avec Gaspar, de son côté. Il n’est pas neutre et se pose même en moraliste quand il prend à partie le Professeur Daumer. Ce dernier est très conscient de la cruauté de la société : «  Ils vont sûrement te briser les ailes. L’innocence pourra rayonner de ton être : ils ne la verront pas » mais il abandonne l’enfant malgré tout.

« On peut être prophète et avoir un coeur compatissant, on peut connaître les hommes, savoir que le feu brûle, que l’aiguille pique et que le lièvre blessé par le chasseur s’abat dans l’herbe pour mourir. On peut connaître la portée de ses actes, n’est-ce pas Monsieur Daumer ? Mais de là à braver les évènements, comme on arrête le glaive d’un ennemi pour détourner le coup, il y a un pas. Souvent les idéalistes et les psychologues ne valent guère mieux que les voleurs et les usuriers. »
 
Une belle lecture.

 
 
La "théorie du prince"
 
 
Stéphanie de Beauharnais grande-duchesse de Bade

 

 L'histoire de Gaspar Hauser et le mystère de ses origines passionnent non seulement l'Allemagne mais toute l'Europe. Gaspar Hauser devient "L'Orphelin de l'Europe". De nombreuses théories furent élaborées à son propos mais celle dite La théorie du Prince suscita le plus vif engouement. Elle fut défendue par président de la cour d’appel d’Ansbach, Anselme Feuerbach, qui écrivit un livre démontrant l'origine princière de Gaspar.
 
Le 29 septembre 1812, la grande-duchesse Stéphanie de Beauharnais (1789-1860), fille adoptive de Napoléon Bonaparte et épouse du grand-duc de Bade régnant Charles II (1786-1818), donne naissance à un garçon. En tant que premier fils du couple, l'enfant doit devenir le prochain grand-duc de Bade. Mais le petit garçon, alors qu'il est considéré comme en bonne santé, meurt à l'âge de 18 jours. 
 
 
Le Grand-duc Charles II de Bade

 
Selon la version la plus populaire, le petit prince aurait été remplacé par le fils mort d'une servante, enlevé et confié à un homme qui le garda enfermé dans un cachot jusqu'à ses 16 ans.  Il s'agirait d'un complot fomenté par la seconde épouse du précédent grand-duc, Charles I (1728-1811), la comtesse Luise Caroline von Hochberg (1768-1820). Comme le couple princier n'avait que des filles, à la mort de Charles II en 1818, la couronne échut d'abord à son oncle Louis, puis à Léopold qui est le fils de la comtesse Hochberg et qui monta sur le trône de Bade en 1830. Gaspar Hauser serait donc le fils de Stéphanie et de Charles II de Bade et l'héritier légitime de la couronne.
 
En tant que fille de Napoléon et appartenant à la noblesse d'Empire, méprisée par la noblesse d'Ancien régime, Stéphanie de Beauharnais avait reçu un très mauvais accueil à la cour de Bade, en particulier de la comtesse Holchbert. Il n'est donc peut-être pas si étonnant que la grande-duchesse Stéphanie elle-même ait cru à cette théorie et se rendit à Bade secrètement pour voir son "fils" même si elle ne dit rien, peut-être pour épargner sa vie. Il n'en reste pas moins que Gaspar Hauser subit des attentats dont le dernier fut fatal en 1833.
 
De nos jours des tests ADN du sang et des cheveux de Gaspar révèlent qu'il n'y avait pas de lien de parenté mais il existe encore une faible marge d'erreur. Pour lever le dernier doute, il faudrait une analyse des os du du bébé qui repose dans le tombeau de la famille de Bade mais elle s'y oppose.

 

 La chanson de Gaspar Hauser

Gaspar Hauser

 

 Le destin de Gaspar Hauser découvert à Nuremberg a inspiré de nombreux historiens, scientifiques, philosophes, romanciers, poètes. C'est le cas de Verlaine qui écrit La chanson de Gaspar Hauser dans son recueil Sagesse  : 

 

Je suis venu, calme orphelin,

Riche de mes seuls yeux tranquilles,


Vers les hommes des grandes villes :

Ils ne m’ont pas trouvé malin.

 

À vingt ans un trouble nouveau


Sous le nom d’amoureuses flammes


M’a fait trouver belles les femmes :


Elles ne m’ont pas trouvé beau.
 

Bien que sans patrie et sans roi


Et très brave ne l’étant guère,


J’ai voulu mourir à la guerre :


La mort n’a pas voulu de moi.


Suis-je né trop tôt ou trop tard ?


Qu’est-ce que je fais en ce monde ?


Ô vous tous, ma peine est profonde :


Priez pour le pauvre Gaspard ! »

 

 

L'auteur de Gaspar Hauser
 
Jakob Wasserman

Jakob Wassermann, né à Fürth (Allemagne) en 1873,  mourut dans le camp de concentration Altaussee le 1ᵉʳ janvier 1934. Ami de Rainer Maria Rilke et de Thomas Mann, souvent comparé à Balzac ou à Dostoïevski, il fut victime, comme son œuvre, de ses origines juives.


Pour la Mitteleuropa j'ai participé avec deux livres : La liste de Freud (billet paru le 14 mars) et Gaspar Hauser, (le 15 Mars).

Chez Cléanthe : La mitteleuropa


samedi 14 mars 2026

Goce Smilevski : La liste de Freud

 

Pour le challenge de Cléanthe dans la Mitteleuropa j'ai lu deux romans : Celui-ci, La liste de Freud  et Gaspar Hauser de Wassermann que je publierai demain le 15 mars.

Goce Smilevski est un écrivain macédonien. L'intrigue de La liste de Freud se déroule en 1938 en Autriche au moment ou Hitler s’apprête à envahir le pays et où les juifs, sentant le danger, cherchent  à fuir mais les visas ne sont octroyés que rarement. Sigmund Freud grâce à  sa  notoriété obtient le sien pour l’Angleterre et est autorisé à dresser une liste de vingt personnes qui le suivront dans son exil. Il note les noms de sa femme, de sa fille Anna et de sa belle-soeur, s’y ajoutent ceux de son médecin et de sa famille, de ses infirmières, de sa femme de ménage, sans oublier celui de son chien adoré. Mais il omet, dans cette liste, ses quatre soeurs qui résident à Vienne comme lui :  Rosa, Maria, Pauline et Adolphine. J’avoue que ce fait monstrueux - que j’ignorais - m’a secouée ! Mais je lis dans la biographie de Sigmund Freud (Wikipedia)  que ce sont ses soeurs qui, se disant trop âgées pour quitter leur pays, ont refusé de partir ! 

Ce n’est pas ce qu’affirme Goce Smilevski ! Toutes les quatre, au contraire, lui demandent instamment de les amener, et surtout Pauline qui voudrait revoir sa fille exilée aux Etats-Unis avant de mourir. Freud refuse sous prétexte que les persécutions ne sont que provisoires et que l’ambition d’Hitler échouera. Il condamne ainsi ces vieilles femmes à la souffrance et à la mort. Lui-même mourra d’un cancer à Londres en 1939. Toutes les quatre seront arrêtées en 1942 et envoyées dans les camp de concentration de Theresienstadt et Treblinka où elles disparaîtront.

 Si l’on pose la question à l’écrivain sur la véracité du fait, l’abandon des soeurs, il répond :  interview à L'Orient-Le Jour en 2013 :  «Les faits sont avérés. On les retrouve dans les biographies de Freud. Mais son départ pour Londres, où il terminera sa vie dans une confortable demeure, et la mort de quatre de ses sœurs en déportation (seule l’aînée Anna, établie avec son époux aux États-Unis, y échappera) ne sont jamais mis en relation... »

 

 Adolphine est assise à gauche, devant Paula et Anna, Sigmund de face le troisième à gauche au dernier rang,  au dernier rang aussi à droite Rosa et Maria, au premier plan les parents et le petit frère Alexandre sur un  fauteuil

 

Je pensais que La Liste de Freud nous expliquerait pourquoi le frère avait agi d’une manière aussi horrible. Mais si le livre fait revivre les relations de Sigmund avec sa famille, il ne donne aucune explication à cet acte et ce que cela révèle du caractère de Sigmund Freud ! C’est pourtant ce que j’attendais et j'avoue que je suis restée sur ma faim. Son titre, La liste de Freud, induisait, en effet, que là était l’intérêt du roman. 

 

Adolphine Freud

 

J'ai appris plus tard que le titre original est La soeur de Freud et cela me paraît mieux approprié puisque le récit est raconté à la première personne par Adolphine, la plus jeune de soeurs Freud. C’est ce personnage féminin qui intéresse Goce Smilevski et il ne propose pas, si ce n’est anecdotiquement, une  biographie de Sigmund Freud ni une analyse de ses théories ou de la naissance de la psychanalyse. L’écrivain fait revivre la Vienne des années 1920-1930 dans le famille juive de Jakob et Amalia Freud qui ont tenu leurs enfants à l’écart de la religion, désirant les intégrer dans la vie viennoise. Freud est un grand admirateur de la culture et de la langue allemande.

Adolphine relate son enfance maladive à Vienne et le rôle important que son frère a tenu dans sa vie à ce moment-là. Elle décrit les relations avec sa mère, Amalia, qui la hait et la rabaisse sans arrêt, l’éducation qu’elle reçoit, son avortement qui la détruit sur le plan mental, et un frère, égoïste et pénétré de sa supériorité masculine, comme le veut son époque, un frère qui,  bien qu'il soit psychiatre passe à côté de la détresse de sa soeur. Celle-ci se réfugie dans l’un des premiers établissements psychiatriques de l’époque inauguré par l’impératrice Élisabeth d’Autriche, le «Nid», où elle rejoint son amie Klara Klimt, sœur de Gustav. Klara a mené un combat féministe qui l’a soumise à de rudes épreuves, violences policières, prison, humiliations. Incapable d’accepter l’injustice, elle y a laissé sa santé mentale. Encore une femme oubliée par l’histoire, méprisée, obscure, à l’ombre du Grand Frère ! 

 

Klara Klimt par Gustav Klimt

L’écrivain propose aussi, à l’occasion de ce séjour en clinique, une histoire de la folie au cours des siècles que j'ai jugée parfois longue et nous fait découvrir la façon dont étaient soignés les malades mentaux. J’ai trouvé cette lecture assez intéressante en particulier sur les femmes mais souvent trop dense et répétitive.
Le roman qui a obtenu le prix européen de la littérature a crée un scandale littéraire, les pro-freudiens, admirateurs du docteur, criant au mensonge, formulant de sévères critiques : « Dont la plus virulente est sans doute la tribune qu’Élisabeth Roudinesco a publiée jeudi 19 septembre dans Le Monde des livres. L’historienne de la psychanalyse contredit la thèse du refus délibéré de Freud d’emmener ses sœurs avec lui en exil avancée par Goce Smilevski et qualifie son livre d’«aberrant, mal fagoté et rempli de poncifs».



Chez Cléanthe : ce mois-ci la Mitteleuropa

Goce Smilevski, écrivain macédonien, n’est pas à strictement parler un écrivain de la  Mitteleuropa  mais il l'est dans une perspective culturelle et littéraire puisqu'il s'intéresse à l'Autriche, à Vienne en particulier et à ses personnages célèbres.

 Demain 15 Mars : Jakob Wasserman : Gaspar Hauser ou la paresse du coeur

jeudi 12 mars 2026

Bilan 1 : Challenge Les deux George de la littérature

 

 

Voici le premier bilan par ordre alphabétique du challenge Les Deux George de la littérature


Claudialucia

Présentation du challenge

 George Eliot : Middlemarch

 George Eliot : Le  Moulin sur la Floss L'enfance (1) George Eliot et Marcel Proust

George Eliot : Le moulin sur la Floss (2)

Walter Scott : Waverley ( les lectures de Maggie Tulliver dans Le Moulin sur la Floss)

George Sand : La petite Fadette

George Sand : Le Meunier d'Angibault 

George Sand: Indiana

George Sand : la mare au diable

 

Miriam

 Présentation du challenge les deux George de la littérature

George Eliot :  Le moulin sur la Floss

 George Sand : La Petite Fadette

 George Sand :  Le meunier d'Angibault

 George Sand: Indiana

 George Sand : La mare au diable 

 

Nathalie

 George Eliot : La repentance de Janet

 

Sacha 

George Sand : La petite Fadette 

  


 

Vous pouvez nous rejoindre à tout moment en participant aux lectures communes ou librement, à votre rythme, avec un livre de votre choix.

Pour le 30 mars


Silas Marner de George Eliot et un roman champêtre de George Sand :  Les maîtres sonneurs

pour le 30 Avril

La ville noire de Sand et Felix Holt le radical d'Eliot 

Pour le 30 Juin

Une biographie de George Eliot (en français ou en anglais) et une biographie de George Sand.
 

mardi 10 mars 2026

George Sand : Le meunier d'Angibault

 

Je republie ici, à l'occasion du challenge Les deux George de la littérature, le billet écrit sur le roman Le meunier d'Angibault  de George Sand en 2011  

Le Moulin d'Angibault a été publié en 1845. Ce roman champêtre de George Sand, est aussi un livre engagé politiquement, un roman "socialiste" et utopiste qui raconte, comme dans Le Compagnon du Tour de France paru en 1840, les amours d'un homme du peuple et d'une aristocrate. Sand a eu quelque mal à le faire paraître dans le journal Le Constitutionnel. Elle écrit au directeur, Véron, qui craint de déplaire à ses lecteurs  : « Vous me trouverez peut-être un peu communiste. Ce sont mes idées à moi, laissez-les moi. On ne vous demandera pas compte de mes utopies. Elles ne sont pas neuves, mais elles sont consolantes pour beaucoup de gens. Ne soyez pas plus poltron que moi »

Le récit  

 L'action du  roman se déroule dans le Berry, en partie au Château de Sarzay qui est le domaine de Marcelle de Blanchemont, et du moulin où travaille le meunier Grand-Louis.

Le château de Sarzay

 

Le meunier d'Angibault de George Sand a pour personnage principal, la baronne, Marcelle de Blanchemont. Celle-ci vient de perdre son mari qu'elle n'aimait pas. Veuve et indépendante, mère d'un petit garçon, elle est désormais libre d'épouser Henri Lémor, pauvre étudiant devenu ouvrier avec qui elle vit un amour platonique. Cependant, celui-ci, gagné aux idées socialistes, refuse le mariage avec une femme riche qui est du sang des des oppresseurs. La jeune femme bien décidée à devenir digne de son bien-aimé est prête à renoncer aux privilèges de sa classe sociale et à sa fortune déjà bien compromise par son mari. Elle se rend, accompagnée de son fils Edouard, dans sa propriété de Blanchemont, chez son fermier Bricolin. Celui-ci, rusé et ladre, est le type même de paysan enrichi d'après la Révolution. Prêt à  racheter les biens de la noblesse déchue, il va lui proposer d'acquérir son domaine pour une bouchée de pain. Là-bas, Marcelle rencontre aussi le meunier d'Angibault surnommé le Grand-Louis, jeune homme honnête et travailleur. Le meunier est amoureux de Rose Bricolin mais ne peut l'épouser car  le père de la jeune fille veut la marier à un homme riche.  Marcelle se lie d'amitié avec le meunier et avec Rose et fera tout son possible pour rendre leur union possible. De son côté, elle va lever les obstacles qui la séparent de  Henri.
 
 Une plaidoirie en faveur du peuple
 
Le meunier d'Angibault illustré par Maurice Sand

 
L'intrigue du roman pourrait paraître assez classique; une double histoire d'amour contrarié. Mais notons que si l'une des situations est courante :  un jeune homme, Louis, ne peut épouser la fille qu'il aime, Rose,  à cause du père de celle-ci parce qu'il est trop pauvre, l'autre, par contre, est moins banale ! Pour Marcelle et Henri, l'obstacle ne vient pas d'une tierce personne détenant l'autorité, mais de l'amoureux lui-même qui s'y refuse au nom d'un idéal si bien que l'on a une inversion complète et inattendue du schéma romanesque habituel : un jeune homme ne peut pas épouser celle qu'il aime parce qu'elle est trop riche ! Sont ainsi placés au centre du roman le problème de l'argent et de l'égalité sociale. Car Le meunier d'Angibault porte toutes les grandes idées socialistes de George Sand. Elle y dénonce le pouvoir de l'argent que symbolise le fermier Bricolin et l'émergence d'une classe sociale en train de supplanter la noblesse en abandonnant toute valeur, tout idéal, toute humanité pour s'enrichir, thème que l'on retrouve dans de nombreux romans de cette époque et qui ne manque pas d'intérêt. Pourtant, il est finalement plus facile à la baronne d'abandonner ses préjugés de classe, de considérer le meunier et Rose comme ses amis et ses égaux que de renoncer complètement à sa fortune. Et ceci non pour des raisons égoïstes mais parce qu'elle craint pour l'avenir de son enfant :

Hélas! chère Rose, dans un temps où l'argent est tout, tout se vend et tout s'achète.(..) De même que l'on paie les sacrements à l'église, il faut, à prix d'argent, acquérir le droit d'être homme, de savoir lire, d'apprendre à penser, à connaître le bien du mal. Le pauvre est condamné, à moins d'être doué d'un génie exceptionnel, à végéter, privé de sagesse et d'instruction.
 
Voici une belle plaidoirie en faveur du peuple et à plusieurs reprises l'écrivain a des accents sincères et lyriques pour dénoncer l'inégalité et l'oppression exercée par une classe sociale sur les pauvres gens. Notons aussi au passage que George Sand, pourtant très croyante, égratigne l'Eglise et réprouve la vénalité du clergé.
Le dénouement du roman sera rousseauiste et consistera pour tous à aller vivre au moulin d'Angilbault du fruit d'un labeur honnête, au milieu de la nature. L'utopie de George Sand prête un peu à sourire surtout au jour d'aujourd'hui comme dirait le père Bricolin, où triomphe le grand capital international. Mais il faut se replacer au XIX ème siècle, en 1845, date de parution du roman, pour voir combien ses idées sont, sinon révolutionnaires ( elle avait horreur de la violence), du moins généreuses et hors du commun. On comprend pourquoi le roman n'a pas été toujours favorablement accueilli par la critique et le public de son époque.
 
Le thème de la nature et du pays est aussi l'un des intérêts du roman car Le meunier d'Angibault est bien ancré dans la campagne berrichonne et en particulier dans un lieu à part nommé la Vallée-Noire. C'est avec plaisir que l'on découvre les paysages, les coutumes et les portraits du peuple berrichon que George Sand brosse sans paternalisme et avec un respect certain.

Chez la plupart des paysans de la Vallée-Noire, la misère la plus réelle, la plus complète, se dissimule discrètement et noblement sous ces habitudes consciencieuses d'ordre et de propreté. La pauvreté rustique y est attendrissante et affectueuse. (..) Il faudrait si peu du superflu du riche pour faire cesser l'amertume de leur vie, cachée sous ses apparences de calme poétique !
 
Des personnages principaux attachants
 
 

J'ai beaucoup aimé aussi le personnage de Marcelle de Blanchemont qui malgré son éducation aristocratique est une femme décidée, courageuse, qui sait prendre son destin en main et affronter la réalité sans se lamenter. 
A côté d'elle, la figure de son amoureux, Henri Lémor, un peu larmoyant, est bien fade. 
 
Le meunier d'Angibault est beaucoup plus intéressant. Il représente l'homme du peuple, tel que l'idéalise George Sand, intelligent, instruit même s'il n'est pas érudit, travailleur, courageux et altruiste;  ajoutez-y sa force et sa beauté physiques ! Ajoutez-y aussi la fierté qui le fait agir avec respect envers la baronne mais  aussi en égal. Il représente le bon sens car, contrairement à Marcelle de Blanchemont, il ne dédaigne pas l'argent; il sait combien il est difficile de le gagner !  Mais il ne le place pas au-dessus de tout et se contente de lui accorder sa juste place. C'est la limite de l'utopie sandienne car pour amener Bricolin à marier sa fille au meunier, il n'y aura pas conversion miraculeuse du personnage trop avide et déshumanisé par son avarice; seul l'argent pourra le convaincre !
 
 

 
Un autre personnage qui joue un rôle dramatique dans le récit (c'est elle qui va incendier le château) introduit un souffle romantique dans cet ouvrage politique et champêtre : celui de la folle, La Bricoline, soeur de Rose, qui a perdu la raison à la suite d'un amour contrarié. Ce personnage qui hante les ruines du château, semblable a un fantôme, inspire à la fois la peur car elle peut être très violente et la compassion car la souffrance générée par ses crises de folie est décrite par l'auteure d'une façon magistrale. Enfin le  mendiant, oncle Cadoche, au terrible passé, apparaît tour à tour sous les traits d'un vieux sorcier, assis sur la Pierre des morts, posté sur les chemins pour égarer les voyageurs, et d'un génie bienfaisant (bien que inquiétant)  puisque c'est lui qui va assurer le bonheur de Grand Louis et de Rose. Au croisement du réel et de la magie, il donne au roman une dimension fantastique.

 


 

samedi 7 mars 2026

Anne Brontë : La recluse de Wildfell Hall

 

La recluse de Wildfell Hall d’Anne Brontë est un récit-confession que Gilbert Markham fait à son ami Haldford pour lui témoigner sa confiance. Markham est un fermier aisé d’un comté anglais dont le nom n’est pas révélé, le Yorkshire, peut-être, où vivent les Brontë ?
Dans un vieux château en partie ruiné Wildfell Hall vient s’installer une belle et mystérieuse jeune femme. Helen Graham qui se dit veuve, est accompagnée de son fils sur lequel elle veille jalousement et dont elle assure l’éducation. C’est une femme réservée et froide qui refuse de répondre à la curiosité de son voisinage et tous s’interrogent sur elle.  

Gilbert Markham fait la connaissance d’Helen en venant en aide à son petit garçon et peu à peu il en tombe amoureux. Celle-ci paraît répondre à son amour mais se refuse à le reconnaître et lutte contre ses sentiments.  Les médisances vont bon train à son sujet dans toute la contrée. Et d’abord, est-elle vraiment veuve ? D’autre part, on a vu que son propriétaire, Mr Lawrence, lui rendait visite le soir en cachette. Gilbert Markham, fou de jalousie, attaque ce dernier avec violence mais celui-ci ne porte pas plainte certainement pour épargner la  jeune femme. Pourtant, la réputation d’Helen est sérieusement compromise et au cours d’une confrontation houleuse avec Gilbert, elle lui confie son journal dans lequel il va découvrir sa véritable identité et son histoire.

 Un roman féministe audacieux pour l'époque

Anne Brontë peinte par Branwell

La recluse de Wildfell Hall est un roman « féministe » qui permet de découvrir la personnalité, les idées radicales et le caractère affirmée de la plus jeune de soeurs Brontë. Anne Bronté y dresse une vision lucide de la place de la femme dans la société victorienne. Elle propose une réflexion aux femmes sur leur liberté et leurs droits ! Elle remet en question les a-priori de l'éducation des filles et les préjugés qui les emprisonnent.

Parfois Anne (et son personnage Helen) me paraît un peu trop moralisatrice alors qu'elle a paru immorale à son époque !!  Mais la critique qu’elle propose de la société provinciale et la peinture de ses personnages sont très judicieuses.

En particulier, elle dénonce les injustes privilèges masculins. C’est d’abord Rose Markham qui se plaint de ses frères ! Ses récriminations critiquent l’éducation donnée aux filles à cette époque et révèlent le caractère de la jeune fille. Rose (un joli personnage secondaire) se plaint qu’il lui faut toujours donner la priorité aux goûts et au confort de ses frères Gilbert et Fergus au détriment des siens. «  Je ne suis rien de rien ». Et la scène est amusante dans ce qu’elle a de spontané, de pris sur le vif et de familier.  Cela sent le vécu ! 
Quant à Helen, à propos de l’éducation des enfants, elle s’insurge contre ceux qui veulent tenir la jeune fille dans l’ignorance pour la garder vertueuse. 

« J’en déduis qu'elle est essentiellement si vicieuse ou si faible d'esprit qu'elle ne peut résister à la tentation ; que si elle peut demeurer pure et innocente aussi longtemps qu'elle est tenue dans l'ignorance du péché, elle devient une pécheresse dès qu'on lui ouvre les yeux, que plus grande sera sa connaissance du mal, plus grande sa liberté, plus profonde sa corruption ; tandis que le sexe fort, lui, a une tendance naturelle vers la bonté, car il est protégé par une force morale supérieure qui se développe chaque fois qu'elle se trouve face au danger… »

« Alors pensez-vous que les deux sexes sont à la fois faibles et sujets à l’erreur mais que la moindre faute corrompra les filles alors qu’au contraire elle fortifiera et embellira le caractère des garçons ? »


Le roman se révèle une critique du mariage. Helen se marie par amour mais elle a donné son affection à un homme, Arthur, qui ne le mérite pas, alcoolique, libertin, il a une liaison avec sa maîtresse jusque dans la maison de sa femme. Il se révèlera violent et grossier, incapable de se maîtriser et son épouse sera prisonnière de ce mariage, son mari disposant de sa fortune et menaçant de lui enlever son fils. 

La tante d’Helen lui a pourtant donné de bons conseils avant le mariage mais la jeune fille amoureuse, était-elle capable de les entendre ?.

 "Lorsque je te conseille de ne pas te marier sans amour, cela ne veut pas dire que l'amour seul suffit… il y a bien d'autres questions à envisager. Garde ton cœur et ta main le plus longtemps possible, ne les donne pas sans réfléchir. Si tu ne trouves jamais le mari idéal, console-toi en te disant que si les joies du célibat ne sont pas nombreuses, les douleurs du moins n'en sont jamais insupportables. Il est possible que ta vie de femme mariée soit plus heureuse que ta vie de jeune fille, mais bien souvent c'est le contraire qui se produit ».

 Le portrait d’Arthur est certainement inspiré du propre frère d’Anne, Branwell, qui sombre dans l’alcool et la drogue et qui, malgré les exhortations de ses soeurs et leur aide, ne parvient pas à se sortir de cette spirale qui le détruit. De même le Heathclift d’Emily. Si au début, Helen accepte avec courage et patience la conduite de son mari espérant qu’il évoluera, elle décide de s’enfuir pour  sauver son fils de l’influence de son père. Elle vit toute seule dans la ruine du château abandonné, refuse les contraintes et les préjugés de la société. Peintre, elle parvient à l’indépendance en vivant de ses oeuvres qu’elle vend par l’intermédiaire de Frederik Lawrence. Elle est donc scandaleuse aux yeux de la société qui l’entoure ! 

Le livre rencontre un vif succès à sa parution en 1848 et est vite épuisé mais le ton du roman choque et lorsque la presse apprend que l’auteur est une femme, les critiques se déchaînent, accusant Anne d’immoralité, s'indignant du ton cru et des scènes révoltantes du livre et critiquant le personnage d’Helen qui manque de vertus féminines !

A la réimpression de son livre en 1848, l’écrivaine répond dans la préface : 

« Je suis pour moi assurée qu’un bon livre ne doit pas son excellence au sexe de son auteur. Tous les livres sont écrits – ou devraient l’être – pour être lus des hommes comme des femmes, et je ne vois pas pourquoi un homme se permettrait d’écrire ce qui serait vraiment déshonorant chez une femme, et pas davantage pourquoi l’on reprocherait à une femme d’écrire ce qui serait convenable et bienséant chez un homme. »

Un livre tenu dans l'oubli : le rôle de Charlotte

Charlotte Brontë

Anne meurt en 1949 ( Branwell et Emily en 1848). Un an après sa mort, Charlotte refuse de conserver ce roman  et de le faire réimprimer : « Le choix du sujet de ce livre est une erreur. Il est trop peu en accord avec le tempérament, les goûts et les idées d’un doux écrivain retiré et inexpérimenté ». 

Charlotte choquée par le livre de sa soeur ? Cela ne m’étonne pas ! Quiconque a lu Le professeur sait combien l’aînée des Brontë était étroite d’esprit, moralisatrice, conformiste et persuadée de sa propre supériorité en tant qu’anglaise et protestante. C’est donc à cause de sa soeur que le roman d’Anne Brontë n’a été publié que dans une version tronquée et encore, après la mort de Charlotte, en 1854. Et ce n’est qu’à partir de 1990 qu’on a remis à l’honneur l’oeuvre d’Anne et qu’on la rétablit dans toute sa dimension  féministe et sociale.

   Le professeur Charlotte Brontë Quelques extraits   Voir le billet ICI

Xénophobie et racisme   

Les flamandes : Derrière elles, deux flamandes vulgaires, parmi lesquelles se faisaient remarquer cette difformité physique et morale que l'on rencontre si fréquemment en Belgique et en Hollande, et qui semble prouver que le climat est assez insalubre pour amener la dégénérécence de l'esprit et du corps.

Les françaises : Les deux premières ne sortaient pas du commun des mortels, leur physionomie, leur éducation, leur intelligence, leurs pensées, leurs sentiments, tout en elles était ordinaire; Zéphyrine avait un extérieur et des manières plus distinguées que Suzette et Pélagie; mais c'était au fond une franche coquette parisienne, perfide, mercenaire et sans coeur.

Les anglaises  sont nettement au-dessus des autres jeunes filles du pensionnat :

un visage moins régulier que celui des belges, mais plus intelligent, des manières graves et modestes (...) on distinguait du premier coup d'oeil l'élève du protestantisme de l'enfant nourrie au biberon de l'église romaine et livrée aux mains des jésuites.


Intolérance religieuse, conformisme, puritanisme

"Je ne sais rien des arcanes de la religion et je suis loin d'être intolérant en matière religieuse; mais je soupçonne que cette impudicité précoce si frappante et si générale dans les contrées papistes, prend sa source dans la discipline sinon dans les préceptes de l'église romaine. Ces jeunes filles appartenaient aux classes les plus respectables de la société (...) et cependant la masse avait l'esprit complètement dépravé."



J'avais déjà rédigé un billet sur ce roman en 2013. Il complète celui-ci : ICI

Voir le billet de Keisha en 2015