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dimanche 25 octobre 2026

George Sand : Jeanne

 

George Sand avait repéré les tapisseries de la dame à la Licorne dans le château de Boussac. Elle en parle dans Jeanne. Elles ont été vendues en 1882 et envoyées au Musée de Cluny à Paris.

 

En 1844, George Sand écrit Jeanne pour une parution en feuilleton. Elle  ne se sent pas très à l'aise dans cette forme de publication qui requiert, dit-elle, des compétences particulières, domaine privilégié d’Alexandre Dumas et d’Eugène Sue. Néanmoins, elle rédige cet ouvrage en quatre mois, premier roman champêtre, première tentative qui l’a conduite plus tard à écrire la Mare au Diable, le Champi , la Petite Fadette, Les maîtres sonneurs. 

 

La Madone de Darmstad  d’Holbein le Jeune

 


Avec Jeanne, George Sand a voulu décrire un type de femme « primitive », selon le modèle de La Madone de Darmstad d’Holbein dans laquelle l’écrivaine voit « une fille des champs rêveuse, sévère et simple : la candeur infinie de l’âme, par conséquent un sentiment profond dans une méditation vague, où les idées ne se formulent point. »,  une jeune femme semblable aussi à Jeanne d’Arc que Jeanne, l’héroïne du roman, vénère et nomme « la grande Pastoure ».

Mais comment trouver, même à l’époque de l’écrivaine, une femme comme celle-là, d’une grande simplicité, qui ne sait ni lire, ni écrire, possédant toutes les vertus, une âme naïve qui ignore le mal, et dont les croyances sont un mélange de christianisme et de paganisme ?
« Je crus ne pouvoir la trouver qu’aux champs, pas même aux champs, au désert, sur une lande inculte, sur une terre primitive qui porte les stigmates mystérieuses de notre plus antique civilisation. »

C’est pourquoi elle situe l’action en Creuse, dans un lieu retiré où s’élèvent les vestiges d'une ancienne civilisation gauloise, menhirs et dolmens, tables de sacrifice gigantesques appelées Les Pierres Jomâtres ( ou Jaumâtres), sur la commune de Toulx-Sainte-Croix, près de la ville de Boussac. 


Le récit

 

les pierres Jaumâtres

Trois jeunes gens chassent près des pierres Jomâtres : le jeune Guillaume de Boussac, châtelain du château de Boussac, son ami anglais, Sir Arthur Harley, et Léon Marsillat, avocat. Ils découvrent, allongée dans un creux, entre les pierres, une jeune bergère endormie, encore une enfant, et dépose au creux de sa main, l’un, une pièce d’or, l’autre une pièce d’argent et le troisième un sou. Les années passent et les jeunes gens oublient cette rencontre.

 

Guillaume de Boussac, Léon Massilat et Sir Arthur Haley

 


Quelques années plus tard, Guillaume de Boussac part en randonnée de plusieurs jours dans la région. Il pense trouver à manger et à dormir chez l’habitant à Toulx-Sainte-Croix. Là, il rencontre Marsillat qui est dans le village et joue le joli coeur auprès des jeunes filles, les séduisant tour à tour. La jeune et délurée Claudie est l’une de ses conquêtes.
Guillaume de Boussac, le jour même de son arrivée à Toulx, apprend la mort d’une vieille paysanne, Tula, qui a été sa nourrice et qu’il n’a plus revue depuis son enfance. L’incendie de la maison de cette femme qui se déclare dans la nuit, le rapproche de Jeanne, la fille de sa nourrice donc sa soeur de lait. Pour venir en aide à Jeanne, Guillaume de Boussac l’amène au château où sa mère l’engage comme servante en même temps que Claudie abandonnée par Marsillat. Jeanne est heureuse dans son travail et devient l’amie de Marie de Boussac, soeur de Guillaume, qui admire le caractère et l'innocence de la jeune fille.


Mais la beauté de Jeanne attise la passion des jeunes gens. Guillaume de Boussac en tombe amoureux. Trop honnête pour chercher à la séduire, il ne peut songer à l’épouser à cause de l’obstacle insurmontable que constitue la différence de classe. Ni le jeune homme, ni sa mère, ni la société  ne pourrait accepter une telle déchéance. Guillaume tombe malade et on l’envoie en voyage en Italie pour lutter contre sa langueur. Lorsqu’il revient, il semble plus calme et guéri mais son amour renaît quand Sir Arthur, amoureux de la jeune fille, dédaignant les préjugés de classe, la demande en mariage. Elle refuse la proposition de Sir Arthur. Reste le troisième jeune homme, Léon Marsillat, lui aussi très intéressé par la jeune fille mais moins chevaleresque ! Aucun des trois n’a reconnu l’enfant endormie au pied des pierres jomâtres. Pourtant, cette plaisanterie a marqué la jeune fille qui a vu dans les pièces déposées dans sa main un acte des Fades (les fées). Elle a juré de ne pas se marier pour conserver leur faveur et trouver le veau d’or qui selon la légende est enfoui dans le sol et que Jeanne veut offrir aux pauvres de son village.

Les personnages, entre idéalisation et réalisme

Jeanne


Je n’ai pas trop aimé le personnage de Jeanne qui est si « simple » qu’elle me paraît manquer d’intelligence. Elle est trop parfaite, trop vertueuse, trop angélique, trop ignorante, trop victime… L'idéalisation est trop poussée à mes yeux. Je ne suis pas parvenue à m’intéresser à elle. D’ailleurs George Sand m’a paru parfois prise au piège de ce modèle parfait. Lorsque l’écrivaine est obligée de prêter à sa paysanne plus d’esprit critique qu’elle ne devrait en avoir, elle attribue cela à l’instinct. Ainsi quand  Madame de Charmois essaie de lui faire avouer que Guillaume est amoureux d’elle :     

« Jeanne rougit et baissa les yeux. Mais un instinct de dévouement qui lui tenait lieu de finesse et de prudence, l’engagea à se taire. Si celle-là plaide le faux pour savoir le vrai, pensa-t-elle, elle ne tirera rien de moi. Je ne trahirai pas le secret de mon parrain. Je ne me plaindrai pas de lui. J’aime mieux être renvoyée que de le faire gronder. »

Les personnages féminins des romans postérieurs, la petite Fadette ou la Brulette des maîtres sonneurs sont des filles, fières et indépendantes et surtout intelligentes. Elles ont leurs défauts, la coquetterie de la malicieuse Brulette, la colère et les petites vengeances de la moqueuse Fadette contre ceux qui  la méprisent, elle ou son frère. Elles sont fidèles à leurs amis, ont de la fermeté, du courage, prennent leur vie en main et inspirent le respect.

De plus, je n’ai pas aimé la veulerie d’un Guillaume, et je n’ai pas cru non plus à ce lord anglais prêt à épouser une paysanne. 


La grande Gothe, tante de Jeanne

Mais les autres personnages sont traités de manière plus réaliste et ne manquent pas de pittoresque.  Certains vont concourir à la perte de Jeanne et ceux-ci dans tous les milieux sociaux. 
Le peuple : la grande Gothe, la tante de Jeanne, une femme mauvaise qui s’est acoquinée avec un scélérat le vieux Raguet, personnage hideux, qui trompe Jeanne et la fait tomber dans un piège.

La noblesse : n’est pas en reste quand il s’agit d’incarner le mal sous les traits de La Charmois (Madame de Charmois) qui intrigue et ment pour pour faire chasser Jeanne du château et pour que sa fille épouse Guillaume. 

Et enfin, la bourgeoisie : l’avocat Léon Marsillat entraîne Jeanne chez lui sous un prétexte fallacieux, cherche à la séduire et n’y parvenant pas tente de la violer. 

 C’est celui des personnages qui a le plus de consistance au point de vue psychologique, Marsillat, un individu bien intégré dans la société, qui fait tout pour paraître respectable, tout en se laissant aller à ses bas instincts et pour qui l’occasion fait le larron ! Il paraît être un type courant de séducteur de campagne, impénitent, et accepté par tous, prêt à éprouver des regrets seulement s’il ne réussit pas dans son entreprise. 

D'ailleurs, les personnages « moyens » du roman, les demi-teintes, paraissent les plus vrais dans le roman comme la mère de Guillaume, madame Boussac

« Madame de Boussac n’était pas intrigante ; mais le caractère intrigant de la Charmois ne la scandalisait pas autant qu’il l’aurait dû faire. Elle n’eût jamais inventé rien de bas et de pervers ; mais au lieu d’être indignée de ces vices chez les autres, elle s’en amusait quand elle les voyait entourés d’esprit et d’audace enjouée. Elle se fût prêtée avec nonchalance à une intrigue, comme les personnes faibles, et à se faire, en cas d’échec, un mérite de n’y avoir pas résolument trempé, et même à railler et condamner doucettement les inventeurs de la ruse ; mais capable pourtant de les admirer et de les remercier, si la ruse réussissait à son profit sans qu’elle eût paru y donner les mains. »

 

 La dénonciation des injustices sociales et de l’antiféminisme

 

Jeanne avec madame de Charmois


Marsillat peut s’amuser avec des jeunes filles, leur promettre l’amour et le mariage, peu importe s’il ne tient pas parole : Ce sont des paysannes, elles n’ont qu’à bien se garder et ce sont elles qui sont dans leur tort. Evidemment, il n’agirait pas ainsi avec des jeunes filles de « bonne » famille ! 
Quand Jeanne est ramenée au château de Boussac  par Guillaume et Sir Arthur venus à son secours, après être tombée dans le piège de Marsillat, il leur faut déguiser la vérité, ne pas accuser le violeur car la réputation de la jeune fille en pâtirait. La honte retomberait sur elle. 

 Marsillat, lui, s’en sort bien, avec un duel, il est vrai, au cours duquel il est blessé et en présentant ses excuses acceptées par Sir Arthur, le présumé épouseur!  Marsillat ne peut plus être avocat dans sa ville, il fera donc une carrière politique. C’est vrai qu’il a tout pour réussir.

De plus, quand Jeanne est en butte aux accusations et médisances de madame de Charmois, elle s’aperçoit qu’en dépit de la bonté des de Boussac, elle n’est pas leur égale et qu’on peut l’insulter et colporter sur elle des mensonges :  « Jeanne avait eu le cœur brisé en quittant le château de Boussac et cette noble famille qu’elle avait adoptée dans son cœur bien plus qu’elle n’en avait été adoptée en réalité. L’injustice avait excité en elle une douleur profonde, une surprise extrême. Mais elle comptait trop sur la bonté de Dieu et sur la force de la vérité pour ne pas être sûre qu’on l’absoudrait bientôt. Seulement, elle se rappelait en cet instant les paroles de sa mère : « ça n’est pas bon de quitter son pays et sa famille » ; elle se reprochait de les avoir oubliées, et elle se promettait de ne plus négliger cet avis de la sagesse suprême qui avait parlé par la bouche de sa chère défunte. »

Quant aux habitants de la Toulx sur la Croix on s’aperçoit qu’il vivent dans de pauvres masures et qu’ils souffrent de la pauvreté.


Les paysages, les croyances et les superstitions paysannes.

 

Le château de Boussac
 

Balzac dit à propos de ce roman que "le paysage est touché de main de maître" et c'est  bien vrai. 

"Ces blocs posés comme des champignons gigantesques sur leur étroite base, ce sont les menhirs, les dolmens, les cromlechs des anciens Gaulois, vestiges de temples cyclopéens d’où le culte de la force semblait bannir par principe le culte du beau ; tables monstrueuses où les dieux barbares venaient se rassasier de chair humaine, et s’enivrer du sang des victimes ; autels effroyables où l’on égorgeait les prisonniers et les esclaves, pour apaiser de farouches divinités. Des cuvettes et des cannelures creusées dans les angles de ces blocs, semblent révéler leur abominable usage, et avoir servi à faire couler le sang."

 J'ai aimé l'atmosphère de ces lieux retirés et sauvages, de ces châteaux à moitié en ruines, sinistres et mystérieux, et, à travers eux, de la présence fantastique du merveilleux, des lavandières de la nuit qui cherche à attirer les passants pour les noyer, de la GrandBête qui garde un trésor, des fadets et des follets que Jeanne appris à conjurer. Christianisme et paganisme se mêlent d'une manière surprenante. Si Jeanne croit aux Fades, c'est à dire aux fées, aux druidesses, elle les confond bien souvent avec des figures chrétiennes, des saintes femmes. La Grande Fade est d'ailleurs dans son imaginaire une incarnation de la Vierge Marie pas très distincte l'une de l'autre à ses yeux.

 "Le curé Alain assurait que du temps de Charlemagne, les évêques et les magistrats avaient été encore forcés de fulminer des menaces et de prendre des mesures énergiques pour empêcher les paysans de rendre aux menhirs un culte officiel. Si, à cette époque, le druidisme et le christianisme se disputaient encore le terrain, il n’est pas étonnant que de nos jours ces deux cultes se confondent encore dans quelques têtes exaltées par les merveilles de la tradition."

L'aspect dramatique de certains passages sont aussi remarquablement mis en valeur comme cette nuit d'incendie où Jeanne protégée par les Fades va chercher le corps de sa mère morte dans la maison en flammes... 

Il y a aussi tout une poésie qui naît des moeurs simples, des joies douces, proches de la nature, de ces jeunes pastourelles dont George Sand sait nous faire goûter le charme des coutumes et des chants, des croyances anciennes rendus avec tant de bonheur et de mélancolie par l'écrivaine. J'ai choisi ce très beau texte pour le partager avec vous. 

"C’est un usage de nos contrées que de faire paître ainsi les brebis à la rosée du soir, de la mi-juillet à la fin de septembre, pour engraisser celles qu’on veut vendre, et on appelle cela sereiner les ouailles. 

 Quoiqu’on n’eût pas encore commencé à sereiner,  Jeanne ne put se trouver dehors en pleine nuit, sans se croire transportée à cette époque pleine pour elle de chastes et poétiques souvenirs. Elle se rappela le temps où, toute enfant et gardant son petit troupeau sur le communal, elle avait appris à ses compagnes leurs plus belles chansons.
« Voilà six mois que c’était le printemps, etc. »
« C’étaient trois petits fendeurs, etc. »
« Chante, rossignol, chante, etc. »
 

Puis elle se retraça d’autres jours plus sérieux, où, initiée par sa mère à de mystérieuses pensées, elle s’était éloignée des folles bergères qui se réunissaient pour conjurer la peur et pour chanter des refrains assez lestes, gravelures rustiques qui sont marquées, air et paroles, au coin du dix-huitième siècle. La savante Tula avait appris à sa fille chérie qu’il ne faut pas chanter les choses qu’on ne comprend pas, parce que cela attire les mauvais esprits au lieu de les écarter, et qu’alors ils rendent folles les imprudentes chanteuses, comme cela était arrivé à Claudie et à d’autres. Jeanne, bien convaincue qu’il n’était pas indifférent de dire telle ou telle chanson la nuit dans la solitude, avait alors répété souvent, sur les collines sauvages de la Marche, ou sur les versants herbageux du Bourbonnais, de très-vieux refrains qui ont un caractère historique : La plainte du paysan au temps des désordres et des misères du régime militaire et féodal :

Je maudis le sergent
Qui prend, qui pille le paysan ;
Qui prend, qui pille,
Jamais ne rend.

Et le naïf chant de guerre que Tula pensait avoir été composé pour la Grande Pastoure :

Petite bergerette
À la guerre tu t’en vas…
Elle porte la croix d’or,
La fleur de lis au bras ;
Sa pareil’ n’y a pas.

Et quand l’écho des rochers répétait les derniers sons, Jeanne frissonnait d’une religieuse terreur qui n’était pas sans charmes, s’imaginant entendre la voix claire et frêle de la bonne fade se marier à la sienne, et saluer le lever de la lune, cette Hécate gauloise que les druidesses redoutaient d’offenser, vengeresse terrible des impudiques et des parjures. Jeanne ne connaissait ni les mots ni les époques auxquelles se rapportaient ces croyances vagues et profondes. Elle savait seulement, par sa mère, qu’il y avait eu autrefois des femmes saintes qui, vivant dans le célibat, avaient protégé le pays et initié le peuple aux choses divines. Ces prêtresses se confondaient dans son interprétation avec les fades : et l’on dit encore, dans les endroits couverts de pierres druidiques et de grottes consacrées jadis aux druidesses, les fades et les femmes indifféremment »

 


jeudi 22 octobre 2026

Nelio Biedermann : Lazar



 

Quel beau livre ce Lazar de Nelio Biedermann qui égrène la grandeur et la déchéance d’une famille de la noblesse hongroise, les Von Lazar, tout au long du  XX siècle jusqu’aux années 1950. C’est un peu l’histoire de ses grands-parents, des nobles hongrois, que relate Nelio Biedermann. Expropriés, dépouillés de leurs privilèges, ils s’installent en Suisse où vit le jeune auteur de ce roman dont la voix  singulière suscite une poésie crépusculaire parfois inquiétante.

 

Nelio Biedermann


 Au début du XXème siècle, dans son château, en Hongrie, près de Pecs, naît Lajos von Lazar, l’enfant de verre aux yeux bleus, le rejeton translucide de Sandor et Maria von Lazar. Ilona, sa soeur, vomit en le voyant et le père se demande à qui appartient cet enfant qui ne ressemble à aucun de ses ancêtres (et pour cause !) dont les portraits sévères surveillent la famille du haut de leur cadre.  

Nous sommes dans un décor de contes traditionnels avec tout ce que cet univers peut avoir d’angoissant.  Le fantastique affleure. Imre, le frère de Sandor, aperçoit la silhouette d'un chasseur assis sur son lit, vision qui s'efface brusquement, laissant derrière lui un livre, Les Contes nocturnes d'Hoffmann. Une noire et épaisse forêt entoure le château, c’est là que disparaît à tout jamais le père de Sandor, là que se commettent les meurtres, celui du précepteur... Il y aussi le lac où l’on se noit. Et comme Hoffmann convoque Freud et son inquiétante étrangeté, cette forêt semble symboliser les différentes étages de l’inconscient avec ses pulsions secrètes qui agitent tous les membres de cette famille, pulsions de mort pour Maria, l’épouse de Sandor, pulsions sexuelles pour Ilona, sa fille.

Mort et folie, écroulement : Sandor sombre dans l’alcool, la famille von Lazar vacille sur ses fondements tandis que l’Empire austro-hongrois et le très vieil empereur s’effondrent dans les explosions et les bouleversements de la guerre de 1914.

Mais Lajos von Lazar retrouve un équilibre en épousant Lilly et en redorant les finances de sa famille. La vie de château continue, monsieur le baron peut jouir de son rang, des honneurs qu’on lui doit entre deux séances de psy, les enfants naissent, Pista et sa soeur Eva. Hitler progresse, avec son cortège de maux, l’antisémitisme et à nouveau la guerre, les déportations, le communisme qui leur enlève le château, les envoie travailler dans une ferme. Pista tombe amoureux de Mathilda. Avec Eva, ils sont gagnés par les idées révolutionnaires mais l’insurrection de 1956 couronne le triomphe de l’union soviétique. C’est alors que le frère et la soeur décident de partir en Suisse : Plus d'un demi-siècle d'Histoire !


Deux tonalités dans le roman. 

 

Le mémorial aux juifs fusillés

Deux tonalités dans le roman. L’une jusqu’à la mort de Sandor :  un roman gothique, un conte fantastique

 Le récit qui se déroule en grande partie au château présente cette tonalité du conte, à la fois magique et envoûtante car elle n’est pas sans charme malgré la noirceur. Certains personnages et situations m'ont évoqué les romans gothiques de Joyce Carol Oates dans Bellefleur ou les Mystères de Winterthurn. Un univers glacé où les membres d'une même famille ne se serrent jamais dans les bras, ne se disent jamais qu'ils s'aiment, sont figés dans leur orgueil et le désir de paraître.  

La déchéance physique et morale du très élégant et racé Sandor qui se vautre dans son vomi et son urine est une incarnation très forte de la guerre de 1914 et de la décadence de l’Empire qui signent la fin d’un monde.

L’autre tonalité, après la mort de Sandor : Un réalisme brutal 

 Si l'on a l'impression d'assister au renouveau de la famille Von Lazar,  il  ne s'agit,  en vérité, que du commencement de la fin, en forme d’apocalypse. On sent tout de suite le désenchantement de Lajos qui va de dépression en dépression, observe la montée d’Hitler, d’abord attiré par le nazisme, puis horrifié, mais incapable de le combattre, trop pétrifié par la peur.  Nelio Biedermann dénonce les horreurs du nazisme et du communisme mais on ne peut pas dire qu’il épargne les nobles hongrois. Il décrit leur immobilisme, leur lâcheté, leur acceptation voire leur collaboration, face à toutes ces horreurs. Conformistes, ils s'accrochent aux formes extérieures de leur prétendue supériorité, le décorum, l'attitude, le port de tête ( apprendre à manger aux enfants avec des objets sous les bras pour qu'ils se tiennent droits.).

Il n’y a plus de décor de conte, de vieux corridors hantés par des fantômes; ceux-ci  sont remplacés par des cadavres autrement plus terrifiants. Des morts, il y en a partout : Dans les rues de Budapest que Pista arpente après l'insurrection, dans les sous-sol des forêts où Lajos n'ose pas enterrer ses bijoux de peur de découvrir des crânes blanchis. Image des charniers et des strates de cadavres enfouis qui tapissent les sols des pays d'Europe de l'Est, mêlés à la terre, évoqués par Matei Viniec dans sa pièce de théâtre Le mot « progrès » dans la bouche de ma mère sonnait terriblement faux. 

Il n’y a plus de forêts mystérieuses et tentantes mais une réalité dans toute sa crudité. Ainsi, la comtesse, amie de Lilly von Lazar, envoie sa servante aux soldats russes pour qu’ils la violent, évitant d’être violée elle-même. Il y a quelque chose d’abject dans cette femme qui, après le viol répété de la pauvre fille,  lui donne une bague en compensation. On pense à Boule de Suif de Maupassant.  

Une scène très forte aussi est celle où, dans les rues de Budapest, défilent femmes, hommes et enfants, chargés de valise, en partance pour les camps ou encore fusillés au bord du Danube qui emporte les corps, ce qui m'a rappelé le mémorial si poignant que j'ai découvert lors de ma visite à Budapest.

Pourtant, l'espoir renaît avec Eva et Pista qui rompent avec le passé et assurent ainsi l’avenir.

Un livre que j'ai vraiment beaucoup aimé, riche, foisonnant d'idées, éveillant de nombreuses références littéraires revendiquées ( Simone de Beauvoir, Virginia Woolf, Ernst T. A. Hoffmann, Marcel Proust) ou propres à chaque lecteur et qui résonnent en écho de la lecture, lui donnant une épaisseur. Une belle écriture, originale ! 



Merci à Miriam grâce pour  ce roman. Voir ICI

 Athalie voir ICI


 

 

mardi 20 octobre 2026

Bénédicte Delmas : Jeanne la Rebelle de Dieu

 

Jeanne la Rebelle de Dieu de Bénédicte Delmas n’est pas une énième biographie sur Jeanne d’Arc, pas du tout !  Nous sommes en 1589. La Jeanne en question est Jeanne de Lestonnac, nièce de Montaigne. Inutile de dire qu’en lisant ce nom j’ai pris sans hésitation ce livre sur les étagères de la médiathèque. Mais je n’échappe pas aux saintes, Jeanne de Lestonnac ayant été béatifiée en 1900, puis canonisée en 1949. Voilà ce que dit d’elle Michel de Montaigne :  « Très pieuse, d'humeur joyeuse, intelligente et belle, la nature en avait fait un chef-d'œuvre, alliant une si belle âme à un si beau corps et logeant une princesse en un magnifique palais »


Jeanne de Lestonnac


Mais d’abord qui est Jeanne de Lestonnac ?  Elle est née à Bordeaux en 1556 et elle est morte en 1640. Elle est fille de Richard de Lestonnac, conseiller au parlement de Bordeaux, et de Jeanne Eyquem de Montaigne, la soeur de Michel de Montaigne. Elle épouse en 1572 le baron Gaston de Landiras dont elle aura sept enfants dont quatre survivent. Son mari meurt en 1597 en la laissant veuve. Après avoir éduqué ses enfants, elle décide de se consacrer à la vie religieuse. Elle fonde en 1607, à 51 ans, une nouvelle congrégation religieuse : la Compagnie Marie-Notre-Dame qui se consacre à l’éducation des jeunes filles leur apportant une véritable instruction. 

En 1589,  date du début du roman, nous sommes en pleine guerre de religion opposant les catholiques et les protestants au sein même des familles. Si Richard de Lestonnac est catholique comme sa fille Jeanne, la mère de celle-ci, Jeanne Eyquem de Montaigne, est protestante, alors que le frère de cette dernière, Michel de Montaigne, est catholique. C’est une époque terrible de guerres civiles entraînant exactions, tortures, exécutions sommaires, meurtres… 

Le roman commence avec la mort du seigneur de Landiras. Sa femme Jeanne refuse de se remarier malgré l’avis de sa parentèle et entend administrer elle-même ses biens. Cette décision provoque l’hostilité de son entourage et le courroux des hommes qui convoitent son domaine et jugent qu’une femme est incapable de gérer un domaine. Les vautours se rassemblent autour d’elle pour tenter de lui prendre ses terres.  Il faut dire qu’une veuve qui refuse de se marier est vite considérée avec suspicion, soupçonnée de moeurs légères, de luxure. De plus, elle décide d’instruire les filles des paysans de son domaine. Elle suit, en cela, l’exemple des protestants qui apprennent à lire au peuple, hommes ou femmes, car la lecture est le seul moyen d’accéder à la Bible et elle s’attire les foudres de l’Eglise et de la Noblesse, y compris du roi Henri IV. Seule l’Eglise a le droit d’éduquer les enfants mais cela ne concerne que les garçons et seulement les nobles. Jeanne se voit intenter un procès. 

 

Christine de Pisan reçoit la visite des Trois dames : Dame Raison,  Dame Droiture, Dame Justice pour construire La Cité des Dames

 

En développant les idées de Jeanne, le roman s’affirme comme féministe, avec des idées évoluées sur le rôle de la femme. Rien d’anachronique puisque Benedicte Delmas s’appuie sur Christine de Pisan,  philosophe, poétesse, érudite, auteur de La Cité des dames, l’un des premiers ouvrages féministes. Veuve, Christine de Pisan a dû affronter les mêmes difficultés que Jeanne. J’ai trouvé ce thème bien traité et intéressant. On pense aussi à Marie de Gournay, "la fille d'alliance" de Montaigne qui écrit : 

« Bienheureux es-tu, lecteur, si tu n’es point de ce sexe, qu’on interdit de tous les biens, le privant de la liberté et même qu'on interdit encore à peu près de toutes les vertus, lui soustrayant les charges, les offices et fonction publics, en un mot en lui retranchant le pouvoir en la modération duquel la plupart des vertus se forment, afin de lui constituer pour seule félicité, pour vertus souveraines et seules, l'ignorance, la servitude et la faculté de faire le sot si ce jeu lui plaît. ».

Des femmes comme Christine de Pisan, Marie de Gournay, Jeanne de Lestonnac sont des exceptions mais elles ont existé !


Michel de Montaigne en 1590

 

Et que devient Montaigne dans ce récit  ? 
Je sais bien que le philosophe privilégie souvent l’ataraxie, la quiétude de l’âme, conservant  la religion de ses pères, plus par sagesse que par conviction et pour les femmes, de même, il prend leur défense avec le sens la justice qui lui est habituel mais de manière modérée :
 
« Les femmes n'ont pas tort du tout quand elles refusent les règles de vie qui sont introduites au monde d'autant que ce sont les hommes qui les ont faites sans elle. » 

et il reconnaît aussi  que « La plus utile et honorable science et occupation à une femme, c’est la science du mesnage.»  

« Ménage »
est à prendre  au sens de gestion,  de « vertu économique » lui, Montaigne n’hésitant pas  à laisser à sa femme  « tout le gouvernement en main » pendant ses absences. 
Mais, même s’il est parfois relativement conformiste, il est souvent, aussi, en avance sur son temps et développe des idées qui demandent du courage en ce siècle d'intolérance. Aussi, je  trouve sa présence dans le roman assez décevante. On ne sent ni sa culture, ni la saveur de son langage et s’il prend parti pour sa nièce, c’est avec beaucoup de platitude et de poncifs : « L’éducation des femmes est un sujet brûlant, dit Montaigne». 

Quant au reste du récit, l’écrivaine a pris des libertés avec l’Histoire car il s’agit d’un roman. Les enfants de Jeanne, au nombre de deux, Gabriel et Blanche, deviennent de fanatiques catholiques, Jeanne a une histoire d’amour avec le beau Vincent, Coline est une petite paysanne travestie en garçon pour apprendre à lire, un certain William, accompagnée de sa soeur Virginia, se baladent en France après avoir écrit une oeuvre commune Romeo et Juliette… ! J’avoue que Virginia m’a un peu coupé le sifflet ! Je sais bien que Shakespeare n’est pas Shakespeare mais de là à dire qu’il est aussi Virginia, on ne l’avait encore jamais fait ! Mais là où l’écrivaine est dans le vrai, c’est dans la description de la violence de l’époque, la privation des libertés, le mépris des femmes, les haines religieuses, la pendaison, le bûcher pour brûler l’hérétique, le fanatisme de la foi.

Le roman est écrit tout au présent, ce présent de narration que je n’aime pas (ou alors rarement) car il ne permet pas de rendre toutes les valeurs du verbe mais une fois que je suis entrée dans le livre et que j’ai accepté d’être dans la fiction et non dans l’Histoire, je l’ai trouvé agréable à lire et avec des connaissances, en particulier, sur la condition de la femme..  



samedi 17 octobre 2026

George Eliot : Daniel Deronda

 

 

Daniel Deronda paru en 1876 est le dernier roman de George Eliot. C’est aussi le plus vaste au niveau géographique puisque loin de n’explorer que les moeurs de l’Angleterre rurale comme dans ses autres ouvrages, l’écrivaine place l’action dans plusieurs pays, de l’Angleterre, Londres, à l’Italie, à l’Allemagne, l’Autriche, la Palestine et New York. Il est aussi plus ouvert socialement, puisqu’il ne s’intéresse pas seulement à la gentry rurale comme dans Middlemarch mais à la grande noblesse anglaise, aux fastes luxueux dont celle-ci dispose et, surtout, il nous fait pénétrer dans les milieux juifs à travers les personnages de Mirah, Mordecai, et la charmante famille du prêteur sur gage, Ezra Cohen.


J’ai été surtout frappée par la structure du récit résolument moderne. A plusieurs reprises, le lecteur pense que l’action se situe dans le présent mais s’aperçoit qu’il n’en est rien. Ainsi, certaines scènes comme celles du casino et du collier sont dans le futur du récit. L’histoire se déroule ensuite, nous semble-t-il, dans la continuité alors qu'il n'en est rien, elle retourne dans le passé et finit par rejoindre cette scène qui, de future devient présente, bouleversant le récit chronologique traditionnel. Plus complexe que la technique du retour en arrière, cette composition de ... comment dire ? d'avancée vers l'avant ?  crée une surprise, le lecteur prenant conscience que, contrairement au personnage, il sait déjà ce qui  arrivera ! 

 

  Gwendolen est une archère hors pair au tir à l'arc


Enfin, il y a deux thèmes qui s’entremêlent étroitement dans ce roman : 

L’histoire de Gwendolen, jeune fille d’une beauté exceptionnelle, coquette, arriviste, autoritaire et superficielle, croit dominer les hommes qui la courtisent comme elle le fait pour sa petite famille composée de sa mère, veuve, et de ses soeurs. Elle est brillante, élégante, très sûre d'elle et sèche de coeur.  Son amour pour sa mère est le seul point positif, la brèche qui lui ouvre le coeur des lecteurs.  Gwendolen appartient à un milieu aisé et son oncle, recteur bien installé et bien considéré, veille sur elle. Quand elle est ruinée, son mariage avec Lord Grandcourt va être le rude apprentissage de la domination masculine et le commencement de son évolution marquée d’une grande souffrance.

Et celle de Daniel Deronda, un jeune homme élevé avec beaucoup d’affection par son « oncle »,  Sir Hugo, qu’il soupçonne d’être son père. Ce qui ferait de lui un bâtard. En fait, il ne sait rien sur sa naissance et ne connaît pas sa mère. Ce n’est pas lui qui héritera des biens de Sir Hugo qui n'a que des filles mais, selon la loi britannique, le neveu de celui-ci, Grandcourt. 

Deronda est un jeune homme sérieux, sensible et plein d’empathie, qui cherche toujours à éviter de blesser les autres et vient en aide à ceux qui souffrent. C’est ainsi qu’il devient le soutien moral de la blonde Gwendolen mais aussi qu’il sauve du désespoir et du suicide la brune Mirah, une jeune juive. Enlevée à sa mère par un père sans moralité, Mirah n’a plus revu sa mère et son frère et les recherche dans Londres. Deronda la confie à la famille de son ami Hans Meyrick. Il part en quête des parents de Mirah et c’est là qu’il rencontre Mordecai, un juif que beaucoup tiennent pour fou mais dans lequel Deronda reconnaît la noblesse et la grandeur d’un prophète. Ce dernier rêve d’un retour en Terre Sainte pour son peuple. Deronda commence à avoir des doutes sur sa naissance. Il va bientôt découvrir la vérité sur son origine.

Deronda assure le lien entre le personnage de Gwendolen et le personnage de Mirah, il est aussi le lien entre les chrétiens et les juifs, donnant au livre son unité.


 


Deux composantes juive et chrétienne

Quand parut ce roman beaucoup reprochèrent à George Eliot la composante juive de son histoire mais dit-elle : « je m’attendais à susciter plus d’aversion que je n’en ai rencontré. ». Dans son roman George Eliot a voulu montrer que le christianisme a une dette envers le judaïsme, et qu’il devrait exister  « une solidarité très profonde » entre  les deux peuples. Souvent les chrétiens « ne savent guère que le Christ était juif ». Elle-même a étudié l’hébreu et s’est initiée à la culture juive qu’elle trouve très riche.  Dans Daniel Deronda, elle donne vie à des  « mauvais juifs » comme le père de Mirah et à des « bons juifs », Mirah, son frère, et les délicieux personnages du petit Jakob et de sa grand-mère dans la famille Cohen. Dans la même proportion, elle montre qu’il y a de bons et de mauvais chrétiens.

Pourtant, au niveau du ressenti, comme les lecteurs du XIX siècle, j’ai préféré de beaucoup le récit qui se déroule au niveau de Gwendolen. J’ai trouvé que le portrait de la jeune fille était extrêmement complexe et d’une grande finesse. Eliott peint les sentiments de la jeune fille, ses tourments, sa crise de conscience avec une grande force et la scène de la noyade racontée par la jeune fille est d’une puissance évocatrice hallucinante.  L’analyse du remords et du sentiment de culpabilité, les ravages qu'il en résulte sur la santé morale et physique de la jeune femme, sont extrêmement bien compris et rendus.

L’écrivain montre la condition féminine dans toute son horreur pour les jeunes filles  de cette  classe sociale moyenne en cette fin du XIX siècle. Elles ne reçoivent pas d’éducation pour apprendre un métier. Le seul but est le mariage. Leurs études doivent les amener à bien chanter, à jouer d’un instrument et à bien recevoir. Si elles perdent leur fortune, il n’y a plus que deux solutions : être gouvernante avec le lot d’humiliations que cela comporte, on sait ce que cela veut dire grâce aux soeurs Brontë … ou se marier ! C’est ce qui arrive à Gwendolen.

La partie juive m’a moins intéressée car j’ai trouvé qu’elle était un peu trop démonstrative : Mirah est  trop parfaite, donc moins intéressante que Gwendolen, le terme qu’on lui applique sans cesse est celui  « d’ange », Mordecaï me paraît un peu trop illuminé (je suis assez réfractaire à tout ce mysticisme !). Ce qui est nouveau, cependant, c’est sa vision d’un peuple juif retournant en Palestine et je comprends que c’est une idée qui tient à coeur à George Eliot. De plus, j’ai peine à croire que Deronda, lui-même, ait le sentiment interne de son appartenance au peuple juif. J’ai pensé que la révélation de son origine préparée depuis le début du roman était trop téléphonée. On s’y attend tellement que ce n’est pas une surprise et puis l’on a très bien compris que c’était le seul moyen pour qu’il soit proche de Mirah. Bref ! je n’ai pas jugé cette partie sur le mysticisme messianique que Mordecai transmet à Deronda, convaincante même si, bien sûr, les idées de George Eliot sont intéressantes.

J''ai aimé aussi les personnages secondaires, les cousins de Gwendolen, Rex et sa soeur Anna Gacoigne, Madame Meyrick et ses filles qui accueillent Mirah, la famille Cohen, tous, des personnages vivants et chaleureux.  

Je n’ai donc pas apprécié ce roman comme Le Moulin sur la Floss qui reste mon préféré, ou  Middlemarch mais il est extrêmement complexe et riche et présente de grandes qualités d’écriture.

 
 Voir le billet de Nathalie sur Daniel Déronda ICI

 


jeudi 15 octobre 2026

Laura Alcoba : Le bleu des abeilles.


 

Laura Alcoba, née en Argentine, raconte sa propre histoire  dans Le bleu des abeilles. Sa mère s'est exilée en 1976 à Paris et elle ne pourra la rejoindre qu’en 1979. Elle a dix ans. 
En Argentine, la junte du général Jorge Rafale Videla fait régner la terreur de 1976 à 1983, emprisonnements, tortures, vols de la mort, disparitions par milliers… C'est la "Guerre Sale". Evidemment, la fillette ne nous explique pas la situation politique de son pays. Le récit reste au niveau d’un regard d’enfant. Des disparitions et des morts, elle en entend parler plus tard en France, lors d’un repas pris chez sa mère avec des réfugiés argentins, une litanie de noms, suivie de silences éloquents, la gorge serrée, comme un hommage émouvant à toutes les victimes de la dictature argentine.

En Argentine, elle demeure chez ses grands-parents et apprend le français. J’aime beaucoup la façon dont elle affronte cette langue étrange, essayant de l’apprivoiser, de la faire sienne.

« Les e muets me fascinent depuis le début. Une voyelle muette ! Quand on connaît l’espagnol, on ne peut imaginer que de telles choses existent - Une voyelle qui est là mais qui se tait, ça alors ! - (…) J’aime ces lettre muettes qui ne se laissent pas attraper par la voix, ou alors à peine. Etre à la fois indispensables et silencieuses… C’est un peu comme si elles ne montraient d’elles qu’une mèche de cheveux ou l’extrémité d’un orteil pour se dérober aussitôt. »

 Elle rend visite le jeudi, à son père emprisonné à la Plata, les fouilles au corps, les soldats armés de mitraillettes, les interdictions faites aux prisonniers politiques de posséder plus que cinq photos de leurs proches… L’enfant raconte tout cela sans pathos, c’est une habitude, une routine qu’elle accepte puisqu’il le faut bien.. 

L’arrivée dans la banlieue parisienne est un choc. Où est le Paris de la Tour Eiffel et de Notre-Dame ? Elle vit au quatrième étage de la Cité de la Voie Verte qui n’a de vert que le nom, à Le Blanc-Mesnil. Elle va à l’école de son quartier et ne se fait d’abord que des amies étrangères comme elle. Mais bientôt elle est toute fière de pouvoir dire à sa mère qu’elle a une amie française, un petite admiratrice de Claude François qui l’invite chez elle, scène amusante au milieu de posters qui  tapissent les murs et rendent compte du culte élevé à l’idole qui vient de mourir ! 

Chaque semaine, elle écrit à son père. On sent à travers cet échange, l’amour qui les lie. Tous deux ont décidé de parler de leur lecture et le premier livre sera La vie des abeilles de Maeterlinck. Or, elle apprend que les abeilles préfèrent les fleurs bleues, le bleu des abeilles ! Ce qui l’amène en emprunter le livre de Queneau portant ce titre Les fleurs bleues à la Bibliothèque. La bibliothécaire l’humilie en lui disant que ce livre est trop difficile pour elle. Mais elle décide d'aller jusqu'au bout. Car le grand combat mené par la fillette est justement l’apprentissage du français, l’effacement de son accent qui inspire de la condescendance à ses interlocuteurs.   

Le bleu des abeilles conte avant tout les difficultés rencontrées dans cet apprentissage, son immersion dans la langue qu’elle admire et qui est un vecteur de liberté. Un jour, elle parvient à penser en français sans passer par la traduction. C’est le déclic qui lui ouvre les portes non seulement de la langue mais du pays !

 

 Chez Cleanthe Escapades en Europe

vendredi 9 octobre 2026

Stef Penney : La tendresse des loups


  

Dans La tendresse des loups de Stef Penney, écrivaine écossaise, nous sommes en 1867, au Canada, dans l’Ontario*, sur la rive nord de la baie Géorgienne, à Dove River, dans la ferme de Madame Ross. Personnage principal du roman, d’origine écossaise, elle est venue s’installer là avec son mari il y a quelques années. C’est un endroit désert, loin de tout, qui a été peu à peu peuplé par des colons écossais. Des Yankees et des indiens complètent la population de la petite ville nommée Caulfield. 

 

La baie géorgienne, lac Hudson, Ontario

 

Le récit 

Près de Dove River, vit un trappeur Laurent Jammet que madame Ross découvre égorgé dans son lit. Le magistrat de la ville Andrew Knox, alerté, fait venir des enquêteurs de la Compagnie de la baie d’Hudson :  l’antipathique MacKinley et le jeune et crédule Donald Moody qui n’est arrivé au Canada que depuis un an, toujours en butte au bizutage de ses compagnons. Mackinley, préoccupé de résultat rapide, accuse Parker, un trappeur indien venu rendre visite à Jammet. Cible facile, parce que indien et donc considéré comme inférieur, Parket, considéré comme coupable sans aucune preuve, est enfermé, battu et maltraité par Mackinley. Mr Knox, indigné et persuadé de l’innocence du trappeur, le libère.

Madame Ross qui a découvert que son fils Francis a disparu depuis la mort de Jammet se lance à sa poursuite, bien décidée à prouver que sa disparition n’a rien à voir avec le crime.  Elle demande à Parker qui fuit la police de lui servir de guide. Parker est un pisteur hors pair et suit les traces du jeune homme. C’est une longue et rude aventure qui commence, dans les forêts enneigées, sous la morsure d’un froid intense, marches harassantes jusqu’au dernier degré de la fatigue, promiscuité dans la tente avec cet homme au physique effrayant, nuits marquées par le souffle des loups … Mais quand ils arriveront à retrouver Francis, ce ne sera pas encore la fin de leur quête. Pendant ce temps, le pauvre Donald Moody est envoyé à la poursuite de Parker, peu armé pour affronter les pièges de l’hiver dans ces contrées sauvages. Heureusement, son ami indien Jakob l’accompagne et suit la piste dans une équipée qui met sa vie en danger…
De nombreux personnages viennent se greffer dans ce récit qui se démultiplie : Il y a le mystère des deux jeunes filles Amy et Eve Steson qui ont disparu dans la forêt et que l’on n’a jamais plus retrouvées même après de longues recherches, puis Sturrock, un aventurier qui recherche un objet en os que détenait Jammett, et tant d’autres encore. Le récit est mené à la première personne par Madame Ross dont on ne connaîtra jamais le prénom et qui fait de fréquents retours en arrière sur son passé en Ecosse. Parfois il continue à la troisième personne pour les autres personnages. 

 

Une comparaison avec Jack London ? 

 

Bien sûr, l’on a comparé La tendresse des loups au récit d’aventures de Jack London.  Effectivement, la description des grands espaces glacés, des dangers encourus, des personnages rudes, ne manquent pas de rappeler le grand écrivain sans toutefois avoir la même puissance et la même portée poétique. Les descriptions des paysages de Stef Penney sont  moins grandioses, moins impressionnantes que celles de Jack London. Elles ne procurent pas les mêmes émotions car avec l'auteur américain, la nature est un personnage à part entière. Mais Stef Penney nous intéresse pourtant aux aventures vécues par ses personnages.

"Nous passons devant des buissons dont les branches portent des toiles tissées par la neige et des nodules de glace qui, recevant la lumière du  soleil, la réfractent en arc-en-ciel. Le ciel est d'un bleu métallique luisant; il n'y a pas un souffle de vent, et aucun bruit d'aucune sorte.  Le silence est écrasant. Contrairement à certaines personnes, les contrées sauvages ne m'ont jamais donné une sensation de liberté. Le vide me suffoque." 

 Et chez elle, les thèmes sont plus contemporains, l’homosexualité, le féminisme, encore que certains romans de Jack London soient aussi féministes !  Je pense à L’aventureuse ou Une femme de cran. 

Madame Ross est une femme de cran, elle aussi, prête à tout pour sauver son fils et découvrir le coupable du meurtre, Maria Knox, la fille aînée du magistrat, possède intelligence et audace, et Line, même si elle n’est pas sympathique, secoue le joug de la religion, du conformisme et de l'hypocrisie, prend son destin en main en s’enfuyant avec son amant et ses deux enfants. 

  Roman d'aventure et policier

 

Dans l'ensemble, le roman est agréable à lire. J'ai aimé découvrir la vie des colons, celle des trappeurs et des indiens traités comme des esclaves. Les personnages ont une certaine force. Il n'y a que Angus Ross, le mari, qui m'a paru difficile à comprendre. Antipathique et rigide au début, l'écrivaine assouplit un peu son caractère par la suite mais superficiellement, cela m'a laissée sur ma faim. 

 Et puis, n'oublions pas qu'il s'agit d'un roman policier en même temps qu'un roman d'aventure et que, jusqu'aux derniers moments, le lecteur a envie de savoir quel est le criminel.


*Une erreur dans le résumé de la quatrième de couverture dit que le roman se passe en Nouvelle-Ecosse, au bord la baie Géorgienne. Il n’en est rien. Cette baie est située dans une autre province du Canada, en Ontario.

 

mardi 6 octobre 2026

Bilan 7 : Les Deux George de la littérature mois de septembre

 George Sand par Delacroix
 

Le bilan du Mois de Septembre nous a réunies, Miriam et moi,  autour du voyage à Majorque. 
 Avec le récit d’un Hiver à Majorque, George Sand, « magnifique conteuse » présente une vision de l’île dont elle souligne la beauté et elle décrit l’intérêt de ses monuments. Mais bien vite, l’hiver épouvantable, les pluies torrentielles rendent ce séjour long et pénible. George Sand se plaint des habitants mais elle  continue à s’intéresser à l'Histoire et au contexte économique social des Baléares. 
Avec Histoires de ma vie, George Sand, racontant son séjour à Majorque, s’intéresse surtout à Chopin, malade, en proies à des  tourments métaphysiques. Elle décrit avec un talent de musicienne affirmée la richesse des préludes composés par Chopin dans ce couvent en ruines, hanté par les esprits des moines trépassés, sous une pluie diluvienne, 

Miriam s’est aussi intéressée aux rapports existant entre George Sand et Marie d’Agoult en lisant l'essai de Marie-Octave Monod : Daniel Stern, Marie d’ Agoult de la Restauration à la III République. Daniel Stern est le nom de plume de Marie d’Agoult que George a reçue avec Listz à Nohant.
 

Avec Le chêne parlant, court roman écrit pour ses petites-filles Aurore et Gabrielle, l’écrivaine écrit un livre d’initiation et de morale vantant le travail, le courage et le respect de la nature.

Une seul George Eliot ce mois-ci avec la lecture  de Le roman d’amour de Monsieur Gilfil, une des premières oeuvres de Eliot dans laquelle celle-ci nous tient en haleine avec un récit tendu où s’exacerbent les sentiments.  

Claudialucia

George Eliot : Le roman d’amour de Monsieur Gilgil

George Sand : Le chêne parlant roman pour enfant

Histoires de ma vie (6) : George Sand et Chopin voyage à Majorque


Miriam

Daniel Stern, Marie d’Agoult de la Restauration à la III République de Marie-Octave Monod

George Sand : Un hiver à Majorque

 Qui veut se joindre à nous en Octobre pour Daniel Deronda  de George Eliot ? ( 2 tomes)

                                                             Pour Jeanne de George Sand 

  

 

Bilan N°6  du mois d’août

 

Paul Huet exposition Face au ciel

 Miriam a lu le roman fleuve Consuelo et dit-elle, les 900 pages ne doivent pas effrayer les lecteurs parce que, non seulement il se lit vite, mais en plus elle a regretté de l'avoir fini ! Et je la rejoins volontiers ! Roman protéiforme, picaresque, d'initiation, roman social épris de justice et d'égalité, il est une ode à la musique, à l'opéra, dans les décors de Venise, de Bohème et d'Autriche.

Miriam a aussi visité le Musée de la vie romantique et l'exposition Face au ciel de Paul Huet (1803-1869 ), peintre connu pour ses paysages romantiques. Il est reçu par George Sand à Nohant et il correspond avec elle.

Sacha a lu avec beaucoup de plaisir le roman de George Sand, Mauprat, qui se déroule au XVIII siècle et dans lequel George Sand se révèle, comme d'habitude, "une conteuse hors pair". Roman gothique, roman d'amour qui rappelle l'amour courtois médiéval, mais aussi roman philosophique et féministe, il annonce les idées révolutionnaires sur la justice et l'égalité sociales. Lu en 2011, je l'ai moi-même énormément aimé.

Claudialucia 

 Les tribulations du Révérend A. Barton de George Eliot est une courte nouvelle qui révèle les qualités de l'écrivaine que l'on retrouvera dans ses oeuvres majeures.

 Histoire de ma vie dans une version écourtée de 1200 pages. La version intégrale est de 1664 pages. Dire que je l'ai trouvé long ? Oui, c'est vrai, surtout à la fin mais dans l'ensemble je l'ai lu avec beaucoup de plaisir, en particulier quand elle raconte sa jeunesse, la lutte entre sa mère et sa grand-mère, deux femmes irréconciliables, l'une issue du peuple, l'autre aristocrate, qui se déchirent à son sujet pour obtenir sa garde provoquant désespoir et culpabilité de la fillette,  puis sa vie au couvent.  Lire Histoire de ma vie, c'est aussi entrer dans l'Histoire, revivre, à travers les écrits de son père, les guerres napoléoniennes,  c'est fréquenter les milieux aristocratiques de la Restauration,  partager la vie bohème des écrivains et des artistes à Paris et les idées de justice sociale révolutionnaires. Enfin, et ce n'est pas le moindre plaisir, c'est rencontrer des personnages célèbres, Rousseau, Balzac, Chopin, Delacroix, Marie Dorval, Sainte-Beuve ... pour ne citer qu'eux ! C'est aussi prendre la mesure de l'érudition de George Sand, de l'étendue de ses lectures, de son amour de l'art et, en particulier, de la musique qu'elle connaît si bien.

 

 Claudialucia

George Eliot : Les tribulations du révérend Barton 


George Sand : Consuelo


Histoire de ma vie (1) : George Sand


Histoire de ma vie (2) : Les deux « mères » de George Sand/Catholicisme/Socialisme et Féminisme


Histoire de ma vie (3) : George Sand et Jean-Jacques Rousseau


Histoire de ma vie (4): George Sand et Balzac


Histoire de ma vie (5) Les débuts littéraires de George Sand à Paris/Evolution de ses idées philosophiques


Miriam : 

George Sand : Consuelo

Visite au musée de la vie romantique : Exposition Paul Huet


Sacha

George Sand : Mauprat

 

 

BILAN 5 : Mois de Juillet 

 

claudialucia

 


 

 

George Sand : L'Uscoque 



 

 

 

Miriam

 


 

George Eliot :  Middlemarch 

  
George Eliot / biographie de Kathy O’Shaughnessy


George Eliot  : L’autre George  de Mona Ozouf




Nathalie

 


 

 George Eliot :  Adam Bede



 

 

 

 

BILAN 4 : Mois de Juin

  


 

 Claudialucia

 Kathy O'Shaughnessy :  Biographie une passion pour George Eliot
 

George Sand : Gabriel

Matatoune :

  Les amours de George  de Stéphane Guégan

 

Miriam 

Michelle Perrot : Biographie de  George Sand à Nohant  

George Sand : Gabriel 

 

 

BILAN 3 : Mois de Mai

 



Claudialucia

George Eliot : Adam Bede

George Sand :  Les beaux messieurs du Bois-Doré



Miriam

George Eliot  : Adam Bede

George Sand :  Les beaux messieurs du Bois-Doré


Nathalie

George Eliot : Le roman d’amour de mr Gilfil


George Eliot :  Felix Holt, le radical


George Eliot : Le moulin sur la Floss


George Eliot : La repentance de janet 


George Eliot : Silas Marner et  Mona Ouzouf L’autre George


George Eliot : Middlemarch


George Eliot : Daniel Deronda

BILAN 2 Mois d'Avril

 


 

Claudialucia : 

  George Sand : La ville Noire  

 George Eliot  : Felix Holt, le radical


Fanja

George Sand : La Ville Noire 

 

Miriam

 George Sand : La Ville Noire 

et Biographie de George Sand en BD : George Sand fille du siècle Severine Vidal/Kim Consigny

George Eliot :  Felix Holt, le radical
 

 


 BILAN 1  Mois de Mars

 

Le moulin sur la Floss

 

Claudialucia

Présentation du challenge

 George Eliot : Middlemarch

 George Eliot : Le  Moulin sur la Floss L'enfance (1) George Eliot et Marcel Proust

George Eliot : Le moulin sur la Floss (2)

Walter Scott : Waverley ( les lectures de Maggie Tulliver dans Le Moulin sur la Floss)

George Sand : La petite Fadette

George Sand : Le Meunier d'Angibault 

George Sand: Indiana

George Sand : la mare au diable

 

Miriam 

 Présentation du challenge les deux George de la littérature

George Eliot :  Le moulin sur la Floss

 George Sand : La Petite Fadette

 George Sand :  Le meunier d'Angibault

 George Sand: Indiana

 George Sand : La mare au diable 

 

Nathalie

 George Eliot : La repentance de Janet 

 

Sacha 

George Sand : La petite Fadette