mardi 4 octobre 2022

Voyage à Bucarest : Roumanie (1)

Une des grandes artères de la cité, la Calea Victorei et l'extrémité de la place de la Révolution

Bucarest est une immense ville, de plus de deux millions d’habitants, livrée aux voitures, à la vitesse, dans de longues et larges avenues à six voies, plus les contre-allées, bordées de trottoirs arborés qui pourraient être un havre rafraîchissant si ce n’était le bruit étourdissant de la circulation. 

 

Une partie de l'immense Piazza Victorei

Cet aspect de la ville du XIX siècle, début du XX ième, avec ses places immenses que je ne suis jamais arrivée à photographier dans leur totalité, avec ses grands hôtels, ses banques somptueuses, ses anciens palais - et ceci malgré ses trottoirs pleins de trous-  forme un contraste frappant avec le centre ville, un des seuls quartiers anciens qui a échappé à la folie destructrice de Ceausescu. Mais il est encore en piteux état, du moins près de mon hôtel :  maisons taguées, vitres cassées, immeubles noirâtres hérissés de climatiseurs, chaussée défoncée, terrains vagues derrière des palissades, jusque dans la rue Lipscani, la plus réputée de l’ancienne cité. Dans celle-ci les maisons restaurées sont occupées par des restaurants  qui cherchent à alpaguer les passants et ne vous laissent pas respirer ! Le mauvais côté du tourisme !


Le centre historique : Juxtaposée à mon hôtel, cette maison de style byzantin!


Le centre historique

 

Le centre historique

Le centre historique

J'avoue que j'ai eu un choc ! Ce premier contact avec le centre historique de  Bucarest a été rude ! Il est vrai que j'arrivais, je m'étais levée à trois heures du matin, j'étais fatiguée et il faisait très chaud ! J'ai tourné à gauche en sortant de l'hôtel et telle a été ma premier vision de la capitale ! J'aurais tourné à droite, j'aurais aperçu la ville du XIX siècle et ma vision aurait été toute différente.

C’est qu’elle revient de loin, cette ville ! Je n’ai pas eu le temps (ni l’envie) de visiter le parlement, le plus grand monument administratif du monde avec le Pentagone, mais pour le construire je sais que le dictateur a fait détruire l’équivalent de trois arrondissements de Paris, dont certains quartiers anciens pleins de charme, dans une zone historique comprenant trois monastères, vingt six églises anciennes, deux synagogues, 7000 maisons de style art déco ou néo-classsique. 70 000 personnes qui y demeuraient ont été déplacées. Un véritable traumatisme pour la population ! Cette construction a dévoré 40% du PIB du pays pendant cinq ans. Un retard économique terrible !  Un retard aussi en ce qui concerne l’écologie si l’on en juge par le culte de la voiture ! J’ai eu l’impression de revoir la France il y a  plusieurs  dizaines d’années quand on ne parlait pas encore de réduire les émissions de gaz, preuve que nous avons fait des progrès même si c’est insuffisant ! 

Mais c’est compréhensible. Comme nous l’a expliqué notre chauffeur qui nous amenait visiter les châteaux de Transylvanie, il n’y a qu’une seule route qui rejoint les deux plus grandes villes du pays car avant personne n’avait d’automobile. Une fois libre tout le monde a voulu en avoir une ! C’est donc encore le règne des quatre roues !

Enfin, l’on sent bien que tout bouge ici, de nombreux bâtiments sont en restauration, cachés derrière de grandes bâches. Les immeubles, les palais, déjà restaurés et qui abritent souvent des banques, des hôtels de luxe, offrent d’élégantes façades de style art déco, néo-classique. Il va falloir encore quelques années à la capitale de Roumanie pour que, le tourisme aidant, elle puisse développer tout son potentiel. Les restaurations dans la vieille ville laissent entrevoir ce qu'elle sera quand tout sera terminé.

Le lendemain de mon arrivée, je découvrai ceci ...

La vieille ville : beaucoup de restaurations

Le centre historique restauré  :  immeuble de style art déco

Porte art déco

La vieille ville  : Belle alliance du contemporain et art Déco


La vieille ville :  rue restaurée avec ses maisons néo-classiques


La vieille ville : le fameux restaurant Caru cu bere néo-gothique

 

Caru cu Bere : intérieur du restaurant

Caru cu Bere : un restaurant aussi beau que bon !


Caru cu Bere

J’ai commencé à déambuler, à fureter, à marcher les yeux levés et si vous aimez, comme moi, l'architecture et l'art, vous serez surpris de découvrir toutes sortes de petites merveilles non seulement dans la  partie ancienne de la ville mais aussi dans celle du XIX siècle, début du XX siècle.  Il ne faut pas essayer pas de trouver une unité, tous les styles  se chevauchent. A noter  tout particulièrement le style Brancovan, caractéristique de la Roumanie que j'ai découvert ici et qui est un mélange d'Orient, de culture roumaine et de Renaissance tardive.  Mais aussi l'Académisme, le Néo-classicisme d'inspiration française, l'Art Déco, l'influence Byzantine ou Renaissance, l'art néo-roumain ou néo-brancovien  reconnaissable à ses arcs, son avant-toit rouge foncé imitant ceux des maisons paysannes, les immeubles de type haussmannien, résultat de tout un brassage de population entre les Valaches (Bucarest est située en Valachie) et les Turcs, les Arméniens, les Grecs, les juifs, Les Allemands, les Français...  :  adorables petites églises enchâssées dans un immeuble sans grâce ou cachées derrière un échafaudage, nombreux musées installées dans de somptueux palais, belles oeuvres d'art, parcs... richesses qu’il faut prendre le temps de découvrir. Finalement, oui, j’ai aimé Bucarest  même si je n’ai pu en visiter qu’une infime partie tant la ville est étendue. Je n'y suis restée qu'une semaine !


Biserica Coltea Les Trois saint Hiérarques : XVIII siècle


Eglise Coltea Les Trois saint Hiérarques : style Brancovan


L'hôpital Coltea, de style académiste français :  Début XVIII siècle

L'ancien palais royal devenu le musée nationale d'Art de Roumanie


Icône royale :Saint George terrassant le dragon musée national d'art de Roumanie (section médiévale)

Icône royale : (détail) Saint George terrassant le dragon


Musée Zambaccian : un coup de coeur !


Hôtel Particulier : style néo-classique (détail)

 





                                             
L'Athénée roumain : style néoclassique salle de concert

Casa Romanit : Le musée des collections de l'art (Collectiilor)



Charles de Gaulle a rencontré Caucescu, d'où cette statue



Regardez qui nous avons rencontré place Charles de Gaulle, à l'entrée de l'immense parc Herastrau.  Dans ce parc  se trouve aussi le musée Satului ou musée en plein air du village du paysan roumain. 
 
 
Musée Satului : musée du village du paysan roumain

 
 
Musée Satului : musée du village du paysan roumain

 
A ne pas confondre avec le musée Taranului, musée du paysan roumain (qui était fermé pour encore six mois) !


Musée Taranuili : musée du paysan roumain style néo-roumain


MuséeTaranului: musée du paysan roumain : style néo-roumain ou néo-Brancovan


Le billet 2 : les églises

vendredi 30 septembre 2022

Jean-Philippe Jaworsky : Gagner la guerre

 

Je me suis immédiatement et volontiers couler dans l’univers de Gagner la guerre, roman de Jean-Philippe Jaworsky. Celui-ci nous introduit dans un monde imaginaire qui semble pourtant réel. La République de Ciudala ressemble fortement à la Florence de la Renaissance avec ses palais dont la base fortifiée est à bossage, et qui s’ouvrent aux étages supérieurs sur d’élégantes ouvertures géminées. Les grandes familles nobles de Ciudala, les Mastiggia et les Ducatore, s’y livrent à une guerre intestine sournoise, référence probable aux Médicis et aux Strozzi. Ciudala rappelle aussi Venise, son commerce avec les Turcs qui sont aussi ses meilleurs ennemis. Car la grande bataille navale que la République de Ciudala vient de remporter au début du roman est livrée contre Ressine, capitale de ce qui semble être l’ancienne Turquie, avec ses aghas, ses janissaires, ses eunuques, ses sérails et ses concubines. 


Un roman qui s’appuie sur l’Histoire, donc, avec un mélimélo de références, un pot pourri d’influences diverses ! Et que dire de ce peuple des pays froids où le héros va s’exiler, dans la ville de Bourg-Preux, et qui surenchérit sur le racisme des Ciudaliens  : ceux-ci jugent les Ressiniens trop noirs, les habitants de Bourg Preux ne voient, eux, aucune différence entre les deux susdits, tous trop sombres, tous inférieurs !
Un roman qui, pourtant, n’est pas un roman historique car ce monde est peuplé de magiciens, de sorciers et d’elfes qui nous entraînent dans un univers imaginaire soumis aux lois de la magie propres au roman fantasy. Ainsi le redoutable Sassanos, sorcier nécrophore qui se nourrit de l’énergie des morts pour déjouer le destin. Un vampire ?

 Peut-être, néanmoins, est-ce l’aspect du roman qui m’a le moins intéressée ?

Mais Gagner la guerre est aussi un roman politique - et par là de tous les temps-  car il explore les arcanes du pouvoir à travers les luttes que se livrent les familles nobles de Ciudala. Le podestat Léonide Ducatore a pour but de détruire la République pour devenir le souverain absolu. C’est avec habileté qu’il cache son jeu. Il intrigue, analyse les rapports de force, jouant une famille contre l’autre et vice versa, quitte à recourir au mensonge, à la trahison, voire au meurtre, tout en donnant à voir une façade de sincérité et d’honnêteté.

Le podestat Léonide Ducatore :

« Est-il abusif, pour un homme de gouvernement de subordonner la nation à son propre intérêt ? Les rêveurs, les naïfs, les hypocrites s’en offusqueront.
Je suis clair avec moi-même : j’assume mes actes, je profite de ma situation, je me sers de ma position à des fins personnelles. (...) Gouverner n’est pas un ministère; voilà bien une idée pour le clergé, un voeu pieux qui peut mener à de dangereuses dérives. La vérité est plus simple. Gouverner, c’est coucher. Si les deux partenaires aiment ça, ils se confondent. Ils partagent tout. j’ai une connaissance intime de la République. Je sais tout de ses faiblesses : la vanité, la coquetterie artistique, l’affairisme, le clientélisme, la corruption, le populisme, le chauvinisme, la calomnie…. Sans oublier le mépris, bien sûr. Autant de petits travers qu’il suffit de flatter pour faire brailler la plèbe dans la rue, pour faire crier la République toute entière comme une courtisane. Je baise la République et je la baise bien ». 

Machiavel n’est pas bien loin ! Quand je vous dis que ce propos est universel !

Venons en maintenant à notre héros ! Benvenuto Gesufal ! L’anti-héros par excellence ! La première fois que vous le rencontrez, du moins, dans ce roman, il est sur une galère, a le mal de mer et vomit toutes ses tripes devant l’équipage hilare. Mais quand vous le découvrirez sur un canasson, il ne sera pas plus à son aise, et se plaindra de son postérieur enflammé ! Pour un héros, vous avouerez ! Au départ, il est censé être beau mais il se fait casser la gueule, et se retrouve avec le nez de traviole, le râtelier en moins, remplacé par de rutilantes dents en or - excusez-moi, je parle comme lui, du moins j’essaie, car je ne possède pas un vocabulaire aussi riche - ! Donc, pour ce qui est de la beauté, vous repasserez ! Quant au sentiment romantique, à la galanterie envers les dames, vous repasserez aussi, un petit viol de temps en temps et puis l'on poinçonne la Belle, histoire qu'elle n’aille pas se plaindre de l’inconstance des hommes, c’est un des plaisirs de la guerre ! La parole donnée ? Vous rigolez ! Benvenuto Gesufal est un traître et son fond de commerce, c’est le meurtre. Alors, je vous conseille de ne pas vous fier à lui ! En fait, il est l’assassin patenté du podestat Léonide Ducatore ! Il ne s’embarrasse pas de scrupules et tue sur commande. Et là, oui, il est fort ! Il manie l’épée et la dague comme pas deux et embroche son adversaire sans coup férir ! 

Alors pourquoi s’intéresser à un tel individu ? Parfois, cela fait plaisir d’être du côté du méchant ! Après tout, c’est rare et original ! Et puis quand il s’adresse à nous, lecteurs, nous jubilons. Benvenuto a l’art de l’auto-dérision et manie hautement l’humour. J’adore, en particulier le mot de la fin qui constitue une chute hilarante au roman ! Il fait preuve d’un cynisme qui nous laisse pantelant et puis, il est, de plus, intelligent, une intelligence brillante qui lui permet de jouer au plus fin avec ses adversaires et de lire dans leur jeu, en particulier celui du podestat. Il a l’art de la formule, de la synthèse et réfléchit vite et bien. On sent qu’il n’est pas qu’un soudard ! Il sait lire et écrire, ce qui pour un homme de sa condition est exceptionnel. D’ailleurs, c’est lui qui écrit cette histoire. ll manifeste une sensibilité à la nature et à la beauté des choses. Il aime l’art, la peinture, la musique :  

« Les derniers accords abandonnèrent le public dans un état de suspension, vacillant au bord d’un abîme solaire. C’était plus qu’un charme : deux cents personnes stupéfiées, dans un état de choc délicieux. J’essuyai en vitesse le coin de mon oeil; cette divine salope m’avait tiré une larme, et ça la foutait très mal pour un ruffian de mon style. »

Un retour vers son enfance grâce à un passage à la Proust, nous permettra de comprendre sa personnalité, plus complexe que ce que l’on pourrait croire. Parfois la cuirasse se fend, quand il écoute un chant, quand son ami meurt … Les souffrances ressenties dans son corps, le non-sens de sa vie, lui apparaissent. Au dénouement, on le sent prêt à rendre les armes. Ce qui ne l’empêche pas d’être un parfait enfoiré mais il n’est pas le seul dans cette histoire qui en compte beaucoup ! Jaworsky réussit le tour de force de nous passionner avec un personnage absolument imbuvable ! Lecteurs, croyez-moi, si vous entrez dans ce livre, abandonnez toute morale et tout espoir de rédemption !

Bon !  Le style maintenant ! Il est magistral. L’écrivain manie tous les registres de la langue française et passe de l’un à autre avec aisance, fin connaisseur de l’argot, qu’il utilise avec verve, orfèvre des mots crus, truculents en diable, maître des descriptions ciselées. Il crée des effets comiques, d’ailleurs en mêlant les genres, en passant brusquement du registre soutenu ou registre familier et même trivial.

« Vous n’avez pas les fumerons de jaboter dans cette boutanche ? observai-je en baissant le ton. C’est gavé de gnasses qui ont les loches qui traînent; sans parler des floues et des casseroles. Ça me fait gaffer de dévider en plein entrépage.
Mordez le tableau ! rétorqua Dagarella d’un air dégagé. A la ronde, il n’y a que du lourd et du rupin. Même les grouillots, c’est de la pelure en souillards. Ils entravent que dalle au jar. On peut jacter à son aise. »

« En contrebas la ville nichée dans les replis des collines littorales : un chevauchement de toits ocre, un paradis mystérieux aux sillons de terre cuite, crevassé du lacis étroit des rues et des venelles, comme un épiderme quadrillé de ridules.Ça et là, la carapace tuilée était percée par le faîte des grands arbres et par le parement altier des tours et des beffrois. »

En résumé voici un bon, gros et long roman tel que je les aime (près de mille pages) que j’ai lu, d’ailleurs, comme pavé de l’été mais que je n’ai pas eu le temps de commenter avant la fin du challenge. On y vit mille péripéties comme dans un roman de cape et d’épées, on y rit des saillies, des réparties de notre héros, on y réfléchit sur les hommes politiques du passé ou du présent. Et s’il y a parfois quelques longueurs, elles se font vite emporter dans le flux impétueux de nouvelles aventures.

PS une mention spéciale aux remerciements de fin de roman. Ne les ratez pas!


Merci à Ingammic et à son bel article de m’avoir donné envie de lire ce livre : voir son billet ici






 

jeudi 22 septembre 2022

Une pause à Bucarest !

 

Bucarest : Maison de Valachie :  musée des maisons des paysans roumains


Bucarest : Maison de Valachie  intérieur :  musée des villages des paysans roumain


Mon absence sur mon blog s'explique ainsi : Je suis partie quelques jours à Bucarest ! Mais je suis revenue aujourd'hui et je parlerai de mon voyage bientôt !


Musée Bucarest  : Notre-Dame de Paris ( 1894_1965)

 

Mais non, ce n'est pas un Monet mais un  tableau d'un peintre roumain :  Lucian Grigorescu


mercredi 31 août 2022

Michel Le Bris : Kong

 

Kong de Michel Le Bris raconte les Odyssées de Merian Cooper et Ernest B. Shoedsack, - il me faut bien employer le pluriel car une odyssée ne suffit pas pour de tels phénomènes -,  personnages hors norme et complètement « félés », selon le terme qui revient souvent à leur propos. Ces deux hommes, vous les connaissez tous les deux puisqu’ils sont les auteurs de King Kong  … mais aussi de bien d’autres films, en particulier pour Shoedsack de l'inquiétant et brillant Les chasses du comte Zaroff  et encore d’autres que je ne connais pas : Chang (l’éléphant) et Grass, mais que j’espère pouvoir découvrir!  
 

King Kong avec Fay Wray

Et il faut bien 1125 pages à l’auteur pour raconter non seulement les aventures des deux amis et de tous ceux qu’ils entraînent avec eux et ils sont nombreux, mais aussi celle du cinéma, de la naissance d’Hollywood, du passage du muet au parlant et du développement des techniques de l’image. On rencontre toutes sortes de personnages célèbres dans ce roman, des producteurs comme Lasky, ou le grand (et ravagé) Selznick, des réalisateurs, King Vidor, Cecil B de Mille, Georges Cukor, Michael Curtis, John Ford, des acteurs et actrices du muet et du parlant et tant d’autres. C’est absolument génial d’être plongé au coeur d’Hollywood, dans les luttes sordides entre les grands studios cinématographies au moment ou le cinéma devient un enjeu financier, une industrie, et doit se battre pour rester un art.
 Mais Michel Le Bris ne s’arrête pas là. Finalement 1125 pages ne sont pas de trop pour nous donner aussi la vision, après la guerre de 1914/18 et jusqu’à la fin des années 30, de notre planète déboussolée, traumatisée par la grande boucherie des combats, démantelée par des traités douteux qui déplacent les frontières arbitrairement et dépècent les pays, un Monde en proie aux nationalismes exacerbés et sanglants, ravagé par des révolutions, des génocides, des crises économiques sans précédent, période qui voit Hitler se tailler la part du lion. Un entre-deux guerres qui dessine en même temps l’avènement d’un monde moderne grâce à des progrès techniques fabuleux : l’aviation se rend maître des océans, survole les montagnes, développe l’aéropostale et les voyages intercontinentaux. Cooper y participe aussi avec ses amis aviateurs dont Charles Lindbergh.
A noter aussi et relativement le changement du statut féminin avec la présence de femmes qui, pas plus que les hommes, n’ont froid aux yeux : la journaliste Marguerite Harrison qui participe à l'épopée de Grass et Ruth Rose, l’épouse de Shoedsack, qui les accompagne et devient une scénariste hors pair.

Donc, à  personnages démesurés, un roman qui l’est tout autant !

Ernest Shoedsack et Merian Cooper

C’est à Vienne que les deux hommes se rencontrent en Février 1919 et scellent une amitié inébranlable ! Tous deux ont connu l’horreur de la guerre, Cooper s’est illustré dans l’aviation, bombardant les lignes ennemies au péril de sa vie, Shoedsack, (dit « Shorty » à cause de son double-mètre) a filmé les tranchées et se trouve en mission pour la Croix Rouge. Il a été formé à la caméra par Mack Sennet, ce qui nous vaut de savoureuses  et incroyables histoires de tournage dans un Hollywood qui n’était alors qu’un pâté de maisons. Encore un Fou, ce Sennet, décidément !  

Les deux amis, très différents à priori, l’un, Cooper, sudiste, de « bonne » famille, avec ses codes d’honneur un peu dépassés, son éducation désuète, l’autre Shorty, homme de l’Ouest, né dans une ferme, peu sociable, encore moins mondain, se découvrent une même envie de raconter des histoires, une même passion pour recueillir des images. Ils veulent inventer un autre langage cinématographique, ce qu’ils appelleront « le roman du réel ». Ils sont tout deux épris d’absolu, de perfection et partagent le même goût du risque, des difficultés.

Cooper et Shoedsack sont tous deux marqués par le cataclysme qui a ravagé le monde et a changé sa face. Ils ont compris que l’on ne revient jamais de la guerre et que rien, jamais, ne sera plus comme avant. Au-delà de l’humour et du frisson de l’aventure, le roman est donc aussi une réflexion sur l’Homme, son inaltérable besoin de faire le mal, sa face sombre.

Mais peut-être la guerre s'était-elle insinuée en eux telle une drogue, et ils vivaient depuis une illusion- juste en état de manque. Pas des héros, non : des infirmes.

Après avoir participé à la rage meurtrière des hommes, ils ont besoin de quitter les peuples dits « civilisés ». Ce qu’ils recherchent, ce sont ceux qui sont encore proches de la Nature et qui, d’ailleurs, au point de vue de la violence ne sont pas en reste mais où, comme le dit Cooper, on a l’impression « de respirer plus large » !
C’est ainsi que nous voyageons en Abyssinie à la rencontre d’un royaume toujours soumis à l’antique loi du roi Salomon, images extraordinaires qui disparaîtront dans les aléas du voyage; en Turquie, en Anatolie, marqué par le génocide arménien, jusqu'en  en Iran où ils rencontrent la tribu des Bakhtiari, « tellement sauvages qu’on les appelle les ours » et qui pratique la transhumance sur le Zard Kuh, un des pics les plus élevés du pays. Images extraordinaires d’hommes traversant le fleuve en crue, gravissant les pentes gelées, pieds nus dans la neige, pour gagner les alpages, images qui donneront naissance à Grass  a Nation's Battle For Life

 


Puis vient la recherche des tigres mangeurs d’hommes et des éléphants dans la jungle de Siam que l’on découvrira dans Chang a Drama of the Wilderness. Ensuite au Tanganyka et au Soudan, ils tournent Les quatre plumes blanches, adaptation d’un roman d’Alfred Woodley Mason .


Et toute cette folie aboutira à une autre plus grande encore, réaliser King Kong, une colossale aventure qui mobilise des moyens techniques et financiers immenses, des effets spéciaux jamais employés et une pléïade d’artistes tous plus géniaux les uns que les autres !

Au début, j’ai eu un peu de mal à entrer dans le roman, il faut dire que l’ordre chronologique n’existe pas et les personnages sont si nombreux … Bref ! il faut un peu démêler tout ça et puis… Ça y est ! l’on est dans l’histoire et l’on n’en revient pas, entre rires et tragédies, aventures qui coupent le souffle et mésaventures hilarantes, amitié et amour, endurance, courage et témérité. Le roman a une envergure, une richesse de détails qui passionnent. Il présente un point de vue terrifiant sur cette première moitié du XX siècle, de ce monde en changement qui nous amènera au déchaînement de la guerre de 1940 et en même temps il propose une réflexion sur l’art, en particulier cinématographique très intéressante.  Certaines descriptions tragiques (incendie de Smyrne perpétré par les Turcs qui a fait des milliers de victimes) offrent une vision véritablement apocalyptique qui ébranle et horrifie. 

Le style de l’écrivain prend des dimensions épiques lorsqu’il nous conte ces aventures extraordinaires au coeur de contrées sauvages et inhospitalières, au milieu ces peuples qui ont un rapport physique avec la nature et sont en perpétuelle lutte pour assurer leur survie. Le récit est vivant, animé, et les deux américains vont nouer avec ces personnes si éloignés d’eux des liens véritables basés sur une admiration réciproque comme avec les Bakhatiari ou sur une véritable amitié dans la jungle avec Kru et ses enfants.


Un roman passionnant donc. Il est érudit, foisonnant, riche (j’ai beaucoup appris de ce que j’ai lu ). Il est aussi grave et plein d'humour à la mesure des deux héros. 

Un vrai délice.  Ou plutôt  un vrai « gros »  délice !

***

Shoedsack et Cooper et leur tigre
 

Et pour finir je choisis un extrait qui vous fera comprendre ce qu’était la  "folie" de  Cooper et Shoedsack : les deux aventuriers sont dans un état pitoyable, malades, amaigris, blessés (malaria, dysenterie, insolation, bestioles gloutonnes) lorsque Shoedsack juché sur une plate-forme, avec Cooper, entreprend de filmer un tigre en furie :

Aucun tigre n’avait jamais sauté à 11 pieds de haut assuraient les villageois. Du coup Shoedsack avait demandé qu’on ne monte pas la plate-forme à plus de 13 pieds.
Onze pieds… l’animal à l’évidence n’était pas au courant. Dans un arrachement furieux, il effleura la plateforme, retomba, revint à la charge. Ne tire pas ! hurla Shoedsack en transe. Cooper vit les griffes du fauve se planter entre ses pieds, sa gueule se refermer sur la caméra, - il allait presser la gâchette quand retentit un coup de feu : Shoedsack venait de tirer, en pleine gueule. Le tigre roula au pied de l’arbre, inerte.
Cooper glissa à terre, suivi par Shoedsack, les jambes encore flageolantes.
- J’ai bien cru que j’y passais. Mais bon dieu, ça valait le coup.

 

C'est Ingammic qui m'a donné envie de lire ce roman et je l'en remercie ! Allez la lire ICI


Challenge de pavé de l'été de Brize : Kong de Michel Le Bris 1125 pages Editions Points



Lien récapitulatif

jeudi 25 août 2022

Martha Hall Killy : Le tournesol suit toujours la lumière du soleil (3)

 

 

 Voici le troisième tome de la trilogie  de Martha Hall Killy : Le Tournesol suit toujours la lumière du soleil (tome 3) Pocket (684 pages)

 Le lilas ne refleurit qu’après un hiver rigoureux (tome 1) voir billet Ici  Pocket (660 pages)

 Un parfum de rose et d’oubli   ( tome 2)  Voir billet ici  ( Pocket  (648 pages)

 

 Le tournesol suit toujours la lumière du soleil Pocket  Sunflower sisters (tome 3)


Nous reculons encore dans le temps avec Le tournesol suit toujours la lumière du soleil, troisième et dernier volet de la trilogie de Martha Hall Kelly. Nous sommes maintenant en 1861 au moment où commence la guerre de Sécession.
Là encore l’écrivaine utilise le même schéma : faire raconter l’histoire par trois femmes :

Georgeanna Woolsey


Georgenna Woolsey, l’une des grands-tantes de Caroline Ferriday. Je rappelle que Les Woolsey ont existé et que l’auteure utilise l’abondant courrier de la famille pour retracer l’action de Georgenna et de toutes ses soeurs.
Issue d’une classe riche et mondaine, Goergenna Woolsey s’engage comme infirmière à une époque où les femmes, surtout de la bonne société, n’étaient pas censées faire des choses aussi audacieuses voire scandaleuses ! Nous suivons le combat de Georgenna, ses difficultés pour exercer ce métier, entre les préjugés de la bonne société et l’hostilité grossière et brutale des hommes infirmiers qui ne veulent pas de concurrence. C'est une femme intelligente, courageuse,  dotée d'un fort caractère, et elle ne se laisse pas entraver par les critiques et les difficultés. Elle parviendra à ouvrir une école d’infirmières pour les femmes qui leur permettront, par la suite, d’exercer cette profession. Décidément rien n’a jamais été donné aux femmes ! C’est un des aspects intéressants du roman.
Comme l’est aussi le récit de la guerre de Sécession qui nous est décrit avec réalisme, refusant l’image d’Epinal, dans toute son horreur, avec ses milliers de jeunes gens, nordistes ou sudistes, sacrifiés, tués, défigurés, estropiés,  par le canon, décimés par la maladie. Une période tragique de l’histoire américaine que Marta Kelly peint avec justesse. Elle semble d’ailleurs beaucoup plus à l’aise que dans le roman précédent sur la révolution russe pour dénoncer l’esclavage et prendre le parti des abolitionnistes.  En tant qu’Américaine, elle sait de quoi elle parle, et si elle évite d’enfoncer les sudistes, elle prend très nettement position.
Il est d’ailleurs agréable de rencontrer toutes les soeurs et la mère de Georgenna Woolsey. Les femmes Woolsey, estimables, courageuses, sympathiques se sont engagées contre l’esclavage  et ont payé de leur personne pour mener cette lutte. Et même si Jemma, la jeune esclave qu'elles prennent sous leur aile, les rappelle à l’ordre quant à leurs manières autoritaires et leur manque de compréhension, ce sont des personnages très positifs.
Quant à Jemma, jeune fille de seize ans, esclave, et la propriétaire esclavagiste de la plantation, Anne-May, elles sont toutes les deux aux extrémités de la chaîne : Jemma, ses amis, sa famille, représentent le statut de l’esclave, maltraité, considéré comme un bien matériel, fouetté,  humilié, lynché, assassiné, ou encore vendu et séparé de ceux qu'il aime…  Anne-May et son contremaître Le Baron sont des êtres abjects préoccupés seulement d’économie et de rentabilité, persuadés que les noirs sont une race inférieure. La dénonciation de l'esclavage est sans appel et le lecteur partage la souffrance de la petite Jemma et des siens. 

J’ai donc apprécié ce roman Le tournesol suit toujours la lumière du soleil plus  que le précédent Un parfum de rose et d’oubli. L’écrivaine m’y semble plus à l’aise pour parler de l’Histoire de son pays et les personnages principaux, qu’ils soient fictifs ou historiques, sont justes et intéressants. En résumé, Marta Hall Kelly est un bonne conteuse qui peut nous faire vivre des aventures ancrées dans l’Histoire même si tout n’est pas au même niveau de réussite.


 Challenge Pavé de l'été : blog Sur mes Brizées  Le tournesol suit toujours la lumière du soleil Pocket  684 pages Sunflower sisters (tome 3)


lien récapitualtif

mardi 23 août 2022

Matha Hall Kelly : Un parfum de rose et d’oubli (2)

 

 Voici le deuxième tome de la trilogie  de Martha Hall Killy : Un parfum de rose et d’oubli( Pocket (648 pages)

 Le lilas ne refleurit qu’après un hiver rigoureux (tome 1) voir billet Ici (Pocket 660 pages)

 Le Tournesol suit toujours la lumière du soleil (tome 3) Pocket 684 pages

Un parfum de rose et d’oubli  Lost roses tome ( 2)

Bellamy-Ferriday House

Dans Un parfum de rose et d’oubli, nous reculons dans le temps. Nous sommes en 1914. Martha Hall Kelly cette fois va écrire sur les parents de Caroline Ferriday. Cette famille  américaine est bien connue pour sa philanthropie. Henry et Eliza Ferriday sont les parents de Caroline, un des trois personnages de Le lilas ne refleurit qu’après un hiver rigoureux. Elle est toute jeune, ici.   Nous rencontrons aussi « Carry », la grand mère de Caroline, que nous rerouverons dans le troisième volet de la trilogie Le tournesol suit toujours la lumière du soleil. Mais c’est Eliza qui est maintenant l’un des personnages centraux.

Comme dans le livre précédent, le récit est lié principalement à trois personnages féminins.

Eliza Ferriday et sa fille Caroline

Eliza, la mère de Caroline Ferriday, est l’amie intime de Sofia, une aristocrate russe, mère d’un bébé, Maxwell, qui est le filleul d’Eliza. Cette amitié permet à cette dernière (et au lecteur) de partir en Russie chez Sofia, de visiter la cour impériale juste avant les débuts de la guerre de 14. Quand elle perd son mari Henri, Eliza combat son chagrin, à partir de 1917, en aidant des femmes, russes blanches, exilées de leur pays et qui se retrouvent aux Etats-Unis sans ressources et travaiL Certes, c’est une femme dévouée mais l’on ne peut s’empêcher de penser, au cours des luxueux et dispendieux galas de bienfaisance qu’elle organise, qu’une seule des robes de grand couturier parisien de chacune de ces dames aurait suffi à répondre à toute la misère du monde !

Olga Romanov

Sofia, comtesse russe, est un personnage fictif. Elle est cousine des enfants du Tsar Nicolas et est particulièrement proche de la fille aînée des Romanov, Olga. Les troubles populaires qui sévissent à Saint Peterbourg l’amènent à se retirer dans sa campagne. Toute la famille est alors prisonnière de brigands sanguinaires (les révolutionnaires ) et bientôt en grand danger. Max, le fils de Sofia est recueilli par Varinka, une domestique, qui sauve l’enfant mais ne veut plus le rendre. La tragédie se résoudra à Paris où Sofia est obligée de fuir. Luba est sa petite soeur et n’intervient que plus rarement.

Varinka : une paysanne, gouvernante du fils d’Eliza. Drôle de paysanne ! qui sait lire, écrire, grâce à sa mère et a un père disparu. Ce personnage qui possède même une étagère entière de livres dans son isba misérable ne m’a pas du tout paru crédible, non plus que ces rapports bizarres avec l’affreux Taras, membre de la Tchéka. Un petit détour vers Tourguéniev ou Tchekhov, juste pour tâter de l'âme slave et de la condition paysanne, (après tout la situation des paysans n'a pas tellement évolué de la seconde moitié du XIX siècle, même s'ils ne sont plus serfs,  à 1917)  aurait peut-être permis un portrait plus véridique d'une paysanne russe !

J’avoue que j’ai été beaucoup moins convaincue par ce deuxième roman. Martha Hall Kelly ne peut donner raison aux Rouges, mais elle sent bien que l’extrême misère du peuple, les criantes inégalités sociales existant entre lui et les privilégiés, le joug exercé par les détenteurs du pouvoir sont injustifiables.  Elle règle ce problème en expliquant que la faute en est au Tsar, un mauvais gouvernant, auteur de pogroms lancés contre les juifs. Ce qui est juste mais succinct ! Présentation superficielle, sommaire, de la révolution russe, nous demeurons toujours du côté des aristocrates que l’on assassine alors qu’ils sont si bons et si généreux ! Ajoutons-y l’emploi de ficelles romanesques auxquelles il est difficile de croire : tous les personnages doivent se retrouver à Paris pour les besoins du dénouement. Même Ramadis, l’amoureux (gentil) de Varinka, révolutionnaire (? ), personnage dont on peut dire qu’il existe à peine et qu’il joue les utilités pour ménager une fin heureuse à Varinka.
 

Donc un second tome que je n’ai pas aimé même si certains aspects du roman m’ont intéressée : en particulier la description de la vie des russes blancs à Paris, leur misère, leur difficulté pour trouver logement et travail, la prostitution, l’exploitation des femmes couturières*, et les meurtres de la Tchéka, la police secrète soviétique, qui sévissait dans la capitale française.

  l’exploitation des femmes couturières*

*Avec l’écrivaine, il suffit pour pour régler les conflits sociaux et l’exploitation capitaliste, d’un peu de solidarité, de charité et de bons sentiments, solution idéaliste, assez fleur bleue, qui fait que l’on se demande pourquoi, puisque c’est si facile, l’exploitation des travailleurs immigrés existe encore de nos jours !

Challenge Pavé de l'été blog Sur mes Brizées  : Martha Hall Killy : Un parfum de rose et d’oubli Pocket (648 pages)
 

Lien récapitulatif

dimanche 21 août 2022

Martha Hall Kelly : Le lilas ne refleurit qu’après un hiver rigoureux (1)


La trilogie de Martha Hall Kelly portent des noms de fleurs :
Le lilas ne refleurit qu’après un hiver rigoureux (Pocket 660 pages); Un parfum de rose et d’oubli ( Pocket (648 p) et Le Tournesol suit toujours la lumière du soleil Pocket 684 pages


Le lilas ne refleurit qu’après un hiver rigoureux (tome 1)

La maison des Ferriday

Tous ces titres fleuris m’ont fait penser à des expressions qui le sont tout autant : fleur bleue ou eau de rose*… D’où inquiétude quand on me les a prêtés. Moyennant quoi, je me suis retrouvée avec ce tome 1, Le lilas ne refleurit qu’après un hiver rigoureux, en pleine invasion de la Pologne par les nazis en septembre 1939 (pillages, bombardement, privation de liberté, de nourriture, emprisonnement, déportation) et bientôt enfermée dans un camp de concentration, le tristement célèbre camp pour femmes de Ravensbruck… et avec le moral dans les chaussettes !


Le récit suit la vie de trois personnages :

Caroline Ferriday

Caroline Ferriday, fille d’une illustre et riche famille américaine, dont l’auteure a découvert l’existence récemment. C’est la maison aux lilas de Caroline qui a inspiré le titre du roman.  Celle-ci a consacré sa vie à des oeuvres charitables, notamment pendant la guerre de 1940 pour venir en aide aux Français, puis après la guerre, aux polonaises mutilées, survivantes du camp de Ravensbruck. Sa famille deviendra le sujet des romans suivants.

Kasia un jeune polonaise, adolescente, dont on suit d’abord la jeunesse insouciante, entre son amie juive Nadia, son amoureux Pietrick et sa famille bien-aimée jusqu’à  l’arrivée des nazis. Résistante, elle est arrêtée et déportée à Ravensbruck en même temps que sa mère et sa soeur. C’est un personnage fictif mais qui représente la réalité de toutes les femmes déportées dans ce camp.
La description de la vie au camp, les privations, la faim, les coups, les humiliations, la mort omniprésente, les expériences médicales que subissent ces femmes, sont absolument atroces. Bien sûr, j’ai lu beaucoup de littérature sur ce sujet, mais rien ne peut faire que l’on s’y habitue !

Herta  Oberheuser, médecin à Ravensbruck

Enfin Herta Oberheuser, le médecin du camp qui a mené des expériences médicales atroces sur les prisonnières et a participé à leur élimination. C’est aussi un personnage historique dont l’écrivaine a suivi le procès après la libération des camps. Condamnée à la prison, elle a été rapidement libérée et a exercé le métier de pédiatre en toute impunité ! L’intérêt du personnage est renforcé par le fait que l’on assiste à son évolution :  adolescente, membre de la jeunesse nazie, elle admire Hitler et adhère peu à peu à son idéologie, puis, lorsqu’elle découvre Ravensbuck, elle hésite devant les crimes qui y sont commis pour enfin y adhérer totalement au nom de la grande Allemagne. Autre intérêt à travers la vie de Herta  : le statut de la femme dans l’Allemagne de cette époque, les entraves voire les interdictions qu’elle rencontre pour faire ses études de médecine, le mépris des hommes médecins, et dans les camps de jeunesse, la façon de considérer les jeunes filles comme des « pondeuses » , pourvoyeuses de bons petits aryens !

 Certes le livre n’est pas au niveau des plus grands de la littérature des camps, Jorge Semprun ou Primo Levy, et l’on ne peut le comparer. Il n’a pas la portée philosophique et la profondeur des oeuvres de ces immenses écrivains. 

Martha Hall Kelly est une bonne conteuse, elle s’intéresse à des histoires, celles de ses héroïnes, de leur milieu social, leur histoire d’amour, et elle les place dans un contexte historique tragique qu’elle connaît bien. Elle nous touche à travers la tragédie qu’elles vivent. J’ai été intéressée par les personnages, en particulier par Kasia et Herta, et par l’époque historique. La documentation est solide, la lecture aisée.

*J’ai découvert que les titres anglais étaient plus sobres : Lilac Girls.

Challenge  Pavé de l'été chez Brize : Le lilas ne refleurit qu’après un hiver rigoureux Pocket 660 pages