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samedi 29 août 2026

Histoire de ma vie (5) : George Sand Les débuts littéraires de George Sand à Paris / évolution de ses idées philosophiques

 

Delacroix peint Aurore en 1834 habillée en garçon. Elle est en pleine crise amoureuse avec Alfred de Musset. Après Venise, ils ont essayé de se réconcilier mais leur relation reste tumultueuse.  Elle vient de couper sa longue chevelure et de l'envoyer à son amant glissée à l'intérieur d'une crâne humain. Si l'anecdote est vraie, cela correspondrait bien au récit qu'elle fait dans Histoire de ma vie, quand, à la mort de sa grand-mère, on ouvre le caveau familial et que son précepteur Deschartes l'invite à embrasser le crâne de son père mort à l'âge de trente ans. Le romantisme a une relation de fascination envers la mort liée au bouleversement de la société, au désenchantement, à la perte de repères, qui oppressent la société après la révolution et la chute de l'Empire. La Restauration met une chape de plomb sur les espoirs et les libertés. C'est ce que l'on a appelé "Le Mal du siècle". George Sand, elle-même, a souvent été hantée par l'idée du suicide qui parfois tourne à l'obsession.


Ses Débuts à Paris

 

George Sand et François Casimir Dudevant par François-Auguste Biard

George Sand  déclare très clairement « Comme je ne prétends pas donner le change sur quoi que ce soit en racontant ce qui me concerne,  je dois commencer à dire nettement que je veux taire et non arranger ni déguiser plusieurs circonstances de ma vie ». Elle refuse, contrairement à Jean-Jacques Rousseau de « disposer du passé des personnes qui ont cotoyé mon existence ». Si bien qu’en lisant Histoire de ma vie, vous en saurez peu sur l’échec de son mariage en dehors de son procès puisque celui-ci a été public et vous ne saurez rien sur sur ses amants qui, s’ils apparaissent, le sont comme des amis.. Bref, nous ne sommes pas dans le courrier du coeur ou la presse people ! Même si, en son temps, les amours de George Sand notamment avec Alfred de Musset ou Michel de Bourges ont défrayé la chronique.

C’est pourquoi, lorsqu’elle se sépare une première fois de son mari en 1831 sans faire intervenir la justice, elle ne nous en dit pas plus. Il ne s’agit pas d'une confession ! Elle veut gagner sa vie et aller à Paris.
"A Partir de ce moment-là, l’équilibre entre les peines et les satisfactions se trouva rompu. Je sentis la nécessité de prendre un parti. Je le pris sans hésiter, et mon mari y donna les mains : j’allai vivre à Paris avec ma fille, moyennant un arrangement qui me permettait de revenir tous les trois mois passer trois mois à Nohant ; et, jusqu’au moment où Maurice entra au collège à Paris, je suivis très exactement le plan que je m’étais tracé. Je le laissais entre les mains d’un précepteur qui était avec nous déjà depuis deux ans, et qui a toujours été, depuis ce temps-là, un de mes amis les plus sûrs et les plus parfaits. Ce n’était pas seulement un instituteur pour mon fils, c’était un compagnon, un frère aîné, presque une mère. Pourtant il m’était impossible de me séparer de Maurice pour longtemps et de ne pas veiller sur lui la moitié de l’année."


Elle s’attarde sur les faits qui ont eu leur importance dans sa vie à cette époque :

En 1831, elle constate que la somme octroyée par son mari - qui a conservé la fortune et gère les biens de sa femme en maître comme le veulent les belles lois napoléoniennes (!)-  est si modique qu’elle ne parvient pas à vivre correctement. Sa mère lui conseille de s’habiller en garçon. C’est ce qu’elle faisait elle-même quand son mari manquait d’argent. Des vêtements d’homme sont moins onéreux et plus faciles à entretenir. 

"Je me fis donc faire une redingote-guérite en gros drap gris, pantalon et gilet pareils. Avec un chapeau gris et une grosse cravate de laine, j’étais absolument un petit étudiant de première année." "Au reste, pour n’être pas remarquée en homme, il faut avoir déjà l’habitude de ne pas se faire remarquer en femme."

Elle sera beaucoup plus libre dans ses mouvements. Désormais, Aurore parcourt les pavés de Paris avec de bonnes bottes et non de petites chaussures qui se déchirent au moindre caillou, elle veut développer sa culture, visite les musées et découvre les grands peintres, l’opéra, entre incognito au parterre du théâtre alors interdit aux femmes. Elle a retrouvé là-bas des amis berrichons.

Nous étions alors trois Berrichons à Paris, Félix Pyat, Jules Sandeau et moi, apprentis littéraires sous la direction d’un quatrième Berrichon, M. Delatouche.

Sand essuie beaucoup de critiques, d'injures et les caricaturistes ne se sont pas privés de déverser leur fiel sur elle bien qu'elle n'en parle pas dans Histoire de ma vie. Par contre, elle raconte comment son fils Maurice a été pris pour elle : 

Je raconte là un temps très passager et très accidentel dans ma vie, bien qu’on ait dit que j’avais passé plusieurs années ainsi, et que, dix ans plus tard, mon fils encore imberbe ait été souvent pris pour moi. Il s’est amusé de ces quiproquos, et puisque je suis sur ce chapitre, je m’en rappelle plusieurs qui me sont propres et qui datent de 1831.   

 

Maurice Sand fils de George. La ressemblance est frappante

 

George Sand Auguste Charpentier (1838)

  

En 1832, le choléra décime Paris et survient le drame du Cloître Saint Méry. Un insurrection y est sauvagement réprimée. Dix-sept insurgés se sont emparé du petit pont de l’Hôtel-Dieu. Quinze sont tués par la garde nationale et jetés dans la Seine. Deux atteints dans les rues voisines et égorgés raconte Louis Blanc. La troupe tire sur tout le monde. Sand qui est au jardin du Luxembourg avec sa fille n’a que le temps de rentrer chez elle.

"Ce qu’il y avait jusque-là de plus dangereux, c’était la précipitation avec laquelle on fermait les boutiques au risque de briser la tête à tous les passants. Solange se démoralisait et commençait à jeter des cris désespérés. Quand nous arrivâmes au quai, chacun fuyait en sens différent ; j’avançai toujours, voyant que le pire c’était de rester dehors, et j’entrai vite chez moi sans prendre le temps de voir ce qui se passait, sans même avoir peur, n’ayant encore jamais vu la guerre des rues, et n’imaginant rien de ce que j’ai vu ensuite, c’est-à-dire l’ivresse qui s’empare tout d’abord du soldat et qui fait de lui, sous le coup de la surprise et de la peur, l’ennemi le plus dangereux que puissent rencontrer des gens inoffensifs dans une bagarre." Elle fait ici allusion aux déchaînements de violence auxquels elle a assisté pendant la révolution de 1848 et qui ont éteint son rêve révolutionnaire.

Ses premiers livres paraissent : Indiana en 1832 puis devant le succès, la même année, Valentine… Il lui faut choisir un pseudonyme. Sa belle-mère, la baronne Dudevant, lui a demandé de ne pas galvauder son nom sur les couvertures de livres imprimés ! Ayant écrit un livre avec Jules Sandeau, Rose et Blanche, elle prend, sur les conseils de son ami Delatouche, le nom de Sand et le prénom de George (qui lui paraît très berrichon).
George Sand traverse aussi une crise, au niveau spirituel, mène une recherche ardente des rapports qui peuvent exister "entre l’âme individuelle et cette âme universelle que nous appelons Dieu." "II m’importait fort de chercher en Dieu le mot de l’énigme de la vie, la notion de mes vrais devoirs, la sanction de mes sentiments les plus intimes. » Son refus des institutions religieuses se précise : " Je vois aussi l’esprit de ces institutions tellement perdu et dénaturé qu’en bien des cas l’homme les observe de manière à en faire un sacrilège. Je ne puis prendre mon parti sur des pratiques admises par prudence, par calcul, c’est-à-dire par lâcheté ou par hypocrisie. La routine de l’habitude me paraît une profanation moindre, mais c’en est une encore, et quel sera le moyen d’empêcher que toute espèce de culte n’en soit pas souillée ? "

Tout une période de doute mystique et de quête inquiète voire angoissée qui transparaît bientôt dans son troisième roman Lélia . Il paraît en 1833.

Elle parle longuement de ses amis et dresse des portraits vivants, pleins d’acuité,  originaux, émouvants parfois, ou amusants … des personnages célèbres, Marie Dorval, Delacroix, Emmanuel Arrago, Gustave Planche, Balzac, plus tard Chopin...   

En 1834, elle part à Venise, un voyage qu’elle a toujours rêvé de faire. Elle rencontre Stendhal en route et ne l’apprécie pas trop. Alfred de Musset n’y est que mentionné et ne fait qu’une briève apparition. De leurs amours tourmentés, de leurs déchirements, nous ne saurons rien. Par contre son amour de Venise est là et l'on comprend pourquoi l'on retrouvera cette ville dans plusieurs des romans : Consuelo, La comtesse de Rudolstadt, L'Ucosque, Elle et lui,  Lettres d'un voyageur, Jacques...

 

 L'évolution de ses idées philosophiques

 

Louis-Chrysostome Michel de Bourges

 

Et puis, en 1835, elle rencontre avec Michel de Bourges, avocat qui plaide en 1836 son procès en séparation de corps d’avec Casimir Dudevant pour mauvais traitements et injures graves. Elle obtient gain de cause, la garde de ses enfants ainsi que la restitution de ses biens et de Nohant mais pas la fin de ses ennuis. Casimir Dudevant enlèvera Solange et ne renoncera à l'éducation de ses enfant que moyennant finance, cinquante mille francs !

Républicain fervent, Louis-Chrysostome Michel de Bourges  a une grande influence sur George Sand et  un grand impact sur ses idées et sur son oeuvre. Elle vit avec lui, pendant deux ans, une relation amoureuse passionnée à laquelle elle ne fait aucune allusion dans Histoire de ma vie. Mais elle parle longuement de ses discussions intellectuelles avec lui, sur la cause du peuple, la liberté, ses idées révolutionnaires parfois trop radicales pour elle. Dans Histoire de ma vie l’on peut constater l’admiration voire la fascination qu’il a exercée sur elle, même si elle secoue de temps en temps le joug intellectuel et dénonce ce qu’elle appelle son esprit dominateur. 

 

Pierre Leroux


 

En 1835, Liszt lui fait connaître Lammenais qui prône un christianisme social et elle  rencontre aussi Pierre Leroux, qui lui transmet ses idées d'un socialisme humanitaire et religieux. (Les idées de Leroux sont présentes dans un roman :  Consuelo). C’est avec ces trois hommes que Sand évolue et qu’elle va entrer dans la lutte républicaine, militant pour les droits du peuple, l’égalité sociale et le droit des femmes. La peinture des classes ouvrières et de la dignité des ouvriers, apparait dans ses romans socialistes, en particulier : Simon (1836), Mauprat ( 1837), Le compagnon du tour de France (1841), Horace (1841-42) Le péché de monsieur Antoine (1845), Le meunier d’Angibault (1845), La Ville noire (1861).

 

 Le féminisme de George Sand 

Indiana Hetzel édition par Tony Johannot

 

 On a vu comment l'enfance de George Sand et le mépris dans lequel sa mère, issue du peuple, avait été tenue de la part de sa grand-mère, aristocrate, ont disposé Aurore à prendre le parti du peuple et plus encore celui de la femme du peuple toujours humiliée, toujours soumise, jamais pardonnée si elle commet une faute, toujours considérée comme inférieure.
 
 « Dieu n’a pas créé une race pour la soumettre à une autre.  Je ne me base pas sur les lois de l’homme, qui ne sont que mensonge et injustice, mais sur les lois de Dieu, qui sont justice et vérité. » (Indiana) 
 
Et elle affirme à propos de son premier Livre Indiana qui a fait scandale
 
"Ceux qui m'ont lu sans prévention comprennent que j'ai écrit Indiana avec le sentiment non raisonné, il est vrai, mais profond et légitime, de l'injustice et de la barbarie des lois qui régissent encore l'existence de la femme dans le mariage, dans la famille et dans la société."

Dans Indiana, elle dénonce l'inégalité des droits des femmes et des hommes et prône le refus de la soumission s'attaquant ainsi au code civil de 1804 qui privait  la femme de ses droits juridiques. 

"Je sais que je suis l’esclave et vous le maître. La loi de ce pays vous a fait mon maître. Vous pouvez lier mon corps, garrotter mes mains, gouverner mes actions. Vous avez le droit du plus fort, et la société vous le confirme ; mais sur ma volonté, monsieur, vous ne pouvez rien. " (Indiana à son mari le colonel Delmare)

Le féminisme de George Sand a pourtant des limites qu'elle justifie. En 1848, elle refuse de se présenter aux élections et se déclare contre le vote des femmes parce qu'elle juge que celles-ci ne sont pas assez instruites. Trop soumises à leur mari, elles voteraient comme lui.

Elle pense qu'il faut d'abord réformer l'éducation des femmes, leur donner le même niveau d'instruction que celui des hommes afin de les laisser voter d'une manière éclairée.

 "Les femmes reçoivent une déplorable éducation ; et c'est là le grand crime des hommes envers elles." 

George Sand affirme qu'il faut procéder par ordre et donner d'abord priorité à la réforme du mariage, à l'égalité des hommes et des femmes au sein de la famille et dans la société.

" Oui, l'égalité civile, l'égalité dans le mariage, l'égalité dans la famille, voilà ce que vous pouvez, vous devez demander, réclamer."

 

  Indiana voir ICI

  Histoires de ma vie (1):  George Sand

  Histoires de ma vie (2): George Sand

  Histoire de ma vie (3) : George Sand

  Histoire de ma vie (4): George Sand

  Histoire de ma vie (5) :George Sand 

 


 


 

samedi 15 août 2026

Balzac : Un drame au bord de la mer Le Croisic // Victor Hugo et Joaquin Sorolla : Biarritz


 

J’avais commandé le livre de l’écrivain allemand Siegfried Lenz conseillé par Cleanthe pour le challenge Escapades en Europe :  Les stations balnéaires mais il n’est arrivé chez moi qu’après mon départ en vacances vers mon petit hameau lozérien. Il me faudra donc attendre mon retour à Avignon en septembre pour le lire. Donc, j’ai choisi une nouvelle de Balzac : Un drame au bord de la mer pour la Station balnéaire du Croisic  et un livre de Joaquin Sorolla/ Bords de mer ainsi que des notes de Voyage de Victor Hugo sur Biarritz.

 

Eugène Boudin : Le Croisic


C’est dans les années 1830 que Balzac séjourne au Bourg-de-Baz et qu’il écrit un conte philosophique Un drame au bord de la mer, qui se déroule dans la presqu’île de Croisic et sa côte sauvage. Nous ne sommes qu’au début de la vogue pour les stations balnéaires qui correspond à la mode encore timide des bains de mer. Les plages de Saint-Goustan, de Port Lin au Croisic sont parmi les premières à accueillir des baigneurs.

Louis Lambert, un personnage de La Comédie humaine dans le roman éponyme de Balzac, est le principal personnage de la nouvelle Un drame au bord de la mer avec sa fiancée Pauline. Louis Lambert est le type même de l’artiste, à la sensibilité tellement exacerbée qu’elle confine à la folie. Pauline est la seule à pouvoir le comprendre et possède des trésors d’empathie et de patience, si bien que les deux jeunes gens passent tout d’abord un séjour idyllique au Croisic, sensibles à la beauté, au calme, au recueillement de la station balnéaire..

« La mer était belle, je venais de m’habiller après avoir nagé, j’attendais Pauline, mon ange gardien, qui se baignait dans une cuve de granit pleine d’un sable fin, la plus coquette baignoire que la nature ait dessinée pour ses fées marines. Nous étions à l’extrémité du Croisic, une mignonne presqu’île de la Bretagne … »

Tout d’abord, la beauté de la nature est en harmonie avec les sentiments de bonheur et de perfection qui sont ceux de Louis et de Pauline.

« La vie humaine a de beaux moments ! Nous allâmes en silence le long des grèves. Le ciel était sans nuages, la mer était sans rides ; d’autres n’y eussent vu que deux steppes bleus l’un sur l’autre ; mais nous, nous qui nous entendions sans avoir besoin de la parole, nous qui pouvions faire jouer entre ces deux langes de l’infini, les illusions avec lesquelles on se repaît au jeune âge, nous nous serrions la main au moindre changement que présentaient, soit la nappe d’eau, soit les nappes de l’air, car nous prenions ces légers phénomènes pour des traductions matérielles de notre double pensée. »

Mais ce moment de joie va être troublé par une première rencontre, celle d’un pauvre pêcheur vêtu de haillon, les pieds nus, le pantalon troué. Cette interruption de la félicité est marquée par une première dissonance qui apparaît dans le paysage : « Au moment où les toits de la ville apparurent à l’horizon en y traçant une ligne grisâtre... ».  Pourtant, lorsque tous deux décident d’acheter sa pêche au pêcheur à qui ils permettront ainsi de se nourrir et de subvenir aux besoins de son vieux père, leur harmonie est rétablie et la beauté du paysage est à nouveau présente et les illumine.

En ce moment, le soleil, sympathisant avec ces pensées d’amour ou d’avenir, a jeté sur les flancs fauves de cette roche une lueur ardente ; quelques fleurs des montagnes attiraient l’attention ; le calme et le silence grandissaient cette anfractuosité sombre en réalité, colorée par le rêveur ; alors elle était belle avec ses maigres végétations, ses camomilles chaudes, ses cheveux de Vénus aux feuilles veloutées. Fête prolongée, décorations magnifiques, heureuse exaltation des forces humaines !


Ils promettent alors au pêcheur un bon dîner s’il les amène à la Pointe de Baz jusqu’à la tour qui domine le bassin et les côtes entre Croisic et Baz.

Survient une seconde dissonance dans le paysage dont la vue les frappe par son aspect désertique et sa pauvreté, rien ne pousse sur cette côte battue par les vents de mer où la bouse séchée tient lieu de bois de chauffage l’hiver.

Figurez-vous, (...) une lande de deux lieues remplie par le sable luisant qui se trouve au bord de la mer. Çà et là quelques rochers y levaient leurs têtes, et vous eussiez dit des animaux gigantesques couchés dans les dunes. Le long de la mer apparaissaient quelques rescifs autour desquels se jouait l’eau en leur donnant l’apparence de grandes roses blanches flottant sur l’étendue liquide et venant se poser sur le rivage. »

C’est alors qu’ils aperçoivent, assis sur un rocher à l’entrée d’un grotte, un homme qui semble pétrifiée, le visage détruit par la mer, l’âge, le chagrin, les yeux ensanglantés,  et ce réprouvé, tout le monde semble vouloir l'éviter. Cet homme nommé Cambremer leur fait une terrible impression et ils sentent qu’ils sont devant le spectacle d’un grand malheur. Pauline et Louis n’ont de cesse d’apprendre l’histoire de Cambremer que leur raconte le vieux pêcheur. Je vous la laisse découvrir mais sachez que les jeunes gens, horrifiés, vont désormais voir ce qui les entoure d’un autre manière :  "L’horrible aspect de ces marécages, dont la boue était symétriquement ratissée, et de cette terre grise dont a horreur la Flore bretonne, s’harmonisait avec le deuil de notre âme."

La nouvelle joue donc sur le contraste entre l'harmonie du jeune couple détruite en deux temps par une sorte de gradation : 1)  l'apparition du pauvre pêcheur, 2) l'apparition de cet homme symbole du désespoir.

Balzac y soulève la question de l’impossibilité d’être heureux face au malheur des autres.

Il décrit la Nature en adéquation avec les états d’âme.

Il y a aussi, dans la suite de la nouvelle que je n'ai pas expliquée pour ménager la curiosité, une réflexion sur l’éducation de l’enfant, sur la responsabilité des parents et sur  l’existence  du Mal. Et, à ce propos, à notre grand étonnement, à nous, lecteurs modernes,  Balzac affirme qu'il peut y avoir :   « un crime nécessaire. » 

Victor Hugo et Biarritz

 

Victor Hugo

J'ai visité La Picardie et la baie de Somme avec Victor Hugo et voilà que je le retrouve à Biarritz en 1843 avant que la ville ne devienne une station balnéaire si connue ! Dans son carnet de voyage, il écrit : 

"On se baigne à Biarritz comme à Dieppe, comme au Havre, comme au Tréport ; mais avec je ne sais quelle liberté que ce beau ciel inspire et que ce doux climat tolère. Des femmes, coiffées du dernier chapeau venu de Paris, enveloppées d’un grand châle de la tête aux pieds, un voile de dentelle sur le visage, entrent en baissant les yeux dans une de ces baraques de toile dont la grève est semée ; un moment après, elles en sortent, jambes nues, vêtues d’une simple chemise de laine brune qui souvent descend à peine au-dessous du genou, et elles courent en riant se jeter à la mer. Cette liberté, mêlée de la joie de l’homme et de la grandeur du ciel, a sa grâce.

  (...)

Somme toute, avec sa population cordiale, ses jolies maisons blanches, ses larges dunes, son sable fin, ses grottes énormes, sa mer superbe, Biarritz est un lieu admirable.

 Je n’ai qu’une peur, c’est qu’il ne devienne à la mode. Déjà on y vient de Madrid, bientôt on y viendra de Paris.

 

Alors Biarritz, ce village si agreste, si rustique et si honnête encore, sera pris du mauvais appétit de l’argent ; sacra fames. Biarritz mettra des peupliers sur ses mornes, des rampes à ses dunes, des escaliers à ses précipices, des kiosques à ses rochers, des bancs à ses grottes, des pantalons à ses baigneuses. Biarritz deviendra pudique et rapace. La pruderie, qui n’a dans tout le corps de chaste que les oreilles, comme dit Molière, remplacera la libre et innocente familiarité de ces jeunes femmes qui jouent avec la mer. Et puis il y aura cabinet de lecture et théâtre. On lira la gazette à Biarritz ; on jouera le mélodrame et la tragédie à Biarritz. Ô Zaïre, que me veux-tu ? Le soir on ira au concert, car il y aura concert tous les soirs, et un chanteur en i, un rossignol pansu d’une cinquantaine d’années, chantera des cavatines de soprano à quelques pas de ce vieil océan qui chante la musique éternelle des marées, des ouragans et des tempêtes.

 

Alors Biarritz ne sera plus Biarritz. Ce sera quelque chose de décoloré et de bâtard comme Dieppe et Ostende.

 Rien n’est plus grand qu’un hameau de pêcheurs, plein des mœurs antiques et naïves, assis au bord de l’océan ; rien n’est plus grand qu’une ville qui semble avoir la fonction auguste de penser pour le genre humain tout entier et de proposer au monde les nouveautés, souvent difficiles et redoutables, que la civilisation réclame. Rien n’est plus petit, plus mesquin et plus ridicule qu’un faux Paris. 

Les villes que baigne la mer devraient conserver précieusement la physionomie que leur situation leur donne. L’océan a toutes les grâces, toutes les beautés, toutes les grandeurs. Quand on a l’océan, à quoi bon copier Paris ? 

Déjà quelques symptômes semblent annoncer cette prochaine transformation de Biarritz. Il y a dix ans on y venait de Bayonne en cacolet ; il y a deux ans on y venait en coucou ; maintenant on y vient en omnibus. Il y a cent ans, il y a vingt ans, on se baignait au port vieux, petite baie que dominent deux anciennes tours démantelées. Aujourd’hui, on se baigne au port nouveau. Il y a dix ans, il y avait à peine une auberge à Biarritz ; aujourd’hui, il y a trois ou quatre « hôtels ».

 

Cacolet . environs de Bayonne

 

Joaquin Sorolla : Bords de mer de Dominique Lobstein/Biarritz

Le petit livre d'art paru aux Editions des Falaises sur Joaquin Sorolla  Bords de mer  présente une rapide introduction de Dominique Lobstein à la vie et à l'oeuvre du peintre espagnol. Il est né à Valence en 1863 et ne peignit la mer qu'assez tard. Malgré des voyages incessants, il place toujours  l'Espagne au centre de son intérêt et de ses préoccupations. Le livre est réparti en trois. Une première  partie à Valence  s'intéresse aux  travaux quotidiens, les pêcheurs, la pêche en mer, le halage de la barque... Puis sous l'effet d'une vie familiale heureuse -  il a épousé Clothilde Garcia del Castillo - il  consacre de plus en plus de scènes aux jeux d'enfants aux bords de l'eau, scènes de bain à Javea ou Valence. A partir de 1900,  il peint essentiellement sa famille et, en particulier en 1906, il s'installe l'été à  Biarritz, cette station balnéaire mise à la mode par l'impératrice Eugénie, lieu de villégiature de l'élite européenne. 

 

L'impératrice Eugénie

 

Biarritz. 
A l'origine,  Biarritz est un port de pêche à la baleine jusqu'au XVII siècle. Après la  prise du dernier cétacé en 1686, les marins s'embarquent pour la pêche en Irlande ou en Terre-neuve.
 
Eugénie vint en 1830 à Biarritz avec sa mère, la comtesse de Montijo. Elle y retourne avec Napoléon III  en 1854. La villa Eugénie est construite  à cette date et le couple impérial y séjourne chaque été jusqu'en 1868. Des fêtes somptueuses y ont lieu. Ce qui entraîne la venue de nombreuses têtes couronnées et aussi du monde de la mode et du luxe. Le cauchemar de Victor Hugo s'est réalisé !

Là, Joaquin Sorolla peint sa femme, ses filles et petite-fille se promenant sur les sentiers rocheux, au cours d'un promenade vers le phare, ou protégés du soleil sous un toile bariolée, entrant dans l'eau sur la plage. Tous ses tableaux captent la lumière et ses variations, les reflets de l'eau, les nuances de blanc des robes élégantes, des ombrelles et des chapeaux, avec de temps en temps une note plus vive qui fait chanter les couleurs. Il a parfois la vision du photographe, influencé par son beau-père, le collectionneur et photographe Antonio Garcia Peris. Biarritz apparaît, telle qu'elle est devenue en ce tournant du siècle,  station balnéaire animée avec ses plages bondées, ses lieux de charme où tous rivalisent de raffinement et d'élégance, ses éclats de lumière et de soleil.

A l'heure actuelle, Biarritz est considérée comme la capitale du surf en Europe grâce à des vagues constantes, de tailles variées. De nombreuses écoles de surf et des entreprises liées au surf se sont développées.

  

Joaquin Sorolla : Plage  Biarritz1906

 
 
Joaquin Sorolla : Biarritz Sous la tente

  

Joaquin Sorolla : Biarritz Promenade au phare (1906)

 

Joaquin Sorolla : Biarritz Maria sur la plage (1906)

 

 

Joaquin Sorolla : Biarritz Instantané (Clothilde ou Maria avec un appareil photo)



Joaquin Sorolla : Figure en blanc




 
Joaquin Sorolla : Biarritz Coucher de soleil


















samedi 30 septembre 2023

Honoré de Balzac : Une ténébreuse affaire

 

Une Ténébreuse affaire d'Honoré de Balzac, paru dans les scènes de la vie politique, porte bien son nom et raconte l’histoire d'un double complot.
D’une part celui fomenté par les émigrés royalistes rentrés en France et financés par l’étranger, la Russie, la Prusse, l’Angleterre, contre Napoléon Bonaparte. Dans le roman, ce sont les personnages des jumeaux Simeuse et des frères Hauteserre qui veulent rétablir la royauté. Ils sont accueillis à Arcis-sur-Aube par leur cousine Laurence de Cinq-Cygne qui les cache sur la partie du domaine dont elle est encore la propriétaire, le reste ayant été vendu comme biens nationaux pendant la Révolution

 

Laurence de Cinq-Cygne
 

Laurence de Saint-Cygne a tout de l’héroïne des romans gothiques, belle, courageuse, arrogante, pleine de morgue et de supériorité envers les roturiers. Plus elle est méprisante, plus elle plaît à Balzac !  Elle ne devient humaine qu'à la fin du roman. Fougueuse, héroïque, elle sait manier des armes et participe au complot. Mais Fouché leur a envoyé des espions, Peyrade et Corentin, qui sont chargés de les surveiller voire de les arrêter.

Grâce à son fidèle régisseur Michu, Laurence de Cinq-Cygne cache les jeunes gens dans la ruine d’un ancien monastère puis les fait évader mais ils seront rattrapés et faits prisonniers.

D’autre part et parallèlement, Fouché qui convoite le pouvoir, a comploté contre Bonaparte. Il se ravise après la victoire de l’empereur à Marengo, veut détourner les soupçons de sa personne. Des hommes masqués se faisant passer pour les Simeuse, Hauteserre et Michu, semblables par la taille et les vêtements, enlèvent Malin, conseiller d’état, ancien révolutionnaire, qui a racheté le domaine de Gondreville  appartenant aux Cinq-Cygne et caché des documents compromettants pour Fouché. Les nobles et leur régisseur Michu sont arrêtés. Un procès a lieu mais seul Michu est condamné à mort. Les gentilhommes iront grossir les rangs de la Grande Armée  et mourir pour l’Empereur sur les champs de bataille. Le roman s’inspire d’un fait vrai, l’enlèvement du sénateur Clément de Ris capturé sur l’ordre de Fouché par des bandits pour faire accuser des nobles normands, ses ennemis,  parfaitement innocents.

La marquise de Cinq-Cygne se rend à Iéna, la veille de la bataille pour supplier l’Empereur de sauver son régisseur. Celui-ci a cette réponse dans laquelle transparaît l’admiration de Balzac pour Napoléon malgré ses opinions légitimistes :

« Voici, dit-il avec son éloquence à lui qui changeait les lâches en braves, voici trois cent mille hommes, ils sont innocents, eux aussi ! Eh bien, demain, trente mille hommes seront morts, morts pour leur pays ! »

Michu aura, lui aussi, une belle mort, édifiante  : 

« Les innocents doivent aller à pied ! » dit-il en refusant de monter sur la charette.

 

Une ténébreuse affaire : Corentin

Enfin voilà, j’ai essayé de débroussailler  cette histoire car l’affaire est vraiment si… ténébreuse que je m’y suis perdue !
Comme d’habitude Balzac y réussit des portraits haut en couleur, en particulier des espions de Fouché, le physique et les vêtements annonçant la couleur, c’est à dire le caractère du personnage et sa condition sociale.

Peyrade : « Sa figure bourgeonnée, son gros nez long couleur de brique, ses pommettes animées, sa bouche démeublée, mais menaçante et gourmande, ses oreilles ornées de grosses boucles en or, son front bas, tous ces détails qui semblent grotesques étaient rendus terribles par deux petits yeux placés et percés comme ceux des cochons et d’une implacable avidité, d’une cruauté goguenarde et quasi joyeuse. »

Corentin : « Ce parfait muscadin paraissait âgé de trente ans. Ses manières sentaient la bonne compagnie, il portait des bijoux de prix. Le col de sa chemise venait à la hauteur de ses oreilles. Son air fat et presque impertinent accusait une sorte de supériorité cachée. Sa figure blafarde semblait ne pas avoir une goutte de sang, son nez camus et fin avait la tournure sardonique du nez d'une tête de mort, et ses yeux verts étaient impénétrables ; leur regard était aussi discret que devait l'être sa bouche mince et serrée. »


 Il peint avec finesse les duplicités et le cynisme des hommes politiques qui, ne sachant si Bonaparte va être vainqueur ou non, essaie de ménager l’un et l’autre, louvoyant toujours pour tirer leur épingle du jeu. Pas d’idéal mais de la basse politique ! 


La Bataille d'Iéna

Enfin il y a de grandes scènes d’une beauté picturale et marquante : Ainsi la scène où Laurence de Cinq-Cygne part avec le Marquis de Chargeboeuf dans son vieux carrosse brinquebalant et se retrouve prise entre deux feux en avant de l’avant-garde de l’armée française !
La nuit venait, Laurence voyait s’allumer des feux et briller des armes. Le vieux marquis, dont l’intrépidité fut chevaleresque, conduisait lui-même, à côté de son nouveau domestique, deux bons chevaux achetés la vieille. … Tout à coup l’audacieuse calèche, objet d’étonnement de tous les soldats, fut arrêtée par un gendarme de la gendarmerie de l’armée qui vint à bride abattue sur le marquis en lui criant :
- Qui êtes-vous ? Où allez-vous ? Qui demandez-vous?
- L’empereur, dit le marquis  de Chargeboeuf ...


Pourtant même si ce récit est riche et bien écrit, je n’ai pas eu plaisir à le lire car je ne connais que dans les grandes lignes l’Histoire de ces temps troublés. Il faut être un spécialiste déjà averti et avoir des connaissances pointues pour tout comprendre. J'y suis parvenue mais avec difficulté.
De plus, comme pour Les Chouans, je n’aime pas ce Balzac royaliste et ces nobles pleins de mépris et d’arrogance qu’il ne peut s’empêcher de révérer et de peindre en images d'Epinal ! Cette noblesse dont il légitime la morgue et qui cherche à rétablir ses privilèges en trahissant la France, en vendant son pays aux nations étrangères, ne m’emplit pas d’admiration contrairement à lui !
 

mercredi 21 juin 2023

Stefan Zweig : Balzac


 Stefan Zweig considérait que la biographie qu’il avait entreprise de Balzac serait son oeuvre capitale. Il y travailla pendant dix ans accumulant les documents, reprenant inlassablement - comme le faisait Balzac lui-même- les textes qu’il avait rédigés, découvrant sans cesse d’autres nouveaux aspects du sujet. En 1933, face à la montée du nazisme, il s’enfuit à Londres, puis au Brésil, laissant tout derrière lui, y compris ce manuscrit inachevé. Quand il se suicide en 1942, son éditeur et ami, Richard Friedenthal, reprend les documents éparpillés en divers lieux, les rassemble et accomplit un long travail de révision dès 1943, au milieu des bombes.

La comédie humaine


Et c’est vraiment une somme que cette biographie de Balzac ! Stefan Zweig nous amène dans ce livre énorme à la découverte de l’homme physique avec ses faiblesses, ses vanités, ses outrances, et de l’écrivain soulignant sa force de travail et sa puissance visionnaire.  C’est ainsi qu’il a pu créer en un temps record, en vingt ans, et au prix d’un travail de Titan, un univers reproduisant la société de son temps, avec la représentation, du haut en bas de l’échelle, de toutes les classes sociales, de tous les métiers et la peinture de la nature humaine dans tous ses aspects psychologiques, dans toute son infinie variété. Un Démiurge ! Balzac est conscient du caractère unique de son oeuvre et de son immensité. C’est ainsi qu’il écrit, avec lucidité, dans la préface réunissant ses romans :  

L’immensité d’un plan qui embrasse à la fois l’histoire et la critique de la société, l’analyse de ses maux et la discussion de ses principes, m’autorise, je crois, à donner à mon ouvrage le titre sous lequel il paraît aujourd’hui : La Comédie humaine. Est-ce ambitieux ? N’est-ce que juste ? C’est ce que l’ouvrage terminé, le public décidera.

C’est Dante et sa Divine Comédie qui a inspiré à Balzac le titre de la sienne. La comédie humaine n’a pas pu être achevée. La mort interrompt son oeuvre prématurément. Balzac est victime de son incroyable mode de vie ! Il s’éteint à l’âge de 51 ans, épuisé, usé par sa démesure, par le travail incessant, par les nuits sans sommeil à son bureau, la consommation abusive de café, son poids excessif, et ses tourments. Il ne devait pas être de tout repos, en effet, d’être si endetté qu’il lui fallait vivre caché, fuir d’un logement à l’autre pour échapper aux créanciers ou se réfugier en catimini chez des amis ! Mais l’homme a un optimisme et une joie de vivre qui lui permettent de rebondir chaque fois.


L’homme et l’écrivain

Honoré de Balzac dans sa robe de chambre de travail

Ce que j’ai apprécié dans cette biographie, c’est que Stefan Zweig, malgré son admiration fervente pour Balzac qu’il considère comme le plus grand écrivain de son époque ( et non Victor Hugo ? Cela se discute ! ) n’occulte ni les faiblesses de l’homme qui se répercutent sur l’oeuvre, ni celles de l’écrivain.  Il me permet de mieux comprendre pourquoi j’ai parfois des réserves quand je lis certains des romans de Balzac.

Pour des raison financières et pour se rendre indépendant de ses parents Balzac écrit, dans sa jeunesse, des romans feuilletons médiocres dans un style relâché et sentimentaliste qui se ressent dans nombre de ses romans postérieurs. Zweig, dans son culte pour l’écrivain, parle même de prostitution à propos de ces textes ! Balzac en était conscient puisqu’il n’a jamais signé cette sous-littérature que par des noms d’emprunt. Le style de Balzac explique Zweig a longtemps porté les marques de ce relâchement quand il a enfin écrit sous son nom et est devenu un écrivain célèbre. Il ne se défait de ces défauts que dans les grands romans de la fin dans les années de 1841 à 1843 : La Rabouilleuse, une Ténébreuse affaire, Les illusions perdues, Splendeurs et misères des courtisanes, et surtout ces deux titres :  la Cousine Bette, le cousin Pons… Le biographe analyse les plus grands romans de l’écrivain et nous révèle ainsi ses réussites et son talent.

Car ces deux romans Le cousin Pons et la Cousine Bette, sortis du plan primitif des Parents pauvres, sont ce qu’il a produit de plus grand. Ici, au sommet de sa vie, Balzac atteint le plus haut sommet de son art, jamais son regard ne fut plus clair, sa main d’artiste plus sûre, plus impitoyable. (…)  En eux plus de faux idéalisme, plus de ce romantisme doucereux qui rend pour nous irréelles et par suite sans action plus d’une de ses oeuvres antérieures.

Balzac, à la suite d’affaires catastrophiques sera toute sa vie endetté!  Sa fuite en avant, son style de vie dispendieux, sont responsables du fait que ses dettes non seulement s’accumulent mais se démultiplient si bien qu’il n’a pour solution que d’écrire toujours plus de livres pour gagner toujours plus d’argent sans jamais parvenir à assainir ses finances. On ne peut pas écrire autant, pressé par la manque d'argent, et n'écrire que des chefs d'oeuvre  aussi tous les romans de Balzac ne sont pas au même niveau !

De plus, Zweig souligne le snobisme de l’écrivain à propos de la noblesse. Il est le Stefan Bern de son époque mais avec le génie en plus !  Petit-fils de paysans, il ajoute une particule à son nom, se réclamant indûment des Balzac d’Entraygues, orne son carrosse d’un blason auquel il n’a aucun droit et devient la risée du Tout-Paris. Légitimiste, il est le larbin de tout ce qu’il y a de plus réactionnaire dans Paris. Son admiration des grandes dames le rend servile et n’est égal qu’au mépris qu’il éprouve pour les femmes du peuple ou les bourgeoises.  Zweig parle à son propos d’une vanité puérile et ridicule. Son arrivisme s’accompagne d’un manque de goût évident, d’un luxe ostentatoire. Evidemment, tout ceci marque son oeuvre.

Mais il rattrape tout cela par la force de sa volonté qui le maintient à son bureau : Balzac, alors qu’il est maladroit en société, a une intelligence supérieure pour l'analyser et en révéler les dessous. Il comprend tout de l’âme humaine et possède une vision lucide de tous les rouages de la société. C’est un géant de la littérature !

Dans ces romans de la période de maturité, les manies mondaines et aristocratiques qui rendent si pénibles les oeuvres de la précédente période, disparaissent progressivement; Son regard a peu à peu appris à pénétrer la prétendue haute société qu’il adorait avec le respect involontaire du plébéien. Les salons du Faubourg Saint Germain ont perdu de leur magie.


Un hommage à Stendhal


Ce qui m’a réconcilié avec Balzac, aussi, c’est qu’il reconnaît le génie de Stendhal, qui était tout à fait méconnu dans les années 1825 -1840. Et là, quand il s’agit de littérature, il cesse d’être mesquin ! Il lui rend un vibrant hommage. Avec Hugo et dans un style complètement opposé, Stendhal est mon écrivain préféré de l'époque de Balzac.

Balzac écrit : " J’ai déjà lu, dans Le Constitutionnel, un article tiré de la Chartreuse qui m’a fait commettre le péché d’envie. Oui, j’ai été saisi d’un accès de jalousie à cette superbe et vraie description de la bataille que je rêvais pour Les scènes de la vie militaire, la plus difficile portion de mon oeuvre; et ce morceau m’a ravi, chagriné, enchanté, désespéré. "

Et Zweig commente : "Rarement le regard magique de Balzac s’est manifesté plus splendide qu’ici, où parmi les milliers et les milliers de livres de son temps, c’est justement celui-là, le plus ignoré, qu’il vante. Il célèbre comme un chef d’oeuvre, comme le plus grand chef d’oeuvre de son époque, La Chartreuse de Parme... qu’il appelle  " le chef d’oeuvre de la littérature des idées".


L’entourage de Balzac

Laure de Berny, la Dilecta

Stefan Zweig peint aussi des portraits passionnants des femmes et des amis qui ont joué un rôle dans la vie de Balzac : sa mère qui ne l’a jamais aimé. Zweig la peint sans complaisance comme une petite bourgeoise méchante, dépourvu d’instinct maternel, proche de ses sous, à l’esprit étriqué et conventionnel. Dans une autre biographie de Balzac écrite par Titiou Lecoq ICI, celle-ci prend la défense de Madame Balzac. Ce ne devait pas être de tout repos d’être la mère de cet énergumène et celui-ci a toujours fait appel à elle quand il avait besoin de ses services pour mieux la critiquer après.
Stefan Zweig brosse aussi un beau portrait de madame de Berny, le premier amour de Balzac, la Dilecta ! Et un autre, sévère, de Madame de Hanska, la grande dame russo-polonaise, vaniteuse, égoïste et superficielle.

Cette biographie nous apprend beaucoup sur Balzac et son oeuvre et elle est aussi très agréable à lire. En fait, elle se lit comme un roman et c’est bien de cela qu’il s’agit, le roman d’une vie, et ce personnage hors du commun nous réserve bien des surprises. D’autre part, découvrir ou redécouvrir la genèse de chaque livre est passionnant. Un livre à lire !

 Oeuvres de Balzac  dans ce blog ICI


 Le Balzac de Stefan  Zweig est ma participation à la Quinzaine de Balzac chez Patrice et Eva;  et la Barmaid des lettres du 15 juin au 30 Juin

 

 

Ceci est le premier livre lu pour le challenge Les épais de l'été initié par Taloiduciné chez Dasola. Il remplace le challenge de Brize que celle-ci a souhaité arrêter après 11 années. Du 21 Juin au 29 Septembre.

Balzac de Stefan Zweig : 664 pages


POUR LES EPAIS DE L'ETE QUI VEUT FAIRE UNE LC AVEC MOI A RENDRE LE 25 SEPTEMBRE : LA CHARTREUSE DE PARME de STENDHAL. 

 Je ne l'ai pas lu depuis très longtemps et une relecture ne me déplairait pas !

 


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mercredi 31 mai 2023

Honoré de Balzac : La Rabouilleuse

 

Flore Brazier est la Rabouilleuse. Elle donne son son nom au titre. C’est une pauvre fille de la campagne qui est la proie d’un riche et vicieux vieillard, le docteur Rouget.  Elle passe ensuite entre les mains du fils de ce dernier, Jean-Jacques Rouget, après sa mort et devient sa maîtresse. Par l’ascendant qu’elle exerce sur le vieux garçon, elle devient un danger pour l’héritage de ses neveux. 

Je rabouille pour mon oncle Brazier que voilà.
Rabouiller est un mot berrichon qui peint admirablement ce qu’il veut exprimer : l’action de troubler l’eau d’un ruisseau en la faisant bouillonner à l’aide d’une grosse branche d’arbre dont les rameaux sont disposés en forme de raquette. Les écrevisses effrayées par cette opération, dont le sens leur échappe, remontent précipitamment le cours d’eau, et dans leur trouble se jettent au milieu des engins que le pêcheur a placés à une distance convenable. Flore Brazier tenait à la main son rabouilleur avec la grâce naturelle de l’innocence.

Les personnages principaux


Mais Flore Brazier n’apparaît que tard dans le roman et n’en est pas le personnage principal. Nous ne la découvrons que tardivement par le biais d'Agathe Rouget, déshéritée par son père, qui cherche a récupérer son héritage.

 Mariée à Bridau, Agathe reste veuve avec deux fils Philippe et Joseph. C'est une femme bonne, généreuse, mais naïve, peu cultivée et peu intelligente. Son plus jeune fils, Joseph Bridau, est le fameux peintre, (Delacroix a, semble-t-il, servi de modèle à Balzac), que l’on retrouve comme personnage récurrent de la Comédie Humaine. Artiste désintéressé, dévoué, généreux, aimant, mais laid et malingre, Joseph a du talent mais ne flatte pas la vanité de sa mère, insensible à l’art, et qui lui préfère son frère Philippe. Celui-ci, beau, ardent militaire, s’illustre à la guerre mais n’est bon à rien d’autre. Il refuse de servir les Bourbons dans l’armée pour ne pas être traître à Napoléon. Rendu à la vie civile par la force des choses, il révèle un égoïsme total et n’aime que lui-même. Il est violent, boit, joue, et, dépensier, il se lance dans une vie de débauche, se couvrant de dettes que sa mère doit rembourser en entamant son capital déjà modeste et en s’appauvrissant.

L’Histoire

Le récit est d’abord une réflexion sur l’Histoire du pays. Il s’étale sur une large période puis qu’il commence en 1792 dans la ville d’Issoudun, couvre le Directoire, l’Empire et la Restauration jusqu’en 1830.
Il est intéressant d’un point de vue historique de voir comment Balzac considère les bonapartistes. Lui qui est légitimiste et anti-libéral éprouve cependant un certain respect pour leur capacité de combattant, leur courage sur le champ de bataille, leur sens de l’honneur : ils ne reculent pas devant un duel s’ils se sentent offensés et ils refusent de servir les Bourbons considérant cela comme une traîtrise. Mais son admiration ne va pas plus loin ! Les anciens bonapartistes sont tous des désœuvrés, incapables de s’adapter à la vie sociale, et qui n’apportent rien à leur pays. Il en est ainsi de Philippe Bridau mais aussi de Max Gilet, Grand-Maître des Chevaliers de la Désoeuvrance, association qui réunit tous les jeunes bonapartistes d’Issoudun pour faire les quatre cents coups !

Rien ne peut sauver Issoudun du marasme économique et moral, du point de vue de Balzac, puisque la ville se partage entre les bonapartistes, (trop) nombreux, et la bourgeoise libérale qui entretient l’immobilisme par manque d'initiative et de grandeur de vue. Et oui, n’y a presque plus de nobles à Issoudun, déplore Balzac..

L’état dans lequel le triomphe de la bourgeoise a mis ce chef-lieu d’arrondissement est celui qui attend toute la France et même Paris, si la bourgeoisie continue à rester maîtresse de la politique extérieure et intérieure de notre pays.

Une réflexion sur l’éducation

Agathe Bridau aime ses enfants mais elle est incapable de les éduquer. Elle adule son fils Philippe, ne sévit jamais mais, au contraire, est d’une indulgence coupable envers lui, cherchant toujours à l’excuser, s’aveuglant pour ne pas voir ses défauts et n’ayant même pas conscience de son injustice envers Joseph. Si les défauts de Philippe se sont accentués, c'est donc la faute de sa mère.
Balzac affirme qu’il ne ressort rien de bon de l’éducation donnée par une mère à ses fils. Seul, le père est capable à la fois d’autorité et de justice. Pourtant le père Goriot a prouvé que non !

Le pessimisme de Balzac

Ce roman est l'un des plus sombres de la Comédie Humaine. Tous les personnages de ce livre sont régis par l’intérêt, l’amour de l’argent, au mépris de toute morale et tout sentiment à l'exception d'Agathe Bridau et de son fils Joseph.

La Rabouilleuse, petite paysanne, et les filles de l’opéra que fréquente Philippe sont bien sûr les premières à agir par intérêt. Mais Balzac semble avoir plus d’indulgence envers elles parce qu’elles connaissent la misère et la faim. La conscience s'efface quand on vit dans le dénuement et l'ignorance.

La vertu, socialement parlant, est la compagne du bien-être, et commence à l'instruction.

Mais toute la société bien pensante, bien éduquée, est fondée sur l'amour de l'argent et ne tourne qu'autour de lui :  la querelle entre Max et Philippe est sordide, orchestrée par la ville. La figure de l'avare s'invite à plusieurs reprises dans le roman à travers le vieux docteur Rouget, à travers aussi Monsieur Hochon, - madame Hochon est la marraine d'Agathe -. Même la Descoings, tante d'Agathe, pas vraiment avare, est obsédée sa vie durant par le désir de gagner à la loterie, ce fameux terne qui sera cause de sa fin ! La scène de la loterie présente d'ailleurs un aspect fantastique, le résultat du jeu, le terne apparaissant lorsqu'il a été impossible de le jouer,  introduit la Fatalité, invitant la Mort dans la maison.

 Le pessimisme de Balzac s'y affiche quant à l’être humain et la justice dans la société.  En effet, La Rabouilleuse présente un dénouement noir, amer.

Ainsi, quand Philippe Rouget reste fidèle à ses idées et à son amour pour Napoléon, il n’a aucune visibilité. Compromis dans une conspiration, il est même jeté en prison. Mais quand, rejetant tout honneur, tout sens moral et toute humanité, il se rallie aux Bourbons, il gagne à la fois l’héritage des Rouget, les honneurs avec un titre de comte, et le pouvoir.
Philippe triomphe, non parce qu’il est le plus méritant, mais parce qu’il est le plus cupide, le plus brutal et le plus cynique. Il spolie son frère et laisse sa mère mourir dans la pauvreté sans lui venir en aide et sans chercher à la revoir, rejoignant ainsi les enfants indignes de la Comédie Humaine.

Un grand Balzac !
 

Voir Maggie initiatrice de cette LC 

et Miriam  

Nathalie ICI

Keisha ICI