jeudi 15 novembre 2018

Denis Diderot : Madame de la Pommeraye dans Jacques le fataliste


J'ai relu Jacques le fataliste dont je me souvenais à peine après tant d'années car je voulais aller voir le film Mademoiselle de la Joncquières adaptée du livre de Denis Diderot sur l'histoire de madame de la Pommeraye. Et j'ai raté le film ! Mais j'ai lu Diderot ! 


Dans Jacques le fataliste de Denis Diderot, de nombreux récits viennent ponctuer le cours du voyage de Jacques et de son maître. L’histoire de madame de la Pommeraye couvre une cinquantaine de pages. Presque un petit roman. Le sujet en est la vengeance amoureuse.

De quoi s’agit-il ? Monsieur des Arcis fait des avances à Madame de Pommeraye, riche veuve, qui résiste à son amour tant elle a un mauvais souvenir des liens conjugaux et des rapports entre hommes et femmes. Connue pour être vertueuse mais amoureuse, elle finit par s’abandonner à lui et devient sa maîtresse. L’idylle ne dure qu’un temps car monsieur d’Arcis a besoin de chair fraîche et renouvelée, si j’ose dire.  Madame de Pommeraye, tout en feignant de ne pas être touchée par cet abandon, décide de se venger. Elle n’aura de cesse de faire épouser à son amant une jeune fille, Mademoiselle Duqênoi, tombée dans la pauvreté et prostituée par sa mère. Elle les fait passer l’une et l’autre pour des femmes chastes, croyantes et honnêtes. Le charme et la « vertu » supposée de la jeune fille finissent par avoir raison du marquis. Il épouse. Sa maîtresse lui révèlera alors de quel ruisseau sort la jeune épousée.

Mme de La Pommeraye et Mr des Arcis
Voilà un récit dont le cynisme et la cruauté sont bien dignes d’un Choderlos de Laclos ! Mais ce qui ne l’est pas, c’est la fin imaginée par Diderot. Le marquis pardonne à sa femme et tous deux trouvent le bonheur dans un amour réciproque. C’est un dénouement qui choque à l'heure actuelle et encore plus au XVIII siècle mais pas pour les mêmes raisons ! 
A notre époque, le reproche adressé à Diderot est de terminer ce récit en tombant dans un romanesque de bas étage, pour midinettes ! comme je l’ai lu dans les critiques du film ou du livre.
Mais au XVIII siècle, non seulement il était inconcevable qu’un marquis se mésallie en épousant une courtisane mais qu’il soit heureux avec elle était tout simplement scandaleux! Ce que nous prenons, nous, pour une bleuette à cause de cet happy end, est, en fait, incroyablement audacieux et provoquant de la part de Diderot, inimaginable pour la mentalité de l’époque !

« Ah! si vous pouviez lire au fond de mon coeur  et voir combien mes fautes passées sont loin de moi; combien les moeurs de mes pareilles me sont étrangères ! La corruption s’est posée sur moi; mais elle ne s’y est point attachée. », plaide la jeune femme en s’adressant à son mari.

Ce que Diderot veut nous dire, c’est que la jeune fille, dans la misère, souffrait de ce que sa mère exigeait d’elle pour gagner leur vie. Pourquoi n’aurait-elle pas droit au pardon ? Impensable au XVIII siècle! C’est ce qu'affirme d’ailleurs le Maître  alors que Jacques prend la défense de mademoiselle Duqênoi.
Une histoire d’amour entre un noble et une courtisane ne peut, pour être acceptée, que mal se terminer, comme celle du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut. Manon part au bagne et meurt ! Une morale édifiante pour la  la bonne société !
Au XIX aussi, pour que la dame au camélia/Traviata soit absoute et fasse pleurer les foules, il faut au moins qu’elle meure de consomption et après s’être sacrifiée !

Quant à madame de Pommeraye,  c’est l'auteur lui-même qui en prend la défense quand on dit qu’elle est « une femme horrible » « scélérate ».

«  Sa vengeance est atroce mais elle n’est souillée d’aucun intérêt ».

Non seulement, explique Diderot, elle a sacrifié toute sa vie au marquis

  Elle jouissait de la plus haute considération dans le monde, par la pureté de ses meurs : et elle s’était rabaissée sur la ligne commune. »

mais elle s’est pliée à toutes ses fantaisies pour lui plaire. Et c’est elle (et non lui!) qui a eu à supporter les  humiliations, les sourires ironiques, les insinuations discourtoises chuchotées dans son dos, quand le monde apprend qu’elle a pris un amant : 

«  Elle avait supporté tout l’éclat scandaleux par lequel on se venge des imprudentes bégueules qui affichent l’honnêteté »

 Finalement, c’est toujours la femme que l’on blâme, qu’elle aime, qu'elle soit abandonnée ou qu’elle se venge. Mais qui est le vrai coupable ? demande le narrateur.
Madame de Pommeraye est une femme libre, fière et indépendante qui a agi selon les moyens que lui permettaient la société et son rang.  Elle est riche.  Elle peut se venger. La critique sociale est implicite dans ce récit. On y voit le mépris des nobles envers leurs inférieurs et combien les humbles ne sont que des marionnettes sans âme pour les Grands. Madame de Pommeraie est machiavélique. C'est une manipulatrice sans scrupules, certes, mais à qui la faute ?

« Et j’approuverai fort une loi qui condamnerait aux courtisanes celui qui aurait séduit et abandonné une honnête femme : l’homme commun aux femmes communes »

Féministe, Diderot ?




Je n’ai pas vu le film d’Emmanuel Mouret mais je constate que mademoiselle Duquênoi s’y nomme Joncquières et qu’elle est le personnage éponyme du film. Alors que dans la nouvelle de Diderot, madame de la Pommeraye est le personnage principal. Pourquoi ce changement de point de vue ?  Il y a une explication ? Question à ceux qui ont vu le film.

Je commenterai Jacques le fataliste dans les jours qui suivent.

16 commentaires:

  1. Je ne peux te répondre pour le film.
    J'ai vivement apprécié tes explications Manon, Traviata, hé oui, vu comme ça) Je sens que je vais m'amuser à lire Le lys dans la vallée avec ta vision féministe aussi. ^_^

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  2. un film qui me tente beaucoup et qui m'a donné envie de relire Diderot

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  3. loupé le film dommage, je vais essayer de le trouver à Paris. Au fait un film/un livre cela ne vous dit plus?

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  4. Je n'ai pas lu Diderot et j'ai raté le film (l'été a été trop beau, je n'allais plus au cinéma ..). Je peux récupérer les deux tôt ou tard :-)

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  5. JE l'ai étudié lorsque j'étais plus jeune et franchement, j'en garde un souvenir épouvantable ! Je n'ai donc pas vu le film et je ne compte pas le relire à moins d'y être obligé !

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  6. Le film est absolument extraordinaire et tellement bien fait ! Bien sûr que Diderot est un féministe ! Bravo

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  7. Moi j'étudie actuellement ce livre car étant en classe de seconde. je l'ai beaucoup aimé pour la raison de ce rebondissement de situation à la fin.

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  8. bonjour, j'aurais une question par rapport à un devoir que je dois rendre en français de seconde. Pour vous, l'histoire de Mme de la POmmeraye est-elle un conte immoral ou une leçon de vie, et pourquoi?

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    1. Bonjour, j'étudie aussi ce livre et selon mes cours je dirais que l'histoire est plutôt un moyen de montrer qu'il ne faut pas juger trop vite les actions des autres: ne pas juger la vengeance de Mme de la Pommeraye de manière négative quand on ne comprends pas la souffrance de son abandon.
      Donc je dirais une leçon de vie mais pour le lecteur.
      J'espère que ma réponse t'aura été utile

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    2. Oui, tu as raison ! Madame Pommeraie est une victime, il ne faut pas l'oublier.
      Leçon de vie pour les personnages aussi... Pour madame de Pommeraie qui a joué un jeu cruel, en considérant les deux femmes comme objets de sa vengeance, et qui va aboutir, alors qu'elle voulait se venger du marquis, à faire son bonheur ! Une leçon cruelle pour elle !
      Leçon aussi pour le marquis,inconstant,superficiel,et méprisant envers les femmes qui l'aiment... et qui va trouver la force morale de pardonner et découvrir l'amour vrai malgré le sentiment d'humiliation infligée par madame Pommeraie; Il souffre mais il en sort grandi.
      Leçon morale : La mère de la jeune fille qui a prostitué sa fille est punie, envoyée dans un couvent.
      La jeune fille est pardonnée parce qu'elle est sincère, aimante et que, pour Diderot, elle est une victime.


      Dans une première partie il faut préciser que le conte est immoral. C'est facile à démontrer (tous les personnages sont immoraux, et tout leur comportement l'est aussi : tous agissent mal, tous mentent...).
      Dans la seconde partie on en vient à la leçon de vie... voir plus haut.

      Et je pense qu'une troisième partie pourrait aller plus loin, en montrant aussi qu'il y a une leçon sociale : Mépris de madame de Pommeraie qui abuse de sa position sociale envers des femmes qu'elle considère comme des inférieures et qu'elle méprise mais qui en est punie car le personnage considérée comme inférieur (la jeune fille) va s'en sortir. Et cette leçon sociale s'accompagne d'un plaidoyer pour la femme.
      Diderot est très en avance sur son temps, il est même provoquant pour son époque, je crois, quand il montre que le marquis choisit de pardonner et de vivre avec son épouse même quand il apprend son passé !

      "Féminisme de Diderot? On ne peut employer ce mot à cette époque, ce serait anachronique, mais on peut affirmer que Diderot prend la défense des femmes puisque toutes ont une excuse pour faire le mal, madame Pommeraie rejetée par le marquis, mise au ban de la société; la mère et le jeune fille sont dans la misère, sans secours. Le seul qui n'ait pas d'excuse, c'est le marquis qui lui a mal agi par légèreté,manque d'empathie, mépris envers les femmes. L'homme est le seul à avoir tort mais le dénouement entraîne un changement de sa mentalité.

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  9. Je n'ai pu vous répondre car je n'étais pas là pendant les vacances. Je suppose qu'il n'est plus temps maintenant. Mais dans le cas contraire, contactez moi.

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  10. Bonjour je suis en classe de seconde et j'ai un devoir a rendre. Trois arguments qui montrent que ce récit a bien pour fonction de divertir

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  11. Bonjour, merci beaucoup pour tes explications car je n'avais pas compris certains passages du livre, ils m'ont beaucoup aidé. Mais j'ai encore un doute ; Est ce que Madame de la P a épousé le marquis des Arcis après avoir succomber à son charme, au début du récit ? ( c'est ce que disent certains sites notamment wikipédia mais je ne suis pas sûre que ce soit vrai)
    Merciii :)

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    1. Non ce n'est pas vrai. Elle n'a pas épousé le marquis, elle est sa maîtresse. Et c'est pourquoi elle est mise au ban de la société. On se moque d'elle car elle avait la réputation d'être honnête (vertueuse). Si elle l'avait épousé, elle n'aurait pas subi l'opprobre de la société.

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  12. bonjour je suis en classe de second et j'ai un devoir a rendre qui est d'après vous dans l'histoire de Mme de la Pommeraye qui est coupable ?( soit: le marquis , pommeraye ou mll d'aison) pour cela je dois rediger un paragraphe argumenté en illustrant vos propros par au moins deux arguments et un passage précis du roman. es ce que vous pouvez m'aider svp

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  13. Tous les personnages portent, bien sûr, une part de culpabilité mais Diderot le dit très nettement : c'est le marquis d'Arcis le coupable. (voir ci-dessus). C'est ce qu'il faut démontrer en s'appuyant avec précision sur le texte.

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