Avec les jardins de Klimt et ses couleurs féériques pour regarder l'année nouvelle avec optimisme, je vous souhaite de bonnes fêtes. Tous mes voeux pour la nouvelle année 2026.
Pour la nouvelle année. — Je vis et je pense encore : il faut encore que je vive, car il faut encore que je pense. Sum, ergo cogito : cogito, ergo sum.
Aujourd’hui je permets à tout le monde d’exprimer son désir et sa
pensée la plus chère : et, moi aussi, je vais dire ce qu’aujourd’hui je
souhaite de moi-même et quelle est la pensée que, cette année, j’ai
prise à cœur la première — quelle est la pensée qui devra être
dorénavant pour moi la raison, la garantie et la douceur de vivre ! Je
veux apprendre toujours davantage à considérer comme la beauté ce qu’il y
a de nécessaire dans les choses : — c’est ainsi que je serai de ceux qui rendent belles les choses. Amor fati (accepter son destin) que cela soit dorénavant mon amour. Je ne veux pas entrer en guerre
contre la laideur. Je ne veux pas accuser, je ne veux même pas accuser
les accusateurs. Détourner mon regard, que ce soit là ma seule
négation ! Et, somme toute, pour voir grand : je veux même, en toutes circonstances, n’être plus qu’un homme qui dit oui ! »
Dans son blog Miriam raconte sa visite à Douarnenez et elle note que la ville s'est construite autour de la richesse locale, la sardine. Richesse mais pas pour tout le monde ! C'est là qu'a eu lieu la première grève féminine des Penn Sardin, surnom donné aux ouvrières qui travaillaient dans les usines de sardines.
En écho au billet de Miriam, Aifelle publie dans son Bon Dimanche, la chanson des Penn Sardin, chantée pendant la grève de 1924-25 et qui a été reprise pendant la célébration du centenaire de la grève : "Pemp real a vo !" ( "cinq réaux ce sera")
En 1905, il y avait eu une première grève des Penn Sardin pour obtenir d'être payées à l'heure et non au cent de sardines. En 1924, l'exploitation de ces ouvrières est telle qu'éclate la grande grève des sardinières qui a eu un écho national, entraînant la solidarité des travailleurs, partout en Bretagne et dans le reste de la France.
Quel que soit l'âge, de 12 ans à 80 ans, ces femmes travaillent dans les conserveries à raison de 10 heures par jour et de 72 heures d'affilée. La loi de 1919 sur les 8 heures de travail n'est pas respectée. Elles réclament (entre autres) vingt centimes d'augmentation. Les heures passées à l'usine dans l'attente du poisson ne sont pas
payées, les heures supplémentaires ne sont pas majorées, les heures de
travail de nuit (en principe interdit pour les femmes) ne sont pas
majorées. Les revendications vont porter sur tous ces points.
Enfin Ingammic a rédigé un billet sur un livre : Un belle grève de femmes d'Anne Grignon.
"Elles sont ouvrières dès l’enfance, pour certaines à partir de huit ans
-on contourne, quand le manque d’argent se fait trop criant, la loi qui
impose d’en avoir au moins douze- dans des conditions difficiles. Le
travail se fait debout et à un rythme infernal, dans des structures
exhaussant l’inconfort des chaleurs estivales comme des froids
hivernaux, chargées d’odeurs de saumure et d’entrailles. Et leurs
journées se prolongent avec l’entretien de la maison -qui comme leurs
tenues, se doit d’être impeccable-, le linge à laver (sans machine) mais
aussi les tâches administratives comme la tenue des comptes dont elles
s’occupent généralement, car la plupart maîtrisent mieux le français que
leurs époux." Ingammic
Douarnenez : la grève de sardinières
"La grève, soutenue par le maire Daniel Le Flanchec, animée par un comité de grève et supportée entre autres par Lucie Colliard et Charles Tillon pour la CGTU, commence le 21 novembre 2024 dans une fabrique des boîtes. Elle s'étend le 25 à toutes les usines du port. Les 1600 femmes (sur 2 100 grévistes), sont chaque jour en première ligne des manifestations, au cri de « Pemp real a vo ! » (« Cinq réaux ce sera , c'est-à-dire 25 sous,
ou 1,25 franc). Les patrons sont intraitables. Et les choses
s'enveniment dans la deuxième quinzaine de décembre lorsqu'ils font
appel à seize "jaunes" (briseurs de grève), recrutés dans une officine spécialisée de la rue Bonaparte à Paris. Le préfet destitue le maire communiste, Daniel Le Flanchec. La grève déborde Douarnenez. Elle devient un enjeu national. Le , au débit de L'Aurore, les jaunes tirent plusieurs coups de feu sur Le Flanchec, l'atteignant à la gorge, blessant grièvement son neveu et touchant quatre autres personnes.
On apprend que deux conserveurs, Béziers et Jacq, ont remis aux jaunes la somme de 20 000 francs (l'équivalent de 25 000 heures de travail de leurs ouvrières). Ils risquent la cour d'assises. Le préfet menace de porter plainte contre le syndicat des usiniers. Le 7 janvier, ce dernier pousse à la démission ses membres les plus durs. Le 8 janvier, après 46 jours de grève, des accords sont signés :
toutes les heures de présence à l'usine sont désormais payées, les
femmes obtiennent un relèvement de leur salaire horaire à un franc,
une majoration de 50 % des heures supplémentaires et de 50 % pour le
travail de nuit. La grève est victorieusement terminée le alors que des briseurs de grève ont tiré sur le maire Daniel Le Flanchec le ." (wikipédia)
Quant à moi, j'ai tout de suite pensé à ce poème de Jacques Prévert que j'aime depuis longtemps : une sorte de valse triste et lancinante qui raconte un conte de fées inversé avec le refrain qui revient en début et à la fin du poème comme s'il ne pouvait y avoir de fin à la misère des ouvrières. A tel point que cette danse avec la répétition de "tournez, tournez", évoquantun manège d'enfants plein de joie et d'insouciance, dépeint, au contraire, l'éternelle continuation du malheur.
Jacques Prévert, Chanson des Sardinières
Paul Gruyer : conserverie de sardinières
Ce poème fut écrit par Jacques Prévert en 1935 à l'occasion d'une fête bretonne à Saint-Cyr, localité de Seine-et-Oise. Il a été publié en 1949 dans un recueil intitulé Spectacles.
Tournez tournez petites filles tournez autour des fabriques bientôt vous serez dedans tournez tournez filles des pêcheurs filles des paysans
Les fées qui sont venues autour de vos berceaux les fées étaient payées par les gens du château elles vous ont dit l’avenir et il n’était pas beau
Vous vivrez malheureuses et vous aurez beaucoup d’enfants beaucoup d’enfants qui vivront malheureux et qui auront beaucoup d’enfants qui vivront malheureux et qui auront beaucoup d’enfants beaucoup d’enfants qui vivront malheureux et qui auront beaucoup d’enfants beaucoup d’enfants beaucoup d’enfants...
Tournez tournez petites filles tournez autour des fabriques bientôt vous serez dedans tournez tournez filles des pêcheurs filles des paysans
Joséphine Pencalet
Première femme a être élue conseillère municpale
" Joséphine Pencalet est l’un des visages de cette lutte victorieuse. En 1925, elle est élue conseillère municipale sur la liste présentée par le Parti communiste français. Election rapidement invalidée par le Conseil d'État,
puisque les femmes n'ayant pas le droit de vote, ne sont pas
considérées comme éligibles. Elle s'insurge contre cette annulation,
mais le PC, qui avait pourtant fortement médiatisé sa candidature
et son élection, ne la suit pas. Amère, s'estimant "utilisée",
Joséphine Pencalet refusera de voter jusqu’à sa mort, en 1972. La petite sardinière bretonne reste cependant l'une des premières élues municipales en France." ( TV5 Ici)
Ta loi du ciné signale une autre BD, Les chasseurs d'écume (Debois/Fino), qui raconte l'histoire de la sardine à Douarnenez et dans un des tomes la grève des Penn Sardin.
Apartir du mois de Mars jusqu'à la fin septembre,
je propose que l'on découvre la littérature bulgare mais aussi
l'histoire du pays et les arts, peintures, icônes, fresques,
architecture...
Laissez vos liens ici.
Nicolaï Raïnov : peintre bulgare Le royaume enchanté
Parmi les héros nationaux que je rencontre depuis que je lis pour ma visite en Bulgarie, il y a des noms qui reviennent toujours, célébrés comme des héros qui ont fait l’histoire et ont oeuvré pour la liberté de la Bulgarie sous la domination de l'empire ottoman. J’ai cherché à mieux les connaître. Or, les articles sur le net sont nombreux.
Le poète et révolutionnaire Hristo Botev ( 1848-1876)
Hristo Botev
Chaque 2 Juin, la mémoire de Hristo Botev est célébré dans le pays ainsi que de tous ceux qui sont morts pour la Liberté. Les sirènes retentissent pendant trois minutes et l’on observe le silence quel que soit l’endroit où l’on se trouve. Cette année ce sera l'anniversaire de la 149 ième année de sa mort.
Hristo Botev est né à Kalofer en 1848 et est mort à Okolchitsa (près de Vratsa, dans les montagnes du nord-ouest de la Bulgarie) en combattant contre les Turcs à la tête d'une troupe de volontaires bulgares venus de Roumanie qui était alors un grand centre d’émigrés bulgares chassés hors de leur pays par les Turcs. Botev s’y était réfugié en 1867.
Le 16 Mai 1876, après l’échec de l'insurrection mal préparée qui eut lieu en Avril 1876 et qui fut impitoyablement écrasée par les Ottomans (lire le très beau Sous le jougde Ivan Vazov), le voïvode Hristo Botev s’illustre par un coup d’éclat. A la tête d’une petite troupe, il embarque avec les siens sur le bateau Radetsky. Ils feignent d'être des ouvriers et cachent leurs uniformes et leurs armes dans de grandes caisses censées contenir leurs outils de travail. Le 17 mai, Botev dévoile son identité au capitaine et se fait débarquer sur les côtes bulgares du Danube à Kozlodouï. Il pense que lui et sa troupe vont être rejoints pas des centaines de paysans révolutionnaires mais il n’en est rien. Aucun renfort ne vient les épauler au cours de leur marche à travers les villages bulgares. Réfugiés sur le Mont Okolchitsa, ils combattent les Turcs, un combat démesuré quant aux effectifs. Le 20 mai du calendrier Julien, c’est à dire le 2 Juin du calendrier grégorien, Botev est tué par une balle.
Ivan Vazov recevant la nouvelle de la traversée du Danube sur le
Radetsky effectuée par Botev écrit le poème qui a pour titre
« Radetzki » à un moment où l'espoir est encore possible. Ce poème mis en musique est connu de tous les Bulgares comme « Le doux
Danube blanc s’agite… ».
Je n’ai pu lire que des extraits de la poésie de Botev qui célèbre les exploits et la mort des héros nationaux. Les poésies les plus populaires de Botev sont celles dédiées à Hadji Dimitǎr et Vassil Levski (La Pendaison de Vassil Levski).
" L'aigle, le faucon, les bêtes sauvages s'approchent fraternellement de Hadji Dimitǎr gisant dans son sang, et des sylphides de blanc vêtues viennent panser la plaie et baiser les lèvres du jeune voïvode, qui entre dans l'immortalité. Car, écrit Botev,« celui qui meurt en combattant pour la liberté, celui-là ne meurt pas »".
Dimitar Nikolov Asenov est né le à Sliven dans une famille marchande. Âgé de 2 ans sa famille l’emmène en pèlerinage à Jérusalem. C’est pour cette raison qu’on le surnomme hajdi (titre aussi octroyé aux chrétiens orthodoxes de l'Est ayant fait le pèlerinage à Jérusalem). Il meurt le , mortellement blessé pendant les combats. Plus connu sous le nom de Hadji Dimitar il est l'un des plus importants voïvodes bulgares, ainsi qu'un révolutionnaire combattant la domination turque.
Vassil Ivanov Kountchev, plus connu sous le nom de Vassil
Levski, (Levski : semblable au Lion) est né le 18 juillet 1837 à Karlovo et meurt le 18 février 1873 à
Sofia. Il fut un révolutionnaire et idéologue de la révolution
nationale bulgare dans la lutte nationale contre l'occupant ottoman. C'est un ami de Hristo Botev avec lequel il a partagé une vie d'exil et de misère en Roumanie en 1868.
Il organise la révolution et incite toutes les couches de la Il fut arrêté en 1872 par les
autorités ottomanes et condamné à la peine de mort par
pendaison.
Cinq ans après sa pendaison et
après l'Insurrection d'la guerre russo-turque de 1877-1878 permit la libération de la Bulgarie du joug ottoman. Le traité de San Stefano le mit en place un État bulgare autonome.
Oh, ma mère, chère patrie, pourquoi pleures-tu si pitoyablement, si doucement ? Corbeau, et toi, oiseau maudit, sur la tombe de qui croasses-tu si laidement ?
Oh, je sais, je sais, tu pleures, mère, parce que tu es une esclave noire, parce que ta voix sacrée, mère, est une voix sans aide, une voix dans le désert.
Pleurer ! Là, près de la ville de Sofia, j'ai vu une potence noire, et l'un de vos fils, Bulgarie, y est pendu avec une force terrible.
Le corbeau croasse de façon hideuse et menaçante,
les chiens et les loups hurlent dans les champs, les vieillards prient Dieu avec ferveur, les femmes pleurent, les enfants hurlent.
L'hiver chante sa chanson maléfique,
les tourbillons chassent les épines à travers le champ, et le froid, le gel et les pleurs sans espoir apportent du chagrin à votre cœur.
Ombres et brouillard : Photographie d'Aurélia Frey
EN MÉMOIRE
En 2012, j'ai publié ce poème de Desnos que je vous fais redécouvrir à l'occasion des quatre-vingts ans de l'anniversaire de la libération d'Auschwitz. Il est important de commémorer cet évènement à une époque ou les partis d'obédience nazie sont plus forts que jamais en Europe et encouragés par les dirigeants des Etats-Unis. Je complète ce billet avec le si beau poème d'Aragon Complainte de Robert le diable chanté par Jean Ferrat.
Le dernier poème
Robert Desnos
Robert
Desnos, poète résistant, est arrêté par la Gestapo le 22 février 1944
et amené à Compiègne. De là, il est envoyé d'abord à Auschwitz puis à Buchenwald et à Floha,
en Saxe. Au moment de l'arrivée des troupes alliées, il est déplacé
vers Terezine dans l'ancienne Tchécoslovaquie. Une marche de 200 km à
pied dans la neige, des jours de souffrance et de désespoir pour ces hommes affaiblis,
sous-alimentés, malades, que l'on achève en cours de route s'ils ne
parviennent pas à suivre...
Quand les alliés arrivent à Terezine, Desnos est atteint du typhus. Il
est transporté à l'hôpital militaire installé par les russes pour
accueillir les malades. Ceux-ci font appel à des étudiants de la faculté
de médecine de Prague pour enrayer l'épidémie.
C'est ainsi qu'un jeune tchèque, Joseph Stuna, lit dans les registres
que Robert Desnos est parmi les prisonniers. Epris de poésie française,
admirateur du surréalisme et de Robert Desnos, le jeune homme cherche le
poète et croit le reconnaître dans les traits émaciés d'un malade et
comme on demande à ce dernier s'il connaît le poète français Robert
Desnos, il répond :
- Oui! Robert Desnos, poète français, c'est moi !
Le 8 juin 1945, Robert Desnos s'éteint. Il devra à la poésie, ce langage
universel, de ne pas mourir seul, inconnu, et d'avoir autour de lui des
amis pour le soutenir.
On a retrouvé dans la poche de son vêtement un poème qui a pendant
longtemps été considéré comme le dernier, dédié à sa femme Youki. Or, il
n'en est rien. Le poème a été écrit en 1926 et dédicacé à la Mystérieuse, une autre que Youki.Voir le petit monde de Youki.
Mais le poème, devenu légende, n'a rien perdu de sa beauté.
Robert Desnos est né dans le quartier Saint Merry, près des Halles, sa mère était fille du propriétaire d'une rôtisserie, son père était mandataire en volaille et en gibier, d'où l'importance donné à ce lieu dans le poème d'Aragon. Quand il rejoint les surréalistes, Robert Desnos s'essaye à l'écriture automatique et au langage hypnotique. Il devient le prophète du groupe qui compte Breton, Aragon, Eluard, Soupault, Vitrac... et ses visions souvent déréglées, exaltées, violentes, sont teintées de sang comme, nous dit Aragon, s'il avait vu le destin qui l'attendait lui et les millions de victimes des camps de concentration. Il est aussi le poète de Paris et de la nuit.
Tu portais dans ta voix comme un chant de Nerval Quand tu parlais du sang jeune homme singulier Scandant la cruauté de tes vers réguliers Le rire des bouchers t'escortait dans les Halles
Parmi les diables chargés de chair tu noyais Je ne sais quels chagrins Ou bien quels blue devils Tu traînais au bal derrière l'Hôtel-de-Ville Dans les ombres koscher d'un Quatorze-Juillet
Tu avais en ces jours ces accents de gageüre Que j'entends retentir à travers les années Poète de vingt ans d'avance assassiné Et que vengeaient déjà le blasphème et l'injure
Tu parcourais la vie avec des yeux royaux Quand je t'ai rencontré revenant du Maroc C'était un temps maudit peuplé de gens baroques Qui jouaient dans la brumes à des jeux déloyaux
Debout sous un porche avec un cornet de frites Te voilà par mauvais temps près de Saint-Merry Dévisageant le monde avec effronterie De ton regard pareil à celui d'Amphitrite
Énorme et palpitant d'une pâle buée Et le sol à ton pied comme au sein nu l'écume Se couvre de mégots de crachats de légumes Dans les pas de la pluie et des prostituées
Et c'est encore toi sans fin qui te promènes Berger des longs désirs et des songes brisés Sous les arbres obscurs dans les Champs-Elysées Jusqu'à l'épuisement de la nuit ton domaine
Tu te hâtes plus tard le long des quais Robert Quand Paris se défarde et peu à peu s'éteint Au geste machinal que fait dans le matin L'homme bleu qui s'en va mouchant les réverbères
Oh la Gare de l'Est et le premier croissant Le café noir qu'on prend près du percolateur Les journaux frais les boulevards pleins de senteur Les bouches du métro qui captent les passants
La ville un peu partout garde de ton passage Une ombre de couleur à ses frontons salis Et quand le jour se lève au Sacré-Coeur pâli Quand sur le Panthéon comme un équarissage
Le crépuscule met ses lambeaux écorchés Quand le vent hurle aux loups dessous le Pont-au-Change Quand le soleil au Bois roule avec les oranges Quand la lune s'assied de clocher en clocher
Je pense à toi Desnos qui partis de Compiègne Comme un soir en dormant tu nous en fis récit Accomplir jusqu'au bout ta propre prophétie Là-bas où le destin de notre siècle saigne
Je pense à toi Desnos et je revois tes yeux Qu'explique seulement l'avenir qu'ils reflètent Sans cela d'où pourrait leur venir ô poète Ce bleu qu'ils ont en eux et qui dément les cieux
Il fallait pour participer au Book trip en mer de Fanja un peu de poésie. Voici quelques textes poétiques pour partir en voyage !
Homère : Charybde et Scylla
Charybde et Scylla
Tels sont ces deux écueils. L’un, de son faîte aigu, atteint le haut Ouranos, et une nuée bleue l’environne sans cesse, et jamais la sérénité ne baigne son sommet, ni en été, ni en automne ; et jamais aucun homme mortel ne pourrait y monter ou en descendre, quand il aurait vingt bras et vingt pieds, tant la roche est haute et semblable à une pierre polie. Au milieu de l’écueil il y a une caverne noire dont l’entrée est tournée vers l’Érébos ; et c’est de cette caverne, illustre Odysseus, qu’il faut approcher ta nef creuse. Un homme dans la force de la jeunesse ne pourrait, de sa nef, lancer une flèche jusque dans cette caverne profonde. Et c’est là qu’habite Scylla qui pousse des rugissements et dont la voix est aussi forte que celle d’un jeune lion. C’est un monstre prodigieux, et nul n’est joyeux de l’avoir vu, pas même un Dieu. Elle a douze pieds difformes, et six cous sortent longuement de son corps, et à chaque cou est attachée une tête horrible, et dans chaque gueule pleine de la noire mort il y a une triple rangée de dents épaisses et nombreuses. Et elle est plongée dans la caverne creuse jusqu’aux reins ; mais elle étend au dehors ses têtes, et, regardant autour de l’écueil, elle saisit les dauphins, les chiens de mer et les autres monstres innombrables qu’elle veut prendre et que nourrit la gémissante Amphitrite. Jamais les marins ne pourront se glorifier d’avoir passé auprès d’elle sains et saufs sur leur nef, car chaque tête enlève un homme hors de la nef à proue bleue. L’autre écueil voisin que tu verras, Odysseus, est moins élevé, et tu en atteindrais le sommet d’un trait. Il y croît un grand figuier sauvage chargé de feuilles, et, sous ce figuier, la divine Charybde engloutit l’eau noire. Et elle la revomit trois fois par jour et elle l’engloutit trois fois horriblement. Et si tu arrivais quand elle l’engloutit, Celui qui ébranle la terre, lui-même, voudrait te sauver, qu’il ne le pourrait pas. Pousse donc rapidement ta nef le long de Scylla, car il vaut mieux perdre six hommes de tes compagnons, que de les perdre tous."
Victor Hugo
Eugène Boudin: un grain
Oceano nox
Oh ! combien de marins, combien de capitaines Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines, Dans ce morne horizon se sont évanouis ! Combien ont disparu, dure et triste fortune ! Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune, Sous l'aveugle océan à jamais enfouis !
Combien de patrons morts avec leurs équipages ! L'ouragan de leur vie a pris toutes les pages Et d'un souffle il a tout dispersé sur les flots ! Nul ne saura leur fin dans l'abîme plongée. Chaque vague en passant d'un butin s'est chargée ; L'une a saisi l'esquif, l'autre les matelots !
Nul ne sait votre sort, pauvres têtes perdues ! Vous roulez à travers les sombres étendues, Heurtant de vos fronts morts des écueils inconnus. Oh ! que de vieux parents, qui n'avaient plus qu'un rêve, Sont morts en attendant tous les jours sur la grève Ceux qui ne sont pas revenus !
On s'entretient de vous parfois dans les veillées. Maint joyeux cercle, assis sur des ancres rouillées, Mêle encor quelque temps vos noms d'ombre couverts Aux rires, aux refrains, aux récits d'aventures, Aux baisers qu'on dérobe à vos belles futures, Tandis que vous dormez dans les goémons verts !
On demande : - Où sont-ils ? sont-ils rois dans quelque île ? Nous ont-ils délaissés pour un bord plus fertile ? - Puis votre souvenir même est enseveli. Le corps se perd dans l'eau, le nom dans la mémoire. Le temps, qui sur toute ombre en verse une plus noire, Sur le sombre océan jette le sombre oubli.
Bientôt des yeux de tous votre ombre est disparue. L'un n'a-t-il pas sa barque et l'autre sa charrue ? Seules, durant ces nuits où l'orage est vainqueur, Vos veuves aux fronts blancs, lasses de vous attendre, Parlent encor de vous en remuant la cendre De leur foyer et de leur coeur !
Et quand la tombe enfin a fermé leur paupière, Rien ne sait plus vos noms, pas même une humble pierre Dans l'étroit cimetière où l'écho nous répond, Pas même un saule vert qui s'effeuille à l'automne, Pas même la chanson naïve et monotone Que chante un mendiant à l'angle d'un vieux pont !
Où sont-ils, les marins sombrés dans les nuits noires ? O flots, que vous savez de lugubres histoires ! Flots profonds redoutés des mères à genoux ! Vous vous les racontez en montant les marées, Et c'est ce qui vous fait ces voix désespérées Que vous avez le soir quand vous venez vers nous!
Albert Samain
William Turner : Soleil levant Venise
Matin sur le port
Le soleil, par degrés, de la brume émergeant,
Dore la vieille tour et le haut des mâtures ;
Et, jetant son filet sur les vagues obscures,
Fait scintiller la mer dans ses mailles d’argent.
Voici surgir, touchés par un rayon lointain,
Des portiques de marbre et des architectures ;
Et le vent épicé fait rêver d’aventures
Dans la clarté limpide et fine du matin.
L’étendard déployé sur l’arsenal palpite ;
Et de petits enfants, qu’un jeu frivole excite,
Font sonner en courant les anneaux du vieux mur.
Pendant qu’un beau vaisseau, peint de pourpre et d’azur
Bondissant et léger sur l’écume sonore,
S’en va, tout frissonnant de voiles, dans l’aurore.
Albert Samain, Le chariot d’or
Blaise Cendrars
Le douanier Rousseau
Iles
Iles
Iles où l'on ne prendra jamais terre
Iles où l'on ne descendra jamais
Iles couvertes de végétations
Iles tapies comme des jaguars
Iles muettes
Iles immobiles
Iles inoubliables et sans nom
Je lance mes chaussures par-dessus bord car je voudrais bien aller jusqu'à vous.
Jules Supervielle
Georges Lemmen : la plage de Heist
Quand nul ne la regarde
Quand nul ne la regarde,
La mer n’est plus la mer,
Elle est ce que nous sommes
Lorsque nul ne nous voit.
Elle a d’autres poissons,
D’autres vagues aussi.
C’est la mer pour la mer
Et pour ceux qui en rêvent
Comme je fais ici.
Jules Supervielle
Félix Valotton : la marée montante
La mer n'est jamais loin de moi
La mer n'est jamais loin de moi,
Et toujours familière, tendre, Même au fond des plus sombres bois À deux pas elle sait m'attendre. Même en un cirque de montagnes
Et tout enfoncé dans les terres,
Je me retourne et c'est la mer,
Toutes ses vagues l'accompagnent,
Et sa fidélité de chien
Et sa hauteur de souveraine,
Ses dons de vie et d'assassin,
Enorme et me touchant à peine,
Toujours dans sa grandeur physique,
Et son murmure sans un trou,
Eau, sel, s'y donnant la réplique,
Et ce qui bouge là-dessous.
Ainsi même loin d'elle-même,
Elle est là parce que je l'aime,
Elle m'est douce comme un puits,
Elle me montre ses petits,
Les flots, les vagues, les embruns
Et les poissons d'argent ou bruns.
Immense, elle est à la mesure
De ce qui fait peur ou rassure.
Son museau, ses mille museaux
Sont liquides ou font les beaux,
Sa surface s'amuse et bave
Mais, faites de ces mêmes eaux,
Comme ses profondeurs sont graves !
Alain Bosquet
Henri Edmond Cross : Les îles d'or
Mer
La mer écrit un poisson bleu, efface un poisson gris. La mer écrit un croiseur qui prend feu, efface un croiseur mal écrit. Poète plus que les poètes, musicienne plus que les musiciennes, elle est mon interprète, la mer ancienne, la mer future, porteuse de pétales, porteuse de fourrure. Elle s’installe au fond de moi : la mer écrit un soleil vert, efface un soleil mauve. La mer écrit un soleil entrouvert sur mille requins qui se sauvent. Alain Bosquet