mardi 20 septembre 2016

Victor Hugo : Mangeront-ils? Lecture commune


J'ai vu cet été au festival d'Avignon 2016, la représentation de la pièce de Victor Hugo : Mangeront-ils? par la compagnie des Barriques. (voir mon billet ICI).  Ce qui m'avait donné envie de lire la pièce.

Mangeront-ils? Aïrolo et Zineb Compagnie des barriques photo Luca Lomazzi
Mangeront-ils? appartient au recueil Théâtre en liberté composé de quatre drames et cinq comédies en vers ou en prose. Ecrites par Victor Hugo pendant son exil à Guernesey, éditées en 1869 à son retour en France, ces pièces n’ont jamais été jouées sur scène du vivant de l’auteur.

Mangeront-ils? est une histoire d’amour contrarié, celle de Lord Slada et de Lady Janet obligés de se réfugier dans l’asile d’une église à moitié en ruines, sur l’île de Man, pour échapper au Roi, amoureux de Lady Janet qu’il veut pour épouse. Mais dans l’enceinte de ces ruines ne poussent que des plantes vénéneuses et coule une rivière aux eaux empoisonnées. Les deux amants ne peuvent s’échapper et sont condamnés bientôt à mourir de faim et soif. C’est alors que le voleur au grand coeur Aïrolo les prend sous son aile et part chercher de la nourriture pour eux dans la forêt où vit la sorcière Zineb. Celle-ci a cent ans et se sent proche de la mort. Pourchassés par le tyran, le bandit et la sorcière vont faire alliance contre celui-ci.

Le drame romantique : entre comédie et tragédie 

Lady Janet et Aïrolo :  Serge Reggiani dans une mise en scène pour la TV
Il s’agit d’un drame romantique en deux actes qui pratique le mélange des genres prôné par Victor Hugo. La pièce commence donc comme une tragédie avec un despote cruel qui veut se saisir de la jeune femme et tuer son mari mais elle finit en véritable comédie. Dans le deuxième acte, l’on voit en effet Aïrolo mener par le bout du nez le tyran crédule et sot, le couvrant de ridicule et parvenant à le chasser du trône.
A ce mélange des genres correspond celui des styles. Le contraste entre les déclarations d’amour nobles et lyriques de Lord Slada et les préoccupations de Lady Janet crée un effet comique alors que la situation des jeunes gens n’est rien moins que tragique :
Lord Slada
Mets sur ton front ta main. Je suis ton protégé.
Déesse, inonde-moi de ta lumière.
Lady Janet, à part.
J’ai
une faim!

A l’expression du bel amour romantique répondent les exigences les plus terre à terre. La « déesse » a l’estomac vide et lord Slada est bien obligé, lui aussi, d’avouer qu’il est soumis aux mêmes contingences terrestres! C’est ce que souligne la réplique de Aïrolo :
Oui, c’est le paradis de s’aimer de la sorte,
Mais toutefois un peu de nourriture importe;
Vous êtes, j’en conviens, deux anges, mais aussi
Deux estomacs ; daignez me concéder ceci.

D’où le titre réaliste de la pièce, Mangeront-ils? qui résume l’enjeu de l’action, les jeunes gens étant condamnés soit à mourir de faim, soit à périr de la main du roi pour Slada et au mariage forcé pour Janet. Mais ce titre est aussi un moyen pour Victor Hugo de dénoncer la misère du peuple qui souffre de faim pendant que le Roi fait ripaille. Car la pièce se veut un pamphlet contre la tyrannie et les grands de ce monde qui se rient de la souffrance des humbles.

 Contre l'arbitraire et l’injustice sociale  : un hymne à la liberté

Le Roi et son conseiller : Mise en scène de Beno Besson à Lausanne
Victor Hugo dans son exil continue donc à mener son combat contre Napoléon III et à dénoncer le despotisme. Le roi de la pièce est un homme qui vit dans l’opulence au dépens du peuple. Mess Tityrus son conseiller l’encourage dans cette voie :
Roi, plaisirs, tournois, galas, combats, vous pouvez vous donner toutes vos fantaisies,
le peuple paie.

Il aime le pouvoir mais aussi les richesses, la bonne chère mais il en jouit d’autant plus devant ceux qui n’ont rien.
J’approuve cette estrade,
Il sied qu’un roi qui mange ait d’en bas pour témoins
le reste des mortels qui mangent beaucoup moins.

C’est un être médiocre qui veut soumettre les autres, les plier à son arbitraire. Il aime faire souffrir, torturer, jouer au chat et à la souris en donnant de l’espoir pour mieux plonger son ennemi dans le désespoir. Il est prompt à condamner ceux qui lui résistent et Victor Hugo s'élève ici, encore une fois, contre la peine de mort.
Mess Tityrus
Pour jouer de la sorte avec l’espoir, l’effroi,
La mort, la vie, il faut, vois-tu bien être roi.
Aïrolo à part
Il suffit d’être tigre.

La charge satirique dirigée contre le roi est forcée. Victor Hugo en fait un fantoche, une sorte de pantin habilement manipulé par Mess Tityrus. Imbu de lui-même, il est non seulement méchant mais sot. Il refuse de croire en Dieu, il se proclame supérieur à lui mais il tombe dans la superstition et pourchasse Zineb pour qu’elle lui dise son avenir. Sa crédulité imbécile alliée à son égocentrisme et sa lâcheté le ridiculise.

Face à lui, Aïrolo incarne la figure du peuple, l'amour de la liberté et dénonce l’injustice sociale qui commence par celle de la naissance.
Ah! je vaux bien les rois,
Car j’ai la liberté de rire au fond des bois.
Mon chez-moi c’est l’espace, et Rien est ma patrie.
Voyez-vous la naissance est une loterie;
Le hasard fourre au sac sa main, vous voilà né.
A ce tirage obscur la forêt m’a gagné.

Il est celui qui lutte pour que le peuple mange et pour que celui-ci ait doit au bonheur :
Je livre la bataille immense de la faim
Contre le superflu des autres.

L’homme ayant égaré le bonheur, je le cherche.

Avec Aïrolo, l’on retrouve le thème du bandit, du proscrit, du marginal rejeté par la société, thème cher à Victor Hugo. Il est un Jean Valjean, un Gwinplaine, un Hernani en rébellion contre l’ordre établi, un humble qui ne se soumet pas, un homme avec sa part d’ombre et de lumière.
Possesseur de zéro, que j’en sois le voleur,
ça fait rire. Je suis le pire et le meilleur.

Aïrolo se révèle supérieur au roi car c’est un être libre, qui accepte la mort plutôt que de servir et de s’humilier.
Après tout j’aime autant la corde que la chaîne,
Et la mort que la geôle. Un noeud qui pend d’un clou,
Et qu’on serre une fois pour toutes à mon cou
Me délivre d’un tas de choses que j’évite.

Il n’est corrompu ni par le pouvoir ou les honneurs, ni par l’argent. Il place les valeurs spirituelles et la liberté au-dessus de tout. Il a un certain panache et comme les héros romantiques de Hugo, il l’exprime  avec superbe :
ll ne me convient pas de vous divertir, prince,
Et d’être la souris quand vous êtes le chat.

Fantastique, Superstition, Religion : "Je lis Dieu sans lunettes"

Les amoureux dans le cloître abandonné : décor de la mise en scène de La Fine Compagnie et Les Estropiés

Le fantastique est l’une des composantes discrète de la pièce avec la présence de la sorcière Zineb mais l’on verra que Victor Hugo laisse malicieusement planer un doute sur les talents divinatoires de Zineb. Et l’on est témoin du scepticisme d’Aïrolo lorsqu’il reçoit le talisman de Zineb censé lui assurer une longue vie de cent ans. L’auteur critique les superstitions absurdes. Le roi de Man qui se place au-dessus du Christ et de Dieu mais sombre dans l’obscurantisme, en est bien puni.
En fait, brigand ou sorcière, les deux personnages sont avant tout des êtres proches de la nature, vivant en symbiose avec elle. Incarnation du dieu Pan ou de Puck, Aïrolo est enfant de la Grèce et de Shakespeare…
 Je suis l’âme sereine à qui Pan s’associe
Quant à Zineb, si elle est sorcière, elle n’est pas semblable aux sombres apparitions de Macbeth. Elle serait plutôt cousine du Petit Monde des bois, celui du Songe d’une nuit d’été, parentes des fées, suivantes de Titiana. Personnage malicieux mais sans méchanceté, elle est du côté des êtres qui ont besoin d'elle, les animaux comme le pigeon blessé ou les humains innocents.

De plus, le personnage de Zineb permet à Victor Hugo de dénoncer  le fanatisme, les bûchers allumés par l’Eglise pour mettre à mort ces pauvres femmes qui sont surtout des êtres de la nature, connaisseuses des plantes et guérisseuses.
A côté de la satire du despotisme, Victor Hugo se livre effectivement à une critique en règle de l’Eglise prompte au fanatisme, prête à appuyer les puissants quand cela l’arrange mais constituant un contre-pouvoir redoutable dès que l’on touche à ses biens ou à ses privilèges.
Mais si vous touchez un jour à l’église, à ses droits, à ce cloître inutile,
Ah! bien, c’est pour le coups que, dans toute cette île,
On entendra sonner le tocsin jusqu’au ciel.

Pour Hugo qui croit en Dieu mais n’aime pas le clergé, Aïrolo représente la religion débarrassée des prêtres, la vraie foi pure et sincère. C’est ce que le jeune homme exprime d’une manière extrêmement pittoresque : « je lis Dieu sans lunettes ».
Faut-il vous compléter mon portrait? Braconnage,
Et clef des champs. Pensif, je dédaigne de loin
Le juge, plus le prêtre; et je n’ai pas besoin
De vos religions, je lis Dieu sans lunettes.

Une célébration de la Nature :  entre lyrisme et grotesque

La forêt, le très beau décor de la mise en scène de Laurent Pelly à Marseille Théâtre de la Criée
Il y a de très beaux passages dans cette pièce, de grands moment poétiques où le lyrisme s’élève comme une musique éthérée pour célébrer la beauté de la nature, l’amour de la liberté, de l’espace. Ainsi lorsque Aïrolo parle de sa vie dans la forêt :
A ce tirage obscur la forêt m’a gagné.
Joli lot. C’est ainsi que parmi la bruyère
Où Puck sert d’hippogriffe à la fée écuyère,
Enfant et gnome, étant presque un faune, j’échus
Comme concitoyen aux vieux arbres fourchus.
Dans l’herbe, dans les fleurs de soleil pénétrées,
Dans le ciel bleu, dans l’air doré, j’ai mes entrées.

Parfois  le style se fait plus familier, plus proche et l’humour affleure  :
Mon patrimoine est mince. Errer dans les sentiers,
C’est là mon seul talent; je plains mes héritiers.
Mais une fois encore il alterne avec des vers d’une poésie simple et pure évocatrice de cette nature qui est sa vraie richesse :
Voyons que laisserai-je après moi?
Regardant autour de lui.
Cette dune,
Ce sapin, les roseaux, l’étang, le clair de lune,
La falaise où le flot mouille les goémons,
La source dans les puits, la neige sur les monts,
Voilà tout ce que j’ai.

Très beau aussi le moment ou Zineb remercie Aïrolo de l’avoir aidée non parce qu’il lui a sauvé la vie mais parce qu’il lui  a donné plus encore, une mort digne, en accord avec sa vie, en phase avec la nature :
Ecoute je te dois la mort sombre et tranquille,
La mort douce et profonde au fond des bois cléments,
Parmi ces rocs sacrés, mystérieux aimants,
Sous les ronces, au pied des chênes, sur la mousse,
Dans la sérénité de l’obscurité douce
La mort comme les loups et comme les lions,
Je te dois loin des peurs et des rebellions,
L’évanouissement dans la bonne nature.

Triviales par contre les réflexions d’Aïrolo sur les amoureux
Le coeur  a ses bonheurs, l’estomac ses misères,
Et c’est une bataille entre ces deux viscères.
Lequel l’emportera? L’estomac.
Et franchement vulgaires ses pensées exprimées en « franglais » (et oui, déjà!)  devant la belle Janet endormi pour qui il éprouve du désir  :
J’en suis incandescent.- que n’ai-je
le droit d’offrir un kiss à ce biceps de neige.
Toujours ce fameux mélange des styles qui réclame du comédien incarnant Aïrolo d’avoir à la fois un tempérament comique, une certaine truculence et un penchant vers le lyrisme, une manière d’exprimer la nostalgie assortie d’une gaité un peu triste, un équilibre léger et subtil entre deux extrêmes. Une pièce qui demande donc une remarquable interprétation; Quant à la scénographie, j'ai pu voir en faisant des recherches dans le net combien cette pièce avait donné lieu à de très belles créations et décors variés.

 LECTURES COMMUNES RAPPEL

Pour le 20 Octobre 2016 :  Lettres de Juliette Drouet ou biographie de Henri Troyat :  Juliette Drouet  OU Juliette Drouet : Mon grand petit homme, mille et une lettres d'amour (Gallimard) OU  tout autre livre de correspondance entre Drouet-Hugo
Miriam, Margotte, Claudialucia

Pour le  20 Novembre 2016 :  BIOGRAPHIE DE VICTOR HUGO  : Un été avec Hugo de Laura El Makki (Equateurs/ Parallèles) OU Victor Hugo de Sandrine Filipetti (livre de poche) Ou Olympio ou la vie de Victor Hugo de Maurois. Bref! une biographie de Hugo au choix.

Miriam, Nathalie, Claudialucia, Eimelle (?), Margotte

LECTURES COMMUNES : AUTRES PROPOSITIONS

Je propose de continuer notre exploration du Théâtre en Liberté (livre de poche Folio Gallimard) dans le cadre du challenge Victor Hugo, du challenge romantique et aussi du Challenge Tous en Scène d'Eimelle pour la fin 2016 et  l'année  2017 : en alternant drames et comédies

Pour le 20 Décembre : un drame : Torquemada

Margotte,  Miriam, Nathalie, claudialucia,

Je proposerai plus tard le tableau  les lectures à partir de janvier 2017.




12 commentaires:

  1. un bien beau billet sur le thème réaliste de la faim! tu as donné sa place aussi à la sorcière que j'ai négligée dans le mien. Nous n'avons pas eu la même lecture. comme je ne connaissais pas du tout la pièce, c'est la surprise et la découverte qui m'ont guidée. Toi, tu avais vu la pièce, c'est donc plus l'approfondissement. Peut être doit on approfondir lors de la découverte?

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oui, la surprise, je l'ai eue quand je suis allée voir la pièce ! Et comme je n'avais pas du tout été convaincue par le jeu des acteurs, j'ai eu le temps d'y réfléchir. Franchement,j'ai préféré la lecture de la pièce qui présente les thèmes chers à VH, ceux que l'on retrouve brillamment exposés dans L'homme qui rit et tant d'autres oeuvres.

      Supprimer
  2. PS le lien vers ton article sur la pièce à Avignon n'est pas actif, peut être peu tu le réparer!

    RépondreSupprimer
  3. Bonsoir Claudia, j'arrive tard mais j'arrive ! Avec un billet bien moins détaillé que le tien... Enfin, j'ai réussi à ne pas louper le rdv.
    J'ai acheté une bio de Hugo, je participerai donc à la LC du 20/11. En revanche, j'ai bien du mal à trouver la biographie de Troyat. J'ai encore du temps devant moi, je te tiens au courant.
    Bonne soirée et bravo pour ce beau billet hugolien :-)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci d'avoir participé malgré ton travail; Si tu ne trouves pas la bio de Troyat tant pis; si tu veux, tu peux t'inscrire pour une lecture de Théâtre en liberté, recueil d'où est extrait Mangeront-ils?

      Supprimer
    2. @Claudialucia : oui, je suis partante pour la LC du 20/12. Quant à Troyat, je vais voir. Si je le trouve, je reviendrai m'inscrire car j'aime bien les biographies de cet auteur. Celle de Maupassant est très agréable à lire.

      Supprimer
    3. Merci de nous rejoindre; On sera trois! je peux t'envoyer Troyat si tu en as besoin.

      Supprimer
  4. beau billet pour cette pièce méconnue! J'ai pris du retard pour les liens du challenge, s'il y en a d'Avigon à rajouter, pas de problème!

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. D'accord. Il faut que je trouve le courage de voir celles que j'ai oubliées. Je le ferai.

      Supprimer
  5. Bonjour, je m'inscris pour Torquemada. J'essaierai de relire L'Homme qui rit pour novembre, vu que j'avais loupé la LC d'il y a un ou deux ans.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Bienvenue dans Torquemada; j'espère que ce en sera pas ennuyeux! Je te note!

      Supprimer

Merci pour votre visite. Votre message apparaîtra après validation.