Avec Oiseaux de Tempête de l’écrivain islandais Einar Karason nous découvrons le récit d’une terrible tempête qui a eu lieu au large de Terre-Neuve et a coulé plusieurs navires à leur retour de leur campagne de pêche. Si Einar Karanson relate un fait réel survenu en 1959, il choisit d’écrire un roman. Les personnages bien que sommairement esquissés, nous permettent de nous attacher à des destinées individuelles : celle du jeune marin, Larus dont le nom en islandais signifie Goeland, narrateur de cette épouvantable équipée en mer, le maître d’équipage, un géant qui lui sauve la vie, le commandant du navire qui ne quittera pas son poste pendant toute la tempête, le maître coq qui assure le ravitaillement et les boissons chaudes… Le récit n’a pas d’ordre chronologique et mène de front plusieurs périodes de l’histoire en bousculant la temporalité, racontant l’embarquement, la vie frustre et sans bonheur de ces hommes lors de leur retour des campagnes, le voyage aller assez calme, la description de la pêche, le déchaînement de la tempête…
Mais, plus qu'un roman Oiseaux de Tempête est un documentaire sur les pêcheurs terre-neuviens, sur la pêche en mer, le maniement des chaluts au large de Terre-Neuve dans une zone poissonneuse où la campagne de pêche durait peu, tant les cales des navires étaient rapidement remplies. Toutes les nationalités se retrouvaient dans cette zone appelée zone des mouettes tridactyles car elles aussi sont attirées par l'abondance de poissons. Le récit est donc extrêmement précis dans les faits, le vocabulaire, les gestes, les mentalités, et peu à peu nous sommes entraînés dans ce cauchemar, la tempête, qui paraît ne jamais devoir cesser. Les hommes livrent un combat démesuré contre la nature déchaînée, affrontant les déferlantes terrifiantes qui s’abattent sur le navire quand eux-mêmes sont sur le pont en train d’essayer de briser et d’évacuer la glace qui se forme sur le navire, l’alourdit et menace de l’envoyer au fond. La lecture devient de plus en plus prenante, nous sommes prisonniers ce récit glaçant dans tous les sens du terme, qui est un hommage au courage de ces marins islandais.
« A première vue, lorsque la glace s’amoncelle sur un navire, il semble impossible de s’en débarrasser : elle a non seulement l’apparence du verre, mais également sa dureté. Or celle qui s’accumule sur notre bateau n’a rien d’une mince pellicule qu’un gamin pourrait briser en y jetant des cailloux, c’est une gigantesque sculpture de cristal, elle enfle et se boursoufle, enfantant toutes sortes de de figures qui semblent nées de la main d’un artisan esthète alors qu’en réalité, elle se contente d’épouser les courbes du navire et, en premier lieu, de tout ce qui se trouve au-dessus de la coque. Les grands hublots de la passerelle de commandement forment de longues lignes bombées qui font penser à des montagnes ou à des pistes enneigées, les tiges d’acier destinées à recevoir les bacs à poisson semblent vouloir se hisser à la hauteur des gratte-ciel d’Amérique, le bastingage n’est plus qu’un mur de glace, les câbles et les haubans, d’ordinaire à peine plus épais que le pouce d’un robuste bosco, ont maintenant la circonférence des canalisations d’égout, les potences à filets installées à bâbord et tribord sont devenues deux gros blocs de verre tout comme le château et l’ensemble des objets présents sur le pont, parmi lesquels ceux-là mêmes qui sont censés assurer notre salut, les canots de sauvetage. »
