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samedi 15 août 2026

Balzac : Un drame au bord de la mer Le Croisic // Victor Hugo et Joaquin Sorolla : Biarritz


 

J’avais commandé le livre de l’écrivain allemand Siegfried Lenz conseillé par Cleanthe pour le challenge Escapades en Europe :  Les stations balnéaires mais il n’est arrivé chez moi qu’après mon départ en vacances vers mon petit hameau lozérien. Il me faudra donc attendre mon retour à Avignon en septembre pour le lire. Donc, j’ai choisi une nouvelle de Balzac : Un drame au bord de la mer pour la Station balnéaire du Croisic  et un livre de Joaquin Sorolla/ Bords de mer ainsi que des notes de Voyage de Victor Hugo sur Biarritz.

 

Eugène Boudin : Le Croisic


C’est dans les années 1830 que Balzac séjourne au Bourg-de-Baz et qu’il écrit un conte philosophique Un drame au bord de la mer, qui se déroule dans la presqu’île de Croisic et sa côte sauvage. Nous ne sommes qu’au début de la vogue pour les stations balnéaires qui correspond à la mode encore timide des bains de mer. Les plages de Saint-Goustan, de Port Lin au Croisic sont parmi les premières à accueillir des baigneurs.

Louis Lambert, un personnage de La Comédie humaine dans le roman éponyme de Balzac, est le principal personnage de la nouvelle Un drame au bord de la mer avec sa fiancée Pauline. Louis Lambert est le type même de l’artiste, à la sensibilité tellement exacerbée qu’elle confine à la folie. Pauline est la seule à pouvoir le comprendre et possède des trésors d’empathie et de patience, si bien que les deux jeunes gens passent tout d’abord un séjour idyllique au Croisic, sensibles à la beauté, au calme, au recueillement de la station balnéaire..

« La mer était belle, je venais de m’habiller après avoir nagé, j’attendais Pauline, mon ange gardien, qui se baignait dans une cuve de granit pleine d’un sable fin, la plus coquette baignoire que la nature ait dessinée pour ses fées marines. Nous étions à l’extrémité du Croisic, une mignonne presqu’île de la Bretagne … »

Tout d’abord, la beauté de la nature est en harmonie avec les sentiments de bonheur et de perfection qui sont ceux de Louis et de Pauline.

« La vie humaine a de beaux moments ! Nous allâmes en silence le long des grèves. Le ciel était sans nuages, la mer était sans rides ; d’autres n’y eussent vu que deux steppes bleus l’un sur l’autre ; mais nous, nous qui nous entendions sans avoir besoin de la parole, nous qui pouvions faire jouer entre ces deux langes de l’infini, les illusions avec lesquelles on se repaît au jeune âge, nous nous serrions la main au moindre changement que présentaient, soit la nappe d’eau, soit les nappes de l’air, car nous prenions ces légers phénomènes pour des traductions matérielles de notre double pensée. »

Mais ce moment de joie va être troublé par une première rencontre, celle d’un pauvre pêcheur vêtu de haillon, les pieds nus, le pantalon troué. Cette interruption de la félicité est marquée par une première dissonance qui apparaît dans le paysage : « Au moment où les toits de la ville apparurent à l’horizon en y traçant une ligne grisâtre... ».  Pourtant, lorsque tous deux décident d’acheter sa pêche au pêcheur à qui ils permettront ainsi de se nourrir et de subvenir aux besoins de son vieux père, leur harmonie est rétablie et la beauté du paysage est à nouveau présente et les illumine.

En ce moment, le soleil, sympathisant avec ces pensées d’amour ou d’avenir, a jeté sur les flancs fauves de cette roche une lueur ardente ; quelques fleurs des montagnes attiraient l’attention ; le calme et le silence grandissaient cette anfractuosité sombre en réalité, colorée par le rêveur ; alors elle était belle avec ses maigres végétations, ses camomilles chaudes, ses cheveux de Vénus aux feuilles veloutées. Fête prolongée, décorations magnifiques, heureuse exaltation des forces humaines !


Ils promettent alors au pêcheur un bon dîner s’il les amène à la Pointe de Baz jusqu’à la tour qui domine le bassin et les côtes entre Croisic et Baz.

Survient une seconde dissonance dans le paysage dont la vue les frappe par son aspect désertique et sa pauvreté, rien ne pousse sur cette côte battue par les vents de mer où la bouse séchée tient lieu de bois de chauffage l’hiver.

Figurez-vous, (...) une lande de deux lieues remplie par le sable luisant qui se trouve au bord de la mer. Çà et là quelques rochers y levaient leurs têtes, et vous eussiez dit des animaux gigantesques couchés dans les dunes. Le long de la mer apparaissaient quelques rescifs autour desquels se jouait l’eau en leur donnant l’apparence de grandes roses blanches flottant sur l’étendue liquide et venant se poser sur le rivage. »

C’est alors qu’ils aperçoivent, assis sur un rocher à l’entrée d’un grotte, un homme qui semble pétrifiée, le visage détruit par la mer, l’âge, le chagrin, les yeux ensanglantés,  et ce réprouvé, tout le monde semble vouloir l'éviter. Cet homme nommé Cambremer leur fait une terrible impression et ils sentent qu’ils sont devant le spectacle d’un grand malheur. Pauline et Louis n’ont de cesse d’apprendre l’histoire de Cambremer que leur raconte le vieux pêcheur. Je vous la laisse découvrir mais sachez que les jeunes gens, horrifiés, vont désormais voir ce qui les entoure d’un autre manière :  "L’horrible aspect de ces marécages, dont la boue était symétriquement ratissée, et de cette terre grise dont a horreur la Flore bretonne, s’harmonisait avec le deuil de notre âme."

La nouvelle joue donc sur le contraste entre l'harmonie du jeune couple détruite en deux temps par une sorte de gradation : 1)  l'apparition du pauvre pêcheur, 2) l'apparition de cet homme symbole du désespoir.

Balzac y soulève la question de l’impossibilité d’être heureux face au malheur des autres.

Il décrit la Nature en adéquation avec les états d’âme.

Il y a aussi, dans la suite de la nouvelle que je n'ai pas expliquée pour ménager la curiosité, une réflexion sur l’éducation de l’enfant, sur la responsabilité des parents et sur  l’existence  du Mal. Et, à ce propos, à notre grand étonnement, à nous, lecteurs modernes,  Balzac affirme qu'il peut y avoir :   « un crime nécessaire. » 

Victor Hugo et Biarritz

 

Victor Hugo

J'ai visité La Picardie et la baie de Somme avec Victor Hugo et voilà que je le retrouve à Biarritz en 1843 avant que la ville ne devienne une station balnéaire si connue ! Dans son carnet de voyage, il écrit : 

"On se baigne à Biarritz comme à Dieppe, comme au Havre, comme au Tréport ; mais avec je ne sais quelle liberté que ce beau ciel inspire et que ce doux climat tolère. Des femmes, coiffées du dernier chapeau venu de Paris, enveloppées d’un grand châle de la tête aux pieds, un voile de dentelle sur le visage, entrent en baissant les yeux dans une de ces baraques de toile dont la grève est semée ; un moment après, elles en sortent, jambes nues, vêtues d’une simple chemise de laine brune qui souvent descend à peine au-dessous du genou, et elles courent en riant se jeter à la mer. Cette liberté, mêlée de la joie de l’homme et de la grandeur du ciel, a sa grâce.

  (...)

Somme toute, avec sa population cordiale, ses jolies maisons blanches, ses larges dunes, son sable fin, ses grottes énormes, sa mer superbe, Biarritz est un lieu admirable.

 Je n’ai qu’une peur, c’est qu’il ne devienne à la mode. Déjà on y vient de Madrid, bientôt on y viendra de Paris.

 

Alors Biarritz, ce village si agreste, si rustique et si honnête encore, sera pris du mauvais appétit de l’argent ; sacra fames. Biarritz mettra des peupliers sur ses mornes, des rampes à ses dunes, des escaliers à ses précipices, des kiosques à ses rochers, des bancs à ses grottes, des pantalons à ses baigneuses. Biarritz deviendra pudique et rapace. La pruderie, qui n’a dans tout le corps de chaste que les oreilles, comme dit Molière, remplacera la libre et innocente familiarité de ces jeunes femmes qui jouent avec la mer. Et puis il y aura cabinet de lecture et théâtre. On lira la gazette à Biarritz ; on jouera le mélodrame et la tragédie à Biarritz. Ô Zaïre, que me veux-tu ? Le soir on ira au concert, car il y aura concert tous les soirs, et un chanteur en i, un rossignol pansu d’une cinquantaine d’années, chantera des cavatines de soprano à quelques pas de ce vieil océan qui chante la musique éternelle des marées, des ouragans et des tempêtes.

 

Alors Biarritz ne sera plus Biarritz. Ce sera quelque chose de décoloré et de bâtard comme Dieppe et Ostende.

 Rien n’est plus grand qu’un hameau de pêcheurs, plein des mœurs antiques et naïves, assis au bord de l’océan ; rien n’est plus grand qu’une ville qui semble avoir la fonction auguste de penser pour le genre humain tout entier et de proposer au monde les nouveautés, souvent difficiles et redoutables, que la civilisation réclame. Rien n’est plus petit, plus mesquin et plus ridicule qu’un faux Paris. 

Les villes que baigne la mer devraient conserver précieusement la physionomie que leur situation leur donne. L’océan a toutes les grâces, toutes les beautés, toutes les grandeurs. Quand on a l’océan, à quoi bon copier Paris ? 

Déjà quelques symptômes semblent annoncer cette prochaine transformation de Biarritz. Il y a dix ans on y venait de Bayonne en cacolet ; il y a deux ans on y venait en coucou ; maintenant on y vient en omnibus. Il y a cent ans, il y a vingt ans, on se baignait au port vieux, petite baie que dominent deux anciennes tours démantelées. Aujourd’hui, on se baigne au port nouveau. Il y a dix ans, il y avait à peine une auberge à Biarritz ; aujourd’hui, il y a trois ou quatre « hôtels ».

 

Cacolet . environs de Bayonne

 

Joaquin Sorolla : Bords de mer de Dominique Lobstein/Biarritz

Le petit livre d'art paru aux Editions des Falaises sur Joaquin Sorolla  Bords de mer  présente une rapide introduction de Dominique Lobstein à la vie et à l'oeuvre du peintre espagnol. Il est né à Valence en 1863 et ne peignit la mer qu'assez tard. Malgré des voyages incessants, il place toujours  l'Espagne au centre de son intérêt et de ses préoccupations. Le livre est réparti en trois. Une première  partie à Valence  s'intéresse aux  travaux quotidiens, les pêcheurs, la pêche en mer, le halage de la barque... Puis sous l'effet d'une vie familiale heureuse -  il a épousé Clothilde Garcia del Castillo - il  consacre de plus en plus de scènes aux jeux d'enfants aux bords de l'eau, scènes de bain à Javea ou Valence. A partir de 1900,  il peint essentiellement sa famille et, en particulier en 1906, il s'installe l'été à  Biarritz, cette station balnéaire mise à la mode par l'impératrice Eugénie, lieu de villégiature de l'élite européenne. 

 

L'impératrice Eugénie

 

Biarritz. 
A l'origine,  Biarritz est un port de pêche à la baleine jusqu'au XVII siècle. Après la  prise du dernier cétacé en 1686, les marins s'embarquent pour la pêche en Irlande ou en Terre-neuve.
 
Eugénie vint en 1830 à Biarritz avec sa mère, la comtesse de Montijo. Elle y retourne avec Napoléon III  en 1854. La villa Eugénie est construite  à cette date et le couple impérial y séjourne chaque été jusqu'en 1868. Des fêtes somptueuses y ont lieu. Ce qui entraîne la venue de nombreuses têtes couronnées et aussi du monde de la mode et du luxe. Le cauchemar de Victor Hugo s'est réalisé !

Là, Joaquin Sorolla peint sa femme, ses filles et petite-fille se promenant sur les sentiers rocheux, au cours d'un promenade vers le phare, ou protégés du soleil sous un toile bariolée, entrant dans l'eau sur la plage. Tous ses tableaux captent la lumière et ses variations, les reflets de l'eau, les nuances de blanc des robes élégantes, des ombrelles et des chapeaux, avec de temps en temps une note plus vive qui fait chanter les couleurs. Il a parfois la vision du photographe, influencé par son beau-père, le collectionneur et photographe Antonio Garcia Peris. Biarritz apparaît, telle qu'elle est devenue en ce tournant du siècle,  station balnéaire animée avec ses plages bondées, ses lieux de charme où tous rivalisent de raffinement et d'élégance, ses éclats de lumière et de soleil.

A l'heure actuelle, Biarritz est considérée comme la capitale du surf en Europe grâce à des vagues constantes, de tailles variées. De nombreuses écoles de surf et des entreprises liées au surf se sont développées.

  

Joaquin Sorolla : Plage  Biarritz1906

 
 
Joaquin Sorolla : Biarritz Sous la tente

  

Joaquin Sorolla : Biarritz Promenade au phare (1906)

 

Joaquin Sorolla : Biarritz Maria sur la plage (1906)

 

 

Joaquin Sorolla : Biarritz Instantané (Clothilde ou Maria avec un appareil photo)



Joaquin Sorolla : Figure en blanc




 
Joaquin Sorolla : Biarritz Coucher de soleil


















vendredi 10 octobre 2025

Irène Vallejo : Carthage


 

Irène Vallejo écrit avec Carthage un roman polyphonique où se mêlent les voix d’Enée et d’Elissa (Didon). C’est leur histoire que raconte l’écrivaine à partir du moment où Enée, fuyant Troie en flammes, est pris dans une violente tempête qui le rejette lui et sa flotte sur les rivages de Carthage où il rencontre la fondatrice de la ville. 

Didon, princesse phénicienne, est fille de Bélos, roi de Tyr, soeur de Pygmalion. A la mort de Bélos, Pygmalion tue Scythée, le mari de Didon. Celle-ci s’échappe avec ses partisans et fonde Carthage. Intervient aussi la voix d’Ana, fille d’une magicienne, adoptée par Didon, alors que Virgile, lui, identifie Ana comme la fille de Belos, roi de Tyr, et soeur de  Didon et Pygmalion.

Nous entendons aussi la voix d’Eros qui préside à l’amour de Didon et Enée et qui met tout en oeuvre pour qu’ils s’aiment même s’il a bien du mal avec les humains tant ceux-ci sont imprévisibles, à la fois les jouets de Dieux mais aussi leur échappant par la complexité de leurs sentiments. Peut-être leur seule échappatoire ? Car l’un des thèmes du roman est celui de la liberté humaine.

Enfin nous découvrons par un regard extérieur cette fois, le personnage de Virgile que nous voyons déambuler dans Rome, sommé par Auguste d’écrire une épopée qui racontera les hauts faits d’Enée et la grandeur de Rome. Le poème est chargé, à travers le mythe, de magnifier l’empereur qui se dit descendant du fils d’Enée, Iule ou Ascagne, petit-fils de Vénus, et de légitimer son usurpation du pouvoir. Un Virgile qui a conscience de devoir écrire un oeuvre de propagande à la gloire d’Auguste, de s’être fait acheter pour que les propriétés de son père ne soient pas confisquées, un Virgile riche, fêté, envié, mais honteux de trahir ses amis républicains et sa conscience. C'est du moins ainsi que le voit Irène Vallejo.

Ce qui intéresse l’écrivaine, c’est l’histoire de Didon et Enée et non les guerres, les faits glorieux où s’illustre le héros à l’origine de Rome, quand il gagne le Latium et fonde Lavinia. Il faut noter que Irène Vajello, même si elle met en scène Eros selon la tradition virgilienne, laisse peu de poids aux Dieux. Certes, comme dans l’épopée latine, Enée croit à la prédiction divine et veut accomplir la prophétie mais Irene Vallejo se plaît à montrer que les humains sont surtout victimes de leurs croyances et de leurs illusions. D’où le personnage d’Ana qui utilise ses dons d’observation, son habileté à se dissimuler pour surprendre les secrets, afin d’asseoir son talent de devineresse. L’écrivaine met l’accent sur les enjeux politiques. Ce sont eux qui mettent un frein à la liberté humaine. Didon doit faire face non seulement à l’hostilité des nomades qui luttent contre Carthage, une cité encore très fragile, mais aussi aux intrigues des chefs militaires qui s’entretuent pour l’épouser et prendre le pouvoir. Celle-ci doit composer avec sa condition de femme pour maintenir son pouvoir face à des hommes brutaux et sans scrupules. Le récit, avec une série de meurtres mystérieux, prend parfois des allures de roman policier.  Enée est décrit comme un héros fatigué par dix ans de lutte à Troie, qui n’aspire qu’à la paix mais qui, pas plus que Didon, n’est  libre de son destin. C’est donc une vision personnelle et moderne que donne l’écrivaine.

Le roman est bien écrit mais je l’ai trouvé parfois long et j’ai eu du mal à me passionner pour les personnages. Je suis restée un peu en dehors, pas entièrement concernée. Pourtant, dans l’ensemble, cette relecture de l’Enéide m’a intéressée mais sans enthousiasme. 

mercredi 29 janvier 2025

Jorge Semprun : Le grand voyage

 

 

 EN MEMOIRE

Nathalie  propose du 27 Janvier au 3 février d’écrire un billet sur les camps de concentration en mémoire des quatre-vingts ans de la libération du camp dAuschwitz : voir Ici

 

Jorge Semprun

 

Dans Le grand voyage paru en 1963, Jorge Semprun, le grand écrivain espagnol exilé en France en 1940, résistant communiste, arrêté en septembre 1943, raconte son voyage dans les wagons plombés et son expérience des camps de concentration à Buckenwald. A son retour d’Allemagne, il a senti qu’essayer d’écrire sur cette terrible époque attentait à sa santé mentale. Ce n’est que longtemps après qu’il trouve la force d'écrire et de dire toute l’horreur des camps et, pour la première fois, seize ans après, il révèle le sort des enfants juifs polonais arrivés au camp « dans le froid de l’hiver qui a été le plus froid de cette guerre-là. »

« Un jour dans un de ces wagons, où il y avait des survivants, quand on a écarté l’entassement des cadavres gelés, collés souvent les uns aux autres par leurs vêtements raides, on a découvert un groupe d’enfants juifs… Les SS se sont déployés en arc de cercle et ils ont poussé devant eux, sur la grande avenue, cette quinzaine d’enfants juifs. Ils ont lâché les chiens et ils se sont mis à taper sur les enfants pour les faire courir, pour faire démarrer cette chasse à courre sur la grande avenue, cette chasse qu’ils avaient inventée, ou qu’on leur avait demandé d’organiser, et les enfants juifs se sont mis à courir, sous les coups de matraque, houspillés par les chiens sautant autour d’eux, les mordant aux jambes, sans aboyer, ni grogner, c’étaient des chiens dressés, les enfants se sont mis à courir sur la grande avenue, vers la porte du camp. Et les enfants couraient, avec leurs grandes casquettes à longue visière, enfoncées jusqu’aux oreilles, et leurs jambes bougeaient de façon maladroite comme au cinéma quand on projette des films muets, comme dans les cauchemars ou l’on court de toutes ses force sans avancer d’un pas, et cette chose qui vous suit et qui va vous rattraper, elle vous rattrape, et vous vous réveillez avec des sueurs froides, et cette chose, cette meute de chiens et de SS qui courait derrière les enfants juifs, eut bientôt englouti les plus faibles d’entre eux, ceux qui n’avaient que huit ans, peut-être, ceux qui n’avaient plus la force de bouger, qui restaient piétinés, matraqués par terre, et qui restaient étendus au long de l’avenue, jalonnant de leurs corps maigres, disloqués, la progression de cette chasse à courre, de cette meute  qui déferlait sur eux. Et il n’en resta bientôt plus que deux, un grand et un petit, ayant perdu leurs casquettes dans leur course éperdue, leurs yeux brillaient comme des éclats de glace dans leurs visages gris, et le plus petit commençait à perdre du terrain, les SS hurlaient derrière eux et les chiens ont commencé à hurler, l’odeur du sang les affolait, et alors le plus grand des enfants a ralenti sa course pour prendre la main du plus petit qui trébuchait déjà, et ils ont fait encore quelques mètres, ensemble, la main droite de l’aîné serrant la main gauche du petit, droit devant eux, jusqu’au moment où les coups de matraques les ont abattus, ensemble, face contre terre, leurs mains serrées à tout jamais. »

 

Voir aussi :

Jorge Semprun :  Le fer rouge de la mémoire

Jorge Semprun et Baudelaire dans Quel beau dimanche !  Ô mort , vieux capitaine...

Jorge Semprun : L'écriture et la vie

 

Voir Nathalie  : En Mémoire  et Prises de vue clandestine dans les camps nazis de Christophe Cognet


 Voir Sandrine : Vivre avec une étoile de Jiri Weil

Patrice : Vivre avec une étoile de Jiri Weil

 

 

samedi 31 août 2024

Almudena Grandes : Le lecteur de Jules Verne

 


Le petit Nino a neuf ans. Il vit avec sa famille dans une maison-caserne à Fuensanta de Matos dans la sierra Surprovince de Jéan, en Andalousie. Son père est garde-civil.
 Nous sommes en 1947, l’Espagne vit sous la dictature de Franco, les libertés sont férocement réprimées, et dans ces montagnes, la guerre civile n’est pas terminée. Nino va s’en apercevoir peu à peu.
 Qui sont ces hommes qui vivent cachés dans les montagnes ? Et qui est ce Cencerro, qui devient aux yeux des villageois et de Nino l’incarnation du héros invincible, échappant à tous les pièges, déjouant les traquenards, volant les riches, Robin des bois généreux envers les pauvres? Pourquoi son père et ses collègues partent-ils la nuit dans des missions qui font trembler leur femme d’effroi ? Pourquoi les enfants des garde-civils sont-ils enfermés chez eux avec interdiction de sortir par des mères qui craignent des représailles ? Parfois, des Rouges sont faits prisonniers et dans la prison qui jouxte sa chambre, il entend les cris des hommes torturés avant d’être abattus par une balle dans le dos. Et que dire de ces femmes vêtues de noir qui exposent leur vêtement de deuil au passage des processions ? De ces femmes qui après avoir été tondues parce que leur mari était républicain, subissent quotidiennement les humiliations, la misère, le rejet social, mais ne cèdent pas, la haine engendrant la haine, toujours plus grande. L’enfant voit, observe, réfléchit et s’il pressent ce qui se passe, il ne comprend pas tout.

Pourtant l’avenir d’un fils de garde-civil est tout tracé, il fera le métier de son père, avec un salaire misérable mais bénéficiant de petits privilèges en nature accordés par les commerçants qui ont peur de lui, craint et méprisé à la fois et risquant quotidiennement sa peau pour capturer et abattre des gens qui sont bien plus proches de lui que les autorités et les riches propriétaires qui lui donnent des ordres. J’ai trouvé intéressant que, même si l’on sait où vont les sympathies de l’écrivaine, Almudena Grandes ne condamne pas le père de Nino et évite le manichéisme et la simplification. 

 « mon père qui était un assassin, un assassin et un brave homme, un assassin et un malheureux, un assassin et sa propre victime, un assassin sans la moindre trace de l'homme heureux qui souriait sur la vieille photographie en noir et blanc du bon temps qui ne reviendrait jamais. »

Le père n’a pas vraiment choisi sa voie, ce sont plutôt les évènements qui l’ont choisi mais il est pris dans un engrenage qui le fait souffrir.  Lui-même est prisonnier, d’un côté du régime franquiste qui le prive de son libre-arbitre, de l’autre des républicains qui voient en lui un assassin et le condamnent. Il n’y a pas d’issue possible. D’ailleurs il y a des bons et des mauvais dans tous les camps comme le prouve ce républicain prêt à trahir ses compagnons pour obtenir l’amnistie !

Deux circonstances vont infléchir le destin de Nino : Il ne grandit pas et son père, inquiet, craint qu’il n’ait pas la taille règlementaire pour devenir garde civil. Il décide de lui faire apprendre la dactylographie pour devenir secrétaire. Ce qui n’est pas si facile ! Où trouver un professeur compétent et comment le payer ?
Mais c’est quand il fait la connaissance de Pepe le portugais, un homme plutôt marginal, qui a loué le vieux moulin et cultive des oliviers que sa vie va changer. Une amitié lie l’enfant à cet homme qu’il admire pour son indépendance et sa vie simple et libre dans la nature. Celui-ci lui prête son premier Jules Verne.  Puis il  le présente à la famille Rubio, des femmes seules et fortes, les soeurs Filo, Paula et  Chica, et Catalina, la mère, veuve, et en deuil de ses fils, dont on comprend qu’elles sont en relation avec les hommes de la montagne. Là, il fait la connaissance de leur amie Elena. Dona Elena lui donne des leçons et c’est chez elle que commencent les prêts de ces livres précieux rangés dans des cagettes de fruits, les romans de Jules Verne, qui vont transformer l’enfant.

« Ainsi pendant que je conquérais l’espace en traversant les étoiles, je sondais le magma incandescent des profondeurs de la terre, les romans de Jules Verne prêtés par dona Elena étaient pour moi bien plus que des livres. Ils assuraient une existence privilégiée à un petit gamin qui n’avait jusque là jamais eu de raison de se sentir chanceux. Ils étaient le lien entre les deux vies, le tunnel secret reliant les murs nus de ma chambre de la maison-caserne aux cagettes de fruits qui abritaient une bibliothèque vivante. »

Le lecteur de Jules Verne est un roman qui secoue et où la vision  naïve de l'enfant donne une humanité particulière à ces personnages qui sont pris dans l'horreur de la guerre civile. Le lecteur qui ne partage pas la naïveté de Nino, accompagne l'enfant dans la découverte terrible de la réalité qui va définitivement mettre fin à l'enfance, dans la douleur des ces années pendant lesquelles la dictature, en liaison avec la religion, étouffe les libertés individuelles, traque et assassine, où la guerre civile a continué ses ravages et divisé la population, amenant un cortège de maux et de souffrances. On apprend ce qu’est la vie dans ces villages de la Sierra andalouse, avec ses hivers rigoureux, sa population pauvre, avec les peurs, les non-dits, les interdictions qui empêchent les femmes des républicains anti-franquistes de travailler, la violence qui provoque la terreur des mères.
De plus, c’est un roman très « peuplé » avec beaucoup de personnages, tout un village apparaît derrière les personnages principaux et ces personnages secondaires ont aussi des histoires fortes, marquantes, qui touchent le lecteur. Et puis, bien sûr, il y a les romans de Jules Verne qui mènent l’enfant vers la connaissance, la puissance de la lecture révélée qui guide Nino et éclaire les ténèbres morales où il se débat.

Un très beau livre, triste, c'est vrai, mais humain, et attachant !

Chez les gens courageux, la peur n'est que la prise de conscience du danger, ajouta-t-elle, mais chez les lâches, c'est bien plus qu'une absence de courage. La peur exclut également la dignité, la générosité, le sentiment de justice, et parvient même à entraver l'intelligence, car elle altère la perception de la réalité et allonge les ombres de toute chose. Les gens lâches ont peur y compris d'eux-mêmes...


Livre de poche 516 pages


lundi 12 février 2024

Almudena Grandes : Les Secrets de Ciempozuelos


Je ne connaissais pas Almudena Grandes avant de voir sur Netflix ( et oui, on peut y trouver des pépites) Les patients du docteur Garcia du même auteur. C’est pourquoi j’ai été heureuse de dénicher à la médiathèque d’Avignon Les Secrets de Ciempozuelos d'Almudena Grandes qui  est un de mes coups de coeur ce mois-ci.


Hildegard et Aurora Carballeira

German Vélasquez a fui l’Espagne en 1939 après la victoire de Franco et s’est installé en Suisse. Son père, psychiatre réputé, condamné à mort par les nationalistes, s'est suicidé en prison. Or en 1954, Jose Luis Roblès, directeur de l’asile pour femmes de Ciempozuelos propose à German, devenu psychiatre lui aussi, de venir travailler dans son établissement afin de mettre au point le protocole d’un nouveau médicament susceptible de venir en aide aux malades mentaux jusqu’alors incurables. Si German peut revenir en Espagne en toute sécurité, c’est que le pays manque de psychiatres. En arrivant à l’asile, German découvre qu’elle abrite une patiente Aurora Rodrigue Carballeira, qu’il avait aperçue, lorsqu’il était enfant, dans le cabinet de son père, et qui défrayait alors la chronique, personnage devenue tristement célèbre en 1933 pour avoir tué sa fille Hildegard, jeune prodige. Il y fait également la connaissance d'une aide-soignante, María Castejón, à qui doña Aurora a appris à lire et à écrire. La jeune fille intelligente et sensible, dont le grand-père est jardinier à l’asile de Ciempozuelos, a vécu dans ce lieu depuis son enfance et est attachée à Aurora qui lui a ouvert les portes du savoir. German, fasciné par cette patiente, paranoïaque, espère en apprendre plus sur elle en interrogeant Maria. 

Bien vite, les jeunes gens sont attirés l’un vers l’autre mais outre la différence sociale - médecin/aide-soignante-, dans un pays où tout est hiérarchisé, un avenir est-il possible pour deux êtres que leur passé fragilise au coeur d’une terrible dictature ?

On peut se demander ce qui pousse German à accepter cette invitation, à se jeter dans la gueule du loup ? Ses collègues espagnols qui vivent la dictature comme une oppression et étouffent dans ce pays sans horizon, sans espoir n'osent lui poser la question.  Mais on le comprend peu à peu. La réponse est à la fois simple et complexe : Le désir, bien sûr, d’expérimenter en tant que chef du service ce médicament prometteur, le besoin de fuir un divorce difficile et de s'éloigner de la famille juive de son beau-père qui vit dans la douleur de la perte de son fils tué par les nazis,  fuir aussi un pays, la Suisse, qu’il trouve gris et froid, et puis la nostalgie de l’Espagne, de ses couleurs, de sa chaleur, le bonheur de revoir, après quinze ans d’exil, sa mère et sa soeur… La liste est longue.

C’est qu’il ne connaît pas, non plus, la réalité de l’Espagne franquiste, et ce qu’il découvre est au-delà de ce qu’il peut imaginer dans une dictature que Almudena Grandes qualifie au cours d’une interview de « prototypique à cause de son application nette de la terreur ».
 Et d’abord l’obscurantisme religieux avec une église catholique toute puissante qui pèse sur les esprits, brime les consciences avec l’obligation de participer aux offices, condamne la sexualité et où tout est péché, une église qui dénonce, punit, culpabilise, manipule ceux qui ne font pas partie des puissants. Ces derniers sont intouchables et l’hypocrisie des élites n’a d’égale que la stigmatisation et le mépris des pauvres. Maria va l’apprendre à ses dépens, elle qui est un temps domestique chez des bourgeois « méritants » et « bien-pensants » !

C’est ce que découvre German lorsqu’il dit à Maria avec un franc-parler qui paraît extraordinaire voire scandaleux dans cette société  :  «  Ce pays est vraiment bizarre ! Les gens n’ont que ça en tête. Ils espionnent, critiquent, disent du mal des autres, se signent parce que c’est péché, mais ils ne parlent que de ça, ne pensent qu’au sexe, c’est l’obsession nationale.  Cette dernière phrase, c’est ce qui m’a le plus impressionnée, j’ai eu peur de l’entendre évoquer ces choses-là si naturellement, comme s’il parlait la météo. Cela faisait trop longtemps que je n'avais pas entendu ce mot, sexe, prononcé aussi simplement, sans importance. »

Un gouvernement qui met à mal toute liberté, une société où personne ne peut exprimer sans danger des idées non-conformes à celles du régime. La sexualité, l’homosexualité, la lecture, le socialisme, tout est sévèrement réprimé. Une chape de plomb pèse sur le pays et chacun se méfie de son voisin, les parents demandent à leurs enfants de ne pas répéter ce qui s'est dit dans les foyers.

"Parler, lire des livres, acheter le magazine La Cordoniz, ou s’embrasser sur la bouche en plein jour, même chez soi, étaient des activités suspectes, qui pouvaient attirer l’attention d’une personne en lien avec la police."

L’Espagne et son penchant pour l’eugénisme, sa ségrégation sociale, son mépris des humbles mais aussi des femmes qui sont les premières touchées, tellement formatées qu’elles ne peuvent, même en pensée, échapper à la cage qu’on leur destine. Le roman est donc aussi un livre écrit en mémoire de ces femmes victimes d’une société qui les tient pour biologiquement inférieures.

Don Eijo Garay évêque franquiste


Tout cela, German va rapidement le découvrir quand il rencontre le père Armenteros, secrétaire particulier de don Eijo Garay, évêque de Madrid-Alcala et patriarche des Indes occidentales qui s’oppose à un traitement des malades mentaux.

« Ces créatures (il bougea le bras comme s’il voulait étreindre tous les malades qui l’entouraient) sont aussi des enfants de Dieu, sûrement les plus aimés. En les créant ainsi, le Seigneur a voulu qu’ils fassent partie de son oeuvre. Sincèrement, il nous semble préoccupant d’aspirer à corriger le plan divin. »

ou encore Antonio Vallejo Najera, directeur de l’asile pour hommes de Ciempozuelos, colonel de l’armée nationale, idéologue de l’eugénisme qui a pratiqué des expériences sur les prisonniers politiques pour isoler le gène du socialisme. 

Antonio Vallejo Najera

« Et je saluai l’idéologue de l’eugénisme fasciste espagnol, créateur de la théorie selon laquelle le marxisme était un gène pervers, intrinsèquement associé à l’infériorité mentale, qu’il fallait extirper à tout prix en fusillant tous ceux qui le portaient et en confiant leurs nouveau-nés à des familles irréprochables, qui sauraient neutraliser leur épouvantable héritage génétique grâce à une éducation religieuse et patriotique appropriée. »

 
Mais plus que tout, ce que dénonce Almuneda Grandes, c’est le silence qui s’est abattu sur la population, le silence qui est le seul moyen de se préserver de la dictature quand exprimer ses pensées devient dangereux. L’écrivaine rend sensible cette peur qui s’insinue en chacun d’entre eux lorsqu’il doit sans cesse contrôler ses pensées, cacher ses opinions, se méfier de son interlocuteur. Ainsi tout en nous racontant le passé, l’écrivaine s’interroge aussi sur le présent et nous montre comment, par la suite, dans l’Espagne démocrate, les petits-enfants n’ont pu exercer une pensée critique sur l’époque franquiste, n’ont pu comprendre le passé de leurs grands-parents, le silence toujours de rigueur rognant les ailes à la mémoire. C’est ce que veut dire Pedro Almodovar quand il écrit : « Almudena Grandes est un phare pour tous ceux qui, comme moi, veulent savoir d’où ils viennent... En plus d’être un roman-fleuve jouissif à lire, il est le meilleur antidote à l’inquiétude actuelle. »

Oui,  Les Secrets de Ciempozuelos est un roman additif, passionnant, qui épouse tour à tour des  points de vue différents, German, Maria, Aurora…  et fait alterner le passé, celui de German et de Maria, et les lieux, la Suisse et l’Espagne, avec une incursion dans l’Allemagne nazie et l’holocauste. Les  personnages, Maria et German, en sont extrêmement attachants et tous ceux qui gravitent autour d’eux sont intéressants. Avec leurs forces et leurs faiblesses, ils nous apparaissent profondément humains. On aime les accompagner tout au long de leur vie et de leurs épreuves. Il faut ajouter qu’en interrogeant le passé, Almuneda Grandes ne nous parle pas seulement du présent de l’Espagne mais aussi du nôtre. Elle nous rappelle que la privation de la liberté est peut-être l’une des plus grandes épreuves qu’un peuple ait à subir et que la dictature détruit jusqu’à l’âme et le coeur d’un pays.

Les Secrets de Ciempozuelos est le cinquième de la fresque écrite par l’écrivaine sur l’époque franquiste (Episodes d’une guerre interminable). Il est aussi le dernier car l’écrivaine est décédée en 2021. J’ai bien l’intention de les lire tous !



 

vendredi 6 janvier 2023

Eleftheria 
de Murielle Szac : Premier prix des avignonnais 2022

Murielle Szac Eleftheria

Et pour en finir avec les bilans, en voici un dernier dans mon blog, du moins pour cette année : La mairie d'Avignon a inauguré en  2022 le premier prix littéraire des Avignonnais. Cinq ouvrages ont été préalablement sélectionnés par les bibliothèques, la directrice des bibliothèques d'Avignon, les librairies d'Avignon et un professeur de lettres du lycée René Char. J'ai lu les cinq livres et j'ai voté.

Quel a été mon classement personnel ?

1) Le pion de  
Paco Cerdà
  ICI

2) Eleftheria 
de Murielle Szac ICI

3) L’invention du diable
 de Hubert Haddad
 ICI

4) Des rêves d’or et d’acier
 d'Émilie Tôn
   Lu mais pas commenté

5) L'évaporée de Fanny Chiarello et Wendy Delorme ICI

 

 Voilà quel a été le classement des Avignonnais :

1) Le prix des Avignonnais a été attribué à Eleftheria 
de Murielle Szac  Éditions Emmanuelle Collas 



 1940, au nord de la Crète. La communauté juive célèbre Rosh Hashana. Rebecca écoute les commérages sur le futur mariage de Stella. On s’interroge aussi sur la guerre qui a commencé en Europe. Metaxas, le dictateur au pouvoir à Athènes, saura-t-il résister à Mussolini et à son allié, Hitler ? Bientôt, le bateau de Nikos, le Tanaïs, est réquisitionné par l’armée grecque. Malgré la menace, la vie continue… Jusqu’au matin du 20 mai 1941, lorsque le 3e Reich lance sur la Crète une invasion aéroportée. Faut-il fuir ou rester ? C’est l’heure de savoir si l’on est libre de choisir son destin. 

Un bon livre, je suis heureuse qu'il ait été remarqué.

2) Le livre qui arrive en deuxième position : Des rêves d’or et d’acier
 d'Émilie Tôn
 

Éditions Hors d’atteinte 

 


 

 Je veux savoir comment mon père est arrivé dans cette Lorraine où l’acier s’écoule, comprendre comment il est devenu cet homme au destin plusieurs fois brisé, qui n’a jamais abandonné. Il l’a toujours dit : « Quand on a tout perdu plusieurs fois, on n’a plus peur de se lancer. »
 


 

 Un sujet intéressant, bien ancré dans la réalité et qui parle du père de l'écrivaine, vietnamien musulman, obligé de fuir son pays, il raconte son exil et la vie des ouvriers immigrés en Lorraine. Mais  le style m'a paru plat, banal.

3) le livre  qui est en  troisième position est Le pion 
Paco Cerdà
  

Éditions La Contre Allée 

 


Stockholm, hiver 1962. Deux hommes de mondes adverses se font face. Arturo Pomar, l’enfant prodige espagnol, affronte sur l’échiquier Bobby Fischer, un jeune Américain excentrique et ambitieux.
En pleine guerre froide, l’un était le pion du régime franquiste, l’autre sera celui des États-Unis.
    Première sélection du Prix du Meilleur Livre Étranger - catégorie non-fiction.

 


C'est dommage, je l'aurais bien vu en première position ou, à défaut, en seconde après Eleftheria.  Je le trouve passionnant, intelligent, subtil, touchant, même s'il est parfois un peu long et touffu.

Le livre en quatrième position  : L'évaporée de Fanny Chiarello et Wendy Delorme

 Editions Cambourakis


 

« Qu’est-ce qui peut bien faire qu’une femme soudain abandonne celle à qui elle vient de dire, Quels merveilleux moments j’ai passés auprès de toi, aujourd’hui encore : je veux ça tous les jours de la vie ? » Tel est le questionnement auquel est confrontée Jenny après le départ d’Ève. Toutes deux apprendront que l’ on peut vivre une même histoire de deux façons totalement différentes ».

 
 

J'ai dit dans mon billet qu'il ne m'intéressait pas même s'il présente une recherche stylistique

5) le livre classé en cinquième position :  L’invention du diable
 de Hubert Haddad
 

Éditions Zulma 




Papillon de Lasphrise s’est retiré dans sa tour d’ivoire angevine. Après une existence dédiée à l’amour et à la guerre, le voilà tout entier habité par le démon de l’écriture. Au soir de sa vie, il pactise avec le diable : tant que ses Poésies n’auront pas accédé à la postérité, il ne connaîtra pas le repos éternel. L’immortalité sera sa malédiction.
 

 

 J'ai eu un avis mitigé sur ce texte, le style est brillant, le personnage du poète passionnant, la réflexion sur le temps intéressante... mais pas assez d'émotion ! En tout cas, je ne l'aurais pas placé en dernier !


vendredi 21 octobre 2022

Paco Cerda : Le Pion et Fanny Chiarello, Wendy Delorme : L'évaporée

 


  Le Pion de Pablo Cerda paru aux éditions La contre allée fait partie de la sélection du prix littéraire des avignonnais.

Le 10 Février 1962, Bobby Fisher et Arturo Pomar disputent une partie lors d’un tournoi d’échecs interzonal de Stockholm. L’un est américain, l’autre espagnol. L’un a dix-huit ans, marqué par la pauvreté, ambitieux, l’autre trente et un ans, issu d’un milieu modeste, ancien enfant prodige adulé, déjà résigné, délavé, fini. Tous deux sont des pions, tous deux manipulés par des « rois » qui les mettent en mouvement sur l’échiquier du monde, l’un contre les soviétiques pendant la guerre froide, l’autre par le Caudillo, servant la dictature, tous deux manipulés, puis rejetés quand l’on n’a plus besoin d’eux.  Car, il faut le savoir :  "Un pion n’est pas seulement un pion. Confiné dans ses mouvements par sa condition grégaire, il intègre un camp, il sert un roi, il obéit à une main".

 

Pomar et Fisher : Stockholm

 

Et comme dans toutes les langues le mot pion a la même résonance, celle de l’humilité, Paco Cerda,  tout en relatant cette partie d’échec et la vie de ces deux partenaires, nous raconte l’histoire de tous ces hommes ou femmes qui, aux Etats-Unis ou en Espagne, pendant cette année 1962, ont été des pions voués au sacrifice : "Un pion, seulement un pion. Avec le regard de ton roi sur la nuque. Avec ce dédain souterrain de l’aristocratie de ton camp. L’insignifiance d’une babiole, une bagatelle inscrite dans les gênes."

Ainsi en est-il du pion James Meredith, le premier noir qui a pu a accéder à une université réservée aux blancs grâce à sa volonté, son courage, sa persévérance, son refus de céder à la peur, et de même de tous les américains sacrifiés à la toute puissance des Etats-Unis, à leur volonté de domination sur le monde. Ainsi en est-il de Julien Grimau, dernier mort de la guerre civile, emprisonné puis exécuté pour avoir défendu jusqu’au bout la démocratie, comme le sont tous les espagnols qui ont payé le prix fort, exil, emprisonnement, tortures, assassinats, entre les mains de Franco.

A travers les  histoires que Paco Cerda nous raconte, nous découvrons le poids du déterminisme social, religieux, politique qui font un pion de l’être humain :  "Sachant que les cinq ou six pas à faire pour te défaire de ton pesant destin sont tout un monde quand l’échiquier n’est pas fait à la mesure de tes forces, quand les règles te condamnent au rang de pion, quand les dangers sont à l’affût, démultipliés par les inégalités d’une origine viciée. Tu n’as pas choisi d’être pion.". De toutes les pièces du jeu d'échec, remarque Pablo Cerda, roi, dame, fou, tour, cavalier, seul le pion ne peut changer de trajectoire et ne peut revenir en arrière : " C'est irréversible".

Mais j’aime aussi qu’il nous laisse un espoir en citant en exergue Ezequiel Martinez Estrada : «  Ils sont les jouets du destin, même si, parfois, par ironie, c’est d’eux dont dépend le destin ». Car seuls les pions, remarque Paco Cerda dénotent un esprit de solidarité : « C’est l’éternel idéal de l’union et la force. Le jonc fragile qui, au milieu d’une touffe, ne peut être arraché». C’est ce qui arrive quand les mineurs des Asturies se mettent en grève dénonçant leurs conditions de travail et les salaires de misère entrainant la fermeture de toutes les mines en Espagne ou quand les femmes américaines s’unissent pour exiger l’arrêt des essais nucléaires qui empoisonnent le lait de leurs enfants. Et puis les pions peuvent devenir dames, faible espoir, cependant, pour lequel il faut réaliser de grands sacrifices. Enfin, ce qui rétablit l'équilibre mais c'est une conclusion bien pessimiste, l'auteur partage avec nous un proverbe italien : " A la fin de la partie, le roi et le pion retournent dans la même boîte". Seule la mort égalise les pièces de l'échiquier.

J’aime les écrivains qui savent relier ainsi l’idée philosophique au vécu, à l’histoire des hommes, et qui parviennent à nous impliquer en nous faisant sentir le tragique de la condition humaine. Non pas des personnages désincarnés mais des êtres de sang et de chair. Pablo Cerda est de ceux-là !

J’aurais voulu dire que ce roman était un coup de coeur mais je l’ai trouvé malheureusement trop dense. A force de multiplier les histoires, l’auteur m’a un peu perdue. Même si j'ai beaucoup aimé ce livre, j’ai éprouvé de temps à autre une lassitude et c’est vraiment dommage car cet écrivain - c’est son deuxième roman - a quelque chose d’important à dire sur l'être humain et l'Histoire. Son style est d’une force qui me touche ainsi que sa tendresse et son respect pour les humbles. Donc, malgré cette restriction,  c'est un vrai, beau roman, qui vaut la peine d'être lu.


L'évaporée  de Fanny Chiarello, Wendy Delorme

 


 Juste un mot sur L'évaporée paru aux Éditions Cambourakis. Comme j'ai abandonné la lecture, je me dois d'être rapide pour expliquer pourquoi. 

L'écriture est due à deux écrivaines Fanny Chiarello et Wendy Delorme. Ce sont  des  textes qui se répondent et parlent de la rupture d'un amour, de la souffrance de l'une et de l'autre femme, du manque, de la difficile guérison de celle qui a été abandonnée et de celle qui est partie, qui s'est évaporée. Le roman est bien écrit, l'analyse des sentiments est fouillée, le processus de perte et de résilience décortiquée, mais voilà cela ne m'intéresse pas. C'est trop intellectuel ou plutôt trop cérébral. On dirait que le plaisir de l'analyse prend le pas sur l'humain. On dit de quelqu'un qui parle "qu'il s'écoute parler", que pourrait-on dire de quelqu'un qui écrit ?  Bref! je n'ai  pas ressenti d'émotion. C'est intelligent, presque trop !  Mais je conçois que l'on puisse apprécier ce livre, rien à redire sur sa qualité. D'ailleurs j'ai lu deux critiques positives dans Babelio ICI.


 

Lu pour le Prix littéraire des Avignonnais

 

La Ville d’Avignon lance le premier Prix littéraire des Avignonnais. À partir du 1er octobre et jusqu’au 12 novembre, les avignonnais et tous les amoureux de la littérature sont invités à élire, parmi les cinq ouvrages sélectionnés par les bibliothèques, les librairies d'Avignon, un professeur de lettres du lycée René Char et la directrice des bibliothèques d'Avignon, leur roman préféré issu de la rentrée littéraire d’automne. Lectures, tables rondes, midi-sandwichs et de nombreuses animations permettront de mieux faire connaître ces cinq ouvrages et de voter pour celui qui emportera le premier Prix.
Les cinq romans sélectionnés sont disponibles en prêt dans les bibliothèques de la Ville et à la vente dans les librairies partenaires.
 



 

« Qu’est-ce qui peut bien faire qu’une femme soudain abandonne celle à qui elle vient de dire, Quels merveilleux moments j’ai passés auprès de toi, aujourd’hui encore : je veux ça tous les jours de la vie ? » Tel est le questionnement auquel est confrontée Jenny après le départ d’Ève. Toutes deux apprendront que l’ on peut vivre une même histoire de deux façons totalement différentes ».

 
 

 

Le pion 
Paco Cerdà
  Éditions La Contre Allée 

 


Stockholm, hiver 1962. Deux hommes de mondes adverses se font face. Arturo Pomar, l’enfant prodige espagnol, affronte sur l’échiquier Bobby Fischer, un jeune Américain excentrique et ambitieux.
En pleine guerre froide, l’un était le pion du régime franquiste, l’autre sera celui des États-Unis.
    •    Première sélection du Prix du Meilleur Livre Étranger - catégorie non-fiction.

 
 

 

Eleftheria 
Murielle Szac  
Éditions Emmanuelle Collas 

 


 
1940, au nord de la Crète. La communauté juive célèbre Rosh Hashana. Rebecca écoute les commérages sur le futur mariage de Stella. On s’interroge aussi sur la guerre qui a commencé en Europe. Metaxas, le dictateur au pouvoir à Athènes, saura-t-il résister à Mussolini et à son allié, Hitler ? Bientôt, le bateau de Nikos, le Tanaïs, est réquisitionné par l’armée grecque. Malgré la menace, la vie continue… Jusqu’au matin du 20 mai 1941, lorsque le 3e Reich lance sur la Crète une invasion aéroportée. Faut-il fuir ou rester ? C’est l’heure de savoir si l’on est libre de choisir son destin.


 

 

Des rêves d’or et d’acier
 Émilie Tôn
 Éditions Hors d’atteinte 

 


 

 Je veux savoir comment mon père est arrivé dans cette Lorraine où l’acier s’écoule, comprendre comment il est devenu cet homme au destin plusieurs fois brisé, qui n’a jamais abandonné. Il l’a toujours dit : « Quand on a tout perdu plusieurs fois, on n’a plus peur de se lancer. »
 


 

 

 

L’invention du diable
 Hubert Haddad
 Éditions Zulma 

 



Papillon de Lasphrise s’est retiré dans sa tour d’ivoire angevine. Après une existence dédiée à l’amour et à la guerre, le voilà tout entier habité par le démon de l’écriture. Au soir de sa vie, il pactise avec le diable : tant que ses Poésies n’auront pas accédé à la postérité, il ne connaîtra pas le repos éternel. L’immortalité sera sa malédiction.