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jeudi 30 juillet 2026

George Sand : L’Uscoque

  

George Sand écrit L’Uscoque à Nohant, dans l’hiver de 1837 à 1838 quand, explique-t-elle, il faisait très froid dans sa chambre, avec la bise qui soufflait dehors et le feu dans la cheminée qui produisaient des bruits étranges. Des images fantastiques de rochers battus par le vent naissaient devant  ses yeux. C’est de cette atmosphère inquiétante qu’est né L’Uscoque ! Et puis, son voyage à Venise avec Musset n'est pas si  loin ( 1833) et la ville exerce sur elle une grande attraction que l’on retrouve dans Consuelo et Leone Leoni.

Le récit est conté à Lelio et Beppa, à tour de rôle, par Asseim Zuzuf, le corcyriote ( de Corfou) et par l’abbé. Lélio, le masculin de Lélia, désigne-t-il George Sand ? 

 Il se déroule à Venise et dans les îles ioniennes à la fin du XVII ième siècle. L’histoire est placée sous le signe de Lord Byron et de son célèbre poème Le Corsaire. Mais précise George Sand, le corsaire de Byron ressemble aussi peu à un uscoque qu’un bandit « d’opéra moderne à un voleur de grands chemins » ou de  « chevalier d’industrie ».  George Sand insiste sur le fait que cette histoire est vraie, loin, donc, du romantisme à la Byron.

Il faut se poser la question : d’abord, qu’est-ce qu’un Uscoque ? 

"— Ignorant ! dit l’abbé. Le mot uscocco vient de scoco, lequel, en langue dalmate, signifie transfuge. L’origine et les diverses fortunes des Uscoques occupent une place importante dans l’histoire de Venise. Je vous y renvoie. Il vous suffira de savoir maintenant que les empereurs et les princes d’Autriche se servirent souvent de ces brigands pour défendre les villes maritimes contre les entreprises des Turcs. Pour se dispenser de payer cette terrible garnison, qui ne se fût pas contentée de peu, l’Autriche fermait les yeux sur leurs pirateries ; et les Uscoques faisaient main basse sur tout ce qu’ils rencontraient dans l’Adriatique, ruinaient le commerce de la république, et désolaient les provinces d’Istrie et de Dalmatie. (…) Vers 1615, un traité conclu avec l’Autriche les livra enfin sans appui à la vengeance des Vénitiens, et le littoral de l’Italie en fut purgé. "


A Venise, le duc Pier Orio Soranzo, jeune homme d’une grande beauté, mais de moralité douteuse,  cupide et insatiable, dilapide sa fortune au jeu et dans des nuits de débauche. Ruiné, il s’enrôle dans la flotte du général Francesco Morosini pour renflouer ses finances et attire l’attention par son audace et ses prouesses dans la guerre contre les Turcs.
Francesco Morosini a une nièce de dix-huit ans, Giovanna. La jeune fille, parmi ses nombreux prétendants, a distingué le jeune comte  Ezzelino, de la famille des princes de Padoue. Il l’aime d’un amour sincère. Mais Orio Soranzo, arrivé à Venise, entreprend la conquête de Giovanna qu’il sait dotée d’un grande fortune.  Grand séducteur, il y parvient aisément et Ezzelino, désespéré, assiste au mariage de la jeune fille avec son rival.
Après la noce, Soranzo continue  à faire des  "trouées" dans la dot de sa femme et se réengage dans la marine sous les ordres de Morosini pour combattre les pirates.  Mais guidé par l’appât du gain, il attaque le pacha de Patras, est fait prisonnier et condamné à mort. Il est délivré par l’esclave favorite du pacha.  Celle-ci, Naama, poignarde son maître et déguisée en garçon se réfugie avec Soranzo sur les îles Curzolari où Giovanna viendra l’y rejoindre plus tard pour son malheur. Soranzo qui ne peut supporter d’avoir perdu sa galère et sa fortune sombre, semble-t-il, dans la mélancolie et est incapable de tenir tête aux violentes attaques d’un pirate qui ravage les abords de l’île. Celui-ci ne peut être, étant donné sa brutalité, qu’un Uscoque (le fameux corsaire de Byron) puisqu’il est sans pitié, ne fait pas de prisonniers et tue jusqu’aux femmes et enfants. 

" Vous savez que ces infâmes pirates buvaient le sang de leurs victimes dans des crânes humains, afin de s’aguerrir contre toute pitié. Quand ils recevaient un transfuge et l’enrôlaient à leur bord, ils le soumettaient à cette atroce cérémonie, afin d’éprouver s’il lui restait quelque instinct d’humanité ; et, s’il hésitait devant cette abomination, on le jetait à la mer. "

 Le comte Ezzolino est alors envoyé par Morosini pour combattre l’Uscoque et lors d’une rude bataille il l’aperçoit !  On imagine la confrontation des deux personnages mais je ne vous en dis pas plus.

L'Uscoque : illustration de Maurice Sand


Le personnage du bandit est très répandu dans la littérature romantique. On l’a vu avec Conrad, le corsaire de Byron, que George Sand cite pour mieux s’en éloigner. Je pense aussi à  Hernani de Victor Hugo dont je viens de voir une très belle interprétation au festival d’Avignon.  Hernani est proscrit pour raison politique, il représente, pour Hugo, la nécessaire révolte d’un homme contre un pouvoir injuste et arbitraire. Mais ici, dans le roman de George Sand, le pirate est un faux Uscoque, il  n’est pas épris de liberté comme le héros romantique, il n’est pas lié à un idéal, il est mû par la cupidité et la violence. Si au début, bien qu'immoral et débauché, Pier Orio Soranzo pouvait paraître romantique par sa remarquable beauté, la noblesse apparente de ses manières, son esprit et son charme, il se transforme peu à peu en un monstre sanguinaire. George Sand se démarque donc de ses prédécesseurs prestigieux, en créant un personnage tout à fait personnel et un récit original que j'ai eu plaisir à lire.



 

 


 

mercredi 8 avril 2026

Richard D. Blackmore : Lorna Doone


 

Le roman Lorna Doone de Richard D. Blackmore  a eu peu de succès à sa parution en 1869. Par la suite, il obtint un vive reconnaissance et il compta parmi ses admirateurs Thomas Hardy, Stevenson, Henry James, Kipling, Chesterton, Graham Greene. A l’heure actuelle il est classé comme l’un des livres préférés des lecteurs britanniques.

Lorna Doone se déroule au XVII siècle dans la région d’Exmoor situé au nord-ouest du Devon, entre la Cornouailles au sud et le Somersert au nord-est. L’écrivain s’empare d’une histoire vraie, celle d’une grande famille noble et catholique, les Doone d’Exmoor, dépossédée de ses terres par Charles 1er en 1640 et réfugiée depuis dans une vallée de l’Exmoor où elle vit de rapines et d’exactions, rançonnant les habitants, dévalisant les marchands et les voyageurs, enlevant les femmes, et faisant régner la terreur. 

C’est là que Blackmore fait vivre son héros, John Ridd, qui vient de perdre son père tué par les Doone, un jeune homme issu de la terre, un paysan protestant aisé, à la tête d’une des plus belles fermes de cette région. Ainsi l’écrivain s’inscrit en faux par rapport au roman social et bourgeois de la fin du XIX siècle dans lequel triomphe Trollope, en faisant de ce personnage, issu de la classe sociale au plus bas de l’échelle, un héros à part entière. 

John Ridd, c'est lui qui raconte son histoire à la première personne, a hérité des solides qualités de son père et même s’il a fait des études et appris le grec et le latin, il sait gérer sa ferme, travaille dur dans les champs, connaît le prix de ses moutons et protège ses bottes de foin de l’incendie et du vol. Il aime ses bêtes, en particulier son cheval Polly. Il a les pieds sur terre et sait commander ses employés pour que tout marche bien dans la ferme. Il voue un amour respectueux à sa mère, aime sa soeur Annie et un peu moins sa soeur Eliza, petite peste toujours le nez dans ses lectures. Tous disent qu’il est peu intelligent, lourdaud et lent à comprendre et lorsqu’il est mandé à la cour de Londres, il se fait avoir comme un benêt par tous les parasites qui y vivent. Il faut dire qu’il est honnête et scrupuleux, ce qui semble être le comble de la sottise. Ajoutez à cela que c’est un géant, d’une force herculéenne, et qu’il dispute des combats avec les lutteurs de Cornouailles. Il n’a jamais trouvé son égal. Ce qui ne l’empêche pas d’être pacifique et modéré.  Et pourtant…
 Et pourtant ce paysan mal dégrossi va tomber amoureux de l'aristocrate Lorna Doone, après avoir pénétré par une voie secrète dans l’antre des Doone, et dès lors qu’il se sait aimé d’elle, il va lutter contre la tribu sans pitié et surtout l’arracher aux griffes de Carver, l’héritier du grand-père de Lorna, l’affreux et terrible Carver qui veut l’épouser. 

Il faut dire que l’écrivain propose une situation inversée : c’est le paysan qui possède le sens de l’honneur et la noblesse d’âme et les nobles qui se conduisent comme des brutes âpres et infâmes.


 Exmoor


Lorna Doone est un roman historique même si l’auteur lui refuse ce titre, dans la lignée d’un Walter Scott, puisqu’il part d’un fait réel, l’existence des Doone, et raconte les années de 1670 à 1685 sous le règne de Charles II.

 Le retour de Charles II en 1660, après l’épisode de Cromwell, correspond à un moment où le trône est affaibli, ce qui explique la puissance des Doone et leur impunité. Les campagnes, loin du centre du pouvoir, ne sont pas protégées par la loi. Les tensions entre les catholiques et les protestants sont intenses. Les Whigs et les Tories, partisans du roi et ennemis, s’affrontent. Jacques II qui lui succède en 1685 est remis en question avant d’être destitué par la Glorieuse Révolution. On verra que John Ridd ou les siens y participent parfois contre leur volonté. L’épisode du Grand Gel considéré comme le pire hiver connu par l’Angleterre a eu lieu de 1683 à 1684. C’est est un passage du roman remarquable par les descriptions qui confèrent au paysage un beauté rude et implacable. 

«Mais le soleil ne nous apporta ni chaleur ni réconfort; de longues écharpes de brouillard blanc s’accrochaient aux collines, aux vallées, aux arbres, et il semblait que ses rayons ne pouvaient les traverser. Le quatrième jour, d’ailleurs, le froid dépassa tout ce qui avait été vu et entendu jusqu’alors; la bouilloire gela près du feu, des hommes furent tués, des animaux gelés dans les étables, tandis qu’au dehors nous pouvions entendre le bruit sinistre des troncs d’arbres qui éclataient. »

Roman réaliste, en particulier lorsqu’il décrit le vie rurale, les travaux des champs, la tonte des moutons, la moisson, la fabrication du cidre ou encore lorsqu’il dénonce l’horreur de la guerre et les souffrances des pauvres gens qui sont les premiers touchés  : «  ayant manié la serpe et la faux tout leur vie, ils gisaient là, morts eux aussi, dans des douleurs qu’ils n’avaient jamais imaginées et pour lesquelles ils n’étaient pas faits. Tout homme de coeur ayant vu ce que je vis ce matin abhorrera à jamais les grands de ce monde et leurs oeuvres. ».

Roman d’amour qui inaugure un néo-romantisme tardif dans cette fin du XIX siècle, bien après le mouvement romantique du début du XIX siècle. L’amour de Lorna et John rappelle celui qui unit Romeo et Juliette :  le père de John a été tué par un Doone et lui-même doit se battre contre la famille de Lorna, Carver Doone incarnant la noblesse sans honneur, avilie. Tout sépare les amoureux : la noblesse de l’une et la roture de l’autre, la fortune de l’une et la modestie de l’autre, leur catholicisme et leur protestantisme, leur mode de vie différent, leurs familles ennemies. Romantique aussi le présence constante de la nature, entre nature sauvage et nature cultivée par l’homme dont les descriptions sont au diapason des émotions des personnages. Enfin, certains personnages que les ignorants prennent pour des êtres surnaturels, sorciers ou magiciens, semblent échapper, en effet, au rationalisme et être des personnages fantastiques comme ceux que John Ridd découvre en descendant dans la mine d’or, et en particulier le vieux Carfax qui ne vit que sous terre après la disparition de sa fille.

Roman picaresque qui voit le héros sur les routes, partir à l’aventure avec son valet John Fry, un être menteur, paresseux, peureux, comique, qui ment comme il respire, tous deux formant par excellence le couple picaresque à la Don Quichotte et Sancho Panza.
 Ainsi John Fry à qui son maître paie ( on se demande bien pourquoi !) des gages plus élevés que ceux autorisés par la loi, le menace : «John Fry était très mécontent lorsqu’on disait trop de mal de lui ou qu’on l’accusait de paresse ; il se retournait alors contre nous et nous forçait à nous taire en menaçant de déposer une plainte contre nous pour lui avoir payé trop de salaire. » 

Enfin et pour résumer le tout, romans d’aventures présentant toutes sortes de péripéties, duels, chevauchées, enlèvements, vols, meurtres, guerre, et même sauvetage héroïque d’un canard imprudent, il se signale, de plus, par son humour qui court tout au long du roman !  C'est une très agréable et intense lecture.








 

dimanche 15 mars 2026

Jakob Wassermann : Gaspar Hauser / La théorie du prince / Paul Verlaine : La chanson de Gaspar Hauser

 
 

 
 
En 1828 apparaît, à Nuremberg, un jeune homme d’environ seize ans. Il tient une lettre à la main. Il est bizarre, cligne des yeux sans arrêt comme s’il ne pouvait supporter la lumière du soleil, marche avec difficulté, un peu comme un enfant qui fait ses premiers pas, et ne connaît que quelques mots. Il sait écrire son nom Gaspar Hauser. Le capitaine Wessenig à qui on l’amène le suspecte de mensonge et l’enferme dans une tour où il est livré à la curiosité des badauds. 
 
Le cas de Gaspar Hauser émeut tous les pays d’Europe et l’énigme de sa vie interroge et passionne toutes les classes sociales. La lettre que le capitaine découvre est écrite par un journalier anonyme qui dit avoir trouvé cet enfant abandonné en 1812 et ne plus vouloir le garder : « Je vous envoie ci-joint un gars qui voudrait servir fidèlement sont roi et devenir soldat. »
Le bourgmestre Binder finit par le confier au Professeur Daumer qui se sent investi d’une mission : Non seulement il ne remet pas en cause le passé de Gaspar mais, au contraire, il croit en sa sincérité et il est ému par l’ignorance de l’enfant et par sa pureté.  Il le prend chez lui pour étayer sa conviction :  il pense avoir découvert l’Homme avant la civilisation et il voit en lui  - influence de Rousseau - un être bon et pur que n’a pas atteint la corruption de la société.  Il apprend peu à peu que Gaspar a été enfermé dans un cachot obscur, nourri au pain et à l’eau,  avec pour jouet, un petit cheval de bois. Il lui enseigne les mots, la langue, le latin et même la musique et l’adolescent apprend vite, paraît doué d’une mémoire prodigieuse. Seulement, quand le professeur s’aperçoit que Gaspar peut mentir et qu’il a des défauts, il déchante. Et quand son élève se fait attaquer chez lui par un mystérieux individu masqué qui le frappe au front, Daumer demande à être déchargé de cette responsabilité. 
 
Désormais, Gaspar Hauser va passer de foyer en foyer, protégé par la police mais jamais libre, livré à la curiosité de ceux qui le reçoivent à cause de sa célébrité et l’exploitent comme une bête curieuse.  Désormais, il y a ceux qui le méprisent voire le haïssent, le traitent de simulateur, le surveillent étroitement, et s’acharnent à prouver qu’il est un menteur et ceux qui croient en lui, mais font de lui un sujet d’étude et s’il ne correspond pas aux attentes le rejettent. Lord Stanhorpe feint de l’aimer, le manipule puis disparaît de sa vie, le criminaliste Anselme Feuerbach, son protecteur, se sert de lui pour prouver sa thèse : Gaspar Hauser est victime d’un complot, il serait l’héritier du Grand-duc de Bade Charles II
 La souffrance de Gaspar Hauser livré à l’inhumanité de ceux qui l’entourent est violente. Personne ne l’aime, chacun veut tirer profit de sa personne pour briller et avoir raison. C’est ce qu’explique le sous-titre donné au roman par Jakob Wesserman :  Gaspar Hauser ou la paresse du coeur.  La paresse du coeur car la société est dépourvue de sensibilité et est incapable de sentiments vrais et généreux. Un deuxième attentat en 1833 aura raison de Gaspar Hauser.  
 Gaspar Hauser a été comparé au Prince Mychkine de Dostoeivski L'idiot et cela me paraît très juste : Un être trop bon, trop pur dans une société cruelle et corrompue passe pour un idiot ! 

 
Gaspar Hauser : Herzog

  
Bien sûr, l’histoire de Gaspar Hauser, l’énigme de son identité et de sa captivité, sont passionnantes. J’avais vu le film d’Herzog et je suis heureuse d’avoir lu ce livre maintenant. Les questions qui se posent à son propos sur le rôle de l’éducation et de l’apprentissage social m’ont vraiment intéressée. Gaspar Hauser soulève le problème de ce qu’est la civilisation, un ensemble de savoirs (langage) et de règles transmis par la société. Gaspar Hauser sans être un enfant sauvage comme Victor de l’Aveyron n’était en contact avec un autre humain que très brièvement, il a donc été privé de socialisation. Elevé dans l’obscurité, il pose des problèmes en partie semblables à ceux que soulève Diderot dans sa Lettre d’un aveugle à l’usage de ceux qui voient.
 
"Toutes les notions familières aux hommes, de par l'imitation, lui étaient étrangères ; il ne savait pas parler, il ne pouvait pas apprécier les distances, il ne distinguait pas la diversité des bruits, la lumière l’inquiétait, et il lui était impossible de percevoir telle ou telle chose dans l’ensemble des objets nouveaux qui frappaient sa vue."
 
J’ai aussi beaucoup aimé ce roman par les sentiments qu’il a éveillés en moi : tristesse, indignation, révolte devant la manière dont on traite  l'adolescent… et aussi empathie pour lui. Peu importe s’il est héritier d’une dynastie, il est d’abord et avant tout un être humain et c’est ce que la société semble avoir oublié. Le ton de Wasserman est souvent plein d’émotion et l’on sent bien qu’il est avec Gaspar, de son côté. Il n’est pas neutre et se pose même en moraliste quand il prend à partie le Professeur Daumer. Ce dernier est très conscient de la cruauté de la société : «  Ils vont sûrement te briser les ailes. L’innocence pourra rayonner de ton être : ils ne la verront pas » mais il abandonne l’enfant malgré tout.

« On peut être prophète et avoir un coeur compatissant, on peut connaître les hommes, savoir que le feu brûle, que l’aiguille pique et que le lièvre blessé par le chasseur s’abat dans l’herbe pour mourir. On peut connaître la portée de ses actes, n’est-ce pas Monsieur Daumer ? Mais de là à braver les évènements, comme on arrête le glaive d’un ennemi pour détourner le coup, il y a un pas. Souvent les idéalistes et les psychologues ne valent guère mieux que les voleurs et les usuriers. »
 
Une belle lecture.

 
 
La "théorie du prince"
 
 
Stéphanie de Beauharnais grande-duchesse de Bade

 

 L'histoire de Gaspar Hauser et le mystère de ses origines passionnent non seulement l'Allemagne mais toute l'Europe. Gaspar Hauser devient "L'Orphelin de l'Europe". De nombreuses théories furent élaborées à son propos mais celle dite La théorie du Prince suscita le plus vif engouement. Elle fut défendue par président de la cour d’appel d’Ansbach, Anselme Feuerbach, qui écrivit un livre démontrant l'origine princière de Gaspar.
 
Le 29 septembre 1812, la grande-duchesse Stéphanie de Beauharnais (1789-1860), fille adoptive de Napoléon Bonaparte et épouse du grand-duc de Bade régnant Charles II (1786-1818), donne naissance à un garçon. En tant que premier fils du couple, l'enfant doit devenir le prochain grand-duc de Bade. Mais le petit garçon, alors qu'il est considéré comme en bonne santé, meurt à l'âge de 18 jours. 
 
 
Le Grand-duc Charles II de Bade

 
Selon la version la plus populaire, le petit prince aurait été remplacé par le fils mort d'une servante, enlevé et confié à un homme qui le garda enfermé dans un cachot jusqu'à ses 16 ans.  Il s'agirait d'un complot fomenté par la seconde épouse du précédent grand-duc, Charles I (1728-1811), la comtesse Luise Caroline von Hochberg (1768-1820). Comme le couple princier n'avait que des filles, à la mort de Charles II en 1818, la couronne échut d'abord à son oncle Louis, puis à Léopold qui est le fils de la comtesse Hochberg et qui monta sur le trône de Bade en 1830. Gaspar Hauser serait donc le fils de Stéphanie et de Charles II de Bade et l'héritier légitime de la couronne.
 
En tant que fille de Napoléon et appartenant à la noblesse d'Empire, méprisée par la noblesse d'Ancien régime, Stéphanie de Beauharnais avait reçu un très mauvais accueil à la cour de Bade, en particulier de la comtesse Holchbert. Il n'est donc peut-être pas si étonnant que la grande-duchesse Stéphanie elle-même ait cru à cette théorie et se rendit à Bade secrètement pour voir son "fils" même si elle ne dit rien, peut-être pour épargner sa vie. Il n'en reste pas moins que Gaspar Hauser subit des attentats dont le dernier fut fatal en 1833.
 
De nos jours des tests ADN du sang et des cheveux de Gaspar révèlent qu'il n'y avait pas de lien de parenté mais il existe encore une faible marge d'erreur. Pour lever le dernier doute, il faudrait une analyse des os du du bébé qui repose dans le tombeau de la famille de Bade mais elle s'y oppose.

 

 La chanson de Gaspar Hauser

Gaspar Hauser

 

 Le destin de Gaspar Hauser découvert à Nuremberg a inspiré de nombreux historiens, scientifiques, philosophes, romanciers, poètes. C'est le cas de Verlaine qui écrit La chanson de Gaspar Hauser dans son recueil Sagesse  : 

 

Je suis venu, calme orphelin,

Riche de mes seuls yeux tranquilles,


Vers les hommes des grandes villes :

Ils ne m’ont pas trouvé malin.

 

À vingt ans un trouble nouveau


Sous le nom d’amoureuses flammes


M’a fait trouver belles les femmes :


Elles ne m’ont pas trouvé beau.
 

Bien que sans patrie et sans roi


Et très brave ne l’étant guère,


J’ai voulu mourir à la guerre :


La mort n’a pas voulu de moi.


Suis-je né trop tôt ou trop tard ?


Qu’est-ce que je fais en ce monde ?


Ô vous tous, ma peine est profonde :


Priez pour le pauvre Gaspard ! »

 

 

L'auteur de Gaspar Hauser
 
Jakob Wasserman

Jakob Wassermann, né à Fürth (Allemagne) en 1873,  mourut dans le camp de concentration Altaussee le 1ᵉʳ janvier 1934. Ami de Rainer Maria Rilke et de Thomas Mann, souvent comparé à Balzac ou à Dostoïevski, il fut victime, comme son œuvre, de ses origines juives.


Pour la Mitteleuropa j'ai participé avec deux livres : La liste de Freud (billet paru le 14 mars) et Gaspar Hauser, (le 15 Mars).

Chez Cléanthe : La mitteleuropa


samedi 14 mars 2026

Goce Smilevski : La liste de Freud

 

Pour le challenge de Cléanthe dans la Mitteleuropa j'ai lu deux romans : Celui-ci, La liste de Freud  et Gaspar Hauser de Wassermann que je publierai demain le 15 mars.

Goce Smilevski est un écrivain macédonien. L'intrigue de La liste de Freud se déroule en 1938 en Autriche au moment ou Hitler s’apprête à envahir le pays et où les juifs, sentant le danger, cherchent  à fuir mais les visas ne sont octroyés que rarement. Sigmund Freud grâce à  sa  notoriété obtient le sien pour l’Angleterre et est autorisé à dresser une liste de vingt personnes qui le suivront dans son exil. Il note les noms de sa femme, de sa fille Anna et de sa belle-soeur, s’y ajoutent ceux de son médecin et de sa famille, de ses infirmières, de sa femme de ménage, sans oublier celui de son chien adoré. Mais il omet, dans cette liste, ses quatre soeurs qui résident à Vienne comme lui :  Rosa, Maria, Pauline et Adolphine. J’avoue que ce fait monstrueux - que j’ignorais - m’a secouée ! Mais je lis dans la biographie de Sigmund Freud (Wikipedia)  que ce sont ses soeurs qui, se disant trop âgées pour quitter leur pays, ont refusé de partir ! 

Ce n’est pas ce qu’affirme Goce Smilevski ! Toutes les quatre, au contraire, lui demandent instamment de les amener, et surtout Pauline qui voudrait revoir sa fille exilée aux Etats-Unis avant de mourir. Freud refuse sous prétexte que les persécutions ne sont que provisoires et que l’ambition d’Hitler échouera. Il condamne ainsi ces vieilles femmes à la souffrance et à la mort. Lui-même mourra d’un cancer à Londres en 1939. Toutes les quatre seront arrêtées en 1942 et envoyées dans les camp de concentration de Theresienstadt et Treblinka où elles disparaîtront.

 Si l’on pose la question à l’écrivain sur la véracité du fait, l’abandon des soeurs, il répond :  interview à L'Orient-Le Jour en 2013 :  «Les faits sont avérés. On les retrouve dans les biographies de Freud. Mais son départ pour Londres, où il terminera sa vie dans une confortable demeure, et la mort de quatre de ses sœurs en déportation (seule l’aînée Anna, établie avec son époux aux États-Unis, y échappera) ne sont jamais mis en relation... »

 

 Adolphine est assise à gauche, devant Paula et Anna, Sigmund de face le troisième à gauche au dernier rang,  au dernier rang aussi à droite Rosa et Maria, au premier plan les parents et le petit frère Alexandre sur un  fauteuil

 

Je pensais que La Liste de Freud nous expliquerait pourquoi le frère avait agi d’une manière aussi horrible. Mais si le livre fait revivre les relations de Sigmund avec sa famille, il ne donne aucune explication à cet acte et ce que cela révèle du caractère de Sigmund Freud ! C’est pourtant ce que j’attendais et j'avoue que je suis restée sur ma faim. Son titre, La liste de Freud, induisait, en effet, que là était l’intérêt du roman. 

 

Adolphine Freud

 

J'ai appris plus tard que le titre original est La soeur de Freud et cela me paraît mieux approprié puisque le récit est raconté à la première personne par Adolphine, la plus jeune de soeurs Freud. C’est ce personnage féminin qui intéresse Goce Smilevski et il ne propose pas, si ce n’est anecdotiquement, une  biographie de Sigmund Freud ni une analyse de ses théories ou de la naissance de la psychanalyse. L’écrivain fait revivre la Vienne des années 1920-1930 dans le famille juive de Jakob et Amalia Freud qui ont tenu leurs enfants à l’écart de la religion, désirant les intégrer dans la vie viennoise. Freud est un grand admirateur de la culture et de la langue allemande.

Adolphine relate son enfance maladive à Vienne et le rôle important que son frère a tenu dans sa vie à ce moment-là. Elle décrit les relations avec sa mère, Amalia, qui la hait et la rabaisse sans arrêt, l’éducation qu’elle reçoit, son avortement qui la détruit sur le plan mental, et un frère, égoïste et pénétré de sa supériorité masculine, comme le veut son époque, un frère qui,  bien qu'il soit psychiatre passe à côté de la détresse de sa soeur. Celle-ci se réfugie dans l’un des premiers établissements psychiatriques de l’époque inauguré par l’impératrice Élisabeth d’Autriche, le «Nid», où elle rejoint son amie Klara Klimt, sœur de Gustav. Klara a mené un combat féministe qui l’a soumise à de rudes épreuves, violences policières, prison, humiliations. Incapable d’accepter l’injustice, elle y a laissé sa santé mentale. Encore une femme oubliée par l’histoire, méprisée, obscure, à l’ombre du Grand Frère ! 

 

Klara Klimt par Gustav Klimt

L’écrivain propose aussi, à l’occasion de ce séjour en clinique, une histoire de la folie au cours des siècles que j'ai jugée parfois longue et nous fait découvrir la façon dont étaient soignés les malades mentaux. J’ai trouvé cette lecture assez intéressante en particulier sur les femmes mais souvent trop dense et répétitive.
Le roman qui a obtenu le prix européen de la littérature a crée un scandale littéraire, les pro-freudiens, admirateurs du docteur, criant au mensonge, formulant de sévères critiques : « Dont la plus virulente est sans doute la tribune qu’Élisabeth Roudinesco a publiée jeudi 19 septembre dans Le Monde des livres. L’historienne de la psychanalyse contredit la thèse du refus délibéré de Freud d’emmener ses sœurs avec lui en exil avancée par Goce Smilevski et qualifie son livre d’«aberrant, mal fagoté et rempli de poncifs».



Chez Cléanthe : ce mois-ci la Mitteleuropa

Goce Smilevski, écrivain macédonien, n’est pas à strictement parler un écrivain de la  Mitteleuropa  mais il l'est dans une perspective culturelle et littéraire puisqu'il s'intéresse à l'Autriche, à Vienne en particulier et à ses personnages célèbres.

 Demain 15 Mars : Jakob Wasserman : Gaspar Hauser ou la paresse du coeur

mardi 3 mars 2026

Walter Scott : Waverley ou l'Écosse il y a soixante ans

 

 

Dans le moulin sur la Floss de George Eliot, Maggie et Philip discutent de leurs lectures grâce aux livres prêtés par le jeune homme. Et que lisent les jeunes gens anglais de cette époque dans les années 1830 ?  La réponse est Walter Scott, bien sûr, madame de Stael aussi avec Corinne.
La jeune fille explique qu’elle en arrive à avoir un préjugé contre les blondes au teint clair car c’est toujours elles qui, dans les romans, détournent l’amour à leur profit et se marient avec le héros : « Mais si vous pouviez me donner une histoire ou la brune triomphe, cela rétablirait l’équilibre. Je veux venger Rebecca (Invahoe), Flora McIvor (Waverley), Minna ( Le Pirate)  et toutes les autres malheureuses brunes». Ce n’est pas par vanité que la brune Maggie se plaint ainsi, "c’est parce que, dit-elle, je m’intéresse toujours davantage aux gens malheureux."
Donc, à la suite de Maggie, me voilà en train de lire Waverley pour découvrir qui est Flora McIvor.

Waverley ou L’Ecosse il y a soixante ans est le premier roman de Walter Scott écrit en 1805 et publié en 1814. Il est considéré comme le premier roman historique et lance un genre qui sera largement imité depuis.

Le moment historique

 

La bataille de Culloden ( 1746)

Paru en pleine époque romantique, le récit se déroule comme le sous-titre l’indique en 1745. 

Cette date correspond à la rébellion jacobite menée par les Ecossais avec à leur tête le prince Charles Edward Stuart, connu sous le nom de Bonnie Prince Charlie ou encore de « Le Jeune Prétendant ». 
Bonnie Prince Charles est le petit-fils du roi Jacques Stuart II d’Angleterre et d’Irlande qui était aussi roi d’Ecosse sous le titre de Jacques VII et qui a été détrôné en 1688. 

Le père de Bonnie Prince Charlie, Jacques III/VIII surnommé « Le Vieux Prétendant » a tenté de reconquérir le pouvoir mais a essuyé plusieurs défaites en 1715 et 1719 malgré le soulèvement des tenants de sa cause nommés les jacobites.

Le conflit oppose donc le jeune prince catholique à la tête de ses partisans à l'armée du roi en place, le protestant Georges III de Hanovre. Walter Scott s’intéresse en 1745 à cette phase de la reconquête écossaise contre l’Angleterre qui s’achèvera, après une victoire à la Bataille de Prestonpans (1745), par la sanglante défaite de Culloden en 1746. 


Waverley, un antihéros

 

Rose Bradwardine et Edward Waverley


Edward Waverley est un jeune noble d’une grande famille anglaise. Il vit d’abord chez son père qui est Whig et travaille pour le souverain anglais, puis chez son grand-oncle qui est Tory et qui reste fidèle à la tradition jacobite de sa famille. L’enfance de Waverley développe son côté rêveur et imaginatif auprès de son grand-oncle et de sa grand-tante qui ne reçoivent plus, vivant isolés dans leur sombre château sous les portraits des anciennes gloires de la famille. L’enfant est nourri par les récits des hauts faits et gestes de ses ancêtres. Solitaire, il lit beaucoup mais capricieusement, sans contrainte et refuse l’effort. Il acquiert au fil de ses lectures une conception idéalisée voire exaltée de la vie et de l’amour. Peu habitué à la société, il s’y révèle maladroit, peu enclin à obéir à des devoirs, il va bientôt se retrouver dans une situation inconfortable et dangereuse pour sa vie et son honneur. Il est peu armé pour affronter la vie réelle et apprendra à ses dépens qu’elle n’est pas un roman. 

"Nous ne pouvons être heureux là où nous ne sommes pas à l'aise ; c'est pourquoi, il n'était pas étonnant qu'Edouard Waverley pensât qu'il n'aimait pas la société, et qu'il n'était pas fait pour elle, tout simplement car il n'avait pas l'habitude d'y vivre à l'aise, d'y faire plaisir, et réciproquement d'y trouver du charme."


Rose Bradwardine

Son père lui offre une compagnie de dragons anglaise, dans la garnison de Dundie en Ecosse, sous les ordres du colonel Gardiner mais il se révèle peu apte à la vie militaire et s’ennuie rapidement. Aussi, il prend un congé et va rendre visite à un vieil ami écossais et jacobite de son oncle, le baron Bradwardine, au pied des montagnes du Perthshire, dans le hameau de Tully-Veolan, dans un pittoresque manoir orné de statues d’ours, animal figurant au blason des Bradwardine. Le baron le reçoit à bras ouvert et avec une cordialité affectueuse malgré la couleur de son uniforme. Il est le type de vieillard accueillant, jouissant d’une autorité incontestée sur tous ses domaines, fier de sa noblesse et de ses faits d’arme, alliant « la pédanterie du légiste » et « l’orgueil du soldat ». Walter Scott nous en donne un portrait caricatural, (il est vraiment rasoir et fait fuir la jeunesse), qui prête à rire mais est affectueux. La fille de Bradwardine, la blonde et douce Rose, tombe amoureuse d’Edward mais elle est bien trop sage à son goût et ne correspond pas à son idéal. Il ne rêve que d’une sombre héroïne, de serments au clair de lune et d’aventures épiques. 

 

Flora Mc Ivor
  

Et elle existe ! Cette jeune fille, il la rencontrera plus tard, quand il s’aventurera dans les Highlands et fera connaissance de la figure haute en couleur du jeune Highlander Fergus McIvor, chef de clan, qui organise la rébellion contre l’Angleterre, et de sa soeur, égérie flamboyante de la cause, l’ardente et romantique Flora aux longs cheveux noirs. Le jeune amoureux déchantera bientôt quand il s’apercevra que la belle ne s’intéresse qu’à la révolte jacobite et n’a pour lui que de l’amitié. Au moment où la guerre est prête à éclater, Waverley, officier anglais, fait du tourisme en haute montagne et tombe amoureux. Voilà maintenant longtemps que son congé est terminé et qu’il aurait dû rejoindre sa compagnie mais il n’en a cure, trop accoutumé à agir à sa guise. Il est aussi trop naïf pour se rendre compte que, pendant la chasse au cerf à laquelle il participe avec Fergus, celui-ci organise en réalité le soulèvement contre l’armée anglaise.


Prince Charle Stuart, le jeune prétendant

Enfin, quand il redescend dans les Lowlands, il s'étonne et s’indigne que son colonel le dénonce comme déserteur et l’arrête ! Délivré par Fergus, il est alors présenté au Prince Charles et pour venger son honneur qu’il juge bafoué, il rejoint le combat des jacobites et s’engage dans la rébellion. Non, cela ne lui gagne pas le coeur de Flora mais, par contre, le dirige vers une autre voie, celle de la trahison. Je ne vous en dis pas plus. Mais le héros, vous l’avouerez, est dans de sales draps ! 

Le récit est donc initiatique et nous intéresse aux tribulations de notre héros bien sympathique mais un peu niais (mais je l'aime bien) et à son évolution - et oui, il mûrit -  !  Il redescend des hautes sphères éthérées de l’imaginaire vers les régions plus terre à terre de la réalité, et se découvre lui-même, non comme héros mais comme un homme qui aime ses aises et sa tranquillité, et se contente d’une union paisible, loin du tumulte de la  passion ! Et devinez avec qui il se marie, la blonde ou la brune ?


L’intérêt du roman

Il y a parfois des longueurs mais chaque fois que le récit traîne trop à mon goût, l’écrivain relance habilement l’intérêt. Le roman est riche en péripéties, rencontre avec le brigand Donald Bean Lean, blessures et maladie, séquestration, fuite, batailles, scènes de bravoure, multiplicité des personnages, dont certains sont très pittoresques…
J’ai beaucoup aimé aussi l’humour de Walter Scott dans des scènes que l’on peut bien définir comme de  vraies comédies : ainsi le banquet (très !) arrosé donné par le Baron à l’arrivée du petit-fils de son vieil ami, au cours duquel Waverley est insulté par l'un des convives jacobites qui prise peu les officiers anglais! On s’attend à un duel en bonne et due forme mais Weverley, renversant les règles romanesques attendues, se lève si tard le lendemain matin - comme à son habitude- qu'il arrive après le combat !

Mais surtout le roman est une manière passionnante d’en apprendre plus sur les Ecossais du XVIII siècle, en particulier sur les Highlanders, leur langue, leur costume, leurs armes, leur mode vie, leur organisation clanique, leur mentalité, leur religion.
On découvre avec Waverley les terres austères et les villages pauvres de l’Ecosse aussi bien dans les Lowlands que dans les Hihglands : 
« C’était vers midi environ que le capitaine Waverley entra dans le village à maisons écartées, ou plutôt dans le hameau de Tully-Veolan, où était située l’habitation du haut propriétaire. Les maisons offraient l’apparence d’une grande misère, surtout à un œil habitué à la riante propreté des chaumières anglaises. Elles s’élevaient, sans aucune espèce d’ordre, de chaque côté d’une sorte de rue non pavée, où des enfants, presque dans l’état de nudité primitive, se couchaient et se roulaient, ainsi exposés à se faire écraser par les pieds des premiers chevaux qui viendraient à passer. »

Plus tard, Waverley est impressionné par sa découverte des paysages majestueux, rudes et austères des Highlands. On peut comprendre pourquoi il est ébloui par un décor qui flatte son imagination romantique. 
« Ils entrèrent vers le soir dans un de ces défilés effrayants qui communiquent des hautes aux basses terres ; le sentier, extrêmement roide et raboteux, tournait entre deux roches imposantes, et suivait le lit qu’un torrent écumeux, qui grondait au-dessous, paraissait s’être creusé depuis des siècles. Quelques obliques rayons du soleil couchant éclairaient la profondeur du torrent, et faisaient voir les rochers et les chutes d’eau dont il était semé. L’espace qui séparait le sentier du torrent formait un véritable précipice. On apercevait çà et là un quartier de granit, un arbre rabougri qui enfonçait ses racines tortues dans les fentes du rocher. À droite, la roche qui s’élevait au-dessus du sentier était aussi escarpée, aussi inaccessible… »

La première fois que Waverley se trouve devant un Highlander, le vassal de Fergus McIvor dans le manoir du Baron Bradwardine, il est surpris et admiratif : 
« … l’art avec lequel son plaid était arrangé, mettait en relief ses formes robustes. Son kilt ou jupon court montrait à nu ses jambes nerveuses ; sa bourse de peau de bouc pendait devant lui, avec un poignard d’un côté, et un pistolet d’acier de l’autre, armes ordinaires des montagnards ; sa toque portait une petite plume, qui montrait qu’il voulait être traité comme un duinhewassel, espèce de gentilhomme ; sa large épée battait à son côté, une targe ou bouclier pendait sur son épaule ; il tenait de la main gauche un long fusil espagnol ...»

Walter Scott m’a enlevé mon propre romantisme sur les Highlanders. Je pensais que les clans, les nobles et leurs paysans, étaient tous unis dans la détestation des anglais et pour servir la cause jacobite, tous soudés par l’amour de Bonnie Prince Charlie !  Mais l’écrivain montre bien que le peuple n’a pas droit à la parole. Les hommes suivent le chef du clan « forcés de se mettre en campagne par l’ordre arbitraire de leurs chefs ». Quant aux armes, ce sont les nobles qui les possèdent, les misérables, eux, mal vêtus, mal nourris, n’en ont pas : « Mais aux derniers rangs se trouvaient des soldats moins bien équipés, les paysans des montagnes. »

« Il résultait de là que dans tous les régiments les premières lignes avaient une excellente tenue et les autres se composaient de véritables bandits. L’un avait une hache d’armes, l’autre une épée sans fourreau, celui-ci un fusil sans chien, celui-là une faux au bout d’une perche. Quelques-uns avaient seulement des poignards ou bien des bâtons et des gourdins coupés aux haies. L’aspect sauvage et grossier de ces hommes… répandait la terreur. »

 Finalement, leur révolte me paraît aussi disproportionnée que celle des Bulgares armés de canons creusés dans le tronc de cerisiers contre l’immense et puissant empire ottoman, histoire racontée par Ivan Vasov dans Sous le joug !  Et j’ai éprouvé le même découragement que Waverley en découvrant que  : « C’était une troupe comptant à peine quatre mille hommes, dont la moitié n’était pas armée, qui osait entreprendre un changement de dynastie dans les royaumes de la Grande-Bretagne. »

Donc un roman très agréable à lire malgré ses longueurs et présentant beaucoup de centres d'intérêt.

Et merci à Maggie Tulliver de m'avoir fait découvrir ce livre ! 




 

Chez Nathalie :  blog Delivrer des Livres

vendredi 16 janvier 2026

Anne Perry : La Fiancée de Noël et Dans l’oeil du cyclone.

  

« Un médecin et son apprenti se battent pour sauver les Londoniens les plus démunis, et découvrent que le cœur des hommes peut être plus glacial que l'hiver...
Scuff a bien grandit depuis l'époque où, orphelin sans le sou, il se débrouillait pour gagner sa vie sur les rives de la Tamise. Aujourd'hui, il étudie la médecine dans une clinique gratuite dirigée par le Dr Crowe, son mentor. Mais Crowe lui semble distrait depuis qu'il a assisté à une altercation entre une ancienne patiente fortunée nommée Ellie - une femme qu'il a non seulement soignée, mais pour laquelle il a développé des sentiments inavoués - et son fiancé. Alors que ses émotions refont surface, Crowe entreprend de découvrir le lien troublant entre Ellie, son père et son fiancé. Pendant qu’il mène l’enquête, Scuff s’occupe de la clinique et recueille une petite fille abandonnée et son chaton et les met à l’abri du froid et de la faim.» (résumé 4 ième de couverture)

Je sais que de nombreuses lectrices plébiscitent le polar de Noël d’Anne Perry, c'est pourquoi j’ai voulu en découvrir un avec le roman La fiancée de Noël trouvé en bibliothèque. Je suppose que les  passionnés du genre doivent éprouver du plaisir à retrouver les personnages des roman précédents, ce qui n’est pas mon cas évidemment puisque c'était le premier que je lisais d'elle.  
Et je le dis tout de suite, je n’ai pas été convaincue par La Fiancée de Noël. L’intrigue est peu passionnante et laisse le lecteur sur sa faim. Evidemment comme il s’agit d’un livre de Noël, la fin est plus qu’attendue ! Mais ce n’est pas le happy end qui m’a gênée puisqu’il fait partie de ce que l’on attend du genre dans le style conte de fées, non, ce qui est gênant, c’est tout simplement que l’histoire est bien mince, sans grand intérêt..

J'ai lu dans Babelio que ce n'est pas le meilleur polar de Noël d'Anne Perry, il me faudra alors en lire d'autres.



Puisque j’y suis je continue  avec Anne Perry. Au hasard de mes pioches en bibliothèque, j’ai lu Dans l’oeil du cyclone.
Il s’agit un roman historique puisqu’il se passe entre les deux guerres :  après la guerre de 14-18, en 1933,  les personnages sont marqués par le deuil. L’héroïne Elena Standish a perdu son frère et sa soeur Margot Driscoll, son mari. La montée du nazisme préoccupe chacun  et le gouvernement anglais se place du côté d’Hitler en qui il voit un rempart contre le communisme. Dans la famille Standish,  le père d’Elena et de Katherine refusent de considérer Hitler et son parti comme dangereux car il veut préserver  la paix à tout prix. Leur grand-père Lucas Standish, au contraire, dénonce, l’absence de réaction face à la politique autocratique, raciste et violente du nazisme. Il faut dire, car il s’agit aussi d’un roman d’espionnage, que Lucas a été chef d’un service d’espionnage anglais le M16 pendant la dernière guerre  et qu’il partage l’avis de Winston Churchill (que plus personne n’écoute), sur Hitler. Elena Standish va se retrouver, bien malgré elle, au centre de meurtres qui vont l’amener jusque dans l’Allemagne hitlérienne où le piège semble vouloir se refermer sur elle.

Intrigues mouvementées, amours déçus, suspense, coups de théâtre, Anne Perry ne ménage pas ses effets. Pourtant, je  n’ai pas trop aimé l’histoire dans la mesure où il y a des invraisemblances et où la fin est assez décevante, l’histoire personnelle prenant le dessus sur l’histoire politique et ramenant l’intrigue au niveau de la sphère privée d'une manière un peu surfaite.

 

 

Chez Alexandra Je lis je blogue

 

mercredi 17 décembre 2025

Hannah Kent : Incandescentes


Dans Incandescentes, l’écrivaine australienne Hannah Kent écrit sur une communauté religieuse, les Vieux-Luthériens, persécutés pour leur foi dans un petit village de Prusse au début du XIX siècle. Le roman commence en 1836 et nous faisons connaissance d'une jeune fille de 14 ans, Hanne, qui aime vivre librement en pleine nature, écoutant le langage de la terre, de l’eau et des arbres. Un peu sauvage, un peu à part, elle n’a pas d’amie et se sent à l’étroit avec toutes les contraintes qui pèsent sur les filles, les devoirs et les obligations, celle du mariage par exemple, et aussi le rejet de la sexualité, de l’éveil du corps. La religion austère, étroite, sans indulgence, pèse lourdement sur chaque instant de sa vie. Etant donné son âge, elle ne peut plus partager la chambre de son frère jumeau et vit mal cette séparation, d’autant plus que la famille est dévastée par un drame, la mort du frère aîné, tué au moment des persécutions menées contre les Vieux-Luthériens. 

C’est alors que vient s’installer une nouvelle famille dans le village dont Anna Maria qui va s’attirer l’hostilité de certains villageois. Elle est accoucheuse et utilise des plantes et aussi un livre occulte (?)  pour guérir et accoucher les femmes. Il n’en faut pas plus, bien souvent, pour être considérée comme une sorcière ! Sa fille Thea va nouer connaissance avec Hanne qui devient son âme-soeur. Les deux jeunes filles vont s’aimer d’un amour entier, lumineux, sensuel et innocent à la fois, à l’âge des premiers émois, du premier baiser, sans trop savoir quel nom donné à cet émerveillement qu’elles éprouvent. Incandescentes ! 

Cependant le roi autorise le départ des Vieux-luthériens en exil. Ils partiront en Australie coloniser ces terres pourtant habitées*, avec l’espoir de pouvoir vivre leur foi librement. Un voyage en bateau d’une durée de six mois, dans un espace étroit, sans intimité, dans des conditions de promiscuité donc très éprouvantes, avec le mal de mer, le manque d’hygiène et la maladie qui vont faire de nombreuses victimes, les tempêtes, la soif, l’eau croupissant dans les tonneaux… Le scorbut et le typhus sèment la souffrance et la mort et le désespoir s'abat sur les familles touchées. 

Enfin l’arrivée en Australie est loin d’être la fin des épreuves. Les colons n’ont rien pour se nourrir et l’écrivaine imagine qu’ils doivent peut-être leur survie, la première année, aux peuples primitifs qui  leur montrent comment trouver de la nourriture dans cette terre encore inculte. La vie s'écoule, rythmée par le travail parfois épuisant, la culture, l’élevage, le commerce, la religion assez opprimante, les médisances et les méchancetés, mais aussi les mariages, les enfants, la mort…

Ce roman est écrit d’une belle plume lyrique, prenante, dans un style vivant, poétique et l’on s’attache aux personnages, à leur terrible histoire, eux qui sont partis si loin, qui ont survécu à tant de dangers, pour retrouver la liberté de leur foi. Pourtant, l’on ne peut s’empêcher de penser que dans leur manière austère et puritaine de vivre leur religion, dans leurs interdits et leurs limites, ils transportent avec eux leurs propres chaînes. L’amour de Thea et d’Hanne aurait-il été possible dans cette communauté ?

Attention : Si vous comptez lire ce roman, sautez le passage suivant en italique et entre parenthèses, car risque d'espoillier  (ruiner) comme on dit en ancien français. Mot que les anglais nous ont piqué (spoiler, gâcher) et que nous leur avons repiqué ! (Spoiler ! divulger ou divulgâcher, mot québécois entré au  Larousse en 2019. J'aime tellement ces échanges entre les langues !)

( Pendant le voyage, les deux fillettes sont malades et Hanne meurt. Cependant, elle ne peut disparaître et reste présente auprès de ceux qu’elle aime. Désormais, elle n’est plus qu’un esprit,  une ombre,  invisible à tous, et elle va continuer à vivre auprès Thea et de sa famille, à partager leurs chagrins et toutes les aventures de ce long voyage en mer. J’ai été assez surprise de cette mort qui n’en est pas une et je me suis demandé l’intérêt de la faire mourir alors qu’elle reste narratrice et partie prenante de l’histoire ! Mon côté rationnel a été un peu bousculé. J’aime le fantastique pourtant, mais qu’il fasse irruption sans prévenir au milieu du réalisme, m’a gênée. J’ai fini par trouver une réponse :  Hannah Kent veut peut-être faire allusion au thème de l’amour plus fort que la mort,  thème  religieux du cantique des cantiques mais pas seulement, thème de l’amour courtois, le rosier de la tombe de Tristan rejoignant celle de Yseut ? Hanne reste auprès de Théa au-delà de la mort. )

 

*En exergue  : « Ce roman a été écrit sur des terres non cédées et souveraines Paramangk et Kaurna. J’aimerais rendre hommage aux Anciens, passés et présents de ces régions ».