18 Octobre 1660 sur la place de Kjöbenhaven : La prestation de serment de Frédéric III par Heinrich Hansen |
Un intérêt historique : L'absolutisme
C'est au deuxième étage du château de Frederiksborg que l'on trouve ce tableau passionnant : La prestation de serment de Frédéric III exécuté en 1880 par Heinrich Hansen, peintre danois du XIX siècle. Ce tableau peint la journée du
18 Octobre 1660, une journée historique importante dans l'histoire du
Danemark, au cours de laquelle le roi reçoit le serment d'allégeance des
Etats qui reconnaissent la monarchie absolue et héréditaire.
En effet, après la fin du conflit entre la Suède et le Danemark et le traité de Roskild confirmé par la paix de Copenhague, Frédéric III s'appuie sur la riche bourgeoisie et le clergé en conflit avec les nobles et en profite pour introduire la monarchie absolue en Septembre 1660. Puis en Octobre 1660, il la déclare héréditaire. Avant lui, le monarque était élu par un conseil. La loi renforce le caractère féodal de la société. La noblesse et la riche bourgeoisie reçoivent des terres avec les paysans qui y sont attachés et n'ont aucun droit. A la fin du XVIII siècle, 80% des terres du pays appartiennent à une centaine de familles qui sont aussi propriétaires de 770 châteaux ou manoirs. L'absolutisme est aboli par Frédéric VII et son successeur Christian IX, en 1849, date où la monarchie devient constitutionnelle.
Un des aspects intéressants du roman de Per Olov Enquist, Le médecin du roi,
montre l'état féodal de la société sous Christian VII malgré les idées des Lumières, surtout avec la loi de 1733 qui aggrave le statut des paysans. Il explique comment Struensee, le médecin du roi devenu ministre, entreprend à lui seul de réformer la société,
d'abolir le servage, les privilèges, la censure, de rétablir la liberté
de la presse ... On comprend qu'il se soit fait quelques ennemis et
qu'en dehors de son adultère avec la reine, il avait quelques raisons de craindre pour sa vie !
"Quand,
en 1733, le servage avait été établi, il avait constitué pour la
noblesse un moyen de contrôler, ou plus exactement d'empêcher la
mobilité de la main d'oeuvre. Quand on était paysan et né sur un
domaine, on n'avait pas le droit de quitter ce domaine avant l'âge de
quarante ans. Les modalités, le salaire, les conditions de travail et de
logement étaient fixés par le propriétaire du domaine. A quarante ans,
on avait le droit de s'en aller. La réalité étant qu'à cet âge, la
majeure partie des paysans étaient à tel point devenus passifs,
profondément alcooliques, criblés de dettes et physiquement épuisés,
qu'on ne comptait guère de départs.
C'était l'esclavage danois."
Mais cette peinture est aussi intéressant pour de multiples raisons :
Copenhague
Et d'abord, ce tableau peint un coin de Copenhague : Le cortège sort de Borsen ou Bourse de Copenhague construite pour Christian IV par des architectes flamands entre 1619 et 1640 dans le style de la Renaissance flamande. On remarque la flèche du grand bâtiment autour de laquelle s'enroulent les queues de quatre dragons jusqu'à 56 mètre de Hauteur. Elle se voit de loin quand vous vous promenez à Copenhague. Il faut noter le joli pont qui enjambe le canal, et dans les voiliers, un homme monté sur un mât pour mieux voir le cortège royal.
La prestation de serment de Frédéric III 18 Octobre 1660 sur la place de Kjöbenhaven : (détail) Heinrich Hansen (1880) |
En cherchant des renseignements j'ai trouvé dans wikisource un extrait de Voyage autour de la Terre dans lequel Jules Verne décrit cette flèche en 1880.
Puis je pris un plaisir d´enfant à parcourir la ville ; mon oncle se laissait promener; d´ailleurs il ne vit rien, ni l´insignifiant palais du roi, ni le joli pont du XVIIe siècle, qui enjambe le canal devant le Muséum, ni cet immense cénotaphe de Torwaldsen, orné de peintures murales horribles et qui contient à l´intérieur les œuvres de ce statuaire, ni, dans un assez beau parc, le château bonbonnière de Rosenborg, ni l´admirable édifice renaissance de la Bourse, ni son clocher fait avec les queues entrelacées de quatre dragons de bronze, ni les grands moulins des remparts, dont les vastes ailes s´enflaient comme les voiles d´un vaisseau au vent de la mer.
Flèche aux quatre dragons Bourse de Copenhague (photo de Jugalon) |
Mais l'écrivain décrit aussi une autre flèche remarquable, celle en spirale, avec un
escalier en colimaçon extérieur, de l'église de Saint Sauveur. L'oncle
de notre héros l'oblige à monter au sommet et bien que cela nous amène
loin de notre journée du 10 Octobre, je vous en donne un extrait :
Mon
oncle me précédait d’un pas alerte. Je le suivais non sans terreur, car
la tête me tournait avec une déplorable facilité. Je n’avais ni
l’aplomb des aigles ni l’insensibilité de leurs nerfs.
Tant que nous
fûmes emprisonnés dans la vis intérieure, tout alla bien ; mais après
cent cinquante marches l’air vint me frapper au visage, nous étions
parvenus à la plate-forme du clocher. Là commençait l’escalier aérien,
gardé par une frêle rampe, et dont les marches, de plus en plus
étroites, semblaient monter vers l’infini.
« Je ne pourrai jamais ! m’écriai-je.
— Serais-tu poltron, par hasard ? Monte ! » répondit impitoyablement le professeur.
Force
fut de le suivre en me cramponnant. Le grand air m’étourdissait ; je
sentais le clocher osciller sous les rafales ; mes jambes se
dérobaient ; je grimpai bientôt sur les genoux, puis sur le ventre ; je
fermais les yeux ; j’éprouvais le mal de l’espace.
Enfin, mon oncle me tirant par le collet, j’arrivai près de la boule.
« Regarde, me dit-il, et regarde bien ! il faut prendre des leçons d’abîme ! »
La tour de Saint Sauveur |
Revenons au 18 Octobre ! Sous un dais, marchent Frédéric III, fils cadet de
Christian IV, la famille royale et les hauts dignitaires. La reine, au
manteau doublé d'hermine, s'avance majestueusement. Il s'agit de Sophie-Amélie de
Brunswick-Lunebourg dont on nous dit très sybillinement qu'elle est
énergique et ambitieuse et que son caractère affectera la vie du roi et
le destin du Danemark ? Je n'ai pas trouvé d'autres précisions.
A-t-elle encouragé le virage à l'absolutisme ? Près d'elle, quelques uns des enfants
royaux sur les huit qu'elle a eus avec Frederik III. Le futur Christian V se tient près de son père et lui ressemble beaucoup ! Il est né en 1646 et a donc 14 ans lors de cette journée. La fille aînée qui tient son petit frère par la main et lui parle est vraisemblablement Anne-Sophie. Née en 1647, elle a treize ans. Le petit garçon est Georges, 7 ans. L'autre jeune fille est Frédérique-Amélie née en 1649, a 11 ans. La petite fille tenue par la main par un noble est peut-être Ulriche Eleonore née en 1656 donc 4 ans. Devant elle mais cachés par les adultes, deux autres enfants dont on peut imaginer qu'il s'agit de Wilhelmine Ernestine (10 ans). Je me suis amusée à chercher leur prénom mais je n'ai aucune certitude !
La prestation de serment de Frédéric III La journée du 10 Octobre 1660 (détail) Heinrich Hansen (1880) |
Dans la foule des hommes et des femmes de tous les milieux sociaux et tous les métiers. Hommes d'armes, musicines, noblesse, bourgeois, et le petit peuple, paysans, marins...
La prestation de serment de Frédéric III La journée du 10 Octobre 1660 (détail) Heinrich Hansen (1880) |
Les
détails des costumes et des coiffures... Quelques scènes de vie intime
: le regard affectueux du grand père tenant sa petite fille par la
main, un chien qui quémande une caresse.
La journée du 10 Octobre 1660 (détail) Heinrich Hansen (1880) |
La foule qui compose
ce tableau est vivante, animée, comme prise sur le vif. C'est à la fois
une vision historique intéressante par un artiste qui n'est pas
contemporain de la scène et un témoignage humain touchant.
Hansen s'est inspiré d'un autre tableau de la prestation de serment, peint en 1666 par Wolfgang Heimbach mais qui en élargissant la scène permet de voir toute la place. (château de Rosenborg)
La prestation de serment de Frédéric III : Wolfgang Heimbach château de Rosenborg |