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dimanche 9 août 2026

Marivaux : l'auteur le plus joué du festival d'Avignon 1998

 

 

 Pierre de Marivaux l'auteur le plus joué en 1998

 


 

J'ai retrouvé dans mes archives du Festival d'Avignon un article que j'avais rédigé pour le journal La Provence. J'avais proposé d'écrire sur l'auteur classique et aussi sur l'auteur contemporain les plus présents au festival d'Avignon 1998. Pour l'auteur classique, il y avait trois mises en scène de l'Epreuve, une de La dispute, une de La surprise de l'amour et du Jeu de l'amour et du hasard.

Que Marivaux ait eu le plus de succès, voilà qui était pour me plaire ! J'ai tellement entendu des gens parler de lui superficiellement en le qualifiant de léger que voir son succès au festival était un plaisir pour moi qui pense le contraire. Et la rencontre avec des metteurs en scène pour rédiger ce papier fut un plaisir, tous épris de leur auteur, tous le servant avec intelligence, tous insistant sur la gravité de l'auteur, sur la finesse d'analyse qui se cache sous l'apparente légèreté de Marivaux, sur la portée sociale de l'oeuvre. J'aurais eu de quoi emplir plusieurs pages du journal La Provence avec tous les propos que  j'ai pu recueillir à l'époque ! 

Pierre Carlet dit Marivaux ( 1688-1763) est l'auteur de nombreuses pièces de théâtre mais aussi de deux romans d'apprentissage Le paysan parvenu et La vie de Marianne que j'aime beaucoup et dont je vous conseille la lecture si vous aimez comme moi la langue si élégante du XVIII siècle et les idées sociales qui remettent en cause l'ordre établi, les injustices  sociales et les inégalités entre les hommes et les femmes. 

"J'ai pourtant vu nombre de sots qui n'avaient et ne connaissaient point d'autre mérite dans le monde, que celui d'être nés nobles, ou dans un rang distingué. Je les entendais mépriser beaucoup de gens qui valaient mieux qu'eux, et cela seulement parce qu'ils n'étaient pas gentilshommes; mais c'est que ces gens qu'ils méprisaient, respectables d'ailleurs par mille bonnes qualités, avaient la faiblesse de rougir eux-mêmes de leur naissance, de la cacher, et de tâcher de s'en donner une qui embrouillât la véritable, et qui les mît à couvert du dédain du monde.  Le paysan parvenu

 Une de femmes
Hé ! que voulez-vous ? On nous crie dès le berceau : vous n'êtes capables de rien, ne vous mêlez de rien, vous n'êtes bonnes à rien qu'à être sages. On l'a dit à nos mères qui l'ont cru, qui nous le répètent ; on a les oreilles rebattues de ces mauvais propos ; nous sommes douces, la paresse s'en mêle, on nous mène comme des moutons.
Madame Sorbin
Oh ! pour moi, je ne suis qu'une femme, mais depuis que j'ai l'âge de raison, le mouton n'a jamais trouvé cela bon.
Athénice
Je ne suis qu'une femme, dit Madame Sorbin, cela est admirable !
madame Sorbin
Cela vient encore de cette moutonnerie.
La Colonie

Marivaux n'est pas un révolutionnaire mais un moraliste. Dans  L'ile des esclaves, il imagine des nobles et des valets qui font naufrage dans une île où les maîtres prennent la place des esclaves et inversement. Il ne s'agit pas d'une vengeance explique Cléanthis mais de corriger les moeurs, "il s'agit de vous pardonner  et pour avoir cette bonté-là, que faut-il être, s'il vous plaît ? Riche ? non ; noble ? non ; grand seigneur ? point du tout. Vous étiez tout cela ; en valiez-vous mieux ? Et que faut-il donc ? Ah ! nous y voici. Il faut avoir le cœur bon, de la vertu et de la raison ; voilà ce qu'il faut, voilà ce qui est estimable, ce qui distingue, ce qui fait qu'un homme est plus qu'un autre". L'île des esclaves

Et dans Le Jeu de l'amour et du hasard, Dorante qui accepte d'épouser celle qu'il croit être une servante dit : "le mérite vaut bien la naissance ".  

 Et Orgon le père de Silvia déclare : 

"Dans ce monde, il faut être trop bon pour l'être assez." 

Cette année 2026 il n'y avait aucun Marivaux, l'année dernière il n'y en avait qu'un :   Le Jeu de l'amour et du hasard ! Mais un classique ne peut mourir !

 

 Le marivaudage et la création de mots et d'expressions françaises

2025 

Silvia en bleu de travail Mise en scène Frédérice Cherbeuf 2025

Du XVIII siècle au XXI siècle

C'est du vivant de Marivaux que son nom a donné lieu à un néologisme passé dans la langue française : le marivaudage

 Ce mot désigne un échange oral brillant, une joute verbale soutenue et raffinée entre deux amoureux qui font preuve l'un et l'autre de beaucoup d'esprit, d'ironie et de finesse. C'est une sorte de duel ou chacun se protège de la séduction du partenaire avant d'en savoir plus sur lui. 

Le marivaudage crée une complicité avec le spectateur qui en sait, en général, beaucoup plus que les personnages et s'amuse de leur querelle amoureuse. 

 Ainsi, dans Le jeu de l'amour et du hasard, le spectateur sait ce que savent Orgon, le père et Mario, le frère de Silvia. Celle-ci à pris la place de sa soubrette Lisette pour pouvoir observer Dorante, le jeune homme que son père veut lui faire épouser. Ce que Silvia ne sait pas c'est que Dorante a eu la même idée et qu'il a pris la livrée de son laquais et le nom  Bourguignon.

Mais sous l'apparence de légèreté, le marivaudage a aussi une fonction dramatique puisqu'il révèle la psychologie des personnages tout en leur permettant prendre conscience de leurs sentiments et de se révéler à eux-mêmes.  C'est Sylvia dans Le jeu de l'amour et du hasard qui, lorsqu'elle prend conscience qu'elle aime Dorante s'écrie : "Ah! J'y vois clair dans mon coeur". 

Le marivaudage est un jeu de langage de personnes cultivées et haut placées dans l'échelle sociale, noblesse ou  grande bourgeoisie. Il est souvent doublé pour un effet comique d'un "marivaudage" mené par les valets qui usent d'un vocabulaire terre à terre,  prosaïque, et qui singent leur maître, le valet, surtout, étant un grand lourdaud, et la soubrette, policée par le contact de sa maîtresse, employant des expressions populaires mais plus fines. Le spectateur rit aux dépens des valets mais il rit en empathie avec les maîtres.  

Il y a pourtant une certaine cruauté dans ce badinage car les personnages souffrent de ne plus maîtriser leurs sentiments, de ne pas comprendre ce qui leur arrive. Les maîtres du jeu, Orgon et Mario, s'amusent  de leurs tourments.  Marivaux est aussi l'inventeur de l'expression : " Tomber amoureux" par analogie avec "Tomber malade".  C'est bien de cela qu'il s'agit pour l'auteur :  l'amour est une sorte de maladie qui échappe à la raison et contre lequel il est vain de lutter. Silvia refuse de tomber amoureuse de celui qu'elle croit être un valet et Dorante de même ! Mais ils ont beau faire, leurs sentiments les emportent ! 

 

 Le jeu de l'amour et du hasard 1966-1967

 
 
1966 
 
La première fois que j'ai vu Le jeu de l'amour et du hasard, c'était en 1966 à La comédie Française. Le jeu des comédiens était superbe et j'en étais ressortie éblouie après avoir goûté le texte jusqu'au moindre mot.  J'ai retrouvé la distribution dans le net car je me souvenais des rôles féminins - Geneviève Casile dans Silvia et Paule Noëlle dans Lisette- mais non des masculins. Le jeu de l'amour et du hasard est toujours restée ma pièce préférée.
 
 
Geneviève Casile

 
La distribution officielle de la reprise théâtrale de 1966 à la Comédie-Française, dans la célèbre mise en scène de Maurice Escande (avec des décors et costumes de Jacques Dupont), mettait à l'honneur les comédiens phares de la troupe de l'époque :
        
      Silvia : Geneviève Casile
      Dorante : Michel Bernardy
      Lisette : Paule Noëlle
      Arlequin (ou Pasquin selon la tradition d'époque du Français) Gérard Giroudon/ Michel                         Duchaussoy (selon l'alternance des représentations de la saison 1966-1967)
      Monsieur Orgon : Maurice Escande (qui cumulait la mise en scène et le rôle du père)
      Mario : Alain Pralon 
 
 
 1967
 
Danielle Lebrun et Jean pierre Cassel

 

François Giret et Claude Brasseur

L'année d'après en 1967 paraissait le film réalisé pour la télévision par Marcel Bluwal, dont le casting en décors naturels est resté légendaire : 
    
       Silvia : Danièle Lebrun
      Dorante : Jean-Pierre Cassel
       Lisette : Françoise Giret
       Arlequin : Claude Brasseur
       Monsieur Orgon : André Luguet
       Mario : Jean-Claude Drouot
 

Légendaire, en effet ! Quelle somptueuse distribution ! Que demander de mieux ?

 

L'auteur contemporain :  Dario Fo ou Matei Viniec en 1998 ?

 

Dario Fo

Pendant le festival d'Avignon 1998, j'avais aussi proposé un sujet sur l'auteur contemporain le plus joué sur scène cette année-là.  Je n'ai pas retrouvé  l'article !  Je sais qu'il y avait des Dario Fo en nombre. Il faut dire qu'il avait reçu le prix Nobel l'année précédente, en 1997.  Mais peut-être était-ce plutôt Matei Viniec. Le roumain était venu s'installer en France en 1987, fuyant Ceausescu. Il avait été naturalisé en 1994. Il était très présent aussi dans ces années-là !

 Par contre, cette année 2026, il n'y avait aucun Dario Fo et un seul Matei Viniec : Le souffleur de la peur !

 


mercredi 15 avril 2026

Alors, votre Europe ? Georges Brassens : la guerre de 14-18, Primo Levi : Si c'est un homme, Victor Hugo : discours sur la paix


 

L’Europe

Le premier pont sur le Rhône: Avignon

 

Quand on arpente la ville d’Avignon, les époques qui l’ont modelée se déroulent sous nos pieds, du Rocher des Doms qui domine la ville, constituant un donjon naturel où se sont installés les hommes de la préhistoire, de l’antiquité qui révèle ses murailles enfouies sous les constructions plus récentes, du Moyen-âge triomphant avec son pont, le premier à oser enjamber ce fleuve gigantesque et impétueux, le Rhône, son imposant palais des Papes, ses livrées cardinalices, sa basilique des Doms, ses églises gothiques Saint Pierre et saint Didier, et aussi de la Renaissance avec ses façades-vestiges et leurs fenêtres à meneaux du quartier de la Balance, ses hôtels classiques, et plus proches de nous, ses maisons haussmaniennes,  ou art déco ou art nouveau…. 

Toutes les strates du riche passé de la ville, on les retrouve à l’échelle européenne. L’Europe et le passage des temps, des peuples, et sa multiplicité de langues, de culture, de religions, de coutumes, la richesse de sa littérature et de ses arts !

Pourtant quand Cléanthe pour son challenge Escapade en Europe nous demande de choisir une oeuvre qui réponde à cette question  :  et vous, alors votre Europe ? Ce qui me vient à l'esprit, c'est l'Europe déchirée,  démembrée, ravagée par les guerres. Comme Georges Brassens, je me sens prise de vertige lorsque je regarde défiler la liste interminable des massacres que les hommes ont perpétrés au service d'une idée, d'une religion, d'un pouvoir ou pour un bout de terre à conquérir ! 

 

 La Guerre de 14-18 par Georges Brassens
 
 

 
  
 
Depuis que l'homme écrit l'Histoire,
Depuis qu'il bataille à coeur joie
Entre mille et une guerres notoires,
Si j'étais tenu de faire un choix,
A l'encontre du vieil Homère,
Je déclarerais tout de suite :
"Moi, mon colon, celle que je préfère,
C'est la guerre de quatorze-dix-huit !"
 
Est-ce à dire que je méprise
Les nobles guerres de jadis,
Que je m' soucie comm' d'un' cerise
De celle de soixante-dix ?
Au contrair', je la révère
Et lui donne un satisfecit,
Mais, mon colon, celle que je préfère,
C'est la guerre de quatorze-dix-huit !
 
Je sais que les guerriers de Sparte
Plantaient pas leurs épées dans l'eau,
Que les grognards de Bonaparte
Tiraient pas leur poudre aux moineaux...
Leurs faits d'armes sont légendaires,
Au garde-à-vous, j'les félicite,
Mais, mon colon, celle que je préfère,
C'est la guerre de quatorze-dix-huit !
 
Bien sûr, celle de l'an quarante
Ne m'a pas tout à fait déçu,
Elle fut longue et massacrante
Et je ne crache pas dessus,
Mais à mon sens, ell' ne vaut guère,
Guèr' plus qu'un premier accessit,
Moi, mon colon, celle que je préfère,
C'est la guerre de quatorze-dix-huit !
 
Mon but n'est pas de chercher noise
Aux guérillas, non, fichtre ! non,
Guerres saintes, guerres sournoises
Qui n'osent pas dire leur nom,
Chacune a quelque chos' pour plaire,
Chacune a son petit mérite,
Mais, mon colon, celle que je préfère,
C'est la guerre de quatorze-dix-huit !
 
Du fond de son sac à malices,
Mars va sans doute, à l'occasion,
En sortir une - un vrai délice ! -
Qui me fera grosse impression...
En attendant, je persévère
A dir' que ma guerr' favorit'
Celle, mon colon, que j'voudrais faire,
C'est la guerre de quatorze-dix-huit !





Primo Levi: Si c'est un homme 

 


 

Depuis que l'Homme écrit l'Histoire/ Entre mille et une guerres notoires,  j'ai choisi et relu, pour illustrer mon Europe, le livre de Primo Levi : Si c'est un homme. Lui aussi commence par une chanson  :

 

Vous qui vivez en toute quiétude

Bien au chaud dans vos maisons,

Vous qui trouvez le soir rentrant

La table mise et des visages amis,

Considérer si c'est un homme

Que celui qui peine dans la boue,

qui ne connaît pas de repos,

Qui se bat pour un quignon de pain,

qui meurt pour un oui ou un non; 

 

Primo Levi nous avertit :

 Les personnages de ce récit ne sont pas des hommes. Leur humanité est morte ou eux-mêmes l'on ensevelie sous l'offense subie ou infligée à autrui. Les SS féroces et stupides, les Kapos, les politiques, les criminels, les prominents grands et petits et jusqu'aux Häftlinge, masse asservie, indifférenciée, tous les échelons de la Hiérarchie dénaturée instaurée par les Allemands sont paradoxalement unis par une même désolation intérieure. 

Primo Levi est fait prisonnier par la milice fasciste en Décembre 1943. Résistant, il est envoyé comme juif au camp d'Auschwitz où il arrive en Février 1944. Le convoi compte 650 personnes, il n'en reviendra que vingt. A cette époque, la durée de vie d'un travailleur qui avait échappé à la sélection, c'est à dire aux chambres à gaz, était de trois mois. Primo Levi raconte les sévices,  les coups, les humiliations, la faim, la faim surtout, la peur, le travail dur et incessant, le froid, la maladie, la promiscuité, la saleté, tout ce qui  fait qu'un homme se voir privé de sa dignité et réduit à l'état de bête. Primo Levi pense qu'il doit sa survie au fait qu'il est arrivé en 1944 à une époque où la main d'oeuvre est plus rare, donc la ration journalière a été un peu augmentée. De plus, il travaille dans un labo en tant que chimiste, vers la fin de la guerre, il y est au chaud et les conditions de travail sont moins éprouvantes.

Primo Levi raconte la déshumanisation des hommes qui ne pensent plus qu'à la faim tenace qui les réduit à l'état de squelette, qui sont prêts à tout pour survivre, vols, combines, indifférence aux autres, égoïsme, délation, prostitution, violence. Ceux qui sont trop tendres, altruistes ou naïfs ne peuvent survivre.

L'écrivain voit dans les camps une sorte de laboratoire qui nous renseigne sur ce qu'est l'être humain en dehors du tissu social, dans sa nudité morale : 

"Enfermez des milliers d'individus entre des barbelés, sans distinction d'âge, de conditions sociales, d'origine, de langue, de culture et de moeurs, et soumettez-les à un mode de vie uniforme, contrôlable, identique pour tous et inférieures à tous les besoins :  vous aurez là ce qu'il peut y avoir de plus rigoureux comme champ d'expérimentation, pour déterminer ce qu'il y a d'inné et ce qu'il y a d'acquis dans le comportement de l'homme confronté à la lutte pour la vie. "

Il touche à l'essence du Mal. Il s'interroge sur ce qui fait que l'on est un homme et ce qui fait que l'on cesse de l'être ?  Lorsque Primo Levi et son ami Alberto assistent à la pendaison publique d'un homme qui s'est révolté contre la tyrannie, qui a tenu tête aux nazis, celui-ci leur crie :" Camarades, je suis le dernier"!  Le dernier... ?  à ne pas accepter l'ignominie, à lutter contre l'abjection, à se rebeller contre l'injustice, le dernier Homme ? Pas un murmure ne lui répond dans l'assistance mais une acceptation passive.

"Détruire un homme est difficile, presque autant que le créer : cela n'a pas été aisé ni rapide, mais vous y êtes arrivés, Allemands. Nous voici dociles devant vous, vous n'avez plus rien à craindre de nous : ni les actes de révolte, ni les paroles de défi, ni même un regard qui vous juge."

Alberto et moi, nous sommes rentrés dans la baraque et nous n'avons pas pu nous regarder en face. Cet homme devait être un dur, il devait être d'une autre trempe que nous, si cette condition qui nous a brisés n'a seulement pu le faire plier. (...) Nous avons assouvi la fureur quotidienne de la faim et maintenant la honte nous accable."

Malgré le pessimisme de ce constat, Primo Levi se raccroche pourtant à ce qu'il y a d'humain autour de lui et s'il est encore vivant,  aujourd'hui où il écrit ce livre, nous dit-il, il le doit à Lorenzo, un civil qui l'a aidé sans rien lui demander en échange et lui  permis de se rappeler  "par sa façon si simple et si facile d'être bon qu'il existait encore en dehors du nôtre, un monde juste, des choses et des êtres encore purs et intègres que ni la corruption ni la barbarie n'avaient contaminés...".

Il m'a semblé à cette relecture de Primo Lévi qu'il était beaucoup plus pessimiste que Jorge Semprun. Sur le Mal, Jorge Semprun écrivait :   "Une année à Buchenwald m'avait appris concrètement ce que Kant enseigne, que le Mal n'est pas l'inhumain, mais, bien au contraire, une expression radicale de l'humaine liberté.". Cette croyance en la liberté de l'être humain dans le Mal comme dans le Bien atteste que l'homme, libre, reste maître de son choix. Dans l'horreur, Jorge Semprun apporte une certaine consolation, Primo Lévi, le désespoir. 

  

 Victor Hugo 
(1802-1885)
 

Congrès de la paix
 22 août 1849 


 

Enfin pour terminer sur une note optimiste, lisons un extrait du discours de notre Grand Victor Hugo au congrès de la paix de 1849 ... en partie réalisée ? Mais en partie seulement et toujours si fragile !

"Un jour viendra où vous France, vous Russie, vous Italie, vous Angleterre, vous Allemagne, vous toutes, nations du continent, sans perdre vos qualités distinctes et votre glorieuse individualité, vous vous fondrez étroitement dans une unité supérieure, et vous constituerez la fraternité européenne, absolument comme la Normandie, la Bretagne, la Bourgogne, la Lorraine, l'Alsace, toutes nos provinces, se sont fondues dans la France. Un jour viendra où il n'y aura plus d'autres champs de bataille que les marchés s'ouvrant au commerce et les esprits s'ouvrant aux idées. Un jour viendra où les boulets et les bombes seront remplacés par les votes, par le suffrage universel des peuples, par le vénérable arbitrage d'un grand Sénat souverain qui sera à l'Europe ce que le parlement est à l'Angleterre, ce que la diète est à l'Allemagne, ce que l'Assemblée législative est à la France ! Un jour viendra où l'on montrera un canon dans les musées comme on y montre aujourd'hui un instrument de torture, en s'étonnant que cela ait pu être ! Un jour viendra où l'on verra ces deux groupes immenses, les États-Unis d'Amérique, les États-Unis d'Europe, placés en face l'un de l'autre, se tendant la main par-dessus les mers, échangeant leurs produits, leur commerce, leur industrie, leurs arts, leurs génies.

Et ce jour-là, il ne faudra pas quatre cents ans pour l’amener, car nous vivons dans un temps rapide, nous vivons dans le courant d'événements et d'idées le plus impétueux qui ait encore entraîné les peuples, et, à l'époque où nous sommes, une année fait parfois l'ouvrage d’un siècle.
Dans notre vieille Europe, l'Angleterre a fait le premier pas, et par son exemple séculaire, elle a dit aux peuples : Vous êtes libre. La France a fait le second pas et elle a dit aux peuples : Vous êtes souverains. Maintenant faisons le troisième pas, et tous ensemble, France Angleterre, Belgique, Allemagne, Italie, Europe, Amérique, disons aux peuples : Vous êtes frères ! "

 

 


 

Je pars à Londres, je viendrai vous lire à mon retour ! 

 

 

Shakespeare : Le globe

 

  

dimanche 30 octobre 2022

Francesca Melandri : Tous, sauf moi


 

J’ai visionné l’autre soir un documentaire sur Mussolini. J’avais encore tout frais en mémoire le livre de Francesca Melandri Tout sauf moi et le regard horrifié qu’elle porte sur la colonisation de l’Ethiopie voulue par le Duce ! L’écrivaine y raconte les exactions commises dans ce pays, le "nettoyage radical" selon les mots de Mussolini de ce peuple considéré comme inférieur, qui se révolte et qu’il faut "pacifier"  - bel euphémisme - en rasant les villages, condamnant les hommes à la pendaison, donnant les femmes aux soldats et enfermant ceux qui restent dans des camps comme l’Italie l’avait déjà fait en Lybie. Je dois dire, au passage, même si ce n’est pas le sujet, que la France, tout comme l’Italie, n’est pas en reste quand il s’agit des violences de la  colonisation.

Le livre de Francesca Melandri tout comme le documentaire que j’ai regardé relate le massacre d’Addis-Abeba et décrit le tragique épisode au cours duquel l’armée italienne gaze la population réfugiée dans une grotte et extermine ceux qui essaient de s’enfuir. L’écrivaine met en parallèle l’Italie de l’époque mussolinienne et celle de l’époque berlusconienne dans laquelle des ministres et des députés passifs et obéissants à la voix du maître acceptent les réductions des libertés, le racisme, le mensonge et la corruption. Elle dénonce le sort des immigrés en particulier des éthiopiens menacés par un régime totalitaire qui fuient leur pays et se retrouvent en Italie, enfermés dans ce qu’il est de bon ton d’appeler des "centres" mais qui ressemblent fort à des prisons.

"Le voilà encore le temps de la réclusion, des endroits où Dieu est plus silencieux qu'un mur : il coule visqueux par un trou dans la poitrine, la remplit de noir. Mais ici, ce n'est pas la Lybie, c'est l'Italie civilisée. On peut se lever, marcher, aller dans la cour, fumer une cigarette si on a l'argent. Il y a des douches même si elles sont froides. Les toilettes sont des vraies, et pas seulement un seau pour cent personnes, les portes sont enfoncées, mais en général la chasse à eau fonctionne. L'eau à boire est abondante, on ne meurt pas de soif. Les repas sont réguliers même s'il n'y a ni table ni chaises et qu'on doit les prendre assis sur le lit.

C'est un centre et le jeune homme, ainsi que tous les autres, est un hôte pas un détenu. Et pourtant, exactement comme dans la grande salle de Tripoli, personne ne sait quand il pourra sortir."

Ce roman historique - Nous sommes en 2010 - fait vivre des personnages fictifs pour la plupart ou réels dans cette ville gigantesque, Rome, dont les habitants sont malmenée, excédés par le bruit, les incivilités, l'impossibilité de se garer, les embouteillages, le manque de transports publics, tous ces maux, liés à une circulation automobile saturée, et qui grignotent la tranquillité de l’esprit. Rome où les problèmes que posent l’immigration, la pauvreté, le chômage, l’insuffisance des moyens accordés à l’école, la densité des populations dans des immeubles surchargés, soulèvent les relents méphitiques d’un racisme latent ou exprimé par la montée de l’extrême-droite. Rome, objet de Haine et d’Amour  (et oui, cornélien !) pour Ilaria, romaine, hélas ! et fière de l'être, Rome, enfin, comme personnage à part entière du roman !

Ilaria est enseignante. Elle est la fille d’Attilio Profeti mort à l’âge de 97 ans après avoir gagné (du moins c’est ce qu’il croit ) le concours de celui qui mourra le dernier dans son entourage : Tous sauf moi ! Ilaria a déjà beaucoup de choses à reprocher à ce père, si beau que toutes les femmes tombent dans ses bras, si beau qu’il est choisi pour représenter la supériorité de la Race (italienne, bien sûr) sur le peuple noir d’Ethiopie. Elle a d’abord eu un choc quand elle a appris que son père menait une double vie à Rome dans deux foyers différents et avait un autre fils, en plus de ces trois enfants légitimes. Aussi quand elle voit, en rentrant chez elle, un jeune homme noir qui dit être son neveu, Ilaria tombe des nues ! Il se nomme : Shimeta Ietmgeta Attilaprofeti et affirme être le petit-fils d'Attilio Profeti et d’une femme éthiopienne Abeba, avec qui Attilio Profeti aurait eu un fils.

C’est le début de la découverte du passé de son père, de son rôle actif dans le régime mussolinien et la colonisation éthiopienne. Ilaria est une femme droite, exigeante envers elle-même et envers les autres. Pour elle qui met son honneur non dans « l’apparence » mais dans ce qu’elle est « vraiment », qui est « une de ces personnes peu ambitieuse sur le plan social mais beaucoup plus sur le plan existentiel », cette découverte est un séisme ! Son demi-frère Attilio sera à ses côtés pour faire face à cette situation et aux difficultés liées à l’arrivée de cet immigré clandestin, leur neveu, donc ?

Le style de Francesca Melandri est à la hauteur de ce passé mouvementé et violent et de ces personnages entiers.  Il offre parfois des fulgurances qui donnent beaucoup de force à la dénonciation de toutes les oppressions, de toutes les dictatures. Il résonne clairement dans une Italie en train de basculer vers un choix douteux.

vendredi 13 août 2021

Shakespeare : La nuit des rois/ Molière : Les femmes savantes/ Goldoni : Il Campiello

Voici quelques-unes des pièces que j'ai vues avec ma petite fille (11 ans) Apolline

La nuit des rois de Shakespeare

Orsino aime Olivia qui aime Viola, qui aime Orsino. Toute la force de cette comédie réside dans ce triangle amoureux. Mais beaucoup d’autres personnages surgissent dans cette nuit endiablée, faite de musique, de magie, et de rêves.
C’est au total plus d’une quinzaine de personnages interprétés par six comédiens, qui prennent vie sous vos yeux dans une adaptation audacieuse de ce classique intemporel… 

L'avis d'Apolline
J’ai adoré cette pièce car je l’ai trouvé qu’il y avait plein d’humour. Il y a des situations amusantes comme lorsque Malvolio arrive avec des jarretelles jaunes.  J’ai aimé l’histoire d’amour entre Olivia et Sébastien mais pas entre Viola et le duc Orsino parce que le comédien qui interprétait le rôle était bien dans les rôles comiques mais pas dans les romantiques.
 Les personnages sont attachants surtout Olivia et Festé, le fou car ils jouaient tous les deux très bien.
Les costumes étaient modernes mais cela ne m’a pas dérangée.
Il y avait six comédiens mais certains jouaient plusieurs rôles différents. Et on voyait qu’ils aimaient ce qu’ils jouaient. Les lumières étaient belles.
( Le seul petit problème qui n’a aucun rapport avec la pièce est que les sièges de la salle n’étaient pas confortables)
Mais sinon, tout était super !!!
   

L'avis de sa grand-mère

 Je le dis tout net, je n’ai pas aimé  La nuit des rois par la Compagnie Les Lendemains d’Hier  tant ils me paraissent appauvrir la pièce de Shakespeare en n'en présentant que le côté burlesque sans chercher à en rendre la poésie, à présenter le mystère de l'amour, le jeu sur le travesti et le changement de genre, le trouble lié aux tentations de l'homosexualité, bref ! tous les thèmes de la pièce ! D’autre part, résumer la pièce au lieu d’en donner une représentation complète est extrêmement réducteur et sacrifie la beauté du texte ! On ne résume pas Shakespeare, non ! Mais évidemment c’est l’avis de quelqu’un qui a déjà vu la pièce plusieurs fois, interprétée par de grands acteurs et des metteurs en scène qui avaient à la fois le talent et les moyens matériels et financiers de la monter. La nuit des Rois d’Ariane Mnouchkine à la cour d’Honneur pour ne citer que cette représentation mais bien d'autres encore.  
Cependant, je dirai que cette compagnie a le mérite d’initier le jeune public à cette pièce et ma petite-fille a beaucoup aimé. Tant mieux mais je souhaite pouvoir un jour lui montrer une représentation qui montrera toutes les facettes et les richesses de la pièce, tout en jouant sur l’aspect poétique et romantique des émois amoureux. Pour moi, je suis restée sur ma faim.

La nuit des rois Shakespeare à La Conditions des soies 

Compagnie Les Lendemains d’Hier 
Coréalisation L’Anthéadora
 
De William Shakespeare
Mise en scène Benoît Facerias
Avec Grégory Baud, Pierre Boulben, Nolwen Cosmao, Benoît Facerias, Céline Laugier, Arnaud Raboutet, Joséphine Thoby  

 


Les femmes savantes de Molière

Le bel équilibre de la famille de Chrysale et Philaminte vole en éclat sous l'influence d'un homme, Trissotin, poète prétentieux et pédant qui va se révéler n'être en fait qu'un coureur de dot, mu par l'intérêt. Philaminte, Bélise (sa belle soeur) et Armande(sa fille), nos trois savantes, avides de savoir et de reconnaissance, se laissent berner par cet intrigant. La famille se scinde en deux camps et dans cette guerre de pouvoir Philaminte pour couper court à tous pugilats veut marier sa fille Henriette à l'imposteur, alors qu'elle est éprise de Clitandre ancien prétendant de sa sœur Armande.L'intrigue est nouée ! La raison reviendra t-elle dans la maisonnée? La supercherie sera t-elle démasquée?
Une comédie de caractères avec amour, désespoir, exaltation et folie.

L'avis d'Apolline

J’ai adoré cette pièce avec les costumes du 17ème siècle, les chants italiens, la danse.. Ensuite, l’histoire n’est pas facile à comprendre mais avec cette troupe de théâtre, ils ont su faire en sorte que même un jeune public comprenne. Je tiens à souligner un personnage qui se singularise entre tous, c’était la servante de la maison des femmes savantes. Elle était drôle, et incarnait vraiment bien son rôle. J’ai bien aimé Henriette qui avait raison de vouloir se marier. Philaminte, la mère, était aussi bien joué mais  je ne l’aimais pas parce qu’elle voulait obliger sa fille à se marier avec Trisottin.
J’ai vu cette pièce à la cour du Barouf où les comédiens sont formés à la commedia d’ell’Arte..
 
BRAVO !!!!!

 

 

 Il campiello de Carlo Goldoni

IL CAMPIELLO de Carlo Goldoni fait partie des chefs d'oeuvre rédigés par le grand dramaturge Vénitien. L'action se déroule dans une petite place (il Campiello) qui représente le cœur battant de la ville de Venise où les histoires des riverains se croisent avec celles des visiteurs étrangers dans un tourbillon d'actions et d'événements hauts en couleurs. Danses, chants, pantomimes, et lazzis font la part belle à cette oeuvre majeure du Théâtre Populaire Européen. Pour tout public et pour le plus grand plaisir de tous les publics !!!

L'avis d'Apolline

J’ai beaucoup aimé cette pièce car les costumes étaient très bien, les maquillages réalistes et les personnages amusants. Le décor qui ressemblait vraiment à une petite place de Venise était magnifique!
Quelques comédiens/comédiennes qui jouaient dans ‘Les femmes savantes’ étaient aussi dans cette pièce car ce spectacle se jouait aussi dans la cour du Barouf. C’était un vrai moment de plaisir.
J’ai ri tout le long du spectacle et ma grand-mère (Claudia Lucia) aussi.
BRAVO À EUX !!!

L'avis de sa grand mère

Les comédiens de la cour du Barouf sont de jeunes élèves franco-italiens en troisième année de l'Académie des Arts du spectacle de Versailles. Ils sont jeunes, fougueux, pleins d'énergie et mêlent chants, musique et danses dans le style de la Commedia dell' Arte sous la houlette du metteur en scène Carlo Boso. Les deux spectacles Il Campiello et Les femmes savantes donnent lieu à d'agréables moments de théâtre, pleins de bonne humeur, et dans le respect du texte et de l'auteur. C'est là que je me suis aperçue que Les femmes savantes (en vers) ne sont pas un spectacle facile pour les enfants au niveau de la langue et du contexte historique.

 

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jeudi 14 mars 2019

Sibilla Aleramo : Le passage


 Le Passage

Dans une nouvelle intitulée Le Passage, paru en 1919, Sibilla Aleramo reprend le récit de sa vie dans un texte lyrique, d’une grande beauté poétique.  
Je rappelle que l'écrivaine, mariée à 16 ans à l'homme qui l'avait violée,  écrit son premier roman Une femme, en 1906, après avoir quitté son mari et son enfant qu'elle n'a jamais revu. Le livre qui connaît immédiatement un grand succès, est traduit en plusieurs langues et Sibilla Aleramo devient une icône du féminisme dans le monde. (voir le billet  : Une femme Ici)
 
 Son fils

Mary Casatt

Ô mon enfant, mais de ce sombre rêve, tu étais pourtant sorti, vivante réalité de chair, mon enfant, passion profonde de mon sang…
Pourquoi t’ont-ils arraché de moi ?
Tu étais à moi, tu étais avec mon âme la seule chose vivante de ma sombre jeunesse ; je t’avais fait grandir comme je grandissais moi-même, non pour ce jour-là, mais pour d’autres qui devaient venir… Mon enfant, et j’ai pu sauver mon âme de ce cauchemar, et toi, je n’ai pas pu te sauver ! Ils ne t’ont pas rendu à moi, bien que je te réclamasse en hurlant… Ils n’ont pas voulu, tu es resté loin de moi, loin de moi. Resté pour toujours le petit qui avait déjà presque sept ans. J’ai essayé, ma créature, j’ai essayé de te deviner autre, d’imaginer comment pouvaient être tes yeux quand tu avais huit ans, quand tu avais dix ans et douze ans… Je cherchais à me représenter ta taille, mois par mois, et ton sourire et tes cheveux… Mais ta voix, mon fils, je ne la pouvais savoir ! Tu venais dans mon sommeil, rêve d’un rêve. Et rien d’autre, plus jamais.

Son père et sa mère 

Le père de Sibilla Aleramo a abandonné ses enfants et sa mère qui a progressivement sombré dans la folie. Plus tard, elle se souvient d'eux et de leur amour disparu.
Le baiser Klimt
Cette nuit-là, comme j’écoutais la voix du fleuve gronder durement sous les arches du pont et contemplais dans mon cœur une douleur déjà indurée, déjà prête à devenir pierre, je me surpris à songer à ce qui avait uni mon père et ma mère, à leur amour. Je pensai à leurs deux jeunesses. J’avais été conçue dans l’extase et le délire par ces deux créatures alors neuves, belles, victorieuses pour moi de toute tristesse, en ce premier instant de moi-même.
Baiser d’où je suis née, tu étais un chant qu’exprimaient pour moi deux amoureux, tu étais un chant total, et je t’ai emporté dans mes veines, écho que rien n’a jamais pu étouffer. Moi, la première-née, fruit de joie, fusion de deux flammes. Ils s’aimaient parce qu’ils ne se ressemblaient pas, parce que tout de l’un émerveillait l’autre. Et leurs existences se jetaient l’une vers l’autre pour moi, pour former une créature unique, qui vivrait la vie intégrale, la vie si diverse en eux deux, l’accepterait et l’aimerait dans sa totalité. Ils ne le savaient pas. S’ils l’avaient su, peut-être, après m’avoir vue naître, se seraient-ils séparés, peut-être n’auraient-ils pas voulu créer ensemble d’autres enfants avec un élan moindre, pour un destin moins puissant. En moi seule s’est transmis vraiment ce qui les accoupla : la force d’amour qui éternellement dissout tout mal en moi.

 Le silence
Hammershoi

Le silence attend. Le silence, la plus fidèle chose qui m’ait enlacée dans la vie.
Plus grand que moi, au fur et à mesure de ma croissance, il croissait, lui aussi, semblait toujours vouloir m’écouter ; nous nous taisions ensemble, et je me retrouvais toujours la même entre ses bras, sans stature, sans âge, créée par le silence même, peut-être par un sien désir immuable, ou peut-être non encore née, larve qu’il protégeait.
Une fois encore, je suis seule, je suis loin, et autour de moi tout se tait.

 L'humilité

Chagall

 L’Humilité m’environne. Profonde comme les ombres violettes dans la vallée couronnée de nuages d’argent.

Je suis née au milieu d’août, dans le Piémont. Mais peut-être au ciel, en ce mien premier matin, se tenaient suspendus de grands fantômes blancs et, dans la campagne d’Assise, où ma mère avait passé jeune épousée dans le clair vallon fleuri où je voudrais mourir, peut-être toute la suavité de la terre se vêtait de violettes.