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lundi 1 juin 2026

Les deux George de la Littérature : George Sand et George Eliot : Bilan 3

 


 

Nos lectures sur les deux George de la littérature continuent avec toujours autant de plaisir.

 Ce mois de Mai, Miriam et moi, nous avons découvert Les beaux Messieurs du Bois-Doré, un  roman de George Sand qui se situe au début du XVII siècle au moment de la Fronde et des querelles larvées des guerres de religion.

Pour George Eliot, nous avons lu Adam Bede, son premier roman après les trois nouvelles qu’elle avait publiées, une peinture réaliste et réussie de la vie rurale en Angleterre au début du XIX siècle avec les destins personnels et parfois tragiques de ses personnages.

Nous récapitulons tous les livres lus pour ce challenge et attirons votre attention sur les romans de George Eliot que Nathalie, admiratrice de l’écrivaine, a lus au cours de ces dernières années.


***

BILAN 3 : Mois de Mai

 



Claudialucia

George Eliot : Adam Bede

George Sand :  Les beaux messieurs du Bois-Doré



Miriam

George Eliot  : Adam Bede

George Sand :  Les beaux messieurs du Bois-Doré


Nathalie

George Eliot : Le roman d’amour de mr Gilfil


George Eliot :  Felix Holt, le radical


George Eliot : Le moulin sur la Floss


George Eliot : La repentance de janet 


George Eliot : Silas Marner et  Mona Ouzouf L’autre George


George Eliot : Middlemarch


George Eliot : Daniel Deronda




VOIR BILAN 1  Mois de Mars

 

Le moulin sur la Floss

 

Claudialucia

Présentation du challenge

 George Eliot : Middlemarch

 George Eliot : Le  Moulin sur la Floss L'enfance (1) George Eliot et Marcel Proust

George Eliot : Le moulin sur la Floss (2)

Walter Scott : Waverley ( les lectures de Maggie Tulliver dans Le Moulin sur la Floss)

George Sand : La petite Fadette

George Sand : Le Meunier d'Angibault 

George Sand: Indiana

George Sand : la mare au diable

 

Miriam 

 Présentation du challenge les deux George de la littérature

George Eliot :  Le moulin sur la Floss

 George Sand : La Petite Fadette

 George Sand :  Le meunier d'Angibault

 George Sand: Indiana

 George Sand : La mare au diable 

 

Nathalie

 George Eliot : La repentance de Janet 

 

Sacha 

George Sand : La petite Fadette 

 

BILAN 2 Mois d'Avril

 


 

Claudialucia : 

  George Sand : La ville Noire  

 George Eliot  : Felix Holt, le radical


Fanja

George Sand : La Ville Noire 

 

Miriam

 George Sand : La Ville Noire 

et Biographie de George Sand en BD : George Sand fille du siècle Severine Vidal/Kim Consigny

George Eliot :  Felix Holt , le radical
 

 

*** 

 

Pour le mois de Juin vous pouvez nous rejoindre pour une des lectures suivantes : 



Lectures avec  Miriam et Claudialucia : 

George Sand : un court roman dialogué ( pièce de théâtre ?) intitulé Gabriel sur un sujet étonnamment  contemporain nous dit-on, que je vous laisse découvrir.


Avec Miriam : 

George Eliot : Middlemarch 

George Sand : Biographie de Michelle Perrot


Avec Claudialucia :  

George Eliot:   Biographie de Kathy Oshaugnessy : Une passion pour George Eliot

George Sand : Histoires de ma vie et  que je pense lire sur le mois de Juin et de Juillet (billet le 30 juillet)



 

lundi 18 mai 2026

George Sand : Les beaux messieurs de Bois-Doré

 

Je  le savais bien et depuis longtemps qu’il me fallait lire Les beaux Messieurs de Bois-Doré de George Sand pour découvrir encore et toujours une autre facette des talents de cette grande écrivaine ! 
Hélas ! On ne connaît trop souvent que deux ou trois titres de l'oeuvre prolifique de cette écrivaine et c’est toujours avec une certaine condescendance que l’on parle d’elle et c'est dommage !


Un roman à couleur historique

 

Louis XIII enfant

Bref !  C’est avec beaucoup de plaisir que je découvre le charme de ces beaux Messieurs du XVII siècle dans la province du Berry. Roman à « couleur historique » selon l’expression de George Sand qui se refuse à écrire un roman d’Histoire même si elle s’est très sérieusement documentée. Peut-être veut-elle se sentir plus libre vis à vis des évènements, des ellipses de temps qu’elle pratique, de ce qu’elle a envie ou non de raconter ? Elle n'entend pas faire oeuvre d'historienne ! Roman de cape et d’épée avec duels, assassinats, traîtrise et moments de bravoure, roman d’aventures et d’amour, roman enlevé, virevoltant, avec des personnages attachants jusque dans leurs ridicules, Les Beaux messieurs de Bois-Doré, s’inscrit aussi dans les guerres de religion qui ont déchiré le royaume de France pendant de terribles siècles. 

En 1857, date à laquelle paraît le roman en feuilleton, George Sand s’était engagée à ne pas écrire de romans à thèse, son socialisme et son anticléricalisme lui ayant attiré quelques ennuis, mais j’ai trouvé qu’elle manifestait une grande tolérance vis à vis des protestants, elle qui est catholique, et on ne peut pas dire que le personnage du recteur, prêtre ambitieux, intrigant et délateur, qu’elle met en scène, soit très sympathique !
On a pu comparer ce roman à ceux de Dumas mais elle s’en démarque aussi. Contrairement à ce dernier qui nous fait assister à l’histoire comme si nous la vivions, la narratrice ne s’efface pas mais est toujours présente. Elle intervient pour nous faire part de ses idées et établir des comparaisons entre hier et aujourd’hui. Par exemple, elle parle des oeuvres de Jean-Jacques Rousseau, évoque la période la Terreur et nous rappelle que les châteaux où vivent ses personnages du XVII siècle sont encore debout ou en ruines à son époque !


Les personnages : Le vieux marquis du Bois-Doré et son neveu Mario

 

Le château de Briantes

Le roman commence en 1620 à l’époque de Louis XIII et de Richelieu. Il finit en 1629 avec la guerre contre la Savoie et ses alliés, l’Autriche et l’Espagne. Mais par l’intermédiaire des personnages comme le vieux marquis, Sylvain du Bois-Doré, nous remontons dans le temps à la fin du XVI siècle. Monsieur du Bois-Doré, protestant, a participé aux guerres de religion. Il a suivi Henri IV et a abdiqué sa religion comme lui. Certes, le roi fait adopter l’édit de Nantes en 1598 qui accorde la liberté de culte aux protestants mais celle-ci est toujours remise en question. Les  remous de l’Histoire viennent ébranler la vie campagnarde et menacent les protestants même les nouveaux convertis jusqu’au fin fond de la province. 
Depuis l’assassinat de son roi bien-aimé, Sylvain du Bois-Doré, s’est retiré dans son petit domaine berrichon, le château de Briantes, qui, par la taille, ne paye pas de mine mais jouit d’un luxe prodigieux. Il faut dire que le vieux marquis est riche, il a pillé les monastères pendant les guerres de religion et a été faux-saulnier dans sa jeunesse (comme il se doit pour tout bon noble qui se respecte ! ). C’est un homme bon, indulgent envers autrui et très généreux. Il veille à la prospérité de son entourage, ses domestiques et ses fermiers. Mais il a un défaut. Il refuse de dire son âge et veut paraître plus jeune qu’il ne l’est ! Il est pourtant désuet avec ses "fraises godronnées" et n’est plus en phase avec son époque ! George Sand joue avec beaucoup de malice des défauts de son personnage qui frôle parfois la caricature et provoque le rire mais ne cesse pourtant d’attirer notre sympathie. 

« Depuis ce jour, Bois-Doré porta perruque ; sourcils, moustaches et barbe peints et cirés ; badigeon sur le museau, rouge sur les joues, poudres odorantes dans tous les plis de ses rides ; en outre, essences et sachets de senteur sur toute sa personne : si bien que, quand il sortait de sa chambre, on le sentait jusque dans la basse-cour, et que, s'il passait seulement devant le chenil, tous ses chiens courants éternuaient et grimaçaient pendant une heure. »

A l’origine, Sand avait écrit une comédie intitulée Mario interprétée par sa famille et ses invités sur la scène de théâtre de son château de Nohant. C’est donc cette comédie qu’elle a adaptée en roman feuilleton.

Il faut ajouter que Bois-Doré est un amoureux de l’Astrée, le roman fleuve d’Honoré d’Urfé qui a passionné les Précieuses dont Molière se moquera dans sa pièce en 1659. Pourtant, la réflexion de George Sand sur cette oeuvre prête à réfléchir : « au milieu des turpitudes sanguinaires des discordes civiles un cri d’humanité, un chant d’innocence, un rêve de vertu qui montent vers le ciel ».  En effet, le vieillard vit dans un contes de fées, idéaliste et courtois, peuplé de bergers et de bergères et de bons chevaliers, avec des héros qu’il prend pour modèle, confondant la réalité et le rêve. Une sorte de Don Quichotte qui a aussi son Sancho Pansa puisqu’il est fidèlement secondé par son serviteur et perruquier Adamas. George Sand y a-t-elle pensée quand elle a créé ce personnage ? Il n’a pas perdu la combativité de sa jeunesse et illustre l’idéal chevaleresque. Il sait encore manier l’épée quand son honneur et l’amour pour son neveu Mario le commandent :  mais « hors du combat où il se portait vaillamment, il était d’une mansuétude révoltante. »

Mario, son fils adoptif ?  L’autre monsieur du Bois-Doré ! Orphelin, ses parents ont été assassinés, il a été élevé parmi des bohémiens, par une femme, la morisque Mercédès, qui l’aime comme un mère. Il retrouve sa famille et son oncle l’adopte pour en faire son héritier. Il va s’illustrer par son courage, sa noblesse et sa beauté. C’est un enfant au début du roman et un jeune homme à la fin. Catholique, il est amoureux de la belle Lauriane qui reste attachée à sa religion protestante. Leur amour sera-t-il possible  ? 

 

Les autres personnages 

 

Henri II de Bourbon-Condé

 

Les personnages de l'Histoire de France ont un présence plus ou moins lointaine dans le roman : Henri II de Bourbon Condé est gouverneur du Berry. George Sand ne l'aime pas et lui fait jouer un rôle très négatif dans le récit. Il est le père de Louis II de Bourbon surnommé plus tard le Grand Condé, cousin de Louis XIV, et dont la naissance en 1621 donne lieu à des festivités dans le roman. Il est question aussi de Louis XIII, de sa mère la régente Marie de Médicis et de Richelieu.

Parmi les autres personnages fictifs importants du roman figure un noble espagnol don Antonio d’Almivar, catholique fanatique, venu à la cour de France faire fortune pendant la régence de Marie de Médicis. Protégé du favori de la reine, Concini, il se compromet et est obligé de fuir Paris. Il se réfugie dans le Berry où il devient l’hôte de Monsieur du Bois-Doré. Je ne vous en dis pas plus sur lui pour ne pas divulguer l'histoire.
Il y a aussi Monsieur de Jovelin, un musicien, qui est en réalité un savant italien, disciple du philosophe et mathématicien Giordano Bruno, brûlé vif par l’Inquisition en 1600, et que Monsieur de Bois Doré cache pour le soustraire aux persécutions de l’Eglise.


Montaigne

Le château de la Motte-Feuilly où vit Lauriane

Dans le château voisin du marquis, le château de la Motte-Seuilly, vit monsieur de Beuvre, protestant qui n’a pas voulu renier sa foi mais il entre plus de calculs et d'intérêts dans son choix que de sincérité. C’est le père de Lauriane.
 

« Le château de la Motte-Seuilly (c’est le nom qui a prévalu), encore debout et à peu près intact aujourd’hui, est un petit manoir composé d’une tour d’entrée hexagone toute féodale, d’un corps de logis tout nu percé, de fenêtres très-espacées, avec deux autres corps en retour, l’un desquels est flanqué d’un donjon. »

Monsieur de Beuvre est un grand admirateur et lecteur de Montaigne et c’est peut-être pour cela que la vie de ces petits nobles dans les châteaux berrichons me parle autant de celle que décrit Montaigne dans son château en Dordogne. En particulier, le siège du château de Briantes par des brigands, m’a rappelé le récit de Montaigne ouvrant grand les portes à un voisin venu l’attaquer et lui faisant tant de démonstrations d’amitié que le seigneur, honteux, renonça à  ses intentions belliqueuses et se retira. Que se serait-il passé si le voisin de Montaigne avait continué ? L’attaque du château racontée par George Sand répond à la scène que je m'étais imaginée en lisant Montaigne. C’est un moment dramatique du roman qui nous permet de comprendre les dangers de ce siècle à une époque, pourtant, moins exposée qu'au Moyen-âge, où les fortifications médiévales tombent et où naît une architecture plus ouverte et dédiée à l’élégance, la Renaissance. 

Les beaux messieurs de Bois-Doré est un roman très agréable à lire situé dans une période historique qui me passionne. Il faut dire que, née dans les Cévennes, proche du lieu ou s’est embrasée la révolte des Camisards, je suis tombée dans les guerres de religion comme Obélix dans la potion magique (presque) dès ma naissance et ai été nourrie des récits sur les assemblées au Désert ou les dragonnades après la révocation de l'Edit de Nantes par Louis XIV ! 
Le roman nous emporte dans les tourments de l’Histoire, avec des personnages amusants et attachants et des ennemis machiavéliques. Il nous fait vivre des aventures rocambolesques. Il est écrit dans un style vif, enlevé, direct et clair. A lire pour découvrir les talents cachés de George Sand.

 


 


 

lundi 4 mai 2026

Challenge les deux George de la littérature : Bilan 2



La Ville noire de George Sand 

 

 Claudialucia : La ville Noire  


 Fanja : La Ville Noire 

 

 Miriam : La ville Noire 

 

et Biographie de George Sand en BD : George Sand fille du siècle Severine Vidal/Kim Consigny



Felix Holt, le Radical pour George Eliot

 

 Claudialucia : Felix Holt, le radical

 

Miriam : Felix Holt, le radical

 

Nous avons aimé cette association Ville Noire/Félix Holt, deux romans sociaux qui se penchent sur la condition ouvrière  en 1830, au moment où la Révolution Industrielle se développe.

 

Venez nous rejoindre ! Sur les livres déjà chroniqués 

 

VOIR BILAN 1

Claudialucia

Présentation du challenge

 George Eliot : Middlemarch

 George Eliot : Le  Moulin sur la Floss L'enfance (1) George Eliot et Marcel Proust

George Eliot : Le moulin sur la Floss (2)

Walter Scott : Waverley ( les lectures de Maggie Tulliver dans Le Moulin sur la Floss)

George Sand : La petite Fadette

George Sand : Le Meunier d'Angibault 

George Sand: Indiana

George Sand : la mare au diable

 

Miriam

 Présentation du challenge les deux George de la littérature

George Eliot :  Le moulin sur la Floss

 George Sand : La Petite Fadette

 George Sand :  Le meunier d'Angibault

 George Sand: Indiana

 George Sand : La mare au diable 

 

Nathalie

 George Eliot : La repentance de Janet

 

Sacha 

George Sand : La petite Fadette 

  

ou sur les prochaines lectures communes. 

Pour le mois de Mai, nous proposons Les Beaux Messieurs du Bois Doré de George Sand et Adam Bede pour George Eliot. 

Eventuellement une biographie...

 

samedi 2 mai 2026

George Sand : La Ville Noire

 

Après un séjour dans la ville de la coutellerie, Thiers,  George Sand, socialiste, imagine une ville fictive, la Ville Noire, où se sont construites, auprès d’un cours d’eau impétueux enjambant des précipices et autour de ses cascades, de nombreuses fabriques dans lesquels travaillent forgerons et papetiers, un peuple d’ouvriers industrieux à qui elle va donner dans ce livre singulier et magnifiquement écrit, ses lettres de noblesse. 

Le récit

Catherine Frost est Tonine dans le film La Ville Noire

Le personnage principal arrive à la Ville Noire à l’âge de douze ans. Il a perdu ses parents et vient rejoindre son parrain, le Père Laguerre, une figure haute en couleurs, qui lui apprend son métier de forgeron. Sous le sobriquet de Sept-Epées, le jeune homme devient armurier, le plus habile des artisans du feu, celui qui s’apparente le plus à un artiste d’après George Sand. Mais il n’est pas satisfait de sa condition et cherche à faire fortune.
 Pour cela il renonce au mariage avec une jeune ouvrière, plieuse à la papeterie, Tonine. Celle-ci qui est la cousine de Gaucher, le meilleur ami Sept-Epées, et de son épouse Lise, en souffre beaucoup. Mais elle  cache son chagrin et trouve une consolation dans l’aide qu’elle apporte aux enfants et aux malades. Sept-Epées achète un petite fabrique dans un creux de la Ville Noire à un vieillard utopique et un peu fou, Audebert, qui a fait faillite. Mais il s’aperçoit bientôt que la réussite n’est pas au rendez-vous pour lui non plus ! Il s’aperçoit aussi qu’il a sacrifié Tonine qu’il aime et qu’il ne peut la reconquérir. Il part alors en voyage, sillonne les routes de France et d’Allemagne, travaille dans des usines très différentes de celles de la Ville Noire. Et quand il revient au pays… Mais je ne vous en dis pas plus  !


La ville haute et la ville basse : une métaphore inversée

 

Métropolis : Fritz lang

 

George Sand donne de la Ville Noire une description grandiose et hautement symbolique. Elle oppose la Ville Noire, celle du bas, où vivent et travaillent les ouvriers du feu et ceux du papier à la ville du haut où s’installent les bourgeois, ceux qui ont réussi ! 

Le contraste entre les deux est saisissant : le Haut avec ses jardins fleuris ceignant des maisonnettes pimpantes et gaies, une ville bariolée de couleurs tendres et riantes que les voyageurs comparent à une ville d’Italie, une ville quasi neuve avec des fontaines, des édifices, des routes et le Bas, la noirceur trouée d’éclats des flammes, le vacarme des machines, le grondement incessant de la rivière, les passerelles tremblantes au-dessus du vide, le contraste aussi entre les hommes noirs qui travaillent le métal et les homme blancs qui travaillent le papier. 

A travers cette  opposition entre la ville haute et la ville basse, le Paradis et l’Enfer, que Fritz Lang a repris dans son film, Metropolis, on peut lire une métaphore de la société, les riches, les bourgeois  dominant les ouvriers, les esclaves.

Et quand notre héros, arrive pour la première fois dans la ville basse appelée Le Trou d’Enfer, c’est bien une vision infernale qui s’offre à lui : « mais comme la nuit était venue et que les flammes des fourneaux montaient par centaines sous mes pieds, je vis tout à coup la cascade éclairée et rouge, et je m’imaginai voir courir et tomber du feu. ».

Pourtant par un renversement étonnant, c’est finalement les ouvriers de la ville basse qui ont le beau rôle et sont parés d’une noblesse certaine. Ils sont fiers de leur condition sociale et de leur travail qui donne un sens à leur vie. Il sont fiers aussi de ce combat contre la nature et de leur victoire sur elle.  C’est ce qu’affirme Gaucher, l’ami de Sept-Epées, qui est heureux de subvenir au besoin de sa femme et de ses enfants.

« Oui, fier ! car, au bout du compte, nous vivons là dans un endroit que le diable n’eût pas choisi pour en faire sa demeure, et nous y avons conquis la nôtre ; nous avons cassé les reins à une montagne, forcé une rivière folle à travailler pour nous mieux que ne le feraient trente mille chevaux, enfin posé nos chambres, nos lits et nos tables sur des précipices que nos enfants regardent et côtoient sans broncher, et sur des chutes d’eau dont le tremblement les berce encore mieux que le chant de leurs mères ! »

Le père Laguerre ne dira pas autre chose devant l’ambition de son filleul : 

" Après tout, puisqu’il était dans les ambitieux, j’aime autant qu’il ait fait cette sottise-là que celle de quitter l’industrie et le ressort de la Ville Noire. Quand je vois des freluquets mettre tout ce qu’ils gagnent à se déguiser en bourgeois le samedi soir, et à s’en aller, le chapeau sur l’oreille, dans les estaminets de la ville peinturlurée (c’est ainsi que, par mépris, le vieillard appelait la ville haute), jouer au billard et consommer des liqueurs, pour revenir le mardi matin, le chapeau sur la nuque du cou, débraillés, vilains, hébétés, et se servant de mots nouveaux qu’ils ne comprennent pas et qu’ils estropient à la grande joie et risée des bourgeois, je trouve mon filleul plus raisonnable, plus convenable, mieux élevé que ces gens-là."

Réussite individuelle ou réussite collective ?

 

Paul Signac : Au temps d'Utopie

 George Eliot, dans Félix Holt, (voir ici)  parle des ouvriers d’une manière théorique et pense que l’évolution de leurs conditions de vie doit venir de l’extérieur et qu’il faut leur apporter l’instruction. 
Contrairement à celle-ci,  George Sand connaît la vie de l’ouvrier et dit que celui-ci doit s’instruire mais que l’effort doit venir de lui. C’est la volonté et la curiosité du travailleur qui vont lui permettre d’évoluer non pas pour « sortir » de sa classe sociale ni pour rester dans la pauvreté, mais, au contraire, pour améliorer les conditions de vie et de travail. 
Sept-Epées, son parrain, le père Laguerre, son ami Gaucher, aiment le travail bien fait et en tirent satisfaction. Ils se sentent utiles. Là où Eliot ne voit dans les mineurs que des brutes, alcooliques et repousse la possibilité de changement à une époque hypothétique, Sand magnifie le travail de l’ouvrier, affirme que les améliorations viendront de lui et sont pour maintenant. 

C’est pourquoi les personnages principaux des deux romans sont très différents : Félix Holt a suivi des études mais refuse de sortir de sa classe sociale et choisit la pauvreté. Il donne des cours à des enfants mais son action est limitée. Sept-Epées veut échapper à sa condition, il n’y parvient pas mais son voyage à travers l’Europe ouvre son esprit, lui permet la connaissance et il découvre que l’action ne doit pas être individuelle mais collective.

Les deux George écrivent toutes deux un roman réaliste mais l’une a un point de vue moraliste, l’autre un point de vue socialiste. George Eliot reprochait d’ailleurs son idéalisme à George Sand mais cette dernière était juste en avance sur son époque. 

Dans le roman de Sand, l’utopie du XIX siècle, les  réformes qui sont accomplies dans la Ville Noire, ressemblent fort à celles que le monde du travail finira par gagner de haute lutte au cours du XX siècle  :  habitat et lieu de travail plus salubres, aménagements des routes, des voies de transports, secours et avances à ceux qui ont des accidents, soins médicaux gratuits, bains, gymnases, éducation gratuite aux enfants de la Ville Noire, lectures et cours gratuits pour les ouvriers. Elle reprend sans les citer les utopies proches de Charles Fourier et de ses phalanstères.


Un beau roman que je suis heureuse d’avoir découvert. Etonnante George Sand qui peut écrire des oeuvres si variées !

 

PS : je viens de trouver un article traitant de l'évolution de l'utopie sandienne dans La Ville Noire ( 1860) par rapport à Le Compagnon du tour de France (1840) et Le péché de Monsieur Antoine. Voir ICI



 

 

Chez Nathalie Delivrer des livres

 

mercredi 15 avril 2026

Alors, votre Europe ? Georges Brassens : la guerre de 14-18, Primo Levi : Si c'est un homme, Victor Hugo : discours sur la paix


 

L’Europe

Le premier pont sur le Rhône: Avignon

 

Quand on arpente la ville d’Avignon, les époques qui l’ont modelée se déroulent sous nos pieds, du Rocher des Doms qui domine la ville, constituant un donjon naturel où se sont installés les hommes de la préhistoire, de l’antiquité qui révèle ses murailles enfouies sous les constructions plus récentes, du Moyen-âge triomphant avec son pont, le premier à oser enjamber ce fleuve gigantesque et impétueux, le Rhône, son imposant palais des Papes, ses livrées cardinalices, sa basilique des Doms, ses églises gothiques Saint Pierre et saint Didier, et aussi de la Renaissance avec ses façades-vestiges et leurs fenêtres à meneaux du quartier de la Balance, ses hôtels classiques, et plus proches de nous, ses maisons haussmaniennes,  ou art déco ou art nouveau…. 

Toutes les strates du riche passé de la ville, on les retrouve à l’échelle européenne. L’Europe et le passage des temps, des peuples, et sa multiplicité de langues, de culture, de religions, de coutumes, la richesse de sa littérature et de ses arts !

Pourtant quand Cléanthe pour son challenge Escapade en Europe nous demande de choisir une oeuvre qui réponde à cette question  :  et vous, alors votre Europe ? Ce qui me vient à l'esprit, c'est l'Europe déchirée,  démembrée, ravagée par les guerres. Comme Georges Brassens, je me sens prise de vertige lorsque je regarde défiler la liste interminable des massacres que les hommes ont perpétrés au service d'une idée, d'une religion, d'un pouvoir ou pour un bout de terre à conquérir ! 

 

 La Guerre de 14-18 par Georges Brassens
 
 

 
  
 
Depuis que l'homme écrit l'Histoire,
Depuis qu'il bataille à coeur joie
Entre mille et une guerres notoires,
Si j'étais tenu de faire un choix,
A l'encontre du vieil Homère,
Je déclarerais tout de suite :
"Moi, mon colon, celle que je préfère,
C'est la guerre de quatorze-dix-huit !"
 
Est-ce à dire que je méprise
Les nobles guerres de jadis,
Que je m' soucie comm' d'un' cerise
De celle de soixante-dix ?
Au contrair', je la révère
Et lui donne un satisfecit,
Mais, mon colon, celle que je préfère,
C'est la guerre de quatorze-dix-huit !
 
Je sais que les guerriers de Sparte
Plantaient pas leurs épées dans l'eau,
Que les grognards de Bonaparte
Tiraient pas leur poudre aux moineaux...
Leurs faits d'armes sont légendaires,
Au garde-à-vous, j'les félicite,
Mais, mon colon, celle que je préfère,
C'est la guerre de quatorze-dix-huit !
 
Bien sûr, celle de l'an quarante
Ne m'a pas tout à fait déçu,
Elle fut longue et massacrante
Et je ne crache pas dessus,
Mais à mon sens, ell' ne vaut guère,
Guèr' plus qu'un premier accessit,
Moi, mon colon, celle que je préfère,
C'est la guerre de quatorze-dix-huit !
 
Mon but n'est pas de chercher noise
Aux guérillas, non, fichtre ! non,
Guerres saintes, guerres sournoises
Qui n'osent pas dire leur nom,
Chacune a quelque chos' pour plaire,
Chacune a son petit mérite,
Mais, mon colon, celle que je préfère,
C'est la guerre de quatorze-dix-huit !
 
Du fond de son sac à malices,
Mars va sans doute, à l'occasion,
En sortir une - un vrai délice ! -
Qui me fera grosse impression...
En attendant, je persévère
A dir' que ma guerr' favorit'
Celle, mon colon, que j'voudrais faire,
C'est la guerre de quatorze-dix-huit !





Primo Levi: Si c'est un homme 

 


 

Depuis que l'Homme écrit l'Histoire/ Entre mille et une guerres notoires,  j'ai choisi et relu, pour illustrer mon Europe, le livre de Primo Levi : Si c'est un homme. Lui aussi commence par une chanson  :

 

Vous qui vivez en toute quiétude

Bien au chaud dans vos maisons,

Vous qui trouvez le soir rentrant

La table mise et des visages amis,

Considérer si c'est un homme

Que celui qui peine dans la boue,

qui ne connaît pas de repos,

Qui se bat pour un quignon de pain,

qui meurt pour un oui ou un non; 

 

Primo Levi nous avertit :

 Les personnages de ce récit ne sont pas des hommes. Leur humanité est morte ou eux-mêmes l'on ensevelie sous l'offense subie ou infligée à autrui. Les SS féroces et stupides, les Kapos, les politiques, les criminels, les prominents grands et petits et jusqu'aux Häftlinge, masse asservie, indifférenciée, tous les échelons de la Hiérarchie dénaturée instaurée par les Allemands sont paradoxalement unis par une même désolation intérieure. 

Primo Levi est fait prisonnier par la milice fasciste en Décembre 1943. Résistant, il est envoyé comme juif au camp d'Auschwitz où il arrive en Février 1944. Le convoi compte 650 personnes, il n'en reviendra que vingt. A cette époque, la durée de vie d'un travailleur qui avait échappé à la sélection, c'est à dire aux chambres à gaz, était de trois mois. Primo Levi raconte les sévices,  les coups, les humiliations, la faim, la faim surtout, la peur, le travail dur et incessant, le froid, la maladie, la promiscuité, la saleté, tout ce qui  fait qu'un homme se voir privé de sa dignité et réduit à l'état de bête. Primo Levi pense qu'il doit sa survie au fait qu'il est arrivé en 1944 à une époque où la main d'oeuvre est plus rare, donc la ration journalière a été un peu augmentée. De plus, il travaille dans un labo en tant que chimiste, vers la fin de la guerre, il y est au chaud et les conditions de travail sont moins éprouvantes.

Primo Levi raconte la déshumanisation des hommes qui ne pensent plus qu'à la faim tenace qui les réduit à l'état de squelette, qui sont prêts à tout pour survivre, vols, combines, indifférence aux autres, égoïsme, délation, prostitution, violence. Ceux qui sont trop tendres, altruistes ou naïfs ne peuvent survivre.

L'écrivain voit dans les camps une sorte de laboratoire qui nous renseigne sur ce qu'est l'être humain en dehors du tissu social, dans sa nudité morale : 

"Enfermez des milliers d'individus entre des barbelés, sans distinction d'âge, de conditions sociales, d'origine, de langue, de culture et de moeurs, et soumettez-les à un mode de vie uniforme, contrôlable, identique pour tous et inférieures à tous les besoins :  vous aurez là ce qu'il peut y avoir de plus rigoureux comme champ d'expérimentation, pour déterminer ce qu'il y a d'inné et ce qu'il y a d'acquis dans le comportement de l'homme confronté à la lutte pour la vie. "

Il touche à l'essence du Mal. Il s'interroge sur ce qui fait que l'on est un homme et ce qui fait que l'on cesse de l'être ?  Lorsque Primo Levi et son ami Alberto assistent à la pendaison publique d'un homme qui s'est révolté contre la tyrannie, qui a tenu tête aux nazis, celui-ci leur crie :" Camarades, je suis le dernier"!  Le dernier... ?  à ne pas accepter l'ignominie, à lutter contre l'abjection, à se rebeller contre l'injustice, le dernier Homme ? Pas un murmure ne lui répond dans l'assistance mais une acceptation passive.

"Détruire un homme est difficile, presque autant que le créer : cela n'a pas été aisé ni rapide, mais vous y êtes arrivés, Allemands. Nous voici dociles devant vous, vous n'avez plus rien à craindre de nous : ni les actes de révolte, ni les paroles de défi, ni même un regard qui vous juge."

Alberto et moi, nous sommes rentrés dans la baraque et nous n'avons pas pu nous regarder en face. Cet homme devait être un dur, il devait être d'une autre trempe que nous, si cette condition qui nous a brisés n'a seulement pu le faire plier. (...) Nous avons assouvi la fureur quotidienne de la faim et maintenant la honte nous accable."

Malgré le pessimisme de ce constat, Primo Levi se raccroche pourtant à ce qu'il y a d'humain autour de lui et s'il est encore vivant,  aujourd'hui où il écrit ce livre, nous dit-il, il le doit à Lorenzo, un civil qui l'a aidé sans rien lui demander en échange et lui  permis de se rappeler  "par sa façon si simple et si facile d'être bon qu'il existait encore en dehors du nôtre, un monde juste, des choses et des êtres encore purs et intègres que ni la corruption ni la barbarie n'avaient contaminés...".

Il m'a semblé à cette relecture de Primo Lévi qu'il était beaucoup plus pessimiste que Jorge Semprun. Sur le Mal, Jorge Semprun écrivait :   "Une année à Buchenwald m'avait appris concrètement ce que Kant enseigne, que le Mal n'est pas l'inhumain, mais, bien au contraire, une expression radicale de l'humaine liberté.". Cette croyance en la liberté de l'être humain dans le Mal comme dans le Bien atteste que l'homme, libre, reste maître de son choix. Dans l'horreur, Jorge Semprun apporte une certaine consolation, Primo Lévi, le désespoir. 

  

 Victor Hugo 
(1802-1885)
 

Congrès de la paix
 22 août 1849 


 

Enfin pour terminer sur une note optimiste, lisons un extrait du discours de notre Grand Victor Hugo au congrès de la paix de 1849 ... en partie réalisée ? Mais en partie seulement et toujours si fragile !

"Un jour viendra où vous France, vous Russie, vous Italie, vous Angleterre, vous Allemagne, vous toutes, nations du continent, sans perdre vos qualités distinctes et votre glorieuse individualité, vous vous fondrez étroitement dans une unité supérieure, et vous constituerez la fraternité européenne, absolument comme la Normandie, la Bretagne, la Bourgogne, la Lorraine, l'Alsace, toutes nos provinces, se sont fondues dans la France. Un jour viendra où il n'y aura plus d'autres champs de bataille que les marchés s'ouvrant au commerce et les esprits s'ouvrant aux idées. Un jour viendra où les boulets et les bombes seront remplacés par les votes, par le suffrage universel des peuples, par le vénérable arbitrage d'un grand Sénat souverain qui sera à l'Europe ce que le parlement est à l'Angleterre, ce que la diète est à l'Allemagne, ce que l'Assemblée législative est à la France ! Un jour viendra où l'on montrera un canon dans les musées comme on y montre aujourd'hui un instrument de torture, en s'étonnant que cela ait pu être ! Un jour viendra où l'on verra ces deux groupes immenses, les États-Unis d'Amérique, les États-Unis d'Europe, placés en face l'un de l'autre, se tendant la main par-dessus les mers, échangeant leurs produits, leur commerce, leur industrie, leurs arts, leurs génies.

Et ce jour-là, il ne faudra pas quatre cents ans pour l’amener, car nous vivons dans un temps rapide, nous vivons dans le courant d'événements et d'idées le plus impétueux qui ait encore entraîné les peuples, et, à l'époque où nous sommes, une année fait parfois l'ouvrage d’un siècle.
Dans notre vieille Europe, l'Angleterre a fait le premier pas, et par son exemple séculaire, elle a dit aux peuples : Vous êtes libre. La France a fait le second pas et elle a dit aux peuples : Vous êtes souverains. Maintenant faisons le troisième pas, et tous ensemble, France Angleterre, Belgique, Allemagne, Italie, Europe, Amérique, disons aux peuples : Vous êtes frères ! "

 

 


 

Je pars à Londres, je viendrai vous lire à mon retour ! 

 

 

Shakespeare : Le globe

 

  

dimanche 29 mars 2026

George Sand : Les Maîtres sonneurs


Après la révolution de 1848, période de bouleversements et de violences, George Sand qui avait idéalisé le combat républicain, désillusionnée, se retire à Nohant et retourne à son Berry natal et au charme paisible de la nature. Elle revient aussi aux romans qui rendent hommage à ces sociétés rurales dont elle veut montrer - en ce sens elle n'abandonne pas ses idées socialistes- la beauté et la grandeur.

Dans Les Maîtres sonneurs qui est à mes yeux le meilleur de ses romans champêtres, elle va s’attacher à peindre les traditions à travers deux « pays », le Berry et le Bourbonnais. Elle donne pour cela la parole à un vieux paysan Etienne Depardieu dit Tiennet qui raconte sa jeunesse pendant les soirées de breyage « c’est ainsi, tu le sais, qu’on appelle les heures assez avancées de la nuit où l’on broie le chanvre, et où chacun alors apportait sa chronique. ». Le livre est ainsi divisé en trente-deux veillées. 
Tiennet commence à parler de sa jeunesse à partir des années 1770, l’année de sa communion. Il faut donc remarquer que ce récit parle d’une société en train de disparaître et tombée partiellement en désuétude même pour les lecteurs de George Sand quand le roman paraît en 1853. Pour eux comme pour nous, le roman de George Sand a le charme du passé et se pare du merveilleux liée aux croyances et aux coutumes anciennes.


Une langue riche et variée


Les Maîtres-sonneurs


George Sand confie à Eugène Lambert à qui elle dédicace son livre que c’est intentionnellement qu’elle adopte un parler propre au paysan berrichon  : 

"Tu ne me reprocheras pas d’y mettre de l’obstination, toi qui sais, par expérience de tes oreilles, que les pensées et les émotions d’un paysan ne peuvent être traduites dans notre style, sans s’y dénaturer entièrement et sans y prendre un air d’affectation choquante."


On le lui reprochera d’autant moins que c’est c’est ce qui fait le charme des Maîtres sonneurs, les mots du terroir, les tournures de phrase avec leurs particularités grammaticales, les expressions imagées !  Dans ses romans champêtres George Sand invente une langue originale, pleine de saveur, de musicalité, de drôlerie et en même temps infiniment poétique. C’est un régal !

 

Ainsi Joset, avec ses yeux écarquillés, est « l’ébervigé »,

Une ouaille n’est pas seulement le fidèle d’un curé mais une brebis «  Te voilà couché comme une ouaille malade »

 Une jeune fille coquette, bien habillée, est « ragoutante » ou « bravette », Brulette est un fille sérieuse mais elle «s’oublie à  gaminer au catéchisme »  

D’après le père de Tiennet, la jeune fille aime trop « la bienaiseté », il la trouve trop pauvre pour être si « demoiselle ».

Les termes de métiers anciens : les fendeux et les bûcheux.

 Les enfants font entrer le catéchisme dans leur tête  «  à fine force d’écouter de leurs oreilles ».

 Une femme qui reprise « rhabille les nippes », Brulette qui s’occupe de son frère de lait Joset  «avait l’oeil à ses hardes »

Joset se tourne vers la "musiquerie"  et veut devenir  "musiqueux" , «  les autres petits musiqueux du pays te chercheront noise » l’avertit Brulette.

ou encore « "j’en augurai qu’il écoutait gros, comme nous disions dans ce temps-là, pour signifier une personne dure de ses oreilles »; 

"il avait l'air d’écouter ou de regarder quelque chose que les autres ne saisissaient point : c’est pourquoi il passait pour être de ceux qui voient le vent. »

« La vie est un ragout mélangé de tristesse et de contentement ».



Le récit

 

Joset debout, Tiennet, Brulette, Therence, Le Grand Bûcheux


Le roman raconte l’histoire des quatre personnages principaux et de leurs amours mouvementés autour duquel gravite une foule de personnages pittoresques des deux régions le Berry et le Bourbonnais. C’est aussi un roman sur la musique et sur les  joueurs de cornemuse rassemblés en des confréries qui admettent difficilement la concurrence.

Les Berrichons : Etienne Depardieu raconte l’histoire. Il vit chez ses parents et cultive la terre; la jolie et fière Brulette aux beaux cheveux blonds, sa cousine, orpheline, est recueillie par son grand-père ( qui est  l’oncle de Tiennet ). Vertueuse mais coquette, elle  règne sur une multitude de « galants ». Elle adore danser la bourrée comme tous les jeunes du pays.

« Je dis mon oncle pour abréger, car il était mon grand-oncle, frère de ma grand'mère, et avait nom Brulet, d'où sa petite-fille, étant seule héritière de son lignage, était appelée Brulette, sans qu'on fît jamais mention de son nom de baptême, qui était Catherine. »

Joseph ou Joset, frère de lait de Brulette, Joset, l’ébervigé, considéré comme un idiot, vit pour la musique et veut devenir cornemuseux. Quant à Brulette, elle a été élevée par Mariton, la mère de Joset.

Les Bourbonnais : Hariel, le muletier, un beau jeune homme courageux et rieur, dont le visage est noirci comme tous ceux de son métier, sa soeur Thérence aux longs cheveux bruns, à la peau blanche, et leur père le Grand Bûcheux, un bûcheron plein de sagesse et ardent au travail. Il y a aussi les muletiers avec leur chef dit le Rouge et leur brebis galeuse, Malzac. 


 Deux pays, deux cultures : le Berry et le Bourbonnais

 

si vous êtes des bois, je suis des blés...


Le roman de George Sand à un charme fou. A ma première lecture, j’avais été surprise et fascinée par l’évocation de ce peuple des bois, toujours itinérant dans ces immenses forêts jusqu’aux hauteurs de l’Auvergne, soumis à des conditions de vie rudes, si opposé au peuple berrichon calme et rangé dans son pays de plaine et de culture. Bien sûr, cette seconde lecture n’a pu me surprendre mais j’ai de nouveau été conquise par la description des paysages et de ce peuple du Bourbonnais.

La première fois que nous rencontrons le peuple des bois, c’est lorsque Tiennet et son père, secourent un homme et sa fille dont la charrette s’est embourbée. Le jeune garçon doit porter la fillette malade pendant que les hommes dégagent le véhicule et il l’interroge :

"Mais de quel pays êtes-vous donc, que vous parliez si drôlement tout à l’heure ?
De quel pays ! dit-elle. Je ne suis pas d’un pays. Je suis des bois, voilà tout.
Oh! ma fine, si vous êtes des bois, je suis des blés, que je lui répondis en riant."


Cette rencontre, l’une des belles rencontres de l’histoire littéraire avec ces répliques "des bois et des blés", donne le ton au roman, introduisant une part de rêve et d’étrangeté qui parle à l’imagination !  L’écrivaine joue, en effet, sur les contrastes frappant entre le Berry et le Bourbonnais, contrastes dans les paysages, dans le travail, les mentalités et les coutumes.
 
"Le Berry et le Bourbonnais, le chêne et l'épi, la plaine et la forêt. Ici la sagesse des paysans de la Vallée Noire, là, chez les «bûcheux» et les muletiers de Combrailles, le don de l'imaginaire et le risque du rêve."

Quelle poésie, quelle profondeur dans cette expression "le risque du rêve" ! Les Bourbonnais aiment leurs bois "comme loup ou renard" et ne pourrait pas vivre en plaine, soumis à la routine comme les paysans berrichons. On aime toujours plus le pays qui est le sien affirme le Grand Bûcheux.

« La taupe aime sa noire caverne, comme l’oiseau aime son nid dans la feuillée, et la fourmi vous rirait au nez, si vous vouliez lui faire entendre qu’il y a des rois mieux logés qu’elle en leurs palais. »

George Sand mène ici un travail d’ethnologue quand elle nous décrit avec tant de précision le travail et le mode de vie des Bourbonnais. 
Ainsi les fendeux et les bûcheux qui habitent loin, dans le Haut pays comme Huriel et Thérence, s’engagent pour trois mois et se construisent des cabanes plus confortables que ceux qui vivent plus près et qui ne restent que pour la semaine, retournant chez eux, chaque samedi. Thérence qui suit son père et son frère sur toutes les coupes transporte même son lit et ses affaires avec elle. 

"Il en était à peu près de même des charbonniers, et par là on entend non pas ceux qui achètent du charbon pour en revendre, mais ceux qui le fabriquent sur place, au compte des propriétaires des bois et forêts. 
Dans les temps d’aujourd’hui, l’industrie des muletiers est en baisse et va à se perdre. Les forêts sont mieux percées, et il n’y a plus tant de ces endroits abominables pour les chevaux et les voitures, où le service des mulets est le seul possible."


Pourtant la description qu’elle nous en fait malgré son réalisme ne manque pas de poésie et d’un certain romantisme avec ces personnages au visage noirci par la fumée du charbon ou la poussière des chemins, amoureux d’une vie libre, dangereuse, qui échappe en grande partie aux lois de la société ou cherche à s’en émanciper. Ils obéissent, au sein de confréries, à des rites secrets, initiatiques.
La noirceur de leur visage si elle obéit à une réalité de l’époque joue un rôle symbolique dans le roman en les rendant suspects aux gens de la plaine, en les parant d’une aura mystérieuse qui suscite la méfiance et la peur. 

"Oui, dit le père Brulet, qui n’était point aisé à persuader, mais vous avez le noir sur la figure, pas moins ! Vous avez juré à votre confrérie de suivre son commandement, qui est de passer déguisé en cette mode dans les pays où vous êtes encore suspects, afin que si l’un de vous y fait quelque mal, on ne puisse pas dire, en voyant les autres plus tard : « C’est lui ou ce n’est pas lui."

 
Les muletiers ont une sorte de grandeur dans leur démesure. Ils sont véritablement inquiétants. Malzac qui attaque Brulette dans la forêt et veut se débarrasser de ceux qui l’accompagnent fait allusion aux crimes impunis, aux nombreux endroits où faire disparaître un corps. Et quand il y a combat entre Huriel et Malzac, c’est un combat à mort. 

Et puis les forêts, les arbres, l’obscurité des sous-bois, l’absence d’horizon sont propices aux craintes indéfinies, au surnaturel, aux croyances occultes. 


 Les croyances occultes, la sorcellerie 

 

 Huriel, le muletier : Le diable !


La croyance dans le surnaturel est encore plus forte, en effet, dans les pays de forêts où l’on perd facilement ses repères, où les êtres mal intentionnés peuvent plus facilement se cacher, plutôt que dans les plaines ou l’on voit loin à l’horizon. 
 

"Ce n'était point seulement par ma grand-mère que je m'étais laissé conter que les gens qui ont la figure blanche, l'oeil vert, l'humeur triste et la parole difficile à comprendre, sont portés à s'accointer avec les mauvais esprits, et, en tout pays, les vieux arbres sont mal famés pour la hantise des sorciers et des autres. "

Cela donne parfois, une scène de comédie tout à fait réjouissante, quand Véret  le sabotier aperçoit un soir de Noël, sous un arbre, Hariel au visage noir en train de discuter avec Joset et que ce dernier lui fait une farce. 

" Mais dès que les deux autres l’eurent vu, ils se séparèrent ; l’homme noir dévala on ne sait où, et son camarade, s’approchant de Véret, lui dit d’une voix qui lui parut tout étranglée :

— Où vas-tu donc comme ça, Denis Véret ?"

Le sabotier commença de s’étonner, et, sachant qu’on ne doit point répondre aux choses de la nuit, surtout à côté des mauvais arbres, il passa son chemin en détournant la tête ; mais il fut suivi de celui qu’il jugeait être un esprit, et qui marchait derrière lui, mettant son pas dans le sien.
Quand ils furent en haut de la plaine, le poursuivant tourna à main gauche, disant :

— Bonsoir, Denis Véret ! »
 

Ou au contraire une scène tragique comme lorsque Huriel découvre en pays bourbonnais le corps sans vie du sonneur. Les cornemuseux qui gagnaient leur vie en animant les bals de campagne étaient déjà trop nombreux. Organisés en sociétés secrète, ils défendaient leurs intérêts et parfois les rencontres tournaient au drame. Ils avaient alors tout intérêt à encourager les superstitions qui les dédouanaient de toute suspicion en cas de meurtre.

« C’est un endroit sauvage où les gens de justice craignent le paysan, et où le paysan ne craint que le diable. (...) Ils croient fermement en ce pays, ce que l’on croit un peu dans celui-ci, à savoir : qu’on ne peut devenir musicien sans vendre son âme à l’enfer, et qu’un jour ou l’autre, Satan arrache la musette des mains du sonneur et la lui brise sur le dos, ce qui l’égare, le rend fou et le pousse à se détruire. »

 la musique  

 

Joset, Brulette et Tiennet


Enfin, la musique est au centre du roman. On sait combien George Sand l’aimait. Dans un autre des ses romans Consuelo que j’aime beaucoup, la musique tient aussi une place primordiale.
Joset est épris de musique et il compose ses propres airs. Ce qu’il ne peut pas dire par les mots, il l’exprime avec sa musique. George Sand décrit comment la musique parle aux âmes simples. Jamais elle-même n’a été aussi inspirée, aussi poète que lorsqu’elle évoque les sentiments que celle-ci éveille dans celui qui l’écoute. Voilà ce que ressent Brulette en l'écoutant : 

"Je n'ai pensé à rien, j'ai eu mille souvenances  du temps passé. (...) J’ai vu aussi, dans ma songerie, ta mère et mon grand-père assis devant le feu, et causant de choses que je n’entendais point, tandis que je te voyais à genoux dans un coin, disant ta prière, et que je me sentais comme endormie dans mon petit lit. J’ai vu encore la terre couverte de neige, et des saulnées remplies d’alouettes, et puis des nuits remplies d’étoiles filantes, et nous les regardions, assis tous deux sur un tertre, pendant que nos bêtes faisaient le petit bruit de tondre l’herbe."

 Joseph veut aller apprendre à jouer de la cornemuse en pays bourbonnais plutôt que en pays berrichon parce que c’est là que la musique prend son envol. Les Berrichons sont un peuple trop terre à terre, enraciné dans leur sol, ils ne peuvent s’élever jusqu’aux hautes sphère de la vraie musique, celle de l’imagination et de l’émotion. C’est déjà ce qu’affirmait Huriel : 

"La musique est une herbe sauvage qui ne pousse pas dans vos terres. Elle se plaît mieux dans nos bruyères, je ne saurais vous-dire pourquoi ; mais c’est dans nos bois et dans nos ravines qu’elle s’entretient et se renouvelle comme les fleurs de chaque printemps." 

Et c’est ce qu’explique aussi le Grand Bûcheux à Joset dans ce texte magnifique que je vous retranscris ici entièrement parce que je ne crois pas que l’on puisse parler de la musique avec plus d’émotion et de poésie :

"La musique à deux modes que les savants, comme j’ai ouï dire, appellent majeur et mineur, et que j’appelle, moi, mode clair et mode trouble ; ou, si tu veux, mode de ciel bleu et mode de ciel gris ; ou encore, mode de la force ou de la joie, et mode de la tristesse ou de la songerie. Tu peux chercher jusqu’à demain, tu ne trouveras pas la fin des oppositions qu’il y a entre ces deux modes, non plus que tu n’en trouveras un troisième ; car tout, sur la terre, est ombre ou lumière, repos ou action. Or, écoute bien toujours, Joseph ! La plaine chante en majeur et la montagne en mineur. Si tu étais resté en ton pays, tu aurais toujours eu des idées dans le mode clair et tranquille, et, en y retournant, tu verras le parti qu’un esprit comme le tien peut tirer de ce mode ; car l’un n’est ni plus ni moins que l’autre.
Mais, comme tu te sentais musicien complet, tu étais tourmenté de ne pas entendre sonner le mineur à ton oreille. Vos ménétriers et vos chanteuses l’ont par acquit, parce que le chant est comme l’air qui souffle partout et transporte le germe des plantes d’un horizon à l’autre. Mais, de ce que la nature ne les a pas faits songeurs et passionnés, les gens de ton pays se servent mal du ton triste et le corrompent en y touchant. Voilà pourquoi il t’a semblé que vos cornemuses jouaient faux.
Donc, si tu veux connaître le mineur, va le chercher dans les endroits tristes et sauvages, et sache qu’il faut quelquefois verser plus d’une larme avant de se bien servir d’un mode qui a été donné à l’homme pour se plaindre de ses peines, ou tout au moins pour soupirer ses amours."


La morale et la vertu 

 

Brulette et son bébé

Dans Les Maitres sonneurs  George Sand serait-elle moralisatrice et même conformiste?  C’est ce qu’on lui reproche souvent, oubliant à quelle époque elle écrivait ! C’est ce que j'ai fait lorsque j'ai jugé l’héroïne de La recluse de Wildfell Hall d’Anne Brontë trop moralisatrice, trop donneuse de leçon, alors que le public du XIX siècle s’indignait de son immoralité et criait au scandale.
 

Je lisais dans Babelio le commentaire d’une lectrice qui se plaignait à propos des Maîtres sonneurs

 helsand   : "On ne s'ennuie pas un instant dans ce récit et c'est bien là tout le génie de l'autrice qui nous enfile cependant les bons sentiments comme des perles (vertu, honneur, honnêteté, sens du sacrifice, religiosité...)". 

Et cela m’a fait rire car c’est bien vrai ! Les femmes obéissent aux conventions sociales dans les romans de Sand, du moins les paysannes. 

Elles ne suivent pas l'exemple de l'écrivaine dont les moeurs libres s’affranchissent de la morale chrétienne et sociale quant à la sexualité, le mode de vie. Elle était séparée de son mari, le divorce n'existant pas encore !  Sand s'affichait avec ses amants. Mais il faut dire que la baronne Dudevant, "la bonne dame" de Nohant, le pouvait parce qu'elle était d’une classe sociale élevée, indépendante financièrement puisqu’elle gagnait sa vie en écrivant, et elle constituait une exception parmi les femmes de son époque. Je suppose qu’elle ne devait pas être reçue chez les biens-pensants ! De plus, elle était chrétienne, croyante, oui, mais on sait qu’elle critiquait l’église, ce qui lui donnait une certaine liberté d’esprit par rapport aux curés, à leur prêche et leur morale. Bref ! C’était une intellectuelle aisée comme George Eliot qui vivait avec un homme marié et qui en a souffert, ayant dû renoncer à son père et son frère qu’elle aimait beaucoup. 

Sand, une exception donc ! Ainsi, elle reste plus proche de la réalité en peignant une petite paysanne, Brulette, sage, innocente, vertueuse, qui ne comprend même pas, quand elle s’occupe du bébé qui lui est confié, que les villageois la soupçonnent d’en être la mère. Elle doit cesser d’être coquette, apprendre à s’occuper d’un enfant, à être une mère, sacrifier pour cela ses plaisirs, la danse, les sorties, les belles robes. Tristounet, non ? Et oui, cela nous révèle une Sand conformiste, la femme doit s’assumer en tant que mère! C’est ce que pense toute la société du XIX siècle, c’est même la seule valeur et l’unique but de l’existence d’une femme, songez à Balzac et à sa haine viscérale des « vieilles filles » !  

mais… 

Car il y a un mais …  Conformiste ?  Peut-être, bien obligée pour plaire à ses lecteurs et être publiée, mais pas tant que cela ! Il y a quelque chose dans le roman qui est quasiment révolutionnaire au point de vue des moeurs à l’époque de l’écrivaine ! Quand Huriel croit que Brulette a un enfant, il accepte la « faute » de la jeune fille, continue à la respecter et la demande en mariage en s’engageant à élever le bébé. Outre ce que cela nous apprend sur le caractère de Huriel, on peut dire que George Sand s’éloigne ainsi du conformisme et aussi qu’elle se révèle très optimiste sur la nature humaine. C’est aussi une situation que l’on découvre dans Le papa de Simon de Maupassant, pour une fois moins pessimiste, et qui prend la défense de la « fille-mère » ! Par contre, allez voir ce que deviennent les filles « coupables » dans les romans de Thomas Hardy à la fin du XIX siècle  :  Tess d’Uberville, Loin de la foule déchaîné, Les yeux bleus !  

 



Le Berry et le Bourbonnais
  

 

Les Maîtres Sonneurs est celui des romans champêtres de George Sand qui est le plus riche culturellement, le plus original par l'opposition entre les deux "pays" du Bourbonnais et du Berry. Il rappelle combien les distances étaient grandes à cette époque et le voyage peu fréquent pour les classes populaires. On naissait, on vivait dans la même région sans connaître celle du voisin, même la langue était différente. George Sand évoque ce passé en nous en faisant ressentir le charme d'autant plus précieux qu'il a maintenant disparu !

 

Chez Nathalie Delivrer des livres