Pages

Affichage des articles dont le libellé est Littérature française XIX°. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Littérature française XIX°. Afficher tous les articles

dimanche 29 mars 2026

George Sand : Les Maîtres sonneurs


Après la révolution de 1848, période de bouleversements et de violences, George Sand qui avait idéalisé le combat républicain, désillusionnée, se retire à Nohant et retourne à son Berry natal et au charme paisible de la nature. Elle revient aussi aux romans qui rendent hommage à ces sociétés rurales dont elle veut montrer - en ce sens elle n'abandonne pas ses idées socialistes- la beauté et la grandeur.

Dans Les Maîtres sonneurs qui est à mes yeux le meilleur de ses romans champêtres, elle va s’attacher à peindre les traditions à travers deux « pays », le Berry et le Bourbonnais. Elle donne pour cela la parole à un vieux paysan Etienne Depardieu dit Tiennet qui raconte sa jeunesse pendant les soirées de breyage « c’est ainsi, tu le sais, qu’on appelle les heures assez avancées de la nuit où l’on broie le chanvre, et où chacun alors apportait sa chronique. ». Le livre est ainsi divisé en trente-deux veillées. 
Tiennet commence à parler de sa jeunesse à partir des années 1770, l’année de sa communion. Il faut donc remarquer que ce récit parle d’une société en train de disparaître et tombée partiellement en désuétude même pour les lecteurs de George Sand quand le roman paraît en 1853. Pour eux comme pour nous, le roman de George Sand a le charme du passé et se pare du merveilleux liée aux croyances et aux coutumes anciennes.


Une langue riche et variée


Les Maîtres-sonneurs


George Sand confie à Eugène Lambert à qui elle dédicace son livre que c’est intentionnellement qu’elle adopte un parler propre au paysan berrichon  : 

"Tu ne me reprocheras pas d’y mettre de l’obstination, toi qui sais, par expérience de tes oreilles, que les pensées et les émotions d’un paysan ne peuvent être traduites dans notre style, sans s’y dénaturer entièrement et sans y prendre un air d’affectation choquante."


On le lui reprochera d’autant moins que c’est c’est ce qui fait le charme des Maîtres sonneurs, les mots du terroir, les tournures de phrase avec leurs particularités grammaticales, les expressions imagées !  Dans ses romans champêtres George Sand invente une langue originale, pleine de saveur, de musicalité, de drôlerie et en même temps infiniment poétique. C’est un régal !

 

Ainsi Joset, avec ses yeux écarquillés, est « l’ébervigé »,

Une ouaille n’est pas seulement le fidèle d’un curé mais une brebis «  Te voilà couché comme une ouaille malade »

 Une jeune fille coquette, bien habillée, est « ragoutante » ou « bravette », Brulette est un fille sérieuse mais elle «s’oublie à  gaminer au catéchisme »  

D’après le père de Tiennet, la jeune fille aime trop « la bienaiseté », il la trouve trop pauvre pour être si « demoiselle ».

Les termes de métiers anciens : les fendeux et les bûcheux.

 Les enfants font entrer le catéchisme dans leur tête  «  à fine force d’écouter de leurs oreilles ».

 Une femme qui reprise « rhabille les nippes », Brulette qui s’occupe de son frère de lait Joset  «avait l’oeil à ses hardes »

Joset se tourne vers la "musiquerie"  et veut devenir  "musiqueux" , «  les autres petits musiqueux du pays te chercheront noise » l’avertit Brulette.

ou encore « "j’en augurai qu’il écoutait gros, comme nous disions dans ce temps-là, pour signifier une personne dure de ses oreilles »; 

"il avait l'air d’écouter ou de regarder quelque chose que les autres ne saisissaient point : c’est pourquoi il passait pour être de ceux qui voient le vent. »

« La vie est un ragout mélangé de tristesse et de contentement ».



Le récit

 

Joset debout, Tiennet, Brulette, Therence, Le Grand Bûcheux


Le roman raconte l’histoire des quatre personnages principaux et de leurs amours mouvementés autour duquel gravite une foule de personnages pittoresques des deux régions le Berry et le Bourbonnais. C’est aussi un roman sur la musique et sur les  joueurs de cornemuse rassemblés en des confréries qui admettent difficilement la concurrence.

Les Berrichons : Etienne Depardieu raconte l’histoire. Il vit chez ses parents et cultive la terre; la jolie et fière Brulette aux beaux cheveux blonds, sa cousine, orpheline, est recueillie par son grand-père ( qui est  l’oncle de Tiennet ). Vertueuse mais coquette, elle  règne sur une multitude de « galants ». Elle adore danser la bourrée comme tous les jeunes du pays.

« Je dis mon oncle pour abréger, car il était mon grand-oncle, frère de ma grand'mère, et avait nom Brulet, d'où sa petite-fille, étant seule héritière de son lignage, était appelée Brulette, sans qu'on fît jamais mention de son nom de baptême, qui était Catherine. »

Joseph ou Joset, frère de lait de Brulette, Joset, l’ébervigé, considéré comme un idiot, vit pour la musique et veut devenir cornemuseux. Quant à Brulette, elle a été élevée par Mariton, la mère de Joset.

Les Bourbonnais : Hariel, le muletier, un beau jeune homme courageux et rieur, dont le visage est noirci comme tous ceux de son métier, sa soeur Thérence aux longs cheveux bruns, à la peau blanche, et leur père le Grand Bûcheux, un bûcheron plein de sagesse et ardent au travail. Il y a aussi les muletiers avec leur chef dit le Rouge et leur brebis galeuse, Malzac. 


 Deux pays, deux cultures : le Berry et le Bourbonnais

 

si vous êtes des bois, je suis des blés...


Le roman de George Sand à un charme fou. A ma première lecture, j’avais été surprise et fascinée par l’évocation de ce peuple des bois, toujours itinérant dans ces immenses forêts jusqu’aux hauteurs de l’Auvergne, soumis à des conditions de vie rudes, si opposé au peuple berrichon calme et rangé dans son pays de plaine et de culture. Bien sûr, cette seconde lecture n’a pu me surprendre mais j’ai de nouveau été conquise par la description des paysages et de ce peuple du Bourbonnais.

La première fois que nous rencontrons le peuple des bois, c’est lorsque Tiennet et son père, secourent un homme et sa fille dont la charrette s’est embourbée. Le jeune garçon doit porter la fillette malade pendant que les hommes dégagent le véhicule et il l’interroge :

"Mais de quel pays êtes-vous donc, que vous parliez si drôlement tout à l’heure ?
De quel pays ! dit-elle. Je ne suis pas d’un pays. Je suis des bois, voilà tout.
Oh! ma fine, si vous êtes des bois, je suis des blés, que je lui répondis en riant."


Cette rencontre, l’une des belles rencontres de l’histoire littéraire avec ces répliques "des bois et des blés", donne le ton au roman, introduisant une part de rêve et d’étrangeté qui parle à l’imagination !  L’écrivaine joue, en effet, sur les contrastes frappant entre le Berry et le Bourbonnais, contrastes dans les paysages, dans le travail, les mentalités et les coutumes.
 
"Le Berry et le Bourbonnais, le chêne et l'épi, la plaine et la forêt. Ici la sagesse des paysans de la Vallée Noire, là, chez les «bûcheux» et les muletiers de Combrailles, le don de l'imaginaire et le risque du rêve."

Quelle poésie, quelle profondeur dans cette expression "le risque du rêve" ! Les Bourbonnais aiment leurs bois "comme loup ou renard" et ne pourrait pas vivre en plaine, soumis à la routine comme les paysans berrichons. On aime toujours plus le pays qui est le sien affirme le Grand Bûcheux.

« La taupe aime sa noire caverne, comme l’oiseau aime son nid dans la feuillée, et la fourmi vous rirait au nez, si vous vouliez lui faire entendre qu’il y a des rois mieux logés qu’elle en leurs palais. »

George Sand mène ici un travail d’ethnologue quand elle nous décrit avec tant de précision le travail et le mode de vie des Bourbonnais. 
Ainsi les fendeux et les bûcheux qui habitent loin, dans le Haut pays comme Huriel et Thérence, s’engagent pour trois mois et se construisent des cabanes plus confortables que ceux qui vivent plus près et qui ne restent que pour la semaine, retournant chez eux, chaque samedi. Thérence qui suit son père et son frère sur toutes les coupes transporte même son lit et ses affaires avec elle. 

"Il en était à peu près de même des charbonniers, et par là on entend non pas ceux qui achètent du charbon pour en revendre, mais ceux qui le fabriquent sur place, au compte des propriétaires des bois et forêts. 
Dans les temps d’aujourd’hui, l’industrie des muletiers est en baisse et va à se perdre. Les forêts sont mieux percées, et il n’y a plus tant de ces endroits abominables pour les chevaux et les voitures, où le service des mulets est le seul possible."


Pourtant la description qu’elle nous en fait malgré son réalisme ne manque pas de poésie et d’un certain romantisme avec ces personnages au visage noirci par la fumée du charbon ou la poussière des chemins, amoureux d’une vie libre, dangereuse, qui échappe en grande partie aux lois de la société ou cherche à s’en émanciper. Ils obéissent, au sein de confréries, à des rites secrets, initiatiques.
La noirceur de leur visage si elle obéit à une réalité de l’époque joue un rôle symbolique dans le roman en les rendant suspects aux gens de la plaine, en les parant d’une aura mystérieuse qui suscite la méfiance et la peur. 

"Oui, dit le père Brulet, qui n’était point aisé à persuader, mais vous avez le noir sur la figure, pas moins ! Vous avez juré à votre confrérie de suivre son commandement, qui est de passer déguisé en cette mode dans les pays où vous êtes encore suspects, afin que si l’un de vous y fait quelque mal, on ne puisse pas dire, en voyant les autres plus tard : « C’est lui ou ce n’est pas lui."

 
Les muletiers ont une sorte de grandeur dans leur démesure. Ils sont véritablement inquiétants. Malzac qui attaque Brulette dans la forêt et veut se débarrasser de ceux qui l’accompagnent fait allusion aux crimes impunis, aux nombreux endroits où faire disparaître un corps. Et quand il y a combat entre Huriel et Malzac, c’est un combat à mort. 

Et puis les forêts, les arbres, l’obscurité des sous-bois, l’absence d’horizon sont propices aux craintes indéfinies, au surnaturel, aux croyances occultes. 


 Les croyances occultes, la sorcellerie 

 

 Huriel, le muletier : Le diable !


La croyance dans le surnaturel est encore plus forte, en effet, dans les pays de forêts où l’on perd facilement ses repères, où les êtres mal intentionnés peuvent plus facilement se cacher, plutôt que dans les plaines ou l’on voit loin à l’horizon. 
 

"Ce n'était point seulement par ma grand-mère que je m'étais laissé conter que les gens qui ont la figure blanche, l'oeil vert, l'humeur triste et la parole difficile à comprendre, sont portés à s'accointer avec les mauvais esprits, et, en tout pays, les vieux arbres sont mal famés pour la hantise des sorciers et des autres. "

Cela donne parfois, une scène de comédie tout à fait réjouissante, quand Véret  le sabotier aperçoit un soir de Noël, sous un arbre, Hariel au visage noir en train de discuter avec Joset et que ce dernier lui fait une farce. 

" Mais dès que les deux autres l’eurent vu, ils se séparèrent ; l’homme noir dévala on ne sait où, et son camarade, s’approchant de Véret, lui dit d’une voix qui lui parut tout étranglée :

— Où vas-tu donc comme ça, Denis Véret ?"

Le sabotier commença de s’étonner, et, sachant qu’on ne doit point répondre aux choses de la nuit, surtout à côté des mauvais arbres, il passa son chemin en détournant la tête ; mais il fut suivi de celui qu’il jugeait être un esprit, et qui marchait derrière lui, mettant son pas dans le sien.
Quand ils furent en haut de la plaine, le poursuivant tourna à main gauche, disant :

— Bonsoir, Denis Véret ! »
 

Ou au contraire une scène tragique comme lorsque Huriel découvre en pays bourbonnais le corps sans vie du sonneur. Les cornemuseux qui gagnaient leur vie en animant les bals de campagne étaient déjà trop nombreux. Organisés en sociétés secrète, ils défendaient leurs intérêts et parfois les rencontres tournaient au drame. Ils avaient alors tout intérêt à encourager les superstitions qui les dédouanaient de toute suspicion en cas de meurtre.

« C’est un endroit sauvage où les gens de justice craignent le paysan, et où le paysan ne craint que le diable. (...) Ils croient fermement en ce pays, ce que l’on croit un peu dans celui-ci, à savoir : qu’on ne peut devenir musicien sans vendre son âme à l’enfer, et qu’un jour ou l’autre, Satan arrache la musette des mains du sonneur et la lui brise sur le dos, ce qui l’égare, le rend fou et le pousse à se détruire. »

 la musique  

 

Joset, Brulette et Tiennet


Enfin, la musique est au centre du roman. On sait combien George Sand l’aimait. Dans un autre des ses romans Consuelo que j’aime beaucoup, la musique tient aussi une place primordiale.
Joset est épris de musique et il compose ses propres airs. Ce qu’il ne peut pas dire par les mots, il l’exprime avec sa musique. George Sand décrit comment la musique parle aux âmes simples. Jamais elle-même n’a été aussi inspirée, aussi poète que lorsqu’elle évoque les sentiments que celle-ci éveille dans celui qui l’écoute. Voilà ce que ressent Brulette en l'écoutant : 

"Je n'ai pensé à rien, j'ai eu mille souvenances  du temps passé. (...) J’ai vu aussi, dans ma songerie, ta mère et mon grand-père assis devant le feu, et causant de choses que je n’entendais point, tandis que je te voyais à genoux dans un coin, disant ta prière, et que je me sentais comme endormie dans mon petit lit. J’ai vu encore la terre couverte de neige, et des saulnées remplies d’alouettes, et puis des nuits remplies d’étoiles filantes, et nous les regardions, assis tous deux sur un tertre, pendant que nos bêtes faisaient le petit bruit de tondre l’herbe."

 Joseph veut aller apprendre à jouer de la cornemuse en pays bourbonnais plutôt que en pays berrichon parce que c’est là que la musique prend son envol. Les Berrichons sont un peuple trop terre à terre, enraciné dans leur sol, ils ne peuvent s’élever jusqu’aux hautes sphère de la vraie musique, celle de l’imagination et de l’émotion. C’est déjà ce qu’affirmait Huriel : 

"La musique est une herbe sauvage qui ne pousse pas dans vos terres. Elle se plaît mieux dans nos bruyères, je ne saurais vous-dire pourquoi ; mais c’est dans nos bois et dans nos ravines qu’elle s’entretient et se renouvelle comme les fleurs de chaque printemps." 

Et c’est ce qu’explique aussi le Grand Bûcheux à Joset dans ce texte magnifique que je vous retranscris ici entièrement parce que je ne crois pas que l’on puisse parler de la musique avec plus d’émotion et de poésie :

"La musique à deux modes que les savants, comme j’ai ouï dire, appellent majeur et mineur, et que j’appelle, moi, mode clair et mode trouble ; ou, si tu veux, mode de ciel bleu et mode de ciel gris ; ou encore, mode de la force ou de la joie, et mode de la tristesse ou de la songerie. Tu peux chercher jusqu’à demain, tu ne trouveras pas la fin des oppositions qu’il y a entre ces deux modes, non plus que tu n’en trouveras un troisième ; car tout, sur la terre, est ombre ou lumière, repos ou action. Or, écoute bien toujours, Joseph ! La plaine chante en majeur et la montagne en mineur. Si tu étais resté en ton pays, tu aurais toujours eu des idées dans le mode clair et tranquille, et, en y retournant, tu verras le parti qu’un esprit comme le tien peut tirer de ce mode ; car l’un n’est ni plus ni moins que l’autre.
Mais, comme tu te sentais musicien complet, tu étais tourmenté de ne pas entendre sonner le mineur à ton oreille. Vos ménétriers et vos chanteuses l’ont par acquit, parce que le chant est comme l’air qui souffle partout et transporte le germe des plantes d’un horizon à l’autre. Mais, de ce que la nature ne les a pas faits songeurs et passionnés, les gens de ton pays se servent mal du ton triste et le corrompent en y touchant. Voilà pourquoi il t’a semblé que vos cornemuses jouaient faux.
Donc, si tu veux connaître le mineur, va le chercher dans les endroits tristes et sauvages, et sache qu’il faut quelquefois verser plus d’une larme avant de se bien servir d’un mode qui a été donné à l’homme pour se plaindre de ses peines, ou tout au moins pour soupirer ses amours."


La morale et la vertu 

 

Brulette et son bébé

Dans Les Maitres sonneurs  George Sand serait-elle moralisatrice et même conformiste?  C’est ce qu’on lui reproche souvent, oubliant à quelle époque elle écrivait ! C’est ce que j'ai fait lorsque j'ai jugé l’héroïne de La recluse de Wildfell Hall d’Anne Brontë trop moralisatrice, trop donneuse de leçon, alors que le public du XIX siècle s’indignait de son immoralité et criait au scandale.
 

Je lisais dans Babelio le commentaire d’une lectrice qui se plaignait à propos des Maîtres sonneurs

 helsand   : "On ne s'ennuie pas un instant dans ce récit et c'est bien là tout le génie de l'autrice qui nous enfile cependant les bons sentiments comme des perles (vertu, honneur, honnêteté, sens du sacrifice, religiosité...)". 

Et cela m’a fait rire car c’est bien vrai ! Les femmes obéissent aux conventions sociales dans les romans de Sand, du moins les paysannes. 

Elles ne suivent pas l'exemple de l'écrivaine dont les moeurs libres s’affranchissent de la morale chrétienne et sociale quant à la sexualité, le mode de vie. Elle était séparée de son mari, le divorce n'existant pas encore !  Sand s'affichait avec ses amants. Mais il faut dire que la baronne Dudevant, "la bonne dame" de Nohant, le pouvait parce qu'elle était d’une classe sociale élevée, indépendante financièrement puisqu’elle gagnait sa vie en écrivant, et elle constituait une exception parmi les femmes de son époque. Je suppose qu’elle ne devait pas être reçue chez les biens-pensants ! De plus, elle était chrétienne, croyante, oui, mais on sait qu’elle critiquait l’église, ce qui lui donnait une certaine liberté d’esprit par rapport aux curés, à leur prêche et leur morale. Bref ! C’était une intellectuelle aisée comme George Eliot qui vivait avec un homme marié et qui en a souffert, ayant dû renoncer à son père et son frère qu’elle aimait beaucoup. 

Sand, une exception donc ! Ainsi, elle reste plus proche de la réalité en peignant une petite paysanne, Brulette, sage, innocente, vertueuse, qui ne comprend même pas, quand elle s’occupe du bébé qui lui est confié, que les villageois la soupçonnent d’en être la mère. Elle doit cesser d’être coquette, apprendre à s’occuper d’un enfant, à être une mère, sacrifier pour cela ses plaisirs, la danse, les sorties, les belles robes. Tristounet, non ? Et oui, cela nous révèle une Sand conformiste, la femme doit s’assumer en tant que mère! C’est ce que pense toute la société du XIX siècle, c’est même la seule valeur et l’unique but de l’existence d’une femme, songez à Balzac et à sa haine viscérale des « vieilles filles » !  

mais… 

Car il y a un mais …  Conformiste ?  Peut-être, bien obligée pour plaire à ses lecteurs et être publiée, mais pas tant que cela ! Il y a quelque chose dans le roman qui est quasiment révolutionnaire au point de vue des moeurs à l’époque de l’écrivaine ! Quand Huriel croit que Brulette a un enfant, il accepte la « faute » de la jeune fille, continue à la respecter et la demande en mariage en s’engageant à élever le bébé. Outre ce que cela nous apprend sur le caractère de Huriel, on peut dire que George Sand s’éloigne ainsi du conformisme et aussi qu’elle se révèle très optimiste sur la nature humaine. C’est aussi une situation que l’on découvre dans Le papa de Simon de Maupassant, pour une fois moins pessimiste, et qui prend la défense de la « fille-mère » ! Par contre, allez voir ce que deviennent les filles « coupables » dans les romans de Thomas Hardy à la fin du XIX siècle  :  Tess d’Uberville, Loin de la foule déchaîné, Les yeux bleus !  

 



Le Berry et le Bourbonnais
  

 

Les Maîtres Sonneurs est celui des romans champêtres de George Sand qui est le plus riche culturellement, le plus original par l'opposition entre les deux "pays" du Bourbonnais et du Berry. Il rappelle combien les distances étaient grandes à cette époque et le voyage peu fréquent pour les classes populaires. On naissait, on vivait dans la même région sans connaître celle du voisin, même la langue était différente. George Sand évoque ce passé en nous en faisant ressentir le charme d'autant plus précieux qu'il a maintenant disparu !

 

Chez Nathalie Delivrer des livres
  


 

dimanche 15 mars 2026

Jakob Wassermann : Gaspar Hauser / La théorie du prince / Paul Verlaine : La chanson de Gaspar Hauser

 
 

 
 
En 1828 apparaît, à Nuremberg, un jeune homme d’environ seize ans. Il tient une lettre à la main. Il est bizarre, cligne des yeux sans arrêt comme s’il ne pouvait supporter la lumière du soleil, marche avec difficulté, un peu comme un enfant qui fait ses premiers pas, et ne connaît que quelques mots. Il sait écrire son nom Gaspar Hauser. Le capitaine Wessenig à qui on l’amène le suspecte de mensonge et l’enferme dans une tour où il est livré à la curiosité des badauds. 
 
Le cas de Gaspar Hauser émeut tous les pays d’Europe et l’énigme de sa vie interroge et passionne toutes les classes sociales. La lettre que le capitaine découvre est écrite par un journalier anonyme qui dit avoir trouvé cet enfant abandonné en 1812 et ne plus vouloir le garder : « Je vous envoie ci-joint un gars qui voudrait servir fidèlement sont roi et devenir soldat. »
Le bourgmestre Binder finit par le confier au Professeur Daumer qui se sent investi d’une mission : Non seulement il ne remet pas en cause le passé de Gaspar mais, au contraire, il croit en sa sincérité et il est ému par l’ignorance de l’enfant et par sa pureté.  Il le prend chez lui pour étayer sa conviction :  il pense avoir découvert l’Homme avant la civilisation et il voit en lui  - influence de Rousseau - un être bon et pur que n’a pas atteint la corruption de la société.  Il apprend peu à peu que Gaspar a été enfermé dans un cachot obscur, nourri au pain et à l’eau,  avec pour jouet, un petit cheval de bois. Il lui enseigne les mots, la langue, le latin et même la musique et l’adolescent apprend vite, paraît doué d’une mémoire prodigieuse. Seulement, quand le professeur s’aperçoit que Gaspar peut mentir et qu’il a des défauts, il déchante. Et quand son élève se fait attaquer chez lui par un mystérieux individu masqué qui le frappe au front, Daumer demande à être déchargé de cette responsabilité. 
 
Désormais, Gaspar Hauser va passer de foyer en foyer, protégé par la police mais jamais libre, livré à la curiosité de ceux qui le reçoivent à cause de sa célébrité et l’exploitent comme une bête curieuse.  Désormais, il y a ceux qui le méprisent voire le haïssent, le traitent de simulateur, le surveillent étroitement, et s’acharnent à prouver qu’il est un menteur et ceux qui croient en lui, mais font de lui un sujet d’étude et s’il ne correspond pas aux attentes le rejettent. Lord Stanhorpe feint de l’aimer, le manipule puis disparaît de sa vie, le criminaliste Anselme Feuerbach, son protecteur, se sert de lui pour prouver sa thèse : Gaspar Hauser est victime d’un complot, il serait l’héritier du Grand-duc de Bade Charles II
 La souffrance de Gaspar Hauser livré à l’inhumanité de ceux qui l’entourent est violente. Personne ne l’aime, chacun veut tirer profit de sa personne pour briller et avoir raison. C’est ce qu’explique le sous-titre donné au roman par Jakob Wesserman :  Gaspar Hauser ou la paresse du coeur.  La paresse du coeur car la société est dépourvue de sensibilité et est incapable de sentiments vrais et généreux. Un deuxième attentat en 1833 aura raison de Gaspar Hauser.  
 Gaspar Hauser a été comparé au Prince Mychkine de Dostoeivski L'idiot et cela me paraît très juste : Un être trop bon, trop pur dans une société cruelle et corrompue passe pour un idiot ! 

 
Gaspar Hauser : Herzog

  
Bien sûr, l’histoire de Gaspar Hauser, l’énigme de son identité et de sa captivité, sont passionnantes. J’avais vu le film d’Herzog et je suis heureuse d’avoir lu ce livre maintenant. Les questions qui se posent à son propos sur le rôle de l’éducation et de l’apprentissage social m’ont vraiment intéressée. Gaspar Hauser soulève le problème de ce qu’est la civilisation, un ensemble de savoirs (langage) et de règles transmis par la société. Gaspar Hauser sans être un enfant sauvage comme Victor de l’Aveyron n’était en contact avec un autre humain que très brièvement, il a donc été privé de socialisation. Elevé dans l’obscurité, il pose des problèmes en partie semblables à ceux que soulève Diderot dans sa Lettre d’un aveugle à l’usage de ceux qui voient.
 
"Toutes les notions familières aux hommes, de par l'imitation, lui étaient étrangères ; il ne savait pas parler, il ne pouvait pas apprécier les distances, il ne distinguait pas la diversité des bruits, la lumière l’inquiétait, et il lui était impossible de percevoir telle ou telle chose dans l’ensemble des objets nouveaux qui frappaient sa vue."
 
J’ai aussi beaucoup aimé ce roman par les sentiments qu’il a éveillés en moi : tristesse, indignation, révolte devant la manière dont on traite  l'adolescent… et aussi empathie pour lui. Peu importe s’il est héritier d’une dynastie, il est d’abord et avant tout un être humain et c’est ce que la société semble avoir oublié. Le ton de Wasserman est souvent plein d’émotion et l’on sent bien qu’il est avec Gaspar, de son côté. Il n’est pas neutre et se pose même en moraliste quand il prend à partie le Professeur Daumer. Ce dernier est très conscient de la cruauté de la société : «  Ils vont sûrement te briser les ailes. L’innocence pourra rayonner de ton être : ils ne la verront pas » mais il abandonne l’enfant malgré tout.

« On peut être prophète et avoir un coeur compatissant, on peut connaître les hommes, savoir que le feu brûle, que l’aiguille pique et que le lièvre blessé par le chasseur s’abat dans l’herbe pour mourir. On peut connaître la portée de ses actes, n’est-ce pas Monsieur Daumer ? Mais de là à braver les évènements, comme on arrête le glaive d’un ennemi pour détourner le coup, il y a un pas. Souvent les idéalistes et les psychologues ne valent guère mieux que les voleurs et les usuriers. »
 
Une belle lecture.

 
 
La "théorie du prince"
 
 
Stéphanie de Beauharnais grande-duchesse de Bade

 

 L'histoire de Gaspar Hauser et le mystère de ses origines passionnent non seulement l'Allemagne mais toute l'Europe. Gaspar Hauser devient "L'Orphelin de l'Europe". De nombreuses théories furent élaborées à son propos mais celle dite La théorie du Prince suscita le plus vif engouement. Elle fut défendue par président de la cour d’appel d’Ansbach, Anselme Feuerbach, qui écrivit un livre démontrant l'origine princière de Gaspar.
 
Le 29 septembre 1812, la grande-duchesse Stéphanie de Beauharnais (1789-1860), fille adoptive de Napoléon Bonaparte et épouse du grand-duc de Bade régnant Charles II (1786-1818), donne naissance à un garçon. En tant que premier fils du couple, l'enfant doit devenir le prochain grand-duc de Bade. Mais le petit garçon, alors qu'il est considéré comme en bonne santé, meurt à l'âge de 18 jours. 
 
 
Le Grand-duc Charles II de Bade

 
Selon la version la plus populaire, le petit prince aurait été remplacé par le fils mort d'une servante, enlevé et confié à un homme qui le garda enfermé dans un cachot jusqu'à ses 16 ans.  Il s'agirait d'un complot fomenté par la seconde épouse du précédent grand-duc, Charles I (1728-1811), la comtesse Luise Caroline von Hochberg (1768-1820). Comme le couple princier n'avait que des filles, à la mort de Charles II en 1818, la couronne échut d'abord à son oncle Louis, puis à Léopold qui est le fils de la comtesse Hochberg et qui monta sur le trône de Bade en 1830. Gaspar Hauser serait donc le fils de Stéphanie et de Charles II de Bade et l'héritier légitime de la couronne.
 
En tant que fille de Napoléon et appartenant à la noblesse d'Empire, méprisée par la noblesse d'Ancien régime, Stéphanie de Beauharnais avait reçu un très mauvais accueil à la cour de Bade, en particulier de la comtesse Holchbert. Il n'est donc peut-être pas si étonnant que la grande-duchesse Stéphanie elle-même ait cru à cette théorie et se rendit à Bade secrètement pour voir son "fils" même si elle ne dit rien, peut-être pour épargner sa vie. Il n'en reste pas moins que Gaspar Hauser subit des attentats dont le dernier fut fatal en 1833.
 
De nos jours des tests ADN du sang et des cheveux de Gaspar révèlent qu'il n'y avait pas de lien de parenté mais il existe encore une faible marge d'erreur. Pour lever le dernier doute, il faudrait une analyse des os du du bébé qui repose dans le tombeau de la famille de Bade mais elle s'y oppose.

 

 La chanson de Gaspar Hauser

Gaspar Hauser

 

 Le destin de Gaspar Hauser découvert à Nuremberg a inspiré de nombreux historiens, scientifiques, philosophes, romanciers, poètes. C'est le cas de Verlaine qui écrit La chanson de Gaspar Hauser dans son recueil Sagesse  : 

 

Je suis venu, calme orphelin,

Riche de mes seuls yeux tranquilles,


Vers les hommes des grandes villes :

Ils ne m’ont pas trouvé malin.

 

À vingt ans un trouble nouveau


Sous le nom d’amoureuses flammes


M’a fait trouver belles les femmes :


Elles ne m’ont pas trouvé beau.
 

Bien que sans patrie et sans roi


Et très brave ne l’étant guère,


J’ai voulu mourir à la guerre :


La mort n’a pas voulu de moi.


Suis-je né trop tôt ou trop tard ?


Qu’est-ce que je fais en ce monde ?


Ô vous tous, ma peine est profonde :


Priez pour le pauvre Gaspard ! »

 

 

L'auteur de Gaspar Hauser
 
Jakob Wasserman

Jakob Wassermann, né à Fürth (Allemagne) en 1873,  mourut dans le camp de concentration Altaussee le 1ᵉʳ janvier 1934. Ami de Rainer Maria Rilke et de Thomas Mann, souvent comparé à Balzac ou à Dostoïevski, il fut victime, comme son œuvre, de ses origines juives.


Pour la Mitteleuropa j'ai participé avec deux livres : La liste de Freud (billet paru le 14 mars) et Gaspar Hauser, (le 15 Mars).

Chez Cléanthe : La mitteleuropa


jeudi 12 mars 2026

Bilan 1 : Challenge Les deux George de la littérature

 

 

Voici le premier bilan par ordre alphabétique du challenge Les Deux George de la littérature


Claudialucia

Présentation du challenge

 George Eliot : Middlemarch

 George Eliot : Le  Moulin sur la Floss L'enfance (1) George Eliot et Marcel Proust

George Eliot : Le moulin sur la Floss (2)

Walter Scott : Waverley ( les lectures de Maggie Tulliver dans Le Moulin sur la Floss)

George Sand : La petite Fadette

George Sand : Le Meunier d'Angibault 

George Sand: Indiana

George Sand : la mare au diable

 

Miriam

 Présentation du challenge les deux George de la littérature

George Eliot :  Le moulin sur la Floss

 George Sand : La Petite Fadette

 George Sand :  Le meunier d'Angibault

 George Sand: Indiana

 George Sand : La mare au diable 

 

Nathalie

 George Eliot : La repentance de Janet

 

Sacha 

George Sand : La petite Fadette 

  


 

Vous pouvez nous rejoindre à tout moment en participant aux lectures communes ou librement, à votre rythme, avec un livre de votre choix.

Pour le 30 mars


Silas Marner de George Eliot et un roman champêtre de George Sand :  Les maîtres sonneurs

pour le 30 Avril

La ville noire de Sand et Felix Holt le radical d'Eliot 

Pour le 30 Juin

Une biographie de George Eliot (en français ou en anglais) et une biographie de George Sand.
 

 


 

 

 

 

Le challenge George Sand/ George Eliot permet de participer au challenge classique de Nathalie du blog Délivrer des livres ICI


 

mardi 10 mars 2026

George Sand : Le meunier d'Angibault

 

Je republie ici, à l'occasion du challenge Les deux George de la littérature, le billet écrit sur le roman Le meunier d'Angibault  de George Sand en 2011  

Le Moulin d'Angibault a été publié en 1845. Ce roman champêtre de George Sand, est aussi un livre engagé politiquement, un roman "socialiste" et utopiste qui raconte, comme dans Le Compagnon du Tour de France paru en 1840, les amours d'un homme du peuple et d'une aristocrate. Sand a eu quelque mal à le faire paraître dans le journal Le Constitutionnel. Elle écrit au directeur, Véron, qui craint de déplaire à ses lecteurs  : « Vous me trouverez peut-être un peu communiste. Ce sont mes idées à moi, laissez-les moi. On ne vous demandera pas compte de mes utopies. Elles ne sont pas neuves, mais elles sont consolantes pour beaucoup de gens. Ne soyez pas plus poltron que moi »

Le récit  

 L'action du  roman se déroule dans le Berry, en partie au Château de Sarzay qui est le domaine de Marcelle de Blanchemont, et du moulin où travaille le meunier Grand-Louis.

Le château de Sarzay

 

Le meunier d'Angibault de George Sand a pour personnage principal, la baronne, Marcelle de Blanchemont. Celle-ci vient de perdre son mari qu'elle n'aimait pas. Veuve et indépendante, mère d'un petit garçon, elle est désormais libre d'épouser Henri Lémor, pauvre étudiant devenu ouvrier avec qui elle vit un amour platonique. Cependant, celui-ci, gagné aux idées socialistes, refuse le mariage avec une femme riche qui est du sang des des oppresseurs. La jeune femme bien décidée à devenir digne de son bien-aimé est prête à renoncer aux privilèges de sa classe sociale et à sa fortune déjà bien compromise par son mari. Elle se rend, accompagnée de son fils Edouard, dans sa propriété de Blanchemont, chez son fermier Bricolin. Celui-ci, rusé et ladre, est le type même de paysan enrichi d'après la Révolution. Prêt à  racheter les biens de la noblesse déchue, il va lui proposer d'acquérir son domaine pour une bouchée de pain. Là-bas, Marcelle rencontre aussi le meunier d'Angibault surnommé le Grand-Louis, jeune homme honnête et travailleur. Le meunier est amoureux de Rose Bricolin mais ne peut l'épouser car  le père de la jeune fille veut la marier à un homme riche.  Marcelle se lie d'amitié avec le meunier et avec Rose et fera tout son possible pour rendre leur union possible. De son côté, elle va lever les obstacles qui la séparent de  Henri.
 
 Une plaidoirie en faveur du peuple
 
Le meunier d'Angibault illustré par Maurice Sand

 
L'intrigue du roman pourrait paraître assez classique; une double histoire d'amour contrarié. Mais notons que si l'une des situations est courante :  un jeune homme, Louis, ne peut épouser la fille qu'il aime, Rose,  à cause du père de celle-ci parce qu'il est trop pauvre, l'autre, par contre, est moins banale ! Pour Marcelle et Henri, l'obstacle ne vient pas d'une tierce personne détenant l'autorité, mais de l'amoureux lui-même qui s'y refuse au nom d'un idéal si bien que l'on a une inversion complète et inattendue du schéma romanesque habituel : un jeune homme ne peut pas épouser celle qu'il aime parce qu'elle est trop riche ! Sont ainsi placés au centre du roman le problème de l'argent et de l'égalité sociale. Car Le meunier d'Angibault porte toutes les grandes idées socialistes de George Sand. Elle y dénonce le pouvoir de l'argent que symbolise le fermier Bricolin et l'émergence d'une classe sociale en train de supplanter la noblesse en abandonnant toute valeur, tout idéal, toute humanité pour s'enrichir, thème que l'on retrouve dans de nombreux romans de cette époque et qui ne manque pas d'intérêt. Pourtant, il est finalement plus facile à la baronne d'abandonner ses préjugés de classe, de considérer le meunier et Rose comme ses amis et ses égaux que de renoncer complètement à sa fortune. Et ceci non pour des raisons égoïstes mais parce qu'elle craint pour l'avenir de son enfant :

Hélas! chère Rose, dans un temps où l'argent est tout, tout se vend et tout s'achète.(..) De même que l'on paie les sacrements à l'église, il faut, à prix d'argent, acquérir le droit d'être homme, de savoir lire, d'apprendre à penser, à connaître le bien du mal. Le pauvre est condamné, à moins d'être doué d'un génie exceptionnel, à végéter, privé de sagesse et d'instruction.
 
Voici une belle plaidoirie en faveur du peuple et à plusieurs reprises l'écrivain a des accents sincères et lyriques pour dénoncer l'inégalité et l'oppression exercée par une classe sociale sur les pauvres gens. Notons aussi au passage que George Sand, pourtant très croyante, égratigne l'Eglise et réprouve la vénalité du clergé.
Le dénouement du roman sera rousseauiste et consistera pour tous à aller vivre au moulin d'Angilbault du fruit d'un labeur honnête, au milieu de la nature. L'utopie de George Sand prête un peu à sourire surtout au jour d'aujourd'hui comme dirait le père Bricolin, où triomphe le grand capital international. Mais il faut se replacer au XIX ème siècle, en 1845, date de parution du roman, pour voir combien ses idées sont, sinon révolutionnaires ( elle avait horreur de la violence), du moins généreuses et hors du commun. On comprend pourquoi le roman n'a pas été toujours favorablement accueilli par la critique et le public de son époque.
 
Le thème de la nature et du pays est aussi l'un des intérêts du roman car Le meunier d'Angibault est bien ancré dans la campagne berrichonne et en particulier dans un lieu à part nommé la Vallée-Noire. C'est avec plaisir que l'on découvre les paysages, les coutumes et les portraits du peuple berrichon que George Sand brosse sans paternalisme et avec un respect certain.

Chez la plupart des paysans de la Vallée-Noire, la misère la plus réelle, la plus complète, se dissimule discrètement et noblement sous ces habitudes consciencieuses d'ordre et de propreté. La pauvreté rustique y est attendrissante et affectueuse. (..) Il faudrait si peu du superflu du riche pour faire cesser l'amertume de leur vie, cachée sous ses apparences de calme poétique !
 
Des personnages principaux attachants
 
 

J'ai beaucoup aimé aussi le personnage de Marcelle de Blanchemont qui malgré son éducation aristocratique est une femme décidée, courageuse, qui sait prendre son destin en main et affronter la réalité sans se lamenter. 
A côté d'elle, la figure de son amoureux, Henri Lémor, un peu larmoyant, est bien fade. 
 
Le meunier d'Angibault est beaucoup plus intéressant. Il représente l'homme du peuple, tel que l'idéalise George Sand, intelligent, instruit même s'il n'est pas érudit, travailleur, courageux et altruiste;  ajoutez-y sa force et sa beauté physiques ! Ajoutez-y aussi la fierté qui le fait agir avec respect envers la baronne mais  aussi en égal. Il représente le bon sens car, contrairement à Marcelle de Blanchemont, il ne dédaigne pas l'argent; il sait combien il est difficile de le gagner !  Mais il ne le place pas au-dessus de tout et se contente de lui accorder sa juste place. C'est la limite de l'utopie sandienne car pour amener Bricolin à marier sa fille au meunier, il n'y aura pas conversion miraculeuse du personnage trop avide et déshumanisé par son avarice; seul l'argent pourra le convaincre !
 
 

 
Un autre personnage qui joue un rôle dramatique dans le récit (c'est elle qui va incendier le château) introduit un souffle romantique dans cet ouvrage politique et champêtre : celui de la folle, La Bricoline, soeur de Rose, qui a perdu la raison à la suite d'un amour contrarié. Ce personnage qui hante les ruines du château, semblable a un fantôme, inspire à la fois la peur car elle peut être très violente et la compassion car la souffrance générée par ses crises de folie est décrite par l'auteure d'une façon magistrale. Enfin le  mendiant, oncle Cadoche, au terrible passé, apparaît tour à tour sous les traits d'un vieux sorcier, assis sur la Pierre des morts, posté sur les chemins pour égarer les voyageurs, et d'un génie bienfaisant (bien que inquiétant)  puisque c'est lui qui va assurer le bonheur de Grand Louis et de Rose. Au croisement du réel et de la magie, il donne au roman une dimension fantastique.

 


 

dimanche 22 février 2026

George Sand : La Petite Fadette

 

 

La Petite Fadette est une lecture de mon enfance et je peux bien dire que je l'ai lu plusieurs fois alors et adoré ! Je l’ai relu depuis et j’y trouve chaque fois quelque chose de nouveau, un intérêt supplémentaire que je n’avais pas remarqué auparavant.


Le récit


Deux jumeaux, Landry et Sylvinet, des bessons- comme on dit dans le Berry- vivent dans une famille de fermiers aisés, les Barbeau. Ils sont très attachés l'un à l'autre, trop peut-être; surtout de la part de Sylvinet, plus fragile et plus doux que son frère. A leur naissance la sage-femme avait prévenu :  Enfin empêchez-les par tous les moyens que vous pourrez imaginer de se confondre l'un à l'autre et de s'accoutumer à ne pas se passer l'un de l'autre.  Ce qui n'a pas été fait. Aussi quand Landry doit aller travailler à la ferme des voisins, Sylvinet ne supporte pas la séparation et s'enfuit. Landry le recherche et le retrouve grâce à la Petite Fadette, une jeune paysanne, Françoise Fadet. En récompense et malgré sa mauvaise réputation, la Fadette obtient de Landry qu'il la fasse danser au bal du village. 

Orpheline pauvre, élevée par sa grand-mère, guérisseuse qui a le secret des plantes, la petite Fadette, Fanchon ou Françoise Fadet, a une tenue misérable, des manières de sauvageonne qui font qu'elle est considérée comme une sorcière. D’où ce surnom de Fadette qu’elle doit à la fois à son nom de famille et qui fait référence à l’occitan fadet, sorte de lutin malicieux ou petite fée qui peuple les campagnes berrichonnes, mot que l’on retrouve dans le farfadet, le feu follet, ou le fada provençal, le simple d’esprit, le fou, le ravi de la crèche…

 Landry n'est pas très heureux de faire danser ce laideron au lieu de la belle Madelon qu'il courtise. Mais il tient sa promesse. Peu à peu il va découvrir la Petite Fadette que l'amour transforme en charmante jeune fille paisible et sage mais avisée. Landry finira par l'épouser après avoir surmonté bien des obstacles. Sylvinet, lui aussi amoureux de la jeune femme, s'engage par désespoir dans l'armée napoléonienne où il obtient le grade de capitaine, réussite sociale pour une famille de paysan, mais il ne guérira jamais de son amour.


Les derniers bardes

Le feu follet

Quand George Sand écrit La petite Fadette, c’est en mai 1848, elle vient de quitter Paris où se déchaîne la violence de la révolution pour se réfugier à Nohant. Elle a besoin de calme !  Elle a aussi besoin d’argent ! Et pour cela, elle ne peut compter que sur sa plume ! C’est avec beaucoup de désinvolture qu’elle parle de La Petite Fadette dans sa correspondance : « je reviens aux bergeries ». Pourtant elle va mettre dans ce roman beaucoup d’elle-même et d’abord son amour pour sa région, le Berry, qu’elle connaît si bien. Une des grandes préoccupations de sa vie a été de rendre compte de la vie de la campagne berrichonne. Avec son fils, Maurice, elle a collecté toutes les légendes berrichonnes, les croyances dans des êtres magiques qui échappent au rationnel, des créatures parfois maléfiques. 

« car ces choses se perdent à mesure que le paysan s’éclaire, et il est bon de sauver de l’oubli qui marche vite, quelques versions de ce grand poème du merveilleux, dont l’humanité s’est nourrie si longtemps, et dont les gens de campagne sont aujourd’hui, à leur insu, les derniers bardes. »

 
Ainsi le feu follet que rencontre Landry quand il veut traverser la rivière lui apparaît comme un esprit dangereux, doué de malice : 

"… il eut peur et faillit perdre la tête, et il avait ouï dire qu'il n'y a rien de plus abusif et de plus méchant que ce feu-là; qu'il se faisait un jeu d'égarer ceux qui le regardent et les conduire au plus creux des eaux, tout en riant à sa manière et en se moquant de leur angoisse.
Il ferma les yeux pour ne point le voir, et se retournant vivement, à tout risque, il sortit du trou, et se retrouva au rivage. Il se jeta alors sur l'herbe, et regarda le follet qui poursuivait sa danse et son rire. C’était vraiment une vilaine chose à voir.  " 



La Fadette  : Un personnage conventionnel ?



Pour ce roman, j’ai accumulé plusieurs strates de lectures au cours des années qui ne se contredisent pas mais s’enrichissent les unes et les autres  :

 Quand j'étais enfant, j'étais de tout coeur avec la petite Fadette rejetée par tout le village, le "Grelet" ( le grillon) quel que soit le sobriquet qu’on lui donne, tellement rabrouée qu'elle répondait aux insultes par la méchanceté et la raillerie. Et, bien sûr, j'adorais l'histoire d'amour ! 

Plus tard, adulte, j’ai pris conscience que ce n'est pas en jouant sur les ressorts de la compassion ou du misérabilisme que George Sand nous la fait aimer. La petite Fadette a une force de caractère qui lui fait tenir tête à ceux qui l'offensent, une fierté qui empêche qu'on la prenne en pitié et sous sa rude apparence une bonté véritable… Mais je regrettais qu'elle devienne conventionnelle en rejoignant la "bonne" société.  

Enfin, dans ma dernière et actuelle lecture, je m’aperçois que, certes, George Sand, fait rentrer la Fadette dans les rangs et la fait se soumettre au conformisme du siècle mais ce n’est bien souvent qu’une apparence. C’est le seul moyen de se faire admettre dans une société qui n’est pas tendre envers les pauvres, les infirmes, et qui rejettent tous ceux qui ne sont pas dans un moule. 

« Et bien au lieu d’être remerciée honnêtement par tous les enfants de mon âge dont je guérissais les blessures et les maladies, et à qui j’enseignais mes remèdes sans demander jamais de récompense, j’ai été traitée de sorcière, et ceux qui venaient doucement me prier quand ils avaient besoin de moi, me disaient plus tard des sottises à la première occasion »

 L’enfance de la Fadette et de son petit frère appelé le Sauteriot ( la sauterelle) parce qu’il a est «ébiganché et mal jambé » est d’une grande tristesse. Ce sont des enfants malheureux. La Grand-mère - elle-même considérée comme une sorcière -  les bat, ne leur donne pas assez à manger et les laisse errer en haillons. Les riches fermiers comme les parents de Landry ou ceux de Madelon, les méprisent. Personne ne leur vient en aide. C’est une époque où la maltraitance des enfants ne concernent pas ces gens qui s’affirment, pourtant, religieux et assistent à la messe en bons chrétiens. Le roman  traite de la souffrance des enfants.

Ce roman « champêtre » contient à la fois une critique sociale et féministe qui s’affirme au cours du récit à plusieurs reprises. La Fadette reproche à Landry d’être un riche, orgueilleux et égoïste, dur envers les pauvres. 
« Pourquoi aurais-je bon coeur pour deux bessons qui sont fiers comme deux coqs et ne m’ont jamais montré la plus petite amitié »?

Sous l’apparente soumission aux règles de la « bonne » société, Fadette n’est pas dupe et porte sur le monde qui l’entoure un regard sans concession . 
« Parce que je ne vous estime point, ni vous, dit-elle à Landry, ni votre besson, ni vos père et mère qui sont fiers et parce qu’ils sont riches croient qu’on ne fait que leur devoir en leur rendant service. »

« Tu ne trouves point l’endroit agréable, reprit-elle, parce que vous autres riches vous êtes difficiles »

D’ailleurs, ce n’est pas sans malice, que Fadette à la fin du roman va trouver le père de Landry pour lui apprendre qu’elle hérite de la fortune de sa grand-mère, avaricieuse, qui a économisé sou après sou sur ses talents de guérisseuse. Elle sait très bien que pour le père Barbeau l’argent est un argument décisif pour son mariage avec Landry.

Mais le roman est aussi discrètement féministe. Ainsi Fadette refuse de blâmer sa mère, partie comme vivandière aux armées. L’enfant la défend, refuse qu’on la traite avec mépris. 
« Je ne te dirai point de mal de ma mère qu’un chacun blâme et insulte, quoiqu’elle ne soit pas là pour se défendre, et sans que je puisse le faire, moi qui ne sais pas bien ce qu’elle a fait de mal, ni pourquoi elle a été poussée à le faire. »

A aucun moment, l’auteure  ou son personnage ne blâme la conduite de cette femme qui a pourtant fait mourir de chagrin son mari ( dit-on!) et abandonné ses enfants. 
« Ma mère était toujours ma mère, et qu’elle soit ce qu’on voudra, que je la retrouve ou que je n’en entende jamais parler, je l’aimerai toujours de toute la force de mon coeur. Aussi, quand on m’appelle enfant de coureuse et de vivandière, je suis en colère, non à cause de moi… mais à cause de cette pauvre chère femme que mon devoir est de défendre. »» 

 On sait trop combien George Sand a eu à lutter pour devenir indépendante de son mari et combien elle critique le mariage qui, si la femme ne périt pas sous les coups, peut la faire succomber à l’ennui ! Féminisme aussi quand Landry déclare à la jeune fille : 
«  C’est bon d’être forte et leste; c’est bon aussi de n’avoir peur de rien, et c’est un avantage pour un homme. Mais pour une femme, trop c’est trop et tu as l’air de vouloir te faire remarquer. » 

On peut comprendre toute l’ironie de cette remarque quand on sait combien l’enfance libre de la jeune Aurore Dupin ressemble à celle de la Fadette si proche de la nature : 
"Les fleurs, les herbes, les pierres et les mouches, tous les secrets de nature, il y en aurait bien assez pour m’occuper et pour me divertir, moi qui aime vaguer et à fureter partout »
 

 Ainsi Fadette, même quand elle se « range » ne renie jamais ses idées. Sa fierté et son indépendance restent intactes. Sa "vertu" (on a reproché à Sand les rapports platoniques qu'entretiennent les deux jeunes gens qui ont tout loisir de se voir seuls et sans surveillance, en les jugeant peu vraisemblables) est étroitement liée à un sentiment de respect d'elle-même et de dignité. Elle n'a que trop bien compris ( avec l'exemple de sa mère) l'opprobre qui s'abat sur la femme qui transgresse les lois du mariage et ceci d'autant plus que George Sand prend rend soin de faire de la jeune fille une chrétienne pratiquante et sincère qui respecte la religion. C’est donc en égale qu’elle entre dans la famille de Landry.


L’enfance

Aurore enfant

Comme dans Le Moulin sur la Floss, La petite Fadette, décrit les jeux des enfants dans un cadre champêtre. Mais George Eliott  évoque les joies de l’enfance (la pêche au bord de la mare) lorsque le bonheur est encore intact et paraît ne devoir jamais se terminer, un passage magnifique de ce roman qui nous renvoie à notre propre enfance. ( voir ICI)
Dans La Petite Fadette les jeux des bessons sont décrits lorsque le bonheur a déjà disparu. Tous apparaissent désenchantés à Sylvinet lorsqu’ils les redécouvre après le départ de Landry. Ils sont les témoins d’un passé récent mais effacé d’où un sentiment de nostalgie d’autant plus fort que Sylvinet découvre que l’enfance n’a qu’un temps alors qu’il n’en est pas encore sorti.  

"Une fois qu’il (Sylvinet) avait été vaguer jusqu’au droit des Tailles de Champeaux, il retrouva sur le riot qui sort des bois en temps de pluie, et qui était maintenant quasiment tout asséché, un de ces petits moulins que font les enfants de chez nous avec des grobilles, et qui sont si finement agencés qu’ils tournent au courant de l’eau…. Il vit que les animaux avaient marché sur son moulin, et l’avaient si bien mis en miettes qu’il n’en trouva que peu. Alors il eut le coeur gros »

 Ainsi, George Sand rappelle les jeux des enfants du Berry à son époque  : "comme de faire des petites brouettes en osier, ou petits moulins, ou saulnées à prendre les petits oiseaux; ou encore des maisons avec des cailloux, et des champs grands comme un mouchoir de poche, que les enfants faisaient mine de labourer, faisant imitation en petit de ce qu’ils voient faire aux laboureurs, semeurs, herseurs, héserbeurs et moissonneurs… "

 mais ces jeux sont liés désormais au chagrin de Sylvinet qui se sent encore un enfant de corps et d’esprit,  alors que son frère Landry, déjà plus mûr, est entré dans l’adolescence, ne s’intéresse plus aux jeux mais à la danse et aux filles. Il n’y a pas comme chez George Eliot l’idée de l’éternité du bonheur de l’enfance mais au contraire l’idée d’une perte irréparable.


Conclusion


Beaucoup de lecteurs n'apprécient pas les romans dits "champêtres" de George Sand mais je me dis qu’ils ne les connaissent peut-être pas tous et je les défie de ne pas apprécier le plus beau d’entre eux, Les maîtres sonneurs que nous présenterons bientôt avec Miriam dans le cadre du challenge Les deux George de la littérature, George Sand et George Eliot !  Difficile, d’ailleurs, de dire que l’on connaît tout de George Sand qui a écrit plus de quatre-vingts oeuvres et dans tous les genres.

Personnellement, j'ai toujours été sensible à la description - désuète forcément (mais j'adore)- qui émane de ses oeuvres « champêtres » car elle ressuscite le passé et avec lui tout un peuple d’anciennes figures qui ont depuis longtemps disparu. Le tableau des paysans que Sand comprend si bien dans le Berry du XIX ème siècle avec son patois et ses mots si expressifs ( voir Miriam ICI qui en fait un recensement pittoresque), est passionnant. On sent que George Sand connaît bien son sujet, que les paysans du Berry lui sont familiers avec leur mentalité, leurs qualités :  le bon sens, l’amour du travail bien fait, l’amour de la terre, le respect de la nature, l’honnêteté… et leurs défauts :  l’importance accordée à l’argent, leur religion parfois de surface qui n’empêche pas leur dureté et les superstitions !  Mais ces superstitions George Sand nous en découvre la poésie !

Sand revient donc à ses « bergeries » mais elle y met une tendresse qui transparaît dans ses personnages et en particulier dans son héroïne éponyme, ce qui fait tout le charme de ce livre ! 



Chez Nathalie délivrer des livres