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jeudi 17 septembre 2026

Histoire de ma vie (6) George Sand et Chopin, Voyage à Majorque

 

Restitution du tableau de Sand et Chopin à Nohant par Delacroix. (le tableau original a été coupé en deux)


 

Dans le chapitre 6 de la quatrième partie de Histoire de ma vie, George Sand raconte son séjour à Majorque avec ses enfants et Frédéric Chopin. Elle relate son voyage mais rapidement car, dit-elle, elle y a consacré un livre entier : Un Hiver à Majorque. (Voir Ici le billet de Miriam sur ce livre) 

Elle va donc parler surtout du musicien «qui fut l’hôte des huit dernières années de ma vie de retraite à Nohant sous la monarchie. »

En 1838, après le jugement qui permet la séparation d’avec son mari, ses enfants lui sont entièrement confiés et elle décide de partir à Majorque, pensant y trouver un climat doux et propice pour éviter le retour des rhumatismes qui menacent la santé de son fils Maurice. Chopin lui manifeste alors son désir de les accompagner disant que le climat lui ferait du bien et le guérirait. Ils partent séparément mais il est décidé que Chopin la rejoindrait.

« J’avais choisi Majorque sur la foi de personnes qui croyaient bien connaître le climat et les ressources du pays, et qui ne les connaissaient pas du tout. »

Elle part en automne et fait un grand détour pour le plaisir du voyage. Elle s'arrête à  Lyon puis elle descend le Rhône jusqu’à Avignon où elle va saluer le souvenir de Pétrarque à la fontaine du Vaucluse, Nîmes, Perpignan où Chopin les rejoint. Ils prennent le bateau jusqu’à Barcelone et de Barcelone jusqu’à Palma. L’île leur paraît d’abord merveilleuse avec ses côtes escarpées et  dentelées au soleil du matin par les aloes et les palmiers. »

 

Majorque : Valldemossa
  

Mais l’hiver survient, entraînant des pluies torrentielles. Ils sont logés dans une vieille chartreuse qui lui paraît pittoresque et romantique et qui fait la joie des enfants et de leur mère « nous courions ensemble dans les cloîtres au clair de lune et lisant dans les cellules ». Elle donne des leçons aux enfants et elle écrit. Malgré le mauvais temps, Maurice, toujours en train de courir dehors, se fortifie et sa santé s’améliore.  On ne peut en dire autant de Chopin qui est malade présentant les premiers effets de son affection pulmonaire. "Le grand artiste était un malade détestable" car, s’il supporte la souffrance physique, il n’en est pas de même de l’inquiétude morale et des tourments de son imagination. Le cloître est pour lui peuplé de fantômes et lui inspire des terreurs insurmontables, des idées terribles. Et lorsqu’elle le laisse, elle le retrouve hagard, les cheveux dressés sur la tête, jouant des airs d’une grande beauté mais souvent  funèbres : 

"C’est là qu’il a composé les plus belles de ces courtes pages qu’il intitulait modestement des préludes. Ce sont des chefs-d’œuvre. Plusieurs présentent à la pensée des visions de moines trépassés et l’audition des chants funèbres qui l’assiégeaient, d’autres sont mélancoliques et suaves ; ils lui venaient aux heures de soleil et de santé, au bruit du rire des enfants sous la fenêtre, au son lointain des guitares, au chant des oiseaux sous la feuillée humide, à la vue des petites roses pâles épanouies sur la neige. 

D’autres encore sont d’une tristesse morne et, en vous charmant l’oreille, vous navrent le cœur. Il y en a un qui lui vint par une soirée de pluie lugubre et qui jette dans l’âme un abattement effroyable. Nous l’avions laissé bien portant ce jour-là, Maurice et moi, pour aller à Palma acheter des objets nécessaires à notre campement. La pluie était venue, les torrents avaient débordé : nous avions fait trois lieues en six heures pour revenir au milieu de l’inondation, et nous arrivions en pleine nuit, sans chaussures, abandonnés de notre voiturin, à travers des dangers inouïs. Nous nous hâtions en vue de l’inquiétude de notre malade. Elle avait été vive, en effet, mais elle s’était comme figée en une sorte de désespérance tranquille, et il jouait son admirable prélude en pleurant. En nous voyant entrer, il se leva en jetant un grand cri, puis il nous dit, d’un air égaré et d’un ton étrange : « Ah ! je le savais bien, que vous étiez morts !

Quand il eut repris ses esprits et qu’il vit l’état où nous étions, il fut malade du spectacle rétrospectif de nos dangers : mais il m’avoua ensuite qu’en nous attendant il avait vu tout cela dans un rêve et que, ne distinguant plus ce rêve de la réalité, il s’était calmé et comme assoupi en jouant du piano, persuadé qu’il était mort lui-même. Il se voyait noyé dans un lac ; des gouttes d’eau pesantes et glacées lui tombaient en mesure sur la poitrine, et quand je lui fis écouter le bruit de ces gouttes d’eau, qui tombaient en effet en mesure sur le toit, il nia les avoir entendues. Il se fâcha même de ce que je traduisais par le mot d’harmonie imitative. Il protestait de toutes ses forces, et il avait raison, contre la puérilité de ces imitations pour l’oreille. Son génie était plein des mystérieuses harmonies de la nature, traduites par des équivalents sublimes dans sa pensée musicale et non par une répétition servile des sons extérieurs. Sa composition de ce soir-là était bien pleine des gouttes de pluie qui résonnaient sur les tuiles sonores de la Chartreuse, mais elles s’étaient traduites dans son imagination et dans son chant par des larmes tombant du ciel sur son cœur."

 

Frédéric Chopin par Delacroix

 

George Sand parle de la musique de Chopin avec sensibilité et profondeur et de même lorsqu’elle le compare aux autres musiciens. Elle-même connaît et aime la musique avec passion. Elle a appris le piano à Nohant avec sa grand-mère mais n’a jamais pu suivre des études poussées. Il n’en reste pas moins que c’est une musicienne dans l’âme et qu’elle a une connaissance profonde de cet art qui, pour elle, surpasse tous les autres. On retrouve cet amour de la musique dans des romans comme Consuelo et la comtesse de Rudolstadt, Les maîtres sonneurs, Lucrecia Fiorani, Le château des Désertes, Adriani.
 

"Le génie de Chopin est le plus profond et le plus plein de sentiments et d’émotions qui ait existé. Il a fait parler à un seul instrument la langue de l’infini ; il a pu souvent résumer, en dix lignes qu’un enfant pourrait jouer, des poèmes d’une élévation immense, des drames d’une énergie sans égale. Il n’a jamais eu besoin des grands moyens matériels pour donner le mot de son génie. Il ne lui a fallu ni saxophones ni ophicléides pour remplir l’âme de terreur ; ni orgues d’église, ni voix humaines pour la remplir de foi et d’enthousiasme. Il n’a pas été connu et il ne l’est pas encore de la foule. Il faut de grands progrès dans le goût et l’intelligence de l’art pour que ses œuvres deviennent populaires. Un jour viendra où l’on orchestrera sa musique sans rien changer à sa partition de piano, et où tout le monde saura que ce génie aussi vaste, aussi complet, aussi savant que celui des plus grands maîtres qu’il s’était assimilés, a gardé une individualité encore plus exquise que celle de Sébastien Bach, encore plus puissante que celle de Beethoven, encore plus dramatique que celle de Weber. Il est tous les trois ensemble, et il est encore lui-même, c’est-à-dire plus délié dans le goût, plus austère dans le grand, plus déchirant dans la douleur. Mozart seul lui est supérieur, parce que Mozart a en plus le calme de la santé, par conséquent la plénitude de la vie."

 

  Histoire de ma vie (1):  George Sand

  Histoire de ma vie (2): Les deux mères de George Sand/Catholicisme/ Socialisme /Féminisme

  Histoire de ma vie (3) : George Sand et Jean-Jacques Rousseau

  Histoire de ma vie (4): George Sand et Balzac

  Histoire de ma vie (5) : Les débuts littéraires de George Sand à Paris / évolution de ses idées philosophiques

 

 

 




 Frédéric Chopin Prélude opus 28 N°15 dit de la goutte d'eau

 


 

dimanche 30 août 2026

George Sand : Consuelo


 

Le roman de George Sand Consuelo est un roman fleuve avec lequel on part à l'aventure - à la fois dans le temps et dans l'espace- et où la traversée dure un bon bout de temps!
Consuelo, le personnage éponyme, est bien sûr au centre du récit qui se situe au XVIIIème siècle  et nous la suivons de son enfance à l'âge adulte jusqu'à son mariage. Il y a une suite : La comtesse de Rudolstadt que je n'ai pas encore lue.


Le récit

 

J'aime bien ces premières de couverture des éditions Rémanences

La première partie du roman a lieu à Venise vers 1744. Consuelo, d'origine espagnole, de père inconnu, élevée sur les grands chemins, au hasard des voyages de sa mère, saltimbanque, vit désormais à Venise où sa mère mourante s'est arrêtée. Le grand maître de musique Porpora lui donne des cours et la considère comme sa meilleure élève. Il faut dire que la fillette est dotée d'une voix exceptionnelle et aime la musique avec passion et, si elle n'était pas d'un physique ingrat, son avenir à l'opéra du comte Zustiniani serait assuré. 
Consuelo se considère comme la fiancée d'un jeune batelier, Anzoleto, qui possède lui aussi une belle voix et les deux adolescents vivent un amour chaste et platonique. Les années s'écoulent. Anzoleto est engagé par le comte Zustiniani et Consuelo devenue une beauté typiquement espagnole chante, elle aussi, sur la scène. Une expérience qui ne lui apportera que des malheurs, la jalousie de la Corilla, cantatrice célèbre de l'époque, la trahison d'Anzoleto, les avances du comte Zustiniani qu'elle est obligée de fuir.




La deuxième partie se passe en Bohême, à la limite de la Bavière, dans le sinistre château féodal des Géants habité par les seigneurs de Rudolstadt. Consuelo, devenue la Porporina, est introduite dans la famille par  Porpora pour donner des cours de musique à la baronne Amélie. Elle rencontre là le jeune comte Albert atteint d'une grave maladie nerveuse. Sauvé par Consuelo qui va à sa recherche dans les souterrains du château, il tombe amoureux de la jeune fille en qui il voit sa Consolation (Consuelo en espagnol) et la demande en mariage. Il s'agit d'un mésalliance que Consuelo est trop fière pour accepter. Elle s'enfuit du château pour échapper à l'attrait sexuel qu'exerce sur elle Anzoleto qui l'a retrouvée et pour voir clair dans ses sentiments à propos d'Albert.

La troisième partie raconte le vagabondage de Consuelo déguisé en garçon et oui, comme Aurore-George ! Décidément le thème de l’identité sexuelle est toujours très présent chez George Sand ! (voir Gabriel ) et du jeune Joseph Haydn qu'elle a rencontré en chemin et qui se rend à Vienne, comme elle, pour rencontrer le maestro Porpora installé dans cette ville. Les aventures des deux jeunes gens sous le signe de la musique, les bonnes et les mauvaises rencontres qu'ils vont faire dans un pays sillonné par les recruteurs du roi de Prusse, Frédéric, (Celui de Voltaire), leur arrivée à Vienne où il découvre un Porpora oublié et misérable, les débuts de Consuelo qui se dévoue entièrement à celui qu'elle considère comme son père et aussi de Joseph Haydn, l'amour contrarié de Consuelo pour Albert, forment la trame riche et complexe de ce passage passionnant, mon préféré.

 


La quatrième partie raconte le voyage de Consuelo avec Porpora vers Berlin où elle a un engagement pour le théâtre royal jusqu'au moment où arrivant à Prague elle est rappelée d'urgence au château des Géants au chevet d'Albert mourant qui lui demande de l'épouser. Après le mariage et la mort de son époux, Consuelo, devenue comtesse de Rudolstadt, renonce à tous ses droits sur l'héritage et repart librement avec son maître.

Ouf ! Résumer un bouquin de 1000 pages n'est pas de tout repos. On pourrait même dire que c'est une gageure tellement cette oeuvre est foisonnante, riche en aventures de toutes sortes, tellement l'écrivain fait preuve d'une imagination sans limites. George Sand, elle-même, jugeait qu'il y avait là, la matière de trois ou quatre bons romans. Consuelo est en fait un feuilleton qu'elle écrivait dans l'urgence et sous la contrainte des dates de parution de la Revue indépendante.  "Aussi, écrit-elle, il va souvent à l'aventure(...) dans une sinuosité exagéré d'évènements (...) une absence de plan (...) qui favorise l'inspiration  :
La fièvre est bonne mais la conscience de l'artiste a besoin de passer en revue, à tête reposée, avant de raconter tout haut, les songes qui ont charmé sa divagation libre et solitaire."

On comprend pourquoi ce roman fleuve, romantique, n'a pas été particulièrement apprécié dans la France de Flaubert, lui-même très critique envers cette oeuvre, dans le monde cartésien de la littérature française.

 

Le personnage d'Albert, comte de Rudolstadt

 

Moi-même, j'avoue que le passage au château des Géants m'a plutôt laissé perplexe. Si encore il s'agissait d'un roman gothique à la Ann Radcliffe, on pourrait se laisser aller à l'irrationnel -sans y croire vraiment- mais avec un frisson délicieux comme le fait la Catherine de Northanger abbey de Jane Austen. Mais George Sand refuse ces codes et elle le dit nettement. Si bien que le jeune comte Albert qui se croit la réincarnation d'un ancêtre hussite, meurtrier dont il expierait les fautes apparaît comme un fou et semble même dangereux. Toute la spiritualité du jeune homme que Consuelo admire me paraît la confusion d'un esprit en proie au délire. Et comme le mysticisme n'est pas mon fort, j'ai de la peine à croire à l'amour de la jeune fille pour cet homme souvent en proie à une exaltation qui va jusqu'à la violence. Comment penser qu'elle puisse l'aimer alors qu'il lui fait peur et qu'elle le soupçonne de meurtre?  Pourtant, au moment où je refuse ce manque de vérité psychologique, je m'aperçois que le comte est pourvu de dons de voyance incontestables, qu'il semble voir le passé réellement, et l'avenir de même.  George Sand nous égare donc dans un monde irrationnel qui semble se refuser à lui-même, fidèle à l'esprit des Lumières qui flirte avec le Merveilleux pour mieux le nier. Ce qui peut paraître comme une incohérence devient alors habileté de la part de l'écrivain.


Les  thèmes principaux du roman 

 


Les  thèmes principaux du roman sont celui de la musique ou plus généralement de l'art étroitement lié à celui de l'égalité, de la liberté sociales. Le socialisme de Sand s'exprime ici non sans quelque idéalisme et utopie. Face aux nobles, George Sand peint une héroïne roturière, la plus humble possible mais fière, droite et qui a le sens de sa dignité. Même devant la reine d'Autriche, Marie-Thérèse, Consuelo refuse de s'abaisser, de flatter ou de mentir. Que l'on soit roi ou comte ne lui en impose pas. Le ministre Kauniz lui-même, conseiller de Marie-Thérèse, lui apparaît comme une vieille commère peu préoccupé des affaires de l'Etat.

"Je méprise les avantages que l'on n'acquiert pas par son propre mérite déclare-t-elle à Porpora et elle le prouve en refusant le mariage avec Albert : Je n'étais pas faite pour être la femme du comte Albert pour la seule raison que je ne m'estime inférieure à personne devant Dieu, et que je ne voudrais recevoir de grâce et de faveur de qui que ce soit devant les hommes."

Consuelo est très sensible à l'injustice, à la misère du peuple dont elle est issue. Les accents du socialisme utopique de Sand ne sont jamais aussi forts que lorsque Consuelo et Haydn sont accueillis par des laboureurs  lors de leur voyage vers Vienne. La conception rousseauiste  des bons laboureurs, ces braves gens fatigués par une longue  journée de travail, cède vite la place à la vision de la misère, de la saleté, de la promiscuité dans cette chambre unique où tous vont s'entasser pour la nuit.. Mais c'est en voyant le sort des femmes qu'elle s'émeut le plus :

".. en observant ces pauvres femmes se tenir debout derrière leurs maris, les servir avec respect et manger ensuite leurs restes avec gaieté, (...) elle ne vit plus dans tous ces bons cultivateurs que des sujets de la faim et de la nécessité, les mâles enchaînés à la terre, valets de charrue et de bestiaux, les femelles enchaînées au maître, c'est à dire à l'homme, cloîtrées à la maison, servantes à perpétuité et condamnées à un travail sans relâche au milieu des souffrances et des embarras de la maternité."
"Pauvres gens, dit Consuelo à propos de ces paysans. Si j'étais riche, je voudrais tout de suite leur faire bâtir une maison et si j'étais reine, je leur ôterais ces impôts, ces moines et ces juifs qui les dévorent.
Si vous étiez riche vous n'y penseriez pas, et si vous étiez née reine vous ne le voudriez pas ! Ainsi va le monde"
,  lui répond Joseph Haydn. Les catholiques et les juifs mis dans le même panier ??

Elle rencontre en Albert un fervent défenseur de l'égalité qui pour lui est sainte car voulu par Dieu. Albert a sa propre réponse quand il donne sa fortune aux pauvres. Pour Consuelo, la solution à l'inégalité et l'injustice se trouve dans l'art. La musique conçue comme un art exigeant, entier, dévorant et saint, est un don de Dieu qui  permet l'élévation de l'âme et place l'artiste au-dessus de tous car quiconque est né artiste a le sens du beau et du bien, l'antipathie du grossier et du laid.
Face aux seigneurs propriétaires de la terre et aux laboureurs qui en sont esclaves, Consuelo se dit qu'il vaut mieux être artiste ou bohémien que seigneur ou paysan puisque à la morne possession d'une terre comme à celle d'une gerbe de blé s'attachaient où la tyrannie injuste, ou le morne assujettissement  de la cupidité.

"C'est la musique qui permet de supporter le mal autour de nous, c'est l'art qui permet aux hommes d'évoluer :
L'art peut donc avoir un but  bien sérieux, bien utile pour les hommes? demande Haydn et Consuelo de répondre :
Si les malheureux avaient tous le sentiment et l'amour de l'art pour poétiser la souffrance et embellir la misère, il n'y aurait plus de malpropreté, ni découragement, ni oubli de soi-même, et alors les riches ne se permettraient pas de tant fouler et mépriser les misérables."

 

Faire comprendre l'art et le faire aimer  est donc le rêve de Consuelo.


 L'un de mes romans préférés de George Sand

 


 

La culture de George Sand qui nous transporte d'un pays à l'autre, son érudition musicale et historique est un des grands plaisirs du roman. Mises à part quelques longueurs et répétitions dans le récit, j'ai aimé son aspect initiatique et picaresque quand les deux jeunes gens sont sur les routes et gagnent leur vie en chantant et en jouant de la musique. Les personnages qu'ils rencontrent sont bien campés. George Sand a l'art du portrait satirique aussi bien sur le plan physique que moral. Elle sait mettre en avant avec beaucoup d'humour le trait caricatural, les travers, les faiblesses, les vanités de chacun tout en rendant la complexité de l'âme humaine : je pense au chanoine épris de musique, de fleurs et de bonne chère, si lâche quand il risque de perdre ses bénéfices et pourtant capable de courage dans les moments importants; les nobles ne sont pas épargnés ainsi le comte Hodiz qui se pique d'être musicien et offre à son épouse la Margrave une fête grandiose mais absurde et ridicule.

Un de mes romans préférés !


Influence de Pierre Leroux

 


 

J’ai écrit ce billet en 2011 et je me rends compte que je n’avais pas compris le personnage d’Albert. En lisant Histoire de ma vie, j’ai lu le passage où elle rencontre Pierre Leroux, qui devient un de ses maîtres à penser et l’initie à un socialisme religieux. C’est à propos de ce philosophe que j’ai découvert le concept philosophique social de la palingénésie ou doctrine de la perfectibilité et du progrès continu que je ne connaissais absolument pas. D’où ma  recherche :
La palingénésie du grec ancien : Nouvelle naissance/ Renaissance. Le mot désigne le retour à la vie ou l’éternel retour. Ce n’est pas nouveau puisque l’on retrouve cette idée dans la réincarnation et la métempsyschose. Mais avec Pierre Leroux, partisan d’un socialisme religieux, le concept prend un sens précis : Les âmes reviennent sur terre après la mort et chaque nouvelle vie permet à l’individu et collectivement à l’humanité de progresser. Nous travaillons ensemble, collectivement, à améliorer notre vie et à évoluer vers une société plus égalitaire, plus juste. 

Ce concept est adopté par George Sand et apparaît dans le personnage d’Albert. Non le jeune homme n’est pas fou mais il est conscient de ses vies antérieures, ce qui fait de lui un visionnaire incompris de ses semblables et en proie à des tourments métaphysiques.  Il fera en sorte que sa fortune contribue au progrès de l’humanité.


Voir Consuelo chez Miriam

 




samedi 29 août 2026

Histoire de ma vie (5) : George Sand Les débuts littéraires de George Sand à Paris / évolution de ses idées philosophiques

 

Delacroix peint Aurore en 1834 habillée en garçon. Elle est en pleine crise amoureuse avec Alfred de Musset. Après Venise, ils ont essayé de se réconcilier mais leur relation reste tumultueuse.  Elle vient de couper sa longue chevelure et de l'envoyer à son amant glissée à l'intérieur d'une crâne humain. Si l'anecdote est vraie, cela correspondrait bien au récit qu'elle fait dans Histoire de ma vie, quand, à la mort de sa grand-mère, on ouvre le caveau familial et que son précepteur Deschartes l'invite à embrasser le crâne de son père mort à l'âge de trente ans. Le romantisme a une relation de fascination envers la mort liée au bouleversement de la société, au désenchantement, à la perte de repères, qui oppressent la société après la révolution et la chute de l'Empire. La Restauration met une chape de plomb sur les espoirs et les libertés. C'est ce que l'on a appelé "Le Mal du siècle". George Sand, elle-même, a souvent été hantée par l'idée du suicide qui parfois tourne à l'obsession.


Ses Débuts à Paris

 

George Sand et François Casimir Dudevant par François-Auguste Biard

George Sand  déclare très clairement « Comme je ne prétends pas donner le change sur quoi que ce soit en racontant ce qui me concerne,  je dois commencer à dire nettement que je veux taire et non arranger ni déguiser plusieurs circonstances de ma vie ». Elle refuse, contrairement à Jean-Jacques Rousseau de « disposer du passé des personnes qui ont cotoyé mon existence ». Si bien qu’en lisant Histoire de ma vie, vous en saurez peu sur l’échec de son mariage en dehors de son procès puisque celui-ci a été public et vous ne saurez rien sur sur ses amants qui, s’ils apparaissent, le sont comme des amis.. Bref, nous ne sommes pas dans le courrier du coeur ou la presse people ! Même si, en son temps, les amours de George Sand notamment avec Alfred de Musset ou Michel de Bourges ont défrayé la chronique.

C’est pourquoi, lorsqu’elle se sépare une première fois de son mari en 1831 sans faire intervenir la justice, elle ne nous en dit pas plus. Il ne s’agit pas d'une confession ! Elle veut gagner sa vie et aller à Paris.
"A Partir de ce moment-là, l’équilibre entre les peines et les satisfactions se trouva rompu. Je sentis la nécessité de prendre un parti. Je le pris sans hésiter, et mon mari y donna les mains : j’allai vivre à Paris avec ma fille, moyennant un arrangement qui me permettait de revenir tous les trois mois passer trois mois à Nohant ; et, jusqu’au moment où Maurice entra au collège à Paris, je suivis très exactement le plan que je m’étais tracé. Je le laissais entre les mains d’un précepteur qui était avec nous déjà depuis deux ans, et qui a toujours été, depuis ce temps-là, un de mes amis les plus sûrs et les plus parfaits. Ce n’était pas seulement un instituteur pour mon fils, c’était un compagnon, un frère aîné, presque une mère. Pourtant il m’était impossible de me séparer de Maurice pour longtemps et de ne pas veiller sur lui la moitié de l’année."


Elle s’attarde sur les faits qui ont eu leur importance dans sa vie à cette époque :

En 1831, elle constate que la somme octroyée par son mari - qui a conservé la fortune et gère les biens de sa femme en maître comme le veulent les belles lois napoléoniennes (!)-  est si modique qu’elle ne parvient pas à vivre correctement. Sa mère lui conseille de s’habiller en garçon. C’est ce qu’elle faisait elle-même quand son mari manquait d’argent. Des vêtements d’homme sont moins onéreux et plus faciles à entretenir. 

"Je me fis donc faire une redingote-guérite en gros drap gris, pantalon et gilet pareils. Avec un chapeau gris et une grosse cravate de laine, j’étais absolument un petit étudiant de première année." "Au reste, pour n’être pas remarquée en homme, il faut avoir déjà l’habitude de ne pas se faire remarquer en femme."

Elle sera beaucoup plus libre dans ses mouvements. Désormais, Aurore parcourt les pavés de Paris avec de bonnes bottes et non de petites chaussures qui se déchirent au moindre caillou, elle veut développer sa culture, visite les musées et découvre les grands peintres, l’opéra, entre incognito au parterre du théâtre alors interdit aux femmes. Elle a retrouvé là-bas des amis berrichons.

Nous étions alors trois Berrichons à Paris, Félix Pyat, Jules Sandeau et moi, apprentis littéraires sous la direction d’un quatrième Berrichon, M. Delatouche.

Sand essuie beaucoup de critiques, d'injures et les caricaturistes ne se sont pas privés de déverser leur fiel sur elle bien qu'elle n'en parle pas dans Histoire de ma vie. Par contre, elle raconte comment son fils Maurice a été pris pour elle : 

Je raconte là un temps très passager et très accidentel dans ma vie, bien qu’on ait dit que j’avais passé plusieurs années ainsi, et que, dix ans plus tard, mon fils encore imberbe ait été souvent pris pour moi. Il s’est amusé de ces quiproquos, et puisque je suis sur ce chapitre, je m’en rappelle plusieurs qui me sont propres et qui datent de 1831.   

 

Maurice Sand fils de George. La ressemblance est frappante

 

George Sand Auguste Charpentier (1838)

  

En 1832, le choléra décime Paris et survient le drame du Cloître Saint Méry. Un insurrection y est sauvagement réprimée. Dix-sept insurgés se sont emparé du petit pont de l’Hôtel-Dieu. Quinze sont tués par la garde nationale et jetés dans la Seine. Deux atteints dans les rues voisines et égorgés raconte Louis Blanc. La troupe tire sur tout le monde. Sand qui est au jardin du Luxembourg avec sa fille n’a que le temps de rentrer chez elle.

"Ce qu’il y avait jusque-là de plus dangereux, c’était la précipitation avec laquelle on fermait les boutiques au risque de briser la tête à tous les passants. Solange se démoralisait et commençait à jeter des cris désespérés. Quand nous arrivâmes au quai, chacun fuyait en sens différent ; j’avançai toujours, voyant que le pire c’était de rester dehors, et j’entrai vite chez moi sans prendre le temps de voir ce qui se passait, sans même avoir peur, n’ayant encore jamais vu la guerre des rues, et n’imaginant rien de ce que j’ai vu ensuite, c’est-à-dire l’ivresse qui s’empare tout d’abord du soldat et qui fait de lui, sous le coup de la surprise et de la peur, l’ennemi le plus dangereux que puissent rencontrer des gens inoffensifs dans une bagarre." Elle fait ici allusion aux déchaînements de violence auxquels elle a assisté pendant la révolution de 1848 et qui ont éteint son rêve révolutionnaire.

Ses premiers livres paraissent : Indiana en 1832 puis devant le succès, la même année, Valentine… Il lui faut choisir un pseudonyme. Sa belle-mère, la baronne Dudevant, lui a demandé de ne pas galvauder son nom sur les couvertures de livres imprimés ! Ayant écrit un livre avec Jules Sandeau, Rose et Blanche, elle prend, sur les conseils de son ami Delatouche, le nom de Sand et le prénom de George (qui lui paraît très berrichon).
George Sand traverse aussi une crise, au niveau spirituel, mène une recherche ardente des rapports qui peuvent exister "entre l’âme individuelle et cette âme universelle que nous appelons Dieu." "II m’importait fort de chercher en Dieu le mot de l’énigme de la vie, la notion de mes vrais devoirs, la sanction de mes sentiments les plus intimes. » Son refus des institutions religieuses se précise : " Je vois aussi l’esprit de ces institutions tellement perdu et dénaturé qu’en bien des cas l’homme les observe de manière à en faire un sacrilège. Je ne puis prendre mon parti sur des pratiques admises par prudence, par calcul, c’est-à-dire par lâcheté ou par hypocrisie. La routine de l’habitude me paraît une profanation moindre, mais c’en est une encore, et quel sera le moyen d’empêcher que toute espèce de culte n’en soit pas souillée ? "

Tout une période de doute mystique et de quête inquiète voire angoissée qui transparaît bientôt dans son troisième roman Lélia . Il paraît en 1833.

Elle parle longuement de ses amis et dresse des portraits vivants, pleins d’acuité,  originaux, émouvants parfois, ou amusants … des personnages célèbres, Marie Dorval, Delacroix, Emmanuel Arrago, Gustave Planche, Balzac, plus tard Chopin...   

En 1834, elle part à Venise, un voyage qu’elle a toujours rêvé de faire. Elle rencontre Stendhal en route et ne l’apprécie pas trop. Alfred de Musset n’y est que mentionné et ne fait qu’une briève apparition. De leurs amours tourmentés, de leurs déchirements, nous ne saurons rien. Par contre son amour de Venise est là et l'on comprend pourquoi l'on retrouvera cette ville dans plusieurs des romans : Consuelo, La comtesse de Rudolstadt, L'Ucosque, Elle et lui,  Lettres d'un voyageur, Jacques...

 

 L'évolution de ses idées philosophiques

 

Louis-Chrysostome Michel de Bourges

 

Et puis, en 1835, elle rencontre avec Michel de Bourges, avocat qui plaide en 1836 son procès en séparation de corps d’avec Casimir Dudevant pour mauvais traitements et injures graves. Elle obtient gain de cause, la garde de ses enfants ainsi que la restitution de ses biens et de Nohant mais pas la fin de ses ennuis. Casimir Dudevant enlèvera Solange et ne renoncera à l'éducation de ses enfant que moyennant finance, cinquante mille francs !

Républicain fervent, Louis-Chrysostome Michel de Bourges  a une grande influence sur George Sand et  un grand impact sur ses idées et sur son oeuvre. Elle vit avec lui, pendant deux ans, une relation amoureuse passionnée à laquelle elle ne fait aucune allusion dans Histoire de ma vie. Mais elle parle longuement de ses discussions intellectuelles avec lui, sur la cause du peuple, la liberté, ses idées révolutionnaires parfois trop radicales pour elle. Dans Histoire de ma vie l’on peut constater l’admiration voire la fascination qu’il a exercée sur elle, même si elle secoue de temps en temps le joug intellectuel et dénonce ce qu’elle appelle son esprit dominateur. 

 

Pierre Leroux


 

En 1835, Liszt lui fait connaître Lammenais qui prône un christianisme social et elle  rencontre aussi Pierre Leroux, qui lui transmet ses idées d'un socialisme humanitaire et religieux. (Les idées de Leroux sont présentes dans un roman :  Consuelo). C’est avec ces trois hommes que Sand évolue et qu’elle va entrer dans la lutte républicaine, militant pour les droits du peuple, l’égalité sociale et le droit des femmes. La peinture des classes ouvrières et de la dignité des ouvriers, apparait dans ses romans socialistes, en particulier : Simon (1836), Mauprat ( 1837), Le compagnon du tour de France (1841), Horace (1841-42) Le péché de monsieur Antoine (1845), Le meunier d’Angibault (1845), La Ville noire (1861).

 

 Le féminisme de George Sand 

Indiana Hetzel édition par Tony Johannot

 

 On a vu comment l'enfance de George Sand et le mépris dans lequel sa mère, issue du peuple, avait été tenue de la part de sa grand-mère, aristocrate, ont disposé Aurore à prendre le parti du peuple et plus encore celui de la femme du peuple toujours humiliée, toujours soumise, jamais pardonnée si elle commet une faute, toujours considérée comme inférieure.
 
 « Dieu n’a pas créé une race pour la soumettre à une autre.  Je ne me base pas sur les lois de l’homme, qui ne sont que mensonge et injustice, mais sur les lois de Dieu, qui sont justice et vérité. » (Indiana) 
 
Et elle affirme à propos de son premier Livre Indiana qui a fait scandale
 
"Ceux qui m'ont lu sans prévention comprennent que j'ai écrit Indiana avec le sentiment non raisonné, il est vrai, mais profond et légitime, de l'injustice et de la barbarie des lois qui régissent encore l'existence de la femme dans le mariage, dans la famille et dans la société."

Dans Indiana, elle dénonce l'inégalité des droits des femmes et des hommes et prône le refus de la soumission s'attaquant ainsi au code civil de 1804 qui privait  la femme de ses droits juridiques. 

"Je sais que je suis l’esclave et vous le maître. La loi de ce pays vous a fait mon maître. Vous pouvez lier mon corps, garrotter mes mains, gouverner mes actions. Vous avez le droit du plus fort, et la société vous le confirme ; mais sur ma volonté, monsieur, vous ne pouvez rien. " (Indiana à son mari le colonel Delmare)

Le féminisme de George Sand a pourtant des limites qu'elle justifie. En 1848, elle refuse de se présenter aux élections et se déclare contre le vote des femmes parce qu'elle juge que celles-ci ne sont pas assez instruites. Trop soumises à leur mari, elles voteraient comme lui.

Elle pense qu'il faut d'abord réformer l'éducation des femmes, leur donner le même niveau d'instruction que celui des hommes afin de les laisser voter d'une manière éclairée.

 "Les femmes reçoivent une déplorable éducation ; et c'est là le grand crime des hommes envers elles." 

George Sand affirme qu'il faut procéder par ordre et donner d'abord priorité à la réforme du mariage, à l'égalité des hommes et des femmes au sein de la famille et dans la société.

" Oui, l'égalité civile, l'égalité dans le mariage, l'égalité dans la famille, voilà ce que vous pouvez, vous devez demander, réclamer."

 

  Indiana voir ICI

  Histoires de ma vie (1):  George Sand

  Histoires de ma vie (2): George Sand

  Histoire de ma vie (3) : George Sand

  Histoire de ma vie (4): George Sand

  Histoire de ma vie (5) :George Sand 

 


 


 

jeudi 30 juillet 2026

George Sand : L’Uscoque

  

George Sand écrit L’Uscoque à Nohant, dans l’hiver de 1837 à 1838 quand, explique-t-elle, il faisait très froid dans sa chambre, avec la bise qui soufflait dehors et le feu dans la cheminée qui produisaient des bruits étranges. Des images fantastiques de rochers battus par le vent naissaient devant  ses yeux. C’est de cette atmosphère inquiétante qu’est né L’Uscoque ! Et puis, son voyage à Venise avec Musset n'est pas si  loin ( 1833) et la ville exerce sur elle une grande attraction que l’on retrouve dans Consuelo et Leone Leoni.

Le récit est conté à Lelio et Beppa, à tour de rôle, par Asseim Zuzuf, le corcyriote ( de Corfou) et par l’abbé. Lélio, le masculin de Lélia, désigne-t-il George Sand ? 

 Il se déroule à Venise et dans les îles ioniennes à la fin du XVII ième siècle. L’histoire est placée sous le signe de Lord Byron et de son célèbre poème Le Corsaire. Mais précise George Sand, le corsaire de Byron ressemble aussi peu à un uscoque qu’un bandit « d’opéra moderne à un voleur de grands chemins » ou de  « chevalier d’industrie ».  George Sand insiste sur le fait que cette histoire est vraie, loin, donc, du romantisme à la Byron.

Il faut se poser la question : d’abord, qu’est-ce qu’un Uscoque ? 

"— Ignorant ! dit l’abbé. Le mot uscocco vient de scoco, lequel, en langue dalmate, signifie transfuge. L’origine et les diverses fortunes des Uscoques occupent une place importante dans l’histoire de Venise. Je vous y renvoie. Il vous suffira de savoir maintenant que les empereurs et les princes d’Autriche se servirent souvent de ces brigands pour défendre les villes maritimes contre les entreprises des Turcs. Pour se dispenser de payer cette terrible garnison, qui ne se fût pas contentée de peu, l’Autriche fermait les yeux sur leurs pirateries ; et les Uscoques faisaient main basse sur tout ce qu’ils rencontraient dans l’Adriatique, ruinaient le commerce de la république, et désolaient les provinces d’Istrie et de Dalmatie. (…) Vers 1615, un traité conclu avec l’Autriche les livra enfin sans appui à la vengeance des Vénitiens, et le littoral de l’Italie en fut purgé. "


A Venise, le duc Pier Orio Soranzo, jeune homme d’une grande beauté, mais de moralité douteuse,  cupide et insatiable, dilapide sa fortune au jeu et dans des nuits de débauche. Ruiné, il s’enrôle dans la flotte du général Francesco Morosini pour renflouer ses finances et attire l’attention par son audace et ses prouesses dans la guerre contre les Turcs.
Francesco Morosini a une nièce de dix-huit ans, Giovanna. La jeune fille, parmi ses nombreux prétendants, a distingué le jeune comte  Ezzelino, de la famille des princes de Padoue. Il l’aime d’un amour sincère. Mais Orio Soranzo, arrivé à Venise, entreprend la conquête de Giovanna qu’il sait dotée d’un grande fortune.  Grand séducteur, il y parvient aisément et Ezzelino, désespéré, assiste au mariage de la jeune fille avec son rival.
Après la noce, Soranzo continue  à faire des  "trouées" dans la dot de sa femme et se réengage dans la marine sous les ordres de Morosini pour combattre les pirates.  Mais guidé par l’appât du gain, il attaque le pacha de Patras, est fait prisonnier et condamné à mort. Il est délivré par l’esclave favorite du pacha.  Celle-ci, Naama, poignarde son maître et déguisée en garçon se réfugie avec Soranzo sur les îles Curzolari où Giovanna viendra l’y rejoindre plus tard pour son malheur. Soranzo qui ne peut supporter d’avoir perdu sa galère et sa fortune sombre, semble-t-il, dans la mélancolie et est incapable de tenir tête aux violentes attaques d’un pirate qui ravage les abords de l’île. Celui-ci ne peut être, étant donné sa brutalité, qu’un Uscoque (le fameux corsaire de Byron) puisqu’il est sans pitié, ne fait pas de prisonniers et tue jusqu’aux femmes et enfants. 

" Vous savez que ces infâmes pirates buvaient le sang de leurs victimes dans des crânes humains, afin de s’aguerrir contre toute pitié. Quand ils recevaient un transfuge et l’enrôlaient à leur bord, ils le soumettaient à cette atroce cérémonie, afin d’éprouver s’il lui restait quelque instinct d’humanité ; et, s’il hésitait devant cette abomination, on le jetait à la mer. "

 Le comte Ezzolino est alors envoyé par Morosini pour combattre l’Uscoque et lors d’une rude bataille il l’aperçoit !  On imagine la confrontation des deux personnages mais je ne vous en dis pas plus.

L'Uscoque : illustration de Maurice Sand


Le personnage du bandit est très répandu dans la littérature romantique. On l’a vu avec Conrad, le corsaire de Byron, que George Sand cite pour mieux s’en éloigner. Je pense aussi à  Hernani de Victor Hugo dont je viens de voir une très belle interprétation au festival d’Avignon.  Hernani est proscrit pour raison politique, il représente, pour Hugo, la nécessaire révolte d’un homme contre un pouvoir injuste et arbitraire. Mais ici, dans le roman de George Sand, le pirate est un faux Uscoque, il  n’est pas épris de liberté comme le héros romantique, il n’est pas lié à un idéal, il est mû par la cupidité et la violence. Si au début, bien qu'immoral et débauché, Pier Orio Soranzo pouvait paraître romantique par sa remarquable beauté, la noblesse apparente de ses manières, son esprit et son charme, il se transforme peu à peu en un monstre sanguinaire. George Sand se démarque donc de ses prédécesseurs prestigieux, en créant un personnage tout à fait personnel et un récit original que j'ai eu plaisir à lire.



 

 


 

mercredi 1 juillet 2026

Les deux George de la Littérature : Bilan 4

 

 Pour ce mois de Juin nous avons continué notre découverte des deux George de la littérature par des biographies et la lecture d'une pièce de théâtre : Gabriel, étonnante par sa modernité.

  

 Claudialucia

 Kathy O'Shaughnessy :  Biographie une passion pour George Eliot
 

George Sand : Gabriel

 Miriam 

Michelle Perrot : Biographie de  George Sand à Nohant  

George Sand : Gabriel 

 

Matatoune :

  Les amours de George  de Stéphane Guégan

 

Au mois de Juillet

 

Miriam lira Middlemarch de George Eliot et la biographie de O’Shaughnessy. Elle continuera l’ouvrage de Mona Ozouf : L’Autre George  

je propose pour George Sand :


 

 La lecture de L'Uscoque, un  livre dont je n'avais jamais entendu parler avant de découvrir le titre ce mois-ci sur le net. C'est une histoire de pirate au XVII siècle ! Il répond au challenge les deux George et participera aussi à Book Trip en mer !

Au Festival d'Avignon il y a deux pièces sur George Sand. 

 


 Chère George Sand de Emmeline Naert 

 


 

George Sand le souffle de la liberté de Brigitte Bladou

J'irai voir l'une d'entre elles.


Les vacances sont bientôt là. C'est l'occasion de découvrir une George Sand dont on imagine mal la richesse de l'oeuvre et une George Eliot encore trop peu connue en France. Vous pouvez piocher des idées dans nos bilans des mois de mars, avril, mai ou juin ou nous proposer d'autres titres !

Rejoignez-nous  en toute liberté avec des lectures sur Les deux George  de la littérature !

 

***

BILAN 3 : Mois de Mai

 



Claudialucia

George Eliot : Adam Bede

George Sand :  Les beaux messieurs du Bois-Doré



Miriam

George Eliot  : Adam Bede

George Sand :  Les beaux messieurs du Bois-Doré


Nathalie

George Eliot : Le roman d’amour de mr Gilfil


George Eliot :  Felix Holt, le radical


George Eliot : Le moulin sur la Floss


George Eliot : La repentance de janet 


George Eliot : Silas Marner et  Mona Ouzouf L’autre George


George Eliot : Middlemarch


George Eliot : Daniel Deronda

BILAN 2 Mois d'Avril

 


 

Claudialucia : 

  George Sand : La ville Noire  

 George Eliot  : Felix Holt, le radical


Fanja

George Sand : La Ville Noire 

 

Miriam

 George Sand : La Ville Noire 

et Biographie de George Sand en BD : George Sand fille du siècle Severine Vidal/Kim Consigny

George Eliot :  Felix Holt, le radical
 

 


VOIR BILAN 1  Mois de Mars

 

Le moulin sur la Floss

 

Claudialucia

Présentation du challenge

 George Eliot : Middlemarch

 George Eliot : Le  Moulin sur la Floss L'enfance (1) George Eliot et Marcel Proust

George Eliot : Le moulin sur la Floss (2)

Walter Scott : Waverley ( les lectures de Maggie Tulliver dans Le Moulin sur la Floss)

George Sand : La petite Fadette

George Sand : Le Meunier d'Angibault 

George Sand: Indiana

George Sand : la mare au diable

 

Miriam 

 Présentation du challenge les deux George de la littérature

George Eliot :  Le moulin sur la Floss

 George Sand : La Petite Fadette

 George Sand :  Le meunier d'Angibault

 George Sand: Indiana

 George Sand : La mare au diable 

 

Nathalie

 George Eliot : La repentance de Janet 

 

Sacha 

George Sand : La petite Fadette 

 


*** 

 


 

 

mardi 9 juin 2026

George Sand : Gabriel

 

Gabriel est un roman dialogué de George Sand ou il est plutôt du théâtre dans un fauteuil, expression inventée par George Sand et adoptée par Alfred de Musset, pour désigner une pièce de théâtre écrite pour être lue et non pour être jouée. Mais Gabriel a été porté à la scène plusieurs fois, la dernière dans une mise en scène de Laurent Delvert à la Comédie française. La pièce apparaît d’une étonnante contemporanéité malgré son romantisme et son point de départ peu crédible qu’il faut accepter comme une convention théâtrale. Une convention qui s’élève vite à la métaphore, celle qui interroge l’identité sexuelle, la construction du genre et la liberté féminine : « On ne naît pas femme disait Simone de Beauvoir, on le devient ». C’est à cette assertion philosophique que répond la pièce de George Sand. 
 

L’intrigue

 

Gabriel-Gabrielle la scène du miroir metteur en scène Laurent Delvert

Nous sommes en Italie au temps de la Renaissance. Gabriel a été tenu dans le secret de sa naissance par son grand-père le duc de Bramante qui veut que son héritage reste dans la branche aînée de la famille en se transmettant à son petit-fils Gabriel. Le duc hait son fils cadet Octave et refuse que sa fortune, à sa mort, aille au fils de celui-ci, Astolphe. Le problème, c’est que la succession ne peut se transmettre que par un héritier mâle et Gabriel est… une fille ! 

Gabriel

« Je dis que cette transmission d’héritage de mâle en mâle est une loi fâcheuse, injuste peut-être. Ce continuel déplacement de possession entre les diverses branches d’une famille ne peut qu’allumer le feu de la jalousie, aigrir les ressentiments, susciter la haine entre les proches parents, forcer les pères à détester leurs filles, faire rougir les mères d’avoir donné le jour à des enfants de leur sexe !… Que sais-je ! L’ambition et la cupidité doivent pousser de fortes racines dans une famille ainsi assemblée comme une meute affamée autour de la curée du majorat, et l’histoire m’a appris qu’il en peut résulter des crimes qui font l’horreur et la honte de l’humanité. »

Gabriel sera donc tenu dans l’ignorance de son propre sexe par son grand père, élevé comme un garçon et connu comme tel par tout son entourage à l’exception d’un serviteur fidèle, Marc, d’un précepteur qui l’instruit et fait de lui un homme érudit, et de sa nourrice. Gabriel apprend l’escrime, monte à cheval fougueusement, participe aux chasses à courre, manie le poignard, tout en apprenant le latin et le grec et quelques autres langues encore. Il est mis à l’écart de la société et ne connaît personne en dehors du château, une cage dorée dans laquelle il se sent à l’étroit.  Son éducation lui apprend l’infériorité de la femme et la grandeur de l’homme. 

« Dès sa plus tendre enfance (…), il a été pénétré de la grandeur du rôle masculin, et de l’abjection du rôle féminin dans la nature et dans la société. Les premiers tableaux qui ont frappé ses regards, les premiers traits de l’histoire qui ont éveillé ses idées, lui ont montré la faiblesse et l’asservissement d’un sexe, la liberté et la puissance de l’autre. Vous pouvez voir sur ces panneaux les fresques que j’ai fait exécuter par vos ordres : ici l’enlèvement des Sabines, sur cet autre la trahison de Tarpéia ; puis le crime et le châtiment des filles de Danaüs ; là une vente de femmes esclaves en Orient ; ailleurs, ce sont des reines répudiées, des amantes méprisées ou trahies, des veuves indoues immolées sur les bûchers de leurs époux ; partout la femme esclave, propriété, conquête, n’essayant de secouer ses fers que pour encourir une peine plus rude encore, et ne réussissant à les briser que par le mensonge, la trahison, les crimes lâches et inutiles. »

Enfin, quand son grand-père lui apprend la vérité, Gabriel se révolte, part à la recherche de son cousin Astolphe de Bramante et lui propose, sans lui dire qu’elle est femme, de partager sa fortune avec lui.
 

Il ou Elle ?
  
Le personnage de George Sand dans la mise en scène de Christopher Cartmill, metteur en scène américain

Bien sûr, la situation rappelle l’intrigue de nombreuses pièces de théâtre : Dans L’école des femmes Agnès est élevée dans la solitude par deux gardiens qui obéissent aux ordres du barbon Arnolphe et la maintiennent dans l’ignorance; ce dernier veut préserver la virginité et la pureté de la jeune fille pour en faire sa femme. Agnès est privée de liberté et de lien social, elle ignore tout de l’amour et du sexe opposé mais elle reste fille. Dans des oeuvres de Shakespeare, Viola, Rosalinde, se déguisent en homme, ce travestissement leur permet d’échapper aux prédateurs mais elles restent femmes, faibles et en danger dans ce monde fait pour les hommes ! Dans Marivaux, le Chevalier est une femme se déguisée en homme pour éprouver la sincérité de Lélio qu'elle doit épouser. Mais jamais dans aucune  pièce avant celle de George Sand on n'était allé aussi loin jusqu’à nier le genre du personnage comme c’est le cas pour Gabriel et l’éduquer dans le mépris du sien.


Gabriel

J’ai rêvé que j’étais femme.
 

Le Précepteur

Et ce rêve vous était sans doute désagréable ?
 

Gabriel

Pas le moins du monde ; car, dans mon rêve, je n’étais pas un habitant de cette terre. J’avais des ailes, et je m’élevais à travers les mondes, vers je ne sais quel monde idéal. Des voix sublimes chantaient autour de moi ; je ne voyais personne ; mais des nuages légers et brillants, qui passaient dans l’éther, reflétaient ma figure, et j’étais une jeune fille vêtue d’une longue robe flottante et couronnée de fleurs.
 

Le Précepteur

Alors vous étiez un ange, et non pas une femme.

Autrement dit, elle n’est plus ni homme ni femme, elle n’appartient plus au monde des humains. Bien sûr, à notre époque, la situation de  Gabriel peut amener à une réflexion sur le travesti, les personnes transgenre ou binaire d’où la modernité de ce thème. L'adaptation du metteur en scène américain Christopher Cartmill d'après les photos que j'ai dénichées semblent jouer à fond sur la confusion des genres, la question de l'identité sexuelle : Le personnage de Faustina, de la soeur Barbara,  de Settimia, la mère d'Astolphe, sont joués par  des hommes, 

 

Settimia, la mère d'Astolphe, et son confesseur



Faustina, la courtisane, maîtresse d'Astolphe   : Christopher Cartmill

Gabriel-Gabrielle sont interprétés à la fois par un homme et une femme, Christopher Cartmill, le metteur en scène, soulignant ainsi la dualité du personnage.

En effet, quand Gabriel se travestit en femme à la demande de son cousin Astolphe de Bramante pour faire une farce à ses amis, elle ne se sent pas femme, elle rejette ce rôle. La singularité de Gabriel, c’est qu’elle n’a pas appris à être femme. On lui a enseigné la négation de son genre et dans le miroir elle ne se reconnaît pas comme telle.  "On ne naît pas femme,  on le devient" ! 

 

 Gabriel et Gabrielle, la scène du miroir, un comédien et une comédienne 


 Gabriel

Que je souffre sous ce vêtement ! Tout me gêne et m’étouffe. Ce corset est un supplice, et je me sens d’une gaucherie !… je n’ai pas encore osé me regarder. L’œil curieux de cette vieille me glaçait de crainte !… Pourtant, sans elle, je n’aurais jamais su m’habiller. (Il se place devant le miroir et jette un cri de surprise.) Mon Dieu ! est-ce moi ? Elle disait que je ferais une belle fille… Est-ce vrai ? (Il se regarde longtemps en silence.) Ces femmes-là donnent des louanges pour qu’on les paie… Astolphe ne me trouvera-t-il pas gauche et ridicule ? Ce costume est indécent… Ces manches sont trop courtes !… Ah ! j’ai des gants !… (Il met ses gants et les tire au-dessus des coudes.) Quelle étrange fantaisie que la sienne ! elle lui paraît toute simple, à lui !… Et moi, insensé qui, malgré ma répugnance à prendre de tels vêtements, n’ai pu résister au désir imprudent de faire cette expérience !

Mais quand elle tombe amoureuse de son cousin et réciproquement quand celui-ci découvre son sexe, elle n’est plus à sa place dans aucune des situations. La mère d’Astolphe, Settimia, lui reproche ses manières peu féminines, de monter à cheval comme un homme, de coudre ou de broder exécrablement. Et alors qu’Astolphe admirait en Gabriel son « esprit viril », il reproche maintenant à Gabrielle son indépendance, sa fierté. Gabrielle n’a pas eu les leçons de soumission imposées aux femmes depuis leur enfance. Elle n’a pas appris à se taire devant un homme, à le considérer comme son maître, à se penser inférieure. Cette impossibilité de mettre Gabrielle sous le joug fait d’Astolphe un amoureux jaloux, vindicatif, suspicieux. Il veut l’épouser pour asseoir sa domination sur elle : 

« Je sens qu’un peu d’autorité, légitimée par un serment solennel de sa part, le mettrait à l’abri de ses réactions d’indépendance et de fierté »

Mais le précepteur qui connaît bien son élève rétorque : 

« Je connais Gabriel : on a voulu que j’en fisse un homme ; je n’ai que trop bien réussi. […] il ne vous ôterait ni son affection ni son estime, mais il partirait un beau matin, comme un aigle brise la cage à moineaux où on l’a enfermé. » 

Astolphe est en pleine contradiction vis à vis de lui-même. Lui aussi est victime des préjugés qu’on lui a inculqués depuis l’enfance. On pourrait peut-être dire pour lui aussi « on ne naît pas homme, on le devient». Il n'y a pas si longtemps, quand j'étais enfant, on interdisait à un garçon de pleurer en le traitant de fille, ce qui était insultant. Mais une fille qui aimait grimper aux arbres, sauter, faire du sport, plonger du haut d'un rocher, on la traitait de "garçon manqué". A l'époque de Sand, le modèle masculin basé dès l'enfance sur l’idée de la domination, de la force, fondé sur la croyance en la supériorité masculine, empêche Astolphe de comprendre les aspirations de la femme qu’il aime. L’amour est synonyme pour lui de possession et de soumission. Il sait que Gabrielle est réfléchie et érudite mais il ne veut pas ou ne peut pas l’accepter comme son égale. C'est par lui que le drame arrive. Pourtant, il ne supporterait pas de vivre avec une « petite sotte qui ne saurait que broder et faire le point de croix » mais il est humiliée par l’intelligence de Gabrielle, il se sent dépassé. 

 « Il est vrai, tu deviens chaque jour plus philosophe, Gabrielle ; tu argumentes du soir au matin comme un académicien de la Crusca. Ne saurais‐tu être femme, du moins pendant trois mois de l’année ? »

Enfin lors du dénouement qui ne peut être que tragique, les deux personnages qui parlent de Gabriel- Gabrielle  utilisent, l’un, le pronom il, l’autre, le pronom elle comme s’il était impossible de trancher.


George Sand, une autre Gabrielle

Caricature de Lorentz : George Sand

George Sand va très loin dans la critique de la condition féminine dans cette pièce. On sent que ce qu’elle met en scène est son vécu et qu’il est souvent douloureux : elle-même forcée de prendre un nom et un costume masculins pour s’imposer dans le monde d’hommes; elle-même en proie aux critiques et au scandale pour sa vie libre alors que les hommes ont tous les droits, toutes les libertés, elle-même attaquée pour ses convictions politiques, socialistes !  Et puis, il y a ceux qui ne reconnaissent pas son talent et prétendent réduire Sand à un « véritable réflecteur de tous les hommes de talent qu’elle côtoyait», et réduire son œuvre aux seuls romans champêtres, avec une Sand bergère, gardant de sa plume deux moutons : référence à Nanon, et à la préface de La Petite Fadette."  Il y a ceux qui la reconnaissent comme écrivaine en profitant de l’occasion pour attaquer les autres femmes intellectuelles, les Bas bleus : «  « Pour une exception heureuse, combien compterait-on de singes maladroits ! ». *
On se souvient de ces portraits caricaturaux qui la représentent en vêtements masculins outrageusement moulés sur un corps féminin :  il ou elle ? Le caricaturiste Lozenz  accompagne ses dessins de ces mauvais vers :

« Si de Georges [sic] Sand ce portrait
laisse l’esprit un peu perplexe
c’est que le genre est abstrait
et comme on sait n’a pas de sexe. »*

 

Quand on lit toute la bave de crapaud que des hommes, critiques, caricaturistes, ont déversé sur l’écrivaine en son temps, et, à travers elle, sur toutes les femmes, quand on songe que ces mêmes hommes ne sont, pour certains, connus aujourd’hui que parce qu’ils ont critiqué George Sand, on ressent avec plus d’intensité la force des mots qui fusent dans sa pièce et qui deviennent dans la bouche de Gabriel-Gabrielle un plaidoyer à la fois éloquent et émouvant.


Le Précepteur

Un homme ne doit jamais avoir peur.
 

Gabriel


Autant voudrait dire, mon cher abbé, qu’un homme ne doit jamais avoir froid, ou ne doit jamais être malade. Je crois seulement qu’un homme ne doit jamais laisser voir à son ennemi qu’il a peur.
 

Le Précepteur

Il y a dans l’homme une disposition naturelle à affronter le danger, et c’est ce qui le distingue de la femme très particulièrement.
 

Gabriel

"La femme ! la femme, je ne sais à quel propos vous me parlez toujours de la femme. Quant à moi, je ne sens pas que mon âme ait un sexe, comme vous tâchez souvent de me le démontrer. Je ne sens en moi une faculté absolue pour quoi que ce soit : par exemple, je ne me sens pas brave d’une manière absolue, ni poltron non plus d’une manière absolue. Il y a des jours où, sous l’ardent soleil de midi, quand mon front est en feu, quand mon cheval est enivré, comme moi, de la course, je franchirais, seulement pour me divertir, les plus affreux précipices de nos montagnes. Il est des soirs où le bruit d’une croisée agitée par la brise me fait frissonner, et où je ne passerais pas sans lumière le seuil de la chapelle pour toutes les gloires du monde. Croyez-moi, nous sommes tous sous l’impression du moment, et l’homme qui se vanterait devant moi de n’avoir jamais eu peur me semblerait un grand fanfaron, de même qu’une femme pourrait dire devant moi qu’elle a des jours de courage sans que j’en fusse étonné. "


***



  *Michèle Fontana dans son article George Sand fecit soi-même, Ici  

 



Chez Nathalie Delivrer des livres