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dimanche 29 mars 2026

George Sand : Les Maîtres sonneurs


Après la révolution de 1848, période de bouleversements et de violences, George Sand qui avait idéalisé le combat républicain, désillusionnée, se retire à Nohant et retourne à son Berry natal et au charme paisible de la nature. Elle revient aussi aux romans qui rendent hommage à ces sociétés rurales dont elle veut montrer - en ce sens elle n'abandonne pas ses idées socialistes- la beauté et la grandeur.

Dans Les Maîtres sonneurs qui est à mes yeux le meilleur de ses romans champêtres, elle va s’attacher à peindre les traditions à travers deux « pays », le Berry et le Bourbonnais. Elle donne pour cela la parole à un vieux paysan Etienne Depardieu dit Tiennet qui raconte sa jeunesse pendant les soirées de breyage « c’est ainsi, tu le sais, qu’on appelle les heures assez avancées de la nuit où l’on broie le chanvre, et où chacun alors apportait sa chronique. ». Le livre est ainsi divisé en trente-deux veillées. 
Tiennet commence à parler de sa jeunesse à partir des années 1770, l’année de sa communion. Il faut donc remarquer que ce récit parle d’une société en train de disparaître et tombée partiellement en désuétude même pour les lecteurs de George Sand quand le roman paraît en 1853. Pour eux comme pour nous, le roman de George Sand a le charme du passé et se pare du merveilleux liée aux croyances et aux coutumes anciennes.


Une langue riche et variée


Les Maîtres-sonneurs


George Sand confie à Eugène Lambert à qui elle dédicace son livre que c’est intentionnellement qu’elle adopte un parler propre au paysan berrichon  : 

"Tu ne me reprocheras pas d’y mettre de l’obstination, toi qui sais, par expérience de tes oreilles, que les pensées et les émotions d’un paysan ne peuvent être traduites dans notre style, sans s’y dénaturer entièrement et sans y prendre un air d’affectation choquante."


On le lui reprochera d’autant moins que c’est c’est ce qui fait le charme des Maîtres sonneurs, les mots du terroir, les tournures de phrase avec leurs particularités grammaticales, les expressions imagées !  Dans ses romans champêtres George Sand invente une langue originale, pleine de saveur, de musicalité, de drôlerie et en même temps infiniment poétique. C’est un régal !

 

Ainsi Joset, avec ses yeux écarquillés, est « l’ébervigé »,

Une ouaille n’est pas seulement le fidèle d’un curé mais une brebis «  Te voilà couché comme une ouaille malade »

 Une jeune fille coquette, bien habillée, est « ragoutante » ou « bravette », Brulette est un fille sérieuse mais elle «s’oublie à  gaminer au catéchisme »  

D’après le père de Tiennet, la jeune fille aime trop « la bienaiseté », il la trouve trop pauvre pour être si « demoiselle ».

Les termes de métiers anciens : les fendeux et les bûcheux.

 Les enfants font entrer le catéchisme dans leur tête  «  à fine force d’écouter de leurs oreilles ».

 Une femme qui reprise « rhabille les nippes », Brulette qui s’occupe de son frère de lait Joset  «avait l’oeil à ses hardes »

Joset se tourne vers la "musiquerie"  et veut devenir  "musiqueux" , «  les autres petits musiqueux du pays te chercheront noise » l’avertit Brulette.

ou encore « "j’en augurai qu’il écoutait gros, comme nous disions dans ce temps-là, pour signifier une personne dure de ses oreilles »; 

"il avait l'air d’écouter ou de regarder quelque chose que les autres ne saisissaient point : c’est pourquoi il passait pour être de ceux qui voient le vent. »

« La vie est un ragout mélangé de tristesse et de contentement ».



Le récit

 

Joset debout, Tiennet, Brulette, Therence, Le Grand Bûcheux


Le roman raconte l’histoire des quatre personnages principaux et de leurs amours mouvementés autour duquel gravite une foule de personnages pittoresques des deux régions le Berry et le Bourbonnais. C’est aussi un roman sur la musique et sur les  joueurs de cornemuse rassemblés en des confréries qui admettent difficilement la concurrence.

Les Berrichons : Etienne Depardieu raconte l’histoire. Il vit chez ses parents et cultive la terre; la jolie et fière Brulette aux beaux cheveux blonds, sa cousine, orpheline, est recueillie par son grand-père ( qui est  l’oncle de Tiennet ). Vertueuse mais coquette, elle  règne sur une multitude de « galants ». Elle adore danser la bourrée comme tous les jeunes du pays.

« Je dis mon oncle pour abréger, car il était mon grand-oncle, frère de ma grand'mère, et avait nom Brulet, d'où sa petite-fille, étant seule héritière de son lignage, était appelée Brulette, sans qu'on fît jamais mention de son nom de baptême, qui était Catherine. »

Joseph ou Joset, frère de lait de Brulette, Joset, l’ébervigé, considéré comme un idiot, vit pour la musique et veut devenir cornemuseux. Quant à Brulette, elle a été élevée par Mariton, la mère de Joset.

Les Bourbonnais : Hariel, le muletier, un beau jeune homme courageux et rieur, dont le visage est noirci comme tous ceux de son métier, sa soeur Thérence aux longs cheveux bruns, à la peau blanche, et leur père le Grand Bûcheux, un bûcheron plein de sagesse et ardent au travail. Il y a aussi les muletiers avec leur chef dit le Rouge et leur brebis galeuse, Malzac. 


 Deux pays, deux cultures : le Berry et le Bourbonnais

 

si vous êtes des bois, je suis des blés...


Le roman de George Sand à un charme fou. A ma première lecture, j’avais été surprise et fascinée par l’évocation de ce peuple des bois, toujours itinérant dans ces immenses forêts jusqu’aux hauteurs de l’Auvergne, soumis à des conditions de vie rudes, si opposé au peuple berrichon calme et rangé dans son pays de plaine et de culture. Bien sûr, cette seconde lecture n’a pu me surprendre mais j’ai de nouveau été conquise par la description des paysages et de ce peuple du Bourbonnais.

La première fois que nous rencontrons le peuple des bois, c’est lorsque Tiennet et son père, secourent un homme et sa fille dont la charrette s’est embourbée. Le jeune garçon doit porter la fillette malade pendant que les hommes dégagent le véhicule et il l’interroge :

"Mais de quel pays êtes-vous donc, que vous parliez si drôlement tout à l’heure ?
De quel pays ! dit-elle. Je ne suis pas d’un pays. Je suis des bois, voilà tout.
Oh! ma fine, si vous êtes des bois, je suis des blés, que je lui répondis en riant."


Cette rencontre, l’une des belles rencontres de l’histoire littéraire avec ces répliques "des bois et des blés", donne le ton au roman, introduisant une part de rêve et d’étrangeté qui parle à l’imagination !  L’écrivaine joue, en effet, sur les contrastes frappant entre le Berry et le Bourbonnais, contrastes dans les paysages, dans le travail, les mentalités et les coutumes.
 
"Le Berry et le Bourbonnais, le chêne et l'épi, la plaine et la forêt. Ici la sagesse des paysans de la Vallée Noire, là, chez les «bûcheux» et les muletiers de Combrailles, le don de l'imaginaire et le risque du rêve."

Quelle poésie, quelle profondeur dans cette expression "le risque du rêve" ! Les Bourbonnais aiment leurs bois "comme loup ou renard" et ne pourrait pas vivre en plaine, soumis à la routine comme les paysans berrichons. On aime toujours plus le pays qui est le sien affirme le Grand Bûcheux.

« La taupe aime sa noire caverne, comme l’oiseau aime son nid dans la feuillée, et la fourmi vous rirait au nez, si vous vouliez lui faire entendre qu’il y a des rois mieux logés qu’elle en leurs palais. »

George Sand mène ici un travail d’ethnologue quand elle nous décrit avec tant de précision le travail et le mode de vie des Bourbonnais. 
Ainsi les fendeux et les bûcheux qui habitent loin, dans le Haut pays comme Huriel et Thérence, s’engagent pour trois mois et se construisent des cabanes plus confortables que ceux qui vivent plus près et qui ne restent que pour la semaine, retournant chez eux, chaque samedi. Thérence qui suit son père et son frère sur toutes les coupes transporte même son lit et ses affaires avec elle. 

"Il en était à peu près de même des charbonniers, et par là on entend non pas ceux qui achètent du charbon pour en revendre, mais ceux qui le fabriquent sur place, au compte des propriétaires des bois et forêts. 
Dans les temps d’aujourd’hui, l’industrie des muletiers est en baisse et va à se perdre. Les forêts sont mieux percées, et il n’y a plus tant de ces endroits abominables pour les chevaux et les voitures, où le service des mulets est le seul possible."


Pourtant la description qu’elle nous en fait malgré son réalisme ne manque pas de poésie et d’un certain romantisme avec ces personnages au visage noirci par la fumée du charbon ou la poussière des chemins, amoureux d’une vie libre, dangereuse, qui échappe en grande partie aux lois de la société ou cherche à s’en émanciper. Ils obéissent, au sein de confréries, à des rites secrets, initiatiques.
La noirceur de leur visage si elle obéit à une réalité de l’époque joue un rôle symbolique dans le roman en les rendant suspects aux gens de la plaine, en les parant d’une aura mystérieuse qui suscite la méfiance et la peur. 

"Oui, dit le père Brulet, qui n’était point aisé à persuader, mais vous avez le noir sur la figure, pas moins ! Vous avez juré à votre confrérie de suivre son commandement, qui est de passer déguisé en cette mode dans les pays où vous êtes encore suspects, afin que si l’un de vous y fait quelque mal, on ne puisse pas dire, en voyant les autres plus tard : « C’est lui ou ce n’est pas lui."

 
Les muletiers ont une sorte de grandeur dans leur démesure. Ils sont véritablement inquiétants. Malzac qui attaque Brulette dans la forêt et veut se débarrasser de ceux qui l’accompagnent fait allusion aux crimes impunis, aux nombreux endroits où faire disparaître un corps. Et quand il y a combat entre Huriel et Malzac, c’est un combat à mort. 

Et puis les forêts, les arbres, l’obscurité des sous-bois, l’absence d’horizon sont propices aux craintes indéfinies, au surnaturel, aux croyances occultes. 


 Les croyances occultes, la sorcellerie 

 

 Huriel, le muletier : Le diable !


La croyance dans le surnaturel est encore plus forte, en effet, dans les pays de forêts où l’on perd facilement ses repères, où les êtres mal intentionnés peuvent plus facilement se cacher, plutôt que dans les plaines ou l’on voit loin à l’horizon. 
 

"Ce n'était point seulement par ma grand-mère que je m'étais laissé conter que les gens qui ont la figure blanche, l'oeil vert, l'humeur triste et la parole difficile à comprendre, sont portés à s'accointer avec les mauvais esprits, et, en tout pays, les vieux arbres sont mal famés pour la hantise des sorciers et des autres. "

Cela donne parfois, une scène de comédie tout à fait réjouissante, quand Véret  le sabotier aperçoit un soir de Noël, sous un arbre, Hariel au visage noir en train de discuter avec Joset et que ce dernier lui fait une farce. 

" Mais dès que les deux autres l’eurent vu, ils se séparèrent ; l’homme noir dévala on ne sait où, et son camarade, s’approchant de Véret, lui dit d’une voix qui lui parut tout étranglée :

— Où vas-tu donc comme ça, Denis Véret ?"

Le sabotier commença de s’étonner, et, sachant qu’on ne doit point répondre aux choses de la nuit, surtout à côté des mauvais arbres, il passa son chemin en détournant la tête ; mais il fut suivi de celui qu’il jugeait être un esprit, et qui marchait derrière lui, mettant son pas dans le sien.
Quand ils furent en haut de la plaine, le poursuivant tourna à main gauche, disant :

— Bonsoir, Denis Véret ! »
 

Ou au contraire une scène tragique comme lorsque Huriel découvre en pays bourbonnais le corps sans vie du sonneur. Les cornemuseux qui gagnaient leur vie en animant les bals de campagne étaient déjà trop nombreux. Organisés en sociétés secrète, ils défendaient leurs intérêts et parfois les rencontres tournaient au drame. Ils avaient alors tout intérêt à encourager les superstitions qui les dédouanaient de toute suspicion en cas de meurtre.

« C’est un endroit sauvage où les gens de justice craignent le paysan, et où le paysan ne craint que le diable. (...) Ils croient fermement en ce pays, ce que l’on croit un peu dans celui-ci, à savoir : qu’on ne peut devenir musicien sans vendre son âme à l’enfer, et qu’un jour ou l’autre, Satan arrache la musette des mains du sonneur et la lui brise sur le dos, ce qui l’égare, le rend fou et le pousse à se détruire. »

 la musique  

 

Joset, Brulette et Tiennet


Enfin, la musique est au centre du roman. On sait combien George Sand l’aimait. Dans un autre des ses romans Consuelo que j’aime beaucoup, la musique tient aussi une place primordiale.
Joset est épris de musique et il compose ses propres airs. Ce qu’il ne peut pas dire par les mots, il l’exprime avec sa musique. George Sand décrit comment la musique parle aux âmes simples. Jamais elle-même n’a été aussi inspirée, aussi poète que lorsqu’elle évoque les sentiments que celle-ci éveille dans celui qui l’écoute. Voilà ce que ressent Brulette en l'écoutant : 

"Je n'ai pensé à rien, j'ai eu mille souvenances  du temps passé. (...) J’ai vu aussi, dans ma songerie, ta mère et mon grand-père assis devant le feu, et causant de choses que je n’entendais point, tandis que je te voyais à genoux dans un coin, disant ta prière, et que je me sentais comme endormie dans mon petit lit. J’ai vu encore la terre couverte de neige, et des saulnées remplies d’alouettes, et puis des nuits remplies d’étoiles filantes, et nous les regardions, assis tous deux sur un tertre, pendant que nos bêtes faisaient le petit bruit de tondre l’herbe."

 Joseph veut aller apprendre à jouer de la cornemuse en pays bourbonnais plutôt que en pays berrichon parce que c’est là que la musique prend son envol. Les Berrichons sont un peuple trop terre à terre, enraciné dans leur sol, ils ne peuvent s’élever jusqu’aux hautes sphère de la vraie musique, celle de l’imagination et de l’émotion. C’est déjà ce qu’affirmait Huriel : 

"La musique est une herbe sauvage qui ne pousse pas dans vos terres. Elle se plaît mieux dans nos bruyères, je ne saurais vous-dire pourquoi ; mais c’est dans nos bois et dans nos ravines qu’elle s’entretient et se renouvelle comme les fleurs de chaque printemps." 

Et c’est ce qu’explique aussi le Grand Bûcheux à Joset dans ce texte magnifique que je vous retranscris ici entièrement parce que je ne crois pas que l’on puisse parler de la musique avec plus d’émotion et de poésie :

"La musique à deux modes que les savants, comme j’ai ouï dire, appellent majeur et mineur, et que j’appelle, moi, mode clair et mode trouble ; ou, si tu veux, mode de ciel bleu et mode de ciel gris ; ou encore, mode de la force ou de la joie, et mode de la tristesse ou de la songerie. Tu peux chercher jusqu’à demain, tu ne trouveras pas la fin des oppositions qu’il y a entre ces deux modes, non plus que tu n’en trouveras un troisième ; car tout, sur la terre, est ombre ou lumière, repos ou action. Or, écoute bien toujours, Joseph ! La plaine chante en majeur et la montagne en mineur. Si tu étais resté en ton pays, tu aurais toujours eu des idées dans le mode clair et tranquille, et, en y retournant, tu verras le parti qu’un esprit comme le tien peut tirer de ce mode ; car l’un n’est ni plus ni moins que l’autre.
Mais, comme tu te sentais musicien complet, tu étais tourmenté de ne pas entendre sonner le mineur à ton oreille. Vos ménétriers et vos chanteuses l’ont par acquit, parce que le chant est comme l’air qui souffle partout et transporte le germe des plantes d’un horizon à l’autre. Mais, de ce que la nature ne les a pas faits songeurs et passionnés, les gens de ton pays se servent mal du ton triste et le corrompent en y touchant. Voilà pourquoi il t’a semblé que vos cornemuses jouaient faux.
Donc, si tu veux connaître le mineur, va le chercher dans les endroits tristes et sauvages, et sache qu’il faut quelquefois verser plus d’une larme avant de se bien servir d’un mode qui a été donné à l’homme pour se plaindre de ses peines, ou tout au moins pour soupirer ses amours."


La morale et la vertu 

 

Brulette et son bébé

Dans Les Maitres sonneurs  George Sand serait-elle moralisatrice et même conformiste?  C’est ce qu’on lui reproche souvent, oubliant à quelle époque elle écrivait ! C’est ce que j'ai fait lorsque j'ai jugé l’héroïne de La recluse de Wildfell Hall d’Anne Brontë trop moralisatrice, trop donneuse de leçon, alors que le public du XIX siècle s’indignait de son immoralité et criait au scandale.
 

Je lisais dans Babelio le commentaire d’une lectrice qui se plaignait à propos des Maîtres sonneurs

 helsand   : "On ne s'ennuie pas un instant dans ce récit et c'est bien là tout le génie de l'autrice qui nous enfile cependant les bons sentiments comme des perles (vertu, honneur, honnêteté, sens du sacrifice, religiosité...)". 

Et cela m’a fait rire car c’est bien vrai ! Les femmes obéissent aux conventions sociales dans les romans de Sand, du moins les paysannes. 

Elles ne suivent pas l'exemple de l'écrivaine dont les moeurs libres s’affranchissent de la morale chrétienne et sociale quant à la sexualité, le mode de vie. Elle était séparée de son mari, le divorce n'existant pas encore !  Sand s'affichait avec ses amants. Mais il faut dire que la baronne Dudevant, "la bonne dame" de Nohant, le pouvait parce qu'elle était d’une classe sociale élevée, indépendante financièrement puisqu’elle gagnait sa vie en écrivant, et elle constituait une exception parmi les femmes de son époque. Je suppose qu’elle ne devait pas être reçue chez les biens-pensants ! De plus, elle était chrétienne, croyante, oui, mais on sait qu’elle critiquait l’église, ce qui lui donnait une certaine liberté d’esprit par rapport aux curés, à leur prêche et leur morale. Bref ! C’était une intellectuelle aisée comme George Eliot qui vivait avec un homme marié et qui en a souffert, ayant dû renoncer à son père et son frère qu’elle aimait beaucoup. 

Sand, une exception donc ! Ainsi, elle reste plus proche de la réalité en peignant une petite paysanne, Brulette, sage, innocente, vertueuse, qui ne comprend même pas, quand elle s’occupe du bébé qui lui est confié, que les villageois la soupçonnent d’en être la mère. Elle doit cesser d’être coquette, apprendre à s’occuper d’un enfant, à être une mère, sacrifier pour cela ses plaisirs, la danse, les sorties, les belles robes. Tristounet, non ? Et oui, cela nous révèle une Sand conformiste, la femme doit s’assumer en tant que mère! C’est ce que pense toute la société du XIX siècle, c’est même la seule valeur et l’unique but de l’existence d’une femme, songez à Balzac et à sa haine viscérale des « vieilles filles » !  

mais… 

Car il y a un mais …  Conformiste ?  Peut-être, bien obligée pour plaire à ses lecteurs et être publiée, mais pas tant que cela ! Il y a quelque chose dans le roman qui est quasiment révolutionnaire au point de vue des moeurs à l’époque de l’écrivaine ! Quand Huriel croit que Brulette a un enfant, il accepte la « faute » de la jeune fille, continue à la respecter et la demande en mariage en s’engageant à élever le bébé. Outre ce que cela nous apprend sur le caractère de Huriel, on peut dire que George Sand s’éloigne ainsi du conformisme et aussi qu’elle se révèle très optimiste sur la nature humaine. C’est aussi une situation que l’on découvre dans Le papa de Simon de Maupassant, pour une fois moins pessimiste, et qui prend la défense de la « fille-mère » ! Par contre, allez voir ce que deviennent les filles « coupables » dans les romans de Thomas Hardy à la fin du XIX siècle  :  Tess d’Uberville, Loin de la foule déchaîné, Les yeux bleus !  

 



Le Berry et le Bourbonnais
  

 

Les Maîtres Sonneurs est celui des romans champêtres de George Sand qui est le plus riche culturellement, le plus original par l'opposition entre les deux "pays" du Bourbonnais et du Berry. Il rappelle combien les distances étaient grandes à cette époque et le voyage peu fréquent pour les classes populaires. On naissait, on vivait dans la même région sans connaître celle du voisin, même la langue était différente. George Sand évoque ce passé en nous en faisant ressentir le charme d'autant plus précieux qu'il a maintenant disparu !

 

Chez Nathalie Delivrer des livres
  


 

vendredi 22 janvier 2016

Christine Drouard : Solange Sand ou la folie d'aimer



Solange ou la folie d'aimer de Christiane Drouard me tentait car je voulais comprendre quelles avaient été les relations entre George et sa fille Solange, pourquoi cette mésentente entre la mère et la fille?

Bien sûr, un récit qui prend Solange pour sujet, parle obligatoirement de George et même s'il ne nous apprend rien sur l'écrivaine quand on la connaît déjà bien, il est intéressant parce qu'il présente le point de vue de la fille et donne un autre éclairage de la mère!

Solange Dudevant-Sand  porrtrait peint par son mari , le sculpteur Jean-Baptiste Clésinger
Solange Dudevant-Sand  par son mari Jean-Baptiste Clésinger

Et d'abord Solange est-elle bien la fille de son père, le baron Dudevant,  ou du premier amant de sa mère, Ajasson de Grandsagne?  C'est une question que Solange a dû se poser un jour au l'autre. Car ce n'est pas de tout repos d'être la fille (et le fils, d'ailleurs, Maurice n'en sort pas indemne non plus) d'une telle femme!

Pourtant, toute jeune, Solange idolâtre sa mère qu'elle appelle "Mon George" mais celle-ci l'envoie en pension alors qu'elle garde son fils Maurice -qu'elle préfère- près d'elle. Solange souffrira énormément d'être ainsi séparée d'une mère qui s'ennuie et a besoin de distractions, de voyages, d'hommes, quand elle ne travaille pas comme une forcenée pour nourrir sa famille par ses écrits! Quant aux amants qui se succèdent au foyer maternel, il faut d'abord s'habituer à leur présence puis quand on commence à bien les apprécier, ils disparaissent. C'est bien ainsi que Solange le ressent. En particulier, pour Chopin à qui elle s'attache vraiment et réciproquement. Solange restera fidèle à ce dernier qu'elle considère comme un père, prenant même le parti de celui-ci contre sa mère.
Enfin, Solange refuse le mari que lui avait choisi sa mère pour épouser le sculpteur Jean-Baptiste Clésinger, ce qu'après tout, une femme aussi indépendante que George Sand aurait dû amplement comprendre. Mais voilà, Clésinger a certainement été aussi l'amant de la mère dans sa jeunesse... Et puis George Sand ne paraît pas douée pour accorder à sa fille la liberté qu'elle réclame pour elle. Le mariage ne tiendra pas. Séparée de son mari, Solange aura une vie de femme libre, amants, bals, théâtre, ce qui scandalise sa mère qui la traitera de "Don juan femelle". George la soupçonne même de se faire entretenir car elle mène une vie trop aisée, trop brillante. Où prend-elle l'argent? Pour l'écrivaine qui toujours travaillé pour gagner son indépendance sans rien devoir à personne, ce doit être ce qu'il y a de pire... Solange aurait eu aussi des secrets inavouable à sa mère, une fille illégitime qu'elle a toujours cachée. On voit donc que tout oppose ces deux femmes qui pourtant se sont aimées, combattues, haïes, séparées et retrouvées et encore perdues.
Que dire de ce récit racontée à la première personne par Solange et qui s'étaie sur des fragments de lettres, des témoignages?
  Bien sûr, il est agréable de rencontrer au cours de ces pages des personnages célèbres, Jules Sandeau, Liszt, Marie d'Algoult que Solange admire beaucoup, Flaubert, Delacroix, Chopin et de lire des extraits des lettres de Solange ou de sa mère, de revivre certains épisodes de la vie des deux femmes...   Mais le récit me paraît un peu léger d'un point de vue historique, et un peu trop presse du coeur car il effleure superficiellement la psychologie de ces personnage et le contexte de l'époque.  On ne sait jamais vraiment s'il repose sur des vérités établies ou sur des suppositions, sur les on-dits de l'époque. L'auteure aurait dû  trancher plus nettement entre biographie et roman. Son récit se situe un peu entre les deux si bien que les personnages, à la fin, nous paraissent toujours une énigme. Cette lecture m'a donc laissée un peu sur ma faim.



samedi 8 février 2014

George Sand : Le château de Pictordu







Aurore Sand, petite fille de George
Avec Le château de Pictordu George Sand écrit un conte fantastique. Celui-ci paru en feuilleton dans un journal pour enfants en 1873 et prend ensuite place dans ses Contes d'une grand mère. C'est en effet pour ses petites filles, Aurore à qui le livre est dédicacé et Gabrielle que l'écrivaine a imaginé cette histoire.

Le château abandonné de de Pictordu est situé dans le pays du Gévaudan, "dans un désert de forêts et de montagnes"
Monsieur Flochardet , peintre portraitiste, traverse le pays en partant de Mende où il est allé chercher sa fille Diane, malade, pensionnaire au couvent des Visitandines, pour la ramener chez lui à Arles. Ils doivent faire étape à Saint Jean du Gard mais le muletier qui les guide sur une étroite route tortueuse fait verser la voiture accidentellement. Dans le château en ruines, Diane aperçoit une dame qui lui fait signe et l'invite à entrer. Il s'agit en fait d'une statue et le père attribue cette vision à la maladie de sa fille. Mais la nuit alors que tout le monde dort, Diane aperçoit à la lueur de la lune une belle dame voilée qui lui fait voir le château tel qu'il était du temps de sa magnificence; des visions de dieux de la mythologie apparaissent devant ses yeux éblouis. Le lendemain tout a repris une apparence normale. Les voyageurs reprennent la route et arrivent sans plus ennuis à Arles où la belle mère de Diane, madame Laure, l'accueille. Il faut dire que la mère de Diane est morte il y a quelques années et que le père s'est remarié. Diane a-t-elle été victime d'hallucinations liées à sa fièvre ou a-t-elle réellement vu cette belle dame sous les traits d'une Fée?

Un conte merveilleux


On le voit le conte de George Sand s'adresse bien aux enfants avec cette irruption du merveilleux, cette Dame qui apparait plusieurs fois aux yeux de la petite fille. Le personnage de la méchante belle mère (plus sotte et frivole que méchante d'ailleurs) et le personnage de la fée qui veille sur l'enfant font bien parti du conte traditionnel.. George Sand est passionnée par la frontière existant entre le réel et le surnaturel. Elle s'est intéressée de tout temps aux récits fantastiques que racontent les paysans berrichons, récits qu'elle collecte et regroupe dans Les légendes rustiques 
Pourtant, elle est contre les superstitions qu'elle juge obscurantistes et elle pense qu'il y a toujours une explication rationnelle à tout. C'est d'ailleurs le sens de ce conte qui, au-delà du Merveilleux, est une recherche de la mère, le désir éprouvé par l'enfant de combler un manque. 
Pourtant, les enfants ont droit à leur part de rêve et d'imagination qui les nourrit et les enrichit en développant leur sensibilité artistique. C'est ce que George, grand mère, développe avec Aurore et Gabrielle, sans oublier pourtant l'étude des sciences. Car le Merveilleux n'est-il pas l'essence même de la Nature ? Elle allie même les deux dans un conte comme La Fée Poussière!

Le fée Poussière, l'alliance du merveilleux et de la science


Mais le château de Pictordu est aussi autre chose qu'un conte.

Des éléments autobiographiques

Sophie Victoire Delaborde mère de George Sand

George Sand a été séparée de sa mère Sophie et élevée par sa grand mère. La séparation a  marqué la petite fille de la même manière que Diane qui souffre de l'absence de sa mère. Le thème de la mère est ici omniprésent puisqu'il est à la source du conte. On peut dire que Sand a mis beaucoup d'elle-même dans cette fillette qui adore la nature, passionnée par l'art et en particulier par l'Antique; une fillette qui veut apprendre, étudier, qui dessine en cachette et aime aussi s'évader, rêver, imaginer..


Des idées pédagogiques

Un curieux(!) portrait de George Sand par Charles Louis Gratia : source

George Sand donne ici ses idées sur l'éducation des enfants et elle insiste sur le fait qu'il n'y a pas de différences entre les filles et les garçons. Ainsi les filles ne doivent pas être traitées comme des poupées superficielles uniquement préoccupées de leur apparence comme le fait la belle mère de Diane. Le père de Diane, lui aussi, ne prend pas la peine de lui apprendre à dessiner. Il est riche donc il pense à faire de sa fille "une vraie demoiselle sachant s'habiller et babiller, sans se casser la tête pour être autre chose; et ce n'est pas au couvent qu'elle pourra acquérir des connaissances!
Diane n'a pas droit à l'instruction parce qu'elle est une fille jusqu'au moment ou le docteur Fréron devient son mentor et lui rend accessible le monde de l'art.

Une vision de l'art

fragment de statuette de Hercule Le louvre

George Sand  livre aussi dans ce récit ses idées sur l'Art et professe d'abord son amour pour l'antiquité grecque et romaine qu'elle oppose au moderne, le Beau opposé au Laid. Alors que monsieur Flochardet, dans un but mercantile, peint des portraits pour que les modèles se voient tels qu'ils voudraient être et non tels qu'ils sont, l'art doit tendre au vrai, à l'observation : ainsi les artistes grecs avaient le sentiment du grand " et "le mettaient dans les plus petites choses". L'art doit peindre le vivant : Cette statue qui n'est "qu'une tête sans corps et très usée par le frottement" " elle vit pourtant, parce que celui qui l'a taillée dans ce petit morceau de marbre a eu la volonté et la science de la faire vivre…"
Diane deviendra une vraie artiste et devenue riche fondera un atelier pour jeunes filles pauvres où elle éduquera ses élèves gratuitement! Conte de fées? Utopie? Oui, mais c'est ce que George Sand réalisa à Nohant!









Chez Antigone

jeudi 26 septembre 2013

Exposition Photographique d'Aurélia Frey au musée d'Issoudun dans le pays de George Sand




Et voilà, je vais avoir quelques jours d'absence car je pars à Issoudun assister au vernissage des photos de ma fille Aurélia.







mercredi 22 mai 2013

Le Berry : Les légendes rustiques de George Sand illustrées par Maurice Sand

 

 



George écrit Les légendes rustiques à partir des contes et légendes récoltés par son fils Maurice dans les campagnes berrichonnes. Ces textes oraux qui témoignent des croyances et des superstitions encore présentes au XIX siècle passent ainsi dans le domaine de la littérature. Les légendes rustiques témoignent de l'intérêt que porte George Sand à la mémoire du passé, à ces traditions merveilleuses, qui, elle en est consciente, est en train de disparaître peu à peu, effacées par le monde moderne.
 Maurice Sand a illustré ces légendes par de belles et étranges gravures dont j'ai pu trouver les reproductions lors de mon séjour dans le Berry et que l'on peut voir, pour certaines, au château de Nohant.
Dans sa dédicace à Maurice, George Sand écrit :
Mon cher fils
Tu as recueilli diverses traditions, chansons et légendes, que tu as bien fait, selon moi, d’illustrer; car ces choses se perdent à mesure que le paysan s’éclaire, et il est bon de sauver de l’oubli qui marche vite, quelques versions de ce grand poème du merveilleux, dont l’humanité s’est nourrie si longtemps et dont les gens de campagne sont aujourd’hui, à leur insu, les derniers bardes.

Si elle est consciente de faire oeuvre de mémoire, George Sand ne se veut pas historienne et ne prétend pas tout dire du folklore français; elle ne cherche pas à faire une étude savante : J’aime trop le merveilleux pour être autre chose qu’un ignorant de profession.
Elle n'écrira donc que sur la tradition orale berrichonne, tout en soulignant que ces légendes se retrouvent sous des formes différentes dans toutes les régions françaises.  Elle souligne pourtant que les légendes du Berry n'ont pas la grande poésie des chants bretons et ressemblent plus, par la forme,  au Merveilleux  Normand.

Voici quelques-unes de ces légendes illustrées par Maurice Sand :




Ce sont des esprits taquins et pernicieux. Dès qu’elles aperçoivent un voyageur, elles l’entourent, le lutinent et parviennent à l’exaspérer. Elles fuient alors, l’entraînant au fond des bois et disparaissent quand elles l’ont tout-à-fait égaré.
                                                    
Maurice Sand.

Les flambeaux, ou flambettes, ou flamboires, que l’on appelle aussi les feux fous, sont ces météores bleuâtres que tout le monde a rencontrés la nuit ou vu danser sur la surface immobile des eaux dormantes. On dit que ces météores sont inertes par eux-mêmes, mais que la moindre brise les agite, et ils prennent une apparence de mouvement qui amuse ou inquiète l’imagination, selon qu’elle est disposée à la tristesse ou à la poésie.


 
« Cent agneaux vous aurez,
Courant dedans la brande;
Belle, avec moi venez,
Cent agneaux vous aurez.
– Les agneaux qu’ous avez
Ont la gueule trop grande ;
Sans moi vous garderez
Les agneaux qu’ous avez. »
                           
  Maurice Sand

« Paunay, SaunayRosnay, Villiers, Quatre paroisses de sorciers. »

C’est là un dicton du pays de Brenne, et les historiens du Berry désignent cette région marécageuse comme le pays privilégié des meneux de loups et jeteux de sorts.

La croyance aux meneux de loups est répandue dans toute la France. C’est le dernier vestige de la légende si longtemps accréditée des lycanthropes. En Berry, où déjà les contes que l’on fait à nos petits enfants ne sont plus aussi merveilleux ni aussi terribles que ceux que nous faisaient nos grand’mères, je ne me souviens pas que l’on m’ait jamais parlé deshommes-loups de l’antiquité et du moyen-âge. Cependant on s’y sert encore du mot de garou qui signifie bien, à lui tout seul, homme-loup ; mais on en a perdu levrai sens. Le loup-garou est un loup ensorcelé, et les meneux de loups ne sont plus les capitaines de ces bandes de sorciers qui se changeaient en loups pour dévorer les enfants; ce sont deshommes savants et mystérieux, de vieuxbûcherons ou de malins gardes-chasse, qui possèdent le secret pour charmer, soumettre, apprivoiser et conduire les loups véritables. Je connais plusieurs personnes qui ont rencontré, aux premières clartés de la lune, au carroir de la Croix-Blanche, le père Soupison, surnomméDémonnet, s’en allant tout seul, à grands pas, et suivi de plus de trente loups.

 
 Les Lupins


 
Les lupins (ou lubins) sont des animaux fantastiques qui, la nuit, se tiennent debout le long des murs et hurlent à la lune. Ils sont très peureux, et si quelqu’un vient à passer, ils s’enfuient en criant : Robert est mort, Robert est mort !
                                Maurice Sand.

… bon nombre des esprits de la nuit sont demeurés inoffensifs. C’est bien assez qu’ils aient consenti à revêtir des formes bizarres et repoussantes qui les empêchent de séduire les humains. Les lubins sont de cette famille. Esprits chagrins, rêveurs et stupides, ils passent leur vie à causer dans une langue inconnue, le long des murs des cimetières. En certains endroits on les accuse de s’introduire dans le champ du repos et d’y ronger les ossements. Dans ce dernier cas, ils appartiennent à la race des lycanthropes et des garous, et doivent être appelés lupins.

 Les laveuses de nuit ou les Lavandières


Pour Sand cette légende est l'une des plus sinistres visions de la peur.  C'est au bord des étangs et des marais stagnants que l'on peut entendre le clapotis de l'eau et le battoir des lavandières fantastiques. Dans le Berry, ce sont les âmes des mères infanticides qui tordent et battent inlassablement ce qui ressemble à du linge souillé et qui n'est autre que le cadavre de leur enfant. Il faut bien se garder de les observer sinon elles vous saisissent et vous battent dans l'eau comme un linge.

La Gran'Bête



Les enfants du père Germain revenaient chargés de fagots qu’ils avaient dérobés. Au sortir des tailles de Champeaux, ils entendirent tous les oiseaux du bois crier à la fois, et virent une bête qui était faite comme un veau, tout comme un lièvre aussi.
C’était la Grand’bête.
                                  Maurice Sand.


Sous les noms de bigorne, de chien blanc, de bête havette, de vache au diable, de piterne, de tarann, etc., etc., un animal fabuleux se promène, de temps immémorial, dans les campagnes et pénètre même dans les habitations, on ne sait plus dans quel dessein, tant on lui fait bonne guerre pour le repousser, dès que sa présence est signalée dans une localité.





mercredi 27 mars 2013

George Sand : citation de Joseph Barry dans George Sand ou le scandale de la liberté




 Joseph Barry dans sa biographie George Sand ou le scandale de la liberté raconte comment le fils de George, Maurice, lança un ultimatum à sa mère qui vivait à Nohant avec Manceau, un homme beaucoup plus jeune qu'elle : Manceau et lui ne pouvaient plus vivre à Nohant, lui dit-il.  Elle devait choisir entre son amant et son fils. Maurice récidivait. Il avait agi de même avec Chopin qui vécut neuf ans avec Sand à Nohant avant la séparation exigée par son fils.

George Sand laissa Nohant à son fils mais partit s'installer avec Manceau dans une maison qu'il avait achetée à Palaiseau. Avant de prendre cette décision, elle fut très agitée. Quitter son Nohant bien aimée lui coûtait.

Sur une impulsion, elle partit brusquement à Gargilesse passer quelques jours dans la solitude la plus absolue. Elle en revint rassérénée, de nouveau elle-même.
Son agenda se fit l'écho  heureux de cette amélioration. La page du "25 Avril", indiquait comme thème de la journée : "Abstinence". Elle souligna ce mot provocateur d'un trait épais.

"Abstinence! abstinence de quoi, imbéciles? Abstenez-vous, toute la vie, de ce qui est mal. Est-ce que Dieu a fait ce qui est bon pour qu'on s'en prive? abstenez-vous de sentir ce beau soleil et de regarder fleurir les lilas...."

George Sand, quant à elle, ne s'abstiendrait pas, et pas davantage à soixante ans qu'à vingt ans.

George Sand Agenda 1864 cité par Joseph Barry dans la biographie : George Sand ou le scandale de la liberté

J'aime l'épicurisme, le  bel appétit de vivre de George Sand qui refuse toute l'hypocrisie de son temps concernant les femmes. Elle choisit la liberté qui leur était refusée, assumant ce choix aussi bien dans sa sexualité que dans son mode de vie et de pensée, ouvrant la voie à toutes.




jeudi 21 mars 2013

Le Berry : Sur les traces de George Sand avec La mare au diable

La mare au diable

La mare au diable est située dans le bois de Chanteloube, sur le territoire de Mers-sur-Indre. Visiter le Berry sur les traces de George Sand impose une visite à ce lieu et je n'aurais pour rien au monde manqué ce rendez-vous. Ce site n'a-t-il pas donné son titre à un des romans le plus populaire de l'écrivain?
A priori cette mare, plutôt de petite taille, de forme circulaire, n'a rien pour faire naître des inquiétudes même si on la visite comme moi, à la tombée de la nuit, encore éclairée par quelques rayons de soleil. Mais elle a beaucoup de charme, emmitouflée dans sa parure hivernale, ses arbres dénudés, ses fougères roussies, son eau froide moirée de reflets, les feuilles mortes et les branches cassées formant un décor mélancolique. On nous explique par des panneaux pédagogiques que la mare a été bien plus étendue du temps de George Sand mais qu'elle a été coupée en deux par une allée surélevée lors de travaux destinés à agrandir la forêt, entrepris par le propriétaire. La mare actuelle, réduite, subsiste d'un côté; de l'autre côté elle s'est comblée peu à peu envahie par la végétation.

La mare se comble peu à peu

Le roman, la Mare au diable

 L'intrigue est simple. Germain, un laboureur a perdu sa femme. Il vit dans la maison de ses beaux-parents, de riches fermiers. Maurice, son beau père lui conseille de se remarier pour donner une mère à son fils Pierre. Justement une riche veuve habite à Fourches. Germain va donc se rendre dans ce village pour la rencontrer. Il part, accompagné de sa voisine la petite Marie, une jeune fille de seize ans, très pauvre qui s'est louée dans une ferme non loin de là et de son fils Petit Pierre. Mais le soir tombe, le brouillard se répand. Les voyageurs arrivent près de la mare au diable et sont incapables de retrouver leur chemin. Ils passent la nuit dans ce lieu qui a mauvaise réputation. Germain prend conscience de ses sentiments pour Marie. Celle-ci le repousse sous prétexte qu'il est trop âgé mais , en fait, parce qu'elle le sait trop riche pour elle. Comme il se doit, la veuve ne plaît pas à Germain, Marie en proie aux avances de son patron doit abandonner son travail avant de l'avoir commencé. A leur retour au village, Germain devient triste et n'a plus de goût pour rien. Ses beaux-parents encouragent son amour envers la jeune fille qui leur paraît digne de leur gendre malgré la différence de fortune. Pressée de dire ses sentiments, Marie avoue alors qu'elle aime Germain et le mariage peut avoir lieu. Il est prétexte à la description des coutumes berrichonnes à l' époque de Sand.

La mare au diable, un lieu maudit

   

Germain se retrouva bientôt à l’endroit où il  avait passé la nuit au bord de la mare. Le feu fumait encore; une vieille femme ramassait le reste de la provision de bois mort que la petite Marie y avait entassée. Germain s’arrêta pour la questionner. Elle était sourde, et, se méprenant sur ses interrogations :
–Oui, mon garçon, dit-elle, c’est ici la Mare au Diable. C’est un mauvais endroit, et il ne faut pas en approcher sans jeter trois pierres dedans de la main gauche, en faisant le signe de la croix de la main droite : ça éloigne les esprits. Autrement il arrive des malheurs à ceux qui en font le tour.
–Je ne vous parle pas de ça, dit Germain en s’approchant d’elle et en criant à tue-tête :
–N’avez-vous pas vu passer dans le bois une fille et un enfant ?
– Oui, dit la vieille, il s’y est noyé un petit enfant !
Germain frémit de la tête aux pieds ; mais heureusement, la vieille ajouta :
– Il y a bien longtemps de ça ; en mémoire de l’accident on y avait planté une belle croix; mais, par une belle nuit de grand orage, les mauvais esprits l’ont jetée dans l’eau. On peut en voir encore un bout. Si quelqu’un avait le malheur de s’arrêter ici la nuit, il serait bien sûr de ne pouvoir jamais en sortir avant le jour. Il aurait beau marcher, marcher, il pourrait faire deux cents lieues dans le bois et se retrouver toujours à la même place.


 La mare au diable racontée aux enfants

Vous allez croire que La mare au diable est un récit sans intérêt pour les tout-petits? Bien au contraire! D'abord il y a une histoire d'amour qui finit bien, ensuite on a peur ... surtout quand on visite le lieu. Nini (3 ans) serre ma main bien fort et s'il y avait un diable, et si le brouillard s'épandait et si on se perdait? Ensuite il y a un enfant dans le récit, voilà qui donne du piquant à l'affaire! Car Petit Pierre est un garçon désobéissant. Son père ne veut pas l'amener avec lui. Peu importe! Il va se cacher dans la forêt sur le passage de Germain et de la petite Marie mais il s'endort. Les voyageurs découvrent sa présence au bord du chemin et sont bien obligés de l'amener avec eux pour ne pas l'abandonner dans la forêt si loin de chez lui. Marie devient une héroïne très sympathique parce qu'elle intercède en faveur du petit garçon! Voilà le meilleur de l'histoire de La Mare au diable pour ma petite fille, le passage le plus amusant, le plus apprécié!





mercredi 20 mars 2013

La Fée aux gros yeux (6) sur les traces de George Sand :


La fée aux Gros Yeux (édit. Autrement dit)


La Fée aux gros yeux est un personnage de conte imaginé par George Sand pour ses petites filles Aurore et Gabielle. Dans les éditions Autrement dit, le livre est accompagné d'un CD. Il a été publié aussi aux éditions Saint-Mont dans la même collection que La Fée poussière, conte dont je vous ai déjà parlé.

Editions Saint-Mont

Barbara, gouvernante de la petite Elsie, a été surnommée la fée aux gros yeux parce qu'elle était "mystérieuse et très savante et parce qu'elle avait d'énormes yeux clairs, saillants et bombés que la malicieuse Elsie comparait à des bouchons de carafe."
Or cette gouvernant est étrange. Malgré ses gros yeux, elle est à moitié aveugle et se cogne à tous les objets mais elle refuse de porter des lunettes prétextant qu'elle y voit mieux que tout le monde. Non seulement elle a peur des chauves-souris (ce qui peut se comprendre) mais elle est démesurément effrayée par n'importe quels oiseaux, fussent-ils les plus charmants. Ni fauvettes, ni mésanges ou rouge-gorges ne trouvent grâce à ses yeux. De plus, elle a un secret. Chaque soir elle se retire dans son pavillon au fond du jardin et sa lumière reste allumée toute la nuit. Que fait-elle? Elsie n'aura de cesse de le découvrir. Un soir, Barbara accepte de l'amener chez elle mais il leur faut traverser le jardin où elles rencontrent Mr Bat, le précepteur des frères d'Elsie. Mais pourquoi déplaît-il autant à  la fée? Que lui reproche-t-elle? Allez! je vous mets un peu sur la voie en précisant que Bat en anglais signifie chauve-souris!

L'ombre de Mr Bat (édit. Autrement dit)



Elsie, sa gouvernante et l'inquiétant Mr Bat (édit. Saint-Mont)

Comme toujours le récit de George Sand à ses petites filles a un but pédagogique qui réflète ses préoccupations scientifiques. Le conte témoigne, en effet, de l'intérêt porté par George Sand aux papillons qu'elle collectionnait.

Les papillons en robe de bal

Dans cet extrait chacun est convié à un bal et y vient pourvu de ses plus beaux atours :

Puis, tout à coup, elle s'écria :
- En voici un! c'est la princesse nepticula marginicollella avec sa tunique de velours noir traversée d'une large bande d'or. Sa robe est en dentelle noire avec une longue frange. Présentons-lui une feuille d'orme, c'est le palais de ses ancêtres où elle a vu le jour. Attendez ! Donnez-moi cette feuille de pommier pour sa cousine germaine, la belle malella, dont la robe noire a des lames d'argent et dont la jupe frangée est d'un blanc nacré. Donnez-moi du genêt en fleurs, pour réjouir les yeux de ma chère cemiostoma spartifoliella, qui approche avec sa toilette blanche à ornements noir et or. Voici des roses pour vous, marquise nepticula centifoliella. Regardez, chère Elsie ! admirez cette tunique grenat brodée d'argent...

On sait combien Sand se passionne pour les sciences et les nouvelles théories. Avec La Fée aux gros yeux, Aurore et Gabrielle apprennent le nom des papillons mais surtout leur grand mère les amène à réfléchir sur l'idée qu'il y a des mondes imperceptibles à l'oeil humain et que, s'il y a un infiniment grand, il existe un infiniment petit. Cette préoccupation correspond aux recherches du XIX siècle sur l'atome.

Il y a des êtres infiniment petits, dont on ne devrait pas parler sans respect, répliqua miss Barbara, qui ne faisait pas attention à la fatigue de son élève. Il y en a qui échappent au regard de l'homme et aux plus forts grossissements des instruments. Du moins, je le présume et je le crois, moi qui en vois plus que la plupart des gens n'en peuvent voir. Qui peut dire à quelles dimensions, apparentes pour nous, s'arrête la vie universelle ? Qui nous prouve que les puces n'ont pas des puces, lesquelles nourrissent à leur tour des puces qui en nourrissent d'autres, et ainsi jusqu'à l'infini ? Quant aux papillons, puisque les plus petits que nous puissions apercevoir sont incontestablement plus beaux que les gros, il n'y a pas de raison pour qu'il n'en existe pas une foule d'autres encore plus beaux et plus petits dont les savants ne soupçonnent jamais l'existence.

Le côté Merveilleux est privilégié aussi. Mais l'écrivaine joue sur la polysémie du mot Fée. 

Longtemps on l'avait surnommée miss Frog (grenouille), et puis on l'appela miss Maybug (hanneton), parce qu'elle se cognait partout ; enfin, le nom de fée aux gros yeux prévalut, parce qu'elle était trop instruite et trop intelligente pour être comparée à une bête, et aussi parce que tout le monde, en voyant les découpures et les broderies merveilleuses qu'elle savait faire, disait :
- C'est une véritable fée !


D'autre part Elsie voit Mr Bat se transformer en chauve-souris et s'échapper de son mouchoir. Pourtant ....
Quand Elsie eut bien dormi, elle trouva fort invraisemblable que M. Bat eût le pouvoir de devenir homme ou bête à volonté. A déjeuner, elle remarqua qu'il avalait avec délices des tranches de boeuf saignant, tandis que miss Barbara ne prenait que du thé. Elle en conclut que le précepteur n'était pas homme à se régaler de micros, et que la gouvernante suivait un régime propre à entretenir ses vapeurs. 

Entre conte et réalité, la romancière manie l'ironie avec finesse mais laisse la fin ouverte. Libre à nous de croire au Merveilleux ou de le nier!

Le Berry : Sur les traces de George Sand : La mare au diable (7)