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dimanche 25 octobre 2026

George Sand : Jeanne

 

George Sand avait repéré les tapisseries de la dame à la Licorne dans le château de Boussac. Elle en parle dans Jeanne. Elles ont été vendues en 1882 et envoyées au Musée de Cluny à Paris.

 

En 1844, George Sand écrit Jeanne pour une parution en feuilleton. Elle  ne se sent pas très à l'aise dans cette forme de publication qui requiert, dit-elle, des compétences particulières, domaine privilégié d’Alexandre Dumas et d’Eugène Sue. Néanmoins, elle rédige cet ouvrage en quatre mois, premier roman champêtre, première tentative qui l’a conduite plus tard à écrire la Mare au Diable, le Champi , la Petite Fadette, Les maîtres sonneurs. 

 

La Madone de Darmstad  d’Holbein le Jeune

 


Avec Jeanne, George Sand a voulu décrire un type de femme « primitive », selon le modèle de La Madone de Darmstad d’Holbein dans laquelle l’écrivaine voit « une fille des champs rêveuse, sévère et simple : la candeur infinie de l’âme, par conséquent un sentiment profond dans une méditation vague, où les idées ne se formulent point. »,  une jeune femme semblable aussi à Jeanne d’Arc que Jeanne, l’héroïne du roman, vénère et nomme « la grande Pastoure ».

Mais comment trouver, même à l’époque de l’écrivaine, une femme comme celle-là, d’une grande simplicité, qui ne sait ni lire, ni écrire, possédant toutes les vertus, une âme naïve qui ignore le mal, et dont les croyances sont un mélange de christianisme et de paganisme ?
« Je crus ne pouvoir la trouver qu’aux champs, pas même aux champs, au désert, sur une lande inculte, sur une terre primitive qui porte les stigmates mystérieuses de notre plus antique civilisation. »

C’est pourquoi elle situe l’action en Creuse, dans un lieu retiré où s’élèvent les vestiges d'une ancienne civilisation gauloise, menhirs et dolmens, tables de sacrifice gigantesques appelées Les Pierres Jomâtres ( ou Jaumâtres), sur la commune de Toulx-Sainte-Croix, près de la ville de Boussac. 


Le récit

 

les pierres Jaumâtres

Trois jeunes gens chassent près des pierres Jomâtres : le jeune Guillaume de Boussac, châtelain du château de Boussac, son ami anglais, Sir Arthur Harley, et Léon Marsillat, avocat. Ils découvrent, allongée dans un creux, entre les pierres, une jeune bergère endormie, encore une enfant, et dépose au creux de sa main, l’un, une pièce d’or, l’autre une pièce d’argent et le troisième un sou. Les années passent et les jeunes gens oublient cette rencontre.

 

Guillaume de Boussac, Léon Massilat et Sir Arthur Haley

 


Quelques années plus tard, Guillaume de Boussac part en randonnée de plusieurs jours dans la région. Il pense trouver à manger et à dormir chez l’habitant à Toulx-Sainte-Croix. Là, il rencontre Marsillat qui est dans le village et joue le joli coeur auprès des jeunes filles, les séduisant tour à tour. La jeune et délurée Claudie est l’une de ses conquêtes.
Guillaume de Boussac, le jour même de son arrivée à Toulx, apprend la mort d’une vieille paysanne, Tula, qui a été sa nourrice et qu’il n’a plus revue depuis son enfance. L’incendie de la maison de cette femme qui se déclare dans la nuit, le rapproche de Jeanne, la fille de sa nourrice donc sa soeur de lait. Pour venir en aide à Jeanne, Guillaume de Boussac l’amène au château où sa mère l’engage comme servante en même temps que Claudie abandonnée par Marsillat. Jeanne est heureuse dans son travail et devient l’amie de Marie de Boussac, soeur de Guillaume, qui admire le caractère et l'innocence de la jeune fille.


Mais la beauté de Jeanne attise la passion des jeunes gens. Guillaume de Boussac en tombe amoureux. Trop honnête pour chercher à la séduire, il ne peut songer à l’épouser à cause de l’obstacle insurmontable que constitue la différence de classe. Ni le jeune homme, ni sa mère, ni la société  ne pourrait accepter une telle déchéance. Guillaume tombe malade et on l’envoie en voyage en Italie pour lutter contre sa langueur. Lorsqu’il revient, il semble plus calme et guéri mais son amour renaît quand Sir Arthur, amoureux de la jeune fille, dédaignant les préjugés de classe, la demande en mariage. Elle refuse la proposition de Sir Arthur. Reste le troisième jeune homme, Léon Marsillat, lui aussi très intéressé par la jeune fille mais moins chevaleresque ! Aucun des trois n’a reconnu l’enfant endormie au pied des pierres jomâtres. Pourtant, cette plaisanterie a marqué la jeune fille qui a vu dans les pièces déposées dans sa main un acte des Fades (les fées). Elle a juré de ne pas se marier pour conserver leur faveur et trouver le veau d’or qui selon la légende est enfoui dans le sol et que Jeanne veut offrir aux pauvres de son village.

Les personnages, entre idéalisation et réalisme

Jeanne


Je n’ai pas trop aimé le personnage de Jeanne qui est si « simple » qu’elle me paraît manquer d’intelligence. Elle est trop parfaite, trop vertueuse, trop angélique, trop ignorante, trop victime… L'idéalisation est trop poussée à mes yeux. Je ne suis pas parvenue à m’intéresser à elle. D’ailleurs George Sand m’a paru parfois prise au piège de ce modèle parfait. Lorsque l’écrivaine est obligée de prêter à sa paysanne plus d’esprit critique qu’elle ne devrait en avoir, elle attribue cela à l’instinct. Ainsi quand  Madame de Charmois essaie de lui faire avouer que Guillaume est amoureux d’elle :     

« Jeanne rougit et baissa les yeux. Mais un instinct de dévouement qui lui tenait lieu de finesse et de prudence, l’engagea à se taire. Si celle-là plaide le faux pour savoir le vrai, pensa-t-elle, elle ne tirera rien de moi. Je ne trahirai pas le secret de mon parrain. Je ne me plaindrai pas de lui. J’aime mieux être renvoyée que de le faire gronder. »

Les personnages féminins des romans postérieurs, la petite Fadette ou la Brulette des maîtres sonneurs sont des filles, fières et indépendantes et surtout intelligentes. Elles ont leurs défauts, la coquetterie de la malicieuse Brulette, la colère et les petites vengeances de la moqueuse Fadette contre ceux qui  la méprisent, elle ou son frère. Elles sont fidèles à leurs amis, ont de la fermeté, du courage, prennent leur vie en main et inspirent le respect.

De plus, je n’ai pas aimé la veulerie d’un Guillaume, et je n’ai pas cru non plus à ce lord anglais prêt à épouser une paysanne. 


La grande Gothe, tante de Jeanne

Mais les autres personnages sont traités de manière plus réaliste et ne manquent pas de pittoresque.  Certains vont concourir à la perte de Jeanne et ceux-ci dans tous les milieux sociaux. 
Le peuple : la grande Gothe, la tante de Jeanne, une femme mauvaise qui s’est acoquinée avec un scélérat le vieux Raguet, personnage hideux, qui trompe Jeanne et la fait tomber dans un piège.

La noblesse : n’est pas en reste quand il s’agit d’incarner le mal sous les traits de La Charmois (Madame de Charmois) qui intrigue et ment pour pour faire chasser Jeanne du château et pour que sa fille épouse Guillaume. 

Et enfin, la bourgeoisie : l’avocat Léon Marsillat entraîne Jeanne chez lui sous un prétexte fallacieux, cherche à la séduire et n’y parvenant pas tente de la violer. 

 C’est celui des personnages qui a le plus de consistance au point de vue psychologique, Marsillat, un individu bien intégré dans la société, qui fait tout pour paraître respectable, tout en se laissant aller à ses bas instincts et pour qui l’occasion fait le larron ! Il paraît être un type courant de séducteur de campagne, impénitent, et accepté par tous, prêt à éprouver des regrets seulement s’il ne réussit pas dans son entreprise. 

D'ailleurs, les personnages « moyens » du roman, les demi-teintes, paraissent les plus vrais dans le roman comme la mère de Guillaume, madame Boussac

« Madame de Boussac n’était pas intrigante ; mais le caractère intrigant de la Charmois ne la scandalisait pas autant qu’il l’aurait dû faire. Elle n’eût jamais inventé rien de bas et de pervers ; mais au lieu d’être indignée de ces vices chez les autres, elle s’en amusait quand elle les voyait entourés d’esprit et d’audace enjouée. Elle se fût prêtée avec nonchalance à une intrigue, comme les personnes faibles, et à se faire, en cas d’échec, un mérite de n’y avoir pas résolument trempé, et même à railler et condamner doucettement les inventeurs de la ruse ; mais capable pourtant de les admirer et de les remercier, si la ruse réussissait à son profit sans qu’elle eût paru y donner les mains. »

 

 La dénonciation des injustices sociales et de l’antiféminisme

 

Jeanne avec madame de Charmois


Marsillat peut s’amuser avec des jeunes filles, leur promettre l’amour et le mariage, peu importe s’il ne tient pas parole : Ce sont des paysannes, elles n’ont qu’à bien se garder et ce sont elles qui sont dans leur tort. Evidemment, il n’agirait pas ainsi avec des jeunes filles de « bonne » famille ! 
Quand Jeanne est ramenée au château de Boussac  par Guillaume et Sir Arthur venus à son secours, après être tombée dans le piège de Marsillat, il leur faut déguiser la vérité, ne pas accuser le violeur car la réputation de la jeune fille en pâtirait. La honte retomberait sur elle. 

 Marsillat, lui, s’en sort bien, avec un duel, il est vrai, au cours duquel il est blessé et en présentant ses excuses acceptées par Sir Arthur, le présumé épouseur!  Marsillat ne peut plus être avocat dans sa ville, il fera donc une carrière politique. C’est vrai qu’il a tout pour réussir.

De plus, quand Jeanne est en butte aux accusations et médisances de madame de Charmois, elle s’aperçoit qu’en dépit de la bonté des de Boussac, elle n’est pas leur égale et qu’on peut l’insulter et colporter sur elle des mensonges :  « Jeanne avait eu le cœur brisé en quittant le château de Boussac et cette noble famille qu’elle avait adoptée dans son cœur bien plus qu’elle n’en avait été adoptée en réalité. L’injustice avait excité en elle une douleur profonde, une surprise extrême. Mais elle comptait trop sur la bonté de Dieu et sur la force de la vérité pour ne pas être sûre qu’on l’absoudrait bientôt. Seulement, elle se rappelait en cet instant les paroles de sa mère : « ça n’est pas bon de quitter son pays et sa famille » ; elle se reprochait de les avoir oubliées, et elle se promettait de ne plus négliger cet avis de la sagesse suprême qui avait parlé par la bouche de sa chère défunte. »

Quant aux habitants de la Toulx sur la Croix on s’aperçoit qu’il vivent dans de pauvres masures et qu’ils souffrent de la pauvreté.


Les paysages, les croyances et les superstitions paysannes.

 

Le château de Boussac
 

Balzac dit à propos de ce roman que "le paysage est touché de main de maître" et c'est  bien vrai. 

"Ces blocs posés comme des champignons gigantesques sur leur étroite base, ce sont les menhirs, les dolmens, les cromlechs des anciens Gaulois, vestiges de temples cyclopéens d’où le culte de la force semblait bannir par principe le culte du beau ; tables monstrueuses où les dieux barbares venaient se rassasier de chair humaine, et s’enivrer du sang des victimes ; autels effroyables où l’on égorgeait les prisonniers et les esclaves, pour apaiser de farouches divinités. Des cuvettes et des cannelures creusées dans les angles de ces blocs, semblent révéler leur abominable usage, et avoir servi à faire couler le sang."

 J'ai aimé l'atmosphère de ces lieux retirés et sauvages, de ces châteaux à moitié en ruines, sinistres et mystérieux, et, à travers eux, de la présence fantastique du merveilleux, des lavandières de la nuit qui cherche à attirer les passants pour les noyer, de la GrandBête qui garde un trésor, des fadets et des follets que Jeanne appris à conjurer. Christianisme et paganisme se mêlent d'une manière surprenante. Si Jeanne croit aux Fades, c'est à dire aux fées, aux druidesses, elle les confond bien souvent avec des figures chrétiennes, des saintes femmes. La Grande Fade est d'ailleurs dans son imaginaire une incarnation de la Vierge Marie pas très distincte l'une de l'autre à ses yeux.

 "Le curé Alain assurait que du temps de Charlemagne, les évêques et les magistrats avaient été encore forcés de fulminer des menaces et de prendre des mesures énergiques pour empêcher les paysans de rendre aux menhirs un culte officiel. Si, à cette époque, le druidisme et le christianisme se disputaient encore le terrain, il n’est pas étonnant que de nos jours ces deux cultes se confondent encore dans quelques têtes exaltées par les merveilles de la tradition."

L'aspect dramatique de certains passages sont aussi remarquablement mis en valeur comme cette nuit d'incendie où Jeanne protégée par les Fades va chercher le corps de sa mère morte dans la maison en flammes... 

Il y a aussi tout une poésie qui naît des moeurs simples, des joies douces, proches de la nature, de ces jeunes pastourelles dont George Sand sait nous faire goûter le charme des coutumes et des chants, des croyances anciennes rendus avec tant de bonheur et de mélancolie par l'écrivaine. J'ai choisi ce très beau texte pour le partager avec vous. 

"C’est un usage de nos contrées que de faire paître ainsi les brebis à la rosée du soir, de la mi-juillet à la fin de septembre, pour engraisser celles qu’on veut vendre, et on appelle cela sereiner les ouailles. 

 Quoiqu’on n’eût pas encore commencé à sereiner,  Jeanne ne put se trouver dehors en pleine nuit, sans se croire transportée à cette époque pleine pour elle de chastes et poétiques souvenirs. Elle se rappela le temps où, toute enfant et gardant son petit troupeau sur le communal, elle avait appris à ses compagnes leurs plus belles chansons.
« Voilà six mois que c’était le printemps, etc. »
« C’étaient trois petits fendeurs, etc. »
« Chante, rossignol, chante, etc. »
 

Puis elle se retraça d’autres jours plus sérieux, où, initiée par sa mère à de mystérieuses pensées, elle s’était éloignée des folles bergères qui se réunissaient pour conjurer la peur et pour chanter des refrains assez lestes, gravelures rustiques qui sont marquées, air et paroles, au coin du dix-huitième siècle. La savante Tula avait appris à sa fille chérie qu’il ne faut pas chanter les choses qu’on ne comprend pas, parce que cela attire les mauvais esprits au lieu de les écarter, et qu’alors ils rendent folles les imprudentes chanteuses, comme cela était arrivé à Claudie et à d’autres. Jeanne, bien convaincue qu’il n’était pas indifférent de dire telle ou telle chanson la nuit dans la solitude, avait alors répété souvent, sur les collines sauvages de la Marche, ou sur les versants herbageux du Bourbonnais, de très-vieux refrains qui ont un caractère historique : La plainte du paysan au temps des désordres et des misères du régime militaire et féodal :

Je maudis le sergent
Qui prend, qui pille le paysan ;
Qui prend, qui pille,
Jamais ne rend.

Et le naïf chant de guerre que Tula pensait avoir été composé pour la Grande Pastoure :

Petite bergerette
À la guerre tu t’en vas…
Elle porte la croix d’or,
La fleur de lis au bras ;
Sa pareil’ n’y a pas.

Et quand l’écho des rochers répétait les derniers sons, Jeanne frissonnait d’une religieuse terreur qui n’était pas sans charmes, s’imaginant entendre la voix claire et frêle de la bonne fade se marier à la sienne, et saluer le lever de la lune, cette Hécate gauloise que les druidesses redoutaient d’offenser, vengeresse terrible des impudiques et des parjures. Jeanne ne connaissait ni les mots ni les époques auxquelles se rapportaient ces croyances vagues et profondes. Elle savait seulement, par sa mère, qu’il y avait eu autrefois des femmes saintes qui, vivant dans le célibat, avaient protégé le pays et initié le peuple aux choses divines. Ces prêtresses se confondaient dans son interprétation avec les fades : et l’on dit encore, dans les endroits couverts de pierres druidiques et de grottes consacrées jadis aux druidesses, les fades et les femmes indifféremment »

 


mardi 22 septembre 2026

George Sand : Le chêne parlant

 

 

Le chêne parlant de George Sand est un conte qu’elle écrit pour ses petites-filles, Aurore et Gabrielle. Paru en 1975 dans La Revue des deux mondes, il est ensuite intégré aux Contes d’une grand-mère publié en 1876. Je le lis comme un conte proposé aux enfants de sixième, cinquième, aux Editions Hachette biblio-collège, avec une foule d’annotations et de détails sur le sens, le vocabulaire, la vie de George Sand, son époque… Il est rendu agréable à lire par les illustrations, par une courte BD racontant la biographie de l’auteur, des photos et des reproductions de tableau. Il peut être lu, aussi, par de plus jeunes enfants même si le niveau de vocabulaire est exigeant. Tous les mots difficiles sont expliqués.

Le conte raconte l’histoire d’Emmi un jeune garçon élevé sans amour par sa tante qui le place dans une ferme lorsqu’il est encore un jeune garçon pour garder les cochons. L’enfant est très malheureux. Il ne mange pas à sa faim, est mal logé, mal vêtu, et il déteste les cochons, bêtes qui lui font peur. Un jour, dans la forêt, il est attaqué par ces animaux irascibles et il se réfugie dans un gros chêne. Mais pas n’importe lequel ! C’est le chêne parlant réputé pour être enchanté et parfois maléfique. Emmi décide d’y passer la nuit et reçoit l’assentiment de l'arbre qui semble l’avoir adopté. Dès lors, il ne rentre plus à la ferme où on le tient pour mort. L’enfant apprend à vivre dans les bois, à se nourrir de baies et de racines et des produits de la chasse. Il dort dans son arbre qu’il partage avec une chouette. Il échange les produits de sa chasse avec une mendiante pour un morceau de pain. Mais celle-ci, la Catiche, se révèle bientôt malveillante ( elle tient le rôle de la sorcière dans le conte de fée traditionnel) et veut l’amener chez elle pour le contraindre à voler. Il refuse. Au moment où elle va le vendre à un directeur de saltimbanques ( on pense à  Pinocchio) il est sauvé par un homme bon qui apprécie son caractère et l’engage dans son entreprise forestière. Le jeune homme est sérieux, travailleur et il donne satisfaction à son maître qui le traite comme un fils. Mais il n’oublie jamais le chêne parlant.

Récit initiatique et moral, on y voit l’enfant apprendre à devenir indépendant en agissant avec courage, persévérance et sagesse. Il refuse tout ce qui est malhonnête et apprend à se contenter du nécessaire. Il grandit en restant sur la bonne voie mais sait être ouvert aux malheureux et aux pauvres et les aider. Ainsi il ne condamne pas la Catiche et lui vient en aide quand elle en  a besoin car il ne faut pas endurcir son coeur.

Le chêne parlant nous apprend à vivre en harmonie avec nature, à écouter sa voix, à suivre ses enseignements. Moyennant quoi elle assure à l’homme sa survivance. La nature nous nourrit si nous respectons sa beauté et son intégrité. 

 


 

 


 

jeudi 17 septembre 2026

Histoire de ma vie (6) George Sand et Chopin, Voyage à Majorque

 

Restitution du tableau de Sand et Chopin à Nohant par Delacroix. (le tableau original a été coupé en deux)


 

Dans le chapitre 6 de la quatrième partie de Histoire de ma vie, George Sand raconte son séjour à Majorque avec ses enfants et Frédéric Chopin. Elle relate son voyage mais rapidement car, dit-elle, elle y a consacré un livre entier : Un Hiver à Majorque. (Voir Ici le billet de Miriam sur ce livre) 

Elle va donc parler surtout du musicien «qui fut l’hôte des huit dernières années de ma vie de retraite à Nohant sous la monarchie. »

En 1838, après le jugement qui permet la séparation d’avec son mari, ses enfants lui sont entièrement confiés et elle décide de partir à Majorque, pensant y trouver un climat doux et propice pour éviter le retour des rhumatismes qui menacent la santé de son fils Maurice. Chopin lui manifeste alors son désir de les accompagner disant que le climat lui ferait du bien et le guérirait. Ils partent séparément mais il est décidé que Chopin la rejoindrait.

« J’avais choisi Majorque sur la foi de personnes qui croyaient bien connaître le climat et les ressources du pays, et qui ne les connaissaient pas du tout. »

Elle part en automne et fait un grand détour pour le plaisir du voyage. Elle s'arrête à  Lyon puis elle descend le Rhône jusqu’à Avignon où elle va saluer le souvenir de Pétrarque à la fontaine du Vaucluse, Nîmes, Perpignan où Chopin les rejoint. Ils prennent le bateau jusqu’à Barcelone et de Barcelone jusqu’à Palma. L’île leur paraît d’abord merveilleuse avec ses côtes escarpées et  dentelées au soleil du matin par les aloes et les palmiers. »

 

Majorque : Valldemossa
  

Mais l’hiver survient, entraînant des pluies torrentielles. Ils sont logés dans une vieille chartreuse qui lui paraît pittoresque et romantique et qui fait la joie des enfants et de leur mère « nous courions ensemble dans les cloîtres au clair de lune et lisant dans les cellules ». Elle donne des leçons aux enfants et elle écrit. Malgré le mauvais temps, Maurice, toujours en train de courir dehors, se fortifie et sa santé s’améliore.  On ne peut en dire autant de Chopin qui est malade présentant les premiers effets de son affection pulmonaire. "Le grand artiste était un malade détestable" car, s’il supporte la souffrance physique, il n’en est pas de même de l’inquiétude morale et des tourments de son imagination. Le cloître est pour lui peuplé de fantômes et lui inspire des terreurs insurmontables, des idées terribles. Et lorsqu’elle le laisse, elle le retrouve hagard, les cheveux dressés sur la tête, jouant des airs d’une grande beauté mais souvent  funèbres : 

"C’est là qu’il a composé les plus belles de ces courtes pages qu’il intitulait modestement des préludes. Ce sont des chefs-d’œuvre. Plusieurs présentent à la pensée des visions de moines trépassés et l’audition des chants funèbres qui l’assiégeaient, d’autres sont mélancoliques et suaves ; ils lui venaient aux heures de soleil et de santé, au bruit du rire des enfants sous la fenêtre, au son lointain des guitares, au chant des oiseaux sous la feuillée humide, à la vue des petites roses pâles épanouies sur la neige. 

D’autres encore sont d’une tristesse morne et, en vous charmant l’oreille, vous navrent le cœur. Il y en a un qui lui vint par une soirée de pluie lugubre et qui jette dans l’âme un abattement effroyable. Nous l’avions laissé bien portant ce jour-là, Maurice et moi, pour aller à Palma acheter des objets nécessaires à notre campement. La pluie était venue, les torrents avaient débordé : nous avions fait trois lieues en six heures pour revenir au milieu de l’inondation, et nous arrivions en pleine nuit, sans chaussures, abandonnés de notre voiturin, à travers des dangers inouïs. Nous nous hâtions en vue de l’inquiétude de notre malade. Elle avait été vive, en effet, mais elle s’était comme figée en une sorte de désespérance tranquille, et il jouait son admirable prélude en pleurant. En nous voyant entrer, il se leva en jetant un grand cri, puis il nous dit, d’un air égaré et d’un ton étrange : « Ah ! je le savais bien, que vous étiez morts !

Quand il eut repris ses esprits et qu’il vit l’état où nous étions, il fut malade du spectacle rétrospectif de nos dangers : mais il m’avoua ensuite qu’en nous attendant il avait vu tout cela dans un rêve et que, ne distinguant plus ce rêve de la réalité, il s’était calmé et comme assoupi en jouant du piano, persuadé qu’il était mort lui-même. Il se voyait noyé dans un lac ; des gouttes d’eau pesantes et glacées lui tombaient en mesure sur la poitrine, et quand je lui fis écouter le bruit de ces gouttes d’eau, qui tombaient en effet en mesure sur le toit, il nia les avoir entendues. Il se fâcha même de ce que je traduisais par le mot d’harmonie imitative. Il protestait de toutes ses forces, et il avait raison, contre la puérilité de ces imitations pour l’oreille. Son génie était plein des mystérieuses harmonies de la nature, traduites par des équivalents sublimes dans sa pensée musicale et non par une répétition servile des sons extérieurs. Sa composition de ce soir-là était bien pleine des gouttes de pluie qui résonnaient sur les tuiles sonores de la Chartreuse, mais elles s’étaient traduites dans son imagination et dans son chant par des larmes tombant du ciel sur son cœur."

 

Frédéric Chopin par Delacroix

 

George Sand parle de la musique de Chopin avec sensibilité et profondeur et de même lorsqu’elle le compare aux autres musiciens. Elle-même connaît et aime la musique avec passion. Elle a appris le piano à Nohant avec sa grand-mère mais n’a jamais pu suivre des études poussées. Il n’en reste pas moins que c’est une musicienne dans l’âme et qu’elle a une connaissance profonde de cet art qui, pour elle, surpasse tous les autres. On retrouve cet amour de la musique dans des romans comme Consuelo et la comtesse de Rudolstadt, Les maîtres sonneurs, Lucrecia Fiorani, Le château des Désertes, Adriani.
 

"Le génie de Chopin est le plus profond et le plus plein de sentiments et d’émotions qui ait existé. Il a fait parler à un seul instrument la langue de l’infini ; il a pu souvent résumer, en dix lignes qu’un enfant pourrait jouer, des poèmes d’une élévation immense, des drames d’une énergie sans égale. Il n’a jamais eu besoin des grands moyens matériels pour donner le mot de son génie. Il ne lui a fallu ni saxophones ni ophicléides pour remplir l’âme de terreur ; ni orgues d’église, ni voix humaines pour la remplir de foi et d’enthousiasme. Il n’a pas été connu et il ne l’est pas encore de la foule. Il faut de grands progrès dans le goût et l’intelligence de l’art pour que ses œuvres deviennent populaires. Un jour viendra où l’on orchestrera sa musique sans rien changer à sa partition de piano, et où tout le monde saura que ce génie aussi vaste, aussi complet, aussi savant que celui des plus grands maîtres qu’il s’était assimilés, a gardé une individualité encore plus exquise que celle de Sébastien Bach, encore plus puissante que celle de Beethoven, encore plus dramatique que celle de Weber. Il est tous les trois ensemble, et il est encore lui-même, c’est-à-dire plus délié dans le goût, plus austère dans le grand, plus déchirant dans la douleur. Mozart seul lui est supérieur, parce que Mozart a en plus le calme de la santé, par conséquent la plénitude de la vie."

 

  Histoire de ma vie (1):  George Sand

  Histoire de ma vie (2): Les deux mères de George Sand/Catholicisme/ Socialisme /Féminisme

  Histoire de ma vie (3) : George Sand et Jean-Jacques Rousseau

  Histoire de ma vie (4): George Sand et Balzac

  Histoire de ma vie (5) : Les débuts littéraires de George Sand à Paris / évolution de ses idées philosophiques

 

 

 




 Frédéric Chopin Prélude opus 28 N°15 dit de la goutte d'eau

 


 

dimanche 30 août 2026

George Sand : Consuelo


 

Le roman de George Sand Consuelo est un roman fleuve avec lequel on part à l'aventure - à la fois dans le temps et dans l'espace- et où la traversée dure un bon bout de temps!
Consuelo, le personnage éponyme, est bien sûr au centre du récit qui se situe au XVIIIème siècle  et nous la suivons de son enfance à l'âge adulte jusqu'à son mariage. Il y a une suite : La comtesse de Rudolstadt que je n'ai pas encore lue.


Le récit

 

J'aime bien ces premières de couverture des éditions Rémanences

La première partie du roman a lieu à Venise vers 1744. Consuelo, d'origine espagnole, de père inconnu, élevée sur les grands chemins, au hasard des voyages de sa mère, saltimbanque, vit désormais à Venise où sa mère mourante s'est arrêtée. Le grand maître de musique Porpora lui donne des cours et la considère comme sa meilleure élève. Il faut dire que la fillette est dotée d'une voix exceptionnelle et aime la musique avec passion et, si elle n'était pas d'un physique ingrat, son avenir à l'opéra du comte Zustiniani serait assuré. 
Consuelo se considère comme la fiancée d'un jeune batelier, Anzoleto, qui possède lui aussi une belle voix et les deux adolescents vivent un amour chaste et platonique. Les années s'écoulent. Anzoleto est engagé par le comte Zustiniani et Consuelo devenue une beauté typiquement espagnole chante, elle aussi, sur la scène. Une expérience qui ne lui apportera que des malheurs, la jalousie de la Corilla, cantatrice célèbre de l'époque, la trahison d'Anzoleto, les avances du comte Zustiniani qu'elle est obligée de fuir.




La deuxième partie se passe en Bohême, à la limite de la Bavière, dans le sinistre château féodal des Géants habité par les seigneurs de Rudolstadt. Consuelo, devenue la Porporina, est introduite dans la famille par  Porpora pour donner des cours de musique à la baronne Amélie. Elle rencontre là le jeune comte Albert atteint d'une grave maladie nerveuse. Sauvé par Consuelo qui va à sa recherche dans les souterrains du château, il tombe amoureux de la jeune fille en qui il voit sa Consolation (Consuelo en espagnol) et la demande en mariage. Il s'agit d'un mésalliance que Consuelo est trop fière pour accepter. Elle s'enfuit du château pour échapper à l'attrait sexuel qu'exerce sur elle Anzoleto qui l'a retrouvée et pour voir clair dans ses sentiments à propos d'Albert.

La troisième partie raconte le vagabondage de Consuelo déguisé en garçon et oui, comme Aurore-George ! Décidément le thème de l’identité sexuelle est toujours très présent chez George Sand ! (voir Gabriel ) et du jeune Joseph Haydn qu'elle a rencontré en chemin et qui se rend à Vienne, comme elle, pour rencontrer le maestro Porpora installé dans cette ville. Les aventures des deux jeunes gens sous le signe de la musique, les bonnes et les mauvaises rencontres qu'ils vont faire dans un pays sillonné par les recruteurs du roi de Prusse, Frédéric, (Celui de Voltaire), leur arrivée à Vienne où il découvre un Porpora oublié et misérable, les débuts de Consuelo qui se dévoue entièrement à celui qu'elle considère comme son père et aussi de Joseph Haydn, l'amour contrarié de Consuelo pour Albert, forment la trame riche et complexe de ce passage passionnant, mon préféré.

 


La quatrième partie raconte le voyage de Consuelo avec Porpora vers Berlin où elle a un engagement pour le théâtre royal jusqu'au moment où arrivant à Prague elle est rappelée d'urgence au château des Géants au chevet d'Albert mourant qui lui demande de l'épouser. Après le mariage et la mort de son époux, Consuelo, devenue comtesse de Rudolstadt, renonce à tous ses droits sur l'héritage et repart librement avec son maître.

Ouf ! Résumer un bouquin de 1000 pages n'est pas de tout repos. On pourrait même dire que c'est une gageure tellement cette oeuvre est foisonnante, riche en aventures de toutes sortes, tellement l'écrivain fait preuve d'une imagination sans limites. George Sand, elle-même, jugeait qu'il y avait là, la matière de trois ou quatre bons romans. Consuelo est en fait un feuilleton qu'elle écrivait dans l'urgence et sous la contrainte des dates de parution de la Revue indépendante.  "Aussi, écrit-elle, il va souvent à l'aventure(...) dans une sinuosité exagéré d'évènements (...) une absence de plan (...) qui favorise l'inspiration  :
La fièvre est bonne mais la conscience de l'artiste a besoin de passer en revue, à tête reposée, avant de raconter tout haut, les songes qui ont charmé sa divagation libre et solitaire."

On comprend pourquoi ce roman fleuve, romantique, n'a pas été particulièrement apprécié dans la France de Flaubert, lui-même très critique envers cette oeuvre, dans le monde cartésien de la littérature française.

 

Le personnage d'Albert, comte de Rudolstadt

 

Moi-même, j'avoue que le passage au château des Géants m'a plutôt laissé perplexe. Si encore il s'agissait d'un roman gothique à la Ann Radcliffe, on pourrait se laisser aller à l'irrationnel -sans y croire vraiment- mais avec un frisson délicieux comme le fait la Catherine de Northanger abbey de Jane Austen. Mais George Sand refuse ces codes et elle le dit nettement. Si bien que le jeune comte Albert qui se croit la réincarnation d'un ancêtre hussite, meurtrier dont il expierait les fautes apparaît comme un fou et semble même dangereux. Toute la spiritualité du jeune homme que Consuelo admire me paraît la confusion d'un esprit en proie au délire. Et comme le mysticisme n'est pas mon fort, j'ai de la peine à croire à l'amour de la jeune fille pour cet homme souvent en proie à une exaltation qui va jusqu'à la violence. Comment penser qu'elle puisse l'aimer alors qu'il lui fait peur et qu'elle le soupçonne de meurtre?  Pourtant, au moment où je refuse ce manque de vérité psychologique, je m'aperçois que le comte est pourvu de dons de voyance incontestables, qu'il semble voir le passé réellement, et l'avenir de même.  George Sand nous égare donc dans un monde irrationnel qui semble se refuser à lui-même, fidèle à l'esprit des Lumières qui flirte avec le Merveilleux pour mieux le nier. Ce qui peut paraître comme une incohérence devient alors habileté de la part de l'écrivain.


Les  thèmes principaux du roman 

 


Les  thèmes principaux du roman sont celui de la musique ou plus généralement de l'art étroitement lié à celui de l'égalité, de la liberté sociales. Le socialisme de Sand s'exprime ici non sans quelque idéalisme et utopie. Face aux nobles, George Sand peint une héroïne roturière, la plus humble possible mais fière, droite et qui a le sens de sa dignité. Même devant la reine d'Autriche, Marie-Thérèse, Consuelo refuse de s'abaisser, de flatter ou de mentir. Que l'on soit roi ou comte ne lui en impose pas. Le ministre Kauniz lui-même, conseiller de Marie-Thérèse, lui apparaît comme une vieille commère peu préoccupé des affaires de l'Etat.

"Je méprise les avantages que l'on n'acquiert pas par son propre mérite déclare-t-elle à Porpora et elle le prouve en refusant le mariage avec Albert : Je n'étais pas faite pour être la femme du comte Albert pour la seule raison que je ne m'estime inférieure à personne devant Dieu, et que je ne voudrais recevoir de grâce et de faveur de qui que ce soit devant les hommes."

Consuelo est très sensible à l'injustice, à la misère du peuple dont elle est issue. Les accents du socialisme utopique de Sand ne sont jamais aussi forts que lorsque Consuelo et Haydn sont accueillis par des laboureurs  lors de leur voyage vers Vienne. La conception rousseauiste  des bons laboureurs, ces braves gens fatigués par une longue  journée de travail, cède vite la place à la vision de la misère, de la saleté, de la promiscuité dans cette chambre unique où tous vont s'entasser pour la nuit.. Mais c'est en voyant le sort des femmes qu'elle s'émeut le plus :

".. en observant ces pauvres femmes se tenir debout derrière leurs maris, les servir avec respect et manger ensuite leurs restes avec gaieté, (...) elle ne vit plus dans tous ces bons cultivateurs que des sujets de la faim et de la nécessité, les mâles enchaînés à la terre, valets de charrue et de bestiaux, les femelles enchaînées au maître, c'est à dire à l'homme, cloîtrées à la maison, servantes à perpétuité et condamnées à un travail sans relâche au milieu des souffrances et des embarras de la maternité."
"Pauvres gens, dit Consuelo à propos de ces paysans. Si j'étais riche, je voudrais tout de suite leur faire bâtir une maison et si j'étais reine, je leur ôterais ces impôts, ces moines et ces juifs qui les dévorent.
Si vous étiez riche vous n'y penseriez pas, et si vous étiez née reine vous ne le voudriez pas ! Ainsi va le monde"
,  lui répond Joseph Haydn. Les catholiques et les juifs mis dans le même panier ??

Elle rencontre en Albert un fervent défenseur de l'égalité qui pour lui est sainte car voulu par Dieu. Albert a sa propre réponse quand il donne sa fortune aux pauvres. Pour Consuelo, la solution à l'inégalité et l'injustice se trouve dans l'art. La musique conçue comme un art exigeant, entier, dévorant et saint, est un don de Dieu qui  permet l'élévation de l'âme et place l'artiste au-dessus de tous car quiconque est né artiste a le sens du beau et du bien, l'antipathie du grossier et du laid.
Face aux seigneurs propriétaires de la terre et aux laboureurs qui en sont esclaves, Consuelo se dit qu'il vaut mieux être artiste ou bohémien que seigneur ou paysan puisque à la morne possession d'une terre comme à celle d'une gerbe de blé s'attachaient où la tyrannie injuste, ou le morne assujettissement  de la cupidité.

"C'est la musique qui permet de supporter le mal autour de nous, c'est l'art qui permet aux hommes d'évoluer :
L'art peut donc avoir un but  bien sérieux, bien utile pour les hommes? demande Haydn et Consuelo de répondre :
Si les malheureux avaient tous le sentiment et l'amour de l'art pour poétiser la souffrance et embellir la misère, il n'y aurait plus de malpropreté, ni découragement, ni oubli de soi-même, et alors les riches ne se permettraient pas de tant fouler et mépriser les misérables."

 

Faire comprendre l'art et le faire aimer  est donc le rêve de Consuelo.


 L'un de mes romans préférés de George Sand

 


 

La culture de George Sand qui nous transporte d'un pays à l'autre, son érudition musicale et historique est un des grands plaisirs du roman. Mises à part quelques longueurs et répétitions dans le récit, j'ai aimé son aspect initiatique et picaresque quand les deux jeunes gens sont sur les routes et gagnent leur vie en chantant et en jouant de la musique. Les personnages qu'ils rencontrent sont bien campés. George Sand a l'art du portrait satirique aussi bien sur le plan physique que moral. Elle sait mettre en avant avec beaucoup d'humour le trait caricatural, les travers, les faiblesses, les vanités de chacun tout en rendant la complexité de l'âme humaine : je pense au chanoine épris de musique, de fleurs et de bonne chère, si lâche quand il risque de perdre ses bénéfices et pourtant capable de courage dans les moments importants; les nobles ne sont pas épargnés ainsi le comte Hodiz qui se pique d'être musicien et offre à son épouse la Margrave une fête grandiose mais absurde et ridicule.

Un de mes romans préférés !


Influence de Pierre Leroux

 


 

J’ai écrit ce billet en 2011 et je me rends compte que je n’avais pas compris le personnage d’Albert. En lisant Histoire de ma vie, j’ai lu le passage où elle rencontre Pierre Leroux, qui devient un de ses maîtres à penser et l’initie à un socialisme religieux. C’est à propos de ce philosophe que j’ai découvert le concept philosophique social de la palingénésie ou doctrine de la perfectibilité et du progrès continu que je ne connaissais absolument pas. D’où ma  recherche :
La palingénésie du grec ancien : Nouvelle naissance/ Renaissance. Le mot désigne le retour à la vie ou l’éternel retour. Ce n’est pas nouveau puisque l’on retrouve cette idée dans la réincarnation et la métempsyschose. Mais avec Pierre Leroux, partisan d’un socialisme religieux, le concept prend un sens précis : Les âmes reviennent sur terre après la mort et chaque nouvelle vie permet à l’individu et collectivement à l’humanité de progresser. Nous travaillons ensemble, collectivement, à améliorer notre vie et à évoluer vers une société plus égalitaire, plus juste. 

Ce concept est adopté par George Sand et apparaît dans le personnage d’Albert. Non le jeune homme n’est pas fou mais il est conscient de ses vies antérieures, ce qui fait de lui un visionnaire incompris de ses semblables et en proie à des tourments métaphysiques.  Il fera en sorte que sa fortune contribue au progrès de l’humanité.


Voir Consuelo chez Miriam

 




samedi 29 août 2026

Histoire de ma vie (5) : George Sand Les débuts littéraires de George Sand à Paris / évolution de ses idées philosophiques

 

Delacroix peint Aurore en 1834 habillée en garçon. Elle est en pleine crise amoureuse avec Alfred de Musset. Après Venise, ils ont essayé de se réconcilier mais leur relation reste tumultueuse.  Elle vient de couper sa longue chevelure et de l'envoyer à son amant glissée à l'intérieur d'une crâne humain. Si l'anecdote est vraie, cela correspondrait bien au récit qu'elle fait dans Histoire de ma vie, quand, à la mort de sa grand-mère, on ouvre le caveau familial et que son précepteur Deschartes l'invite à embrasser le crâne de son père mort à l'âge de trente ans. Le romantisme a une relation de fascination envers la mort liée au bouleversement de la société, au désenchantement, à la perte de repères, qui oppressent la société après la révolution et la chute de l'Empire. La Restauration met une chape de plomb sur les espoirs et les libertés. C'est ce que l'on a appelé "Le Mal du siècle". George Sand, elle-même, a souvent été hantée par l'idée du suicide qui parfois tourne à l'obsession.


Ses Débuts à Paris

 

George Sand et François Casimir Dudevant par François-Auguste Biard

George Sand  déclare très clairement « Comme je ne prétends pas donner le change sur quoi que ce soit en racontant ce qui me concerne,  je dois commencer à dire nettement que je veux taire et non arranger ni déguiser plusieurs circonstances de ma vie ». Elle refuse, contrairement à Jean-Jacques Rousseau de « disposer du passé des personnes qui ont cotoyé mon existence ». Si bien qu’en lisant Histoire de ma vie, vous en saurez peu sur l’échec de son mariage en dehors de son procès puisque celui-ci a été public et vous ne saurez rien sur sur ses amants qui, s’ils apparaissent, le sont comme des amis.. Bref, nous ne sommes pas dans le courrier du coeur ou la presse people ! Même si, en son temps, les amours de George Sand notamment avec Alfred de Musset ou Michel de Bourges ont défrayé la chronique.

C’est pourquoi, lorsqu’elle se sépare une première fois de son mari en 1831 sans faire intervenir la justice, elle ne nous en dit pas plus. Il ne s’agit pas d'une confession ! Elle veut gagner sa vie et aller à Paris.
"A Partir de ce moment-là, l’équilibre entre les peines et les satisfactions se trouva rompu. Je sentis la nécessité de prendre un parti. Je le pris sans hésiter, et mon mari y donna les mains : j’allai vivre à Paris avec ma fille, moyennant un arrangement qui me permettait de revenir tous les trois mois passer trois mois à Nohant ; et, jusqu’au moment où Maurice entra au collège à Paris, je suivis très exactement le plan que je m’étais tracé. Je le laissais entre les mains d’un précepteur qui était avec nous déjà depuis deux ans, et qui a toujours été, depuis ce temps-là, un de mes amis les plus sûrs et les plus parfaits. Ce n’était pas seulement un instituteur pour mon fils, c’était un compagnon, un frère aîné, presque une mère. Pourtant il m’était impossible de me séparer de Maurice pour longtemps et de ne pas veiller sur lui la moitié de l’année."


Elle s’attarde sur les faits qui ont eu leur importance dans sa vie à cette époque :

En 1831, elle constate que la somme octroyée par son mari - qui a conservé la fortune et gère les biens de sa femme en maître comme le veulent les belles lois napoléoniennes (!)-  est si modique qu’elle ne parvient pas à vivre correctement. Sa mère lui conseille de s’habiller en garçon. C’est ce qu’elle faisait elle-même quand son mari manquait d’argent. Des vêtements d’homme sont moins onéreux et plus faciles à entretenir. 

"Je me fis donc faire une redingote-guérite en gros drap gris, pantalon et gilet pareils. Avec un chapeau gris et une grosse cravate de laine, j’étais absolument un petit étudiant de première année." "Au reste, pour n’être pas remarquée en homme, il faut avoir déjà l’habitude de ne pas se faire remarquer en femme."

Elle sera beaucoup plus libre dans ses mouvements. Désormais, Aurore parcourt les pavés de Paris avec de bonnes bottes et non de petites chaussures qui se déchirent au moindre caillou, elle veut développer sa culture, visite les musées et découvre les grands peintres, l’opéra, entre incognito au parterre du théâtre alors interdit aux femmes. Elle a retrouvé là-bas des amis berrichons.

Nous étions alors trois Berrichons à Paris, Félix Pyat, Jules Sandeau et moi, apprentis littéraires sous la direction d’un quatrième Berrichon, M. Delatouche.

Sand essuie beaucoup de critiques, d'injures et les caricaturistes ne se sont pas privés de déverser leur fiel sur elle bien qu'elle n'en parle pas dans Histoire de ma vie. Par contre, elle raconte comment son fils Maurice a été pris pour elle : 

Je raconte là un temps très passager et très accidentel dans ma vie, bien qu’on ait dit que j’avais passé plusieurs années ainsi, et que, dix ans plus tard, mon fils encore imberbe ait été souvent pris pour moi. Il s’est amusé de ces quiproquos, et puisque je suis sur ce chapitre, je m’en rappelle plusieurs qui me sont propres et qui datent de 1831.   

 

Maurice Sand fils de George. La ressemblance est frappante

 

George Sand Auguste Charpentier (1838)

  

En 1832, le choléra décime Paris et survient le drame du Cloître Saint Méry. Un insurrection y est sauvagement réprimée. Dix-sept insurgés se sont emparé du petit pont de l’Hôtel-Dieu. Quinze sont tués par la garde nationale et jetés dans la Seine. Deux atteints dans les rues voisines et égorgés raconte Louis Blanc. La troupe tire sur tout le monde. Sand qui est au jardin du Luxembourg avec sa fille n’a que le temps de rentrer chez elle.

"Ce qu’il y avait jusque-là de plus dangereux, c’était la précipitation avec laquelle on fermait les boutiques au risque de briser la tête à tous les passants. Solange se démoralisait et commençait à jeter des cris désespérés. Quand nous arrivâmes au quai, chacun fuyait en sens différent ; j’avançai toujours, voyant que le pire c’était de rester dehors, et j’entrai vite chez moi sans prendre le temps de voir ce qui se passait, sans même avoir peur, n’ayant encore jamais vu la guerre des rues, et n’imaginant rien de ce que j’ai vu ensuite, c’est-à-dire l’ivresse qui s’empare tout d’abord du soldat et qui fait de lui, sous le coup de la surprise et de la peur, l’ennemi le plus dangereux que puissent rencontrer des gens inoffensifs dans une bagarre." Elle fait ici allusion aux déchaînements de violence auxquels elle a assisté pendant la révolution de 1848 et qui ont éteint son rêve révolutionnaire.

Ses premiers livres paraissent : Indiana en 1832 puis devant le succès, la même année, Valentine… Il lui faut choisir un pseudonyme. Sa belle-mère, la baronne Dudevant, lui a demandé de ne pas galvauder son nom sur les couvertures de livres imprimés ! Ayant écrit un livre avec Jules Sandeau, Rose et Blanche, elle prend, sur les conseils de son ami Delatouche, le nom de Sand et le prénom de George (qui lui paraît très berrichon).
George Sand traverse aussi une crise, au niveau spirituel, mène une recherche ardente des rapports qui peuvent exister "entre l’âme individuelle et cette âme universelle que nous appelons Dieu." "II m’importait fort de chercher en Dieu le mot de l’énigme de la vie, la notion de mes vrais devoirs, la sanction de mes sentiments les plus intimes. » Son refus des institutions religieuses se précise : " Je vois aussi l’esprit de ces institutions tellement perdu et dénaturé qu’en bien des cas l’homme les observe de manière à en faire un sacrilège. Je ne puis prendre mon parti sur des pratiques admises par prudence, par calcul, c’est-à-dire par lâcheté ou par hypocrisie. La routine de l’habitude me paraît une profanation moindre, mais c’en est une encore, et quel sera le moyen d’empêcher que toute espèce de culte n’en soit pas souillée ? "

Tout une période de doute mystique et de quête inquiète voire angoissée qui transparaît bientôt dans son troisième roman Lélia . Il paraît en 1833.

Elle parle longuement de ses amis et dresse des portraits vivants, pleins d’acuité,  originaux, émouvants parfois, ou amusants … des personnages célèbres, Marie Dorval, Delacroix, Emmanuel Arrago, Gustave Planche, Balzac, plus tard Chopin...   

En 1834, elle part à Venise, un voyage qu’elle a toujours rêvé de faire. Elle rencontre Stendhal en route et ne l’apprécie pas trop. Alfred de Musset n’y est que mentionné et ne fait qu’une briève apparition. De leurs amours tourmentés, de leurs déchirements, nous ne saurons rien. Par contre son amour de Venise est là et l'on comprend pourquoi l'on retrouvera cette ville dans plusieurs des romans : Consuelo, La comtesse de Rudolstadt, L'Ucosque, Elle et lui,  Lettres d'un voyageur, Jacques...

 

 L'évolution de ses idées philosophiques

 

Louis-Chrysostome Michel de Bourges

 

Et puis, en 1835, elle rencontre avec Michel de Bourges, avocat qui plaide en 1836 son procès en séparation de corps d’avec Casimir Dudevant pour mauvais traitements et injures graves. Elle obtient gain de cause, la garde de ses enfants ainsi que la restitution de ses biens et de Nohant mais pas la fin de ses ennuis. Casimir Dudevant enlèvera Solange et ne renoncera à l'éducation de ses enfant que moyennant finance, cinquante mille francs !

Républicain fervent, Louis-Chrysostome Michel de Bourges  a une grande influence sur George Sand et  un grand impact sur ses idées et sur son oeuvre. Elle vit avec lui, pendant deux ans, une relation amoureuse passionnée à laquelle elle ne fait aucune allusion dans Histoire de ma vie. Mais elle parle longuement de ses discussions intellectuelles avec lui, sur la cause du peuple, la liberté, ses idées révolutionnaires parfois trop radicales pour elle. Dans Histoire de ma vie l’on peut constater l’admiration voire la fascination qu’il a exercée sur elle, même si elle secoue de temps en temps le joug intellectuel et dénonce ce qu’elle appelle son esprit dominateur. 

 

Pierre Leroux


 

En 1835, Liszt lui fait connaître Lammenais qui prône un christianisme social et elle  rencontre aussi Pierre Leroux, qui lui transmet ses idées d'un socialisme humanitaire et religieux. (Les idées de Leroux sont présentes dans un roman :  Consuelo). C’est avec ces trois hommes que Sand évolue et qu’elle va entrer dans la lutte républicaine, militant pour les droits du peuple, l’égalité sociale et le droit des femmes. La peinture des classes ouvrières et de la dignité des ouvriers, apparait dans ses romans socialistes, en particulier : Simon (1836), Mauprat ( 1837), Le compagnon du tour de France (1841), Horace (1841-42) Le péché de monsieur Antoine (1845), Le meunier d’Angibault (1845), La Ville noire (1861).

 

 Le féminisme de George Sand 

Indiana Hetzel édition par Tony Johannot

 

 On a vu comment l'enfance de George Sand et le mépris dans lequel sa mère, issue du peuple, avait été tenue de la part de sa grand-mère, aristocrate, ont disposé Aurore à prendre le parti du peuple et plus encore celui de la femme du peuple toujours humiliée, toujours soumise, jamais pardonnée si elle commet une faute, toujours considérée comme inférieure.
 
 « Dieu n’a pas créé une race pour la soumettre à une autre.  Je ne me base pas sur les lois de l’homme, qui ne sont que mensonge et injustice, mais sur les lois de Dieu, qui sont justice et vérité. » (Indiana) 
 
Et elle affirme à propos de son premier Livre Indiana qui a fait scandale
 
"Ceux qui m'ont lu sans prévention comprennent que j'ai écrit Indiana avec le sentiment non raisonné, il est vrai, mais profond et légitime, de l'injustice et de la barbarie des lois qui régissent encore l'existence de la femme dans le mariage, dans la famille et dans la société."

Dans Indiana, elle dénonce l'inégalité des droits des femmes et des hommes et prône le refus de la soumission s'attaquant ainsi au code civil de 1804 qui privait  la femme de ses droits juridiques. 

"Je sais que je suis l’esclave et vous le maître. La loi de ce pays vous a fait mon maître. Vous pouvez lier mon corps, garrotter mes mains, gouverner mes actions. Vous avez le droit du plus fort, et la société vous le confirme ; mais sur ma volonté, monsieur, vous ne pouvez rien. " (Indiana à son mari le colonel Delmare)

Le féminisme de George Sand a pourtant des limites qu'elle justifie. En 1848, elle refuse de se présenter aux élections et se déclare contre le vote des femmes parce qu'elle juge que celles-ci ne sont pas assez instruites. Trop soumises à leur mari, elles voteraient comme lui.

Elle pense qu'il faut d'abord réformer l'éducation des femmes, leur donner le même niveau d'instruction que celui des hommes afin de les laisser voter d'une manière éclairée.

 "Les femmes reçoivent une déplorable éducation ; et c'est là le grand crime des hommes envers elles." 

George Sand affirme qu'il faut procéder par ordre et donner d'abord priorité à la réforme du mariage, à l'égalité des hommes et des femmes au sein de la famille et dans la société.

" Oui, l'égalité civile, l'égalité dans le mariage, l'égalité dans la famille, voilà ce que vous pouvez, vous devez demander, réclamer."

 

  Indiana voir ICI

  Histoires de ma vie (1):  George Sand

  Histoires de ma vie (2): George Sand

  Histoire de ma vie (3) : George Sand

  Histoire de ma vie (4): George Sand

  Histoire de ma vie (5) :George Sand