Pages

Affichage des articles dont le libellé est Littérature anglaise. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Littérature anglaise. Afficher tous les articles

dimanche 22 mars 2026

George Eliot : Silas Marner

 

"Dans les premières années de ce siècle, un de ces tisserands, nommé Silas Marner, exerçait sa profession dans une chaumière bâtie en pierres, située au milieu des haies de noisetiers, près du village de Raveloe, et non loin des bords d’une carrière abandonnée."

Silas Marner est tisserand. Il est arrivé à Raveloe, communauté rurale des Midlands, après avoir été victime de la trahison de son meilleur ami William Dane. Celui-ci l’a fait injustement accuser de vol et chasser de la congrégation religieuse de la Cour de la Lanterne, lui prenant la jeune fille qu’il aimait, Sarah, et qu’il allait épouser. Silas qui est un être honnête et pieux est terriblement blessé. Soumis au jugement de Dieu de la part de ses coreligionnaires, il est reconnu coupable ! Il perd alors confiance à la fois en Dieu et dans les hommes.

A Raveloe, on admet difficilement les étrangers et cet homme qui vient du « Nord » et qui sait soigner les maladies avec des plantes est bien vite considéré comme suspect.  De plus, son visage aux gros yeux proéminents distille la peur chez les habitants. Serait-il inspiré par le Malin ? Les superstitions sont encore bien vivaces dans les campagnes en ce début du XIX siècle. Silas Marner, en dehors des contacts professionnels nécessaires, vit seul, s’enfermant dans sa chaumière, travaillant à son métier seize heures par jour. 

 Bien vite, lui qui n’avait jamais aimé l’argent, se met à vivre pour les pièces d’or qu’il gagne grâce à son labeur acharné. Unique satisfaction de sa vie, il les thésaurise et les cache sous une pierre du foyer. Chaque soir, il les sort et les compte avec délectation. Quinze ans ont passé depuis qu'il s'est enfui loin de la Cour de la Lanterne.

Le personnage le plus important de Raveloe est le squire Cass, propriétaire terrien. Il a trois fils : Godfrey, Dunstan (ou Dunsey) et Bob. Godfrey Cass, l’aîné, l’héritier, est amoureux de  la belle Nancy Lammeter mais il ne peut la demander en mariage car il a épousé secrètement, dans un moment d’aberration, une pauvre fille du peuple, Molly, qu’il a abandonnée avec son enfant. Son frère Dunsey, un mauvais garçon, le fait chanter car Godfrey serait déshérité si son père avait connaissance d’une telle union. Mais un soir que Dunsey passe près la maison du tisserand, il l’aperçoit en train de compter ses pièces d’or. Profitant de son absence, il le vole et s’enfuit dans la nuit avec son trésor. L’avare est désespéré et réclame justice mais Dunsey ne réapparait pas et le mystère reste entier.

Par une nuit d’hiver, Molly décide de se rendre à Raveloe avec sa fillette pour mettre Godfrey face à ses responsabilités mais la jeune femme, qui se drogue, s’endort dans la neige et meurt, près de la chaumière de Silas Marner. La fillette, qui a deux ans, se réfugie chez le tisserand. Silas Marner adopte la petite fille qu’il prénomme Eppie. Il est aidé dans son métier de père par sa voisine Dolly Winthrop qui devient la marraine d’Eppie. Un grand amour naît entre le vieil homme et sa fille adoptive.

 Godfrey soulagé de constater que Molly est morte se garde bien de reconnaître l’enfant. Il aura à le regretter ! Libre, il peut épouser Nancy. Seize ans passent. Eppie est devenue une belle jeune fille, elle doit se marier avec le fils de sa marraine, Aaron. Mais Godfrey et son épouse Nancy qui souffrent de ne pas avoir d’enfant viennent demander à Eppie de rejoindre leur foyer puisque Godfrey a révélé qu’il est le vrai père de la fillette. 

Du  conte de fées...

 Boucles d'or !


Contrairement à Middlemarch ou Le moulin sur la Floss, Silas Marner est un court roman. Il est  intéressant à bien des égards. Mais je veux d’abord parler de ce qui est proche du conte dans cette oeuvre et du propos moralisateur du récit. George Eliot à travers son personnage principal, Silas Marner, veut conter l’histoire d’une rédemption. Silas, l’avare, dont le coeur s’est desséché, va retrouver, grâce à l’amour qu’il porte à sa fille adoptive, confiance dans  la société et la foi en Dieu. Il voit un message divin dans les boucles d’or de la fillette qui lui rappellent son trésor disparu.

« … il lui sembla que ses yeux troubles apercevaient par terre, devant le foyer, quelque chose ayant l’apparence de l’or. De l’or ! — son or à lui, — rapporté aussi mystérieusement qu’il lui avait été enlevé ! Il sentit alors que son cœur se mettait à battre avec violence, et, pendant quelques instants, il fut incapable d’avancer la main pour saisir le trésor retrouvé. Le monceau d’or paraissait briller et s’accroître sous son regard agité. Il se pencha enfin, et tendit la main en avant, mais au lieu des pièces dures au contour familier et résistant, ses doigts rencontrèrent des boucles soyeuses et chaudes. Dans son extrême étonnement, Silas se laissa tomber sur les genoux et baissa profondément la tête pour examiner la merveille : c’était une enfant endormie, — une jolie petite créature rondelette, la tête toute couverte de boucles blondes et soyeuses. » 

J’ai trouvé parfois l’histoire un peu démonstrative, le pauvre tisserand innocent est récompensé, Godfrey, le riche propriétaire, puni de sa lâcheté et de son égoïsme, les jeunes gens, Eppie et Aaron, vertueux et parfaits, Eppie renonçant à la fois à la richesse et à une haute position sociale en refusant de trahir son père adoptif ! Mais c'est le propre du conte, je suppose ! 

Je pense à  ce que Maupassant en a fait dans sa nouvelle « Aux Champs »! L'enfant que les parents ont refusé de céder aux riches bourgeois, le leur reproche brutalement quand il voit que le fils du voisin qui a été adopté et qui est est devenu "un monsieur" !

 "— J’aimerais mieux n’être point né que d’être c’que j’suis. Quand j’ai vu l’autre, tantôt, mon sang n’a fait qu’un tour. Je m’suis dit : — v’là c’que j’serais maintenant." 

... Au réalisme 

 

Silas Marner et Eppie

 Mais le roman est écrit par George Eliot et l’on peut dire que c’est une sacrée écrivaine car, même si Silas Marner ne me plaît pas autant que les romans "stars", Middlemarch ou Le moulin sur la Floss, à nouveau, elle nous fait pénétrer dans le microcosme de la société rurale avec ses différentes classes sociales, ses inégalités économiques et c'est réussi ! 

« Les riches mangeaient et buvaient à leur aise, acceptant la goutte et l’apoplexie comme des choses qui se transmettaient mystérieusement dans les familles honorables, et les pauvres pensaient que les riches étaient tout à fait dans leur droit de mener joyeuse vie. D’ailleurs, les festins de ceux-ci avaient pour résultat de multiplier les restes, qui étaient l’héritage des premiers. »

« Le squire avait été accoutumé toute sa vie à recevoir l’hommage des gens de la paroisse, et à penser que sa famille, ses gobelets d’argent et tout ce qui lui appartenait, était ce qu’il y avait de plus ancien et de meilleur ; et, comme il ne fréquentait jamais de bourgeoisie d’une sphère plus élevée que la sienne, son opinion ne souffrait pas de la comparaison. »

Elle a l’art de présenter des groupes sociaux, ceux des classes aisés comme dans le bal organisé chez le Squire ou ceux du peuple comme la scène dans la taverne, et elle passe d’une vision d’ensemble… 
 

Chez le squire : « Au thé, des places d’honneur avaient été réservées pour les demoiselles Lammeter, près du haut de la table principale, dans le salon lambrissé. Cette pièce paraissait alors avoir une fraîcheur agréable, avec ses décorations de branches de houx, d’if et de laurier, provenant de la végétation abondante du vieux jardin. »

ou à la taverne : Les habitués s’étaient mis tout d’abord à fumer leurs pipes dans un silence qui tenait de la gravité. Les plus importants d’entre eux — ceux qui buvaient des spiritueux et étaient assis le plus près du feu — se fixaient les uns les autres, comme si un pari dépendait du premier qui fermerait les yeux. Quant aux buveurs de bière, — gens pour la plupart vêtus de vestes de futaine et de blouses, — ils restaient les paupières fermées, et se passaient les mains sur la bouche. On eût dit qu’absorber leurs gorgées de bière constituait pour eux un devoir funèbre, qu’ils remplissaient avec une tristesse gênante. »

…  à un gros plan d’où se détachent des figures vivantes, colorées, avec le souci du détail précis et de la comparaison pittoresque, parfois amusante, y compris pour les personnages secondaires. Ce que j’aime aussi c’est la manière dont elle fait parler les gens des classes populaires, avec tant de justesse, dans des dialogues savoureux ! Je comprends pourquoi Marcel Proust aimait tant George Eliot, non seulement par son approche du passé mais aussi pour ses portraits caricaturaux où lui-même excelle.

George Eliot : 
 

chez le squire : « Mme Crackenthorp, — petite femme qui clignotait de l’œil et agitait continuellement ses dentelles, ses rubans et sa chaîne d’or, et tournait la tête à droite et à gauche, en faisant entendre des bruits réprimés, ressemblant beaucoup au grognement d’un cochon d’Inde, quand il contracte son museau et fait des monologues dans toute société indistinctement en toute compagnie - clignota et se trémoussa à l'adresse du squire..."


 A la taverne : « Le boucher, homme gai, souriant, aux cheveux rouges, n’était pas d’une nature à répondre inconsidérément. Il lança quelques bouffées avant de cracher, et répondit :
« Ils ne se tromperaient pas beaucoup, Jean. »
Après cette faible et illusoire tentative de rompre la glace, le silence devint aussi rigoureux qu’auparavant. »

 Marcel Proust : Madame de Cambremer

Mme de Cambremer, en femme qui a reçu une forte éducation musicale, battant la mesure avec sa tête transformée en balancier de métronome dont l’amplitude et la rapidité d’oscillations d’une épaule à l’autre étaient devenues telles (avec cette espèce d’égarement et d’abandon du regard qu’ont les douleurs qui ne se connaissent plus ni ne cherchent à se maîtriser et disent : « Que voulez-vous ! ») qu’à tout moment elle accrochait avec ses solitaires les pattes de son corsage et était obligée de redresser les raisins noirs qu’elle avait dans les cheveux, sans cesser pour cela d’accélérer le mouvement. «  

Chaque fois qu’elle parlait esthétique, ses glandes salivaires, comme celles de certains animaux au moment du rut, entraient dans une phase d’hypersécrétion telle que la bouche édentée de la vieille dame laissait passer, au coin des lèvres légèrement moustachues, quelques gouttes dont ce n’était pas la place. Aussitôt elle les ravalait avec un grand soupir, comme quelqu’un qui reprend sa respiration.


Des personnages vrais et complexes

 

Godfrey Cass et Nancy Lammeter

George Eliot refuse aussi le manichéisme et ses personnages sont complexes, tourmentés comme Godfrey qui sent bien où est son devoir mais n’a pas le courage de reconnaître son épouse et son enfant. Pourtant, au moment même où il renonce à sa fille, il éprouve à la fois soulagement et regret. 

« Les yeux bleus, tout grands ouverts, regardaient ceux de Godfrey sans aucun embarras ni signe de reconnaissance. L’enfant ne pouvait pas faire d’appel visible ou intelligible à son père, et celui-ci se trouva sous l’impression d’un étrange mélange de sentiments, — d’un conflit de regrets et de joie, en voyant que ce petit cœur ne répondait par aucun battement à la tendresse à moitié jalouse du sien, tandis que les yeux bleus s’éloignaient lentement de lui, et se fixaient sur la figure bizarre du tisserand. » 

 
Enfin, la manière dont George Eliot décrit les enfants, Eppie et Aaron Winthrop, l'affection que leur manifestent les parents et leurs soucis éducatifs, donnent des scènes pleines d’humour et de tendresse. Ainsi la mère d’Aaron, marraine d’Eppie, explique à Marner qu’il doit choisir entre le fouet et le placard à charbon pour punir Eppie. Elle-même, ayant bien du mal à l’appliquer à son fils ! Et  je vous laisse en apprécier le résultat que j'adore !


"Eppie dans çabonnié"

« Voyant qu’il fallait en venir aux extrémités, il la mit dans le charbonnier, et tint la porte fermée, tremblant à l’idée qu’il employait une mesure extrême. Pendant le premier moment on n’entendit rien, mais il y eut ensuite un petit cri :
« Ouvé, ouvé ! » et Silas la fit sortir, en disant : « Maintenant Eppie ne sera plus méchante ; autrement, il faudra qu’elle aille dans le charbonnier, — dans le vilain endroit noir. »
Le métier dut chômer longtemps ce matin-là, car on fut obligé de laver Eppie et de lui mettre des vêtements propres ; toutefois, il y avait lieu d’espérer que cette punition aurait un effet durable et épargnerait du temps à l’avenir. Peut-être, cependant, il eût été préférable qu’Eppie eût pleuré davantage.
En une demi-heure elle fut appropriée, et Silas ayant tourné le dos pour voir ce qu’il devait faire de la bande de toile, la rejeta à terre, pensant qu’Eppie serait sage le reste de la matinée sans être attachée. Il se retourna ensuite, et il allait placer l’enfant dans la petite chaise près du métier, lorsqu’elle se montra à lui les mains et le visage noirs une seconde fois, en disant :
« Eppie dans çabonnié. »
Cet insuccès complet de la peine disciplinaire du charbonnier, ébranla la confiance qu’avait Silas dans l’efficacité des punitions. « Elle prendrait cela absolument pour une plaisanterie, dit-il, à Dolly, si je ne lui faisais pas de mal, et je suis incapable de lui en faire, madame Winthrop. Si elle me donne un brin de tourment, je suis en état de le supporter. Et elle n’a pas de mauvaises habitudes dont elle ne puisse un jour se débarrasser."



 

 

chez Nathalie blog Delivrer des livres

 

jeudi 12 mars 2026

Bilan 1 : Challenge Les deux George de la littérature

 

 

Voici le premier bilan par ordre alphabétique du challenge Les Deux George de la littérature


Claudialucia

Présentation du challenge

 George Eliot : Middlemarch

 George Eliot : Le  Moulin sur la Floss L'enfance (1) George Eliot et Marcel Proust

George Eliot : Le moulin sur la Floss (2)

Walter Scott : Waverley ( les lectures de Maggie Tulliver dans Le Moulin sur la Floss)

George Sand : La petite Fadette

George Sand : Le Meunier d'Angibault 

George Sand: Indiana

George Sand : la mare au diable

 

Miriam

 Présentation du challenge les deux George de la littérature

George Eliot :  Le moulin sur la Floss

 George Sand : La Petite Fadette

 George Sand :  Le meunier d'Angibault

 George Sand: Indiana

 George Sand : La mare au diable 

 

Nathalie

 George Eliot : La repentance de Janet

 

Sacha 

George Sand : La petite Fadette 

  


 

Vous pouvez nous rejoindre à tout moment en participant aux lectures communes ou librement, à votre rythme, avec un livre de votre choix.

Pour le 30 mars


Silas Marner de George Eliot et un roman champêtre de George Sand :  Les maîtres sonneurs

pour le 30 Avril

La ville noire de Sand et Felix Holt le radical d'Eliot 

Pour le 30 Juin

Une biographie de George Eliot (en français ou en anglais) et une biographie de George Sand.
 

 


 

 

 

 

Le challenge George Sand/ George Eliot permet de participer au challenge classique de Nathalie du blog Délivrer des livres ICI


 

samedi 7 mars 2026

Anne Brontë : La recluse de Wildfell Hall

 

La recluse de Wildfell Hall d’Anne Brontë est un récit-confession que Gilbert Markham fait à son ami Haldford pour lui témoigner sa confiance. Markham est un fermier aisé d’un comté anglais dont le nom n’est pas révélé, le Yorkshire, peut-être, où vivent les Brontë ?
Dans un vieux château en partie ruiné Wildfell Hall vient s’installer une belle et mystérieuse jeune femme. Helen Graham qui se dit veuve, est accompagnée de son fils sur lequel elle veille jalousement et dont elle assure l’éducation. C’est une femme réservée et froide qui refuse de répondre à la curiosité de son voisinage et tous s’interrogent sur elle.  

Gilbert Markham fait la connaissance d’Helen en venant en aide à son petit garçon et peu à peu il en tombe amoureux. Celle-ci paraît répondre à son amour mais se refuse à le reconnaître et lutte contre ses sentiments.  Les médisances vont bon train à son sujet dans toute la contrée. Et d’abord, est-elle vraiment veuve ? D’autre part, on a vu que son propriétaire, Mr Lawrence, lui rendait visite le soir en cachette. Gilbert Markham, fou de jalousie, attaque ce dernier avec violence mais celui-ci ne porte pas plainte certainement pour épargner la  jeune femme. Pourtant, la réputation d’Helen est sérieusement compromise et au cours d’une confrontation houleuse avec Gilbert, elle lui confie son journal dans lequel il va découvrir sa véritable identité et son histoire.

 Un roman féministe audacieux pour l'époque

Anne Brontë peinte par Branwell

La recluse de Wildfell Hall est un roman « féministe » qui permet de découvrir la personnalité, les idées radicales et le caractère affirmée de la plus jeune de soeurs Brontë. Anne Bronté y dresse une vision lucide de la place de la femme dans la société victorienne. Elle propose une réflexion aux femmes sur leur liberté et leurs droits ! Elle remet en question les a-priori de l'éducation des filles et les préjugés qui les emprisonnent.

Parfois Anne (et son personnage Helen) me paraît un peu trop moralisatrice alors qu'elle a paru immorale à son époque !!  Mais la critique qu’elle propose de la société provinciale et la peinture de ses personnages sont très judicieuses.

En particulier, elle dénonce les injustes privilèges masculins. C’est d’abord Rose Markham qui se plaint de ses frères ! Ses récriminations critiquent l’éducation donnée aux filles à cette époque et révèlent le caractère de la jeune fille. Rose (un joli personnage secondaire) se plaint qu’il lui faut toujours donner la priorité aux goûts et au confort de ses frères Gilbert et Fergus au détriment des siens. «  Je ne suis rien de rien ». Et la scène est amusante dans ce qu’elle a de spontané, de pris sur le vif et de familier.  Cela sent le vécu ! 
Quant à Helen, à propos de l’éducation des enfants, elle s’insurge contre ceux qui veulent tenir la jeune fille dans l’ignorance pour la garder vertueuse. 

« J’en déduis qu'elle est essentiellement si vicieuse ou si faible d'esprit qu'elle ne peut résister à la tentation ; que si elle peut demeurer pure et innocente aussi longtemps qu'elle est tenue dans l'ignorance du péché, elle devient une pécheresse dès qu'on lui ouvre les yeux, que plus grande sera sa connaissance du mal, plus grande sa liberté, plus profonde sa corruption ; tandis que le sexe fort, lui, a une tendance naturelle vers la bonté, car il est protégé par une force morale supérieure qui se développe chaque fois qu'elle se trouve face au danger… »

« Alors pensez-vous que les deux sexes sont à la fois faibles et sujets à l’erreur mais que la moindre faute corrompra les filles alors qu’au contraire elle fortifiera et embellira le caractère des garçons ? »


Le roman se révèle une critique du mariage. Helen se marie par amour mais elle a donné son affection à un homme, Arthur, qui ne le mérite pas, alcoolique, libertin, il a une liaison avec sa maîtresse jusque dans la maison de sa femme. Il se révèlera violent et grossier, incapable de se maîtriser et son épouse sera prisonnière de ce mariage, son mari disposant de sa fortune et menaçant de lui enlever son fils. 

La tante d’Helen lui a pourtant donné de bons conseils avant le mariage mais la jeune fille amoureuse, était-elle capable de les entendre ?.

 "Lorsque je te conseille de ne pas te marier sans amour, cela ne veut pas dire que l'amour seul suffit… il y a bien d'autres questions à envisager. Garde ton cœur et ta main le plus longtemps possible, ne les donne pas sans réfléchir. Si tu ne trouves jamais le mari idéal, console-toi en te disant que si les joies du célibat ne sont pas nombreuses, les douleurs du moins n'en sont jamais insupportables. Il est possible que ta vie de femme mariée soit plus heureuse que ta vie de jeune fille, mais bien souvent c'est le contraire qui se produit ».

 Le portrait d’Arthur est certainement inspiré du propre frère d’Anne, Branwell, qui sombre dans l’alcool et la drogue et qui, malgré les exhortations de ses soeurs et leur aide, ne parvient pas à se sortir de cette spirale qui le détruit. De même le Heathclift d’Emily. Si au début, Helen accepte avec courage et patience la conduite de son mari espérant qu’il évoluera, elle décide de s’enfuir pour  sauver son fils de l’influence de son père. Elle vit toute seule dans la ruine du château abandonné, refuse les contraintes et les préjugés de la société. Peintre, elle parvient à l’indépendance en vivant de ses oeuvres qu’elle vend par l’intermédiaire de Frederik Lawrence. Elle est donc scandaleuse aux yeux de la société qui l’entoure ! 

Le livre rencontre un vif succès à sa parution en 1848 et est vite épuisé mais le ton du roman choque et lorsque la presse apprend que l’auteur est une femme, les critiques se déchaînent, accusant Anne d’immoralité, s'indignant du ton cru et des scènes révoltantes du livre et critiquant le personnage d’Helen qui manque de vertus féminines !

A la réimpression de son livre en 1848, l’écrivaine répond dans la préface : 

« Je suis pour moi assurée qu’un bon livre ne doit pas son excellence au sexe de son auteur. Tous les livres sont écrits – ou devraient l’être – pour être lus des hommes comme des femmes, et je ne vois pas pourquoi un homme se permettrait d’écrire ce qui serait vraiment déshonorant chez une femme, et pas davantage pourquoi l’on reprocherait à une femme d’écrire ce qui serait convenable et bienséant chez un homme. »

Un livre tenu dans l'oubli : le rôle de Charlotte

Charlotte Brontë

Anne meurt en 1949 ( Branwell et Emily en 1848). Un an après sa mort, Charlotte refuse de conserver ce roman  et de le faire réimprimer : « Le choix du sujet de ce livre est une erreur. Il est trop peu en accord avec le tempérament, les goûts et les idées d’un doux écrivain retiré et inexpérimenté ». 

Charlotte choquée par le livre de sa soeur ? Cela ne m’étonne pas ! Quiconque a lu Le professeur sait combien l’aînée des Brontë était étroite d’esprit, moralisatrice, conformiste et persuadée de sa propre supériorité en tant qu’anglaise et protestante. C’est donc à cause de sa soeur que le roman d’Anne Brontë n’a été publié que dans une version tronquée et encore, après la mort de Charlotte, en 1854. Et ce n’est qu’à partir de 1990 qu’on a remis à l’honneur l’oeuvre d’Anne et qu’on la rétablit dans toute sa dimension  féministe et sociale.

   Le professeur Charlotte Brontë Quelques extraits   Voir le billet ICI

Xénophobie et racisme   

Les flamandes : Derrière elles, deux flamandes vulgaires, parmi lesquelles se faisaient remarquer cette difformité physique et morale que l'on rencontre si fréquemment en Belgique et en Hollande, et qui semble prouver que le climat est assez insalubre pour amener la dégénérécence de l'esprit et du corps.

Les françaises : Les deux premières ne sortaient pas du commun des mortels, leur physionomie, leur éducation, leur intelligence, leurs pensées, leurs sentiments, tout en elles était ordinaire; Zéphyrine avait un extérieur et des manières plus distinguées que Suzette et Pélagie; mais c'était au fond une franche coquette parisienne, perfide, mercenaire et sans coeur.

Les anglaises  sont nettement au-dessus des autres jeunes filles du pensionnat :

un visage moins régulier que celui des belges, mais plus intelligent, des manières graves et modestes (...) on distinguait du premier coup d'oeil l'élève du protestantisme de l'enfant nourrie au biberon de l'église romaine et livrée aux mains des jésuites.


Intolérance religieuse, conformisme, puritanisme

"Je ne sais rien des arcanes de la religion et je suis loin d'être intolérant en matière religieuse; mais je soupçonne que cette impudicité précoce si frappante et si générale dans les contrées papistes, prend sa source dans la discipline sinon dans les préceptes de l'église romaine. Ces jeunes filles appartenaient aux classes les plus respectables de la société (...) et cependant la masse avait l'esprit complètement dépravé."



J'avais déjà rédigé un billet sur ce roman en 2013. Il complète celui-ci : ICI

Voir le billet de Keisha en 2015

 


 

Challenge  classique 2026 chez Nathalie : blog Déliver des livres ICI

mardi 3 mars 2026

Walter Scott : Waverley ou l'Écosse il y a soixante ans

 

 

Dans le moulin sur la Floss de George Eliot, Maggie et Philip discutent de leurs lectures grâce aux livres prêtés par le jeune homme. Et que lisent les jeunes gens anglais de cette époque dans les années 1830 ?  La réponse est Walter Scott, bien sûr, madame de Stael aussi avec Corinne.
La jeune fille explique qu’elle en arrive à avoir un préjugé contre les blondes au teint clair car c’est toujours elles qui, dans les romans, détournent l’amour à leur profit et se marient avec le héros : « Mais si vous pouviez me donner une histoire ou la brune triomphe, cela rétablirait l’équilibre. Je veux venger Rebecca (Invahoe), Flora McIvor (Waverley), Minna ( Le Pirate)  et toutes les autres malheureuses brunes». Ce n’est pas par vanité que la brune Maggie se plaint ainsi, "c’est parce que, dit-elle, je m’intéresse toujours davantage aux gens malheureux."
Donc, à la suite de Maggie, me voilà en train de lire Waverley pour découvrir qui est Flora McIvor.

Waverley ou L’Ecosse il y a soixante ans est le premier roman de Walter Scott écrit en 1805 et publié en 1814. Il est considéré comme le premier roman historique et lance un genre qui sera largement imité depuis.

Le moment historique

 

La bataille de Culloden ( 1746)

Paru en pleine époque romantique, le récit se déroule comme le sous-titre l’indique en 1745. 

Cette date correspond à la rébellion jacobite menée par les Ecossais avec à leur tête le prince Charles Edward Stuart, connu sous le nom de Bonnie Prince Charlie ou encore de « Le Jeune Prétendant ». 
Bonnie Prince Charles est le petit-fils du roi Jacques Stuart II d’Angleterre et d’Irlande qui était aussi roi d’Ecosse sous le titre de Jacques VII et qui a été détrôné en 1688. 

Le père de Bonnie Prince Charlie, Jacques III/VIII surnommé « Le Vieux Prétendant » a tenté de reconquérir le pouvoir mais a essuyé plusieurs défaites en 1715 et 1719 malgré le soulèvement des tenants de sa cause nommés les jacobites.

Le conflit oppose donc le jeune prince catholique à la tête de ses partisans à l'armée du roi en place, le protestant Georges III de Hanovre. Walter Scott s’intéresse en 1745 à cette phase de la reconquête écossaise contre l’Angleterre qui s’achèvera, après une victoire à la Bataille de Prestonpans (1745), par la sanglante défaite de Culloden en 1746. 


Waverley, un antihéros

 

Rose Bradwardine et Edward Waverley


Edward Waverley est un jeune noble d’une grande famille anglaise. Il vit d’abord chez son père qui est Whig et travaille pour le souverain anglais, puis chez son grand-oncle qui est Tory et qui reste fidèle à la tradition jacobite de sa famille. L’enfance de Waverley développe son côté rêveur et imaginatif auprès de son grand-oncle et de sa grand-tante qui ne reçoivent plus, vivant isolés dans leur sombre château sous les portraits des anciennes gloires de la famille. L’enfant est nourri par les récits des hauts faits et gestes de ses ancêtres. Solitaire, il lit beaucoup mais capricieusement, sans contrainte et refuse l’effort. Il acquiert au fil de ses lectures une conception idéalisée voire exaltée de la vie et de l’amour. Peu habitué à la société, il s’y révèle maladroit, peu enclin à obéir à des devoirs, il va bientôt se retrouver dans une situation inconfortable et dangereuse pour sa vie et son honneur. Il est peu armé pour affronter la vie réelle et apprendra à ses dépens qu’elle n’est pas un roman. 

"Nous ne pouvons être heureux là où nous ne sommes pas à l'aise ; c'est pourquoi, il n'était pas étonnant qu'Edouard Waverley pensât qu'il n'aimait pas la société, et qu'il n'était pas fait pour elle, tout simplement car il n'avait pas l'habitude d'y vivre à l'aise, d'y faire plaisir, et réciproquement d'y trouver du charme."


Rose Bradwardine

Son père lui offre une compagnie de dragons anglaise, dans la garnison de Dundie en Ecosse, sous les ordres du colonel Gardiner mais il se révèle peu apte à la vie militaire et s’ennuie rapidement. Aussi, il prend un congé et va rendre visite à un vieil ami écossais et jacobite de son oncle, le baron Bradwardine, au pied des montagnes du Perthshire, dans le hameau de Tully-Veolan, dans un pittoresque manoir orné de statues d’ours, animal figurant au blason des Bradwardine. Le baron le reçoit à bras ouvert et avec une cordialité affectueuse malgré la couleur de son uniforme. Il est le type de vieillard accueillant, jouissant d’une autorité incontestée sur tous ses domaines, fier de sa noblesse et de ses faits d’arme, alliant « la pédanterie du légiste » et « l’orgueil du soldat ». Walter Scott nous en donne un portrait caricatural, (il est vraiment rasoir et fait fuir la jeunesse), qui prête à rire mais est affectueux. La fille de Bradwardine, la blonde et douce Rose, tombe amoureuse d’Edward mais elle est bien trop sage à son goût et ne correspond pas à son idéal. Il ne rêve que d’une sombre héroïne, de serments au clair de lune et d’aventures épiques. 

 

Flora Mc Ivor
  

Et elle existe ! Cette jeune fille, il la rencontrera plus tard, quand il s’aventurera dans les Highlands et fera connaissance de la figure haute en couleur du jeune Highlander Fergus McIvor, chef de clan, qui organise la rébellion contre l’Angleterre, et de sa soeur, égérie flamboyante de la cause, l’ardente et romantique Flora aux longs cheveux noirs. Le jeune amoureux déchantera bientôt quand il s’apercevra que la belle ne s’intéresse qu’à la révolte jacobite et n’a pour lui que de l’amitié. Au moment où la guerre est prête à éclater, Waverley, officier anglais, fait du tourisme en haute montagne et tombe amoureux. Voilà maintenant longtemps que son congé est terminé et qu’il aurait dû rejoindre sa compagnie mais il n’en a cure, trop accoutumé à agir à sa guise. Il est aussi trop naïf pour se rendre compte que, pendant la chasse au cerf à laquelle il participe avec Fergus, celui-ci organise en réalité le soulèvement contre l’armée anglaise.


Prince Charle Stuart, le jeune prétendant

Enfin, quand il redescend dans les Lowlands, il s'étonne et s’indigne que son colonel le dénonce comme déserteur et l’arrête ! Délivré par Fergus, il est alors présenté au Prince Charles et pour venger son honneur qu’il juge bafoué, il rejoint le combat des jacobites et s’engage dans la rébellion. Non, cela ne lui gagne pas le coeur de Flora mais, par contre, le dirige vers une autre voie, celle de la trahison. Je ne vous en dis pas plus. Mais le héros, vous l’avouerez, est dans de sales draps ! 

Le récit est donc initiatique et nous intéresse aux tribulations de notre héros bien sympathique mais un peu niais (mais je l'aime bien) et à son évolution - et oui, il mûrit -  !  Il redescend des hautes sphères éthérées de l’imaginaire vers les régions plus terre à terre de la réalité, et se découvre lui-même, non comme héros mais comme un homme qui aime ses aises et sa tranquillité, et se contente d’une union paisible, loin du tumulte de la  passion ! Et devinez avec qui il se marie, la blonde ou la brune ?


L’intérêt du roman

Il y a parfois des longueurs mais chaque fois que le récit traîne trop à mon goût, l’écrivain relance habilement l’intérêt. Le roman est riche en péripéties, rencontre avec le brigand Donald Bean Lean, blessures et maladie, séquestration, fuite, batailles, scènes de bravoure, multiplicité des personnages, dont certains sont très pittoresques…
J’ai beaucoup aimé aussi l’humour de Walter Scott dans des scènes que l’on peut bien définir comme de  vraies comédies : ainsi le banquet (très !) arrosé donné par le Baron à l’arrivée du petit-fils de son vieil ami, au cours duquel Waverley est insulté par l'un des convives jacobites qui prise peu les officiers anglais! On s’attend à un duel en bonne et due forme mais Weverley, renversant les règles romanesques attendues, se lève si tard le lendemain matin - comme à son habitude- qu'il arrive après le combat !

Mais surtout le roman est une manière passionnante d’en apprendre plus sur les Ecossais du XVIII siècle, en particulier sur les Highlanders, leur langue, leur costume, leurs armes, leur mode vie, leur organisation clanique, leur mentalité, leur religion.
On découvre avec Waverley les terres austères et les villages pauvres de l’Ecosse aussi bien dans les Lowlands que dans les Hihglands : 
« C’était vers midi environ que le capitaine Waverley entra dans le village à maisons écartées, ou plutôt dans le hameau de Tully-Veolan, où était située l’habitation du haut propriétaire. Les maisons offraient l’apparence d’une grande misère, surtout à un œil habitué à la riante propreté des chaumières anglaises. Elles s’élevaient, sans aucune espèce d’ordre, de chaque côté d’une sorte de rue non pavée, où des enfants, presque dans l’état de nudité primitive, se couchaient et se roulaient, ainsi exposés à se faire écraser par les pieds des premiers chevaux qui viendraient à passer. »

Plus tard, Waverley est impressionné par sa découverte des paysages majestueux, rudes et austères des Highlands. On peut comprendre pourquoi il est ébloui par un décor qui flatte son imagination romantique. 
« Ils entrèrent vers le soir dans un de ces défilés effrayants qui communiquent des hautes aux basses terres ; le sentier, extrêmement roide et raboteux, tournait entre deux roches imposantes, et suivait le lit qu’un torrent écumeux, qui grondait au-dessous, paraissait s’être creusé depuis des siècles. Quelques obliques rayons du soleil couchant éclairaient la profondeur du torrent, et faisaient voir les rochers et les chutes d’eau dont il était semé. L’espace qui séparait le sentier du torrent formait un véritable précipice. On apercevait çà et là un quartier de granit, un arbre rabougri qui enfonçait ses racines tortues dans les fentes du rocher. À droite, la roche qui s’élevait au-dessus du sentier était aussi escarpée, aussi inaccessible… »

La première fois que Waverley se trouve devant un Highlander, le vassal de Fergus McIvor dans le manoir du Baron Bradwardine, il est surpris et admiratif : 
« … l’art avec lequel son plaid était arrangé, mettait en relief ses formes robustes. Son kilt ou jupon court montrait à nu ses jambes nerveuses ; sa bourse de peau de bouc pendait devant lui, avec un poignard d’un côté, et un pistolet d’acier de l’autre, armes ordinaires des montagnards ; sa toque portait une petite plume, qui montrait qu’il voulait être traité comme un duinhewassel, espèce de gentilhomme ; sa large épée battait à son côté, une targe ou bouclier pendait sur son épaule ; il tenait de la main gauche un long fusil espagnol ...»

Walter Scott m’a enlevé mon propre romantisme sur les Highlanders. Je pensais que les clans, les nobles et leurs paysans, étaient tous unis dans la détestation des anglais et pour servir la cause jacobite, tous soudés par l’amour de Bonnie Prince Charlie !  Mais l’écrivain montre bien que le peuple n’a pas droit à la parole. Les hommes suivent le chef du clan « forcés de se mettre en campagne par l’ordre arbitraire de leurs chefs ». Quant aux armes, ce sont les nobles qui les possèdent, les misérables, eux, mal vêtus, mal nourris, n’en ont pas : « Mais aux derniers rangs se trouvaient des soldats moins bien équipés, les paysans des montagnes. »

« Il résultait de là que dans tous les régiments les premières lignes avaient une excellente tenue et les autres se composaient de véritables bandits. L’un avait une hache d’armes, l’autre une épée sans fourreau, celui-ci un fusil sans chien, celui-là une faux au bout d’une perche. Quelques-uns avaient seulement des poignards ou bien des bâtons et des gourdins coupés aux haies. L’aspect sauvage et grossier de ces hommes… répandait la terreur. »

 Finalement, leur révolte me paraît aussi disproportionnée que celle des Bulgares armés de canons creusés dans le tronc de cerisiers contre l’immense et puissant empire ottoman, histoire racontée par Ivan Vasov dans Sous le joug !  Et j’ai éprouvé le même découragement que Waverley en découvrant que  : « C’était une troupe comptant à peine quatre mille hommes, dont la moitié n’était pas armée, qui osait entreprendre un changement de dynastie dans les royaumes de la Grande-Bretagne. »

Donc un roman très agréable à lire malgré ses longueurs et présentant beaucoup de centres d'intérêt.

Et merci à Maggie Tulliver de m'avoir fait découvrir ce livre ! 




 

Chez Nathalie :  blog Delivrer des Livres

vendredi 27 février 2026

George Eliot : Le moulin sur la Floss (2)


J’ai déjà publié un billet sur le beau roman de George Eliot paru en 1860 Le Moulin sur la Floss  dans lequel je présentais le thème de l’enfance avec Maggie et son frère Tom, les enfants de Monsieur Tulliver, le patron du Moulin de Dolcorte. ICI
Le roman est une oeuvre réaliste qui nous décrit avec force détails la vie provinciale dans les années 1830 tout en ne sacrifiant rien à la poésie, celle de la nature associée à l’eau et à la vie champêtre comme on le voit dans l’enfance des deux enfants, celle aussi liée à la vie humble, simple mais courageuse de l’attachante Maggie. Comme Middlemarch, c’est un roman très riche, foisonnant d’idées, dont on ne peut rendre compte entièrement. 

Un monde en mutation

L'invention du premier train
  

Le moulin sur la Floss présente un monde en mutation économique s’accompagnant de profonds changements sociaux. La révolution industrielle qui a commencé dès la fin du XVIII siècle avec la mécanisation des filatures et l’invention de la machine à vapeur modifie les transports, bateaux et trains, développe le commerce, ouvre l’accession à une classe sociale, qui s’enrichit et prend le pouvoir, la bourgeoisie, commerçants, industriels notaires, banquiers….

Dans le roman, le type du bourgeois qui réussit et qui est en phase avec l’essor économique est l’oncle Deane qui est l’associé de son patron Monsieur Guest, industriel, amateur et banquier, et qui veut vivre avec son temps. C’est lui qui offre un emploi à Tom lorsque son père est ruiné et lui permet de grimper dans l’échelle sociale, de rembourser créanciers de son père. Si Tom ne brille pas dans les études classiques, il possède, au contraire toutes les qualités pour réussir dans les affaires, ambition, audace, sens du commerce, sérieux, persévérance, pragmatisme. Mais dépourvu d’imagination, de culture, il affiche aussi un sentiment de supériorité masculine et une certaine dureté qui lui fait considérer comme des faiblesses, la sensibilité, l’empathie, l’imagination de sa soeur. A côté de cette bourgeoise triomphante, George Eliot décrit une bourgeoisie plus timorée, attachée aux traditions, qui refuse la modernité et s’accroche aux biens qu’elle possède. Appartiennent à cette catégorie la mère de Tom et Maggie, Bessy Tulliver, la cadette des soeurs Dodson toutes très imbues d’elles-mêmes :  Tante Glegg,  (la tante détestée de Tom) Tante Deane et Tante Pullet. L’écrivaine n’est pas tendre avec ces femmes orgueilleuses et dures et elle en souligne les ridicules, elle décrit aussi  leur égoïsme, l’avarice, l’orgueil, la frivolité. Tout ouverture d’esprit, tout désir de changement, toute nouveauté, sont très mal vus et rejetés avec force.

"Les Dodson étaient une race très fière, et leur fierté consistait à décevoir tout ceux qui auraient cherché à leur reprocher d'avoir manqué aux devoirs et aux convenances traditionnels."

George Eliot montre combien la  solidarité entre membres de la famille est un vain mot. Lorsque monsieur Tulliver perd son procès et se retrouve en faillite, aucune des soeurs ne vient en aide à leur soeur Bessy obligée de vendre aux enchères tous ces trésors, son argenterie, ses nappes en dentelle, ses meubles, malgré le chagrin de celle-ci qui se retrouve dans le dénuement. La malveillance envers ceux qui ne réussissent est égale à l'insensibilité aux malheurs d’autrui.

Quand un membre de la famille était en difficulté ou bien malade, tous les autres allaient rendre visite à l’infortuné, habituellement au même moment et ils n’hésitaient pas  à lui faire entendre les vérités les plus désagréables, que dictait un juste sens de la famille : si la maladie ou les difficultés résultaient d’une faute de l’intéressé, ce n’était pas l’usage dans la famille Dodson de s’abstenir de le faire savoir ".

Cette bourgeoise est absolument dépourvu de valeurs spirituelles et n’a qu’un culte celui de l’argent. 

"La religion des Dodson consistait à révérer tout ce qui était  conforme à la coutume et respectable."  

« Le signe distinctif de la famille était plutôt d’être honnête et riche, et non seulement riche mais plus riche encore qu’on ne croyait. Vivre respecté et avoir à son enterrement, les gens qu’il fallait pour tenir les cordons du poêle montrait qu’on avait atteint le but de l’existence mais cet exploit était anéanti si, à la lecture du testament, on baissait dans l’estime de ses semblables… »

Les personnages donnent lieu à des portraits ironiques et parfois acides ou encore amusants et pleins de verve car l’écrivaine ne manque pas d’humour et elle agit en moraliste qui nous fait rire des travers de ses personnages,

"Mr Pulett était un petit homme avec un grand nez, de petits yeux qui clignotaient, des lèvres minces, portant un costume noir qui paraissait neuf et une cravate blanche qui semblait avoir été noué en vertu d’une principe supérieur à celui du simple confort personnel. Il entretenait avec sa grande et belle femme, aux manches bouffantes, à la cape opulente et au grand chapeau emplumé et enrubanné, les mêmes rapports qu’une petite barque de pêche avec un brick toutes voiles dehors."

De même, elle n’épargne pas les hautes classes sociales, oisives, et le clergé qui les fréquente et prend alors un ton inspiré et indigné  :

 «  Mais il faut dire que la bonne société a son vin de Bordeaux, ses tapis de velours, ses invitations à dîner acceptées six semaines à l’avance, ses opéras et ses bals féériques; elle dissipe son ennui par des promenades sur des pur-sang, flâne au club, doit se tenir à l’écart des crinolines tourbillonnantes, s’en remet pour la science à Faraday, et pour la religion à ces éminents membres du clergé que l’on rencontre dans les meilleures maisons. Mais la bonne société, portée sur les ailes vaporeuses de l’ironie légère, est un produit qui revient cher; elle n’exige rien moins qu’une vaste vie de labeur de tout la nation, entassée dans des usines assourdissantes et malodorantes, à l’étroit dans les mines, transpirant devant les fournaises, meulant, martelant, tissant, dans une atmosphère plus ou moins chargée d’acide carbonique - ou bien encore répartie sur des pâturages à moutons, dispersée dans des maisons ou des cabanes solitaires, sur des terres à blé argileuses ou crayeuses, où les jours de pluie semblent mornes. 


Le féminisme

Maggie et Philip


Le Moulin sur la Floss est aussi une dénonciation de la condition féminine et  du mépris que les hommes manifestent envers les femmes. 
Maggie n’est pas aimée de sa mère et est durement critiquée par ses tantes. Elle n’est pas la petite fille idéale, est considérée comme laide parce qu’elle a la peau brune et les cheveux noirs et sa mère l’oppose à Lucy, la jolie blonde aux yeux bleus et à l’éducation parfaite, sage, obéissante, docile, toujours bien coiffée et dans une tenue vestimentaire soignée. Alors que Maggie est toujours échevelée, bat la campagne au sens propre comme au sens figuré, abime ses vêtements, a un caractère original et indiscipliné.
 Maggie est très intelligente mais elle n’a pas droit à l’instruction. Son père veut bien dépenser de l’argent pour donner une instruction supérieure à son fils pour qu’il obtienne « un de ces  métiers habiles qui rapportent beaucoup sans rien coûter d’autre qu’une chaîne de montre et un grand tabouret » mais il ne fera pas de même pour sa fille car, affirme-t-il, l’intelligence nuit aux femmes et d’ailleurs « sa fille apprend plus de mal que de bien avec les livres. ».

L’intelligence de sa fille « c’est la chose la plus étonnante : quand je pense que j’ai choisi la mère parce qu’elle n’était pas trop futée… Je l’ai préférée à ses soeurs justement parce qu’elle était un peu faible d’esprit; parce que j’avais pas besoin qu’on me dise ce qu’y faut faire chez moi. »   Il faut dire que « un garçon pas malin et une fille futée », pour le pauvre meunier, c’est « un monde sens dessus dessous ».  

Et il est vrai que Bessy Dodson, la mère de Maggie est affligeante de sottise ! La petite fille, elle, souffre de ne pouvoir s’instruire et quand elle va voir son frère qui poursuit ses études chez un ecclésiastique, elle essaie d’apprendre le latin et le calcul toute seule. Heureusement, sa rencontre avec Philip, le fils infirme de Wakem le notaire ennemi de son père, lui permettra lorsqu’elle sera plus âgée des discussions enrichissantes et lui apportera  des livres qu’elle aime. 
 Le fait de ne pas avoir accès à l’instruction maintient les filles dans la dépendance et sous l’autorité des hommes. Lorsque son père sera ruiné, Tom pourra, grâce à son travail, rembourser les dettes et rétablir l’honneur de la famille alors que Maggie ne trouvera que quelques travaux d’aiguille mal payés et restera seule avec une mère dépressive, dans le moulin vide, triste et sans confort. Parce qu’elle est une femme, elle ne peut que subir la situation, elle n’a aucun moyen de prendre sa vie en main comme le fait Tom. De plus, elle dépend de son frère qui entend être obéi et lui interdit de rencontrer Philip.

Enfin, lorsque Maggie devient une belle et séduisante jeune fille, le fiancé de sa cousine Lucy, Stephen Guest, affirme, lui aussi, qu’elle est trop intelligente et a trop d’esprit pour une femme. La blonde Lucy est charmante, assez intelligente pour ne pas l’ennuyer, mais est calme, douce et  soumise. L’épouse parfaite ! Pourtant, il tombe amoureux de Maggie et réciproquement. Lors du voyage en barque ou Stephen l’entraîne pour l’enlever et l’épouser, Maggie est soumise à une grande tentation. Mais elle refuse de trahir à la fois Lucy, sa cousine bien-aimée, Philip qui l’aime et son frère Tom.  Elle renonce à Stephen. On pourrait penser qu’en renonçant à l’amour, elle manque de force de caractère  et se soumet au diktat de la société, un peu comme la Petite Fadette qui doit accepter les règles imposées aux femmes pour être acceptée. (voir ici). Mais il n’en est rien. C’est pour être fidèle à elle-même, pour obéir à ses valeurs, l’honnêteté, la  fidélité, la bonté, l’empathie, - elle qui est toujours du côté de celui qui souffre- que Maggie retourne dans son village. 

« Je ne veux d'aucun avenir qui rompe les liens du passé. ” 

N’ayant rien à se reprocher, elle conserve sa fierté et refuse de quitter de Saint Ogg où elle subit l’opprobre générale, le mépris des femmes bien-pensantes, l’irrespect des hommes. 
« Je refuse de partir parce que les gens disent des faussetés sur mon compte. Il faut qu’ils apprennent à les rétracter. » 
 Le révérend Kenn qui cherche à lui rendre service déplore le manque de bonté et de charité de ses ouailles. Il faut une grande force de caractère pour subir tous ces affronts et on remarquera que Stephen lui, en tant qu’homme,  n’est pas jugée aussi sévèrement et ceci d'autant plus qu'il est fils de notable. C'est ainsi que Tom la reçoit quand elle cherche à se réfugier chez lui : 

« Tu ne seras pas chez toi dans ma maison, répondit-il en tremblant de rage. Tu nous as déshonorés. »,  "Et lui (Stephen), qui mériterait un bon coup de fusil si ce n’était pas… Mais tu es dix fois pire que lui. Ta personnalité et ta conduite me répugnent. Tu as lutté contre tes sentiments, dis-tu. Ah Oui ! Moi, j’ai eu à lutter contre les miens mais je les ai vaincus. Ma vie a été plus pénible que la tienne, mais moi j’ai trouvé à me consoler en faisant mon  devoir. »

Pourtant lorsque la rivière est en crue et que Maggie parvient en barque jusqu'à leur maison pour sauver son frère, celui-ci prend conscience des valeurs spirituelles de sa soeur et perd ses certitudes quant à la supériorité masculine :

Cela s'imposa à lui avec une telle force, ce fut pour son esprit une révélation si nouvelle des réalités profondes de la vie qui échappaient à sa vision, qu'il croyait si claire et si perçante, qu'il fut incapable de poser une question. 

 

 

Chez Nathalie : blog délivrer des livres