Tout ce qu’on ne s’est jamais dit de l’écrivaine américaine d’origine chinoise Celeste Ng est un premier roman très réussi !
Tout commence comme un roman policier : Lydia Lee, seize ans, se noie dans le lac situé près de sa maison ! S’agit-il d’un meurtre ou d’un suicide ? Le lecteur ne suivra l’enquête que de très loin et n’apprendra la conclusion des investigations menées par la police qu’à la fin car ce n’est pas ce qui intéresse l’auteur.
James Lee est d’origine chinoise mais il est né aux Etats-Unis de parents émigrés très modestes. Il a six ans en 1938 et il a pu faire des études grâce à une bourse. Il est désormais professeur d’université et enseigne l’histoire américaine. Pourtant il n’a jamais pu s’intégrer et a subi pendant toute son enfance et sa vie d’adulte, y compris dans son métier de professeur, le racisme, les humiliations, le mépris et la solitude.
Marylin est une blanche américaine mais lorsque à la fin des années 1950, elle entre à l’université pour réaliser son rêve, être médecin, elle ne rencontre que scepticisme et incrédulité de la part de ses professeurs comme de sa famille. Puis elle tombe amoureuse de son professeur, James, est enceinte et se marie. Elle est obligée d’abandonner ses études. Sa mère, très conservatrice et pour qui une femme doit s’occuper de son foyer et de son mari a pour livre de chevet un livre de cuisine ( années 50 ) très... instructif !
« Si vous tenez à faire plaisir à un homme – préparez-lui une tarte. Mais assurez-vous que la tarte est parfaite. Plaignez l'homme qui n'a jamais trouvé en rentrant chez lui une tarte à la citrouille ou à la crème anglaise»
ou encore
« quelque chose vous procure-t-il plus de satisfaction qu’un alignement de bocaux et de verres étincelants sur votre étagère ? »
Elle rompt toute relation avec sa fille à cause de ce mariage mixte qu’elle juge contre nature.
« Quelques jours auparavant, à quelques centaines de kilomètres de là, un autre couple s'était également marié - un homme blanc et une femme noire qui partageaient un nom des plus appropriés ; Loving. Quatre mois plus tard, ils seraient arrêtés en Virginie, la loi leur rappelant que le Seigneur tout puissant n'avait jamais eu l'intention que les Blancs, les Noirs, les Jaunes et les Rouges se mélangent, qu'il ne devait pas y avoir de "citoyens bâtards, aucun effacement de la fierté raciale". Quatre ans s'écouleraient avant qu'ils ne protestent, et quatre de plus avant que le tribunal ne leur donne raison, mais de nombreuses années passeraient avant que les gens autour d'eux ne fassent de même. »
Marylin souffre d’avoir dû abandonner sa carrière et ne supporte pas la vie de femme mariée. Elle abandonne ses enfants et son mari pour reprendre ses études mais, enceinte d’Hannah, revient au bout de deux mois, causant à ses deux aînés un traumatisme qui ne s’effacera pas mais dont personne ne parle.
Le véritable sujet du roman, c’est donc la famille Lee, et ses blessures intimes, si profondes que rien ne semble pouvoir les combler et qui interagissent sur chaque membre de la famille. La violence sociale, le racisme, le machisme voire la misogynie de la société donnent lieu à à une autre forme de violence, intrafamiliale, psychologique celle-là, et qui est d’autant plus pernicieuse qu’elle s’ignore.
Les enfants, Nath, brillant étudiant qui va bientôt intégrer Harvard, Lydia, la préférée, la jolie métisse aux yeux bleus, sur laquelle sa mère reporte tous ses rêves d’être médecin, et Hannah, la petite soeur dont personne ne s’occupe, vont subir le contrecoup des déceptions de leurs parents. Les jeunes gens, déjà ostracisés dans une société raciste qui ne supporte pas le métissage, subissent, dans leur famille pourtant aimante, une pression psychologique souvent insupportable. Inquiétude du père quant aux humiliations que subissent ses enfants et maladresse quand il cherche à savoir s’ils ont des amis ou quand il leur recommande, de façon compulsive, de sourire, de faire profil bas, d’entrer dans le moule, d’être populaire. Intransigeance de la mère qui pousse sa fille dans les matières scientifiques, ne lui laissant pas le temps de rêver ou de se distraire. Des parents obsessionnels et névrotiques, marqués par le rejet qu’ils ont subi, et qui ne sont pourtant pas complètement antipathiques tant l’on sent leur besoin de faire du mieux qu’ils le peuvent pour leurs enfants, encore que leur préférence pour Lydia s’exerce aux dépens des deux autres.
L’écrivaine rend avec force cette tension qui existe entre les différents membres de la famille tout en variant les points de vue, celui de la petite dernière, Hannah, l’observatrice souvent cachée sous la table, étant d’une grand lucidité. Toutes les choses que l’on ne se dit pas… Une lente et difficile reconstruction de la famille après le drame.
Un bon roman très bien conduit et dans lequel on entre peu à peu sans pouvoir s’en échapper !
