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mercredi 24 juin 2026

Kathy O’Shaughnessy : Une passion pour George Eliot

 
 

J’ai été assez déçue par cette biographie de Kathy O’Shaughnessy : Une passion pour George Eliot qui est présentée comme un roman. De ce fait, on ne sait plus vraiment ce qui est de l’ordre de l’imagination ou de la réalité. Bien sûr, les textes cités sont authentiques comme doivent l’être les grandes lignes de la vie de l’écrivaine. Mais où s’arrête la fiction, où commence l'étude ?
 Ensuite Kathy O’Shaughnessy glisse entre les pages de la biographie, un récit et des dialogues ( écrits en italique pour les distinguer du reste ) entre des universitaires étudiant toutes les deux George Eliot, en y mêlant même une histoire de couple, d’amour, d'amant, dont on n’a rien à faire et qui, franchement, ne m’a pas intéressée ! 

 

George Eliot et George Lewes


Mary Ann (ou Marian) Evans ( 1819-1880) est une femme extrêmement érudite, qui connaît le grec, le latin mais aussi les langues étrangères : le français, l’allemand, l’italien, l’hébreu. Elle est d’abord journaliste au Wesminster Review de John Chapman, traductrice, avant de commencer à écrire des romans. Son oeuvre, dès sa parution, la place comme un écrivain majeur de la littérature britannique. Elle supplante Trollope, Dickens, ses contemporains. Mais si cette biographie nous parle du succès de chaque livre, il n’y a pas d’analyse des oeuvres, ce qui me semble une lacune.

George est d’abord très croyante et puritaine, austère même dans sa jeunesse. Puis sous l’influence d’amis libre-penseur elle perd la foi. Son refus d’aller à l’église faillit la fâcher avec son père. Kathy Shaughnessy s’intéresse surtout à sa vie à partir du moment où elle vit avec George Henry Lewes, un homme marié. Libre penseur, partisan de l’amour libre, Lewes n’en veut pas à sa femme Agnès de sa liaison adultérine et reconnaît même les enfants qui ne sont pas de lui, voulant leur éviter le statut discriminant de bâtard. Il prend en charge financièrement les trois enfants qu’il a eus avec Agnès et ceux qu’elle a eus avec son amant. C’est pourquoi la loi lui interdit de divorcer et il ne peut épouser Marian. Quand Marian sera à l’aise financièrement, après la réussite de ses romans, elle aussi contribuera  à l'entretien de ses beaux-fils. Mais l’écrivaine paiera cher sur le plan social le fait de ne pas être mariée. Son frère chéri Isaac avec qui elle est si proche et qu’elle mettra en scène dans Le moulin sur la Floss, « le roman du frère et de la soeur», récit nourri de ses souvenirs d’enfance, coupe tout lien avec elle et de même ses soeurs. C’est une souffrance qui ne s’éteindra jamais. Si George Lewes est encore reçu dans le monde, Marian Evans ne l’est plus. Seuls viennent lui rendre visite les hommes qui n’ont pas de réputation à sauvegarder et parmi les femmes, celles qui sont ses amies proches et qui s’affranchissent des règles sociales  : Maria et Richard Congreve, Sarah, Cara et Charles Bray, Herbert Spencer, Henry James, Georginia Burne-Jone l’épouse du peintre préraphaélite Edward Burne-Jone, Barbara Bodichon qui était peintre et féministe, de même que Elizabeth Rayner Belloc-Parkes et tant d’autres qui militaient pour les droits des femmes.

 

Georginia Burne-Jone : Edward Burne-Jone


Paysage de Barbara Leigh Bodichon


Kathy Shaughnessy nous dit que George, assez conservatrice, était contre le droit à la rébellion des femmes, contre le combat pour le droit de vote, et qu’elle a déçu les mouvements féministes de l’époque mais elle ne nous donne pas beaucoup plus de précision. C’est peut-être ce que j’aurais aimé trouver dans cette biographie. Dans ses écrits, aussi bien dans Middlemarch que dans Le moulin sur la Floss ou Adam Bede, l’écrivaine prend pourtant la défense des femmes et critique le patriarcat. 

 J’ai lu, à ce propos, dans La revue en ligne consacrée à George Eliot un texte qui explique (entre autres)  la position de l’écrivaine quant au féminisme : 

« Mais  elle craignait sans doute aussi que des idées exprimées ouvertement, combinées à sa position atypique avec Lewes au sein de la société, ne nuisent au mouvement féministe. Les mentalités ont tellement évolué qu'il nous est aujourd'hui difficile de comprendre comment, surtout à ses débuts, Eliot a pu être marginalisée et perçue comme une « femme écarlate » dangereuse. (…) Dans Le moulin sur la Floss, Maggie Tulliver était perçue comme une femme perverse, et la lecture de *The Mill* était souvent interdite aux jeunes filles, à qui, comme le déplorait Florence Nightingale, on enseignait que « les femmes n'ont pas de passions ». Lady Amberly, quatre ans avant son mariage, n'eut le droit de lire que la première moitié du roman, tandis qu'en 1885, lorsque Harriet Weaver, âgée de 19 ans, fut surprise en train de le lire, le pasteur du village la réprimanda publiquement en chaire. 

Quand Marian commence à écrire ses romans, elle prend un nom masculin George Eliot ( prénom de Lewes)  et cachera aussi longtemps que possible, même à ses amis, qu’elle en est l’auteure. Tous pensent que c’est un homme qui écrit. Ce qui fera couler beaucoup d’encre et alimentera toutes les conversations mondaines sur son identité tant son succès est foudroyant.

 Marian semble avoir toujours besoin d’encouragement car elle manque de confiance en elle et a beaucoup de doutes sur elle-même. L’opinion publique compte énormément pour elle. En fait, c'est peut-être pour cela qu'elle ne veut pas s'afficher dans des mouvements féministes, descendre dans la rue dans des manifestations comme les sufragettes. Son féminisme, ce sont ses romans qui l'expriment.

Ses «accouchements », c’est à dire la gestation et l’écriture de ses livres qui sont ses enfants - (elle qui ne veut pas être mère)- sont très difficiles. Lewes doit parfois la soutenir à bras le corps quand elle a des phases de dépression. Il est extrêmement attentionné, est toujours en train de lui prodiguer aide et félicitations. Elle est très égocentrique et difficile à vivre ! C’est d’ailleurs, le paradoxe de cette biographie qui s’intitule Une passion pour George Eliot, de faire apparaître celle-ci comme peu sympathique. Une critique négative de ses romans la jette dans des affres terribles. 

« Lewes notait, fasciné, que quelque part dans la conscience de Polly* (surnom qu'il donnait à Marian), être un grand artiste était proche de la divinité. Fasciné aussi de lire sa peur d’être simplement ordinaire - la millionième femme de troupeaux inutiles »

Elle paraît parfois orgueilleuse et se montre condescendante voire dédaigneuse envers certains de ses amis. Elle a besoin d’admiration pour vivre. Ce qui m’a le plus horrifiée, c’est sa manière de recevoir comme un dû, la vénération de son amie, l’écrivaine et philosophe Edith Simcox, qui est amoureuse d’elle, en la laissant lui baiser les pieds ! C’est peut-être son besoin d’être admirée et entourée qui explique son remariage avec John Cross qui a vingt ans de moins qu’elle après la mort de Lewes.  Lu une scène très forte, celle qui a lieu à Venise pendant leur voyage de noce.

Cette biographie m’a donné les grands moments de la vie de George Eliot que je connaissais déjà en partie mais m’a laissé un peu sur ma faim avec toutes ces interrogations sans réponse. Finalement, ce que j’ai préféré, c’est la présentation de tous les personnages célèbres qui gravitent autour de George Eliot, hommes ou femmes, écrivains, philosophes, éditeurs, artistes, et qui sont forcément intelligents et ouverts puisqu’ils la fréquentent et sont ses amis malgré les interdits sociaux.