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jeudi 30 avril 2026

George Eliot : Félix Holt, le radical

 

Félix Holt, le radical est un roman de George Eliot et quel roman ! Touffu, dense, complexe, avec une foule de personnages qui gravitent autour des personnages principaux, nombreux eux aussi, un roman politique, social, psychologique où l’on suit une campagne électorale dans la région des Midlands, dans une ville fictionnelle industrielle Treby Magna, et où tous les milieux sociaux sont représentés et de même les différentes chapelles religieuses, anglicans, dissidents, non conformistes, chacun prétendant détenir la vérité ! 

Ajoutez à cela des évènements romanesques sortant de l’ordinaire, un héritage détourné, des malheureux innocents emprisonnés, des filiations secrètes ou inconnues, de fausses idendités, des personnages corrompus qui trament dans l’ombre d’infâmes machinations, un amour adultère, un amour pur qui s’appuie sur des valeurs morales. De plus, il faut suivre les explications juridiques concernant la propriété en Angleterre, au XIX siècle et ce n’est pas triste ! George Eliot, elle-même, a dû s’adresser à un spécialiste pour être sûre de ne pas commettre  d’erreur ! 

Et tout ceci écrit par une écrivaine érudite qui nourrit l’intrigue de ses connaissances bibliques, mythologiques, littéraires et historiques ! J’avoue, c’est parfois difficile à suivre,  truffé de notes en fin du livre, surtout pour un lecteur qui ne connaît pas très bien l’histoire de l’Angleterre. Difficile mais fascinant ! J’ai rarement vu un écrivain décrire et surtout faire parler des personnages aussi divers avec autant de justesse, de précision et de nuances,  des paysans, aux petits commerçants, aux notables, bourgeois, nobles ! Seul le milieu ouvrier semble lui être en partie étranger. En tout cas, elle ne parle pas de leur métier à la différence de George Sand dont je suis en train de lire La ville noire.


Les personnages principaux

 

Felix Holt, horloger, et Esther Lyon

Le roman est construit autour de plusieurs familles et  autour de deux retours au pays qui sont symétriques.

Felix Holt après avoir fait ses études retourne au pays et décide de devenir horloger et non médecin au grand dépit de sa mère à qui il a interdit de vendre les élixirs préparés par son père (décédé au moment de l’histoire) qu’il juge comme un charlatan. Au début, je le trouvais cassant voire grossier et donneur de leçons surtout envers Esther qu’il aime mais voudrait différente. Il faut attendre les pages 400 pour apprendre qu’au fond, il doute de lui-même, qu’il ne se sent pas à la hauteur de son idéal qu’il précise :

« Je ne choisirai jamais de me soustraire au travail et au fardeau du monde; mais je choisis en fait de me soustraire à la lutte acharnée pour la fortune et le statut social. »

Harrold Transome, fils cadet d’une grande famille, revient d’Orient où il a fait fortune. Son frère aîné est mort et il devient l’héritier du domaine de Transome Court. Il s’aperçoit que le domaine a été pillé pendant son absence, vraisemblablement par son notaire Jermyn. Il évince sa mère de la gérence de la propriété, rétablit la prospérité dans la demeure et va se présenter aux élections comme radical. C’est un homme ambitieux, sûr de lui, méprisant envers les femmes mais Eliot ne cède pas au manichéisme, son personnage a des qualités, il n’est jamais tout à fait mauvais, ni tout à fait bon. Sa mère se sent reléguée, peu aimée de son fils préféré, et paraît très malheureuse. Elle cache un secret. Elle n’est pas un personnage vraiment sympathique mais quand on la connaît mieux, on éprouve de la compassion pour elle. J’ai aimé la dignité qu’elle assume devant Jermyn et combien George Eliot prend la défense des femmes à ce moment-là.

Le pasteur Rufus Lyon, petit homme aux vêtement mités mais aux valeurs morales solides, plein de bonté et d’ouverture aux autres. Il a une fille Esther, charmante, élégante et racée, mais dont les goûts et les aspirations détonnent dans ce petit intérieur modeste. C’est  celle qui va le plus évoluer au cours du récit et qui se révèlera un beau personnage capable d’amour et de compréhension.

Enfin la famille Debarry, des conservateurs, une grande famille dont le fils Philipp fait preuve d’une certaine noblesse d’esprit. 



Le radicalisme politique et social

 

Hoggarth: le démarchage pour le vote

Félix Holt, le radical a été écrit en 1866. Un an après aura lieu la seconde réforme électorale en 1867. Dans le roman, nous sommes dans l’année 1832-33. Ce qui met le feu au poudre, c’est la première réforme électorale qui apporte des changements au système d’élection des députés. La réforme supprime "les bourgs pourris", circonscriptions peu peuplées mais qui, sous contrôle des grands propriétaires terriens, pouvaient remporter un nombre d’élus disproportionné par rapport au nombre d’habitants. Elle donne plus d’importance aux grandes villes industrielles. Elle élargit aussi un peu le droit de vote aux petits propriétaires terriens, aux agriculteurs, aux commerçants. Les femmes, bien sûr, sont interdites de vote ! Les ouvriers aussi. En fait un homme sur cinq a le droit de voter. Le vote est public, ce qui explique que dans les petites circonscriptions ( « pocket boroughs ») les électeurs sont obligés de voter pour leur patron qui contrôle tout, qui a ainsi leur vote dans « la poche ». . 

Dans le roman s’affrontent les Tories, conservateurs représentés par la famille Debarry, les whigs, réformateurs, modérés, avec Garstin qui ne fait pas trop d’ombrage à ses concurrents, et les radicaux en la personne de Harry Transome qui est pourtant d’une famille Torry. Transome se présente comme radical par opportunisme plutôt que par conviction. Il espère ainsi être élu en défendant des idées nouvelles et des réformes limitées, tout en conservant les privilèges de sa classe. Son notaire Jermyn et son agent électoral Johnson se rendent coupables de corruption, distribuant de l’argent et payant à boire aux électeurs, aux mineurs, aux gros bras, qui, s’ils ne votent pas, sont censés les soutenir. Effectivement, au moment de l’élection, la foule alcoolisée, moleste les électeurs, font pression sur eux. Une émeute éclate, un homme est tué, les maison riches sont attaquées. Félix Holt, le « vrai » radical, essaie de  lutter contre le déchaînement de violence. Il sera arrêté et emprisonné. George Eliot a assisté à une émeute électorale quand elle était enfant et en a été marquée.

Il y a plusieurs sortes de radicaux. Si l'on a vu Transome qui n'est radical que de nom, il y a, bien sûr, Felix Holt qui sort d’un milieu modeste mais a étudié. C’est un homme cultivé mais qui refuse de s’embourgeoiser. La pauvreté est vue comme une vertu. C’est pourquoi il ne sera pas médecin comme le voulait son père mais ouvrier.  Son choix politique est un combat entier, de tout son être, pour lequel il lui faut devenir meilleur et auquel il consacrera sa vie. Son militantisme est plus moral que politique. Il pense que les ouvriers devront voter mais plus tard, quand ils seront instruits. Pour l’instant, ils n’en sont pas capables. Lui-même donne des cours aux enfants pour leur apprendre à lire. Il adopte un orphelin.
Il devient l’ami et le protégé du pasteur de l’église dissidente, Rufus Lyon, profondément honnête. Ce dernier prêche pour les radicaux mais pense que le vote doit être public par souci de transparence et doit être le fait d’un citoyen moral, croyant et éduqué. Tous les deux sont pour le peuple, pour l'amélioration de leurs conditions de vie, mais sont modérés.

Félix Holt s’oppose à un délégué syndical de la mine qui, lui, réclame le vote pour tous, tout de suite, et à bulletin secret pour protéger la liberté de pensée. Cet orateur critique l’Eglise qui est toujours du côté des riches et la religion qui est l’opium du peuple, prouvant par son exemple et ses paroles que les ouvriers peuvent s’instruire et se défendre contre l’exploitation des patrons. C’est le seul qui me paraît avoir un discours cohérent et être en adéquation avec ses idées. Mais il disparaît bien vite dans le roman où il  n’apparaît qu’une fois. Il a peu d’importance. Il semblerait que l’écrivaine donne raison à Felix Holt et à Rufus Lyon en faveur d’un radicalisme moral et d’un certain élitisme. On ne peut voter que si l’on est instruit. Il faut donc instruire le peuple avant de lui donner le droit de vote. L’ouvrier n’est vu, semble-t-il, à une ou deux exceptions près, que comme une brute qui boit et fait le coup de poing, mais n’est pas apte à décider de son destin.

 George Sand qu’elle admire, apparaît à George Eliot comme trop idéaliste. Et on est loin de Zola, et de son Germinal. Merci Zola qui fait confiance au peuple !

 L'humour

 

Silène et l'enfant Bacchus

Et comme d'habitude, je ne résiste pas à vous donner un extrait de ce roman qui témoigne de l'humour de George Eliot. Madame Holt, la mère de Felix, en visite à Transome Court, voit apparaître Monsieur Transome, le vieux père malade d'Harry, diminué et bizarre, à la démarche traînante :

" Il entrait dans les probabilités, pense-t-elle,  que les gens de la haute société aient des intellects spéciaux : comme ils n'étaient pas obligés de gagner leur vie, le bon Dieu avait peut-être, pour eux, fait l'économie de ce bon sens qui était tellement nécessaire aux autres. "

Et comme elle se tient dans le jardin à côté d'une statue d'un "gentleman" qu'elle croit être l'aïeul de Monsieur Transome, (en réalité, il s'agit de Silène tenant l'enfant Bacchus) elle se demande pourquoi ce dernier a choisi de "se faire représenter sans ses vêtements - ce qui était encore plus excentrique, quand on avait les moyens d'acheter ce qui se faisait de mieux en ce domaine."