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dimanche 22 mars 2026

George Eliot : Silas Marner

 

"Dans les premières années de ce siècle, un de ces tisserands, nommé Silas Marner, exerçait sa profession dans une chaumière bâtie en pierres, située au milieu des haies de noisetiers, près du village de Raveloe, et non loin des bords d’une carrière abandonnée."

Silas Marner est tisserand. Il est arrivé à Raveloe, communauté rurale des Midlands, après avoir été victime de la trahison de son meilleur ami William Dane. Celui-ci l’a fait injustement accuser de vol et chasser de la congrégation religieuse de la Cour de la Lanterne, lui prenant la jeune fille qu’il aimait, Sarah, et qu’il allait épouser. Silas qui est un être honnête et pieux est terriblement blessé. Soumis au jugement de Dieu de la part de ses coreligionnaires, il est reconnu coupable ! Il perd alors confiance à la fois en Dieu et dans les hommes.

A Raveloe, on admet difficilement les étrangers et cet homme qui vient du « Nord » et qui sait soigner les maladies avec des plantes est bien vite considéré comme suspect.  De plus, son visage aux gros yeux proéminents distille la peur chez les habitants. Serait-il inspiré par le Malin ? Les superstitions sont encore bien vivaces dans les campagnes en ce début du XIX siècle. Silas Marner, en dehors des contacts professionnels nécessaires, vit seul, s’enfermant dans sa chaumière, travaillant à son métier seize heures par jour. 

 Bien vite, lui qui n’avait jamais aimé l’argent, se met à vivre pour les pièces d’or qu’il gagne grâce à son labeur acharné. Unique satisfaction de sa vie, il les thésaurise et les cache sous une pierre du foyer. Chaque soir, il les sort et les compte avec délectation. Quinze ans ont passé depuis qu'il s'est enfui loin de la Cour de la Lanterne.

Le personnage le plus important de Raveloe est le squire Cass, propriétaire terrien. Il a trois fils : Godfrey, Dunstan (ou Dunsey) et Bob. Godfrey Cass, l’aîné, l’héritier, est amoureux de  la belle Nancy Lammeter mais il ne peut la demander en mariage car il a épousé secrètement, dans un moment d’aberration, une pauvre fille du peuple, Molly, qu’il a abandonnée avec son enfant. Son frère Dunsey, un mauvais garçon, le fait chanter car Godfrey serait déshérité si son père avait connaissance d’une telle union. Mais un soir que Dunsey passe près la maison du tisserand, il l’aperçoit en train de compter ses pièces d’or. Profitant de son absence, il le vole et s’enfuit dans la nuit avec son trésor. L’avare est désespéré et réclame justice mais Dunsey ne réapparait pas et le mystère reste entier.

Par une nuit d’hiver, Molly décide de se rendre à Raveloe avec sa fillette pour mettre Godfrey face à ses responsabilités mais la jeune femme, qui se drogue, s’endort dans la neige et meurt, près de la chaumière de Silas Marner. La fillette, qui a deux ans, se réfugie chez le tisserand. Silas Marner adopte la petite fille qu’il prénomme Eppie. Il est aidé dans son métier de père par sa voisine Dolly Winthrop qui devient la marraine d’Eppie. Un grand amour naît entre le vieil homme et sa fille adoptive.

 Godfrey soulagé de constater que Molly est morte se garde bien de reconnaître l’enfant. Il aura à le regretter ! Libre, il peut épouser Nancy. Seize ans passent. Eppie est devenue une belle jeune fille, elle doit se marier avec le fils de sa marraine, Aaron. Mais Godfrey et son épouse Nancy qui souffrent de ne pas avoir d’enfant viennent demander à Eppie de rejoindre leur foyer puisque Godfrey a révélé qu’il est le vrai père de la fillette. 

Du  conte de fées...

 Boucles d'or !


Contrairement à Middlemarch ou Le moulin sur la Floss, Silas Marner est un court roman. Il est  intéressant à bien des égards. Mais je veux d’abord parler de ce qui est proche du conte dans cette oeuvre et du propos moralisateur du récit. George Eliot à travers son personnage principal, Silas Marner, veut conter l’histoire d’une rédemption. Silas, l’avare, dont le coeur s’est desséché, va retrouver, grâce à l’amour qu’il porte à sa fille adoptive, confiance dans  la société et la foi en Dieu. Il voit un message divin dans les boucles d’or de la fillette qui lui rappellent son trésor disparu.

« … il lui sembla que ses yeux troubles apercevaient par terre, devant le foyer, quelque chose ayant l’apparence de l’or. De l’or ! — son or à lui, — rapporté aussi mystérieusement qu’il lui avait été enlevé ! Il sentit alors que son cœur se mettait à battre avec violence, et, pendant quelques instants, il fut incapable d’avancer la main pour saisir le trésor retrouvé. Le monceau d’or paraissait briller et s’accroître sous son regard agité. Il se pencha enfin, et tendit la main en avant, mais au lieu des pièces dures au contour familier et résistant, ses doigts rencontrèrent des boucles soyeuses et chaudes. Dans son extrême étonnement, Silas se laissa tomber sur les genoux et baissa profondément la tête pour examiner la merveille : c’était une enfant endormie, — une jolie petite créature rondelette, la tête toute couverte de boucles blondes et soyeuses. » 

J’ai trouvé parfois l’histoire un peu démonstrative, le pauvre tisserand innocent est récompensé, Godfrey, le riche propriétaire, puni de sa lâcheté et de son égoïsme, les jeunes gens, Eppie et Aaron, vertueux et parfaits, Eppie renonçant à la fois à la richesse et à une haute position sociale en refusant de trahir son père adoptif ! Mais c'est le propre du conte, je suppose ! 

Je pense à  ce que Maupassant en a fait dans sa nouvelle « Aux Champs »! L'enfant que les parents ont refusé de céder aux riches bourgeois, le leur reproche brutalement quand il voit que le fils du voisin qui a été adopté et qui est est devenu "un monsieur" !

 "— J’aimerais mieux n’être point né que d’être c’que j’suis. Quand j’ai vu l’autre, tantôt, mon sang n’a fait qu’un tour. Je m’suis dit : — v’là c’que j’serais maintenant." 

... Au réalisme 

 

Silas Marner et Eppie

 Mais le roman est écrit par George Eliot et l’on peut dire que c’est une sacrée écrivaine car, même si Silas Marner ne me plaît pas autant que les romans "stars", Middlemarch ou Le moulin sur la Floss, à nouveau, elle nous fait pénétrer dans le microcosme de la société rurale avec ses différentes classes sociales, ses inégalités économiques et c'est réussi ! 

« Les riches mangeaient et buvaient à leur aise, acceptant la goutte et l’apoplexie comme des choses qui se transmettaient mystérieusement dans les familles honorables, et les pauvres pensaient que les riches étaient tout à fait dans leur droit de mener joyeuse vie. D’ailleurs, les festins de ceux-ci avaient pour résultat de multiplier les restes, qui étaient l’héritage des premiers. »

« Le squire avait été accoutumé toute sa vie à recevoir l’hommage des gens de la paroisse, et à penser que sa famille, ses gobelets d’argent et tout ce qui lui appartenait, était ce qu’il y avait de plus ancien et de meilleur ; et, comme il ne fréquentait jamais de bourgeoisie d’une sphère plus élevée que la sienne, son opinion ne souffrait pas de la comparaison. »

Elle a l’art de présenter des groupes sociaux, ceux des classes aisés comme dans le bal organisé chez le Squire ou ceux du peuple comme la scène dans la taverne, et elle passe d’une vision d’ensemble… 
 

Chez le squire : « Au thé, des places d’honneur avaient été réservées pour les demoiselles Lammeter, près du haut de la table principale, dans le salon lambrissé. Cette pièce paraissait alors avoir une fraîcheur agréable, avec ses décorations de branches de houx, d’if et de laurier, provenant de la végétation abondante du vieux jardin. »

ou à la taverne : Les habitués s’étaient mis tout d’abord à fumer leurs pipes dans un silence qui tenait de la gravité. Les plus importants d’entre eux — ceux qui buvaient des spiritueux et étaient assis le plus près du feu — se fixaient les uns les autres, comme si un pari dépendait du premier qui fermerait les yeux. Quant aux buveurs de bière, — gens pour la plupart vêtus de vestes de futaine et de blouses, — ils restaient les paupières fermées, et se passaient les mains sur la bouche. On eût dit qu’absorber leurs gorgées de bière constituait pour eux un devoir funèbre, qu’ils remplissaient avec une tristesse gênante. »

…  à un gros plan d’où se détachent des figures vivantes, colorées, avec le souci du détail précis et de la comparaison pittoresque, parfois amusante, y compris pour les personnages secondaires. Ce que j’aime aussi c’est la manière dont elle fait parler les gens des classes populaires, avec tant de justesse, dans des dialogues savoureux ! Je comprends pourquoi Marcel Proust aimait tant George Eliot, non seulement par son approche du passé mais aussi pour ses portraits caricaturaux où lui-même excelle.

George Eliot : 
 

chez le squire : « Mme Crackenthorp, — petite femme qui clignotait de l’œil et agitait continuellement ses dentelles, ses rubans et sa chaîne d’or, et tournait la tête à droite et à gauche, en faisant entendre des bruits réprimés, ressemblant beaucoup au grognement d’un cochon d’Inde, quand il contracte son museau et fait des monologues dans toute société indistinctement en toute compagnie - clignota et se trémoussa à l'adresse du squire..."


 A la taverne : « Le boucher, homme gai, souriant, aux cheveux rouges, n’était pas d’une nature à répondre inconsidérément. Il lança quelques bouffées avant de cracher, et répondit :
« Ils ne se tromperaient pas beaucoup, Jean. »
Après cette faible et illusoire tentative de rompre la glace, le silence devint aussi rigoureux qu’auparavant. »

 Marcel Proust : Madame de Cambremer

Mme de Cambremer, en femme qui a reçu une forte éducation musicale, battant la mesure avec sa tête transformée en balancier de métronome dont l’amplitude et la rapidité d’oscillations d’une épaule à l’autre étaient devenues telles (avec cette espèce d’égarement et d’abandon du regard qu’ont les douleurs qui ne se connaissent plus ni ne cherchent à se maîtriser et disent : « Que voulez-vous ! ») qu’à tout moment elle accrochait avec ses solitaires les pattes de son corsage et était obligée de redresser les raisins noirs qu’elle avait dans les cheveux, sans cesser pour cela d’accélérer le mouvement. «  

Chaque fois qu’elle parlait esthétique, ses glandes salivaires, comme celles de certains animaux au moment du rut, entraient dans une phase d’hypersécrétion telle que la bouche édentée de la vieille dame laissait passer, au coin des lèvres légèrement moustachues, quelques gouttes dont ce n’était pas la place. Aussitôt elle les ravalait avec un grand soupir, comme quelqu’un qui reprend sa respiration.


Des personnages vrais et complexes

 

Godfrey Cass et Nancy Lammeter

George Eliot refuse aussi le manichéisme et ses personnages sont complexes, tourmentés comme Godfrey qui sent bien où est son devoir mais n’a pas le courage de reconnaître son épouse et son enfant. Pourtant, au moment même où il renonce à sa fille, il éprouve à la fois soulagement et regret. 

« Les yeux bleus, tout grands ouverts, regardaient ceux de Godfrey sans aucun embarras ni signe de reconnaissance. L’enfant ne pouvait pas faire d’appel visible ou intelligible à son père, et celui-ci se trouva sous l’impression d’un étrange mélange de sentiments, — d’un conflit de regrets et de joie, en voyant que ce petit cœur ne répondait par aucun battement à la tendresse à moitié jalouse du sien, tandis que les yeux bleus s’éloignaient lentement de lui, et se fixaient sur la figure bizarre du tisserand. » 

 
Enfin, la manière dont George Eliot décrit les enfants, Eppie et Aaron Winthrop, l'affection que leur manifestent les parents et leurs soucis éducatifs, donnent des scènes pleines d’humour et de tendresse. Ainsi la mère d’Aaron, marraine d’Eppie, explique à Marner qu’il doit choisir entre le fouet et le placard à charbon pour punir Eppie. Elle-même, ayant bien du mal à l’appliquer à son fils ! Et  je vous laisse en apprécier le résultat que j'adore !


"Eppie dans çabonnié"

« Voyant qu’il fallait en venir aux extrémités, il la mit dans le charbonnier, et tint la porte fermée, tremblant à l’idée qu’il employait une mesure extrême. Pendant le premier moment on n’entendit rien, mais il y eut ensuite un petit cri :
« Ouvé, ouvé ! » et Silas la fit sortir, en disant : « Maintenant Eppie ne sera plus méchante ; autrement, il faudra qu’elle aille dans le charbonnier, — dans le vilain endroit noir. »
Le métier dut chômer longtemps ce matin-là, car on fut obligé de laver Eppie et de lui mettre des vêtements propres ; toutefois, il y avait lieu d’espérer que cette punition aurait un effet durable et épargnerait du temps à l’avenir. Peut-être, cependant, il eût été préférable qu’Eppie eût pleuré davantage.
En une demi-heure elle fut appropriée, et Silas ayant tourné le dos pour voir ce qu’il devait faire de la bande de toile, la rejeta à terre, pensant qu’Eppie serait sage le reste de la matinée sans être attachée. Il se retourna ensuite, et il allait placer l’enfant dans la petite chaise près du métier, lorsqu’elle se montra à lui les mains et le visage noirs une seconde fois, en disant :
« Eppie dans çabonnié. »
Cet insuccès complet de la peine disciplinaire du charbonnier, ébranla la confiance qu’avait Silas dans l’efficacité des punitions. « Elle prendrait cela absolument pour une plaisanterie, dit-il, à Dolly, si je ne lui faisais pas de mal, et je suis incapable de lui en faire, madame Winthrop. Si elle me donne un brin de tourment, je suis en état de le supporter. Et elle n’a pas de mauvaises habitudes dont elle ne puisse un jour se débarrasser."



 

 

chez Nathalie blog Delivrer des livres

 

jeudi 12 mars 2026

Bilan 1 : Challenge Les deux George de la littérature

 

 

Voici le premier bilan par ordre alphabétique du challenge Les Deux George de la littérature


Claudialucia

Présentation du challenge

 George Eliot : Middlemarch

 George Eliot : Le  Moulin sur la Floss L'enfance (1) George Eliot et Marcel Proust

George Eliot : Le moulin sur la Floss (2)

Walter Scott : Waverley ( les lectures de Maggie Tulliver dans Le Moulin sur la Floss)

George Sand : La petite Fadette

George Sand : Le Meunier d'Angibault 

George Sand: Indiana

George Sand : la mare au diable

 

Miriam

 Présentation du challenge les deux George de la littérature

George Eliot :  Le moulin sur la Floss

 George Sand : La Petite Fadette

 George Sand :  Le meunier d'Angibault

 George Sand: Indiana

 George Sand : La mare au diable 

 

Nathalie

 George Eliot : La repentance de Janet

 

Sacha 

George Sand : La petite Fadette 

  


 

Vous pouvez nous rejoindre à tout moment en participant aux lectures communes ou librement, à votre rythme, avec un livre de votre choix.

Pour le 30 mars


Silas Marner de George Eliot et un roman champêtre de George Sand :  Les maîtres sonneurs

pour le 30 Avril

La ville noire de Sand et Felix Holt le radical d'Eliot 

Pour le 30 Juin

Une biographie de George Eliot (en français ou en anglais) et une biographie de George Sand.
 

 


 

 

 

 

Le challenge George Sand/ George Eliot permet de participer au challenge classique de Nathalie du blog Délivrer des livres ICI


 

vendredi 27 février 2026

George Eliot : Le moulin sur la Floss (2)


J’ai déjà publié un billet sur le beau roman de George Eliot paru en 1860 Le Moulin sur la Floss  dans lequel je présentais le thème de l’enfance avec Maggie et son frère Tom, les enfants de Monsieur Tulliver, le patron du Moulin de Dolcorte. ICI
Le roman est une oeuvre réaliste qui nous décrit avec force détails la vie provinciale dans les années 1830 tout en ne sacrifiant rien à la poésie, celle de la nature associée à l’eau et à la vie champêtre comme on le voit dans l’enfance des deux enfants, celle aussi liée à la vie humble, simple mais courageuse de l’attachante Maggie. Comme Middlemarch, c’est un roman très riche, foisonnant d’idées, dont on ne peut rendre compte entièrement. 

Un monde en mutation

L'invention du premier train
  

Le moulin sur la Floss présente un monde en mutation économique s’accompagnant de profonds changements sociaux. La révolution industrielle qui a commencé dès la fin du XVIII siècle avec la mécanisation des filatures et l’invention de la machine à vapeur modifie les transports, bateaux et trains, développe le commerce, ouvre l’accession à une classe sociale, qui s’enrichit et prend le pouvoir, la bourgeoisie, commerçants, industriels notaires, banquiers….

Dans le roman, le type du bourgeois qui réussit et qui est en phase avec l’essor économique est l’oncle Deane qui est l’associé de son patron Monsieur Guest, industriel, amateur et banquier, et qui veut vivre avec son temps. C’est lui qui offre un emploi à Tom lorsque son père est ruiné et lui permet de grimper dans l’échelle sociale, de rembourser créanciers de son père. Si Tom ne brille pas dans les études classiques, il possède, au contraire toutes les qualités pour réussir dans les affaires, ambition, audace, sens du commerce, sérieux, persévérance, pragmatisme. Mais dépourvu d’imagination, de culture, il affiche aussi un sentiment de supériorité masculine et une certaine dureté qui lui fait considérer comme des faiblesses, la sensibilité, l’empathie, l’imagination de sa soeur. A côté de cette bourgeoise triomphante, George Eliot décrit une bourgeoisie plus timorée, attachée aux traditions, qui refuse la modernité et s’accroche aux biens qu’elle possède. Appartiennent à cette catégorie la mère de Tom et Maggie, Bessy Tulliver, la cadette des soeurs Dodson toutes très imbues d’elles-mêmes :  Tante Glegg,  (la tante détestée de Tom) Tante Deane et Tante Pullet. L’écrivaine n’est pas tendre avec ces femmes orgueilleuses et dures et elle en souligne les ridicules, elle décrit aussi  leur égoïsme, l’avarice, l’orgueil, la frivolité. Tout ouverture d’esprit, tout désir de changement, toute nouveauté, sont très mal vus et rejetés avec force.

"Les Dodson étaient une race très fière, et leur fierté consistait à décevoir tout ceux qui auraient cherché à leur reprocher d'avoir manqué aux devoirs et aux convenances traditionnels."

George Eliot montre combien la  solidarité entre membres de la famille est un vain mot. Lorsque monsieur Tulliver perd son procès et se retrouve en faillite, aucune des soeurs ne vient en aide à leur soeur Bessy obligée de vendre aux enchères tous ces trésors, son argenterie, ses nappes en dentelle, ses meubles, malgré le chagrin de celle-ci qui se retrouve dans le dénuement. La malveillance envers ceux qui ne réussissent est égale à l'insensibilité aux malheurs d’autrui.

Quand un membre de la famille était en difficulté ou bien malade, tous les autres allaient rendre visite à l’infortuné, habituellement au même moment et ils n’hésitaient pas  à lui faire entendre les vérités les plus désagréables, que dictait un juste sens de la famille : si la maladie ou les difficultés résultaient d’une faute de l’intéressé, ce n’était pas l’usage dans la famille Dodson de s’abstenir de le faire savoir ".

Cette bourgeoise est absolument dépourvu de valeurs spirituelles et n’a qu’un culte celui de l’argent. 

"La religion des Dodson consistait à révérer tout ce qui était  conforme à la coutume et respectable."  

« Le signe distinctif de la famille était plutôt d’être honnête et riche, et non seulement riche mais plus riche encore qu’on ne croyait. Vivre respecté et avoir à son enterrement, les gens qu’il fallait pour tenir les cordons du poêle montrait qu’on avait atteint le but de l’existence mais cet exploit était anéanti si, à la lecture du testament, on baissait dans l’estime de ses semblables… »

Les personnages donnent lieu à des portraits ironiques et parfois acides ou encore amusants et pleins de verve car l’écrivaine ne manque pas d’humour et elle agit en moraliste qui nous fait rire des travers de ses personnages,

"Mr Pulett était un petit homme avec un grand nez, de petits yeux qui clignotaient, des lèvres minces, portant un costume noir qui paraissait neuf et une cravate blanche qui semblait avoir été noué en vertu d’une principe supérieur à celui du simple confort personnel. Il entretenait avec sa grande et belle femme, aux manches bouffantes, à la cape opulente et au grand chapeau emplumé et enrubanné, les mêmes rapports qu’une petite barque de pêche avec un brick toutes voiles dehors."

De même, elle n’épargne pas les hautes classes sociales, oisives, et le clergé qui les fréquente et prend alors un ton inspiré et indigné  :

 «  Mais il faut dire que la bonne société a son vin de Bordeaux, ses tapis de velours, ses invitations à dîner acceptées six semaines à l’avance, ses opéras et ses bals féériques; elle dissipe son ennui par des promenades sur des pur-sang, flâne au club, doit se tenir à l’écart des crinolines tourbillonnantes, s’en remet pour la science à Faraday, et pour la religion à ces éminents membres du clergé que l’on rencontre dans les meilleures maisons. Mais la bonne société, portée sur les ailes vaporeuses de l’ironie légère, est un produit qui revient cher; elle n’exige rien moins qu’une vaste vie de labeur de tout la nation, entassée dans des usines assourdissantes et malodorantes, à l’étroit dans les mines, transpirant devant les fournaises, meulant, martelant, tissant, dans une atmosphère plus ou moins chargée d’acide carbonique - ou bien encore répartie sur des pâturages à moutons, dispersée dans des maisons ou des cabanes solitaires, sur des terres à blé argileuses ou crayeuses, où les jours de pluie semblent mornes. 


Le féminisme

Maggie et Philip


Le Moulin sur la Floss est aussi une dénonciation de la condition féminine et  du mépris que les hommes manifestent envers les femmes. 
Maggie n’est pas aimée de sa mère et est durement critiquée par ses tantes. Elle n’est pas la petite fille idéale, est considérée comme laide parce qu’elle a la peau brune et les cheveux noirs et sa mère l’oppose à Lucy, la jolie blonde aux yeux bleus et à l’éducation parfaite, sage, obéissante, docile, toujours bien coiffée et dans une tenue vestimentaire soignée. Alors que Maggie est toujours échevelée, bat la campagne au sens propre comme au sens figuré, abime ses vêtements, a un caractère original et indiscipliné.
 Maggie est très intelligente mais elle n’a pas droit à l’instruction. Son père veut bien dépenser de l’argent pour donner une instruction supérieure à son fils pour qu’il obtienne « un de ces  métiers habiles qui rapportent beaucoup sans rien coûter d’autre qu’une chaîne de montre et un grand tabouret » mais il ne fera pas de même pour sa fille car, affirme-t-il, l’intelligence nuit aux femmes et d’ailleurs « sa fille apprend plus de mal que de bien avec les livres. ».

L’intelligence de sa fille « c’est la chose la plus étonnante : quand je pense que j’ai choisi la mère parce qu’elle n’était pas trop futée… Je l’ai préférée à ses soeurs justement parce qu’elle était un peu faible d’esprit; parce que j’avais pas besoin qu’on me dise ce qu’y faut faire chez moi. »   Il faut dire que « un garçon pas malin et une fille futée », pour le pauvre meunier, c’est « un monde sens dessus dessous ».  

Et il est vrai que Bessy Dodson, la mère de Maggie est affligeante de sottise ! La petite fille, elle, souffre de ne pouvoir s’instruire et quand elle va voir son frère qui poursuit ses études chez un ecclésiastique, elle essaie d’apprendre le latin et le calcul toute seule. Heureusement, sa rencontre avec Philip, le fils infirme de Wakem le notaire ennemi de son père, lui permettra lorsqu’elle sera plus âgée des discussions enrichissantes et lui apportera  des livres qu’elle aime. 
 Le fait de ne pas avoir accès à l’instruction maintient les filles dans la dépendance et sous l’autorité des hommes. Lorsque son père sera ruiné, Tom pourra, grâce à son travail, rembourser les dettes et rétablir l’honneur de la famille alors que Maggie ne trouvera que quelques travaux d’aiguille mal payés et restera seule avec une mère dépressive, dans le moulin vide, triste et sans confort. Parce qu’elle est une femme, elle ne peut que subir la situation, elle n’a aucun moyen de prendre sa vie en main comme le fait Tom. De plus, elle dépend de son frère qui entend être obéi et lui interdit de rencontrer Philip.

Enfin, lorsque Maggie devient une belle et séduisante jeune fille, le fiancé de sa cousine Lucy, Stephen Guest, affirme, lui aussi, qu’elle est trop intelligente et a trop d’esprit pour une femme. La blonde Lucy est charmante, assez intelligente pour ne pas l’ennuyer, mais est calme, douce et  soumise. L’épouse parfaite ! Pourtant, il tombe amoureux de Maggie et réciproquement. Lors du voyage en barque ou Stephen l’entraîne pour l’enlever et l’épouser, Maggie est soumise à une grande tentation. Mais elle refuse de trahir à la fois Lucy, sa cousine bien-aimée, Philip qui l’aime et son frère Tom.  Elle renonce à Stephen. On pourrait penser qu’en renonçant à l’amour, elle manque de force de caractère  et se soumet au diktat de la société, un peu comme la Petite Fadette qui doit accepter les règles imposées aux femmes pour être acceptée. (voir ici). Mais il n’en est rien. C’est pour être fidèle à elle-même, pour obéir à ses valeurs, l’honnêteté, la  fidélité, la bonté, l’empathie, - elle qui est toujours du côté de celui qui souffre- que Maggie retourne dans son village. 

« Je ne veux d'aucun avenir qui rompe les liens du passé. ” 

N’ayant rien à se reprocher, elle conserve sa fierté et refuse de quitter de Saint Ogg où elle subit l’opprobre générale, le mépris des femmes bien-pensantes, l’irrespect des hommes. 
« Je refuse de partir parce que les gens disent des faussetés sur mon compte. Il faut qu’ils apprennent à les rétracter. » 
 Le révérend Kenn qui cherche à lui rendre service déplore le manque de bonté et de charité de ses ouailles. Il faut une grande force de caractère pour subir tous ces affronts et on remarquera que Stephen lui, en tant qu’homme,  n’est pas jugée aussi sévèrement et ceci d'autant plus qu'il est fils de notable. C'est ainsi que Tom la reçoit quand elle cherche à se réfugier chez lui : 

« Tu ne seras pas chez toi dans ma maison, répondit-il en tremblant de rage. Tu nous as déshonorés. »,  "Et lui (Stephen), qui mériterait un bon coup de fusil si ce n’était pas… Mais tu es dix fois pire que lui. Ta personnalité et ta conduite me répugnent. Tu as lutté contre tes sentiments, dis-tu. Ah Oui ! Moi, j’ai eu à lutter contre les miens mais je les ai vaincus. Ma vie a été plus pénible que la tienne, mais moi j’ai trouvé à me consoler en faisant mon  devoir. »

Pourtant lorsque la rivière est en crue et que Maggie parvient en barque jusqu'à leur maison pour sauver son frère, celui-ci prend conscience des valeurs spirituelles de sa soeur et perd ses certitudes quant à la supériorité masculine :

Cela s'imposa à lui avec une telle force, ce fut pour son esprit une révélation si nouvelle des réalités profondes de la vie qui échappaient à sa vision, qu'il croyait si claire et si perçante, qu'il fut incapable de poser une question. 

 

 

Chez Nathalie : blog délivrer des livres



vendredi 23 janvier 2026

challenge : Les deux George de la littérature

  

Le challenge Les deux George de la littérature vous invite à vous joindre à nous, Miriam et Claudialucia, et à partager nos lectures  sur George Sand (1804-1876) et George Eliot ( 1819- 1880).

Vous pouvez lire leurs romans, nouvelles, biographies, autobiographie, leur correspondance avec les personnalités de leur époque. Le choix est riche et variée

 

Des point communs

George Sand

Ces deux écrivaines, française et anglaise, ont beaucoup de points communs, et d’abord le choix du même pseudonyme masculin, George, dans une société qui ne permettait pas aux femmes de s’affirmer comme telles lorsqu’elles écrivaient ou lorsqu’elles cherchaient à sortir du cadre étroit qui leur était assigné, foyer et maternité. Il s’agit donc d’une contestation de cette société dont les lois maintenaient les femmes sous la dépendance masculine tant au niveau juridique qu’intellectuel.  Le prénom George ?  Courant à l’époque, il permet de se libérer du carcan social. 

 Toutes deux vivront de leur plume. Toutes deux ont choisi d’être indépendantes, en bravant les interdits de leur société,  selon une conduite jugée scandaleuse pour l’époque.


Amantine Aurore Dupin, baronne Dudevant, a secoué « l’affreux joug du mariage » en se séparant de son mari et en vivant de sa plume. Elle affiche ses amants dont Jules Sandeau à qui elle emprunte, par la suite, son pseudonyme Sand.

 

George Eliot

 

Mary-Ann Evans a d’abord eu une période de ferveur religieuse. Puritaine, elle observe une vie austère mais dans les années 1840 sa rencontre avec des intellectuels libres-penseurs va faire évoluer sa pensée. Plus tard, elle vivra avec George Henry Lewes, un homme marié et père de famille, dont elle prendra le prénom pour écrire. Elle aussi connaîtra le succès littéraire.

 

Des différences 

George Sand

 

Mais les différences entre les deux écrivaines sont aussi nettes et le challenge Les deux George de la Littérature nous permettront de les découvrir.

George Sand commence à écrire dans les années 1830 et illustre la seconde génération du romantisme. Son oeuvre est marquée les thèmes propres à ce mouvement, lyrisme, idéalisme, exaltation des passions, sens de la nature. Elle met la littérature au service de ses idées féministes  puis de ses idées socialistes. Ses romans du monde rural dans les années 1840 sont réalistes dans la mesure où elle connaît bien ce milieu mais elle ne s’interdit pas l’idéalisme dans les descriptions des personnages. Ses romans sont engagés dans les débats sociaux, elle décrit les conditions de vie des paysans, elle prône l’égalité sociale. Elle est républicaine et socialiste et elle prend position lors de la révolution de 1848.

Dans la préface de La Mare au diable elle écrit :  « Nous croyons que la mission de l’art est une mission de sentiment et d’amour, que le roman d’aujourd’hui devrait remplacer la parabole et l’apologue des temps naïfs (…) . Son but devrait être de faire aimer les objets de sa sollicitude, et, au besoin, je ne lui ferais pas un reproche de les embellir un peu. L’art n’est pas une étude de la réalité positive ; c’est une recherche de la vérité idéale… »


George Eliot


George Eliot qui écrit dès les années 1850 décrit avec réalisme la vie provinciale de l’Angleterre victorienne. Ce qui l’intéresse, c’est la justesse de la description psychologique des personnages,  sans embellissement. Elle présente une critique de la société et de ses hypocrisies. Elle critique la condition féminine et les interdits moraux de la société victorienne. Mais elle n’a pas le même engagement politique et social que George Sand. Elle veut réformer la société par une approche morale et philosophique. Dans une lettre de 1968, elle écrit : 

« Le seul effet que je désire ardemment produire par mes écrits est que ceux qui les lisent soient davantage capables d’imaginer et de ressentir les peines et les joies de ceux qui sont différents d’eux. »


Leurs oeuvres



George Eliot

 George Eliot en a écrit 7 romans et des nouvelles : 

Adam Bede (1859), 

Le Moulin sur la Floss (1860), 

Silas Marner (1861),

Romola (1862–1863), 

Felix Holt, le radical (1866), 

Middlemarch (1871–1872) 

 Daniel Deronda 

et Scènes de la vie cléricale : trois nouvelles Amos Barton, Mr. Gilfil's Love-Story et Janet' Repentance paru en 1857 

George Sand

George Sand a écrit plus de 70 romans et 50 volumes d’oeuvres diverses, nouvelles, contes et légendes, correspondance, pièces de théâtre, essais, articles. Impossible de les citer tous !  Voici les oeuvres principales classées par thème : 
 
Féminisme, amour et mariage
Œuvres qui dénoncent le mariage imposé, l’inégalité entre hommes et femmes et défendent l’émancipation féminine.
    •    Indiana
    •    Valentine
    •    Lélia
    •    Jacques
    •    Lucrezia Floriani

 Romans champêtres : Nature, ruralité et idéalisme
Le Berry est le cadre de ces romans qui mettent en valeur les qualités du peuple, sa sagesse, sa dignité.
    •    La Mare au Diable
    •    François le Champi
    •    La Petite Fadette
    •    Les Maîtres sonneurs

 Justice sociale, peuple et politique
Sand  prône l’égalité sociale et la valeur des travailleurs.
    •    Le Compagnon du tour de France
    •    Le Meunier d’Angibault
    •    Horace
    •    La Ville noire

 Art, musique et création
Réflexion sur le rôle de l’artiste, la création, la grandeur de l’art en particulier de la  la musique.
    •    Consuelo
    •    La Comtesse de Rudolstadt
    •    Les Beaux Messieurs de Bois-Doré
    •    Les maîtres sonneurs

Philosophie, idéalisme 
Œuvres marquées par le romantisme.
    •    Lélia
    •    Spiridion
    •    Gabriel

 Autobiographie et écrits personnels
    Histoire de ma vie

Fantastique, Contes et Légendes

le château de Pictordu

légendes rustiques

Contes de grand-mère

la fée aux gros yeux

la fée poussière


Théâtre dont 31 pièces

Le roi attend (1848)    
     
Claudie (1851)

Le Marquis de Villemer (1864)

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Biographies


George Sand 

George Sand Martine Reid 

Lélia ou la vie de G Sand André Maurois

George Sand ou le scandale de la liberté Joseph Barry

George Sand Audrey Pennel

George Sand Danielle Netter 

George Eliot

L’autre George de Mona Ozouf

Une passion pour George Eliot de Kathy o’Shaughnessy

George Eliot Rosemary Ashton Édition en Anglais 

 

Comment participer ?

 

 
 
Le challenge durera un an :  Du mois de Février 2026 au mois de Février 2027


Vous  pouvez participer en lisant librement un livre de George Sand et/ou de George Eliot de votre choix et en publiant un billet le 30 du mois (pour  Février le 27).

Ou /et nous rejoindre dans des Lectures communes.

Pour  le 27  Février  

George Eliot  :  le moulin sur la Floss  et un livre de Sand soit  Le Moulin d'Angibault, soit La Petite Fadette au choix

Pour le 30 mars

Silas Marner de George Eliot et un roman champêtre de George Sand au choix

pour le 30 Avril

La ville noire de Sand et Felix Holt le radical d'Eliot 

Pour le 30 Juin

Une biographie de George Eliot (en français ou en anglais) et une biographie de George Sand.


Pour le 30 juillet et le 30 août: Liberté de découverte pas de LC.

et l’on verra par la suite pour la reprise des LC.

 

Pour ma part, j'ai participé à  un challenge George Sand il y a quelques années mais je suis loin d'avoir tout lu d'elle ! Voir Ici 

 

Et j'ai lu récemment :  Middlemarch de George Eliot

 

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dimanche 14 décembre 2025

George Eliot : Middlemarch

 

La parution de Middlemarch s’est échelonnée de 1871 à 1872, au total un roman de plus de 1000 pages, en huit volumes, qui se déroule à Middlemarch de 1829 à 1832, dans la petite ville fictive manufacturière (Coventry peut-être ? où Eliot a vécu ). Le sous-titre Etude de la vie de province dépeint bien l’intention de l’écrivaine de rendre compte de la vie rurale, loin de la capitale, et ceci à tous les niveaux de l’échelle sociale, des nobles, grands propriétaires terriens, en passant par le clergé, les pasteurs, les vicaires et la bourgeoisie aisée, les manufacturiers qui cherchent à monter dans l’échelle sociale, à la classe moyenne, commerçants, régisseurs, et paysans dont les métayers vraiment pauvres et révoltés d’Arthur Brooke, un foisonnement de personnages qui donne l’impression d’une vie intense, un tissu social complexe, une satire des moeurs, illustrant les grands moments de cette période historique et politique. C’est l’occasion pour George Eliot de décrire la fin du règne de George IV puis, sous le règne de Guillaume IV et à propos de la Réforme, de montrer les forces conservatrices en oeuvre, les tories ligués contre les whigs réformateurs,  achetant les élections par des pots de vin et triomphant des idées progressistes.


Middlemarch qui tourne autour des personnages principaux présente donc un vaste et dense panorama de la vie au début du XIX siècle dans une province anglaise, développant certains aspects, les moeurs, la religion, les mentalités, les idées nouvelles, l’agriculture, la médecine, et présentant comme toile de fond le contexte historique. Ainsi le manufacturier Walter Vincy, père de Fred et de Rosamond, connaît des difficultés économiques en ce début d’industrialisation. Dans les usines de textile de Middlemarch, où l’on fabrique le ruban, les machines à vapeur modernes sont détruites par les ouvriers en colère. La crise touche aussi l’agriculture. Et au niveau spirituel et religieux, on y voit la propriétaire terrienne Dorothea Causebon choisir le vicaire Camden Farebrother comme pasteur, une pratique très contestée qui aboutira plus tard en Ecosse au schisme entre l’église presbytérienne et la nouvelle église libre d’Ecosse.


Le roman est celui du mariage qui sert de prétexte à décrire les relations entre les hommes et les femmes. Autour d’eux se greffent tous les autres personnages qui permettent d’explorer les nombreux thèmes abordés par le roman.


Dorothea et Ladislaw

Dorothea Brooke, nièce d’Arthur Brooke, un propriétaire terrien qui ne préoccupe pas du bien-être de ses métayers, est une jeune fille d'une grande beauté. Idéaliste, désireuse de participer au progrès social et de faire le bien autour d’elle auprès des populations pauvres, elle a aussi de grandes aspirations à la connaissance, au savoir, est extrêmement pieuse et fait preuve d’une morale un peu puritaine. C’est pourquoi, elle s’imagine trouver l’occasion de se dévouer et de s’instruire dans le mariage avec le pasteur Causobon, riche propriétaire terrien, vieil érudit, pédant et desséché, qui a voué toute sa vie à un ouvrage interminable (et interminé) ! Il ne lui faut pas longtemps pour découvrir l’incompétence du vieil homme, sa vanité, sa mesquinerie et son égoïsme odieux. Pendant son voyage de noce en Italie, elle fait connaissance du jeune cousin de son mari, Ladislaw, un parent pauvre de son mari, dont elle apprécie le goût de l’art, la finesse et les idéaux sociaux. On verra comment le vieillard, au-delà de la mort, veut l’empêcher de s’unir à celui qu’elle aime une fois devenue veuve. Dorothea est une femme sincère et réellement bonne. Elle a bien sûr des défauts dont son excès de rigorisme.  Elle manque de perspicacité intellectuelle et commet des erreurs de jugement à propos du révérend Causebon. Il est vrai qu’elle a l’excuse de son extrême jeunesse. C’est un personnage plein de contradictions :  elle n’en fait qu’à sa tête, c’est elle qui prend la décision de se marier malgré l’avis de sa famille, mais elle ne remet pas en question le diktat de société concernant le rôle de la femme, qui doit être docile et soumise à un mari. La souffrance qu’elle éprouve pendant le temps que dure son mariage trempe son caractère !

 

Albert Durade : George Eliot Mary-Ann Evans


Sa soeur Célia qui épouse Sir James est beaucoup plus pratique qu’elle et moins idéaliste. Il faut dire qu’elle se coule plus facilement dans le moule, acceptant le rôle traditionnel dévolu aux femmes, étant bien entendu que celles-ci ne sont pas assez intelligentes et sont trop futiles, trop ignorantes, pour comprendre et diriger des affaires et qu’elles doivent obéissance à leur mari. On comprend l’ironie de George Eliot (Mary-Ann Evans), femme intelligente, érudite et progressiste, qui s’est brouillé avec son père parce qu’elle avait perdu la foi, qui a bravé les interdits de la société en vivant avec un homme marié, libre-penseur, indépendante d’esprit et indépendante financièrement par son travail.


Rosamond Vincy, sa mère et Lydgate


Tertius Lydgate est médecin. Orphelin, noble, il a été élevé par son oncle, un baronnet, mais doit désormais se débrouiller seul et sans fortune. Ce qui lui convient très bien. Ce qui intéresse Lydgate, c’est son métier, mener à bien des recherches médicales, réformer la médecine, lutter contre les épidémies de choléra, développer l’hygiène, c’est pourquoi il accepte le poste de direction bénévole de l’hôpital de Middlemarch que lui offre le banquier Bulstrode. Ce dernier, un méthodiste puritain et donneur de leçons, se met à dos la société de Middlemarch à majorité anglicane. Lorsqu’on l’on apprend que la fortune de cet homme est mal acquise, sa réputation est perdue, et va entacher celle de Lydgate pourtant idéaliste et honnête. 
Ajoutons à cela que Lydgate se marie avec la ravissante Rosamond Vincy, commettant l’erreur grossière de la croire sincère, douce et soumise, comme il se doit d’une jeune fille accomplie. Or, elle se révèle entêtée, indocile, frivole et snob, refusant de réduire son train de vie. D’un égocentrisme forcené, elle ne veut faire aucune concession et pousse son mari à s’endetter. Un mariage malheureux qui démontre que les préjugés des hommes et leur certitude de dominer les femmes, peuvent se retourner contre eux-mêmes. Lydgate en est la victime qui n'attend de son épouse que la docilité et qu'elle sache jouer du piano ! Mais il est lui-même fautif, aimant peut-être un peu trop le luxe et les objets coûteux.
 

Le thème de la médecine et de son évolution, de ses réformes nécessaires est très présent dans le roman de George Eliot. Avec Lydgate, elle dénonce le conservatisme et l’ignorance de ses contemporains mécontents d’un médecin qui ne leur vend pas de médicaments lorsqu’il les juge inutiles, ce qui était une pratique courante des collègues de Lydgate pour augmenter leurs revenus. Lydgate est réellement un homme de grande valeur qui aurait pu aller très loin s’il avait été secondé par une femme de valeur ! On ne peut s’empêcher de penser que c'est lui que Dorothea aurait dû épouser ! Mais « la vie » n’est pas un roman ! 


Mary Garth et Fred Vincy


Enfin, voilà Mary Garth mon personnage préféré. Mary est laide ou tout au moins sans beauté, c’est ainsi que la voit la société, mais jamais, pourtant, George Eliot n’a dressé un portrait aussi charmant et plein de tendresse. C’est l’un des personnages le plus agréable du livre avec son intelligence pragmatique, son courage devant l’adversité, son absence de snobisme et la sincérité de ses sentiments, son caractère un peu « soupe au lait», son sens moral sans ostentation, toujours tempéré par l’humour. Et j’aime aussi beaucoup Caleb et Susan Grath, ses parents, et toute la flopée de petites soeurs et de petits frères à la langue bien pendue qui créent des scènes pleines de joie et de vivacité. Caleb est régisseur et expert foncier et  s’occupe de la gestion des métairies. Il est compétent et aime le travail bien fait et il a perdu la pratique de certains clients car il ne supporte pas d’agir contre sa conscience. Son épouse, instruite, donne des cours à des élèves pour arrondir un budget familial très serré, ce qui entraîne le mépris de ces dames de la bourgeoisie, une femme qui travaille pour vivre, quelle honte !  Peu importe, le couple vit honnêtement, paisiblement et modestement.

Comme Mary n’a pas de fortune et qu’elle travaille comme infirmière auprès du riche propriétaire Peter Feartherstone, elle n’est pas un bon parti. Madame Vincy ne la veut pas pour belle-fille car elle souhaite un bon mariage pour son fils Fred. Or, celui-ci aime Mary, son amie d’enfance. Mais Mary refuse de l’épouser s’il continue à faire des dettes de jeu et ne veut pas travailler. C’est un gentil et sympathique jeune homme mais peu sérieux et immature et il compte trop sur l’héritage de l’oncle Feartherstone, espérant une vie de plaisir et d’oisiveté. La vie commune mérite des efforts et l'amour ne suffit pas, il ne peut se construire sur du sable et il repose sur l'égalité et le respect mutuel.  C'est ce que nous apprennent Mary et Fred.

 

Film télévisé britannique : Dorothea et Ladislaw

 
J’ai adoré ce roman historique et social même si j’ai éprouvé au début quelques difficultés à y entrer étant donné la multiplicité des notes qui renvoient le lecteur à la fin du roman. J’ai fini par les laisser de côté quand elles n'étaient pas indispensables à la compréhension de l'ouvrage ! Il faut donc être patient au début et laisser le temps d'installation à la narration et aux personnages. Mais une fois lancée dans ce voyage vers le passé, j’ai savouré la comédie humaine que nous donne George Eliot avec ses grandes scènes pleines de férocité et d’ironie et tous les petits détails tellement vrais, les commérages, les jalousies, les ambitions, la subtilité des liens sociaux.  

J’ai admiré combien George Eliott sait parler avec justesse et vérité de toutes les classes sociales et en particulier du peuple. Ainsi Dagley, le métayer d'Athur Brooke, est plus vrai que nature. Ce passage où Brooke vient faire des remontrances à Dagley est haut en couleur et plein d’humour mais il est en même temps très critique sur le plan social, l’écrivaine dénonçant la misère des paysans et la responsabilité des maîtres. On sent très bien de quel côté elle penche. Le franc parler du paysan provoque le rire mais son indignation nous touche. Middlemarch est un roman social plein de générosité . p532 533

Middelmarch est un roman d’apprentissage en particulier pour Dorothea et Lydgate qui font tous deux les frais de leur inexpérience, de leur éducation et de leurs erreurs douloureuses. C'est aussi un roman d'amour, sans illusion sur les relations entre hommes et femmes, dénonçant l'aliénation de la femme maintenue dans l'ignorance même dans les classes supérieures, considérée comme inférieure, soumise à l'autorité maritale.

La galerie de portraits, trop nombreux pour que l’on puisse rendre compte de tous, est passionnante et l’écrivaine s’illustre même dans la caricature avec l’homme à tête de grenouille, Rigg, le fils illégitime de Peter Fearstherstone.

Enfin, lorsque intervient l’affreux John Raffles et que celui-ci fait chanter le banquier Bulstrode, nous sommes proches du roman à la Dickens ou à la Colins qui explore les bas-fonds et cultive les mystères familiaux, la mésalliance, le chagrin d’une mère, la disparition d’une fille jamais retrouvée. La mort et la souffrance du maître-chanteur, le drame vécu par Bulstrode, son glissement vers le meurtre, son basculement moral et sa déchéance sociale, ne manquent pas de tragique et de noirceur. 

Cependant, si George Eliot peut se placer au niveau de la tragédie avec le destin de certains de ses personnages, l'ironie n’est jamais bien loin. La mort et l’enterrement du vieux Fearthersone, par exemple, donnent lieu à une description savoureuse au cours de laquelle l’on voit les héritiers présumés faire le siège de la maison du moribond, chacun rivalisant avec les autres membres de la famille, affectant fidélité et amour, (ce qui provoque l’hilarité de Mary et de Fred) puis, pendant la cérémonie funèbre, les voilà uniquement préoccupés de l’héritage. L'écrivaine ne nous laisse aucune illusion sur la bonté et la grandeur de la nature humaine mais son pessimisme est toujours corrigé par l’humour.


Un grand roman donc qui nous plonge dans un univers si vivant, si varié, si juste, que l’on a l’impression d’une immersion totale dans le passé avec, à la dernière page, le regret de devoir abandonner des personnages que l’on a appris à connaître et pour certains à apprécier.
 

 

 

J'ai lu il y a bien longtemps Le moulin sur la Floss que j'avais aussi beaucoup aimé et que je relirai volontiers.