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lundi 11 août 2014

Pierre Corneille : Cinna




Cinna est représenté pour la première fois en 1641 et obtient un vif succès. Corneille avait donné un sous-titre à la pièce : La clémence d'Auguste indiquant clairement quel en était pour lui l'intérêt majeur. Mais il le fit disparaître par la suite car son public se passionnait surtout pour l'histoire amoureuse de Cinna et d'Emilie, tremblant pour leur vie, souhaitant même la réussite de leur plan.
Il faut dire que la pièce avait tout pour plaire au public, en particulier aux Précieuses :  un complot  fomenté par la belle Emilie qui veut venger la mort de son père tué par Auguste. Un amant*, Cinna, noble et généreux, qui sous prétexte de délivrer Rome de la tyrannie accepte de l'aider, motivé surtout par son amour  pour elle; il sait qu'il ne pourra obtenir sa main qu'en accomplissant cette vengeance; un ami de Cinna, Maxime, conjuré, attaché à la République, mais qui devient traître par jalousie lorsqu'il s'aperçoit qu'Emilie lui préfère Cinna. Et Auguste? Apprenant la vérité va-t-il mettre à mort les amants? Voilà pour la romance!

Le thème politique

Mais la pièce a bien sûr un aspect politique auquel ne pouvait être insensible les nobles de l'époque. Nous sommes en pleine fronde des Grands. La féodalité s'oppose à la royauté, en révolte contre Louis XIII et multiplie les complots contre son représentant, Richelieu. Le cardinal s'efforce d'établir un pouvoir fort et réprime implacablement la fronde. Il semblerait que la conspiration menée par madame de Chevreuse et le ministre Chalais contre Richelieu puisse être une source d'inspiration. D'autre part la conspiration de Cinq-Mars date de 1642.  On comprend bien l'actualité de la  pièce.
Un des thèmes essentiel pose le problème du pouvoir politique et du mode de gouvernement. La préférence de Corneille va à un pouvoir fort qui met fin au désordre mais qui reste juste car la royauté doit se faire respecter et aimer. C'est ce que dit Livie à son époux Auguste quand elle lui conseille de pardonner  (Acte IV scène III) :

C'est régner sur vous-même, et, par un noble choix,
Pratiquer la vertu la plus digne des rois.

Corneille définit ainsi l'idéal d'un "bon prince" :  (acte II scène 1)

Avec ordre et raison les honneurs il dispense,
Avec discernement punit et récompense
et dispose de tout en juste possesseur..

Et la critque de la République est contenue dans cette sentence :

Le pire des Etats, c'est l'état populaire

La suite de la pièce montre la grandeur d'Auguste qui pardonne aux conjurés (Acte V scène III) précisant ainsi la pensée de Corneille, partisan d'un pouvoir monarchique fort mais éloigné de la dictature, fondé sur le respect des hommes et la justice.

Je suis maître de moi comme de l'univers;
Je le suis, je veux l'être. O siècle, ô mémoire,
Conservez à jamais ma dernière victoire!

 
 Thème de l'amour et de l'honneur

Emilie et Cinna illustrent tous deux la conception de l'héroïsme et de l'amour cornélien. Le héros cornélien pour mériter l'amour doit s'en montrer digne. Il est souvent déchiré entre ses sentiments et son devoir mais choisit toujours le devoir. C'est pourquoi Maxime en trahissant les conjurés et en proposant à Emilie de fuir avec lui ne peut gagner que son mépris : (Acte IV scène V)

Tu m'oses aimer et  tu n'oses mourir (..)
Cesse de fuir en lâche un glorieux trépas,
Ou de m'offrir un coeur que tu fais voir si bas;
Fais que je porte envie à ta vertu parfaite;

Le héros cornélien, en effet, ne doit pas craindre la mort mais bien plutôt le déshonneur et doit rester fidèle à la parole donnée. Lorsque Cinna balance à tuer Auguste, il déchaîne la fureur et le mépris d'Emilie : (Acte III scène I V)

Mes jours avec les siens vont se précipiter,
Puisque ta lâcheté n'ose me mériter

 et  son hésitation aboutit à cet ultimatum :

Qu'il cesse de m'aimer, ou suive son devoir (acte III scène V)

****

Je fais partie d'une génération où l'on était nourri au berceau (presque!) de nos classiques. De la sixième à la terminale on étudiait Corneille et Racine. En ouvrant ce livre après tant d'années, des pans de ma mémoire ont resurgi car on apprenait par coeur des passages entiers. C'est dire le plaisir que j'ai retrouvé à cette lecture commune avec Maggie. Le style de Corneille a une cadence marquée, avec ces vers bien trempés qui ressemblent souvent à des maximes :

Qu'une âme généreuse a de peine à faillir

La crainte de sa mort me fait déjà mourir

Plus le péril est grand, plus doux en est le fruit

Meurs s'il faut mourir en citoyen romain

On garde sans remords ce que qu'on acquiert sans crime


Formules qui cèdent pourtant devant ces moments presque élégiaques où l'âme exprime ses souffrances ou hésite entre devoir et sentiment.

* amant au XVII° siècle : celui qui aime ou celui qui est aimé de retour


Chez Eimelle

jeudi 7 août 2014

Aristophane : Lysistrata



La comédie d'Aristophane, Lysistrata, est jouée en 411 av. JC, dix-huit mois après la défaite des Grecs en Sicile. Athènes se relève mal de cette déroute, affaiblie par les pertes en hommes. D'autre part la guerre du Péloponnèse qui oppose Athènes à Sparte avec de brèves trêves dure depuis 431. (Elle ne finira qu'en 404 avec la victoire de Sparte)

Lysistrata Aubrey Beardsley (1896)

Aristophane écrit cette pièce pour dénoncer les horreurs de cette guerre fratricide et dire le bienfaits de la paix. Il imagine que les femmes qui vont intervenir pour contraindre leurs époux à conclure la paix puisque ceux-ci sont incapables d'être raisonnables.




Lysistrata*, une jeune athénienne prend la tête de ce mouvement en donnant rendez-vous à ses amies au pied de l'Acropole. Elle a un plan qu'elle va soumettre à l'assemblée :  pour convaincre les hommes de mettre fin à la guerre, les femmes doivent faire la grève du sexe en se refusant à leur mari tant  que ceux-ci n'auront pas signé la paix. Elles se barricadent ensuite sur l'Acropole où est déposé le trésor d'état et refusent que celui-ci soit utilisé pour la guerre. Elles prennent ainsi le pouvoir et décident de gérer le budget de la ville comme elles le font pour celui de la maison. Evidemment, les épouses de toutes les régions de la Grèce feront de même. Ce n'est pas sans mal que Lysistrata va obtenir des femmes qu'elles privent de sexe leur mari car c'est se priver aussi elles-mêmes d'où leurs réactions horrifiées :

Lysistrata : et bien il vous faut renoncer au zob.
Kalonike : Je ne pourrai jamais! non, que la guerre aille son train!
Myrrhine : Ni moi non plus corbleu! Que la guerre aille son train!


La pièce d'Aristophane est une grosse farce qui à première vue ne parle que du sexe d'une manière crue, directe et obsessionnelle. Les jeux de mots, les sous-entendus obscènes, les gestes grivois, les phallus en érection arborés par les maris, tout dans cette comédie peut choquer un public contemporain et une société marquée par le christianisme mais il faut la replacer dans son temps : "la comédie tirait directement  son origine des rites phalliques liés au culte de la fécondité humaine, animale et végétale; elle portait trace ainsi des temps ou la fertilité, la continuation de la vie sont souci majeur pour les sociétés constituées"* 


Lysistrata est aussi bien plus que cela; c'est avant tout une pièce qui oeuvre en faveur de la paix en montrant l'absurdité de la guerre et les douleurs qu'elle engendre. Elle est aussi une pièce qui redonne la parole aux femmes.

Lysistrata. - Je vais te satisfaire. Précédemment, dans la dernière guerre, nous avons supporté votre conduite avec une modération exemplaire; vous ne nous permettiez pas d'ouvrir la bouche. Vos projets étaient peu faits pour nous plaire; cependant ils ne nous échappaient pas, et souvent au logis nous apprenions vos résolutions funestes sur des affaires importantes. Alors, cachant notre douleur sous un air riant, nous vous demandions : « Qu'est-ce que l'assemblée a résolu aujourd'hui? Quel décret avez-vous rendu  au sujet de la paix ? - Qu'est-ce que cela te fait ? disait mon mari : tais-toi ;» et je me taisais.
Aussi me taisais-je. Une autre fois, vous voyant prendre une résolution des plus mauvaises, je disais : « Mon ami, comment pouvez-vous agir si follement ? » Mais lui me regardant aussitôt de travers, répondait : « Tisse ta toile, ou ta tête s'en ressentira longtemps ; la guerre est l'affaire des hommes  !»
Le magistrat - Par Jupiter ! il avait raison.
 
Lysistrata. - Raison ? Comment, misérable! il ne nous sera pas même permis de vous avertir, quand vous prenez des résolutions funestes? Enfin, lasses de vous entendre dire hautement dans les rues « Est-ce qu'il n'y a plus d'hommes en ce pays - Non, en vérité, il n'y en a plus, » disait un autre ; alors les femmes ont résolu de se réunir, pour travailler de concert au salut de la Grèce. Car qu'aurait servi d'attendre? Si donc vous voulez écouter nos sages conseils, et vous taire à votre tour, comme nous faisions alors, nous pourrons rétablir vos affaires.

En effet la déraison est l'apanage des hommes; ce qui est prouvé puisqu'ils ne peuvent pas être convaincus par le discours et n'entendent raison que par la privation sexuelle. Les femmes vont prêcher la paix, comme elles en ont le droit en tant que mère et épouse. Elles remettent aussi en cause les abus du pouvoir, la corruption et la conception de la justice et de la démocratie comme cela apparaît à travers la métaphore de la laine du fil et des fuseaux :

Le magistrat - Ainsi donc, pauvres folles, vous pensez terminer les affaires les plus critiques avec de la laine, du fil et des fuseaux ! 
Lysistrata. - Oui ; si vous aviez le moindre bon sens, vous prendriez, en politique, exemple sur notre manière de travailler la laine. 
Le magistrat - Comment cela ? Voyons. 
Lysistrata - De même que nous lavons la laine pour en séparer le suint, il fallait d'abord expulser de la ville à coups de verges les pervers, et séparer la lie ; puis ceux qui se tiennent et s'agglomèrent ensemble pour s'emparer des charges, les diviser et leur fendre la tête ; ensuite jeter tout pêle-mêle dans une corbeille pour le bien commun, et carder indistinctement étrangers domiciliés, hôtes, amis, débiteurs du trésor ; quant aux villes peuplées de colons de ce pays, les regarder chacune séparément comme autant de pelotons posés devant nous, puis, prenant leur fil à toutes, le tirer jusqu'ici et n'en faite qu'un seul, pour former de tout cela une grosse pelote et en tisser un manteau pour le peuple. 
Le magistrat - N'est-il pas étrange qu'elles prétendent tirer et pelotonner tout cela, elles qui ne prennent aucune part à la guerre ?
 Lysistrata - Oh ! misérable, ne supportons-nous plus du double de ce fardeau, nous qui d'abord enfantons des fils pour les voir partir à l'armée ?

Ainsi Aristophane va très loin dans sa critique puisqu'il dénonce la lie de la société grecque, ceux qui  font régner la corruption et il nous rappelle en cela notre société ( les malversations, les fausses factures, les mensonges etc... de certains de nos hommes politiques) mais aussi ceux qui s'associent, s'agglomèrent ensemble, pour s'emparer des charges et des pouvoirs et servir leurs propres intérêts (le cumul des mandats, tous les postes administratifs élevés que l'on se distribue en haut lieu). Les femmes proposent une véritable conception de la démocratie, le bien commun, qui englobe même les étrangers domiciliés ( Un certain président avait promis chez nous de donner le droit de vote aux étrangers! promesse non tenue, bien sûr!). Enfin il s'agit de réaliser une union de tous, une grosse pelote,  pour le bien de tous, un manteau pour le peuple.

Et comme nous sommes dans une comédie, bien sûr, elles obtiennent la fin de la guerre et les hommes, eux, ont enfin … ce qu'ils veulent! La pièce d'Aristophane est un beau plaidoyer pour la paix mais aussi pour les femmes et la démocratie. Il n'est pas étonnant qu'elle ait inspiré de nombreuses oeuvres depuis car elle est malheureusement toujours d'une grande actualité quant aux thèmes développés!

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* Lysistrata : littéralement "celle qui délie l'armée" ou "qui démobilise les armées" traduit dans la collection de poche par Victor-Henri Debidour par Démobilisette, ce que je n'aime pas du tout. J'ai aussi utilisé en citation la traduction de Brotier mais que je trouve trop édulcorée.

**préface VH Debidour

Ceci est une Lecture commune avec Maggie, Océane et Margotte.

Chez Eimelle

lundi 4 août 2014

Pause du mois d'août




Et oui après avoir eu un mois de Juillet mouvementé au festival d'Avignon, je vais me mettre au vert dans mes montagnes cévennoles! Merci à tous ceux qui sont venus me voir malgré mon peu de présence dans les blogs. Durant mon séjour dans ce lieu sans internet je n'ai  programmé que les Lectures communes. Aussi je vous dis en septembre et je vous souhaite un bon mois d'août et surtout du soleil  !

samedi 2 août 2014

Elvira Navarro : La ville heureuse




La ville heureuse de Elvira Navarro paru aux Editions Orbis Tertius présente deux récits sur l'enfance qui constituent les volets d'une même histoire : celle d'un jeune garçon Chi-Huei et d'une fillette Sara vivant dans le même quartier et compagnons de jeux. Il s'agit d'un roman d'initiation où chacun va être confronté à la réalité d'un monde dur et hostile mais aussi aux premiers tourments de la sexualité, aux difficultés de l'adolescence. C'est pour eux la fin de l'enfance.

Notons que le titre La ville heureuse est le nom donné au restaurant des parents de Chi-Huei et qu'il peut être tenu pour une antiphrase étant donné l'état de délabrement de l'établissement. Il ne peut,  non plus, désigner la ville où vivent les deux enfants car celle-ci n'apparaît qu'à travers la vision de l'exclusion avec les personnages des immigrés chinois et du vagabond.

Chi-Huei a été laissé en Chine chez sa tante pendant que son grand père, sa mère et son père, -  ce dernier poursuivi pour des raisons politiques - partaient en Espagne pour installer un restaurant. La séparation qui devait durer peu de temps se prolonge de mois en mois jusqu'à trois ans. Quand il arrive en Espagne, il va devoir s'adapter à une société entièrement différente, apprendre une langue étrangère et réussir son parcours scolaire, ce qu'il réalise grâce à une intelligence précoce. Mais le rejet des autres élèves, la pression qu'il doit subir de la part de sa famille, le travail qu'il doit accomplir au restaurant pendant le week end pèsent sur lui. La plus grande difficulté pour lui réside cependant dans le regard intransigeant qu'il porte sur ses parents dont il a rapidement honte. Le restaurant n'est en fait qu'une rôtisserie assez sordide, contrairement aux vantardises du père, où la famille besogne sans cesse préoccupée par l'argent à gagner pour améliorer les lieux; mais cette course effrénée n'est jamais satisfaite, le but à atteindre paraissant toujours reculer et donc jamais à portée de main.

Sara appartient à un milieu aisé qui établit des hiérarchies sociales très nettes : ses parents ne fréquentent par la rôtisserie des parents de Chi-Huei et le mot de "juif" attribué à  la famille de son amie Julia n'est pas "anodin" dans leurs bouches. Cependant ils sont pleins d'attention envers leur fille. Un fossé va pourtant se creuser entre elle et eux lorsqu'elle rencontre un vagabond sur les marches d'une église. Celui-ci lui paraît sale, malheureux, amaigri et sa pauvreté la touche si bien qu'elle finit par s'identifier à lui. Plus tard, elle remarque la présence du jeune homme partout où elle passe, quand elle va attendre le but scolaire, devant les fenêtres de sa maison. Il la fascine et lui fait peur. Sara finit par mentir à ses parents, par transgresser les interdits en s'aventurant hors de son quartier. Elle rencontre le vagabond dont l'attitude est pour elle un mystère et le restera car la marginalité n'a pas toujours une explication rationnelle.

Dans la première partie, j'ai été un moment déroutée par une certaine recherche(?) stylistique (ou traduction?)qui fait que l'on parle parfois d'un personnage en employant l'article défini : le grand père puis d'un autre en employant un adjectif possessif : son père, possessif  dont on  a l'impression qu'il renvoie au grand père, ce qui n'est pas le cas.  Mais une fois passé cette bizarrerie, j'ai trouvé l'analyse menée par Elvira Navarro très subtile. 

Si le récit de Sara est écrit à la première personne, celui de Chi-Huei est  rapporté à la troisième personne par un narrateur extérieur qui décrit les faits mais se place à l'intérieur des consciences. Ainsi, il y a toujours semble-t-il deux niveaux de compréhension dans le texte comme si les choses visibles en couvrent d'autres qui pour n'être pas dites n'en existent pas moins. Le conscient et l'inconscient s'interpénètrent. Par exemple, la mère de Chei-Huei paraît bien  s'entendre avec sa belle mère, l'épouse du grand père. Mais il y a toujours entre elles ce qui n'est pas dit : Qui va hériter du grand père? Le narrateur nous révèle ainsi les rapports de domination que les parents du garçon entretiennent entre eux, le grand père possédant l'argent, le père amoindri par la captivité et les tortures qu'il a subies en prison devenant un objet de mépris. Et puis il y a aussi les relations de la mère envers le fils, ce sentiment de culpabilité qu'elle ressent et qui la pousse à se disculper en accusant le grand père ou la tante. Cette hypocrisie de la mère, entre cruauté et douceur, cette haine et ce mépris que le garçon ressent envers elle aussitôt détournés de leur cours par la compassion, sont autant de fêlures dans l'enfance de Chi-Huei. Cependant, l'on s'aperçoit bientôt que chacun a sa vérité et que l'incompréhension du fils et de la mère est mutuelle. L'analyse de Chi-Huei, en effet, est faussée par la honte qu'il éprouve et son mépris de la misère.
Voilà un roman bien pessimiste et qui donne parfois l'impression d'une analyse au scalpel. Cependant j'ai aimé l'intelligence du récit et la vérité des sentiments complexes éprouvés par les enfants. Il n'est pas facile d'être adolescent et de vivre sa vie sans pouvoir la dominer, ce l'est encore moins quand on est enfant d'immigrés et que l'on vit dans la misère et le rejet.

 La ville heureuse publié en 2009 en Espagne a obtenu deux prix et le titre du meilleur roman de l'année et il faut reconnaître qu'il le mérite bien.


Mes remerciements aux  Editions Orbis Tertius pour ce roman traduit de l'espagnol par Alice Ingold

vendredi 1 août 2014

César Aira : Le testament du magicien ténor



Avec Le testament du magicien ténor, je lis pour la première fois un livre de César Aria, un des grands noms de la littérature argentine.
L'histoire? Un magicien suisse à la retraite vend ses tours de magie l'un après l'autre pour vivre mais sentant sa mort prochaine, il décide de léguer son dernier tour, le plus extraordinaire,  - celui qui lui permet de monter et de descendre en même temps un escalier-  à Boudha l'Eternel. Le président Hoffman qui est l'exécuteur testamentaire confie le secret enfermé dans une enveloppe scellée à Jean Ball, un jeune avocat. Celui-ci part immédiatement en Inde où vit Boudha l'Eternel, un petit être minuscule, avec l'énigmatique madame Gohu, sa gouvernante.  Sur le bateau, Jean Ball a une liaison avec Palmyra, brillante étudiante indienne, qui retourne chez elle à Bombay. Que va-t-il se passer en Inde?

A cette question, j'avoue ma surprise car rien ne se passe comme je l'attends. J'ai l'impression d'être non seulement en face d'un anti-héros mais aussi d'un anti-roman qui part dans des directions si étranges que l'action a l'air de se défaire au lieu de se faire. Par exemple, le lecteur s'attend à ce que Jean Ball rencontre le Boudha; il s'attend aussi à ce que l'on reparle du tour de magie qui l'intrigue et le ferait entrer dans une dimension fantastique car il ne s'agit de rien de moins que de se rendre maître du temps. Si l'on peut monter et descendre un escalier en même temps, n'accède-t-on pas à l'immortalité? Et bien non, ces pistes ne débouchent sur rien! L'histoire d'amour tourne court; la découverte de l'Inde  aussi, malgré la visite de Bombay, car le "héros" s'enfuit après trois jours passés dans ce pays! Je vous l'ai dit, un anti-roman!

Voilà un livre qui me déroute totalement à sa lecture! La langue en est simple, belle, élégante, mais je n'ai pas la clef pour entrer dans cette oeuvre. Les nombreuses critiques de presse sont unanimes pour en célébrer la grandeur, soulignant surtout sa portée onirique… sans donner d'autres pistes.  Moi, j'y ai vu pourtant une bonne dose de réalisme, surtout dans la description de la vie de Boudha et de sa gouvernante qui fricote avec des trafiquants de drogue et la dénonciation du capitalisme qui apparaît dans toute son horreur! Celui-ci fait irruption dans ce qui devait être une aventure spirituelle sous la forme d'une multinationale la Brain Force qui exploite l'image de Boudha de la manière la plus lamentable :  autocollants, chocolats, sirop contre la toux, lanternes, amulettes … et romans populaires à deux sous qui racontent les aventures fictives de Boudha L'Eternel!

Finalement, la clef m'a été donnée par une interview de l'auteur sur France-inter qui m'a permis de comprendre que j'abordais mal ce roman, dans un esprit  trop rationaliste : César Aira se réclame, en effet, du surréalisme et du dadaïsme dans lesquels il puise : " L’invention, la liberté, une certaine irresponsabilité, la possibilité de faire tous les arts sans faire aucune de façon professionnelle. "
Ainsi, si vous arrivez comme je l'ai fait avec des idées toutes faites et une idée traditionnelle de l'art romanesque vous risquez bien de passer à côté. César Aira déclare, en effet, qu'il n'a aucune intention précise quand il commence un roman :
 "Je crois qu’il est inutile de l’avoir parce que l’écriture se moque des intentions, surtout dans mon cas, parce que j’écris en improvisant et je ne sais jamais ou me mènera l’imagination. Dans ce livre du Magicien Ténor, l’idée initiale était celle d’un magicien qui invente un tour  de magie très spécial : monter et descendre une escalier en même temps. Quoi faire avec ce tour merveilleux ? Qui mériterait de connaître son secret ? Ainsi a commencé le voyage, qui m’a mené très loin."

Enfin, j'ai lu une belle analyse du roman par Matthieu Hervé dans Paper blog que je vous conseille   parce que cet article m'a  vraiment fait comprendre la démarche de l'écrivain mais aussi ce que doit être celle du lecteur.  L'illusion étant au centre de l'oeuvre, il ne faut pas entrer dans ce roman avec des idées établies, à la recherche de réponses qui de toutes façons s'infirment toutes :
"Impossible pour le lecteur d'anticiper une direction."  Il faut donc "comme devant un spectacle d'illusionniste, (..) se laisser aller à l'étonnement, celui des couleurs et des paysages, de la Suisse et de l'Inde, des aventures rocambolesques, absurdes ou romantiques, de l'apparition de créatures étranges et amusantes, ou de lieux propices aux considérations philosophiques.

Tout le contraire de ce que j'ai fait en lisant ce livre!  Il me reste donc à me laisser aller à mon imagination si je veux aimer César Aira.



En savoir plus sur http://www.paperblog.fr/7133842/le-maitre-des-illusions-cesar-aira-le-testament-du-magicien-tenor-christian-bourgois-trad-marta-martinez-valls-par-matthieu-herve/

http://www.franceinter.fr/depeche-salon-du-livre-les-argentins-invites-et-les-absents









chez Eimelle