Je le savais bien et depuis longtemps qu’il me fallait lire Les beaux Messieurs de Bois-Doré de George Sand pour découvrir encore et toujours une autre facette des talents de cette grande écrivaine !
Hélas ! On ne connaît trop souvent que deux ou trois titres de l'oeuvre prolifique de cette écrivaine et c’est toujours avec une certaine condescendance que l’on parle d’elle sans faire l’effort de la connaître ( et oui, même au XXI siècle !). Mais on lit Balzac qui est un sacré réac et dont le style est lourdingue. George Sand, Non !
Un roman à couleur historique
| Louis XIII enfant |
Bref ! Après ce petit moment de grogne, c’est avec beaucoup de plaisir que je découvre le charme de ces beaux Messieurs du XVII siècle dans la province du Berry. Roman à « couleur historique » selon l’expression de George Sand qui se refuse à écrire un roman d’Histoire même si elle s’est très sérieusement documentée. Peut-être veut-elle se sentir plus libre vis à vis des évènements, des ellipses de temps qu’elle pratique, de ce qu’elle a envie ou non de raconter ? Elle n'entend pas faire oeuvre d'historienne ! Roman de cape et d’épée avec duels, assassinats, traîtrise et moments de bravoure, roman d’aventures et d’amour, roman enlevé, virevoltant, avec des personnages attachants jusque dans leurs ridicules, Les Beaux messieurs de Bois-Doré, s’inscrit aussi dans les guerres de religion qui ont déchiré le royaume de France pendant de terribles siècles.
En 1857, date à laquelle paraît le roman en feuilleton, George Sand s’était engagée à ne pas écrire de romans à thèse, son socialisme et son anticléricalisme lui ayant attiré quelques ennuis, mais j’ai trouvé qu’elle manifestait une grande tolérance vis à vis des protestants, elle qui est catholique, et on ne peut pas dire que le personnage du recteur, prêtre ambitieux, intrigant et délateur, qu’elle met en scène, soit très sympathique !
On a pu comparer ce roman à ceux de Dumas mais elle s’en démarque aussi. Contrairement à ce dernier qui nous fait assister à l’histoire comme si nous la vivions, la narratrice ne s’efface pas mais est toujours présente. Elle intervient pour nous faire part de ses idées et établir des comparaisons entre hier et aujourd’hui. Par exemple, elle parle des oeuvres de Jean-Jacques Rousseau, évoque la période la Terreur et nous rappelle que les châteaux où vivent ses personnages du XVII siècle sont encore debout ou en ruines à son époque !
Les personnages : Le vieux marquis du Bois-Doré et son neveu Mario
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| Le château de Briantes |
Le roman commence en 1620 à l’époque de Louis XIII et de Richelieu. Il finit en 1629 avec la guerre contre la Savoie et ses alliés, l’Autriche et l’Espagne. Mais par l’intermédiaire des personnages comme le vieux marquis, Sylvain du Bois-Doré, nous remontons dans le temps à la fin du XVI siècle. Monsieur du Bois-Doré, protestant, a participé aux guerres de religion. Il a suivi Henri IV et a abdiqué sa religion comme lui. Certes, le roi fait adopter l’édit de Nantes en 1598 qui accorde la liberté de culte aux protestants mais celle-ci est toujours remise en question. Les remous de l’Histoire viennent ébranler la vie campagnarde et menacent les protestants même les nouveaux convertis jusqu’au fin fond de la province.
Depuis l’assassinat de son roi bien-aimé, Sylvain du Bois-Doré, s’est retiré dans son petit domaine berrichon, le château de Briantes, qui, par la taille, ne paye pas de mine mais jouit d’un luxe prodigieux. Il faut dire que le vieux marquis est riche, il a pillé les monastères pendant les guerres de religion et a été faux-saulnier dans sa jeunesse (comme il se doit pour tout bon noble qui se respecte ! ). C’est un homme bon, indulgent envers autrui et très généreux. Il veille à la prospérité de son entourage, ses domestiques et ses fermiers. Mais il a un défaut. Il refuse de dire son âge et veut paraître plus jeune qu’il ne l’est ! Il est pourtant désuet avec ses "fraises godronnées" et n’est plus en phase avec son époque ! George Sand joue avec beaucoup de malice des défauts de son personnage qui frôle parfois la caricature et provoque le rire mais ne cesse pourtant d’attirer notre sympathie.
« Depuis ce jour, Bois-Doré porta perruque ; sourcils, moustaches et barbe peints et cirés ; badigeon sur le museau, rouge sur les joues, poudres odorantes dans tous les plis de ses rides ; en outre, essences et sachets de senteur sur toute sa personne : si bien que, quand il sortait de sa chambre, on le sentait jusque dans la basse-cour, et que, s'il passait seulement devant le chenil, tous ses chiens courants éternuaient et grimaçaient pendant une heure. »
A l’origine, Sand avait écrit une comédie intitulée Mario interprétée par sa famille et ses invités sur la scène de théâtre de son château de Nohant. C’est donc cette comédie qu’elle a adaptée en roman feuilleton.
Il faut ajouter que Bois-Doré est un amoureux de l’Astrée, le roman fleuve d’Honoré d’Urfé qui a passionné les Précieuses dont Molière se moquera dans sa pièce en 1659. Pourtant, la réflexion de George Sand sur cette oeuvre prête à réfléchir : « au milieu des turpitudes sanguinaires des discordes civiles un cri d’humanité, un chant d’innocence, un rêve de vertu qui montent vers le ciel ». En effet, le vieillard vit dans un contes de fées, idéaliste et courtois, peuplé de bergers et de bergères et de bons chevaliers, avec des héros qu’il prend pour modèle, confondant la réalité et le rêve. Une sorte de Don Quichotte qui a aussi son Sancho Pansa puisqu’il est fidèlement secondé par son serviteur et perruquier Adamas. George Sand y a-t-elle pensée quand elle a créé ce personnage ? Il n’a pas perdu la combativité de sa jeunesse et illustre l’idéal chevaleresque. Il sait encore manier l’épée quand son honneur et l’amour pour son neveu Mario le commandent : mais « hors du combat où il se portait vaillamment, il était d’une mansuétude révoltante. »
Mario, son fils adoptif ? L’autre monsieur du Bois-Doré ! Orphelin, ses parents ont été assassinés, il a été élevé parmi des bohémiens, par une femme, la morisque Mercédès, qui l’aime comme un mère. Il retrouve sa famille et son oncle l’adopte pour en faire son héritier. Il va s’illustrer par son courage, sa noblesse et sa beauté. C’est un enfant au début du roman et un jeune homme à la fin. Catholique, il est amoureux de la belle Lauriane qui reste attachée à sa religion protestante. Leur amour sera-t-il possible ?
Les autres personnages
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| Henri II de Bourbon-Condé |
Les personnages de l'Histoire de France ont un présence plus ou moins lointaine dans le roman : Henri II de Bourbon Condé est gouverneur du Berry. George Sand ne l'aime pas et lui fait jouer un rôle très négatif dans le récit. Il est le père de Louis II de Bourbon surnommé plus tard le Grand Condé, cousin de Louis XIV, et dont la naissance en 1621 donne lieu à des festivités dans le roman. Il est question aussi de Louis XIII, de sa mère la régente Marie de Médicis et de Richelieu.
Parmi les autres personnages fictifs importants du roman figure un noble espagnol don Antonio d’Almivar, catholique fanatique, venu à la cour de France faire fortune pendant la régence de Marie de Médicis. Protégé du favori de la reine, Concini, il se compromet et est obligé de fuir Paris. Il se réfugie dans le Berry où il devient l’hôte de Monsieur du Bois-Doré. Je ne vous en dis pas plus sur lui pour ne pas divulguer l'histoire.
Il y a aussi Monsieur de Jovelin, un musicien, qui est en réalité un savant italien, disciple du philosophe et mathématicien Giordano Bruno, brûlé vif par l’Inquisition en 1600, et que Monsieur de Bois Doré cache pour le soustraire aux persécutions de l’Eglise.
Montaigne
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| Le château de la Motte-Feuilly où vit Lauriane |
Dans le château voisin du marquis, le château de la Motte-Seuilly, vit monsieur de Beuvre, protestant qui n’a pas voulu renier sa foi mais il entre plus de calculs et d'intérêts dans son choix que de sincérité. C’est le père de Lauriane.
« Le château de la Motte-Seuilly (c’est le nom qui a prévalu), encore debout et à peu près intact aujourd’hui, est un petit manoir composé d’une tour d’entrée hexagone toute féodale, d’un corps de logis tout nu percé, de fenêtres très-espacées, avec deux autres corps en retour, l’un desquels est flanqué d’un donjon. »
Monsieur de Beuvre est un grand admirateur et lecteur de Montaigne et c’est peut-être pour cela que la vie de ces petits nobles dans les châteaux berrichons me parlent autant de celle que décrit Montaigne dans son château en Dordogne. En particulier, le siège du château de Briantes par des brigands, m’a rappelé le récit de Montaigne ouvrant grand les portes à un voisin venu l’attaquer et lui faisant tant de démonstrations d’amitié que le seigneur, honteux, renonça à ses intentions belliqueuses et se retira. Que se serait-il passé si le voisin de Montaigne avait continué ? L’attaque du château racontée par George Sand répond à la scène que je m'étais imaginée en lisant Montaigne. C’est un moment dramatique du roman qui nous permet de comprendre les dangers de ce siècle à une époque, pourtant, moins exposée qu'au Moyen-âge, où les fortifications médiévales tombent et où naît une architecture plus ouverte et dédiée à l’élégance, la Renaissance.
Les beaux messieurs de Bois-Doré est un roman très agréable à lire situé dans une période historique qui me passionne. Il faut dire que, née dans les Cévennes, proche du lieu ou s’est embrasée la révolte des Camisards, je suis tombée dans les guerres de religion comme Obélix dans la potion magique (presque) dès ma naissance et ai été nourrie des récits sur les assemblées au Désert ou les dragonnades après la révocation de l'Edit de Nantes par Louis XIV !
Le roman nous emporte dans les tourments de l’Histoire, avec des personnages amusants et attachants et des ennemis machiavéliques. Il nous fait vivre des aventures rocambolesques. Il est écrit dans un style vif, enlevé, direct et clair. A lire pour découvrir les talents cachés de George Sand.





