Gabriel est un roman dialogué de George Sand ou il est plutôt du théâtre dans un fauteuil, expression inventée par George Sand et adoptée par Alfred de Musset, pour désigner une pièce de théâtre écrite pour être lue et non pour être jouée. Mais Gabriel a été porté à la scène plusieurs fois, la dernière dans une mise en scène de Laurent Delvert à la Comédie française. La pièce apparaît d’une étonnante contemporanéité malgré son romantisme et son point de départ peu crédible qu’il faut accepter comme une convention théâtrale. Une convention qui s’élève vite à la métaphore, celle qui interroge l’identité sexuelle, la construction du genre et la liberté féminine : « On ne naît pas femme disait Simone de Beauvoir, on le devient ». C’est à cette assertion philosophique que répond la pièce de George Sand.
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| Gabriel-Gabrielle la scène du miroir metteur en scène Laurent Delvert |
Nous sommes en Italie au temps de la Renaissance. Gabriel a été tenu dans le secret de sa naissance par son grand-père le duc de Bramante qui veut que son héritage reste dans la branche aînée de la famille en se transmettant à son petit-fils Gabriel. Le duc hait son fils cadet Octave et refuse que sa fortune, à sa mort, aille au fils de celui-ci, Astolphe. Le problème, c’est que la succession ne peut se transmettre que par un héritier mâle et Gabriel est… une fille !
Gabriel
« Je dis que cette transmission d’héritage de mâle en mâle est une loi fâcheuse, injuste peut-être. Ce continuel déplacement de possession entre les diverses branches d’une famille ne peut qu’allumer le feu de la jalousie, aigrir les ressentiments, susciter la haine entre les proches parents, forcer les pères à détester leurs filles, faire rougir les mères d’avoir donné le jour à des enfants de leur sexe !… Que sais-je ! L’ambition et la cupidité doivent pousser de fortes racines dans une famille ainsi assemblée comme une meute affamée autour de la curée du majorat, et l’histoire m’a appris qu’il en peut résulter des crimes qui font l’horreur et la honte de l’humanité. »
Gabriel sera donc tenu dans l’ignorance de son propre sexe par son grand père, élevé comme un garçon et connu comme tel par tout son entourage à l’exception d’un serviteur fidèle, Marc, d’un précepteur qui l’instruit et fait de lui un homme érudit, et de sa nourrice. Gabriel apprend l’escrime, monte à cheval fougueusement, participe aux chasses à courre, manie le poignard, tout en apprenant le latin et le grec et quelques autres langues encore. Il est mis à l’écart de la société et ne connaît personne en dehors du château, une cage dorée dans laquelle il se sent à l’étroit. Son éducation lui apprend l’infériorité de la femme et la grandeur de l’homme.
« Dès sa plus tendre enfance (…), il a été pénétré de la grandeur du rôle masculin, et de l’abjection du rôle féminin dans la nature et dans la société. Les premiers tableaux qui ont frappé ses regards, les premiers traits de l’histoire qui ont éveillé ses idées, lui ont montré la faiblesse et l’asservissement d’un sexe, la liberté et la puissance de l’autre. Vous pouvez voir sur ces panneaux les fresques que j’ai fait exécuter par vos ordres : ici l’enlèvement des Sabines, sur cet autre la trahison de Tarpéia ; puis le crime et le châtiment des filles de Danaüs ; là une vente de femmes esclaves en Orient ; ailleurs, ce sont des reines répudiées, des amantes méprisées ou trahies, des veuves indoues immolées sur les bûchers de leurs époux ; partout la femme esclave, propriété, conquête, n’essayant de secouer ses fers que pour encourir une peine plus rude encore, et ne réussissant à les briser que par le mensonge, la trahison, les crimes lâches et inutiles. »
Enfin, quand son grand-père lui apprend la vérité, Gabriel se révolte, part à la recherche de son cousin Astolphe de Bramante et lui propose, sans lui dire qu’elle est femme, de partager sa fortune avec lui.
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| Le personnage de George Sand dans la mise en scène de Christopher Cartmill, metteur en scène américain |
Bien sûr, la situation rappelle l’intrigue de nombreuses pièces de théâtre : Dans L’école des femmes Agnès est élevée dans la solitude par deux gardiens qui obéissent aux ordres du barbon Arnolphe et la maintiennent dans l’ignorance; ce dernier veut préserver la virginité et la pureté de la jeune fille pour en faire sa femme. Agnès est privée de liberté et de lien social, elle ignore tout de l’amour et du sexe opposé mais elle reste fille. Dans des oeuvres de Shakespeare, Viola, Rosalinde, se déguisent en homme, ce travestissement leur permet d’échapper aux prédateurs mais elles restent femmes, faibles et en danger dans ce monde fait pour les hommes ! Dans Marivaux, le Chevalier est une femme se déguisée en homme pour éprouver la sincérité de Lélio qu'elle doit épouser. Mais jamais dans aucune pièce avant celle de George Sand on n'était allé aussi loin jusqu’à nier le genre du personnage comme c’est le cas pour Gabriel et l’éduquer dans le mépris du sien.
Gabriel
J’ai rêvé que j’étais femme.
Le Précepteur
Et ce rêve vous était sans doute désagréable ?
Gabriel
Pas le moins du monde ; car, dans mon rêve, je n’étais pas un habitant de cette terre. J’avais des ailes, et je m’élevais à travers les mondes, vers je ne sais quel monde idéal. Des voix sublimes chantaient autour de moi ; je ne voyais personne ; mais des nuages légers et brillants, qui passaient dans l’éther, reflétaient ma figure, et j’étais une jeune fille vêtue d’une longue robe flottante et couronnée de fleurs.
Le Précepteur
Alors vous étiez un ange, et non pas une femme.
Autrement dit, elle n’est plus ni homme ni femme, elle n’appartient plus au monde des humains. Bien sûr, à notre époque, la situation de Gabriel peut amener à une réflexion sur le travesti, les personnes transgenre ou binaire d’où la modernité de ce thème. L'adaptation du metteur en scène américain Christopher Cartmill d'après les photos que j'ai dénichées semblent jouer à fond sur la confusion des genres, la question de l'identité sexuelle : Le personnage de Faustina, de la soeur Barbara, de Settimia, la mère d'Astolphe, sont joués par des hommes,
| Settimia, la mère d'Astolphe, et son confesseur |
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| Faustina, la courtisane, maîtresse d'Astolphe : Christopher Cartmill |
Gabriel-Gabrielle sont interprétés à la fois par un homme et une femme, Christopher Cartmill, le metteur en scène, soulignant ainsi la dualité du personnage.
En effet, quand Gabriel se travestit en femme à la demande de son cousin Astolphe de Bramante pour faire une farce à ses amis, elle ne se sent pas femme, elle rejette ce rôle. La singularité de Gabriel, c’est qu’elle n’a pas appris à être femme. On lui a enseigné la négation de son genre et dans le miroir elle ne se reconnaît pas comme telle. "On ne naît pas femme, on le devient" !
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| Gabriel et Gabrielle, la scène du miroir, un comédien et une comédienne |
Gabriel
Que je souffre sous ce vêtement ! Tout me gêne et m’étouffe. Ce corset est un supplice, et je me sens d’une gaucherie !… je n’ai pas encore osé me regarder. L’œil curieux de cette vieille me glaçait de crainte !… Pourtant, sans elle, je n’aurais jamais su m’habiller. (Il se place devant le miroir et jette un cri de surprise.) Mon Dieu ! est-ce moi ? Elle disait que je ferais une belle fille… Est-ce vrai ? (Il se regarde longtemps en silence.) Ces femmes-là donnent des louanges pour qu’on les paie… Astolphe ne me trouvera-t-il pas gauche et ridicule ? Ce costume est indécent… Ces manches sont trop courtes !… Ah ! j’ai des gants !… (Il met ses gants et les tire au-dessus des coudes.) Quelle étrange fantaisie que la sienne ! elle lui paraît toute simple, à lui !… Et moi, insensé qui, malgré ma répugnance à prendre de tels vêtements, n’ai pu résister au désir imprudent de faire cette expérience !
Mais quand elle tombe amoureuse de son cousin et réciproquement quand celui-ci découvre son sexe, elle n’est plus à sa place dans aucune des situations. La mère d’Astolphe, Settimia, lui reproche ses manières peu féminines, de monter à cheval comme un homme, de coudre ou de broder exécrablement. Et alors qu’Astolphe admirait en Gabriel son « esprit viril », il reproche maintenant à Gabrielle son indépendance, sa fierté. Gabrielle n’a pas eu les leçons de soumission imposées aux femmes depuis leur enfance. Elle n’a pas appris à se taire devant un homme, à le considérer comme son maître, à se penser inférieure. Cette impossibilité de mettre Gabrielle sous le joug fait d’Astolphe un amoureux jaloux, vindicatif, suspicieux. Il veut l’épouser pour asseoir sa domination sur elle :
« Je sens qu’un peu d’autorité, légitimée par un serment solennel de sa part, le mettrait à l’abri de ses réactions d’indépendance et de fierté »
Mais le précepteur qui connaît bien son élève rétorque :
« Je connais Gabriel : on a voulu que j’en fisse un homme ; je n’ai que trop bien réussi. […] il ne vous ôterait ni son affection ni son estime, mais il partirait un beau matin, comme un aigle brise la cage à moineaux où on l’a enfermé. »
Astolphe est en pleine contradiction vis à vis de lui-même. Lui aussi est victime des préjugés qu’on lui a inculqués depuis l’enfance. On pourrait peut-être dire pour lui aussi « on ne naît pas homme, on le devient». Il n'y a pas si longtemps, quand j'étais enfant, on interdisait à un garçon de pleurer en le traitant de fille, ce qui était insultant. Mais une fille qui aimait grimper aux arbres, sauter, faire du sport, plonger du haut d'un rocher, on la traitait de "garçon manqué". A l'époque de Sand, le modèle masculin basé dès l'enfance sur l’idée de la domination, de la force, fondé sur la croyance en la supériorité masculine, empêche Astolphe de comprendre les aspirations de la femme qu’il aime. L’amour est synonyme pour lui de possession et de soumission. Il sait que Gabrielle est réfléchie et érudite mais il ne veut pas ou ne peut pas l’accepter comme son égale. C'est par lui que le drame arrive. Pourtant, il ne supporterait pas de vivre avec une « petite sotte qui ne saurait que broder et faire le point de croix » mais il est humiliée par l’intelligence de Gabrielle, il se sent dépassé.
« Il est vrai, tu deviens chaque jour plus philosophe, Gabrielle ; tu argumentes du soir au matin comme un académicien de la Crusca. Ne saurais‐tu être femme, du moins pendant trois mois de l’année ? »
Enfin lors du dénouement qui ne peut être que tragique, les deux personnages qui parlent de Gabriel- Gabrielle utilisent, l’un, le pronom il, l’autre, le pronom elle comme s’il était impossible de trancher.
George Sand, une autre Gabrielle
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| Caricature de Lorentz : George Sand |
George Sand va très loin dans la critique de la condition féminine dans cette pièce. On sent que ce qu’elle met en scène est son vécu et qu’il est souvent douloureux : elle-même forcée de prendre un nom et un costume masculins pour s’imposer dans le monde d’hommes; elle-même en proie aux critiques et au scandale pour sa vie libre alors que les hommes ont tous les droits, toutes les libertés, elle-même attaquée pour ses convictions politiques, socialistes ! Et puis, il y a ceux qui ne reconnaissent pas son talent et prétendent réduire Sand à un « véritable réflecteur de tous les hommes de talent qu’elle côtoyait», et réduire son œuvre aux seuls romans champêtres, avec une Sand bergère, gardant de sa plume deux moutons : référence à Nanon, et à la préface de La Petite Fadette." Il y a ceux qui la reconnaissent comme écrivaine en profitant de l’occasion pour attaquer les autres femmes intellectuelles, les Bas bleus : « « Pour une exception heureuse, combien compterait-on de singes maladroits ! ». *
On se souvient de ces portraits caricaturaux qui la représentent en vêtements masculins outrageusement moulés sur un corps féminin : il ou elle ? Le caricaturiste Lozenz accompagne ses dessins de ces mauvais vers :
« Si de Georges [sic] Sand ce portrait
laisse l’esprit un peu perplexe
c’est que le genre est abstrait
et comme on sait n’a pas de sexe. »*
Quand on lit toute la bave de crapaud que des hommes, critiques, caricaturistes, ont déversé sur l’écrivaine en son temps, et, à travers elle, sur toutes les femmes, quand on songe que ces mêmes hommes ne sont, pour certains, connus aujourd’hui que parce qu’ils ont critiqué George Sand, on ressent avec plus d’intensité la force des mots qui fusent dans sa pièce et qui deviennent dans la bouche de Gabriel-Gabrielle un plaidoyer à la fois éloquent et émouvant.
Le Précepteur
Un homme ne doit jamais avoir peur.
Gabriel
Autant voudrait dire, mon cher abbé, qu’un homme ne doit jamais avoir froid, ou ne doit jamais être malade. Je crois seulement qu’un homme ne doit jamais laisser voir à son ennemi qu’il a peur.
Le Précepteur
Il y a dans l’homme une disposition naturelle à affronter le danger, et c’est ce qui le distingue de la femme très particulièrement.
Gabriel
"La femme ! la femme, je ne sais à quel propos vous me parlez toujours de la femme. Quant à moi, je ne sens pas que mon âme ait un sexe, comme vous tâchez souvent de me le démontrer. Je ne sens en moi une faculté absolue pour quoi que ce soit : par exemple, je ne me sens pas brave d’une manière absolue, ni poltron non plus d’une manière absolue. Il y a des jours où, sous l’ardent soleil de midi, quand mon front est en feu, quand mon cheval est enivré, comme moi, de la course, je franchirais, seulement pour me divertir, les plus affreux précipices de nos montagnes. Il est des soirs où le bruit d’une croisée agitée par la brise me fait frissonner, et où je ne passerais pas sans lumière le seuil de la chapelle pour toutes les gloires du monde. Croyez-moi, nous sommes tous sous l’impression du moment, et l’homme qui se vanterait devant moi de n’avoir jamais eu peur me semblerait un grand fanfaron, de même qu’une femme pourrait dire devant moi qu’elle a des jours de courage sans que j’en fusse étonné. "
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*Michèle Fontana dans son article George Sand fecit soi-même, Ici








