Tout en lisant Les tribulations du révérend A. Barton de George Eliot, je me disais que je voyais peu d'intérêt dans les tribulations de ce personnage terne, insipide, laid, peu intelligent, peu cultivé, suffisant et égoïste, bref, de ce révérend Barton si froid et si incapable d’apporter du réconfort à ses fidèles, inapte même en s’en faire comprendre !
C’est alors que George Eliot m’a interpellée : « Mais ma chère madame, m’a-t-elle dit, il y a une si grande majorité de vos concitoyens qui présentent ces types insignifiants. Cependant, ces gens bien ordinaires, beaucoup d’entre eux du moins ont une conscience et ont obéi à la sublime impulsion de quelque devoir pénible à remplir, ils ont leurs tristesses et leurs joies, leurs cœurs se sont élancés peut-être vers leur premier-né, et il se peut qu’ils aient gémi sur une mort violente… »
Je pourrais lui répondre que comme il y a tant de gens « ordinaires » et que j’en fais certainement partie, je préfère lire des romans sur des gens extraordinaires ! Mais, soit ! C’est vrai qu’en continuant ma lecture, j’ai fini par plaindre ce malheureux ! Ses paroissiens le critiquent et se moquent de lui et lorsque la comtesse, amie de son épouse, vient habiter chez lui, les mauvaises langues se déchaînent et les insinuations vont bon train ! De plus, le voilà qui perd sa femme, son adorable, patiente, travailleuse, économe, belle, Milly, à qui il a fait encore un bébé (le septième) et qui meurt en couches. "Le pauvre homme", comme dirait Molière !
Mais, certes, George Eliot a raison quand elle célèbre la grandeur des gens « ordinaires », et cette dignité, ce courage face à une vie étriquée, remplie seulement de devoirs quotidiens, de dévouements, de privations, c’est en Milly qu’il faut les trouver ! Je crois, d’ailleurs, que c’est le seul personnage qui échappe à la critique de l’écrivaine et pour laquelle elle a vraiment de l’empathie. La jeune femme lutte courageusement pour nourrir et vêtir sa famille avec un manque d’argent criant. Elle s’occupe de tout dans le ménage, veillant sur ses six enfants comme sur son mari, se levant la nuit pour coudre, raccommoder, n’ayant jamais un moment de repos. George Eliot dénonce ici les pratiques d’attribution des cures qui maintiennent le pasteur et sa famille à un tel niveau de pauvreté. Elle met aussi en cause l’égoïsme du mari puisque celui-ci déplore lui-même ne pas avoir été assez attentif et gentil envers sa femme. Mais il le fait quand il est trop tard ! C'est pourtant le seul moment où cet imbécile paraît un peu sympathique, quand il reconnaît ses erreurs.
L’intérêt de ce court roman, premier texte de fiction de George Eliot paru en 1858 dans le recueil Scènes de la vie du clergé, réside dans l’ironie de George Eliot, son style inventif, son humour piquant, le regard lucide, plein d’acuité, qu’elle pose sur ses contemporains, toutes les qualités de l’écrivaine que l’on retrouvera plus tard dans les oeuvres majeures. La satire de la société provinciale y est savoureuse et l’on peut dire que si George Eliot s’est fait les dents dans ce premier roman, elle les avait déjà bien acérées.
Amos Barton
"Nous lisons, il est vrai, que les murs de Jéricho tombèrent au son des trompettes ; mais nous ne trouvons nulle part que ces trompettes fussent rauques et faibles. Sans aucun doute elles éclatèrent en sons clairs et puissants, pour ébranler le mortier et les briques. Le débit oratoire du Rév. Amos ressemblait plutôt à une trompe de chemin de fer belge, ce qui témoignait de ses intentions louables, mais en même temps de son impuissance à atteindre le but."
Monsieur Fitchett
"M. Fitchett a une irrésistible tendance à l’assoupissement pendant l’instruction religieuse, et, dans la régularité périodique avec laquelle il s’endort pour ne se réveiller qu’à la phrase finale, il ressemble à une pièce mécanique ingénieusement calculée pour mesurer la longueur des discours de M. Barton."
Monsieur Pilgrim
"Mais, quand il en venait à ce qu’il considérait comme le fort de son argumentation ou comme la pointe de sa plaisanterie, il mâchait ses paroles lentement et avec emphase : de même qu’une poule annonçant qu’elle a pondu passe à intervalles irréguliers des simples notes pianissimo aux doubles croches fortissimo."
"M. Pilgrim avait émis une succession de petits « hems » assez semblables aux faibles grognements d’un cochon d’Inde, ce qui était toujours chez lui le signe d’une désapprobation contenue."
Madame Patten
"J’ai été une femme aussi bonne qu’aucune autre du comté ; je n’ai jamais contredit mon mari. Le marchand auquel je vendais mes fromages disait que l’on pouvait toujours se fier à ceux que je faisais. J’ai connu des femmes dont les fromages gonflaient d’une manière honteuse, et pourtant leurs maris comptaient sur le produit de cette vente pour payer leur ferme, et, malgré cela, ces mêmes femmes s’achetaient trois robes pour une que je m’accordais. Si moi je ne dois pas être sauvée, j’en connais beaucoup alors qui sont dans une mauvaise route."
Madame Hackit : « la langue de la chère dame aussi tranchante qu’une lancette. »
"L’allusion à l’eau et au rhum suggéra à miss Gibbs l’idée d’apporter des flacons de liqueur après avoir desservi le thé, car, dans la société villageoise d’il y a vingt-cinq ans, le sexe masculin passait pour être perpétuellement altéré, et la moindre boisson était aussi nécessaire au développement de la pensée que le temps et l’espace."
Voir le billet de Cléanthe Les tribulations du révérend A.Barton


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