Capitaine Rosalie de Timothée de Fombelle illustré par Isabelle Arsenault ( 7-9 ans)
De ce court roman (66 pages) Télérama a dit : « un récit limpide et tendre qui bouleversera même les adultes » et c’est bien vrai. L’on referme ce livre avec un petit pincement au coeur qui perdure après la lecture.
Rosalie est une petite fille de cinq ans qui n’a connu pratiquement que la guerre. Celle de 14-18. Son père est au front et sa mère travaille dans une usine d’armement. L’instituteur du village, un soldat démobilisé après avoir perdu un bras, accepte de la prendre dans sa classe pour rendre service à sa mère. La fillette reste au fond de la classe où tous l’oublient. Personne ne sait que capitaine Rosalie est investie d’une mission et elle ne reste pas inactive.
Elle aimerait bien savoir savoir ce que dit son papa dans les lettres de sa maman et ce que contient la fameuse enveloppe bleue depuis laquelle sa mère n’est plus que l’ombre d’elle-même ! La suite, on le devine aisément.
Le récit est clair et limpide, oui, le mot convient bien, un style épuré, direct, et poétique pour parler d’un sujet grave, la guerre, la mort, la vie au front mais aussi à l’arrière où tout est immobilisé, dans l’attente. C’est triste et beau. Le récit est conçu pour des enfants de sept-neuf ans. Je sais que mon petit-fils qui l’a lu à sept ans a eu un moment de révolte et de rejet quand il a compris ce qui était arrivé ! Mais pour autant faut-il épargner la tristesse aux enfants ? N’est-il pas important aussi qu’ils sachent ce que d’autres enfants ont vécu, il y a longtemps, parfois dans leur propre famille, qu’ils sachent que la guerre est cruelle pour les adultes comme pour les plus jeunes.
Rosalie ne connaît pour ainsi dire pas son père : « Je l’ai vu trois fois quand il est revenu en permission pour se reposer de la guerre. Il ne parlait presque pas mais il me serrait dans ses bras et il dessinait des chevaux sur la buée de la vitre. Je m’endors en pensant aux chevaux qui ruissellent sur la fenêtre. »
Les illustrations pleines de douceur illustrent le propos par des images qui ressemblent au texte, délicates et mélancoliques : l’enfant aux cheveux roux, une tache de couleur dans un décor gris et triste qui rappelle la guerre et l'absence.
Un peu plus près des étoiles de Rachel Corenblit
« La fille qui se trouvait en face de moi n’avait plus de visage. C’était comme s’il avait fondu. Comme s’il s’était désagrégé, comme si sa peau s’était racornie, comme si des trous s’étaient formés un peu partout, comme si ses os avaient poussé de biais et s’étaient éparpillés au hasard, sous sa chair mâchée et retrouvée... Un visage brûlé, ravagé, détruit. ». Et voilà vous avez rencontré Sara ! « Elle fait peur à tout le monde, Sara » affirme son amie, une gamine qui n’a plus de nez !
Le roman commence fort ! Et l’on peut comprendre le saisissement horrifié du narrateur, personnage principal du roman, dès son premier jour dans ce centre hospitalier pour les grands brûlés, les accidentés, les amputés, où son père, médecin, assure un remplacement et occupe un logement de fonction. Il était pourtant prévenu : « Tu ne montres rien à ces pauvres gens. Ils ont déjà tellement souffert. ». C'est vrai mais la réalité est si terrible qu'il lui faut du temps pour maîtriser ses réactions et s'habituer.
Ils sont sept "gueules cassées", enfants et adolescents, dans ce centre hospitalier. Tous sont scolarisés et fréquentent le même collège mais vivent à l’hôpital où ils subissent des interventions chirurgicales réparatrices.
Le jeune homme âgé de quinze ans, va d’abord être mal reçu par eux, surnommé Machin, Blaireau, puis à peu à peu Rémi. Ils vont tous s’apprivoiser, se comprendre, se soutenir, se lier d’amitié même si ce n’est pas facile pour Rémi d’affronter la curiosité malsaine et hostile des autres élèves vis à vis de ceux qui sont ainsi défigurés et avec lesquels Rémi est assimilé. Il se sent parfois trop lâche pour assumer leur défense et subir l’opprobre avec eux. Pourtant si lui-même est plutôt beau garçon, il est tout aussi abimé intérieurement que ses nouveaux amis, lui dont la mère, malade, dangereuse, est internée en asile psychiatrique et dont le père, poursuivi par un sentiment de culpabilité, ne se fixe jamais à aucun endroit, assurant des remplacements provisoires un peu partout et ne permettant jamais à son fils d’avoir une vie stable, une chambre à lui, des amis. Une vie d’errance, une enfance sans mère, une incapacité à assumer une vie sociale, une absence de communication entre le père et le fils. La solitude et le chagrin. Son seul échappatoire, un walkman ayant appartenu à sa mère et qui diffuse des musiques des années 80.
On me dira que ce roman présente un sujet bien grave pour des lecteurs adolescents et pourtant l’on en ressort plein d’espoir tant ce récit apprend la valeur de l’amitié et de la solidarité, apprend aussi à surmonter la différence et à l’accepter. Rémi saura découvrir la vérité des êtres derrière l’apparence, éprouvera ses premiers émois amoureux auprès de Sara, et pour la première fois de sa vie, se verra intégré dans une complicité amicale et généreuse. L’amitié, la chaleur humaine, les épreuves vécues ensemble, ne suppriment pas les problèmes mais aident à se reconstruire.
Quand Rémi accepte, un peu par défi, l’invitation à entrer dans la cabane de ce "club de défigurés", il affirme :
« Je ne savais pas encore que j’allais rencontrer les plus belles personnes du monde, du siècle, de ma vie.».
Un très beau roman à mettre sans crainte entre les mains des adolescents. (dès 12 ans)



