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lundi 4 mai 2026

Challenge les deuxGeorge de la littérature : Bilan 2



La Ville noire de George Sand 

 

 Claudialucia : La ville Noire  


 Fanja : La Ville Noire 

 

 Miriam : La ville Noire 

 

et Biographie de George Sand en BD : George Sand fille du siècle Severine Vidal/Kim Consigny



Felix Holt, le Radical pour George Eliot

 

 Claudialucia : Felix Holt, le radical

 

Miriam : Felix Holt, le radical

 

Nous avons aimé cette association Ville Noire/Félix Holt, deux romans sociaux qui se penchent sur la condition ouvrière  en 1830, au moment où la Révolution Industrielle se développe.

 

Venez nous rejoindre ! Sur les livres déjà chroniqués 

 

VOIR BILAN 1

Claudialucia

Présentation du challenge

 George Eliot : Middlemarch

 George Eliot : Le  Moulin sur la Floss L'enfance (1) George Eliot et Marcel Proust

George Eliot : Le moulin sur la Floss (2)

Walter Scott : Waverley ( les lectures de Maggie Tulliver dans Le Moulin sur la Floss)

George Sand : La petite Fadette

George Sand : Le Meunier d'Angibault 

George Sand: Indiana

George Sand : la mare au diable

 

Miriam

 Présentation du challenge les deux George de la littérature

George Eliot :  Le moulin sur la Floss

 George Sand : La Petite Fadette

 George Sand :  Le meunier d'Angibault

 George Sand: Indiana

 George Sand : La mare au diable 

 

Nathalie

 George Eliot : La repentance de Janet

 

Sacha 

George Sand : La petite Fadette 

  

ou sur les prochaines lectures communes. 

Pour le mois de Mai, nous proposons Les Beaux Messieurs du Bois Doré de George Sand et Adam Bede pour George Eliot. 

Eventuellement une biographie...

 

samedi 2 mai 2026

George Sand : La Ville Noire

 

Après un séjour dans la ville de la coutellerie, Thiers,  George Sand, socialiste, imagine une ville fictive, la Ville Noire, où se sont construites, auprès d’un cours d’eau impétueux enjambant des précipices et autour de ses cascades, de nombreuses fabriques dans lesquels travaillent forgerons et papetiers, un peuple d’ouvriers industrieux à qui elle va donner dans ce livre singulier et magnifiquement écrit, ses lettres de noblesse. 

Le récit

Catherine Frost est Tonine dans le film La Ville Noire

Le personnage principal arrive à la Ville Noire à l’âge de douze ans. Il a perdu ses parents et vient rejoindre son parrain, le Père Laguerre, une figure haute en couleurs, qui lui apprend son métier de forgeron. Sous le sobriquet de Sept-Epées, le jeune homme devient armurier, le plus habile des artisans du feu, celui qui s’apparente le plus à un artiste d’après George Sand. Mais il n’est pas satisfait de sa condition et cherche à faire fortune.
 Pour cela il renonce au mariage avec une jeune ouvrière, plieuse à la papeterie, Tonine. Celle-ci qui est la cousine de Gaucher, le meilleur ami Sept-Epées, et de son épouse Lise, en souffre beaucoup. Mais elle  cache son chagrin et trouve une consolation dans l’aide qu’elle apporte aux enfants et aux malades. Sept-Epées achète un petite fabrique dans un creux de la Ville Noire à un vieillard utopique et un peu fou, Audebert, qui a fait faillite. Mais il s’aperçoit bientôt que la réussite n’est pas au rendez-vous pour lui non plus ! Il s’aperçoit aussi qu’il a sacrifié Tonine qu’il aime et qu’il ne peut la reconquérir. Il part alors en voyage, sillonne les routes de France et d’Allemagne, travaille dans des usines très différentes de celles de la Ville Noire. Et quand il revient au pays… Mais je ne vous en dis pas plus  !


La ville haute et la ville basse : une métaphore inversée

 

Métropolis : Fritz lang

 

George Sand donne de la Ville Noire une description grandiose et hautement symbolique. Elle oppose la Ville Noire, celle du bas, où vivent et travaillent les ouvriers du feu et ceux du papier à la ville du haut où s’installent les bourgeois, ceux qui ont réussi ! 

Le contraste entre les deux est saisissant : le Haut avec ses jardins fleuris ceignant des maisonnettes pimpantes et gaies, une ville bariolée de couleurs tendres et riantes que les voyageurs comparent à une ville d’Italie, une ville quasi neuve avec des fontaines, des édifices, des routes et le Bas, la noirceur trouée d’éclats des flammes, le vacarme des machines, le grondement incessant de la rivière, les passerelles tremblantes au-dessus du vide, le contraste aussi entre les hommes noirs qui travaillent le métal et les homme blancs qui travaillent le papier. 

A travers cette  opposition entre la ville haute et la ville basse, le Paradis et l’Enfer, que Fritz Lang a repris dans son film, Metropolis, on peut lire une métaphore de la société, les riches, les bourgeois  dominant les ouvriers, les esclaves.

Et quand notre héros, arrive pour la première fois dans la ville basse appelée Le Trou d’Enfer, c’est bien une vision infernale qui s’offre à lui : « mais comme la nuit était venue et que les flammes des fourneaux montaient par centaines sous mes pieds, je vis tout à coup la cascade éclairée et rouge, et je m’imaginai voir courir et tomber du feu. ».

Pourtant par un renversement étonnant, c’est finalement les ouvriers de la ville basse qui ont le beau rôle et sont parés d’une noblesse certaine. Ils sont fiers de leur condition sociale et de leur travail qui donne un sens à leur vie. Il sont fiers aussi de ce combat contre la nature et de leur victoire sur elle.  C’est ce qu’affirme Gaucher, l’ami de Sept-Epées, qui est heureux de subvenir au besoin de sa femme et de ses enfants.

« Oui, fier ! car, au bout du compte, nous vivons là dans un endroit que le diable n’eût pas choisi pour en faire sa demeure, et nous y avons conquis la nôtre ; nous avons cassé les reins à une montagne, forcé une rivière folle à travailler pour nous mieux que ne le feraient trente mille chevaux, enfin posé nos chambres, nos lits et nos tables sur des précipices que nos enfants regardent et côtoient sans broncher, et sur des chutes d’eau dont le tremblement les berce encore mieux que le chant de leurs mères ! »

Le père Laguerre ne dira pas autre chose devant l’ambition de son filleul : 

" Après tout, puisqu’il était dans les ambitieux, j’aime autant qu’il ait fait cette sottise-là que celle de quitter l’industrie et le ressort de la Ville Noire. Quand je vois des freluquets mettre tout ce qu’ils gagnent à se déguiser en bourgeois le samedi soir, et à s’en aller, le chapeau sur l’oreille, dans les estaminets de la ville peinturlurée (c’est ainsi que, par mépris, le vieillard appelait la ville haute), jouer au billard et consommer des liqueurs, pour revenir le mardi matin, le chapeau sur la nuque du cou, débraillés, vilains, hébétés, et se servant de mots nouveaux qu’ils ne comprennent pas et qu’ils estropient à la grande joie et risée des bourgeois, je trouve mon filleul plus raisonnable, plus convenable, mieux élevé que ces gens-là."

Réussite individuelle ou réussite collective ?

 

Paul Signac : Au temps d'Utopie

 George Eliot, dans Félix Holt, (voir ici)  parle des ouvriers d’une manière théorique et pense que l’évolution de leurs conditions de vie doit venir de l’extérieur et qu’il faut leur apporter l’instruction. 
Contrairement à celle-ci,  George Sand connaît la vie de l’ouvrier et dit que celui-ci doit s’instruire mais que l’effort doit venir de lui. C’est la volonté et la curiosité du travailleur qui vont lui permettre d’évoluer non pas pour « sortir » de sa classe sociale ni pour rester dans la pauvreté, mais, au contraire, pour améliorer les conditions de vie et de travail. 
Sept-Epées, son parrain, le père Laguerre, son ami Gaucher, aiment le travail bien fait et en tirent satisfaction. Ils se sentent utiles. Là où Eliot ne voit dans les mineurs que des brutes, alcooliques et repousse la possibilité de changement à une époque hypothétique, Sand magnifie le travail de l’ouvrier, affirme que les améliorations viendront de lui et sont pour maintenant. 

C’est pourquoi les personnages principaux des deux romans sont très différents : Félix Holt a suivi des études mais refuse de sortir de sa classe sociale et choisit la pauvreté. Il donne des cours à des enfants mais son action est limitée. Sept-Epées veut échapper à sa condition, il n’y parvient pas mais son voyage à travers l’Europe ouvre son esprit, lui permet la connaissance et il découvre que l’action ne doit pas être individuelle mais collective.

Les deux George écrivent toutes deux un roman réaliste mais l’une a un point de vue moraliste, l’autre un point de vue socialiste. George Eliot reprochait d’ailleurs son idéalisme à George Sand mais cette dernière était juste en avance sur son époque. 

Dans le roman de Sand, l’utopie du XIX siècle, les  réformes qui sont accomplies dans la Ville Noire, ressemblent fort à celles que le monde du travail finira par gagner de haute lutte au cours du XX siècle  :  habitat et lieu de travail plus salubres, aménagements des routes, des voies de transports, secours et avances à ceux qui ont des accidents, soins médicaux gratuits, bains, gymnases, éducation gratuite aux enfants de la Ville Noire, lectures et cours gratuits pour les ouvriers. Elle reprend sans les citer les utopies proches de Charles Fourier et de ses phalanstères.


Un beau roman que je suis heureuse d’avoir découvert. Etonnante George Sand qui peut écrire des oeuvres si variées !

 

PS : je viens de trouver un article traitant de l'évolution de l'utopie sandienne dans La Ville Noire ( 1860) par rapport à Le Compagnon du tour de France (1840) et Le péché de Monsieur Antoine. Voir ICI



 

 

Chez Nathalie Delivrer des livres

 

jeudi 30 avril 2026

George Eliot : Félix Holt, le radical

 

Félix Holt, le radical est un roman de George Eliot et quel roman ! Touffu, dense, complexe, avec une foule de personnages qui gravitent autour des personnages principaux, nombreux eux aussi, un roman politique, social, psychologique où l’on suit une campagne électorale dans la région des Midlands, dans une ville fictionnelle industrielle Treby Magna, et où tous les milieux sociaux sont représentés et de même les différentes chapelles religieuses, anglicans, dissidents, non conformistes, chacun prétendant détenir la vérité ! 

Ajoutez à cela des évènements romanesques sortant de l’ordinaire, un héritage détourné, des malheureux innocents emprisonnés, des filiations secrètes ou inconnues, de fausses idendités, des personnages corrompus qui trament dans l’ombre d’infâmes machinations, un amour adultère, un amour pur qui s’appuie sur des valeurs morales. De plus, il faut suivre les explications juridiques concernant la propriété en Angleterre, au XIX siècle et ce n’est pas triste ! George Eliot, elle-même, a dû s’adresser à un spécialiste pour être sûre de ne pas commettre  d’erreur ! 

Et tout ceci écrit par une écrivaine érudite qui nourrit l’intrigue de ses connaissances bibliques, mythologiques, littéraires et historiques ! J’avoue, c’est parfois difficile à suivre,  truffé de notes en fin du livre, surtout pour un lecteur qui ne connaît pas très bien l’histoire de l’Angleterre. Difficile mais fascinant ! J’ai rarement vu un écrivain décrire et surtout faire parler des personnages aussi divers avec autant de justesse, de précision et de nuances,  des paysans, aux petits commerçants, aux notables, bourgeois, nobles ! Seul le milieu ouvrier semble lui être en partie étranger. En tout cas, elle ne parle pas de leur métier à la différence de George Sand dont je suis en train de lire La ville noire.


Les personnages principaux

 

Felix Holt, horloger, et Esther Lyon

Le roman est construit autour de plusieurs familles et  autour de deux retours au pays qui sont symétriques.

Felix Holt après avoir fait ses études retourne au pays et décide de devenir horloger et non médecin au grand dépit de sa mère à qui il a interdit de vendre les élixirs préparés par son père (décédé au moment de l’histoire) qu’il juge comme un charlatan. Au début, je le trouvais cassant voire grossier et donneur de leçons surtout envers Esther qu’il aime mais voudrait différente. Il faut attendre les pages 400 pour apprendre qu’au fond, il doute de lui-même, qu’il ne se sent pas à la hauteur de son idéal qu’il précise :

« Je ne choisirai jamais de me soustraire au travail et au fardeau du monde; mais je choisis en fait de me soustraire à la lutte acharnée pour la fortune et le statut social. »

Harrold Transome, fils cadet d’une grande famille, revient d’Orient où il a fait fortune. Son frère aîné est mort et il devient l’héritier du domaine de Transome Court. Il s’aperçoit que le domaine a été pillé pendant son absence, vraisemblablement par son notaire Jermyn. Il évince sa mère de la gérence de la propriété, rétablit la prospérité dans la demeure et va se présenter aux élections comme radical. C’est un homme ambitieux, sûr de lui, méprisant envers les femmes mais Eliot ne cède pas au manichéisme, son personnage a des qualités, il n’est jamais tout à fait mauvais, ni tout à fait bon. Sa mère se sent reléguée, peu aimée de son fils préféré, et paraît très malheureuse. Elle cache un secret. Elle n’est pas un personnage vraiment sympathique mais quand on la connaît mieux, on éprouve de la compassion pour elle. J’ai aimé la dignité qu’elle assume devant Jermyn et combien George Eliot prend la défense des femmes à ce moment-là.

Le pasteur Rufus Lyon, petit homme aux vêtement mités mais aux valeurs morales solides, plein de bonté et d’ouverture aux autres. Il a une fille Esther, charmante, élégante et racée, mais dont les goûts et les aspirations détonnent dans ce petit intérieur modeste. C’est  celle qui va le plus évoluer au cours du récit et qui se révèlera un beau personnage capable d’amour et de compréhension.

Enfin la famille Debarry, des conservateurs, une grande famille dont le fils Philipp fait preuve d’une certaine noblesse d’esprit. 



Le radicalisme politique et social

 

Hoggarth: le démarchage pour le vote

Félix Holt, le radical a été écrit en 1866. Un an après aura lieu la seconde réforme électorale en 1867. Dans le roman, nous sommes dans l’année 1832-33. Ce qui met le feu au poudre, c’est la première réforme électorale qui apporte des changements au système d’élection des députés. La réforme supprime "les bourgs pourris", circonscriptions peu peuplées mais qui, sous contrôle des grands propriétaires terriens, pouvaient remporter un nombre d’élus disproportionné par rapport au nombre d’habitants. Elle donne plus d’importance aux grandes villes industrielles. Elle élargit aussi un peu le droit de vote aux petits propriétaires terriens, aux agriculteurs, aux commerçants. Les femmes, bien sûr, sont interdites de vote ! Les ouvriers aussi. En fait un homme sur cinq a le droit de voter. Le vote est public, ce qui explique que dans les petites circonscriptions ( « pocket boroughs ») les électeurs sont obligés de voter pour leur patron qui contrôle tout, qui a ainsi leur vote dans « la poche ». . 

Dans le roman s’affrontent les Tories, conservateurs représentés par la famille Debarry, les whigs, réformateurs, modérés, avec Garstin qui ne fait pas trop d’ombrage à ses concurrents, et les radicaux en la personne de Harry Transome qui est pourtant d’une famille Torry. Transome se présente comme radical par opportunisme plutôt que par conviction. Il espère ainsi être élu en défendant des idées nouvelles et des réformes limitées, tout en conservant les privilèges de sa classe. Son notaire Jermyn et son agent électoral Johnson se rendent coupables de corruption, distribuant de l’argent et payant à boire aux électeurs, aux mineurs, aux gros bras, qui, s’ils ne votent pas, sont censés les soutenir. Effectivement, au moment de l’élection, la foule alcoolisée, moleste les électeurs, fait pression sur eux. Une émeute éclate, un homme est tué, les maison riches sont attaquées. Félix Holt, le « vrai » radical, essaie de  lutter contre le déchaînement de violence. Il sera arrêté et emprisonné. George Eliot a assisté à une émeute électorale quand elle était enfant et en a été marquée.

Il y a plusieurs sortes de radicaux, en effet. Si l'on a vu Transome qui n'est radical que de nom, il y a, bien sûr, Felix Holt qui sort d’un milieu modeste mais a étudié. C’est un homme cultivé mais qui refuse de s’embourgeoiser. La pauvreté est vue comme une vertu. C’est pourquoi il ne sera pas médecin comme le voulait son père mais ouvrier.  Son choix politique est un combat entier, de tout son être, pour lequel il lui faut devenir meilleur et auquel il consacrera sa vie. Son militantisme est plus moral que politique. Il pense que les ouvriers devront voter mais plus tard, quand ils seront instruits. Pour l’instant, ils n’en sont pas capables. Lui-même donne des cours aux enfants pour leur apprendre à lire. Il adopte un orphelin.
Il devient l’ami et le protégé du pasteur de l’église dissidente, Rufus Lyon, profondément honnête. Ce dernier prêche pour les radicaux mais pense que le vote doit être public par souci de transparence et doit être le fait d’un citoyen moral, croyant et éduqué. Tous les deux sont pour le peuple, pour l'amélioration de leurs conditions de vie, mais sont modérés.

Félix Holt s’oppose à un délégué syndical de la mine qui, lui, réclame le vote pour tous, tout de suite, et à bulletin secret pour protéger la liberté de pensée. Cet orateur critique l’Eglise qui est toujours du côté des riches et la religion qui est l’opium du peuple, prouvant par son exemple et ses paroles que les ouvriers peuvent s’instruire et se défendre contre l’exploitation des patrons. C’est le seul qui me paraît avoir un discours cohérent et être en adéquation avec ses idées. Mais il disparaît bien vite dans le roman où il  n’apparaît qu’une fois. Il a peu d’importance. Il semblerait que l’écrivaine donne raison à Felix Holt et à Rufus Lyon en faveur d’un radicalisme moral et d’un certain élitisme. On ne peut voter que si l’on est instruit. Il faut donc instruire le peuple avant de lui donner le droit de vote. L’ouvrier n’est vu, semble-t-il, à une ou deux exceptions près, que comme une brute qui boit et fait le coup de poing, mais n’est pas apte à décider de son destin.

 George Sand qu’elle admire, apparaît à George Eliot comme trop idéaliste. Et on est loin de Zola, et de son Germinal. Merci Zola qui fait confiance au peuple !

 L'humour

 

Silène et l'enfant Bacchus

Et comme d'habitude, je ne résiste pas à vous donner un extrait de ce roman qui témoigne de l'humour de George Eliot. Madame Holt, la mère de Felix, en visite à Transome Court, voit apparaître Monsieur Transome, le vieux père malade d'Harry, diminué et bizarre, à la démarche traînante :

" Il entrait dans les probabilités, pense-t-elle,  que les gens de la haute société aient des intellects spéciaux : comme ils n'étaient pas obligés de gagner leur vie, le bon Dieu avait peut-être, pour eux, fait l'économie de ce bon sens qui était tellement nécessaire aux autres. "

Et comme elle se tient dans le jardin à côté d'une statue d'un "gentleman" qu'elle croit être l'aïeul de Monsieur Transome, (en réalité, il s'agit de Silène tenant l'enfant Bacchus) elle se demande pourquoi ce dernier a choisi de "se faire représenter sans ses vêtements - ce qui était encore plus excentrique, quand on avait les moyens d'acheter ce qui se faisait de mieux en ce domaine."

 

 





mercredi 8 avril 2026

Richard D. Blackmore : Lorna Doone


 

Le roman Lorna Doone de Richard D. Blackmore  a eu peu de succès à sa parution en 1869. Par la suite, il obtint un vive reconnaissance et il compta parmi ses admirateurs Thomas Hardy, Stevenson, Henry James, Kipling, Chesterton, Graham Greene. A l’heure actuelle il est classé comme l’un des livres préférés des lecteurs britanniques.

Lorna Doone se déroule au XVII siècle dans la région d’Exmoor situé au nord-ouest du Devon, entre la Cornouailles au sud et le Somersert au nord-est. L’écrivain s’empare d’une histoire vraie, celle d’une grande famille noble et catholique, les Doone d’Exmoor, dépossédée de ses terres par Charles 1er en 1640 et réfugiée depuis dans une vallée de l’Exmoor où elle vit de rapines et d’exactions, rançonnant les habitants, dévalisant les marchands et les voyageurs, enlevant les femmes, et faisant régner la terreur. 

C’est là que Blackmore fait vivre son héros, John Ridd, qui vient de perdre son père tué par les Doone, un jeune homme issu de la terre, un paysan protestant aisé, à la tête d’une des plus belles fermes de cette région. Ainsi l’écrivain s’inscrit en faux par rapport au roman social et bourgeois de la fin du XIX siècle dans lequel triomphe Trollope, en faisant de ce personnage, issu de la classe sociale au plus bas de l’échelle, un héros à part entière. 

John Ridd, c'est lui qui raconte son histoire à la première personne, a hérité des solides qualités de son père et même s’il a fait des études et appris le grec et le latin, il sait gérer sa ferme, travaille dur dans les champs, connaît le prix de ses moutons et protège ses bottes de foin de l’incendie et du vol. Il aime ses bêtes, en particulier son cheval Polly. Il a les pieds sur terre et sait commander ses employés pour que tout marche bien dans la ferme. Il voue un amour respectueux à sa mère, aime sa soeur Annie et un peu moins sa soeur Eliza, petite peste toujours le nez dans ses lectures. Tous disent qu’il est peu intelligent, lourdaud et lent à comprendre et lorsqu’il est mandé à la cour de Londres, il se fait avoir comme un benêt par tous les parasites qui y vivent. Il faut dire qu’il est honnête et scrupuleux, ce qui semble être le comble de la sottise. Ajoutez à cela que c’est un géant, d’une force herculéenne, et qu’il dispute des combats avec les lutteurs de Cornouailles. Il n’a jamais trouvé son égal. Ce qui ne l’empêche pas d’être pacifique et modéré.  Et pourtant…
 Et pourtant ce paysan mal dégrossi va tomber amoureux de l'aristocrate Lorna Doone, après avoir pénétré par une voie secrète dans l’antre des Doone, et dès lors qu’il se sait aimé d’elle, il va lutter contre la tribu sans pitié et surtout l’arracher aux griffes de Carver, l’héritier du grand-père de Lorna, l’affreux et terrible Carver qui veut l’épouser. 

Il faut dire que l’écrivain propose une situation inversée : c’est le paysan qui possède le sens de l’honneur et la noblesse d’âme et les nobles qui se conduisent comme des brutes âpres et infâmes.


 Exmoor


Lorna Doone est un roman historique même si l’auteur lui refuse ce titre, dans la lignée d’un Walter Scott, puisqu’il part d’un fait réel, l’existence des Doone, et raconte les années de 1670 à 1685 sous le règne de Charles II.

 Le retour de Charles II en 1660, après l’épisode de Cromwell, correspond à un moment où le trône est affaibli, ce qui explique la puissance des Doone et leur impunité. Les campagnes, loin du centre du pouvoir, ne sont pas protégées par la loi. Les tensions entre les catholiques et les protestants sont intenses. Les Whigs et les Tories, partisans du roi et ennemis, s’affrontent. Jacques II qui lui succède en 1685 est remis en question avant d’être destitué par la Glorieuse Révolution. On verra que John Ridd ou les siens y participent parfois contre leur volonté. L’épisode du Grand Gel considéré comme le pire hiver connu par l’Angleterre a eu lieu de 1683 à 1684. C’est est un passage du roman remarquable par les descriptions qui confèrent au paysage un beauté rude et implacable. 

«Mais le soleil ne nous apporta ni chaleur ni réconfort; de longues écharpes de brouillard blanc s’accrochaient aux collines, aux vallées, aux arbres, et il semblait que ses rayons ne pouvaient les traverser. Le quatrième jour, d’ailleurs, le froid dépassa tout ce qui avait été vu et entendu jusqu’alors; la bouilloire gela près du feu, des hommes furent tués, des animaux gelés dans les étables, tandis qu’au dehors nous pouvions entendre le bruit sinistre des troncs d’arbres qui éclataient. »

Roman réaliste, en particulier lorsqu’il décrit le vie rurale, les travaux des champs, la tonte des moutons, la moisson, la fabrication du cidre ou encore lorsqu’il dénonce l’horreur de la guerre et les souffrances des pauvres gens qui sont les premiers touchés  : «  ayant manié la serpe et la faux tout leur vie, ils gisaient là, morts eux aussi, dans des douleurs qu’ils n’avaient jamais imaginées et pour lesquelles ils n’étaient pas faits. Tout homme de coeur ayant vu ce que je vis ce matin abhorrera à jamais les grands de ce monde et leurs oeuvres. ».

Roman d’amour qui inaugure un néo-romantisme tardif dans cette fin du XIX siècle, bien après le mouvement romantique du début du XIX siècle. L’amour de Lorna et John rappelle celui qui unit Romeo et Juliette :  le père de John a été tué par un Doone et lui-même doit se battre contre la famille de Lorna, Carver Doone incarnant la noblesse sans honneur, avilie. Tout sépare les amoureux : la noblesse de l’une et la roture de l’autre, la fortune de l’une et la modestie de l’autre, leur catholicisme et leur protestantisme, leur mode de vie différent, leurs familles ennemies. Romantique aussi le présence constante de la nature, entre nature sauvage et nature cultivée par l’homme dont les descriptions sont au diapason des émotions des personnages. Enfin, certains personnages que les ignorants prennent pour des êtres surnaturels, sorciers ou magiciens, semblent échapper, en effet, au rationalisme et être des personnages fantastiques comme ceux que John Ridd découvre en descendant dans la mine d’or, et en particulier le vieux Carfax qui ne vit que sous terre après la disparition de sa fille.

Roman picaresque qui voit le héros sur les routes, partir à l’aventure avec son valet John Fry, un être menteur, paresseux, peureux, comique, qui ment comme il respire, tous deux formant par excellence le couple picaresque à la Don Quichotte et Sancho Panza.
 Ainsi John Fry à qui son maître paie ( on se demande bien pourquoi !) des gages plus élevés que ceux autorisés par la loi, le menace : «John Fry était très mécontent lorsqu’on disait trop de mal de lui ou qu’on l’accusait de paresse ; il se retournait alors contre nous et nous forçait à nous taire en menaçant de déposer une plainte contre nous pour lui avoir payé trop de salaire. » 

Enfin et pour résumer le tout, romans d’aventures présentant toutes sortes de péripéties, duels, chevauchées, enlèvements, vols, meurtres, guerre, et même sauvetage héroïque d’un canard imprudent, il se signale, de plus, par son humour qui court tout au long du roman !  C'est une très agréable et intense lecture.








 

dimanche 22 mars 2026

George Eliot : Silas Marner

 

"Dans les premières années de ce siècle, un de ces tisserands, nommé Silas Marner, exerçait sa profession dans une chaumière bâtie en pierres, située au milieu des haies de noisetiers, près du village de Raveloe, et non loin des bords d’une carrière abandonnée."

Silas Marner est tisserand. Il est arrivé à Raveloe, communauté rurale des Midlands, après avoir été victime de la trahison de son meilleur ami William Dane. Celui-ci l’a fait injustement accuser de vol et chasser de la congrégation religieuse de la Cour de la Lanterne, lui prenant la jeune fille qu’il aimait, Sarah, et qu’il allait épouser. Silas qui est un être honnête et pieux est terriblement blessé. Soumis au jugement de Dieu de la part de ses coreligionnaires, il est reconnu coupable ! Il perd alors confiance à la fois en Dieu et dans les hommes.

A Raveloe, on admet difficilement les étrangers et cet homme qui vient du « Nord » et qui sait soigner les maladies avec des plantes est bien vite considéré comme suspect.  De plus, son visage aux gros yeux proéminents distille la peur chez les habitants. Serait-il inspiré par le Malin ? Les superstitions sont encore bien vivaces dans les campagnes en ce début du XIX siècle. Silas Marner, en dehors des contacts professionnels nécessaires, vit seul, s’enfermant dans sa chaumière, travaillant à son métier seize heures par jour. 

 Bien vite, lui qui n’avait jamais aimé l’argent, se met à vivre pour les pièces d’or qu’il gagne grâce à son labeur acharné. Unique satisfaction de sa vie, il les thésaurise et les cache sous une pierre du foyer. Chaque soir, il les sort et les compte avec délectation. Quinze ans ont passé depuis qu'il s'est enfui loin de la Cour de la Lanterne.

Le personnage le plus important de Raveloe est le squire Cass, propriétaire terrien. Il a trois fils : Godfrey, Dunstan (ou Dunsey) et Bob. Godfrey Cass, l’aîné, l’héritier, est amoureux de  la belle Nancy Lammeter mais il ne peut la demander en mariage car il a épousé secrètement, dans un moment d’aberration, une pauvre fille du peuple, Molly, qu’il a abandonnée avec son enfant. Son frère Dunsey, un mauvais garçon, le fait chanter car Godfrey serait déshérité si son père avait connaissance d’une telle union. Mais un soir que Dunsey passe près la maison du tisserand, il l’aperçoit en train de compter ses pièces d’or. Profitant de son absence, il le vole et s’enfuit dans la nuit avec son trésor. L’avare est désespéré et réclame justice mais Dunsey ne réapparait pas et le mystère reste entier.

Par une nuit d’hiver, Molly décide de se rendre à Raveloe avec sa fillette pour mettre Godfrey face à ses responsabilités mais la jeune femme, qui se drogue, s’endort dans la neige et meurt, près de la chaumière de Silas Marner. La fillette, qui a deux ans, se réfugie chez le tisserand. Silas Marner adopte la petite fille qu’il prénomme Eppie. Il est aidé dans son métier de père par sa voisine Dolly Winthrop qui devient la marraine d’Eppie. Un grand amour naît entre le vieil homme et sa fille adoptive.

 Godfrey soulagé de constater que Molly est morte se garde bien de reconnaître l’enfant. Il aura à le regretter ! Libre, il peut épouser Nancy. Seize ans passent. Eppie est devenue une belle jeune fille, elle doit se marier avec le fils de sa marraine, Aaron. Mais Godfrey et son épouse Nancy qui souffrent de ne pas avoir d’enfant viennent demander à Eppie de rejoindre leur foyer puisque Godfrey a révélé qu’il est le vrai père de la fillette. 

Du  conte de fées...

 Boucles d'or !


Contrairement à Middlemarch ou Le moulin sur la Floss, Silas Marner est un court roman. Il est  intéressant à bien des égards. Mais je veux d’abord parler de ce qui est proche du conte dans cette oeuvre et du propos moralisateur du récit. George Eliot à travers son personnage principal, Silas Marner, veut conter l’histoire d’une rédemption. Silas, l’avare, dont le coeur s’est desséché, va retrouver, grâce à l’amour qu’il porte à sa fille adoptive, confiance dans  la société et la foi en Dieu. Il voit un message divin dans les boucles d’or de la fillette qui lui rappellent son trésor disparu.

« … il lui sembla que ses yeux troubles apercevaient par terre, devant le foyer, quelque chose ayant l’apparence de l’or. De l’or ! — son or à lui, — rapporté aussi mystérieusement qu’il lui avait été enlevé ! Il sentit alors que son cœur se mettait à battre avec violence, et, pendant quelques instants, il fut incapable d’avancer la main pour saisir le trésor retrouvé. Le monceau d’or paraissait briller et s’accroître sous son regard agité. Il se pencha enfin, et tendit la main en avant, mais au lieu des pièces dures au contour familier et résistant, ses doigts rencontrèrent des boucles soyeuses et chaudes. Dans son extrême étonnement, Silas se laissa tomber sur les genoux et baissa profondément la tête pour examiner la merveille : c’était une enfant endormie, — une jolie petite créature rondelette, la tête toute couverte de boucles blondes et soyeuses. » 

J’ai trouvé parfois l’histoire un peu démonstrative, le pauvre tisserand innocent est récompensé, Godfrey, le riche propriétaire, puni de sa lâcheté et de son égoïsme, les jeunes gens, Eppie et Aaron, vertueux et parfaits, Eppie renonçant à la fois à la richesse et à une haute position sociale en refusant de trahir son père adoptif ! Mais c'est le propre du conte, je suppose ! 

Je pense à  ce que Maupassant en a fait dans sa nouvelle « Aux Champs »! L'enfant que les parents ont refusé de céder aux riches bourgeois, le leur reproche brutalement quand il voit que le fils du voisin qui a été adopté et qui est est devenu "un monsieur" !

 "— J’aimerais mieux n’être point né que d’être c’que j’suis. Quand j’ai vu l’autre, tantôt, mon sang n’a fait qu’un tour. Je m’suis dit : — v’là c’que j’serais maintenant." 

... Au réalisme 

 

Silas Marner et Eppie

 Mais le roman est écrit par George Eliot et l’on peut dire que c’est une sacrée écrivaine car, même si Silas Marner ne me plaît pas autant que les romans "stars", Middlemarch ou Le moulin sur la Floss, à nouveau, elle nous fait pénétrer dans le microcosme de la société rurale avec ses différentes classes sociales, ses inégalités économiques et c'est réussi ! 

« Les riches mangeaient et buvaient à leur aise, acceptant la goutte et l’apoplexie comme des choses qui se transmettaient mystérieusement dans les familles honorables, et les pauvres pensaient que les riches étaient tout à fait dans leur droit de mener joyeuse vie. D’ailleurs, les festins de ceux-ci avaient pour résultat de multiplier les restes, qui étaient l’héritage des premiers. »

« Le squire avait été accoutumé toute sa vie à recevoir l’hommage des gens de la paroisse, et à penser que sa famille, ses gobelets d’argent et tout ce qui lui appartenait, était ce qu’il y avait de plus ancien et de meilleur ; et, comme il ne fréquentait jamais de bourgeoisie d’une sphère plus élevée que la sienne, son opinion ne souffrait pas de la comparaison. »

Elle a l’art de présenter des groupes sociaux, ceux des classes aisés comme dans le bal organisé chez le Squire ou ceux du peuple comme la scène dans la taverne, et elle passe d’une vision d’ensemble… 
 

Chez le squire : « Au thé, des places d’honneur avaient été réservées pour les demoiselles Lammeter, près du haut de la table principale, dans le salon lambrissé. Cette pièce paraissait alors avoir une fraîcheur agréable, avec ses décorations de branches de houx, d’if et de laurier, provenant de la végétation abondante du vieux jardin. »

ou à la taverne : Les habitués s’étaient mis tout d’abord à fumer leurs pipes dans un silence qui tenait de la gravité. Les plus importants d’entre eux — ceux qui buvaient des spiritueux et étaient assis le plus près du feu — se fixaient les uns les autres, comme si un pari dépendait du premier qui fermerait les yeux. Quant aux buveurs de bière, — gens pour la plupart vêtus de vestes de futaine et de blouses, — ils restaient les paupières fermées, et se passaient les mains sur la bouche. On eût dit qu’absorber leurs gorgées de bière constituait pour eux un devoir funèbre, qu’ils remplissaient avec une tristesse gênante. »

…  à un gros plan d’où se détachent des figures vivantes, colorées, avec le souci du détail précis et de la comparaison pittoresque, parfois amusante, y compris pour les personnages secondaires. Ce que j’aime aussi c’est la manière dont elle fait parler les gens des classes populaires, avec tant de justesse, dans des dialogues savoureux ! Je comprends pourquoi Marcel Proust aimait tant George Eliot, non seulement par son approche du passé mais aussi pour ses portraits caricaturaux où lui-même excelle.

George Eliot : 
 

chez le squire : « Mme Crackenthorp, — petite femme qui clignotait de l’œil et agitait continuellement ses dentelles, ses rubans et sa chaîne d’or, et tournait la tête à droite et à gauche, en faisant entendre des bruits réprimés, ressemblant beaucoup au grognement d’un cochon d’Inde, quand il contracte son museau et fait des monologues dans toute société indistinctement en toute compagnie - clignota et se trémoussa à l'adresse du squire..."


 A la taverne : « Le boucher, homme gai, souriant, aux cheveux rouges, n’était pas d’une nature à répondre inconsidérément. Il lança quelques bouffées avant de cracher, et répondit :
« Ils ne se tromperaient pas beaucoup, Jean. »
Après cette faible et illusoire tentative de rompre la glace, le silence devint aussi rigoureux qu’auparavant. »

 Marcel Proust : Madame de Cambremer

Mme de Cambremer, en femme qui a reçu une forte éducation musicale, battant la mesure avec sa tête transformée en balancier de métronome dont l’amplitude et la rapidité d’oscillations d’une épaule à l’autre étaient devenues telles (avec cette espèce d’égarement et d’abandon du regard qu’ont les douleurs qui ne se connaissent plus ni ne cherchent à se maîtriser et disent : « Que voulez-vous ! ») qu’à tout moment elle accrochait avec ses solitaires les pattes de son corsage et était obligée de redresser les raisins noirs qu’elle avait dans les cheveux, sans cesser pour cela d’accélérer le mouvement. «  

Chaque fois qu’elle parlait esthétique, ses glandes salivaires, comme celles de certains animaux au moment du rut, entraient dans une phase d’hypersécrétion telle que la bouche édentée de la vieille dame laissait passer, au coin des lèvres légèrement moustachues, quelques gouttes dont ce n’était pas la place. Aussitôt elle les ravalait avec un grand soupir, comme quelqu’un qui reprend sa respiration.


Des personnages vrais et complexes

 

Godfrey Cass et Nancy Lammeter

George Eliot refuse aussi le manichéisme et ses personnages sont complexes, tourmentés comme Godfrey qui sent bien où est son devoir mais n’a pas le courage de reconnaître son épouse et son enfant. Pourtant, au moment même où il renonce à sa fille, il éprouve à la fois soulagement et regret. 

« Les yeux bleus, tout grands ouverts, regardaient ceux de Godfrey sans aucun embarras ni signe de reconnaissance. L’enfant ne pouvait pas faire d’appel visible ou intelligible à son père, et celui-ci se trouva sous l’impression d’un étrange mélange de sentiments, — d’un conflit de regrets et de joie, en voyant que ce petit cœur ne répondait par aucun battement à la tendresse à moitié jalouse du sien, tandis que les yeux bleus s’éloignaient lentement de lui, et se fixaient sur la figure bizarre du tisserand. » 

 
Enfin, la manière dont George Eliot décrit les enfants, Eppie et Aaron Winthrop, l'affection que leur manifestent les parents et leurs soucis éducatifs, donnent des scènes pleines d’humour et de tendresse. Ainsi la mère d’Aaron, marraine d’Eppie, explique à Marner qu’il doit choisir entre le fouet et le placard à charbon pour punir Eppie. Elle-même, ayant bien du mal à l’appliquer à son fils ! Et  je vous laisse en apprécier le résultat que j'adore !


"Eppie dans çabonnié"

« Voyant qu’il fallait en venir aux extrémités, il la mit dans le charbonnier, et tint la porte fermée, tremblant à l’idée qu’il employait une mesure extrême. Pendant le premier moment on n’entendit rien, mais il y eut ensuite un petit cri :
« Ouvé, ouvé ! » et Silas la fit sortir, en disant : « Maintenant Eppie ne sera plus méchante ; autrement, il faudra qu’elle aille dans le charbonnier, — dans le vilain endroit noir. »
Le métier dut chômer longtemps ce matin-là, car on fut obligé de laver Eppie et de lui mettre des vêtements propres ; toutefois, il y avait lieu d’espérer que cette punition aurait un effet durable et épargnerait du temps à l’avenir. Peut-être, cependant, il eût été préférable qu’Eppie eût pleuré davantage.
En une demi-heure elle fut appropriée, et Silas ayant tourné le dos pour voir ce qu’il devait faire de la bande de toile, la rejeta à terre, pensant qu’Eppie serait sage le reste de la matinée sans être attachée. Il se retourna ensuite, et il allait placer l’enfant dans la petite chaise près du métier, lorsqu’elle se montra à lui les mains et le visage noirs une seconde fois, en disant :
« Eppie dans çabonnié. »
Cet insuccès complet de la peine disciplinaire du charbonnier, ébranla la confiance qu’avait Silas dans l’efficacité des punitions. « Elle prendrait cela absolument pour une plaisanterie, dit-il, à Dolly, si je ne lui faisais pas de mal, et je suis incapable de lui en faire, madame Winthrop. Si elle me donne un brin de tourment, je suis en état de le supporter. Et elle n’a pas de mauvaises habitudes dont elle ne puisse un jour se débarrasser."



 

 

chez Nathalie blog Delivrer des livres

 

jeudi 12 mars 2026

Bilan 1 : Challenge Les deux George de la littérature

 

 

Voici le premier bilan par ordre alphabétique du challenge Les Deux George de la littérature


Claudialucia

Présentation du challenge

 George Eliot : Middlemarch

 George Eliot : Le  Moulin sur la Floss L'enfance (1) George Eliot et Marcel Proust

George Eliot : Le moulin sur la Floss (2)

Walter Scott : Waverley ( les lectures de Maggie Tulliver dans Le Moulin sur la Floss)

George Sand : La petite Fadette

George Sand : Le Meunier d'Angibault 

George Sand: Indiana

George Sand : la mare au diable

 

Miriam

 Présentation du challenge les deux George de la littérature

George Eliot :  Le moulin sur la Floss

 George Sand : La Petite Fadette

 George Sand :  Le meunier d'Angibault

 George Sand: Indiana

 George Sand : La mare au diable 

 

Nathalie

 George Eliot : La repentance de Janet

 

Sacha 

George Sand : La petite Fadette 

  


 

Vous pouvez nous rejoindre à tout moment en participant aux lectures communes ou librement, à votre rythme, avec un livre de votre choix.

Pour le 30 mars


Silas Marner de George Eliot et un roman champêtre de George Sand :  Les maîtres sonneurs

pour le 30 Avril

La ville noire de Sand et Felix Holt le radical d'Eliot 

Pour le 30 Juin

Une biographie de George Eliot (en français ou en anglais) et une biographie de George Sand.
 

 


 

 

 

 

Le challenge George Sand/ George Eliot permet de participer au challenge classique de Nathalie du blog Délivrer des livres ICI


 

samedi 7 mars 2026

Anne Brontë : La recluse de Wildfell Hall

 

La recluse de Wildfell Hall d’Anne Brontë est un récit-confession que Gilbert Markham fait à son ami Haldford pour lui témoigner sa confiance. Markham est un fermier aisé d’un comté anglais dont le nom n’est pas révélé, le Yorkshire, peut-être, où vivent les Brontë ?
Dans un vieux château en partie ruiné Wildfell Hall vient s’installer une belle et mystérieuse jeune femme. Helen Graham qui se dit veuve, est accompagnée de son fils sur lequel elle veille jalousement et dont elle assure l’éducation. C’est une femme réservée et froide qui refuse de répondre à la curiosité de son voisinage et tous s’interrogent sur elle.  

Gilbert Markham fait la connaissance d’Helen en venant en aide à son petit garçon et peu à peu il en tombe amoureux. Celle-ci paraît répondre à son amour mais se refuse à le reconnaître et lutte contre ses sentiments.  Les médisances vont bon train à son sujet dans toute la contrée. Et d’abord, est-elle vraiment veuve ? D’autre part, on a vu que son propriétaire, Mr Lawrence, lui rendait visite le soir en cachette. Gilbert Markham, fou de jalousie, attaque ce dernier avec violence mais celui-ci ne porte pas plainte certainement pour épargner la  jeune femme. Pourtant, la réputation d’Helen est sérieusement compromise et au cours d’une confrontation houleuse avec Gilbert, elle lui confie son journal dans lequel il va découvrir sa véritable identité et son histoire.

 Un roman féministe audacieux pour l'époque

Anne Brontë peinte par Branwell

La recluse de Wildfell Hall est un roman « féministe » qui permet de découvrir la personnalité, les idées radicales et le caractère affirmée de la plus jeune de soeurs Brontë. Anne Bronté y dresse une vision lucide de la place de la femme dans la société victorienne. Elle propose une réflexion aux femmes sur leur liberté et leurs droits ! Elle remet en question les a-priori de l'éducation des filles et les préjugés qui les emprisonnent.

Parfois Anne (et son personnage Helen) me paraît un peu trop moralisatrice alors qu'elle a paru immorale à son époque !!  Mais la critique qu’elle propose de la société provinciale et la peinture de ses personnages sont très judicieuses.

En particulier, elle dénonce les injustes privilèges masculins. C’est d’abord Rose Markham qui se plaint de ses frères ! Ses récriminations critiquent l’éducation donnée aux filles à cette époque et révèlent le caractère de la jeune fille. Rose (un joli personnage secondaire) se plaint qu’il lui faut toujours donner la priorité aux goûts et au confort de ses frères Gilbert et Fergus au détriment des siens. «  Je ne suis rien de rien ». Et la scène est amusante dans ce qu’elle a de spontané, de pris sur le vif et de familier.  Cela sent le vécu ! 
Quant à Helen, à propos de l’éducation des enfants, elle s’insurge contre ceux qui veulent tenir la jeune fille dans l’ignorance pour la garder vertueuse. 

« J’en déduis qu'elle est essentiellement si vicieuse ou si faible d'esprit qu'elle ne peut résister à la tentation ; que si elle peut demeurer pure et innocente aussi longtemps qu'elle est tenue dans l'ignorance du péché, elle devient une pécheresse dès qu'on lui ouvre les yeux, que plus grande sera sa connaissance du mal, plus grande sa liberté, plus profonde sa corruption ; tandis que le sexe fort, lui, a une tendance naturelle vers la bonté, car il est protégé par une force morale supérieure qui se développe chaque fois qu'elle se trouve face au danger… »

« Alors pensez-vous que les deux sexes sont à la fois faibles et sujets à l’erreur mais que la moindre faute corrompra les filles alors qu’au contraire elle fortifiera et embellira le caractère des garçons ? »


Le roman se révèle une critique du mariage. Helen se marie par amour mais elle a donné son affection à un homme, Arthur, qui ne le mérite pas, alcoolique, libertin, il a une liaison avec sa maîtresse jusque dans la maison de sa femme. Il se révèlera violent et grossier, incapable de se maîtriser et son épouse sera prisonnière de ce mariage, son mari disposant de sa fortune et menaçant de lui enlever son fils. 

La tante d’Helen lui a pourtant donné de bons conseils avant le mariage mais la jeune fille amoureuse, était-elle capable de les entendre ?.

 "Lorsque je te conseille de ne pas te marier sans amour, cela ne veut pas dire que l'amour seul suffit… il y a bien d'autres questions à envisager. Garde ton cœur et ta main le plus longtemps possible, ne les donne pas sans réfléchir. Si tu ne trouves jamais le mari idéal, console-toi en te disant que si les joies du célibat ne sont pas nombreuses, les douleurs du moins n'en sont jamais insupportables. Il est possible que ta vie de femme mariée soit plus heureuse que ta vie de jeune fille, mais bien souvent c'est le contraire qui se produit ».

 Le portrait d’Arthur est certainement inspiré du propre frère d’Anne, Branwell, qui sombre dans l’alcool et la drogue et qui, malgré les exhortations de ses soeurs et leur aide, ne parvient pas à se sortir de cette spirale qui le détruit. De même le Heathclift d’Emily. Si au début, Helen accepte avec courage et patience la conduite de son mari espérant qu’il évoluera, elle décide de s’enfuir pour  sauver son fils de l’influence de son père. Elle vit toute seule dans la ruine du château abandonné, refuse les contraintes et les préjugés de la société. Peintre, elle parvient à l’indépendance en vivant de ses oeuvres qu’elle vend par l’intermédiaire de Frederik Lawrence. Elle est donc scandaleuse aux yeux de la société qui l’entoure ! 

Le livre rencontre un vif succès à sa parution en 1848 et est vite épuisé mais le ton du roman choque et lorsque la presse apprend que l’auteur est une femme, les critiques se déchaînent, accusant Anne d’immoralité, s'indignant du ton cru et des scènes révoltantes du livre et critiquant le personnage d’Helen qui manque de vertus féminines !

A la réimpression de son livre en 1848, l’écrivaine répond dans la préface : 

« Je suis pour moi assurée qu’un bon livre ne doit pas son excellence au sexe de son auteur. Tous les livres sont écrits – ou devraient l’être – pour être lus des hommes comme des femmes, et je ne vois pas pourquoi un homme se permettrait d’écrire ce qui serait vraiment déshonorant chez une femme, et pas davantage pourquoi l’on reprocherait à une femme d’écrire ce qui serait convenable et bienséant chez un homme. »

Un livre tenu dans l'oubli : le rôle de Charlotte

Charlotte Brontë

Anne meurt en 1949 ( Branwell et Emily en 1848). Un an après sa mort, Charlotte refuse de conserver ce roman  et de le faire réimprimer : « Le choix du sujet de ce livre est une erreur. Il est trop peu en accord avec le tempérament, les goûts et les idées d’un doux écrivain retiré et inexpérimenté ». 

Charlotte choquée par le livre de sa soeur ? Cela ne m’étonne pas ! Quiconque a lu Le professeur sait combien l’aînée des Brontë était étroite d’esprit, moralisatrice, conformiste et persuadée de sa propre supériorité en tant qu’anglaise et protestante. C’est donc à cause de sa soeur que le roman d’Anne Brontë n’a été publié que dans une version tronquée et encore, après la mort de Charlotte, en 1854. Et ce n’est qu’à partir de 1990 qu’on a remis à l’honneur l’oeuvre d’Anne et qu’on la rétablit dans toute sa dimension  féministe et sociale.

   Le professeur Charlotte Brontë Quelques extraits   Voir le billet ICI

Xénophobie et racisme   

Les flamandes : Derrière elles, deux flamandes vulgaires, parmi lesquelles se faisaient remarquer cette difformité physique et morale que l'on rencontre si fréquemment en Belgique et en Hollande, et qui semble prouver que le climat est assez insalubre pour amener la dégénérécence de l'esprit et du corps.

Les françaises : Les deux premières ne sortaient pas du commun des mortels, leur physionomie, leur éducation, leur intelligence, leurs pensées, leurs sentiments, tout en elles était ordinaire; Zéphyrine avait un extérieur et des manières plus distinguées que Suzette et Pélagie; mais c'était au fond une franche coquette parisienne, perfide, mercenaire et sans coeur.

Les anglaises  sont nettement au-dessus des autres jeunes filles du pensionnat :

un visage moins régulier que celui des belges, mais plus intelligent, des manières graves et modestes (...) on distinguait du premier coup d'oeil l'élève du protestantisme de l'enfant nourrie au biberon de l'église romaine et livrée aux mains des jésuites.


Intolérance religieuse, conformisme, puritanisme

"Je ne sais rien des arcanes de la religion et je suis loin d'être intolérant en matière religieuse; mais je soupçonne que cette impudicité précoce si frappante et si générale dans les contrées papistes, prend sa source dans la discipline sinon dans les préceptes de l'église romaine. Ces jeunes filles appartenaient aux classes les plus respectables de la société (...) et cependant la masse avait l'esprit complètement dépravé."



J'avais déjà rédigé un billet sur ce roman en 2013. Il complète celui-ci : ICI

Voir le billet de Keisha en 2015

 


 

Challenge  classique 2026 chez Nathalie : blog Déliver des livres ICI