J’ai lu L’île aux trente cercueils afin de répondre au thème de l’île initié par Cléanthe pour le challenge Escapades en Europe. Mais j’ai finalement choisi un autre titre L'Arche de la tempête (Ici) et je ne présente ce livre de Maurice Leblanc qu’aujourd’hui. Il s’agit d’un polar fantastique mais tous les évènements trouveront une explication rationnelle grâce à Arsène Lupin qui n’intervient que dans la dernière partie.
Sarek ou Sark
Le récit se déroule dans une île fictive Sarek située au large de l’archipel des Glénan qui évoque l’île anglo-normande de Sercq (ou sark en anglais). Elle est entourée de trente dangereux écueils que les insulaires nomment les trente cercueils. Il y est aussi question d’une mystérieuse pierre magique aux grands pouvoirs, La Pierre-Dieu. Une légende dit que trente victimes correspondant aux trente écueils doivent périr dont quatre femmes qui seront crucifiées. Parmi elles, notre héroïne Véronique d’Hergemont est la victime toute désignée.
Véronique d’Hergemont a perdu son fils et son père il y a quatorze ans. Son mari, le monstrueux Vorski, symbole du Mal, est mort lui aussi. Lorsqu’elle apprend que son fils et son père sont toujours vivants et vivent sur l’île de Sarek, Véronique entreprend un voyage qui se révèlera semé de dangers et terrifiant. Elle vivra d’horribles aventures qui la conduiront inexorablement à la crucifixion. Mais…
Le roman est construit sur un curieux contraste : Une partie où règne le fantastique avec un crescendo dans l’horreur censé provoquer la peur chez le lecteur puis, avec l’arrivée d’Arsène Lupin, une suite qui se veut nettement comique !
Le problème c’est que ce récit tarabiscoté ne m’a pas fait frissonner une seule seconde (trop, c'est trop!). De plus, l’humour (lourd) d’Arsène Lupin m’a agacée. Bref, je suis restée imperméable à toutes les tonalités du récit. Je me suis demandée si les livres de Maurice Leblanc avaient vieilli ( à moins que ce ne soit moi... forcément !) car c’est un auteur que j’aimais bien quand j’étais jeune sans être particulièrement "accro" !
Je me suis donc intéressée à l’auteur que je pensais être né au XX siècle. Wikipedia m’apprend qu’il est né à Rouen en 1864 et adolescent a connu Gustave Flaubert et Guy de Maupassant. Il crée Arsène Lupin, gentleman-cambioleur, au début des années 1900. Le récit de L’île aux Trente cercueils se situe en 1917 et est publié en 1919. Finalement, Maurice Leblanc aura connu trois conflits franco-allemands : En 1970, il est envoyé en Ecosse par son père pour le soustraire à la guerre, puis 1914-1918, et en 1940, il fuit l'occupation allemande et se réfugie à Perpignan. C'est là qu'il meurt en 1941. Je comprends mieux pourquoi Vorsky qui personnifie le mal dans toute son horreur est « un germain, ce peuple semi-barbare », « un Boche » et même « un super-Boche » !
Quand on arpente la ville d’Avignon, les époques qui l’ont modelée se déroulent sous nos pieds, du Rocher des Doms qui domine la ville, constituant un donjon naturel où se sont installés les hommes de la préhistoire, de l’antiquité qui révèle ses murailles enfouies sous les constructions plus récentes, du Moyen-âge triomphant avec son pont, le premier à oser enjamber ce fleuve gigantesque et impétueux, le Rhône, son imposant palais des Papes, ses livrées cardinalices, sa basilique des Doms, ses églises gothiques Saint Pierre et saint Didier, et aussi de la Renaissance avec ses façades-vestiges et leurs fenêtres à meneaux du quartier de la Balance, ses hôtels classiques, et plus proches de nous, ses maisons haussmaniennes, ou art déco ou art nouveau….
Toutes les strates du riche passé de la ville, on les retrouve à l’échelle européenne. L’Europe et le passage des temps, des peuples, et sa multiplicité de langues, de culture, de religions, de coutumes, la richesse de sa littérature et de ses arts !
Pourtant quand Cléanthe pour son challenge Escapade en Europe nous demande de choisir une oeuvre qui réponde à cette question : et vous, alors votre Europe ? Ce qui me vient à l'esprit, c'est l'Europe déchirée, démembrée, ravagée par les guerres. Comme Georges Brassens, je me sens prise de vertige lorsque je regarde défiler la liste interminable des massacres que les hommes ont perpétrés au service d'une idée, d'une religion, d'un pouvoir ou pour un bout de terre à conquérir !
La Guerre de 14-18 par Georges Brassens
Depuis que l'homme écrit l'Histoire,
Depuis qu'il bataille à coeur joie
Entre mille et une guerres notoires,
Si j'étais tenu de faire un choix,
A l'encontre du vieil Homère,
Je déclarerais tout de suite :
"Moi, mon colon, celle que je préfère,
C'est la guerre de quatorze-dix-huit !"
Est-ce à dire que je méprise
Les nobles guerres de jadis,
Que je m' soucie comm' d'un' cerise
De celle de soixante-dix ?
Au contrair', je la révère
Et lui donne un satisfecit,
Mais, mon colon, celle que je préfère,
C'est la guerre de quatorze-dix-huit !
Je sais que les guerriers de Sparte
Plantaient pas leurs épées dans l'eau,
Que les grognards de Bonaparte
Tiraient pas leur poudre aux moineaux...
Leurs faits d'armes sont légendaires,
Au garde-à-vous, j'les félicite,
Mais, mon colon, celle que je préfère,
C'est la guerre de quatorze-dix-huit !
Bien sûr, celle de l'an quarante
Ne m'a pas tout à fait déçu,
Elle fut longue et massacrante
Et je ne crache pas dessus,
Mais à mon sens, ell' ne vaut guère,
Guèr' plus qu'un premier accessit,
Moi, mon colon, celle que je préfère,
C'est la guerre de quatorze-dix-huit !
Mon but n'est pas de chercher noise
Aux guérillas, non, fichtre ! non,
Guerres saintes, guerres sournoises
Qui n'osent pas dire leur nom,
Chacune a quelque chos' pour plaire,
Chacune a son petit mérite,
Mais, mon colon, celle que je préfère,
C'est la guerre de quatorze-dix-huit !
Du fond de son sac à malices,
Mars va sans doute, à l'occasion,
En sortir une - un vrai délice ! -
Qui me fera grosse impression...
En attendant, je persévère
A dir' que ma guerr' favorit'
Celle, mon colon, que j'voudrais faire,
C'est la guerre de quatorze-dix-huit !
Primo Levi: Si c'est un homme
Depuis que l'Homme écrit l'Histoire/ Entre mille et une guerres notoires, j'ai choisi et relu, pour illustrer mon Europe, le livre de Primo Levi : Si c'est un homme. Lui aussi commence par une chanson :
Vous qui vivez en toute quiétude
Bien au chaud dans vos maisons,
Vous qui trouvez le soir rentrant
La table mise et des visages amis,
Considérer si c'est un homme
Que celui qui peine dans la boue,
qui ne connaît pas de repos,
Qui se bat pour un quignon de pain,
qui meurt pour un oui ou un non;
Primo Levi nous avertit :
Les personnages de ce récit ne sont pas des hommes. Leur humanité est morte ou eux-mêmes l'on ensevelie sous l'offense subie ou infligée à autrui. Les SS féroces et stupides, les Kapos, les politiques, les criminels, les prominents grands et petits et jusqu'aux Häftlinge, masse asservie, indifférenciée, tous les échelons de la Hiérarchie dénaturée instaurée par les Allemands sont paradoxalement unis par une même désolation intérieure.
Primo Levi est fait prisonnier par la milice fasciste en Décembre 1943. Résistant, il est envoyé comme juif au camp d'Auschwitz où il arrive en Février 1944. Le convoi compte 650 personnes, il n'en reviendra que vingt. A cette époque, la durée de vie d'un travailleur qui avait échappé à la
sélection, c'est à dire aux chambres à gaz, était de trois mois. Primo Levi raconte les sévices, les coups, les humiliations, la faim, la faim surtout, la peur, le travail dur et incessant, le froid, la maladie, la promiscuité, la saleté, tout ce qui fait qu'un homme se voir privé de sa dignité et réduit à l'état de bête. Primo Levi pense qu'il doit sa survie au fait qu'il est arrivé en 1944 à une époque où la main d'oeuvre est plus rare, donc la ration journalière a été un peu augmentée. De plus, il travaille dans un labo en tant que chimiste, vers la fin de la guerre, il y est au chaud et les conditions de travail sont moins éprouvantes.
Primo Levi raconte la déshumanisation des hommes qui ne pensent plus qu'à la faim tenace qui les réduit à l'état de squelette, qui sont prêts à tout pour survivre, vols, combines, indifférence aux autres, égoïsme, délation, prostitution, violence. Ceux qui sont trop tendres, altruistes ou naïfs ne peuvent survivre.
L'écrivain voit dans les camps une sorte de laboratoire qui nous renseigne sur ce qu'est l'être humain en dehors du tissu social, dans sa nudité morale :
"Enfermez des milliers d'individus entre des barbelés, sans distinction d'âge, de conditions sociales, d'origine, de langue, de culture et de moeurs, et soumettez-les à un mode de vie uniforme, contrôlable, identique pour tous et inférieures à tous les besoins : vous aurez là ce qu'il peut y avoir de plus rigoureux comme champ d'expérimentation, pour déterminer ce qu'il y a d'inné et ce qu'il y a d'acquis dans le comportement de l'homme confronté à la lutte pour la vie. "
Il touche à l'essence du Mal. Il s'interroge sur ce qui fait que l'on est un homme et ce qui fait que l'on cesse de l'être ? Lorsque Primo Levi et son ami Alberto assistent à la pendaison publique d'un homme qui s'est révolté contre la tyrannie, qui a tenu tête aux nazis, celui-ci leur crie :" Camarades, je suis le dernier"! Le dernier... ? à ne pas accepter l'ignominie, à lutter contre l'abjection, à se rebeller contre l'injustice, le dernier Homme ? Pas un murmure ne lui répond dans l'assistance mais une acceptation passive.
"Détruire un homme est difficile, presque autant que le créer : cela n'a pas été aisé ni rapide, mais vous y êtes arrivés, Allemands. Nous voici dociles devant vous, vous n'avez plus rien à craindre de nous : ni les actes de révolte, ni les paroles de défi, ni même un regard qui vous juge."
Alberto et moi, nous sommes rentrés dans la baraque et nous n'avons pas pu nous regarder en face. Cet homme devait être un dur, il devait être d'une autre trempe que nous, si cette condition qui nous a brisés n'a seulement pu le faire plier. (...) Nous avons assouvi la fureur quotidienne de la faim et maintenant la honte nous accable."
Malgré le pessimisme de ce constat, Primo Levi se raccroche pourtant à ce qu'il y a d'humain autour de lui et s'il est encore vivant, aujourd'hui où il écrit ce livre, nous dit-il, il le doit à Lorenzo, un civil qui l'a aidé sans rien lui demander en échange et lui permis de se rappeler "par sa façon si simple et si facile d'être bon qu'il existait encore en dehors du nôtre, un monde juste, des choses et des êtres encore purs et intègres que ni la corruption ni la barbarie n'avaient contaminés...".
Il m'a semblé à cette relecture de Primo Lévi qu'il était beaucoup plus pessimiste que Jorge Semprun. Sur le Mal, Jorge Semprun écrivait : "Une
année à Buchenwald m'avait appris concrètement ce que Kant enseigne,
que le Mal n'est pas l'inhumain, mais, bien au contraire, une expression
radicale de l'humaine liberté.". Cette croyance en la liberté de l'être humain dans le Mal comme dans le Bien atteste que l'homme, libre, reste maître de son choix. Dans l'horreur, Jorge Semprun apporte une certaine consolation, Primo Lévi, le désespoir.
Victor Hugo (1802-1885)
Congrès de la paix 22 août 1849
Enfin pour terminer sur une note optimiste, lisons un extrait du discours de notre Grand Victor Hugo au congrès de la paix de 1849 ... en partie réalisée ? Mais en partie seulement et toujours si fragile !
"Un jour viendra où vous France, vous Russie, vous Italie, vous Angleterre, vous Allemagne, vous toutes, nations du continent, sans perdre vos qualités distinctes et votre glorieuse individualité, vous vous fondrez étroitement dans une unité supérieure, et vous constituerez la fraternité européenne, absolument comme la Normandie, la Bretagne, la Bourgogne, la Lorraine, l'Alsace, toutes nos provinces, se sont fondues dans la France. Un jour viendra où il n'y aura plus d'autres champs de bataille que les marchés s'ouvrant au commerce et les esprits s'ouvrant aux idées. Un jour viendra où les boulets et les bombes seront remplacés par les votes, par le suffrage universel des peuples, par le vénérable arbitrage d'un grand Sénat souverain qui sera à l'Europe ce que le parlement est à l'Angleterre, ce que la diète est à l'Allemagne, ce que l'Assemblée législative est à la France ! Un jour viendra où l'on montrera un canon dans les musées comme on y montre aujourd'hui un instrument de torture, en s'étonnant que cela ait pu être ! Un jour viendra où l'on verra ces deux groupes immenses, les États-Unis d'Amérique, les États-Unis d'Europe, placés en face l'un de l'autre, se tendant la main par-dessus les mers, échangeant leurs produits, leur commerce, leur industrie, leurs arts, leurs génies.
Et ce jour-là, il ne faudra pas quatre cents ans pour l’amener, car nous vivons dans un temps rapide, nous vivons dans le courant d'événements et d'idées le plus impétueux qui ait encore entraîné les peuples, et, à l'époque où nous sommes, une année fait parfois l'ouvrage d’un siècle. Dans notre vieille Europe, l'Angleterre a fait le premier pas, et par son exemple séculaire, elle a dit aux peuples : Vous êtes libre. La France a fait le second pas et elle a dit aux peuples : Vous êtes souverains. Maintenant faisons le troisième pas, et tous ensemble, France Angleterre, Belgique, Allemagne, Italie, Europe, Amérique, disons aux peuples : Vous êtes frères ! "
Je pars à Londres, je viendrai vous lire à mon retour !
Je présenteraiLe moulin sur la Floss et la Petite Fadette le 27 Février en même
temps que Miriam pour le challenge Les deux George de la littérature mais
j’avais envie de vous présenter plus particulièrement le thème de l’enfance dans
Le moulin sur la Floss et le lien qui existe entre George Eliot et Marcel Proust.
Le moulin sur la Floss est considéré comme le chef d’oeuvre de George Eliot en
concurrence avec Middlemarch. Pour ma part, j'aime beaucoup les deux mais j'ai une préférence et une tendresse particulière pour Le moulin sur la Floss. Publié en 1860, l’intrigue commence en 1829 et
s’étend sur une dizaine d’années. Maggie Tulliver, notre jeune héroïne, a 9 ans
et son frère Tom, quatre ans de plus; nous les voyons évoluer dans la société anglaise des
années 1830, de l’enfance à l’âge adulte, pendant une dizaine d’années.
Le
Moulin sur la Floss est une lecture attachante et l’un des plus beaux moments du
roman est celui de la description de l’enfance.
Maggie et Tom Tulliver vivent au
moulin de Dorcolte dont leur père est le propriétaire. L’eau rythme donc le
cours de leur vie et la Floss qui baigne les rives de la petite ville de
Saint-Ogg ainsi que son affluent la Ripple président au bonheur comme au malheur
des habitants du moulin. L’eau synonyme du temps qui passe. La mère, Madame
Tulliver, tremble quand elle ne voit pas ses enfants, craignant qu’ils ne soient
tombés dans l’eau profonde et noyés, et leur père raconte souvent l’histoire
d’une crue qui dans le passé a fait des ravages, détruisant le moulin
reconstruit depuis.
Un univers poétique
Moulin à eau : Eugène Chigot
Aux yeux de Maggie, petite fille sensible y a-t-il plus
beau que le spectacle qui se déroule quotidiennement sous ses yeux et qui forme son univers poétique ?
« Maintenant, je tourne les yeux vers le moulin et je
regarde la roue qui projette sans relâche ses gerbes de joyaux liquides. Cette
petite fille la regarde également : elle est là, exactement au même endroit, au
bord de l’eau depuis que je me suis arrêté sur le pont. Et ce curieux chien
blanc à l’oreille marron, un bâtard, semble, en sautant et en aboyant, adresser
des reproches inutiles à la roue; peut-être est-il jaloux parce que la fillette
au bonnet de castor est tellement fascinée par son mouvement. Il serait temps
que la fillette rentre, me semble-t-il, il y a un beau feu vif pour l’attirer :
la lueur rouge se détache sous le ciel de plus plus gris. Il est temps aussi
pour moi de quitter la pierre froide de ce pont sur laquelle mes bras
reposent. »
Le point de vue de ce texte est celui d'un promeneur solitaire qui observe la scène mais on peut tout aussi bien penser que c’est l’écrivaine, elle-même, qui se revoit en Maggie et revit avec
nostalgie sa propre enfance. On sait que George Eliot a mis beaucoup d’elle-même dans son
jeune personnage. Et c’est peut-être pour cela que toute sa description de
l’enfance sonne si justement, si finement, réenchante une époque qui n’est plus,
ressuscite les sentiments de bonheur intense comme ceux de chagrin sans limites.
Maggie est une fillette au teint brun, une petite sauvageonne aux cheveux
noirs, épais, indisciplinés, fière et volontaire. Elle est imaginative et aime la lecture. Quand on la contrarie trop, elle s'enfuit chez les bohémiens dont elle prétend devenir la reine, une aventure qui lui donne une bonne leçon. Sa mère déplore qu’elle soit aussi laide et aurait
préféré une enfant blonde, au teint pâle, obéissante et docile comme sa cousine
Lucy. Heureusement le père de Maggie adore sa fille et cet amour entre le père
et la fille est très beau. Cependant les parents déplorent tous deux qu’elle
soit trop intelligente ( ce qui est préjudiciable pour une fille et risque de l'empêcher de trouver un mari). Elle est plus intelligente que son frère Tom qui ne manque pas pourtant de bon sens et possède un esprit pragmatique.
C’est pourtant à lui que l’on paie des études coûteuses chez Mr Stelling pour apprendre le latin et le grec ( pour le plus grand malheur du pauvre garçon !)
alors que sa soeur doit se contenter de glaner des connaissances dans les rares
livres qui arrivent au moulin.
De plus, Maggie adore, idolâtre Tom mais le grand
frère est bien décevant. Il est taquin et moqueur, méprise les filles, préfère
jouer avec son copain et chasser les rats. Maggie a bien des raisons
d’être malheureuse et de pleurer seule dans son grenier en plantant des clous
vengeurs dans sa poupée de bois ! « Elles sont amères ces peines de l’enfance !
Lorsque la peine est entièrement nouvelle et inconnue, lorsque l’espérance n’a
pas encore d’ailes pour voler au-delà des jours et des semaines, et que l’espace
d’un été semble infini. »
C'était une de leurs matinées de bonheur
Tom et Maggie : C'était une de leurs matinées de bonheur
Mais l’affection de Tom pour sa petite soeur est
réelle et heureusement il y a aussi les beaux moments, inoubliables. Tom amène
sa soeur à la pêche :
« C’était une de leurs matinées de bonheur. Ils trottaient
et restaient assis ensemble, sans penser que la vie changerait jamais beaucoup
pour eux : simplement ils grandiraient et n’iraient plus à l’école et ce serait
toujours les vacances, toujours ils vivraient ensemble et ils s’aimeraient
bien. »
Toute la nature concourt à ce bonheur, la rivière, les arbres, le grand
frêne, les fruits rouges de l’églantier et de l’aubépine, les rouge-gorges appelés
« Les enfants du Bon Dieu » :
« Le moulin avec son bruit sourd; le grand
châtaignier sous lequel ils faisaient des cabanes. Leur petite rivière la Ripple
et ses rives où ils se sentaient chez eux, où Tom observait toujours les rats
d’eau, tandis que Maggie cueillait les plumets mauves des roseaux… »
Tous
les sens participent à ce bonheur absolu de l’enfance et aussi à cette croyance
que rien ne changera jamais. Et tout change, en vérité, mais si le passé peut
revivre, remonter à la mémoire adulte comme s’il était encore proche de nous,
c’est parce qu’il est lié justement à notre enfance, aux sensations que nous
avons éprouvées, à nos habitudes … que l’éternelle renaissance de la nature nous
permet de retrouver chaque année.
« Nous n’aimerions pas autant la terre si nous
n’y avions pas passé notre enfance… si ce n’était pas la terre où reviennent,
chaque printemps, ces mêmes fleurs qui nous cueillions autrefois avec nos doigts
minuscules, quand nous étions assis sur l’herbe à babiller tout seuls. »
George Eliot où la recherche du temps perdu, George Eliot et le temps retrouvé grâce à l'enfance et aux souvenirs qui lui sont liés ! On
comprend pourquoi Marcel Proust aimait autant Le Moulin sur la Floss.
Quand
George Eliot écrit :
« Ces fleurs bien connues, ces chants d’oiseaux toujours
présents à la mémoire, ce ciel à l’éclat intermittent, ces champs labourés et
herbeux, qui ont chacun comme une personnalité que leur donnent les caprices des
haies : voilà ce qui fait la langue naturelle de notre imagination, ce langage
qui est chargé de toutes les associations subtiles et inextricables, que les
heures fugaces de notre enfance ont laissé derrière elles. Le plaisir que nous
prenons aujourd’hui à voir l’éclat du soleil sur les riches brins d’herbe
pourrait très bien n’être que la perception vague de notre esprit las, sans
l’éclat du soleil et l’herbe de ces années anciennes qui continuent de vivre en
nous et transforment notre perception en tendresse. »
Marcel Proust lui répond :
"Le côté de Méséglise avec ses lilas, ses aubépines, ses bleuets, ses
coquelicots, ses pommiers, le côté de Guermantes avec sa rivière à têtards, ses
nymphéas et ses boutons d'or, ont constitué à tout jamais pour moi la figure des
pays où j'aimerais vivre, où j'exige avant tout qu'on puisse aller à la pêche,
se promener en canot, voir des ruines de fortifications gothiques et trouver au
milieu des blés, ainsi qu'était Saint-André-des-Champs, une église monumentale,
rustique et dorée comme une meule ; et les bleuets, les aubépines, les pommiers
qu'il m'arrive quand je voyage de rencontrer encore dans les champs, parce
qu'ils sont situés à la même profondeur, au niveau de mon passé, sont
immédiatement en communication avec mon coeur."
Dans son blog Miriam raconte sa visite à Douarnenez et elle note que la ville s'est construite autour de la richesse locale, la sardine. Richesse mais pas pour tout le monde ! C'est là qu'a eu lieu la première grève féminine des Penn Sardin, surnom donné aux ouvrières qui travaillaient dans les usines de sardines.
En écho au billet de Miriam, Aifelle publie dans son Bon Dimanche, la chanson des Penn Sardin, chantée pendant la grève de 1924-25 et qui a été reprise pendant la célébration du centenaire de la grève : "Pemp real a vo !" ( "cinq réaux ce sera")
En 1905, il y avait eu une première grève des Penn Sardin pour obtenir d'être payées à l'heure et non au cent de sardines. En 1924, l'exploitation de ces ouvrières est telle qu'éclate la grande grève des sardinières qui a eu un écho national, entraînant la solidarité des travailleurs, partout en Bretagne et dans le reste de la France.
Quel que soit l'âge, de 12 ans à 80 ans, ces femmes travaillent dans les conserveries à raison de 10 heures par jour et de 72 heures d'affilée. La loi de 1919 sur les 8 heures de travail n'est pas respectée. Elles réclament (entre autres) vingt centimes d'augmentation. Les heures passées à l'usine dans l'attente du poisson ne sont pas
payées, les heures supplémentaires ne sont pas majorées, les heures de
travail de nuit (en principe interdit pour les femmes) ne sont pas
majorées. Les revendications vont porter sur tous ces points.
Enfin Ingammic a rédigé un billet sur un livre : Un belle grève de femmes d'Anne Grignon.
"Elles sont ouvrières dès l’enfance, pour certaines à partir de huit ans
-on contourne, quand le manque d’argent se fait trop criant, la loi qui
impose d’en avoir au moins douze- dans des conditions difficiles. Le
travail se fait debout et à un rythme infernal, dans des structures
exhaussant l’inconfort des chaleurs estivales comme des froids
hivernaux, chargées d’odeurs de saumure et d’entrailles. Et leurs
journées se prolongent avec l’entretien de la maison -qui comme leurs
tenues, se doit d’être impeccable-, le linge à laver (sans machine) mais
aussi les tâches administratives comme la tenue des comptes dont elles
s’occupent généralement, car la plupart maîtrisent mieux le français que
leurs époux." Ingammic
Douarnenez : la grève de sardinières
"La grève, soutenue par le maire Daniel Le Flanchec, animée par un comité de grève et supportée entre autres par Lucie Colliard et Charles Tillon pour la CGTU, commence le 21 novembre 2024 dans une fabrique des boîtes. Elle s'étend le 25 à toutes les usines du port. Les 1600 femmes (sur 2 100 grévistes), sont chaque jour en première ligne des manifestations, au cri de « Pemp real a vo ! » (« Cinq réaux ce sera , c'est-à-dire 25 sous,
ou 1,25 franc). Les patrons sont intraitables. Et les choses
s'enveniment dans la deuxième quinzaine de décembre lorsqu'ils font
appel à seize "jaunes" (briseurs de grève), recrutés dans une officine spécialisée de la rue Bonaparte à Paris. Le préfet destitue le maire communiste, Daniel Le Flanchec. La grève déborde Douarnenez. Elle devient un enjeu national. Le , au débit de L'Aurore, les jaunes tirent plusieurs coups de feu sur Le Flanchec, l'atteignant à la gorge, blessant grièvement son neveu et touchant quatre autres personnes.
On apprend que deux conserveurs, Béziers et Jacq, ont remis aux jaunes la somme de 20 000 francs (l'équivalent de 25 000 heures de travail de leurs ouvrières). Ils risquent la cour d'assises. Le préfet menace de porter plainte contre le syndicat des usiniers. Le 7 janvier, ce dernier pousse à la démission ses membres les plus durs. Le 8 janvier, après 46 jours de grève, des accords sont signés :
toutes les heures de présence à l'usine sont désormais payées, les
femmes obtiennent un relèvement de leur salaire horaire à un franc,
une majoration de 50 % des heures supplémentaires et de 50 % pour le
travail de nuit. La grève est victorieusement terminée le alors que des briseurs de grève ont tiré sur le maire Daniel Le Flanchec le ." (wikipédia)
Quant à moi, j'ai tout de suite pensé à ce poème de Jacques Prévert que j'aime depuis longtemps : une sorte de valse triste et lancinante qui raconte un conte de fées inversé avec le refrain qui revient en début et à la fin du poème comme s'il ne pouvait y avoir de fin à la misère des ouvrières. A tel point que cette danse avec la répétition de "tournez, tournez", évoquantun manège d'enfants plein de joie et d'insouciance, dépeint, au contraire, l'éternelle continuation du malheur.
Jacques Prévert, Chanson des Sardinières
Paul Gruyer : conserverie de sardinières
Ce poème fut écrit par Jacques Prévert en 1935 à l'occasion d'une fête bretonne à Saint-Cyr, localité de Seine-et-Oise. Il a été publié en 1949 dans un recueil intitulé Spectacles.
Tournez tournez petites filles tournez autour des fabriques bientôt vous serez dedans tournez tournez filles des pêcheurs filles des paysans
Les fées qui sont venues autour de vos berceaux les fées étaient payées par les gens du château elles vous ont dit l’avenir et il n’était pas beau
Vous vivrez malheureuses et vous aurez beaucoup d’enfants beaucoup d’enfants qui vivront malheureux et qui auront beaucoup d’enfants qui vivront malheureux et qui auront beaucoup d’enfants beaucoup d’enfants qui vivront malheureux et qui auront beaucoup d’enfants beaucoup d’enfants beaucoup d’enfants...
Tournez tournez petites filles tournez autour des fabriques bientôt vous serez dedans tournez tournez filles des pêcheurs filles des paysans
Joséphine Pencalet
Première femme a être élue conseillère municpale
" Joséphine Pencalet est l’un des visages de cette lutte victorieuse. En 1925, elle est élue conseillère municipale sur la liste présentée par le Parti communiste français. Election rapidement invalidée par le Conseil d'État,
puisque les femmes n'ayant pas le droit de vote, ne sont pas
considérées comme éligibles. Elle s'insurge contre cette annulation,
mais le PC, qui avait pourtant fortement médiatisé sa candidature
et son élection, ne la suit pas. Amère, s'estimant "utilisée",
Joséphine Pencalet refusera de voter jusqu’à sa mort, en 1972. La petite sardinière bretonne reste cependant l'une des premières élues municipales en France." ( TV5 Ici)
Ta loi du ciné signale une autre BD, Les chasseurs d'écume (Debois/Fino), qui raconte l'histoire de la sardine à Douarnenez et dans un des tomes la grève des Penn Sardin.
La fosse aux ventsde Roger Vercel regroupe trois volumes respectivement appelés : Ceux de la Galatée, La peau du Diable, Atalante. Tous trois sont consacrés à un personnage récurrent, Pierre Rolland, la forte tête, l’orgueilleux, que l’on voit évoluer d’un roman à l’autre de simple matelot à capitaine, au cours de son embarquement sur trois voiliers différents « aux temps héroïque des Cap-Horniers. » comme l’annonce le sous-titre du roman. La trilogie s’étend de la fin du XIX siècle à la première guerre mondiale, à une époque où les splendides voiliers, fierté de leur équipage, vont être peu à peu supplantés par les bateaux à vapeur.
Ceux de la Galatée
En 1897, le long-courrier Galatée part du port de Dunkerque livrer du charbon au Chili et retournera en s’arrêtant à San Francisco pour charger du grain. Ce navire est commandé par le capitaine Le Gaq et son second Monnard. Il y a aussi le pilotin Jean Marquet, un adolescent que son riche père oblige à embarquer pour lui forger le caractère. Pauvre gamin en butte aux railleries de l’équipage, et formé sur le tas, sans ménagement. Le marin Pierre Rolland le prend en grippe, haïssant sa faiblesse et plein de mépris pour son ignorance. Rolland est responsable d’un accident qui risque de coûter la vie au jeune homme. Au cours du voyage au cours duquel le passage du Cap Horn se révèle être un morceau de bravoure, le second, Monnard, s'aperçoit que Pierre Rolland a l’étoffe d’un chef. Il lui propose de reprendre des études pour devenir capitaine. Il faudra vaincre l’orgueil de Rolland qui vient d’un milieu modeste, sa crainte qu’on lui fasse l’aumône, ses doutes et ses révoltes, pour que celui-ci accepte l’hospitalité du frère de Monnard, un curé, un beau personnage, et pour qu’il accepte de suivre des cours auprès du père Rémy… Mais là encore son caractère orgueilleux et peu conciliant blessent ceux qui pourtant l’ont l’aidé.
La peau du diable
Dans La peau du diable, Pierre Rolland est devenu second sur L’Antoninecommandé par le capitaine Thirard. Il embarque à Port-Talbot près de Bristol, et se rend en Nouvelle-Calédonie pour charger du minerai de nickel. Le capitaine Thirard souffre d’un cancer de la gorge mais conserve jusqu’au bout sa dignité et assume ses responsabilités envers son navire malgré des souffrances atroces. Il gagne le respect de Rolland et de son équipage.
Atalante
Le capitaine Pierre Rolland est d’abord commandant de l'Argonaute mais son second, Fourment, doit débarquer suite à un accident survenu lors du voyage aller. À l'arrivée en France, le lieutenant Gicquel qui a fait fonction de second depuis l'accident, invite le capitaine Rolland au mariage de sa soeur. C’est là que Rolland rencontre Geneviève, la soeur de la mariée. Rolland qui, jusqu’alors, n’estimait pas les femmes, est séduit par l’intelligence et la finesse de la jeune femme. Il l'épouse avant d'embarquer à bord de l'Atalante, en partance du Havre pour San Francisco. Malgré les réticences de Rolland, Geneviève embarque avec lui. Elle est persuadée que, comme sa mère l’a fait avant elle, elle pourra suivre son mari dans ses voyages au long cours et éviter les séparations et l’attente qui sont le sort habituel des femmes de marin.
Les personnages
Vercel a le don de créer des personnages complexes, vrais, rudes, parfois primitifs, et de nous faire partager leur vie, comprendre leur mentalité. Je dois dire que j’ai trouvé Pierre Rolland extrêmement antipathique. Il méprise les femmes tout en se servant d’elles pour ses besoins sexuels. Et même lorsqu’il trouve une femme qu’il admire assez pour l’épouser, il la méprisera dès qu'elle lui paraît en état de faiblesse, victime du mal de mer et sa santé s’étiolant. Et que dire du racisme manifesté par Rolland envers les canaques que les missionnaires s’efforcent d’instruire - en vain- d’après lui : « Tout ce qu’ils parvenaient à loger dans ces cervelles primitives leur demeurait aussi étranger que le dressage des chiens savants ». C’est assez abject !
Il a, bien sûr, des qualités, sa compétence, son endurance, son courage et sa loyauté envers ses chefs, ses hommes et son navire mais comme le disent ses pairs, capitaines comme lui, même s’ils le respectent, ils ne pourront jamais se lier d’amitié avec lui. L’épouse de Pierre Rolland qui embarque avec lui sur l’Atalante est une belle figure féminine, fine, intelligente, courageuse, qui fait ressentir d’autant plus l’incapacité de son mari à éprouver de l’empathie, et met en relief d'une manière révoltante son égoïsme, son mépris des femmes et des faibles.
Un roman d’aventure et un hommage aux marins disparus
Les trois volumes se lisent comme des romans d’aventures et, si l’on est parfois noyé sous le flot du vocabulaire de la navigation à voile, la narration, vivante, nous entraîne dans des aventures dangereuses et passionnantes. Vercel décrit la vie des Cap-Horniers, et la richesse de la description, la connaissance des manoeuvres complexes à effectuer, tout donne au lecteur l’impression que l’auteur est un marin chevronné, qui a vécu bien des aventures extrêmes en haute mer. Or, il n’en est rien, il n’est allé qu’une fois en mer sur un bateau de pêche et n’a jamais effectué de voyages au long cours, ce qui rend encore plus incroyable sa maîtrise de la navigation à voiles, sa documentation des conditions de travail effroyables des Caps-Horniers, sa compréhension de la mentalité des marins du bas de l’échelle à la fonction la plus haute de capitaine. C’est que pour écrire ces romans il a rencontré de vieux marins qui ont vécu la fin de ces temps héroïques, collecté leurs souvenirs, leurs aventures, il s’est nourri de leurs récits, de leurs croyances, de maintes anecdotes. Il a vécu à travers eux les difficultés du métier mais aussi ressenti la fierté de ces hommes qui étaient conscients de la beauté et des qualités de leur navire qu’ils aimaient d’amour et qu’ils voyaient sur le point de disparaître au profit de la navigation à vapeur qui allait les remplacer. Ils étaient à la fois victimes de conditions de vie éprouvantes, de l’exploitation exercée sur eux par des armateurs qui les payaient mal et les accablaient de travail. Ils étaient parfois révoltés, ombrageux, prompts à prendre la mouche. Ils étaient aussi les héros orgueilleux d’un quotidien qui ressemblait bien à une épopée que Roger Vercel a su rendre d’une manière magistrale.
Pour un oui ou pour un non est une pièce de théâtre de Nathalie
Sarraute, créée comme pièce radiophonique en décembre 1981, publiée en
1982 et représentée pour la première fois au théâtre en 1986.
C'est la pièce la plus jouée de Nathalie Sarraute, avec plus de 600
représentations professionnelles depuis sa création. (Wikipedia)
Deux amis proches, pour une expression maladroitement employée,
déclenchent une guerre qui met en cause leur amitié, leur partage, leur
complicité. Les mots se chargent de comique, de tragique, de ridicule et
d’absurde pour aboutir à un échange verbal qui fait de ce texte une
tragi-comédie contemporaine unique.
J'ai décidé d'amener ma petite-fille voir Pour un oui ou pour un non, pièce que j'avais vue seule. Elle va entrer en seconde et j'ai supposé qu'elle aimerait cette pièce qui (comme le Menteur) est au programme du bac français; Et bien non, c'est raté. Elle n'a pas aimé. Moi oui. Voilà ce que j'écrivais en 2023.
Mon avis
Quel plaisir de voir pour la première fois sur scène cette pièce que j'ai lue et appréciée il y a déjà bien des années !
Imaginez deux amis d'enfance, avec tout ce que cela comporte de
moments partagés, de complicité, de souvenirs communs. L'un d'eux
réussit très bien socialement. Quand l'autre, qui se sent peut-être
dévalorisé, se vante d'avoir réussi, le premier lui répond : " C'est
bien, ça !".
Pas
de quoi fouetter un chat, semble-t-il ! Oui, mais ... cela dépend
comment la phrase est dite et comment on la reçoit. De fil en aiguille,
les deux amis vont vider leur sac et mettre des mots sur des riens,
petites mesquineries, jalousies, sentiments refoulés, mais qui, une fois
exprimés, se révèlent au grand jour. Et voilà comment, pour un oui ou
pour un non, la belle amitié est brisée.
Les
amis interprétés par Pablo Chevalier, Josselin Girard, se font face sur
la scène et tiennent les spectateurs en haleine ! Tout le jeu, qui
procure un vif plaisir, consiste à l'interprétation d'une phrase que le
ton de la voix, les pauses, les respirations, éventuellement le geste
accompagnateur, peuvent rendre élogieuse ou péjorative. Il fallait
d'excellents comédiens pour donner à entendre toutes les nuances de la
langue française, de ses intonations, et il fallait Nathalie Sarraute
pour jouer ainsi avec le langage et pour peindre avec tant de subtilité
la psychologie de l'âme humaine
Pour un oui ou pour un non
du 5 au 26 juillet
10h00
1h
CABESTAN (THÉÂTRE LE)
Salle : Théâtre Le Cabestan
auteur⸱ice
De
Nathalie Sarraute
équipe artistique
Bruno Dairou - Mise en scène
Pablo Chevalier - Interprétation
Josselin Girard - Interprétation
Héléna Castelli - Création lumière
Philippe Robinet - Scénographie
Nina Dumont - Billetterie
Camille Vigouroux - Graphisme
Cie des Perspectives
Compagnie française
Compagnie professionnelle
Description :
La Compagnie des Perspectives inscrit sa
démarche artistique dans la volonté de créer des pièces du répertoire
contemporain. Il s’agit à la fois de mettre en valeur la richesse de
l’écriture dramatique actuelle mais aussi de refuser de s’engager dans
un théâtre du « politiquement correct ». S’il n’est en aucun cas
question de nourrir le débat entre théâtre de divertissement et théâtre
destiné aux élites averties, il nous paraît particulièrement pertinent
de montrer que le théâtre peut toujours constituer un art du combat pour
des valeurs.
Ombres et brouillard : Photographie d'Aurélia Frey
EN MÉMOIRE
En 2012, j'ai publié ce poème de Desnos que je vous fais redécouvrir à l'occasion des quatre-vingts ans de l'anniversaire de la libération d'Auschwitz. Il est important de commémorer cet évènement à une époque ou les partis d'obédience nazie sont plus forts que jamais en Europe et encouragés par les dirigeants des Etats-Unis. Je complète ce billet avec le si beau poème d'Aragon Complainte de Robert le diable chanté par Jean Ferrat.
Le dernier poème
Robert Desnos
Robert
Desnos, poète résistant, est arrêté par la Gestapo le 22 février 1944
et amené à Compiègne. De là, il est envoyé d'abord à Auschwitz puis à Buchenwald et à Floha,
en Saxe. Au moment de l'arrivée des troupes alliées, il est déplacé
vers Terezine dans l'ancienne Tchécoslovaquie. Une marche de 200 km à
pied dans la neige, des jours de souffrance et de désespoir pour ces hommes affaiblis,
sous-alimentés, malades, que l'on achève en cours de route s'ils ne
parviennent pas à suivre...
Quand les alliés arrivent à Terezine, Desnos est atteint du typhus. Il
est transporté à l'hôpital militaire installé par les russes pour
accueillir les malades. Ceux-ci font appel à des étudiants de la faculté
de médecine de Prague pour enrayer l'épidémie.
C'est ainsi qu'un jeune tchèque, Joseph Stuna, lit dans les registres
que Robert Desnos est parmi les prisonniers. Epris de poésie française,
admirateur du surréalisme et de Robert Desnos, le jeune homme cherche le
poète et croit le reconnaître dans les traits émaciés d'un malade et
comme on demande à ce dernier s'il connaît le poète français Robert
Desnos, il répond :
- Oui! Robert Desnos, poète français, c'est moi !
Le 8 juin 1945, Robert Desnos s'éteint. Il devra à la poésie, ce langage
universel, de ne pas mourir seul, inconnu, et d'avoir autour de lui des
amis pour le soutenir.
On a retrouvé dans la poche de son vêtement un poème qui a pendant
longtemps été considéré comme le dernier, dédié à sa femme Youki. Or, il
n'en est rien. Le poème a été écrit en 1926 et dédicacé à la Mystérieuse, une autre que Youki.Voir le petit monde de Youki.
Mais le poème, devenu légende, n'a rien perdu de sa beauté.
Robert Desnos est né dans le quartier Saint Merry, près des Halles, sa mère était fille du propriétaire d'une rôtisserie, son père était mandataire en volaille et en gibier, d'où l'importance donné à ce lieu dans le poème d'Aragon. Quand il rejoint les surréalistes, Robert Desnos s'essaye à l'écriture automatique et au langage hypnotique. Il devient le prophète du groupe qui compte Breton, Aragon, Eluard, Soupault, Vitrac... et ses visions souvent déréglées, exaltées, violentes, sont teintées de sang comme, nous dit Aragon, s'il avait vu le destin qui l'attendait lui et les millions de victimes des camps de concentration. Il est aussi le poète de Paris et de la nuit.
Tu portais dans ta voix comme un chant de Nerval Quand tu parlais du sang jeune homme singulier Scandant la cruauté de tes vers réguliers Le rire des bouchers t'escortait dans les Halles
Parmi les diables chargés de chair tu noyais Je ne sais quels chagrins Ou bien quels blue devils Tu traînais au bal derrière l'Hôtel-de-Ville Dans les ombres koscher d'un Quatorze-Juillet
Tu avais en ces jours ces accents de gageüre Que j'entends retentir à travers les années Poète de vingt ans d'avance assassiné Et que vengeaient déjà le blasphème et l'injure
Tu parcourais la vie avec des yeux royaux Quand je t'ai rencontré revenant du Maroc C'était un temps maudit peuplé de gens baroques Qui jouaient dans la brumes à des jeux déloyaux
Debout sous un porche avec un cornet de frites Te voilà par mauvais temps près de Saint-Merry Dévisageant le monde avec effronterie De ton regard pareil à celui d'Amphitrite
Énorme et palpitant d'une pâle buée Et le sol à ton pied comme au sein nu l'écume Se couvre de mégots de crachats de légumes Dans les pas de la pluie et des prostituées
Et c'est encore toi sans fin qui te promènes Berger des longs désirs et des songes brisés Sous les arbres obscurs dans les Champs-Elysées Jusqu'à l'épuisement de la nuit ton domaine
Tu te hâtes plus tard le long des quais Robert Quand Paris se défarde et peu à peu s'éteint Au geste machinal que fait dans le matin L'homme bleu qui s'en va mouchant les réverbères
Oh la Gare de l'Est et le premier croissant Le café noir qu'on prend près du percolateur Les journaux frais les boulevards pleins de senteur Les bouches du métro qui captent les passants
La ville un peu partout garde de ton passage Une ombre de couleur à ses frontons salis Et quand le jour se lève au Sacré-Coeur pâli Quand sur le Panthéon comme un équarissage
Le crépuscule met ses lambeaux écorchés Quand le vent hurle aux loups dessous le Pont-au-Change Quand le soleil au Bois roule avec les oranges Quand la lune s'assied de clocher en clocher
Je pense à toi Desnos qui partis de Compiègne Comme un soir en dormant tu nous en fis récit Accomplir jusqu'au bout ta propre prophétie Là-bas où le destin de notre siècle saigne
Je pense à toi Desnos et je revois tes yeux Qu'explique seulement l'avenir qu'ils reflètent Sans cela d'où pourrait leur venir ô poète Ce bleu qu'ils ont en eux et qui dément les cieux