Pages

vendredi 19 février 2010

Jules Supervielle : Le village sur les flots

La vague de Katshushika Hokusaï


Dans la poésie de Jules Supervielle, un thème récurrent très beau et très nostalgique à la fois, contient une dimension tragique qui me touche beaucoup : l'homme est capable d'engendrer par la pensée, l'imagination, la rêverie ou le désir, un univers qui va désormais prendre forme hors de lui, doué de vie et pourtant hors de l'existence, prisonnier à jamais de l'esprit qui l'a créé et qui finit par l'oublier.
Cet homme, c'est aussi le Poète dont Supervielle décrit ainsi le pouvoir :

"Alors que la fée a besoin d'une baguette, le magicien de quelque objet enchanté, il suffit au poète des mots qu'il a dans sa tête pour s'offrir tout ce qui lui manque. Lui faut-il un diamant? Il prend le plus beau. Une tempête? C'est la plus terrible. Un tapis volant? Il sera volant?"* .

Le poète est donc un Créateur tout puissant qui façonne l'Univers, mais, ce faisant, il se conduit en Dieu terrible, abandonnant ses créatures à leur destin, en proie à la déréliction, tragique reflet de la condition humaine.
C'est peut-être ainsi que l'on peut interpréter le poème "Le Village sur les flots" et le conte "L'enfant de la Haute mer".

Le village sur les flots

Je frôlais un jour un village
Naufragé au fil de vos eaux
Qui venait humer d'âge en âge
Les maisons de face et de dos,
Villages sans rues ni clocher,
Sans drapeau, ni linge à sécher,
Et tout entier si plein de songe
Que l'on eût dit le front d'une ombre.
Des maisons à queue de poisson
Formaient ce village-sirène
Où le lierre et le liseron
s'épuisaient en volutes vaines.
Parfois une étoile inquiète
Violente au grand jour approchait,
Et plus violent s'en allait
Dans sa chevelure défaite.
Un écolier taché d'embruns
Portant sous le bras un cartable
jetait un regard outrebrun
Sur les hautes vagues de fable.
Un enfant de l'éternité,
Cher aux solitudes célestes
Plein d'écume et de vérité
Un clair enfant long et modeste.
Dans ce village sans tombeaux,
Sans ramages ni pâturages
Donnant de tous côtés sur l'eau,
Village où l'âme faisait rage,
Et qui, ramassé sur la mer,
Attendait une grande voile
Pour voguer enfin vers la terre
Où fument les autres villages.

Gravitations


Illustration de Jacqueline Duhême (détail)




L'enfant de la haute mer (extrait)

Comment s'était formée cette rue flottante? Quels marins, avec l'aide de quels architectes, l'avaient construite dans le haut Atlantique à la surface de la mer, au-dessus d'un gouffre de six mille mètres.
Et cette enfant de douze ans si seule qui passait en sabots d'un pas sûr dans la rue liquide comme si elle marchait sur la terre ferme?
Parfois l'enfant éprouvait un désir très insistant d'écrire certaines phrases. Elle le faisait avec une grande application.
En voici quelques unes, entre beaucoup d'autres :
- Partageons ceci, voulez-vous?
- Ecoutez-moi bien. Asseyez-vous, ne bougez pas, je vous en supplie!
- Ecume, écume autour de moi, ne finiras-tu pas par devenir quelque chose de dur?
- Pour faire une ronde, il faut au moins être trois.
Marins, qui rêvez en haute mer, les coudes appuyés sur la lisse, craignez de penser longtemps à un visage aimé. Vous risqueriez de donner naissance, dans les lieux essentiellement désertiques, à un être doué de toute la sensibilité humaine et qui ne peut pas vivre ni mourir, ni aimer, et souffre pourtant comme s'il vivait, aimait et se trouvait toujours sur le point de mourir....

* cité par Claude Roy Jules Supervielle Poètes d'Aujourd'hui Seghers
  • Facebook
  • Twitter

mercredi 3 février 2010

Pour célébrer l’hiver… avec Guy.Charles Cros, René Char, Anne Hébert, Pierre Reverdy, Yonomoto Kikaku ,

 
Sisley


On s'éveille
du coton dans les oreilles
une petite angoisse douce
autour du cœur, comme mousse
c'est la neige,
l'hiver blanc
sur ses semelles de liège
qui nous a surpris, dormant.
                                       
Guy-Charles Cros : matin d'hiver dans Poésies au coeur

Sur mon chapeau
la neige me paraît légère
Car elle est mienne

    Yonomoto Kikaku : poésie japonaise classique




Il neige
Sur mon toit et sur les arbres
Le mur et le jardin sont blancs
Et le sentier noir
Et la maison s'est écroulée  sans bruit
Il neige
Pierre Reverdy  Souffle dans Le Cadran quadrillé




La neige nous met en magie
Blancheur étale
Plumes gonflées
Où perce l’œil rouge de cet oiseau.

Mon coeur; Trait de feu
sous des palmes de gel
File le sang qui s'émerveille
                               Anne Hébert : Neige dans Mystère de la parole




J’ai été élevé parmi les feux de bois, au bord de braises qui ne finissaient pas cendres. Dans mon dos l’horizon tournant d’une vitre safranée réconciliait le plumet brun des roseaux avec le marais placide. L’hiver favorisait mon sort. Les bûches tombaient sur cet ordre fragile maintenu en suspens par l’alliance de l’absurde et de l’amour. Tantôt m’était soufflé au visage l’embrasement, tantôt une âcre fumée. Le héros malade me souriait de son lit lorsqu’il ne tenait pas clos ses yeux pour souffrir. Auprès de lui, ai-je appris à rester silencieux ? À ne pas barrer la route à la chaleur grise ? À confier le bois de mon cœur à la flamme qui le conduirait à des étincelles ignorées des enclaves de l’avenir ? Les dates sont effacées et je ne connais pas les convulsions du compromis.
                      
René Char : Sept saisis par l’hiver dans Chants de la Balandrane