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samedi 15 août 2026

Balzac : Un drame au bord de la mer Le Croizic // Victor Hugo et Joaquin Sorolla : Biarritz


 

J’avais commandé le livre de l’écrivain allemand Siegfried Lenz conseillé par Cleanthe pour le challenge Escapades en Europe :  Les stations balnéaires mais il n’est arrivé chez moi qu’après mon départ en vacances vers mon petit hameau lozérien. Il me faudra donc attendre mon retour à Avignon en septembre pour le lire. Donc, j’ai choisi une nouvelle de Balzac : Un drame au bord de la mer pour la Station balnéaire du Croisic  et un livre de Joaquin Sorolla/ Bords de mer ainsi que des notes de Voyage de Victor Hugo sur Biarritz.

 

Eugène Boudin : Le Croisic


C’est dans les années 1830 que Balzac séjourne au Bourg-de-Baz et qu’il écrit un conte philosophique Un drame au bord de la mer, qui se déroule dans la presqu’île de Croisic et sa côte sauvage. Nous ne sommes qu’au début de la vogue pour les stations balnéaires qui correspond à la mode encore timide des bains de mer. Les plages de Saint-Goustan, de Port Lin au Croisic sont parmi les premières à accueillir des baigneurs.

Louis Lambert, un personnage de La Comédie humaine dans le roman éponyme de Balzac, est le principal personnage de la nouvelle Un drame au bord de la mer avec sa fiancée Pauline. Louis Lambert est le type même de l’artiste, à la sensibilité tellement exacerbée qu’elle confine à la folie. Pauline est la seule à pouvoir le comprendre et possède des trésors d’empathie et de patience, si bien que les deux jeunes gens passent tout d’abord un séjour idyllique au Croisic, sensibles à la beauté, au calme, au recueillement de la station balnéaire..

« La mer était belle, je venais de m’habiller après avoir nagé, j’attendais Pauline, mon ange gardien, qui se baignait dans une cuve de granit pleine d’un sable fin, la plus coquette baignoire que la nature ait dessinée pour ses fées marines. Nous étions à l’extrémité du Croisic, une mignonne presqu’île de la Bretagne … »

Tout d’abord, la beauté de la nature est en harmonie avec les sentiments de bonheur et de perfection qui sont ceux de Louis et de Pauline.

« La vie humaine a de beaux moments ! Nous allâmes en silence le long des grèves. Le ciel était sans nuages, la mer était sans rides ; d’autres n’y eussent vu que deux steppes bleus l’un sur l’autre ; mais nous, nous qui nous entendions sans avoir besoin de la parole, nous qui pouvions faire jouer entre ces deux langes de l’infini, les illusions avec lesquelles on se repaît au jeune âge, nous nous serrions la main au moindre changement que présentaient, soit la nappe d’eau, soit les nappes de l’air, car nous prenions ces légers phénomènes pour des traductions matérielles de notre double pensée. »

Mais ce moment de joie va être troublé par une première rencontre, celle d’un pauvre pêcheur vêtu de haillon, les pieds nus, le pantalon troué. Cette interruption de la félicité est marquée par une première dissonance qui apparaît dans le paysage : « Au moment où les toits de la ville apparurent à l’horizon en y traçant une ligne grisâtre... ».  Pourtant, lorsque tous deux décident d’acheter sa pêche au pêcheur à qui ils permettront ainsi de se nourrir et de subvenir aux besoins de son vieux père, leur harmonie est rétablie et la beauté du paysage est à nouveau présente et les illumine.

En ce moment, le soleil, sympathisant avec ces pensées d’amour ou d’avenir, a jeté sur les flancs fauves de cette roche une lueur ardente ; quelques fleurs des montagnes attiraient l’attention ; le calme et le silence grandissaient cette anfractuosité sombre en réalité, colorée par le rêveur ; alors elle était belle avec ses maigres végétations, ses camomilles chaudes, ses cheveux de Vénus aux feuilles veloutées. Fête prolongée, décorations magnifiques, heureuse exaltation des forces humaines !


Ils promettent alors au pêcheur un bon dîner s’il les amène à la Pointe de Baz jusqu’à la tour qui domine le bassin et les côtes entre Croisic et Baz.

Survient une seconde dissonance dans le paysage dont la vue les frappe par son aspect désertique et sa pauvreté, rien ne pousse sur cette côte battue par les vents de mer où la bouse séchée tient lieu de bois de chauffage l’hiver.

Figurez-vous, (...) une lande de deux lieues remplie par le sable luisant qui se trouve au bord de la mer. Çà et là quelques rochers y levaient leurs têtes, et vous eussiez dit des animaux gigantesques couchés dans les dunes. Le long de la mer apparaissaient quelques rescifs autour desquels se jouait l’eau en leur donnant l’apparence de grandes roses blanches flottant sur l’étendue liquide et venant se poser sur le rivage. »

C’est alors qu’ils aperçoivent, assis sur un rocher à l’entrée d’un grotte, un homme qui semble pétrifiée, le visage détruit par la mer, l’âge, le chagrin, les yeux ensanglantés,  et ce réprouvé, tout le monde semble vouloir l'éviter. Cet homme nommé Cambremer leur fait une terrible impression et ils sentent qu’ils sont devant le spectacle d’un grand malheur. Pauline et Louis n’ont de cesse d’apprendre l’histoire de Cambremer que leur raconte le vieux pêcheur. Je vous la laisse découvrir mais sachez que les jeunes gens, horrifiés, vont désormais voir ce qui les entoure d’un autre manière :  "L’horrible aspect de ces marécages, dont la boue était symétriquement ratissée, et de cette terre grise dont a horreur la Flore bretonne, s’harmonisait avec le deuil de notre âme."

La nouvelle joue donc sur le contraste entre l'harmonie du jeune couple détruite en deux temps par une sorte de gradation : 1)  l'apparition du pauvre pêcheur, 2) l'apparition de cet homme symbole du désespoir.

Balzac y soulève la question de l’impossibilité d’être heureux face au malheur des autres.

Il décrit la Nature en adéquation avec les états d’âme.

Il y a aussi, dans la suite de la nouvelle que je n'ai pas expliquée pour ménager la curiosité, une réflexion sur l’éducation de l’enfant, sur la responsabilité des parents et sur  l’existence  du Mal. Et, à ce propos, à notre grand étonnement, à nous, lecteurs modernes,  Balzac affirme qu'il peut y avoir :   « un crime nécessaire. » 

Victor Hugo et Biarritz

 

Victor Hugo

J'ai visité La Picardie et la baie de Somme avec Victor Hugo et voilà que je le retrouve à Biarritz en 1843 avant que la ville ne devienne une station balnéaire si connue ! Dans son carnet de voyage, il écrit : 

"On se baigne à Biarritz comme à Dieppe, comme au Havre, comme au Tréport ; mais avec je ne sais quelle liberté que ce beau ciel inspire et que ce doux climat tolère. Des femmes, coiffées du dernier chapeau venu de Paris, enveloppées d’un grand châle de la tête aux pieds, un voile de dentelle sur le visage, entrent en baissant les yeux dans une de ces baraques de toile dont la grève est semée ; un moment après, elles en sortent, jambes nues, vêtues d’une simple chemise de laine brune qui souvent descend à peine au-dessous du genou, et elles courent en riant se jeter à la mer. Cette liberté, mêlée de la joie de l’homme et de la grandeur du ciel, a sa grâce.

  (...)

Somme toute, avec sa population cordiale, ses jolies maisons blanches, ses larges dunes, son sable fin, ses grottes énormes, sa mer superbe, Biarritz est un lieu admirable.

 Je n’ai qu’une peur, c’est qu’il ne devienne à la mode. Déjà on y vient de Madrid, bientôt on y viendra de Paris.

 

Alors Biarritz, ce village si agreste, si rustique et si honnête encore, sera pris du mauvais appétit de l’argent ; sacra fames. Biarritz mettra des peupliers sur ses mornes, des rampes à ses dunes, des escaliers à ses précipices, des kiosques à ses rochers, des bancs à ses grottes, des pantalons à ses baigneuses. Biarritz deviendra pudique et rapace. La pruderie, qui n’a dans tout le corps de chaste que les oreilles, comme dit Molière, remplacera la libre et innocente familiarité de ces jeunes femmes qui jouent avec la mer. Et puis il y aura cabinet de lecture et théâtre. On lira la gazette à Biarritz ; on jouera le mélodrame et la tragédie à Biarritz. Ô Zaïre, que me veux-tu ? Le soir on ira au concert, car il y aura concert tous les soirs, et un chanteur en i, un rossignol pansu d’une cinquantaine d’années, chantera des cavatines de soprano à quelques pas de ce vieil océan qui chante la musique éternelle des marées, des ouragans et des tempêtes.

 

Alors Biarritz ne sera plus Biarritz. Ce sera quelque chose de décoloré et de bâtard comme Dieppe et Ostende.

 Rien n’est plus grand qu’un hameau de pêcheurs, plein des mœurs antiques et naïves, assis au bord de l’océan ; rien n’est plus grand qu’une ville qui semble avoir la fonction auguste de penser pour le genre humain tout entier et de proposer au monde les nouveautés, souvent difficiles et redoutables, que la civilisation réclame. Rien n’est plus petit, plus mesquin et plus ridicule qu’un faux Paris. 

Les villes que baigne la mer devraient conserver précieusement la physionomie que leur situation leur donne. L’océan a toutes les grâces, toutes les beautés, toutes les grandeurs. Quand on a l’océan, à quoi bon copier Paris ? 

Déjà quelques symptômes semblent annoncer cette prochaine transformation de Biarritz. Il y a dix ans on y venait de Bayonne en cacolet ; il y a deux ans on y venait en coucou ; maintenant on y vient en omnibus. Il y a cent ans, il y a vingt ans, on se baignait au port vieux, petite baie que dominent deux anciennes tours démantelées. Aujourd’hui, on se baigne au port nouveau. Il y a dix ans, il y avait à peine une auberge à Biarritz ; aujourd’hui, il y a trois ou quatre « hôtels ».

 

Cacolet . environs de Bayonne

 

Joaquin Sorolla : Bords de mer de Dominique Lobstein/Biarritz

Le petit livre d'art paru aux Editions des Falaises sur Joaquin Sorolla  Bords de mer  présente une rapide introduction de Dominique Lobstein à la vie et à l'oeuvre du peintre espagnol. Il est né à Valence en 1863 et ne peignit la mer qu'assez tard. Malgré des voyages incessants, il place toujours  l'Espagne au centre de son intérêt et de ses préoccupations. Le livre est réparti en trois. Une première  partie à Valence  s'intéresse aux  travaux quotidiens, les pêcheurs, la pêche en mer, le halage de la barque... Puis sous l'effet d'une vie familiale heureuse -  il a épousé Clothilde Garcia del Castillo - il  consacre de plus en plus de scènes aux jeux d'enfants aux bords de l'eau, scènes de bain à Javea ou Valence. A partir de 1900,  il peint essentiellement sa famille et, en particulier en 1906, il s'installe l'été à  Biarritz, cette station balnéaire mise à la mode par l'impératrice Eugénie, lieu de villégiature de l'élite européenne. 

 

L'impératrice Eugénie

 

Biarritz. 
A l'origine,  Biarritz est un port de pêche à la baleine jusqu'au XVII siècle. Après la  prise du dernier cétacé en 1686, les marins s'embarquent pour la pêche en Irlande ou en Terre-neuve.
 
Eugénie vint en 1830 à Biarritz avec sa mère, la comtesse de Montijo. Elle y retourne avec Napoléon III  en 1854. La villa Eugénie est construite  à cette date et le couple impérial y séjourne chaque été jusqu'en 1868. Des fêtes somptueuses y ont lieu. Ce qui entraîne la venue de nombreuses têtes couronnées et aussi du monde de la mode et du luxe. Le cauchemar de Victor Hugo s'est réalisé !

Là, Joaquin Sorolla peint sa femme, ses filles et petite-fille se promenant sur les sentiers rocheux, au cours d'un promenade vers le phare, ou protégés du soleil sous un toile bariolée, entrant dans l'eau sur la plage. Tous ses tableaux captent la lumière et ses variations, les reflets de l'eau, les nuances de blanc des robes élégantes, des ombrelles et des chapeaux, avec de temps en temps une note plus vive qui fait chanter les couleurs. Il a parfois la vision du photographe, influencé par son beau-père, le collectionneur et photographe Antonio Garcia Peris. Biarritz apparaît, telle qu'elle est devenue en ce tournant du siècle,  station balnéaire animée avec ses plages bondées, ses lieux de charme où tous rivalisent de raffinement et d'élégance, ses éclats de lumière et de soleil.

A l'heure actuelle, Biarritz est considérée comme la capitale du surf en Europe grâce à des vagues constantes, de tailles variées. De nombreuses écoles de surf et des entreprises liées au surf se sont développées.

  

Joaquin Sorolla : Plage  Biarritz1906

 
 
Joaquin Sorolla : Biarritz Sous la tente

  

Joaquin Sorolla : Biarritz Promenade au phare (1906)

 

Joaquin Sorolla : Biarritz Maria sur la plage (1906)

 

 

Joaquin Sorolla : Biarritz Instantané (Clothilde ou Maria avec un appareil photo)



Joaquin Sorolla : Figure en blanc




 
Joaquin Sorolla : Biarritz Coucher de soleil


















mercredi 25 mars 2026

Patrick Grainville : La nef de Géricault

 

 

La nef de Géricault de  Patrick Grainville 

J’ai toujours été fascinée par le radeau de la Méduse, non par le tableau bien qu’il témoigne incontestablement du génie du peintre, de son sens du cadrage, du mouvement, d’une maîtrise extraordinaire...  mais ce n’est pas le style de peinture que j’aime. Non, c’est l’histoire de ce naufrage, de ces gens abandonnés sur un radeau par un capitaine incompétent et ses officiers lâches et sans scrupules. Ce qui m’intéresse ce sont les implications politiques et sociales de cette tragédie, des royalistes et des nobles qui abandonnent des républicains, des bonapartistes, des hommes d’équipage, des noirs, des anciens esclaves et enfin l’aspect philosophique, ce que cela dit de la nature humaine et de ce qui subsiste de l’humanité dans des conditions extrêmes : Sa majesté des Mouches, Les naufragés du Wager, Les naufragés du Batavia.
J’ai vu aussi une pièce de théâtre - un seul en scène » qui présentait l’épopée du radeau d’une manière hallucinante! ICI les secrets de la Méduse

Théodore Géricault  (1791-1824)

Théodore Gericault par Horace Vernet

Patrick Grainville s’intéresse, lui, à Théodore Géricault et à son tableau Le radeau de la Méduse ou plutôt à ses tableaux car il analyse de nombreuses oeuvres du peintre comme celles réalisés à l’occasion de son voyage en Italie : Course de chevaux libres à Rome. Il dit son amour des chevaux qu’il peint inlassablement sous tous leurs angles, leurs allures, leurs robes et leurs couleurs. 

Plus tard, il peindra aussi, à la demande du docteur Etienne-Jean Georget, les monomanes de la Salpétrière, des portraits intenses de femmes et d'hommes enfermés dans leur douleur et leur folie que l'on ne peut regarder sans éprouver de l'angoisse. 

 

Théodore Géricault : La monomane de l'Envie

 

Théodore Gericault : Course de chevaux libres à Rome


Théodore Géricault : croupes de chevaux

L'écrivain décrit aussi les autres artistes qui gravitent autour de Géricault : son ami Horace Vernet, peintre pompier qui manquait d'inventivité mais qui a réalisé un beau portrait de lui. C'est le fils de Carles Vernet qui fut le maître de Géricault de même que Pierre Narcisse Guérin le fut de lui et de Delacroix"Ce nain  a formé deux géants". 

Ce qui permet de comprendre l’évolution de la peinture, par rapport aux peintres de son époque, vers le romantisme dont il est le représentant avec son ami Delacroix.

L’écrivain nous parle de la vie tourmentée du jeune homme, de sa liaison avec Alexandrine-Modeste Caruel, la jeune épouse de son oncle et des remords que lui causent cette trahison. Lorsqu’elle sera découverte car la jeune femme est enceinte, ce sera le drame. Les amants ne pourront plus se revoir et leur fils leur sera enlevé et confié à une autre famille. Géricault meurt jeune à l’âge de 32 ans vraisemblablement de complications liées à ses blessures lors de chutes de cheval.


Le radeau de la Méduse

 

 


 Le radeau de la Méduse : une diagonale passe par le pied du mousse mort soutenu par le vieillard Cordein et s'élance vers Joseph l'haïtien qui salue le bateau à l'horizon. D'un  côté, au bas du tableau, la mort et le deuil, de l'autre, en haut, l'élan de la vie, l'espoir. Une autre diagonale part de la vague à gauche pour aboutir au cadavre, à droite, dont la tête est à moitié hors du radeau, menace d'engloutissement. Le tout dessine une pyramide, symbole du regain, du retour à la vie. Le mat et la barre de la voile forment une sorte de croix qui est "une manière de Jugement dernier avec d'un côté les damnés et de l'autre, la lumière et l'extase des bienheureux"Celui qui tend le doigt et partage sa joie est Corréard. Delacroix a posé pour le jeune homme de dos qui se redresse pour regarder vers l'avenir. Un corps noir est affalé sur lui, mort certainement, et semble lui dévorer la fesse, rappel du cannibalisme. Au centre des hommes à genoux, dans l'attente, le corps et les bras dressés pour implorer de l'aide. L'un enlace le corps d'une femme ( peut-être ?) qui semble mourante. Sur les 147 passagers du radeau, seuls quinze ont survécu. Aucune femme.

 

Patrick Grainville nous raconte par l’intermédiaire des quelques rares survivants, le charpentier Touche-La Villette, le chirurgien de marine Savigny, le géographe Correard ce qu’ils ont vécu sur le radeau. Là aussi, comme sur le navire naufragé, la lutte pour la survie continue, le radeau étant surchargé, il faut d’abord se débarrasser du surnombre, en tuant, en jetant à l’eau, en noyant, les officiers contre le peuple et réciproquement, une mutinerie sanglante.  Plus tard, ce sera boire son urine et lorsque la faim tenaille, le cannibalisme. Les tempêtes qui submergent les corps, l’eau qui glace, le soleil qui brûle, le sel qui dessèche, qui ulcère les plaies, la maladie, le délire, les hallucinations… les souffrances sont terribles.

« Sur le radeau de la Méduse régna la loi du plus fort. C’est la jungle que Géricault doit peindre en trouvant des limites. Quelle scène choisir ? La plus horrible ou la plus positive ? Quelle nuit ? Quel jour ? Comment cadrer cette torche d’humains dans un périmètre si ramassé. Comment représenter l’indicible ? Touche-Lavillette trouvait presque supportables ses campagnes napoléonnienes au regard du carnage de cette nuit horrible. »

 Pour donner à voir une telle scène, pour parvenir à rendre l’inimaginable, l’impossible, il fallait quelqu’un d’entier, de démesuré, ravagé par le doute, qui se consacre à son art jusqu’à la hantise. Géricault est celui-là ! Il veut peindre toutes les phases de ce récit, la mutinerie, le cannibalisme, la tempête.

 

Théodore Géricault : Le radeau de la Méduse : scène de mutinerie

 Il fait construire une maquette du radeau, se fait nommer tous les personnages, il lit les compte-rendus du naufrage, il réalise des esquisses du corps humain. Il fait poser les survivants de la Méduse, ses amis aussi, mais les personnages qu’il peindra seront des représentations non réalistes, le plus souvent composites, incarnation de l'Humanité et non des portraits réels. Il peint le modèle, Joseph, l’haïtien, qui va devenir l’un des personnages essentiels du tableau. Au sommet de la pyramide, il voit apparaître la délivrance,  l’espérance. Peut-être est-il le symbole de la libération des esclaves ?

 

Géricault  : Joseph L'haïtien

 

Géricault déménage pour un atelier plus grand, la toile devant mesurer sept mètres de long et quatre mètres de hauteur. Il ramène chez lui des morceaux de cadavres, pieds, torses, bras et la tête d’un voleur guillotiné trouvés à l'hospice de Bicêtre. Tout cela pourrit dans son atelier, l’odeur est pestilentielle. Géricault vit de la mort, avec la mort, halluciné. Les voisins se plaignent ! Et cela donne lieu à une scène d’humour noir, où Géricault et son aide, le peintre Jamar, transportent le charnier sur le toit pour échapper à l’odeur mais doivent ensuite disputer les morceaux aux rats et aux chats attirer par le festin ! Cela nous permet de comprendre qui était le peintre et l’énormité de cet accouchement dans la souffrance !  

 

Théodore Géricault : Tête de guillotiné

Le radeau de la Méduse est tout sauf « le résultat d’une reconstitution politique et historique » affirme Patrick Grainville. Il échappe au réalisme ou, du moins, le réalisme des témoignages de Corréard et Savigny est "très contrôlé et parfois édulcoré".  Le tableau est "une configuration intérieure". C’est lui-même que Géricault y a mis et  il « se sent avaler par la mer et le ciel qu’il a peints. La haute vague presque noire du fond est plus vaste que sa poitrine. Il la sent, il l’entend. Le radeau grince. Tous ses bois ont du jeu et bougent. La chair des gisants transparaît et l’entoure d’une couronne d’agonie ».

 
Cela ne va pas d’ailleurs sans une certaine théâtralisation. Ainsi, au premier plan, l’aspirant Coudein qui protégeait Léon, le mousse âgé de 13 ans, veille sur son corps mort." A la fin ce sera la figure théâtrale du vieillard (façon David) cheveux blancs de prophète, coiffe et cape rouge symboliques, hors de tout réalisme… en référence aux grecs et à Michel-Ange" qu’il avait tant admiré à la chapelle Sixtine. Patrick   Grainville y voit un pieta masculine, image de la douleur paternelle.
« Or, vous avez magnifiquement orchestré cet enfer dit un des personnages au peintre. Vous avez donné à ce qui devait être un chaos une harmonie de peinture. »

Le tableau n’est pas politique mais c’est ainsi qu’il va être jugé. La noblesse de la Restauration y voit une critique du capitaine responsable du naufrage et des officiers royalistes. Delacroix y retrouve l’incarnation du romantisme et la révélation du mal du siècle qui caractérise la jeunesse romantique. Hugo est frappé par l’élan lyrique des naufragés qui s’arrachent à la mort pour célébrer l’arrivée de l’Argus, une image de la Liberté. Et ce n’est certainement pas un hasard si, au Louvre, Le radeau de la Méduse est présenté côte à côte avec La liberté guidant le peuple de Delacroix.

Le livre de Patrick Grainville écrit dans un style assez flamboyant propose donc une somme de connaissances sur la peinture du début du XIX siècle et même du XVIII puisque l'on y fréquente aussi Watteau, Fragonard et Creuse. J'ai aussi apprécié d'en savoir plus sur la vie du peintre et sur le tableau, l'un des plus célèbres de toute la peinture française.
 

mercredi 24 décembre 2025

Bonnes fêtes et bonne année à tous

Gustav Klimt : champ de coquelicot

 

 Avec les jardins de Klimt et ses couleurs féériques pour regarder l'année nouvelle avec optimisme, je vous souhaite de bonnes fêtes. Tous mes voeux pour la nouvelle année 2026

 

Gustav Klimt


Rire avec le poète : 

Sur la maison du rire

"Sur la maison du rire
un oiseau rit dans ses ailes
Le monde est si léger

Qu’il n’est plus à sa place
Et si gai
Qu’il ne lui manque rien."


Dire oui, avec le philosophe : 

Pour la nouvelle année 
 
Gai-Savoir, Friedich Nietzsche 

Pour la nouvelle année. — Je vis et je pense encore : il faut encore que je vive, car il faut encore que je pense. Sum, ergo cogito : cogito, ergo sum. Aujourd’hui je permets à tout le monde d’exprimer son désir et sa pensée la plus chère : et, moi aussi, je vais dire ce qu’aujourd’hui je souhaite de moi-même et quelle est la pensée que, cette année, j’ai prise à cœur la première — quelle est la pensée qui devra être dorénavant pour moi la raison, la garantie et la douceur de vivre ! Je veux apprendre toujours davantage à considérer comme la beauté ce qu’il y a de nécessaire dans les choses : — c’est ainsi que je serai de ceux qui rendent belles les choses. Amor fati (accepter son destin) que cela soit dorénavant mon amour. Je ne veux pas entrer en guerre contre la laideur. Je ne veux pas accuser, je ne veux même pas accuser les accusateurs. Détourner mon regard, que ce soit là ma seule négation ! Et, somme toute, pour voir grand :  je veux même, en toutes circonstances, n’être plus qu’un homme qui dit oui ! » 

 





mardi 11 novembre 2025

Avignon Palais des Papes : Jean-Michel Othoniel : Cosmos ou les Fantômes de l'amour

La grande chapelle : astrolabes et cercles      

Jean-Michel Othoniel propose une exposition monumentale dans dix lieux d'Avignon pour célébrer les 25 ans de la ville comme capitale européenne et les 30 ans de son inscription à l'Unesco soit plus de 260 oeuvres et ceci jusqu'au 4 Janvier. A force de me dire que j'ai le temps d'aller la voir, nous voici déjà  presque mi-Novembre et je n'ai visité que celle du Palais des Papes- splendide- et du musée lapidaire.

L'exposition est intitulée Cosmos ou Les fantômes de l'amour Jean-Michel Othoniel, briques et perles de verre, rose d'or, astrolabes, travaillées selon les méthodes des maîtres verriers de Murano. L'exposition du Palais des Papes, chatoyante, irisée, est un éblouissement.

 

Chatoyante, irisée, on se noie dans l'eau des briques d'Othoniel


Voilà ce que l'artiste dit de ce projet :   

"Le fil conducteur de l’exposition, intitulée “Cosmos ou les Fantômes de l’amour”, repose sur l’héritage poétique de Pétrarque. Avignon est une ville liée à l’amour, où Pétrarque a inventé une nouvelle forme poétique ayant inspiré des générations d’artistes, de Michel‑Ange à Shakespeare, en passant par Pasolini. Je me suis plongé dans ces poèmes pour construire la structure de l’exposition. C’est un paradoxe stimulant : je suis à la fois artiste et commissaire, un rôle que je n’avais jamais endossé et que j’ai pris beaucoup de plaisir à expérimenter, au point d’avoir envie de le prolonger.

La trame repose ainsi sur les sonnets que Pétrarque a dédiés à Laure, rencontrée à la chapelle Sainte‑Claire, qu’il a aimée tout au long de sa vie. Ces 366 poèmes racontent la même histoire, mais selon des moments, des lieux et des états d’âme différents, où l’eau occupe une place centrale, notamment celle de la Sorgue. On retrouve ainsi l’évocation de l’eau à travers des métaphores visuelles disséminées dans l’exposition : des sols bleus, des fontaines, qu’elles soient du Palais des Papes ou des bains Pommer. "

 

Les astrolabes de la Grande Chapelle

 
 
  Les astrolabes, une série de quatre sculptures de 5 mètres de diamètre, suspendues sous la haute voûte de la grande Chapelle et dont les ombres mouvantes se découpent sur les murs, surplombent les vagues de la mer qui viennent mourir lentement sur les rives de la Chapelle, la plus grande salle du Palais des Papes.
 
Construite à partir de 1347 en 5 ans par l’architecte Jean de Louvres sous le pontificat de Clément VI (1342-1352), la Grande Chapelle surmonte la Grande Audience. Vaste vaisseau de 52 mètres de long sur 15 mètres de large et 20 mètres de hauteur sous voûte, cette grande nef était le lieu des cérémonies religieuses de la papauté. Depuis le début du 20ème siècle et particulièrement depuis 1947, elle accueille les grandes expositions estivales du Palais." site officiel d'Avignon


miroitement : les briques de Jean-Michel Othoniel



La Sacristie sud

 

La rose d'or (détail)

 

La rose d'or dans la sacristie sud

  

Dans la tradition catholique le Pape attribue, à chaque dimanche de carème, une rose d'or à un personnage de marque. Cette rose sans épine symbolise le Christ et la Passion. La rose de Jean-Michel Othoniel est elle aussi sans épine et constituée de perles recouvertes de feuille d'or.

 

Chapelle Saint Jean

 


La chapelle Saint Jean est ornée de fresques racontant la vie de Saint Jean Baptiste et de Saint Jean l'Evangéliste. Othoniel a tapissé le sol de briques bleues dans lesquelles il a creusé le tombeau de l'amour en briques d'or.

 



Chapelle Saint Martial 

 


 

 Dans la chapelle Saint Martial les fresques bleues racontant la vie de Saint Martial et la figure du Christ ont inspiré à JM Othoniel ce cénotaphe de briques bleu miroir dont les parois intérieures sont tapissées de briques d'or.

 

Le Grand Tinel 

 

 

 

 Le grand Tinel, une immense salle destinée aux festins, expose la rétrospective des peintures de Jean-Michel Ohoniel. 60 peintures à l’encre sur fond d’or blanc de dimensions variables, jamais exposées en France et représentant des fleurs.




La Tour de l'Ange

 

Amant suspendu: JM Othoniel

 

Dans cette tour nommée La tour de l'Ange par l'artiste, tour que l'on aborde par un escalier descendant vers l'étage inférieur, nous sommes un moment au même niveau que les colliers de perles et "les amants suspendus". Ceux-ci sont réalisés d'après le savoir-faire des souffleurs de verre de Murano. C'est pourquoi  c'est un plaisir de prendre le temps de les regarder, "d'entrer" dans la sphère de verre pour y observer d'autres perles incluses dans les grandes et la multitude de reflets qu'elles capturent et qui invitent au rêve. JM Othoniel a appelé Amants suspendus, une succession de grosses perles qui évoquent, dit-il, par leur forme des larmes et par le titre, des corps amoureux.

 

Les colliers de perles et les Amants suspendus

 

 Les colliers de perles et les Amants suspendus


Les Amant suspendus 


Chambre de Parement

 


 La chambre de parement qui servait de lieu d'audience au Pape lors de la réception de personnages importants contient une série de douze sculptures représentant les constellations des signes du zodiaque.  Dans une semi-obscurité, les constellations en acier verre miroité, tout en dégradé de bleus, verts, violets, ambres et bruns sont ponctuées d'étoiles symbolisées par de grandes perles dorées ou argentées.

 


Chambre du Pape

 





 

 



Dans la chambre du Pape les murs ornés de feuillages qui s'entrelacent ont fourni le modèle de l'oeuvre de Jean-Michel Othoniel, placée dans la cheminée, sculpture en forme de liseron.




Le Trésor Bas


Le Grand Lasso

Cette oeuvre intitulée Le Grand Lasso représente un immense serpent qui prend d'assaut le pilier de la salle voûtée du Trésor Bas, salle la plus protégée du palais car elle contenait toutes les richesses de l'église, sacs de monnaie d'or, vaisselle précieuse, entassées dans de grands coffres maçonnés dans le sol et dissimulés sous de grandes dalles.

 

La cour du cloître Benoit XII  

L'astrolabe de 10 mètres de hauteur