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mardi 7 décembre 2021

Tania Crasnianski : Enfants de nazis

Himmler et sa fille Gudrun

Voilà déjà quelques années que j’avais Enfants de nazis dans ma PAL et, enfin, c’est fait, je l'ai lu ! Ce qui me fascine dans tous les livres qui ont pour sujet des nazis, et parlent de leur idéologie haineuse et des camps de concentration, c’est le problème de la culpabilité et du Bien et du Mal, entraînant obligatoirement un questionnement sur la nature humaine.
Le premier livre quand j’étais adolescente, a été Le journal d’Anne Franck qui m’a  fait prendre conscience de ce qu’était la nazisme et l’antisémitisme. Mais à cette époque là, l’univers se partageait, à mes yeux, entre les bons et les méchants !  Et en quelque sorte, c’était rassurant !  Il me semblait évident que les Hitler et ses complices étaient des monstres et que tous ceux qui avaient participé à l’holocauste, aux pogroms, aux massacres, n’étaient pas des êtres humains !  

C’est Robert Merle avec Un métier de seigneur qui, le premier en France, a montré que les dirigeants nazis, les directeurs des camps de concentration, étaient des hommes comme les autres, bons pères de famille, amis fidèles pour certains,  cultivés, esthètes pour d’autres, sensibles à la musique et à la beauté de l’art…  On ne naît pas monstre, on le devient ! A un moment ou à un autre l’être humain a le choix entre le bien et le mal qu'il peut refuser. Quand se fait la bascule, quand franchit-on le point de non retour ? et Pourquoi ? Qu’il adhère à une apologie du meurtre par conviction, haine des autres et de la différence (juifs, homosexuels, opposants politiques, tsiganes,  infirmes…), par une conception rigide du devoir, par opportunisme, arrivisme, obéissance passive, lâcheté, ou par nécessité économique, l'homme est responsable…. !  C’est ce dont nous fait part Gitta Sereny dans son essai Au fond des ténèbres où elle questionne le directeur du camp de Treblinka, Frantz Stangl, jugé en Allemagne, attendant son verdict. Et puis il y eut Les Bienveillantes de Littel, Les disparus de Mendelhson, les écrits de Jorge Semprun … pour ne citer qu’eux ... qui appellent à la réflexion !

Hermann Goering et sa fille Edda

L’essai Enfants de nazis m’intéressait donc de bien des façons. Il ne s’agit pas d’enfants d’anonymes mais de ceux des plus hauts dignitaires du gouvernement nazi : Himmler, Goëring, Hess, Franck, Bormann, Höss, Speer et Mengele, devenus les symboles de l’horreur de cette idéologie mortifère.
 Tania Craznianski présente tout à tour, la biographie de chacun, sa place auprès d’Hitler, ses fonctions, ses responsabilités au sein du régime mais aussi ses rapports avec ses enfants :  l’homme politique et le père. Puis elle analyse le vécu des fils ou filles de ces hommes avant et après la guerre lorsque les crimes de leur géniteur sont révélés et après leur condamnation ou leur mort.

Et je me posais les questions habituelles en commençant cet essai : Comment vivre avec le poids des crimes de ses parents, comment ne pas en porter la culpabilité toute sa vie ?
S’il y a des réponses à ces questions, certaines sont parfois déroutantes pour tous ceux qui considèrent les auteurs des crimes nazis comme les symboles de la déchéance humaine. On peut penser, à priori que tous seront frappés d'horreur.

En fait, Martin Adolf Junior, filleul de Hitler dont il porte le prénom, fils de Martin Bormann, ami proche du Fürher, est celui qui a le plus nettement renié son géniteur. Dans son enfance, l’enfant, mis en pension, ne verra son père que pendant les vacances scolaires et ses liens deviennent de plus en plus distants. Après la guerre, séparé de sa famille, il comprend que le nom de Bormann est désormais une « condamnation » . Il est recueilli par une famille aimante et catholique. Il prend conscience du rôle de son père alors qu’il n’avait jamais entendu parler de l’Holocauste. On ne discutait pas de politique chez lui.  « Soudain, lui apparaît abyssale ce dont la nature humaine est capable ». » » Le jeune homme a du mal  à faire fi de son passé et de sa filiation. Il pense que l’on ne peut échapper à ses parents quels qu’ils soient ». Il se convertit au catholicisme, va trouver son salut dans la foi en Dieu et se se fait prêtre…

Mais qu’en est-il de Gudrun, la fille d’Himmler ?
Himmler, rappelons-le, est le maître incontesté de l’appareil répressif du IIIe Reich, l’homme clé de la gestapo et de la SS. Il est au centre du système concentrationnaire et de l’extermination des juifs d’Europe. C’est un bon père. Il adore sa fille qu’il surnomme Püppi et est très proche d’elle. Elle vénère Hitler qui vient manger chez eux; et ses parents la tiennent au courant de la guerre et des enjeux. Elle aussi, dans l’Allemagne d’après guerre, rencontre des difficultés à cause de son nom et se considère comme une victime.  Mais elle voue un culte à la gloire de son père et n’accepte pas de le renier. Plus tard, elle s’implique dans des organismes d’aide aux anciens nazis et manifeste son soutien à l’extrême droite allemande dont elle épouse les idéaux.

La fille de Hermann Goëring, Edda, continue elle aussi à voir dans son père un « héros » et un « père magnifique ». Elle porte son nom avec orgueil et arrogance : « Je n’ai jamais eu de problème avec mon nom. Au contraire, c’est une fierté. ». Dans la famille Goëring, c’est la petite-nièce et le petit-neveu qui ont été marqués par le passé et en assument la lourde responsabilité. Le neveu, Herman Goëring, s’est converti au judaïsme et a choisi de vivre en Israël.
Je vous laisse découvrir ce qu’il en est des autres enfants de ces hauts dignitaires.

A travers ces cas particuliers, l’essai de Tania Crasninaski, soulève des questions plus générales : Un enfant est-il responsable des actes de ses parents ? Est-il juste qu’il assume des crimes qui ne sont pas les siens ? Comment les allemands ont-ils réagi après la guerre face à l’innommable ? - certains minimisant les faits ou les niant, ou rejetant sur Hitler la seule responsabilité, certains pris entre l’amour du père et son reniement conçu comme une trahison, préférant soutenir son idéal, et beaucoup en faisant peser sur les faits une chape de silence.

jeudi 2 décembre 2021

Heather Young : Un été près du lac


Le récit Un été près du lac de Heather Young se déroule sur deux époques : Celle de Lucy, une vieille dame, qui, sentant venir la fin, écrit l’histoire de cet été tragique 1935, à l’intention de sa petite-nièce Justine. Lucy avait onze ans à l’époque et ces vacances avec ses parents et ses soeurs, Lilith, l’aînée, et Emily, la cadette,  représentaient pour elle une grande source de bonheur.
Mais cette année, rien n’est comme avant.  Lilith délaisse sa soeur pour flirter avec les garçons et est en rébellion contre son père. Sa mère surprotège sa cadette Emily … mais de quel danger ? Et pourtant celle-ci disparaît dans la forêt et l’on ne la retrouve jamais
Enfin, l’époque de Justine, 1999, qui après une rupture avec le père de ses filles, cherche à s’extraire de la relation nocive qu’elle entretient avec un compagnon la fois infantile et trop possiesif et pour tout dire phagocyteur. Justement, à la mort de sa grand-tante qui lui lègue sa maison au bord du lac du Minnesota, elle quitte tout et va s’installer dans ce chalet inconfortable et glacial mais qui lui paraît d’abord synonyme de libération.

Au premier abord, mon entrée dans le roman m’a laissé une impression de déjà lue : l’adolescente rebelle, la fin de l’enfance sur fond de vacances et bord de plage… Puis je me suis laissée entraîner par ces pages qui font sentir avec profondeur les non-dits pesants qui règnent dans cette famille prétendument exemplaire. Et même si un lecteur averti comprend vite de quoi il s’agit, il n’en est pas moins vrai que l’auteur parvient à créer une atmosphère lourde, insécure, et à analyser avec finesse les noirs tourments qui agitent l’âme de ce père religieux, confit en dévotion, à la morale étriquée et rigide, et de cette mère, effacée, voire inexistante, et lâche. Quant à la disparition d’Emily, le suspense entretenu autour de ce mystère nous accompagne pendant le récit tout en générant une mélancolie sourde, jusqu’à la révélation finale qui nous laisse sans voix.
En ce qui concerne Justine, sa vie est intéressante et nous suivons avec attention les péripéties de son combat pour devenir une femme indépendante, tout en découvrant le passé de sa famille dont elle s’était éloignée. Malgré tout, j’ai préféré la première période dont les personnages m’ont paru plus fouillés, plus approfondis et qui m’a donc plus accrochée.
Un premier roman intéressant, agréable à lire, avec des qualités d’écriture, qui a été sélectionné pour le meilleur premier roman policier américain.