Le roman Lorna Doone de Richard D. Blackmore a eu peu de succès à sa parution en 1869. Par la suite, il obtint un vive reconnaissance et il compta parmi ses admirateurs Thomas Hardy, Stevenson, Henry James, Kipling, Chesterton, Graham Greene. A l’heure actuelle il est classé comme l’un des livres préférés des lecteurs britanniques.
Lorna Doone se déroule au XVII siècle dans la région d’Exmoor situé au nord-ouest du Devon, entre la Cornouailles au sud et le Somersert au nord-est. L’écrivain s’empare d’une histoire vraie, celle d’une grande famille noble et catholique, les Doone d’Exmoor, dépossédée de ses terres par Charles 1er en 1640 et réfugiée depuis dans une vallée de l’Exmoor où elle vit de rapines et d’exactions, rançonnant les habitants, dévalisant les marchands et les voyageurs, enlevant les femmes, et faisant régner la terreur.
C’est là que Blackmore fait vivre son héros, John Ridd, qui vient de perdre son père tué par les Doone, un jeune homme issu de la terre, un paysan protestant aisé, à la tête d’une des plus belles fermes de cette région. Ainsi l’écrivain s’inscrit en faux par rapport au roman social et bourgeois de la fin du XIX siècle dans lequel triomphe Trollope, en faisant de ce personnage, issu de la classe sociale au plus bas de l’échelle, un héros à part entière.
John Ridd, c'est lui qui raconte son histoire à la première personne, a hérité des solides qualités de son père et même s’il a fait des études et appris le grec et le latin, il sait gérer sa ferme, travaille dur dans les champs, connaît le prix de ses moutons et protège ses bottes de foin de l’incendie et du vol. Il aime ses bêtes, en particulier son cheval Polly. Il a les pieds sur terre et sait commander ses employés pour que tout marche bien dans la ferme. Il voue un amour respectueux à sa mère, aime sa soeur Annie et un peu moins sa soeur Eliza, petite peste toujours le nez dans ses lectures. Tous disent qu’il est peu intelligent, lourdaud et lent à comprendre et lorsqu’il est mandé à la cour de Londres, il se fait avoir comme un benêt par tous les parasites qui y vivent. Il faut dire qu’il est honnête et scrupuleux, ce qui semble être le comble de la sottise. Ajoutez à cela que c’est un géant, d’une force herculéenne, et qu’il dispute des combats avec les lutteurs de Cornouailles. Il n’a jamais trouvé son égal. Ce qui ne l’empêche pas d’être pacifique et modéré. Et pourtant…
Et pourtant ce paysan mal dégrossi va tomber amoureux de l'aristocrate Lorna Doone, après avoir pénétré par une voie secrète dans l’antre des Doone, et dès lors qu’il se sait aimé d’elle, il va lutter contre la tribu sans pitié et surtout l’arracher aux griffes de Carver, l’héritier du grand-père de Lorna, l’affreux et terrible Carver qui veut l’épouser.
Il faut dire que l’écrivain propose une situation inversée : c’est le paysan qui possède le sens de l’honneur et la noblesse d’âme et les nobles qui se conduisent comme des brutes âpres et infâmes.
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| Exmoor |
Lorna Doone est un roman historique même si l’auteur lui refuse ce titre, dans la lignée d’un Walter Scott, puisqu’il part d’un fait réel, l’existence des Doone, et raconte les années de 1670 à 1685 sous le règne de Charles II.
Le retour de Charles II en 1660, après l’épisode de Cromwell, correspond à un moment où le trône est affaibli, ce qui explique la puissance des Doone et leur impunité. Les campagnes, loin du centre du pouvoir, ne sont pas protégées par la loi. Les tensions entre les catholiques et les protestants sont intenses. Les Whigs et les Tories, partisans du roi et ennemis, s’affrontent. Jacques II qui lui succède en 1685 est remis en question avant d’être destitué par la Glorieuse Révolution. On verra que John Ridd ou les siens y participent parfois contre leur volonté. L’épisode du Grand Gel considéré comme le pire hiver connu par l’Angleterre a eu lieu de 1683 à 1684. C’est est un passage du roman remarquable par les descriptions qui confèrent au paysage un beauté rude et implacable.
«Mais le soleil ne nous apporta ni chaleur ni réconfort; de longues écharpes de brouillard blanc s’accrochaient aux collines, aux vallées, aux arbres, et il semblait que ses rayons ne pouvaient les traverser. Le quatrième jour, d’ailleurs, le froid dépassa tout ce qui avait été vu et entendu jusqu’alors; la bouilloire gela près du feu, des hommes furent tués, des animaux gelés dans les étables, tandis qu’au dehors nous pouvions entendre le bruit sinistre des troncs d’arbres qui éclataient. »
Roman réaliste, en particulier lorsqu’il décrit le vie rurale, les travaux des champs, la tonte des moutons, la moisson, la fabrication du cidre ou encore lorsqu’il dénonce l’horreur de la guerre et les souffrances des pauvres gens qui sont les premiers touchés : « ayant manié la serpe et la faux tout leur vie, ils gisaient là, morts eux aussi, dans des douleurs qu’ils n’avaient jamais imaginées et pour lesquelles ils n’étaient pas faits. Tout homme de coeur ayant vu ce que je vis ce matin abhorrera à jamais les grands de ce monde et leurs oeuvres. ».
Roman d’amour qui inaugure un néo-romantisme tardif dans cette fin du XIX siècle, bien après le mouvement romantique du début du XIX siècle. L’amour de Lorna et John rappelle celui qui unit Romeo et Juliette : le père de John a été tué par un Doone et lui-même doit se battre contre la famille de Lorna, Carver Doone incarnant la noblesse sans honneur, avilie. Tout sépare les amoureux : la noblesse de l’une et la roture de l’autre, la fortune de l’une et la modestie de l’autre, leur catholicisme et leur protestantisme, leur mode de vie différent, leurs familles ennemies. Romantique aussi le présence constante de la nature, entre nature sauvage et nature cultivée par l’homme dont les descriptions sont au diapason des émotions des personnages. Enfin, certains personnages que les ignorants prennent pour des êtres surnaturels, sorciers ou magiciens, semblent échapper, en effet, au rationalisme et être des personnages fantastiques comme ceux que John Ridd découvre en descendant dans la mine d’or, et en particulier le vieux Carfax qui ne vit que sous terre après la disparition de sa fille.
Roman picaresque qui voit le héros sur les routes, partir à l’aventure avec son valet John Fry, un être menteur, paresseux, peureux, comique, qui ment comme il respire, tous deux formant par excellence le couple picaresque à la Don Quichotte et Sancho Panza.
Ainsi John Fry à qui son maître paie ( on se demande bien pourquoi !)
des gages plus élevés que ceux autorisés par la loi, le menace :
«John Fry était très mécontent
lorsqu’on disait trop de mal de lui ou qu’on l’accusait de paresse ; il
se retournait alors contre nous et nous forçait à nous taire en
menaçant de déposer une plainte contre nous pour lui avoir payé trop de
salaire. »
Enfin et pour résumer le tout, romans d’aventures présentant toutes sortes de péripéties, duels, chevauchées, enlèvements, vols, meurtres, guerre, et même sauvetage héroïque d’un canard imprudent, il se signale, de plus, par son humour qui court tout au long du roman ! C'est une très agréable et intense lecture.



Je ne connaissais pas du tout Richard D. Blackmore. Il semble que ce roman soit le seul livre de l'auteur encore publié aujourd'hui. Il a l'air très riche et je ne suis pas contre un bon roman historique et d'aventure de temps en temps.
RépondreSupprimerIl échappe un peu à tous les genres, tout en se référant à tous.
SupprimerLu il y a très longtemps, un peu déçue, de mémoire
RépondreSupprimerJe pense que je l'ai plus aimé maintenant que ce que j'aurai fait plus jeune. J'ai été très sensible à l'époque historique et à l'humour.
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