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| Jean-Jacques Rousseau |
Dans le chapitre 3 de la première partie de Histoires de ma vie George Sand parle de sa grand-mère Marie Aurore de Saxe Dupin et de son grand-père Louis Dupin de Francueil qui connaissait Jean-Jacques Rousseau. Marie Aurore rêvait de rencontrer le philosophe qui avait travaillé pour son mari à Chenonceau.
George Sand cite une anecdote sur lui racontée par sa grand-mère. Ce récit est amusant et éclaire bien le caractère de Rousseau et la sensibilité de l'époque en cette fin du XVIII siècle :
"Je ne l’ai vu qu’une seule fois (elle parle de Jean-Jacques) et je n’ai garde de l’oublier jamais. Il vivoit déjà sauvage et retiré, atteint de cette misanthropie qui fut trop cruellement raillée par ses amis paresseux ou frivoles. Depuis mon mariage, je ne cessois de tourmenter M. de Francueil pour qu’il me le fit voir : et ce n’étoit pas bien aisé. Il alla plusieurs fois sans pouvoir être reçu. Enfin, un jour il le trouva jetant du pain sur sa fenêtre à des moineaux. Sa tristesse étoit si grande qu’il lui dit en les voyant s’envoler : "Les voilà repus. Savez vous ce qu’ils vont faire ? Ils s’en vont au plus haut des toits pour dire du mal de moi, et que mon pain ne vaut rien.
Avant que je visse Rousseau, je venois de lire tout d’une haleine la Nouvelle Héloïse, et, aux dernières pages, je me sentis si bouleversée que je pleurois à sanglots. M. de Francueil m’en plaisantoit doucement. J’en voulois plaisanter moi-même : mais ce jour-là, depuis le matin jusqu’au soir, je ne fis que pleurer. Je ne pouvois penser à la mort de Julie sans recommencer mes pleurs. J’en étois malade, j’en étois laide.
Pendant cela, M. de Francueil, avec l’esprit et la grâce qu’il savoit mettre à tout, courut chercher Jean-Jacques. Je ne sais comment il s’y prit, mais il l’enleva, il l’amena, sans m’avoir prévenue de son dessein.
Jean-Jacques avait cédé de fort mauvaise grâce, sans s’enquérir de moi ni de mon âge ne s’attendant qu’à satisfaire la curiosité d’une femme, et ne s’y prêtant pas volontiers, à ce que je puis croire.
Moi, avertie de rien, je ne me pressois pas de finir ma toilette : j’étois avec Mme d’Esparbès de Lussan, mon amie, la plus aimable femme du monde et la plus jolie, bien qu’elle fût un peu louche et un peu contrefaite. Elle se moquoit de moi parce qu’il m’avoit pris fantaisie depuis quelque temps d’étudier l’ostéologie, et elle faisoit, en riant, des cris affreux, parce que, voulant me passer des rubans qui étoient dans un tiroir, elle y avoit trouvé accrochée une grande vilaine main de squelette.
Deux ou trois fois M. de Francueil étoit venu voir si j’étois prête. Il avoit un air, à ce que disoit le marquis (c’est ainsi que j’appelois Mme de Lussan, qui m’avoit donné pour petit nom son cher baron). Moi, je ne voyois point d’air à mon mari et je ne finissois pas de m’accommoder, ne me doutant point qu’il étoit là, l’ours sublime, dans mon salon. Il y étoit entré d’un air à demi niais, demi bourru, et s’étoit assis dans un coin, sans marquer d’autre impatience que celle de diner, afin de s’en aller bien vite.
Enfin ma toilette finie et mes yeux toujours rouges et gonflés, je vais au salon ; j’aperçois un gros petit bonhomme assez mal vêtu et comme renfrogné, qui se levoit lourdement, qui mâchonnoit des mots confus. Je le regarde et je devine ; je crie, je veux parler, je fonds en larmes. Jean-Jacques étourdi de cet accueil veut me remercier et fond en larmes. Francueil veut nous remettre l’esprit par une plaisanterie et fond en larmes. Nous ne pûmes nous rien dire. Rousseau me serra la main et ne m’adressa pas une parole.
On essaya de diner pour couper court à tous ces sanglots. Mais je ne pus rien manger. M. de Francueil ne put avoir d’esprit, et Rousseau s’esquiva en sortant de table, sans avoir dit un mot, mécontent peut-être d’avoir reçu un nouveau démenti à sa prétention d’être le plus persécuté, le plus haï et le plus calomnié des hommes. "
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| Madame Dupin de Francueil ( Marie Aurore de Saxe) et son fils Maurice |
Et George Sand reprend en parlant de sa grand-mère : "J’espère que mon lecteur ne me saura pas mauvais gré de cette anecdote et du ton dont elle est rapportée. Pour une personne élevée à Saint-Cyr, où l’on n’apprenait pas l’orthographe, ce n’est pas mal tourné. Il est vrai qu’à Saint-Cyr, à la place de grammaire, on apprenait Racine par cœur et on y jouait ses chefs-d’œuvre. J’ai bien regret que ma grand’mère ne m’ait pas laissé plus de souvenirs personnels écrits par elle-même. Mais cela se borne à quelques feuillets. Elle passait sa vie à écrire des lettres qui valaient presque, il faut le dire, celles de Mme de Sévigné, et à copier, pour la nourriture de son esprit, une foule de passages dans des livres de prédilection".
La grand-mère de Sand m'est prodigieusement antipathique mais je dois reconnaître que son petit texte est bien tourné ! Dans la pension créée par madame de Maintenon, à Saint Cyr, étaient éduquées les jeunes filles nobles mais peu fortunées.
L'Emile
Mais George Sand n'en a pas fini avec Jean-Jacques Rousseau. Elle continue son récit en parlant de sa grand-mère et de la naissance de son père Maurice en citant à nouveau Jean-Jacques Rousseau et L'Emile.
"Neuf
mois après son mariage avec M. Dupin, jour pour jour, elle accoucha
d’un fils qui fut son unique enfant, et qui reçut le nom de Maurice en
mémoire du maréchal de Saxe. Elle voulut le nourrir elle-même, bien
entendu : c’était encore un peu excentrique, mais elle était de celles
qui avaient lu Émile avec religion et qui voulaient donner le bon
exemple. En outre, elle avait le sentiment maternel extrêmement
développé, et ce fut, chez elle, une passion qui lui tint lieu de toutes
les autres."
A l'époque les femmes nobles ne nourrissaient pas leurs enfants. Elles les confiaient à une nourrice. L'Emile est un traité d'éducation des enfants écrite par Jean Jacques Rousseau qui invite à respecter le développement naturel de l'enfant. Il conseille aux mère de nourrir elles-mêmes leurs nourrissons. Il a été beaucoup reproché au philosophe d'avoir laissé ses propres enfants à l'assistance publique ou les nourrissons avaient peu de chance de survivre. Cependant, bien que l'Emile ait été censuré et mis à l'index, les mères d'un milieu social élevé, à l'esprit éclairé, se référait à ce traité qui présentait des idées nouvelles sur l'éducation.
George Sand en critique certains aspects dans un autre passage de Histoires de ma vie où il est question de la croyance au Merveilleux et de la littérature pour enfants. Mais si elle critique, elle aussi connaît bien l'Emile !
Le Père Noël
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| Aurore Dupin enfant |
George Sand nous rappelle qu'au début du XIX siècle le Père Noël tel qu'il est encore décrit maintenant existait déjà et distribuait des cadeaux en passant par les cheminées.
"Ce que je me rappelle parfaitement, c’est la croyance absolue que j’avais à la descente par le tuyau de la cheminée du petit père Noël, bon vieillard à barbe blanche qui, à l’heure de minuit, devait venir déposer dans mon petit soulier un cadeau que j’y trouverais à mon réveil. Minuit ! cette heure fantastique que les enfans ne connaissent point, et qu’on leur montre comme le terme impossible de leur veillée !
Quels efforts incroyables je faisais pour ne pas m’endormir avant l’apparition du petit vieux ! J’avais à la fois grande envie et grand’peur de le voir ; mais jamais je ne pouvais me tenir éveillée jusque-là, et le lendemain mon premier regard était pour mon soulier au bord de l’âtre. Quelle émotion me causait l’enveloppe de papier blanc ! car le père Noël était d’une propreté extrême, et ne manquait jamais d’empaqueter soigneusement son offrande. Je courais, pieds nus, m’emparer de mon trésor. Ce n’était jamais un don bien magnifique, car nous n’étions pas riches. C’était un petit gâteau, une orange, ou tout simplement une belle pomme rouge. Mais cela me semblait si précieux, que j’osais à peine le manger. L’imagination jouait encore là son rôle, et c’est toute la vie de l’enfant.
Cette croyance qu'elle fera partager avec son fils plus tard lui paraît être une part de rêve importante pour le développement de l'enfant qui, dit-elle, a besoin de Merveilleux pour nourrir "l'imagination qui fait de rien quelque chose". Dans son enfance, l'imagination lui a tenu lieu de tout, dépassant la réalité, permettant l'invention, l'évasion, nourrissant sa vie intérieure. C'est pourquoi elle s'oppose à Rousseau qui, dans l'Emile, condamnait les contes, les mythes et d'une manière générale le merveilleux, ce qu'il appelait le mensonge comme contraire à la raison de l'enfant.
"Je n’approuve pas du tout Rousseau de vouloir supprimer le merveilleux, sous prétexte de mensonge. La raison et l’incrédulité viennent bien assez vite, et d’elles-mêmes ; je me rappelle fort bien la première année où le doute m’est venu, sur l’existence réelle du père Noël. J’avais cinq ou six ans, et il me sembla que ce devait être ma mère qui mettait le gâteau dans mon soulier. Aussi me parut-il moins beau et moins bon que les autres fois, et j’éprouvais une sorte de regret de ne pouvoir plus croire au petit homme à barbe blanche. (...)"
"L’enfant vit tout naturellement dans un milieu, pour ainsi dire, surnaturel, où tout est prodige en lui et où tout ce qui est en dehors de lui doit, à la première vue, lui sembler prodigieux. On ne lui rend pas service en hâtant sans ménagement et sans discernement l’appréciation de toutes les choses qui le frappent. Il est bon qu’il la cherche lui-même et qu’il s’établisse à sa manière durant la période de sa vie, où, à la place de son innocente erreur, nos explications, hors de portée pour lui, le jetteraient dans des erreurs plus grandes encore et peut-être à jamais funestes à la droiture de son jugement, et, par suite, à la moralité de son âme."
L'influence de Jean Jacques Rousseau
Plus tard quand elle sort du couvent et retourne à Nohant, elle s'aperçoit qu'elle n'y a rien appris pendant toutes ces années ? Elle hésite à lire les livres de la riche bibliothèque de sa grand-mère car elle a des scrupules de conscience, reste de sa conversion exaltée au catholicisme, craignant de pêcher par orgueil en voulant orner son esprit. Mais l'abbe Prémord, ce jésuite intelligent et ouvert, lui conseille, au contraire, de s'instruire. Elle dévore les livres de la bibliothèque de Nohant, Chateaubriand, Mably, Locke, Condillac, Montesquieu, Bacon, Bossuet, Aristote, Leibnitz, Pascal et les poètes : Dante, Pope, Virgile, Milton, Shakespeare, Byron... Parmi ces lectures, celui qui attire son admiration, c'est Jean-Jacques Rousseau. Il est bien évident que le style du philosophe ne pouvait que séduire la jeune fille exaltée, éprise de poésie et de musique et de nature.
"La langue de Jean-Jacques et la forme de ses déductions s’emparèrent de moi comme une musique superbe éclairée d’un grand soleil. Je le comparais à Mozart ; je comprenais tout ! Quelle jouissance pour un écolier malhabile et tenace d’arriver enfin à ouvrir les yeux tout à fait et à ne plus trouver de nuages devant lui ! Je devins, en politique, le disciple ardent de ce maître, et je le fus bien longtemps sans restrictions."
Elle lui pardonne même d'avoir abjuré le catholicisme pour la foi protestante; et si elle n'aime pas l'homme privé, elle s'est toujours laissé transportée par la lecture de ses oeuvres.
"D’ailleurs, je ne tiens pas trop à voir les hommes à travers leurs livres, les hommes du passé surtout. Dans ma jeunesse, je les cherchais encore moins sous l’arche sainte de leurs écrits. J’avais un grand enthousiasme pour Chateaubriand, le seul vivant de mes maîtres d’alors. Je ne désirais pas du tout le voir, et ne l’ai vu dans la suite qu’à regret."
La lecture du Contrat social confirme sa croyance en l'égalité naturelle, son rejet des privilèges, sa compassion pour les opprimés. Ce sont les premières bases de son socialisme.
Madame Dupin de Chenonceau
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| Madame Louise Dupin de Chenonceau |
Mais que faisait Rousseau à Chenonceau ? Qui est Louise Dupin de Chenonceau et quel lien a-t-elle avec Louis Dupin de Francueil, grand-père de George ?
"Madame Dupin de Chenonceau, à laquelle je ne tiens en rien par le sang, puisqu’elle était seconde femme de M. Dupin, le fermier-général, et par conséquent belle-mère de M. Dupin de Francueil. Ce n’est pas une raison pour que je n’en parle pas. Je dois d’autant plus le faire que, malgré la réputation d’esprit et de charme dont elle a joui, et les éloges que lui ont accordés ses contemporains, cette femme remarquable n’a jamais voulu occuper dans la république des lettres sérieuses la place qu’elle méritait."
Louise Dupin de Chenonceau ( 1706-1799) était une femme réputée pour sa beauté, son intelligence, sa grande culture et son esprit. Après avoir acheté le château de Chenonceau avec son mari, elle tient un salon ( ainsi qu'à Paris) où se rencontrent les plus grands esprits du XVIII siècle, Voltaire, Montesquieu, Buffon, Grimm, Marivaux, Fontenelle... Elle fut l'une des grandes féministes des Lumières, écrivant sur la défense des femmes, pour l'égalité des sexes : Des femmes. Observations du préjugé commun sur la différence des sexes avec JJ Rousseau qui lui tient lieu de secrétaire. Celui-ci n'est qu'un exécutant, qui, d'ailleurs, ne partage pas les idées de Madame Dupin sur les femmes mais, très amoureux d'elle, lui fait des avances qu'elle repousse.
Le beau-fils de Madame Dupin, grand-père de Sand, qu'Aurore n'a pas connu, s'intéresse à la physique, la chimie et l'histoire naturelle. Dans l'espoir d'intégrer l’Académie des Sciences, il fait rédiger au philosophe un livre, resté inachevé, de vulgarisation scientifique aux institutions de chimie.
Histoires de ma vie (1): George Sand
Histoires de ma vie (2): George Sand

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