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mardi 15 septembre 2026

Ivo Andric : Le pont sur la Drina

 

 

Le pont sur la Drina d’Ivo Andric, prix Nobel de littérature 1961, est une longue chronique qui s’étend du  XVI siècle, époque de la construction de cet édifice, imposant et colossal ouvrage architectural, à la guerre de 1914.


Ivo Andric devant le pont Mehmed Pacha Sokolović

Ivo Andric fait une magnifique description de ce pont qui, en son milieu où il s’élargit en deux terrasses symétriques appelées Kapia, est un lieu de réunion et de palabres de la population masculine.
 
"On ne pouvait jamais mieux percevoir la beauté insolite et exceptionnelle de la kapia que par ces jours d’été, à cette heure-là. L’homme y était assis comme sur une balançoire magique : il parcourait la terre, il voguait sur l’eau, il volait dans les airs, et pourtant il restait fermement et solidement ancré à sa ville et à sa maison blanche qui était là, tout près, entourée de son jardin et de sa prunelaie. Sur la kapia, buvant du café et fumant, beaucoup de ces modestes citadins, qui ne possédaient guère que cette maison et une petite boutique dans le bazar, ressentaient dans ces heures-là toute la richesse du monde et l’infinie grandeur des dons de la Providence. Tout cela, un simple édifice pouvait l’offrir aux hommes, des siècles durant, lorsqu’il était beau et puissant, lorsqu’il avait été conçu au bon moment et érigé au bon endroit, et que sa construction avait été couronnée de succès." 

Ce pont commandé par le grand vizir Mehmed originaire de Sokolovic, relie la Bosnie à la Serbie et, au-delà à la Turquie et Stamboul. Il est le personnage central de ce livre autour duquel coulent les siècles comme l’eau de la rivière sous ses arches et où vivent et meurent les hommes qui peuplent la ville.

« Ainsi les générations se succédaient près du pont, mais lui secouait, telle la poussière, toutes les traces laissées par les caprices et les besoins éphémères des hommes, demeurant en dépit de tout inaltéré et inaltérable. »

 Ivo Andric nous fait découvrir Visegrad, simple bourgade de Bosnie avant la construction du pont quand seul un bac permettait le passage de la Drina, ville qui va se développer et s’étendre, devenant un centre commercial florissant. 


Visegrad Bosnie (images wikipedia)

La population de Visegrad est un creuset bouillonnant de religions que ne font pas toujours bon ménage selon les époques entre mulsulmans, chrétiens convertis à l’islam, chrétiens orthodoxes, juifs,

" ils se connaissaient bien et ils étaient de bons amis depuis leur jeunesse, si tant est que l’on pût parler d’amitié à cette époque entre un musulman et un serbe. "
 

S’y ajoute, de plus, un patchwork de nationalités, de bosniaques, serbes, croates, turcs, tsiganes, à une époque qui subissait la domination brutale de l’empire Ottoman et, plus tard, des autrichiens après l'annexion du pays par l’Empire austro-hongrois, apport nouveau de population qui façonne, dans une activité débordante, les moeurs et les esprits. Peu à peu, dans ces pays longtemps privés de liberté vont naître des idées nationalistes qui éclateront au XIX siècle et au début du XX siècle. Ainsi cette chronique nous permet de mieux comprendre ces peuples du Balkan divisés par les rebellions et les guerres à répétition et éclaire de plus un avenir - l’éclatement de l’ancienne Yougoslavie et la guerre des années 1990. - que n’aborde pas, évidemment, l’écrivain yougoslave (1892-1975) qui nous dit-on était bosniaque par la naissance, croate par son origine, de confession catholique par le baptême, et serbe par ses engagements.

 L’écrivain mêle avec un talent de conteur, la légende, l’histoire collective et individuelle car "Dans tous les récits qui ont trait à des évènements personnels, familiaux ou publics, on entend les mots « sur le pont »". Et ces récits qui font vivre tout un peuple sont à la fois pittoresques comme lorsque l'écrivain décrit les longs palabres sur la Kepia,  amusants, quand les habitants refusent de numéroter leur maison suspectant les autrichiens de vouloir leur prélever des impôts ou de les envoyer à la guerre (avec juste raison) . Le départ de la première conscription avec toutes les femmes en pleurs qui accompagnent les jeunes conscrits dans un désordre inouï est aussi une véritable scène de comédie ! Mais souvent aussi les évènements qui se déroulent sur le pont sont sauvages et cruels :  l’empalement de Radisav le Rebelle, les têtes coupées du pope Mihailo, du jeune meunier Mile ou du vieux Jelisije, exposées sur la kepia du temps des Turcs, ou les pendaisons du temps des autrichiens, et dans tous les cas il s'agit d'innocents persécutés par les peuples dominateurs. Ce sont aussi des contes tragiques comme le  drame de la belle Fata, jeune musulmane qui se jette du haut du pont pour se soustraire à un mariage forcé, les malheurs de Salko Corkan, le Borgne, souffre-douleur des ivrognes de la ville, l’oreille clouée de Ali Hodja, l’histoire d’amour malheureuse entre le docteur Balach et la "colonelle " Madame Bauer,  et tant d’autres personnages qui de génération en génération se succèdent pour  former le tissu riche, coloré, vivant de cette chronique qui ne s’interrompt que lors du retrait des troupes austro-hongroises et l’arrivée des Serbes, par l’explosion du pont en 1914, " la pile coupée net comme un tronc géant et à gauche de cette pile les arches brutalement interrompues. Entre elles un vide béant d’une quinzaine de mètres. Et les deux parties brisées des arches interrompues tendues douloureusement l’une vers l’autre." 

 

 Chez Cléanthe

 

samedi 15 août 2026

Balzac : Un drame au bord de la mer Le Croisic // Victor Hugo et Joaquin Sorolla : Biarritz


 

J’avais commandé le livre de l’écrivain allemand Siegfried Lenz conseillé par Cleanthe pour le challenge Escapades en Europe :  Les stations balnéaires mais il n’est arrivé chez moi qu’après mon départ en vacances vers mon petit hameau lozérien. Il me faudra donc attendre mon retour à Avignon en septembre pour le lire. Donc, j’ai choisi une nouvelle de Balzac : Un drame au bord de la mer pour la Station balnéaire du Croisic  et un livre de Joaquin Sorolla/ Bords de mer ainsi que des notes de Voyage de Victor Hugo sur Biarritz.

 

Eugène Boudin : Le Croisic


C’est dans les années 1830 que Balzac séjourne au Bourg-de-Baz et qu’il écrit un conte philosophique Un drame au bord de la mer, qui se déroule dans la presqu’île de Croisic et sa côte sauvage. Nous ne sommes qu’au début de la vogue pour les stations balnéaires qui correspond à la mode encore timide des bains de mer. Les plages de Saint-Goustan, de Port Lin au Croisic sont parmi les premières à accueillir des baigneurs.

Louis Lambert, un personnage de La Comédie humaine dans le roman éponyme de Balzac, est le principal personnage de la nouvelle Un drame au bord de la mer avec sa fiancée Pauline. Louis Lambert est le type même de l’artiste, à la sensibilité tellement exacerbée qu’elle confine à la folie. Pauline est la seule à pouvoir le comprendre et possède des trésors d’empathie et de patience, si bien que les deux jeunes gens passent tout d’abord un séjour idyllique au Croisic, sensibles à la beauté, au calme, au recueillement de la station balnéaire..

« La mer était belle, je venais de m’habiller après avoir nagé, j’attendais Pauline, mon ange gardien, qui se baignait dans une cuve de granit pleine d’un sable fin, la plus coquette baignoire que la nature ait dessinée pour ses fées marines. Nous étions à l’extrémité du Croisic, une mignonne presqu’île de la Bretagne … »

Tout d’abord, la beauté de la nature est en harmonie avec les sentiments de bonheur et de perfection qui sont ceux de Louis et de Pauline.

« La vie humaine a de beaux moments ! Nous allâmes en silence le long des grèves. Le ciel était sans nuages, la mer était sans rides ; d’autres n’y eussent vu que deux steppes bleus l’un sur l’autre ; mais nous, nous qui nous entendions sans avoir besoin de la parole, nous qui pouvions faire jouer entre ces deux langes de l’infini, les illusions avec lesquelles on se repaît au jeune âge, nous nous serrions la main au moindre changement que présentaient, soit la nappe d’eau, soit les nappes de l’air, car nous prenions ces légers phénomènes pour des traductions matérielles de notre double pensée. »

Mais ce moment de joie va être troublé par une première rencontre, celle d’un pauvre pêcheur vêtu de haillon, les pieds nus, le pantalon troué. Cette interruption de la félicité est marquée par une première dissonance qui apparaît dans le paysage : « Au moment où les toits de la ville apparurent à l’horizon en y traçant une ligne grisâtre... ».  Pourtant, lorsque tous deux décident d’acheter sa pêche au pêcheur à qui ils permettront ainsi de se nourrir et de subvenir aux besoins de son vieux père, leur harmonie est rétablie et la beauté du paysage est à nouveau présente et les illumine.

En ce moment, le soleil, sympathisant avec ces pensées d’amour ou d’avenir, a jeté sur les flancs fauves de cette roche une lueur ardente ; quelques fleurs des montagnes attiraient l’attention ; le calme et le silence grandissaient cette anfractuosité sombre en réalité, colorée par le rêveur ; alors elle était belle avec ses maigres végétations, ses camomilles chaudes, ses cheveux de Vénus aux feuilles veloutées. Fête prolongée, décorations magnifiques, heureuse exaltation des forces humaines !


Ils promettent alors au pêcheur un bon dîner s’il les amène à la Pointe de Baz jusqu’à la tour qui domine le bassin et les côtes entre Croisic et Baz.

Survient une seconde dissonance dans le paysage dont la vue les frappe par son aspect désertique et sa pauvreté, rien ne pousse sur cette côte battue par les vents de mer où la bouse séchée tient lieu de bois de chauffage l’hiver.

Figurez-vous, (...) une lande de deux lieues remplie par le sable luisant qui se trouve au bord de la mer. Çà et là quelques rochers y levaient leurs têtes, et vous eussiez dit des animaux gigantesques couchés dans les dunes. Le long de la mer apparaissaient quelques rescifs autour desquels se jouait l’eau en leur donnant l’apparence de grandes roses blanches flottant sur l’étendue liquide et venant se poser sur le rivage. »

C’est alors qu’ils aperçoivent, assis sur un rocher à l’entrée d’un grotte, un homme qui semble pétrifiée, le visage détruit par la mer, l’âge, le chagrin, les yeux ensanglantés,  et ce réprouvé, tout le monde semble vouloir l'éviter. Cet homme nommé Cambremer leur fait une terrible impression et ils sentent qu’ils sont devant le spectacle d’un grand malheur. Pauline et Louis n’ont de cesse d’apprendre l’histoire de Cambremer que leur raconte le vieux pêcheur. Je vous la laisse découvrir mais sachez que les jeunes gens, horrifiés, vont désormais voir ce qui les entoure d’un autre manière :  "L’horrible aspect de ces marécages, dont la boue était symétriquement ratissée, et de cette terre grise dont a horreur la Flore bretonne, s’harmonisait avec le deuil de notre âme."

La nouvelle joue donc sur le contraste entre l'harmonie du jeune couple détruite en deux temps par une sorte de gradation : 1)  l'apparition du pauvre pêcheur, 2) l'apparition de cet homme symbole du désespoir.

Balzac y soulève la question de l’impossibilité d’être heureux face au malheur des autres.

Il décrit la Nature en adéquation avec les états d’âme.

Il y a aussi, dans la suite de la nouvelle que je n'ai pas expliquée pour ménager la curiosité, une réflexion sur l’éducation de l’enfant, sur la responsabilité des parents et sur  l’existence  du Mal. Et, à ce propos, à notre grand étonnement, à nous, lecteurs modernes,  Balzac affirme qu'il peut y avoir :   « un crime nécessaire. » 

Victor Hugo et Biarritz

 

Victor Hugo

J'ai visité La Picardie et la baie de Somme avec Victor Hugo et voilà que je le retrouve à Biarritz en 1843 avant que la ville ne devienne une station balnéaire si connue ! Dans son carnet de voyage, il écrit : 

"On se baigne à Biarritz comme à Dieppe, comme au Havre, comme au Tréport ; mais avec je ne sais quelle liberté que ce beau ciel inspire et que ce doux climat tolère. Des femmes, coiffées du dernier chapeau venu de Paris, enveloppées d’un grand châle de la tête aux pieds, un voile de dentelle sur le visage, entrent en baissant les yeux dans une de ces baraques de toile dont la grève est semée ; un moment après, elles en sortent, jambes nues, vêtues d’une simple chemise de laine brune qui souvent descend à peine au-dessous du genou, et elles courent en riant se jeter à la mer. Cette liberté, mêlée de la joie de l’homme et de la grandeur du ciel, a sa grâce.

  (...)

Somme toute, avec sa population cordiale, ses jolies maisons blanches, ses larges dunes, son sable fin, ses grottes énormes, sa mer superbe, Biarritz est un lieu admirable.

 Je n’ai qu’une peur, c’est qu’il ne devienne à la mode. Déjà on y vient de Madrid, bientôt on y viendra de Paris.

 

Alors Biarritz, ce village si agreste, si rustique et si honnête encore, sera pris du mauvais appétit de l’argent ; sacra fames. Biarritz mettra des peupliers sur ses mornes, des rampes à ses dunes, des escaliers à ses précipices, des kiosques à ses rochers, des bancs à ses grottes, des pantalons à ses baigneuses. Biarritz deviendra pudique et rapace. La pruderie, qui n’a dans tout le corps de chaste que les oreilles, comme dit Molière, remplacera la libre et innocente familiarité de ces jeunes femmes qui jouent avec la mer. Et puis il y aura cabinet de lecture et théâtre. On lira la gazette à Biarritz ; on jouera le mélodrame et la tragédie à Biarritz. Ô Zaïre, que me veux-tu ? Le soir on ira au concert, car il y aura concert tous les soirs, et un chanteur en i, un rossignol pansu d’une cinquantaine d’années, chantera des cavatines de soprano à quelques pas de ce vieil océan qui chante la musique éternelle des marées, des ouragans et des tempêtes.

 

Alors Biarritz ne sera plus Biarritz. Ce sera quelque chose de décoloré et de bâtard comme Dieppe et Ostende.

 Rien n’est plus grand qu’un hameau de pêcheurs, plein des mœurs antiques et naïves, assis au bord de l’océan ; rien n’est plus grand qu’une ville qui semble avoir la fonction auguste de penser pour le genre humain tout entier et de proposer au monde les nouveautés, souvent difficiles et redoutables, que la civilisation réclame. Rien n’est plus petit, plus mesquin et plus ridicule qu’un faux Paris. 

Les villes que baigne la mer devraient conserver précieusement la physionomie que leur situation leur donne. L’océan a toutes les grâces, toutes les beautés, toutes les grandeurs. Quand on a l’océan, à quoi bon copier Paris ? 

Déjà quelques symptômes semblent annoncer cette prochaine transformation de Biarritz. Il y a dix ans on y venait de Bayonne en cacolet ; il y a deux ans on y venait en coucou ; maintenant on y vient en omnibus. Il y a cent ans, il y a vingt ans, on se baignait au port vieux, petite baie que dominent deux anciennes tours démantelées. Aujourd’hui, on se baigne au port nouveau. Il y a dix ans, il y avait à peine une auberge à Biarritz ; aujourd’hui, il y a trois ou quatre « hôtels ».

 

Cacolet . environs de Bayonne

 

Joaquin Sorolla : Bords de mer de Dominique Lobstein/Biarritz

Le petit livre d'art paru aux Editions des Falaises sur Joaquin Sorolla  Bords de mer  présente une rapide introduction de Dominique Lobstein à la vie et à l'oeuvre du peintre espagnol. Il est né à Valence en 1863 et ne peignit la mer qu'assez tard. Malgré des voyages incessants, il place toujours  l'Espagne au centre de son intérêt et de ses préoccupations. Le livre est réparti en trois. Une première  partie à Valence  s'intéresse aux  travaux quotidiens, les pêcheurs, la pêche en mer, le halage de la barque... Puis sous l'effet d'une vie familiale heureuse -  il a épousé Clothilde Garcia del Castillo - il  consacre de plus en plus de scènes aux jeux d'enfants aux bords de l'eau, scènes de bain à Javea ou Valence. A partir de 1900,  il peint essentiellement sa famille et, en particulier en 1906, il s'installe l'été à  Biarritz, cette station balnéaire mise à la mode par l'impératrice Eugénie, lieu de villégiature de l'élite européenne. 

 

L'impératrice Eugénie

 

Biarritz. 
A l'origine,  Biarritz est un port de pêche à la baleine jusqu'au XVII siècle. Après la  prise du dernier cétacé en 1686, les marins s'embarquent pour la pêche en Irlande ou en Terre-neuve.
 
Eugénie vint en 1830 à Biarritz avec sa mère, la comtesse de Montijo. Elle y retourne avec Napoléon III  en 1854. La villa Eugénie est construite  à cette date et le couple impérial y séjourne chaque été jusqu'en 1868. Des fêtes somptueuses y ont lieu. Ce qui entraîne la venue de nombreuses têtes couronnées et aussi du monde de la mode et du luxe. Le cauchemar de Victor Hugo s'est réalisé !

Là, Joaquin Sorolla peint sa femme, ses filles et petite-fille se promenant sur les sentiers rocheux, au cours d'un promenade vers le phare, ou protégés du soleil sous un toile bariolée, entrant dans l'eau sur la plage. Tous ses tableaux captent la lumière et ses variations, les reflets de l'eau, les nuances de blanc des robes élégantes, des ombrelles et des chapeaux, avec de temps en temps une note plus vive qui fait chanter les couleurs. Il a parfois la vision du photographe, influencé par son beau-père, le collectionneur et photographe Antonio Garcia Peris. Biarritz apparaît, telle qu'elle est devenue en ce tournant du siècle,  station balnéaire animée avec ses plages bondées, ses lieux de charme où tous rivalisent de raffinement et d'élégance, ses éclats de lumière et de soleil.

A l'heure actuelle, Biarritz est considérée comme la capitale du surf en Europe grâce à des vagues constantes, de tailles variées. De nombreuses écoles de surf et des entreprises liées au surf se sont développées.

  

Joaquin Sorolla : Plage  Biarritz1906

 
 
Joaquin Sorolla : Biarritz Sous la tente

  

Joaquin Sorolla : Biarritz Promenade au phare (1906)

 

Joaquin Sorolla : Biarritz Maria sur la plage (1906)

 

 

Joaquin Sorolla : Biarritz Instantané (Clothilde ou Maria avec un appareil photo)



Joaquin Sorolla : Figure en blanc




 
Joaquin Sorolla : Biarritz Coucher de soleil


















jeudi 16 juillet 2026

Victor Hugo : Hernani mis en scène par Edouard Dossetto au Festival off d'Avignon

 

 

J'ai assisté cette année à la représentation d'une pièce relativement rare au festival off d'Avignon : Hernani de Victor Hugo dans la mise en scène d'Edouard Dossetto. Je n'ai vu ce drame, qui a fait la gloire du jeune Victor  Hugo,  que deux fois pendant mes nombreuses années festivalières.

 La bataille d'Hernani

On ne peut pas parler d'Hernani sans faire allusion à la fameuse bataille racontée par Théophile Gautier dans son Histoire du romantisme.
1830 ! Date historique dans l'histoire de la littérature et plus précisément du théâtre français. La première représentation de Hernani va bientôt avoir lieu et avant même qu'elle commence, elle  provoque déjà le scandale car elle rompt avec toutes les conventions classiques. Envolées les règles des trois unités, de la  bienséance, de la séparation des genres comique et tragique, de l'imitation des Anciens,  de  l'emploi de la périphrase. Bienvenue aux mélange des genres, à l'utilisation du mot propre, au renouvellement de l'inspiration... Théophile Gautier écrit : 

«"Nous avons eu l'honneur d'être enrôlé dans ces jeunes bandes qui combattaient pour l'idéal, la poésie et la liberté de l'art, avec un enthousiasme, une bravoure et un dévouement qu'on ne connaît plus aujourd'hui. Le chef rayonnant  ( Hugo) reste toujours debout sur sa gloire comme une statue sur une colonne d'airain, mais le souvenir des soldats obscurs va bientôt se perdre, et c'est un devoir pour ceux qui ont fait partie de la grande armée littéraire d'en raconter les exploits oubliés."
 

 

La bataille d'Hernani

Dès les premiers mots de la pièce, éclate la bagarre, les cris de protestation houleux, les tumultes que n'arrive pas à réprimer "la bande d'Hugo" "aux airs féroces" "qui fait régner la terreur". La passion l'emporte, les uns hurlent, trépignent d'indignation, les autres applaudissent, louent, s'enthousiasment. Théophile Gautier est bien conscient qu'il est difficile maintenant de comprendre comment ces vers qui sont devenus pour ainsi dire classiques ont pu susciter une telle indignation!

Comment s'imaginer qu'un vers comme celui-ci : 

"- Est-il minuit?  

- Minuit bientôt 

ait soulevé des tempêtes et qu'on se soit battu trois jours autour de cet hémistiche ? On le trouvait trivial, familier, inconvenant ; un roi demande l'heure comme un bourgeois et on lui répond comme à un rustre : minuit. C'est bien fait. S'il s'était servi d'une belle périphrase, on aurait été poli, par exemple  : «   L'heure atteint-elle bientôt sa douzième demeure ? "

 Voir  la suite du billet ICI 

 

Le récit

Don Carlos, Dona Sol, Hernani

 Nous sommes en Espagne. Hernani est un proscrit. Son père a été exécuté par le roi Carlos, il a été dépossédé de ses biens et de son honneur. Il vit dans la montagne, en lutte contre le pouvoir, méditant sa vengeance. Il aime Dona Sol et est aimé de retour par la noble jeune fille que le duc de Silva, son tuteur, se propose d’épouser. Mais le roi Don Carlos est aussi amoureux de la jeune fille. Trois hommes, trois rivaux !

"Monts d’Aragon ! Galice ! Estramadoure !
Oh ! je porte malheur à tout ce qui m’entoure !" 

Victime du destin, comme tout héros romantique, Hernani est épris de liberté et d’idéal, il combat un pouvoir injuste  mais porte en lui la fatalité du malheur.

Agent aveugle et sourd de mystères funèbres !
Une âme de malheur faite avec des ténèbres !
Où vais-je ? je ne sais. Mais je me sens poussé
D’un souffle impétueux, d’un destin insensé.

Mais lorsque le roi devient l'Empereur Charles Quint, tout va changer ...

La mise en scène et l’interprétation

Leslie Gruel dans Dona Sol


Que j’ai aimé cette pièce dans ma jeunesse romantique et les vers vibrants, sonores, pleins de panache de Victor Hugo ! C’est sûr, à l’époque je me serais affichée dans la bataille et du bon côté, celui de « la bande d'Hugo! »

Aujourd'hui, devenue plus sage, je m’inquiétais un peu de savoir comment l’alexandrin et les grandes envolées lyriques passeraient. Je craignais aussi le parti pris du metteur en scène, Edouard Dossetto, de transposer l’univers d’Hernani dans un milieu mafieux sibérien (pourquoi sibérien ?)  et d’en faire un thriller noir, violent, politique. Mais, après tout, Hernani a montré au théâtre l’exemple de la nouveauté et de l’anticonformisme, alors pourquoi pas ? 
Edouard Dossetto - qui est aussi un très convaincant Hernani- a réussi son pari. La pièce est noire, violente et politique que l'action se déroule dans le milieu du grand banditisme ou non. Les personnages ont des armes à feu et un téléphone mais ils gardent leur humanité et l’émotion est toujours là dans ce spectacle servi par des comédiens de talent. La distribution est homogène. J’ai reconnu dans le rôle de Don Carlos, Guillaume Villiers-Moriamé qui nous a offert l’année dernière un très original Tartuffe. Leslie Gruel est une farouche et fière Dona Sol. Et le Grand d'Espagne, le duc de Silva, le terrible vieillard amoureux, ( Maxence Mailfort) attend sa revanche dans l'ombre. Le texte est dit avec une sobriété qui fait oublier l’alexandrin mais en rend toute la richesse. J’ai beaucoup aimé cette représentation et ma petite-fille (16 ans) aussi. 

C’est fou, combien le théâtre rend heureux… quand il est bon ! 




du 4 au 25 juillet relâche les 9, 16, 23 juillet
20h45 1h15
LUNA (LA) / LUNA THÉÂTRES 
Salle : Salle 2 - S'y rendre
Langue principale : français
Public : Tout public à partir de 15 ans
Avertissements : Présence d'armes à feu / armes blanches

auteur
De Victor Hugo
Édouard Dossetto - Mise en scène
 

Marie Benati - Interprétation
Édouard Dossetto en alternance avec Alex Dey - Interprétation
Leslie Gruel - Interprétation
Guillaume Villiers-Moriamé - Interprétation
Anaïs Ansart-Grosjean en alternance avec Leslie Gruel - Régie
Martin Baillon - Collaboration artistique
Jules Poucet - Création son
Jules Poucet - Création lumière
Pierre Mengelle - Scénographie
Maxence Mailfort ou Laurent Le Doyen - Interprétation
 

Collectif Nuit Orange
Compagnie française



 

Chez Cléanthe

 


dimanche 21 juin 2026

Maurice Leblanc : L’île aux trente cercueils

 

J’ai lu L’île aux trente cercueils afin de répondre au thème de l’île initié par Cléanthe pour le challenge Escapades en Europe. Mais j’ai finalement choisi un autre titre L'Arche de la tempête (Ici) et je ne présente ce livre de Maurice Leblanc qu’aujourd’hui. Il s’agit d’un polar fantastique mais tous les évènements trouveront une explication rationnelle grâce à Arsène Lupin qui n’intervient que dans la dernière partie.


Sarek ou Sark 


Le récit se déroule dans une île fictive Sarek située au large de l’archipel des Glénan qui évoque l’île anglo-normande de Sercq (ou sark en anglais). Elle est entourée de trente dangereux écueils que les insulaires nomment les trente cercueils. Il y est aussi question d’une mystérieuse pierre magique aux grands pouvoirs, La Pierre-Dieu. Une légende dit que trente victimes correspondant aux trente écueils doivent périr dont quatre femmes qui seront crucifiées. Parmi elles, notre héroïne Véronique d’Hergemont est la victime toute désignée.

Véronique d’Hergemont a perdu son fils et son père il y a quatorze ans. Son mari, le monstrueux Vorski, symbole du Mal, est mort lui aussi. Lorsqu’elle apprend que son fils et son père sont toujours vivants et vivent sur l’île de Sarek, Véronique entreprend un voyage qui se révèlera semé de dangers et terrifiant. Elle vivra d’horribles aventures qui la conduiront inexorablement à la crucifixion. Mais… 

Le roman est construit sur un curieux contraste : Une partie où règne le fantastique avec un crescendo dans l’horreur censé provoquer la peur chez le lecteur puis, avec l’arrivée d’Arsène Lupin, une suite qui se veut nettement comique !

Le problème c’est que ce récit tarabiscoté ne m’a pas fait frissonner une seule seconde (trop, c'est trop!). De plus, l’humour (lourd) d’Arsène Lupin m’a agacée. Bref, je suis restée imperméable à toutes les tonalités du récit. Je me suis demandée si les livres de Maurice Leblanc avaient vieilli ( à moins que ce ne soit moi... forcément !) car c’est un auteur que j’aimais bien quand j’étais jeune sans être particulièrement "accro" !




Je me suis donc intéressée à l’auteur que je pensais être né au XX siècle. Wikipedia m’apprend qu’il est né à Rouen en 1864 et adolescent a connu Gustave Flaubert et Guy de Maupassant. Il crée Arsène Lupin, gentleman-cambioleur, au début des années 1900.  Le récit de L’île aux Trente cercueils se situe en 1917 et est publié en 1919. Finalement, Maurice Leblanc aura connu trois conflits franco-allemands   : En 1970, il est envoyé en Ecosse par son père pour le soustraire à la guerre, puis  1914-1918,  et en 1940, il fuit l'occupation allemande et se réfugie à Perpignan. C'est là qu'il meurt en 1941. Je comprends mieux pourquoi Vorsky qui personnifie le mal dans toute son horreur est « un germain, ce peuple semi-barbare », « un Boche » et même « un super-Boche » ! 

 

 


 

 

lundi 15 juin 2026

Elizabeth Goudge : L'arche de la tempête

 

 

L’arche dans la tempête publié en 1923 est le premier roman écrit par Elizabeth Goudge alors encore toute jeune. 


Guernesey

Guernesey de Pierre Auguste Renoir


« Les longues étendues des grèves du nord se montrèrent les premières, dorées comme des champs de blé mûr, ourlées des teintes mauves et argentées du pavot cornu et du statice, et se fondant d’une manière imperceptible dans les vastes landes battues par les vents. A l’abri des tertres d’un vert grisâtre, des maisonnettes montraient, par-ci par-là, leurs murs crépis de blanc et de rose et leurs toits d’ardoise grise. Au sommet de la lande se dressaient les cromlechs, élevés dit-on, par les hommes d’autrefois en guise de mausolées pour leurs morts, bien que les insulaires affirment qu’ils ont été posés en cet endroit par les fées pour y cacher leur or. »

Elizabeth Goudge dont les aïeux étaient guernesiais, née dans le Somerset en 1900, passe de nombreuses vacances dans l’île chez ses grands-parents. Rien de plus enchanteurs que les descriptions de l’écrivaine qui connaît Guernesey comme sa poche et s’ingénie à peindre sa beauté, ses coutumes, ses superstitions, la rudesse de ses tempêtes, la floraison enchantée de ses printemps, les côtés escarpées hérissées d’écueils et de falaises ou les grandes plages de sable, les couleurs somptueuses de ses paysages, le défilé des nuages qui parent le ciel et l’eau de mille nuances qu’elle peint avec un sens du coloris aussi précis et subtil que celui d’un peintre. 

La ville et le port Saint Pierre au coucher de soleil : « de petites lumières scintillaient aux devantures des boutiques et les bois semblaient tout noirs sur le ciel. La mâture des bateaux, noire aussi dans le crépuscule, se dessinait comme les arbres dénudés en hiver, sur un ciel du vert le plus tendre et le plus limpide, strié d’abricot et de gris perle. Les eaux du port gardaient un étincelant souvenir du soleil à la crête de chaque ride et reflétaient les pâles couleurs du ciel et les ailes plongeantes des mouettes… Un monde de couleurs et de lumières, transparent et irréel… Un monde du fond des eaux… Une beauté si fragile qu’au moindre attouchement elle s’évanouirait en poussière. »

Un soir, au coucher de soleil, la famille du Brocq observe un phénomène extraordinaire qui rappelle l’Odyssée et  Homère comparant la couleur de la mer au vin. 

« Une petite touffe de nuages, qui avait formé des entrelacs floconneux dans le ciel bleu, devenait rose au fur et à mesure que le soleil baissait, tandis qu’au-dessous d’eux la mer reflétant ce bleu et ce rose devenait mauve.
-Regardez ! Regardez ! s’écria Jacqueline
Elle montrait un jeu de lumières. Le rose et le bleu devenaient de plus en plus brillants et le reflet couleur de lavande fonçait au point de prendre la teinte d’un iris pourpre. La mer couleur de vin des anciens Grecs! »



Guernesey et l’Arche du Bon-Repos

Nuit d'été de Homer Winslow

Le titre anglais Magic Island est tout à fait pertinent pour ce roman d’Elizabeth Goudge. L’île de Guernesey est magique, en effet, par sa sauvagerie encore préservée en cette année 1888, époque où se déroule le roman, avec la rumeur incessante de la mer, la présence d’êtres surnaturels dans les haies fleuries et odorantes, la fontaine aux fées qui exauce les voeux, les sargousets jouant dans les noisetiers, les aubépines au milieu des escallonias et des myosotis.
 
Magique aussi la vision de Rachel, l’un des personnages principaux du roman, qui est douée de voyance. Elle "voit" un homme qui viendrait les sauver de la ruine et leur permettrait de rester dans leur domaine, une petite exploitation agricole qui ne permet pas à Rachel et à son mari André du Brocq de nourrir leur cinq enfants, un lieu qu’ils aiment et qu’ils vont devoir abandonner. 

Ne pas quitter l’île, c’est le voeu le plus cher de Rachel. C’est là où reposent trois de ses enfants disparus, là où elle et son mari ont créé un doux refuge, la ferme de Bon-Repos. C’est pourquoi la traduction française  l’Arche de la tempête est tout aussi bien trouvé que le titre anglais. La maison du Bon-Repos est l’arche qui accueille la famille et les animaux de la ferme. C’est un havre de paix et de beauté qui les met à l’abri des colères de la Nature, des orages extérieurs et des luttes intérieures et morales que traversent enfants et parents ! 
 La nature est au coeur de l’oeuvre, au coeur aussi de l’éducation des enfants qui peuvent pénétrer par l’intermédiaire des arbres et des plantes au centre d’une « vie universelle ». Mais les végétaux  ont aussi « une vie individuelle ». Tout est, en effet, animée d’une vie propre, et communique avec les enfants, partage leurs sentiments, les protège, les berce et leur parle. Les arbres servent de rempart aux tempêtes, les fleurs offrent leur musique et leurs teintes délicates aux enfants.

 « Quelle quantité de clochettes autour d’elle (Colette, la plus jeune fille de la famille) et toutes magnifiques. Les cloches blanches des lis, poudrées d’or, les clochettes jaunes des fritillaires, avec leurs grosses gouttes de miel, les campanules blanches, mauves et roses, par centaines. Elle ne se lassait pas de les contempler; et voilà que soudain, toutes se mirent à sonner !  Elle écoutait la bouche ouverte. Oui, C’était bien vrai ! Elles se balançaient lentement, toutes, les fritillaires, les lis, les campanules, en carillonnant comme des folles. »

Quant à l’homme providentiel, Ranulphe Morbier, qui vient au secours de la famille du Frocq, il arrive en début du roman avec un naufrage, un bateau qui s’ouvre en deux sur les menaçants récifs des Barbées et il repart à la fin du récit au cours d’un autre naufrage toujours sur les mêmes affreux écueils, deux épisodes qui ouvrent et qui closent le récit.


Les Occupants de l’Arche

 

Guernesey : Enfants au bord de la mer (1885) Pierre Auguste Renoir

Le couple, Rachel et André, le nouveau venu, Ranulphe, les enfants, Michelle, Peronelle, Jacqueline, Colin et Colette mais aussi le chien Maximilien, le chat Marmelade, Lupin, le vieux cheval, vivent dans l’Arche. Notons que les animaux y sont des personnages à part entière, ayant une personnalité et introduisent une douce note d’humour et de légèreté. 

Elizabeth Goudge décrit le caractère, les aspirations, les rêves de chacun des personnages, leur complexité aussi. Elle excelle dans la description des enfants. On dirait qu’elle n’a rien oublié de son enfance, ni du pouvoir de l’imagination qui permet de voir, au-delà de la réalité, l’enchantement du monde; ni du grand désir d’indépendance des petits : Colin veut être marin envers et contre tout mais surtout contre sa mère qu’il adore pourtant; Michelle qui aime la poésie veut vivre dans son univers hors du temps, dans « le petit village blanc » de Keats, poète qu'elle admire, et ne supporte pas l’irruption de la réalité et du prosaïsme. L’écrivaine n’a pas oublié, non plus, les tourments de l’école (Jacqueline), les déceptions et les colères fulgurantes (Colins), ni les disputes de la fratrie qui dégénèrent en claques, vociférations et pleurs à la grande exaspération des parents ! Il y a des scènes marquantes comme celle où Colette en visite chez son grand-père, médecin et bourgeois cossu, découvre le monde « d’en bas », les cuisines infestées de cafards, installées au sous-sol, et la fille de cuisine Antoinette, battue, épuisée et maigre, pleurant la mort de sa mère, accablée par un travail démesurée, la découverte de l’injustice sociale; les  naufrages au cours desquels les insulaires vont, au péril de leur vie, sauver les marins naufragés imprudents ou incompétents; la confession de Jacqueline ( car la religion est très présente) qui a menti et vit l’angoisse avant de se sentir allégée et régénérée, les fêtes de Noël et de Pâques... Un beau  roman  plein de poésie et de détails qui nous apprennent beaucoup sur l'île de  Guernesey et a le charme et la saveur passée d'un monde disparu.

 

Pierre Auguste Renoir : Guernesey

  

Chez Cléanthe
 

 


 
Chez Fan ja




 

dimanche 17 mai 2026

Escapades en Europe Chez Cléanthe

 

 Je me suis inscrite au challenge de Cléanthe  : Escapades en Europe saison 2 et ne résiste pas à vous en faire découvrir la présentation recherchée et originale.

 

Escapades en Europe, saison 2

Published by Cléanthe on

Après une première saison riche en lectures et en échanges, Escapades en Europe – Voyages dans les littératures européennes reprend la route pour une saison 2.

Le principe reste le même : chaque mois, un thème, et la liberté d’y entrer à votre manière, selon vos envies et vos découvertes.

De nouvelles étapes nous attendent — îles, Balkans, amours, révolutions, nuits… autant d’invitations à poursuivre le voyage, autrement.

Et, pour accompagner ce nouveau départ, de nouveaux visuels à découvrir plus bas.

Je rappelle rapidement les règles. Les billets seront publiés le 15 de chaque mois. Merci d’ajouter, quand vous participez, un lien vers votre billet : soit sur la page du challenge, soit en commentaire sous le billet du mois. Je publierai, quelques jours plus tard, un billet récapitulatif des participations. Si vous le souhaitez, vous pouvez également publier un court billet sur votre blog pour annoncer votre participation et faire connaitre le challenge.

Comme pour la saison 1, il n’y a aucune obligation de suivre l’ensemble du programme. Vous pouvez participer ponctuellement, selon les thèmes qui vous inspirent – ou les disponibilités de votre bibliothèque. L’idée reste simple : explorer les littératures européennes autrement, en croisant les textes, les époques et les regards.

À vos livres, donc, et à très bientôt pour cette aventure littéraire au cœur de l’Europe !

Prêts pour l’aventure ?

Voici LE PROGRAMME de cette deuxième saison :


JUIN 2026 — Les îles




La saison s’ouvre au large. Les îles sont des mondes à part : lieux de retrait ou d’épreuve, de recommencement ou d’isolement. Elles concentrent les tensions, obligent à regarder autrement, à mesurer le temps et l’espace. Entre aventure, méditation et dérive, elles offrent une Europe en miniature, où l’on se découvre parfois plus intensément que sur le continent.


JUILLET 2026 — Espagne(s)





Pays de lumière et d’ombre, l’Espagne se déploie en une pluralité de voix, de territoires, de mémoires — et de langues. Les récits y portent la trace des fractures historiques autant que des quêtes intimes, mais aussi des différences régionales, des tensions linguistiques et des imaginaires contrastés. Routes brûlantes, villes vibrantes, paysages dépouillés : la littérature espagnole invite à une traversée dense, souvent habitée, où les voix ne cessent de dialoguer avec le passé — et entre elles.

...

Voir la suite chez Cléanthe  ICI

mercredi 15 avril 2026

Alors, votre Europe ? Georges Brassens : la guerre de 14-18, Primo Levi : Si c'est un homme, Victor Hugo : discours sur la paix


 

L’Europe

Le premier pont sur le Rhône: Avignon

 

Quand on arpente la ville d’Avignon, les époques qui l’ont modelée se déroulent sous nos pieds, du Rocher des Doms qui domine la ville, constituant un donjon naturel où se sont installés les hommes de la préhistoire, de l’antiquité qui révèle ses murailles enfouies sous les constructions plus récentes, du Moyen-âge triomphant avec son pont, le premier à oser enjamber ce fleuve gigantesque et impétueux, le Rhône, son imposant palais des Papes, ses livrées cardinalices, sa basilique des Doms, ses églises gothiques Saint Pierre et saint Didier, et aussi de la Renaissance avec ses façades-vestiges et leurs fenêtres à meneaux du quartier de la Balance, ses hôtels classiques, et plus proches de nous, ses maisons haussmaniennes,  ou art déco ou art nouveau…. 

Toutes les strates du riche passé de la ville, on les retrouve à l’échelle européenne. L’Europe et le passage des temps, des peuples, et sa multiplicité de langues, de culture, de religions, de coutumes, la richesse de sa littérature et de ses arts !

Pourtant quand Cléanthe pour son challenge Escapade en Europe nous demande de choisir une oeuvre qui réponde à cette question  :  et vous, alors votre Europe ? Ce qui me vient à l'esprit, c'est l'Europe déchirée,  démembrée, ravagée par les guerres. Comme Georges Brassens, je me sens prise de vertige lorsque je regarde défiler la liste interminable des massacres que les hommes ont perpétrés au service d'une idée, d'une religion, d'un pouvoir ou pour un bout de terre à conquérir ! 

 

 La Guerre de 14-18 par Georges Brassens
 
 

 
  
 
Depuis que l'homme écrit l'Histoire,
Depuis qu'il bataille à coeur joie
Entre mille et une guerres notoires,
Si j'étais tenu de faire un choix,
A l'encontre du vieil Homère,
Je déclarerais tout de suite :
"Moi, mon colon, celle que je préfère,
C'est la guerre de quatorze-dix-huit !"
 
Est-ce à dire que je méprise
Les nobles guerres de jadis,
Que je m' soucie comm' d'un' cerise
De celle de soixante-dix ?
Au contrair', je la révère
Et lui donne un satisfecit,
Mais, mon colon, celle que je préfère,
C'est la guerre de quatorze-dix-huit !
 
Je sais que les guerriers de Sparte
Plantaient pas leurs épées dans l'eau,
Que les grognards de Bonaparte
Tiraient pas leur poudre aux moineaux...
Leurs faits d'armes sont légendaires,
Au garde-à-vous, j'les félicite,
Mais, mon colon, celle que je préfère,
C'est la guerre de quatorze-dix-huit !
 
Bien sûr, celle de l'an quarante
Ne m'a pas tout à fait déçu,
Elle fut longue et massacrante
Et je ne crache pas dessus,
Mais à mon sens, ell' ne vaut guère,
Guèr' plus qu'un premier accessit,
Moi, mon colon, celle que je préfère,
C'est la guerre de quatorze-dix-huit !
 
Mon but n'est pas de chercher noise
Aux guérillas, non, fichtre ! non,
Guerres saintes, guerres sournoises
Qui n'osent pas dire leur nom,
Chacune a quelque chos' pour plaire,
Chacune a son petit mérite,
Mais, mon colon, celle que je préfère,
C'est la guerre de quatorze-dix-huit !
 
Du fond de son sac à malices,
Mars va sans doute, à l'occasion,
En sortir une - un vrai délice ! -
Qui me fera grosse impression...
En attendant, je persévère
A dir' que ma guerr' favorit'
Celle, mon colon, que j'voudrais faire,
C'est la guerre de quatorze-dix-huit !





Primo Levi: Si c'est un homme 

 


 

Depuis que l'Homme écrit l'Histoire/ Entre mille et une guerres notoires,  j'ai choisi et relu, pour illustrer mon Europe, le livre de Primo Levi : Si c'est un homme. Lui aussi commence par une chanson  :

 

Vous qui vivez en toute quiétude

Bien au chaud dans vos maisons,

Vous qui trouvez le soir rentrant

La table mise et des visages amis,

Considérer si c'est un homme

Que celui qui peine dans la boue,

qui ne connaît pas de repos,

Qui se bat pour un quignon de pain,

qui meurt pour un oui ou un non; 

 

Primo Levi nous avertit :

 Les personnages de ce récit ne sont pas des hommes. Leur humanité est morte ou eux-mêmes l'on ensevelie sous l'offense subie ou infligée à autrui. Les SS féroces et stupides, les Kapos, les politiques, les criminels, les prominents grands et petits et jusqu'aux Häftlinge, masse asservie, indifférenciée, tous les échelons de la Hiérarchie dénaturée instaurée par les Allemands sont paradoxalement unis par une même désolation intérieure. 

Primo Levi est fait prisonnier par la milice fasciste en Décembre 1943. Résistant, il est envoyé comme juif au camp d'Auschwitz où il arrive en Février 1944. Le convoi compte 650 personnes, il n'en reviendra que vingt. A cette époque, la durée de vie d'un travailleur qui avait échappé à la sélection, c'est à dire aux chambres à gaz, était de trois mois. Primo Levi raconte les sévices,  les coups, les humiliations, la faim, la faim surtout, la peur, le travail dur et incessant, le froid, la maladie, la promiscuité, la saleté, tout ce qui  fait qu'un homme se voir privé de sa dignité et réduit à l'état de bête. Primo Levi pense qu'il doit sa survie au fait qu'il est arrivé en 1944 à une époque où la main d'oeuvre est plus rare, donc la ration journalière a été un peu augmentée. De plus, il travaille dans un labo en tant que chimiste, vers la fin de la guerre, il y est au chaud et les conditions de travail sont moins éprouvantes.

Primo Levi raconte la déshumanisation des hommes qui ne pensent plus qu'à la faim tenace qui les réduit à l'état de squelette, qui sont prêts à tout pour survivre, vols, combines, indifférence aux autres, égoïsme, délation, prostitution, violence. Ceux qui sont trop tendres, altruistes ou naïfs ne peuvent survivre.

L'écrivain voit dans les camps une sorte de laboratoire qui nous renseigne sur ce qu'est l'être humain en dehors du tissu social, dans sa nudité morale : 

"Enfermez des milliers d'individus entre des barbelés, sans distinction d'âge, de conditions sociales, d'origine, de langue, de culture et de moeurs, et soumettez-les à un mode de vie uniforme, contrôlable, identique pour tous et inférieures à tous les besoins :  vous aurez là ce qu'il peut y avoir de plus rigoureux comme champ d'expérimentation, pour déterminer ce qu'il y a d'inné et ce qu'il y a d'acquis dans le comportement de l'homme confronté à la lutte pour la vie. "

Il touche à l'essence du Mal. Il s'interroge sur ce qui fait que l'on est un homme et ce qui fait que l'on cesse de l'être ?  Lorsque Primo Levi et son ami Alberto assistent à la pendaison publique d'un homme qui s'est révolté contre la tyrannie, qui a tenu tête aux nazis, celui-ci leur crie :" Camarades, je suis le dernier"!  Le dernier... ?  à ne pas accepter l'ignominie, à lutter contre l'abjection, à se rebeller contre l'injustice, le dernier Homme ? Pas un murmure ne lui répond dans l'assistance mais une acceptation passive.

"Détruire un homme est difficile, presque autant que le créer : cela n'a pas été aisé ni rapide, mais vous y êtes arrivés, Allemands. Nous voici dociles devant vous, vous n'avez plus rien à craindre de nous : ni les actes de révolte, ni les paroles de défi, ni même un regard qui vous juge."

Alberto et moi, nous sommes rentrés dans la baraque et nous n'avons pas pu nous regarder en face. Cet homme devait être un dur, il devait être d'une autre trempe que nous, si cette condition qui nous a brisés n'a seulement pu le faire plier. (...) Nous avons assouvi la fureur quotidienne de la faim et maintenant la honte nous accable."

Malgré le pessimisme de ce constat, Primo Levi se raccroche pourtant à ce qu'il y a d'humain autour de lui et s'il est encore vivant,  aujourd'hui où il écrit ce livre, nous dit-il, il le doit à Lorenzo, un civil qui l'a aidé sans rien lui demander en échange et lui  permis de se rappeler  "par sa façon si simple et si facile d'être bon qu'il existait encore en dehors du nôtre, un monde juste, des choses et des êtres encore purs et intègres que ni la corruption ni la barbarie n'avaient contaminés...".

Il m'a semblé à cette relecture de Primo Lévi qu'il était beaucoup plus pessimiste que Jorge Semprun. Sur le Mal, Jorge Semprun écrivait :   "Une année à Buchenwald m'avait appris concrètement ce que Kant enseigne, que le Mal n'est pas l'inhumain, mais, bien au contraire, une expression radicale de l'humaine liberté.". Cette croyance en la liberté de l'être humain dans le Mal comme dans le Bien atteste que l'homme, libre, reste maître de son choix. Dans l'horreur, Jorge Semprun apporte une certaine consolation, Primo Lévi, le désespoir. 

  

 Victor Hugo 
(1802-1885)
 

Congrès de la paix
 22 août 1849 


 

Enfin pour terminer sur une note optimiste, lisons un extrait du discours de notre Grand Victor Hugo au congrès de la paix de 1849 ... en partie réalisée ? Mais en partie seulement et toujours si fragile !

"Un jour viendra où vous France, vous Russie, vous Italie, vous Angleterre, vous Allemagne, vous toutes, nations du continent, sans perdre vos qualités distinctes et votre glorieuse individualité, vous vous fondrez étroitement dans une unité supérieure, et vous constituerez la fraternité européenne, absolument comme la Normandie, la Bretagne, la Bourgogne, la Lorraine, l'Alsace, toutes nos provinces, se sont fondues dans la France. Un jour viendra où il n'y aura plus d'autres champs de bataille que les marchés s'ouvrant au commerce et les esprits s'ouvrant aux idées. Un jour viendra où les boulets et les bombes seront remplacés par les votes, par le suffrage universel des peuples, par le vénérable arbitrage d'un grand Sénat souverain qui sera à l'Europe ce que le parlement est à l'Angleterre, ce que la diète est à l'Allemagne, ce que l'Assemblée législative est à la France ! Un jour viendra où l'on montrera un canon dans les musées comme on y montre aujourd'hui un instrument de torture, en s'étonnant que cela ait pu être ! Un jour viendra où l'on verra ces deux groupes immenses, les États-Unis d'Amérique, les États-Unis d'Europe, placés en face l'un de l'autre, se tendant la main par-dessus les mers, échangeant leurs produits, leur commerce, leur industrie, leurs arts, leurs génies.

Et ce jour-là, il ne faudra pas quatre cents ans pour l’amener, car nous vivons dans un temps rapide, nous vivons dans le courant d'événements et d'idées le plus impétueux qui ait encore entraîné les peuples, et, à l'époque où nous sommes, une année fait parfois l'ouvrage d’un siècle.
Dans notre vieille Europe, l'Angleterre a fait le premier pas, et par son exemple séculaire, elle a dit aux peuples : Vous êtes libre. La France a fait le second pas et elle a dit aux peuples : Vous êtes souverains. Maintenant faisons le troisième pas, et tous ensemble, France Angleterre, Belgique, Allemagne, Italie, Europe, Amérique, disons aux peuples : Vous êtes frères ! "

 

 


 

Je pars à Londres, je viendrai vous lire à mon retour ! 

 

 

Shakespeare : Le globe