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mardi 15 septembre 2026

Ivo Andric : Le pont sur la Drina

 

 

Le pont sur la Drina d’Ivo Andric, prix Nobel de littérature 1661, est une longue chronique qui s’étend du  XVI siècle, époque de la construction de cet édifice, imposant et colossal ouvrage architectural, à la guerre de 1914.


Ivo Andric devant le pont Mehmed Pacha Sokolović

Ivo Andric fait une magnifique description de ce pont qui, en son milieu où il s’élargit en deux terrasses symétriques appelées Kapia, est un lieu de réunion et de palabres de la population masculine.
 
"On ne pouvait jamais mieux percevoir la beauté insolite et exceptionnelle de la kapia que par ces jours d’été, à cette heure-là. L’homme y était assis comme sur une balançoire magique : il parcourait la terre, il voguait sur l’eau, il volait dans les airs, et pourtant il restait fermement et solidement ancré à sa ville et à sa maison blanche qui était là, tout près, entourée de son jardin et de sa prunelaie. Sur la kapia, buvant du café et fumant, beaucoup de ces modestes citadins, qui ne possédaient guère que cette maison et une petite boutique dans le bazar, ressentaient dans ces heures-là toute la richesse du monde et l’infinie grandeur des dons de la Providence. Tout cela, un simple édifice pouvait l’offrir aux hommes, des siècles durant, lorsqu’il était beau et puissant, lorsqu’il avait été conçu au bon moment et érigé au bon endroit, et que sa construction avait été couronnée de succès." 

Ce pont commandé par le grand vizir Mehmed originaire de Sokolovic, relie la Bosnie à la Serbie et, au-delà à la Turquie et Stamboul. Il est le personnage central de ce livre autour duquel coulent les siècles comme l’eau de la rivière sous ses arches et où vivent et meurent les hommes qui peuplent la ville.

« Ainsi les générations se succédaient près du pont, mais lui secouait, telle la poussière, toutes les traces laissées par les caprices et les besoins éphémères des hommes, demeurant en dépit de tout inaltéré et inaltérable. »

 Ivo Andric nous fait découvrir Visegrad, simple bourgade de Bosnie avant la construction du pont quand seul un bac permettait le passage de la Drina, ville qui va se développer et s’étendre, devenant un centre commercial florissant. 


Visegrad Bosnie (images wikipedia)

La population de Visegrad est un creuset bouillonnant de religions que ne font pas toujours bon ménage selon les époques entre mulsulmans, chrétiens convertis à l’islam, chrétiens orthodoxes, juifs,

" ils se connaissaient bien et ils étaient de bons amis depuis leur jeunesse, si tant est que l’on pût parler d’amitié à cette époque entre un musulman et un serbe. "
 

S’y ajoute, de plus, un patchwork de nationalités, de bosniaques, serbes, croates, turcs, tsiganes, à une époque qui subissait la domination brutale de l’empire Ottoman et, plus tard, des autrichiens après l'annexion du pays par l’Empire austro-hongrois, apport nouveau de population qui façonne, dans une activité débordante, les moeurs et les esprits. Peu à peu, dans ces pays longtemps privés de liberté vont naître des idées nationalistes qui éclateront au XIX siècle et au début du XX siècle. Ainsi cette chronique nous permet de mieux comprendre ces peuples du Balkan divisés par les rebellions et les guerres à répétition et éclaire de plus un avenir - l’éclatement de l’ancienne Yougoslavie et la guerre des années 1990. - que n’aborde pas, évidemment, l’écrivain yougoslave (1892-1975) qui nous dit-on était bosniaque par la naissance, croate par son origine, de confession catholique par le baptême, et serbe par ses engagements.

 L’écrivain mêle avec un talent de conteur, la légende, l’histoire collective et individuelle car "Dans tous les récits qui ont trait à des évènements personnels, familiaux ou publics, on entend les mots « sur le pont »". Et ces récits qui font vivre tout un peuple sont à la fois pittoresques comme lorsque l'écrivain décrit les longs palabres sur la Kepia,  amusants, quand les habitants refusent de numéroter leur maison suspectant les autrichiens de vouloir leur prélever des impôts ou de les envoyer à la guerre (avec juste raison) . Le départ de la première conscription avec toutes les femmes en pleurs qui accompagnent les jeunes conscrits dans un désordre inouï est aussi une véritable scène de comédie ! Mais souvent aussi les évènements qui se déroulent sur le pont sont sauvages et cruels :  l’empalement de Radisav le Rebelle, les têtes coupées du pope Mihailo, du jeune meunier Mile ou du vieux Jelisije, exposées sur la kepia du temps des Turcs, ou les pendaisons du temps des autrichiens, et dans tous les cas il s'agit d'innocents persécutés par les peuples dominateurs. Ce sont aussi des contes tragiques comme le  drame de la belle Fata, jeune musulmane qui se jette du haut du pont pour se soustraire à un mariage forcé, les malheurs de Salko Corkan, le Borgne, souffre-douleur des ivrognes de la ville, l’oreille clouée de Ali Hodja, l’histoire d’amour malheureuse entre le docteur Balach et la "colonelle " Madame Bauer,  et tant d’autres personnages qui de génération en génération se succèdent pour  former le tissu riche, coloré, vivant de cette chronique qui ne s’interrompt que lors du retrait des troupes austro-hongroises et l’arrivée des Serbes, par l’explosion du pont en 1914, " la pile coupée net comme un tronc géant et à gauche de cette pile les arches brutalement interrompues. Entre elles un vide béant d’une quinzaine de mètres. Et les deux parties brisées des arches interrompues tendues douloureusement l’une vers l’autre." 

 

 Chez Cléanthe