Terrienne est un roman pour adolescent à partir de 12 ans de Jean-Claude Mourlevat et je l’ai lu sur les conseils de mon petit-fils qui m’a dit : « Tu verras il va te plaire mais attention, c’est dur ! Moi, j’ai adoré ! ». Bon, au moins j’étais prévenue et, effectivement, la lecture est vite addictive et oui, c’est vrai, elle est « dure » ! Dans mon enfance, on ne faisait jamais mourir un héros ou une héroïne ! J’aurais piqué une crise de désespoir si c’était arrivé ! Mais je ne vous en dis pas plus.
Sachez pourtant que Anne est à la recherche de sa soeur Gabrielle disparue le lendemain de son mariage. Un message envoyé par sa soeur pousse Anne « de l’autre côté », dans un monde qui n’est pas la Terre, dans quelque coin inexploré du cosmos. Elle est accompagnée dans sa quête par un charmant vieux monsieur, Etienne Virgil -alter ego de l’auteur - qui s’est pris d’affection pour elle, motivé aussi par la curiosité propre à tout écrivain, toujours à l’affût de nouveaux sujets.
L’univers qu’elle découvre est étrange et terrifiant, une oligocratie qui prive les individus de sentiments, où tout ce qui a trait au corps est repoussant, respirer, transpirer, se moucher, pleurer, rire, faire l’amour, être enceinte, accoucher… Un univers où les odeurs, le souffle du vent, le goût, le plaisir du toucher ont disparu, tout ce qui est d’ordre sensoriel est aseptisé. Angoissant, haletant, ce monde « parfait » ! Si elle veut retrouver sa soeur, Anne doit cacher son origine car les Terriens suscitent dégoût et crainte (avec tous leurs microbes) et sont mis à mort, comme tous ceux qui s’opposent au gouvernement, une extinction finale organisée qui rappelle bien celle des camps nazis. Elle apprend par quelques amis dissidents, aspirant à la liberté, que si les Terriens sont rejetés, les belles Terriennes, elles, sont très appréciées des hommes au pouvoir qui les font enlever pour leur servir d’esclaves, quitte à s’en débarrasser quand ils s’en sont lassés. De ces unions naissent des être hybrides qui appartiennent aux deux espèces et qui sont utiles lorsqu’il s’agit de les envoyer sur Terre pour attirer les jeunes victimes. Un être issu d’une femme, c’est ce qu’était le mari de Gabrielle. C’est ce qu’est Bran qui va devenir l’allié des deux soeurs.
Anne et Gabrielle vivent ainsi une version transposée de Barbe Bleue : Anne ma soeur Anne ne vois-tu rien venir ? Et nous sommes d’autant plus dans le domaine du conte que le nom de famille d’Anne est Collodi. Pinocchio aussi est attiré dans un monde où les enfants transformés en âne deviennent des esclaves. Anne Collodi est vue comme une "truie" par les habitants de l'Autre Monde.
Donc je reviens sur ce que je disais au début, dans mon enfance, on ne tuait pas les héros dans les romans mais dans les contes, par contre, de tout temps, quelle cruauté ! Reflets d’une société où la femme n'était pas l'égale de l'homme, où elle était vendue par ses parents, battue, violée, où le féminicide était la norme.
Alors vous allez me dire un cauchemar ce livre ? Et bien non pas du tout et je comprends pourquoi mon petit-fils l’a apprécié. Il fait comprendre la valeur de notre existence même imparfaite mais tellement réelle, vivante, riche, où il fait bon manger de la quiche Lorraine, une Terre avec ses odeurs bonnes ou mauvaises ( Anne lors de son premier retour se roule dans un fossé plein de boue), ses bruits et sa musique, les amitiés et les disputes, les colères et l’amour, les sentiments familiaux, la beauté et la laideur, tout ce qui donne du prix à la vie, qui en fait ressortir la variété, qui nous empêche de mourir d’ennui comme le font les habitants de l’autre univers qui, un jour, s’assoient pour mourir, incapables de continuer !
« Je suis amoureuse de cette Terre sur laquelle j'ai mes pieds. Je l'aime avec tous ses défauts, toutes ses tares. Je l'aime à cause de ça. J'aime le trop froid et le trop chaud, la pluie, la boue, les embouteillages, les examens ratés, les cartes postales moches, les mensonges, les larmes, les blessures et la mort. J'aime ce qui manque et ce qui dépasse, j'aime le trop et le pas assez, je veux me brûler aux orties et aux casseroles, ça ne me dérange pas, je veux bien égarer mes clés, avoir mal à la tête, être trompée (pas par Bran), être bousculée. Mais je prends aussi les bonnes choses. Je veux être caressée, je veux manger des banana split, je veux écouter de la bonne musique, recevoir des lettres, voir naître des bébés, faire la sieste, aller à Venise… »
Un beau livre ! A lire par les adolescents comme par les adultes !


Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire
Merci pour votre visite. Votre message apparaîtra après validation.