Jeanne la Rebelle de Dieu de Bénédicte Delmas n’est pas une énième biographie sur Jeanne d’Arc, pas du tout ! Nous sommes en 1589. La Jeanne en question est Jeanne de Lestonnac, nièce de Montaigne. Inutile de dire qu’en lisant ce nom j’ai pris sans hésitation ce livre sur les étagères de la médiathèque. Mais je n’échappe pas aux saintes, Jeanne de Lestonnac ayant été béatifiée en 1900, puis canonisée en 1949. Voilà ce que dit d’elle Michel de Montaigne : « Très pieuse, d'humeur joyeuse, intelligente et belle, la nature en avait fait un chef-d'œuvre, alliant une si belle âme à un si beau corps et logeant une princesse en un magnifique palais »
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| Jeanne de Lestonnac |
Mais d’abord qui est Jeanne de Lestonnac ? Elle est née à Bordeaux en 1556 et elle est morte en 1640. Elle est fille de Richard de Lestonnac, conseiller au parlement de Bordeaux, et de Jeanne Eyquem de Montaigne, la soeur de Michel de Montaigne. Elle épouse en 1572 le baron Gaston de Landiras dont elle aura sept enfants dont quatre survivent. Son mari meurt en 1597 en la laissant veuve. Après avoir éduqué ses enfants, elle décide de se consacrer à la vie religieuse. Elle fonde en 1607, à 51 ans, une nouvelle congrégation religieuse : la Compagnie Marie-Notre-Dame qui se consacre à l’éducation des jeunes filles leur apportant une véritable instruction.
En 1589, date du début du roman, nous sommes en pleine guerre de religion opposant les catholiques et les protestants au sein même des familles. Si Richard de Lestonnac est catholique comme sa fille Jeanne, la mère de celle-ci, Jeanne Eyquem de Montaigne, est protestante, alors que le frère de cette dernière, Michel de Montaigne, est catholique. C’est une époque terrible de guerres civiles entraînant exactions, tortures, exécutions sommaires, meurtres…
Le roman commence avec la mort du seigneur de Landiras. Sa femme Jeanne refuse de se remarier malgré l’avis de sa parentèle et entend administrer elle-même ses biens. Cette décision provoque l’hostilité de son entourage et le courroux des hommes qui convoitent son domaine et jugent qu’une femme est incapable de gérer un domaine. Les vautours se rassemblent autour d’elle pour tenter de lui prendre ses terres. Il faut dire qu’une veuve qui refuse de se marier est vite considérée avec suspicion, soupçonnée de moeurs légères, de luxure. De plus, elle décide d’instruire les filles des paysans de son domaine. Elle suit, en cela, l’exemple des protestants qui apprennent à lire au peuple, hommes ou femmes, car la lecture est le seul moyen d’accéder à la Bible et elle s’attire les foudres de l’Eglise et de la Noblesse, y compris du roi Henri IV. Seule l’Eglise a le droit d’éduquer les enfants mais cela ne concerne que les garçons et seulement les nobles. Jeanne se voit intenter un procès.
Christine de Pisan reçoit la visite des Trois dames : Dame Raison, Dame Droiture, Dame Justice pour construire La Cité des Dames
En développant les idées de Jeanne, le roman s’affirme comme féministe, avec des idées évoluées sur le rôle de la femme. Rien d’anachronique puisque Benedicte Delmas s’appuie sur Christine de Pisan, philosophe, poétesse, érudite, auteur de La Cité des dames, l’un des premiers ouvrages féministes. Veuve, Christine de Pisan a dû affronter les mêmes difficultés que Jeanne. J’ai trouvé ce thème bien traité et intéressant. On pense aussi à Marie de Gournay, "la fille d'alliance" de Montaigne qui écrit :
« Bienheureux es-tu, lecteur, si tu n’es point de ce sexe, qu’on interdit de tous les biens, le privant de la liberté et même qu'on interdit encore à peu près de toutes les vertus, lui soustrayant les charges, les offices et fonction publics, en un mot en lui retranchant le pouvoir en la modération duquel la plupart des vertus se forment, afin de lui constituer pour seule félicité, pour vertus souveraines et seules, l'ignorance, la servitude et la faculté de faire le sot si ce jeu lui plaît. ».
Des femmes comme Christine de Pisan, Marie de Gournay, Jeanne de Lestonnac sont des exceptions mais elles ont existé !
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| Michel de Montaigne en 1590 |
Et que devient Montaigne dans ce récit ?
Je sais bien que le philosophe privilégie souvent l’ataraxie, la quiétude de l’âme, conservant la religion de ses pères, plus par sagesse que par conviction et pour les femmes, de même, il prend leur défense avec le sens la justice qui lui est habituel mais de manière modérée :
« Les femmes n'ont pas tort du tout quand elles refusent les règles de vie qui sont introduites au monde d'autant que ce sont les hommes qui les ont faites sans elle. »
et il reconnaît aussi que « La plus utile et honorable science et occupation à une femme, c’est la science du mesnage.»
« Ménage » est à prendre au sens de gestion, de « vertu économique » lui, Montaigne n’hésitant pas à laisser à sa femme « tout le gouvernement en main » pendant ses absences.
Mais, même s’il est parfois relativement conformiste, il est souvent, aussi, en avance sur son temps et développe des idées qui demandent du courage en ce siècle d'intolérance. Aussi, je trouve sa présence dans le roman assez décevante. On ne sent ni sa culture, ni la saveur de son langage et s’il prend parti pour sa nièce, c’est avec beaucoup de platitude et de poncifs : « L’éducation des femmes est un sujet brûlant, dit Montaigne».
Quant au reste du récit, l’écrivaine a pris des libertés avec l’Histoire car il s’agit d’un roman. Les enfants de Jeanne, au nombre de deux, Gabriel et Blanche, deviennent de fanatiques catholiques, Jeanne a une histoire d’amour avec le beau Vincent, Coline est une petite paysanne travestie en garçon pour apprendre à lire, un certain William, accompagnée de sa soeur Virginia, se baladent en France après avoir écrit une oeuvre commune Romeo et Juliette… ! J’avoue que Virginia m’a un peu coupé le sifflet ! Je sais bien que Shakespeare n’est pas Shakespeare mais de là à dire qu’il est aussi Virginia, on ne l’avait encore jamais fait ! Mais là où l’écrivaine est dans le vrai, c’est dans la description de la violence de l’époque, la privation des libertés, le mépris des femmes, les haines religieuses, la pendaison, le bûcher pour brûler l’hérétique, le fanatisme de la foi.
Le roman est écrit tout au présent, ce présent de narration que je n’aime pas (ou alors rarement) car il ne permet pas de rendre toutes les valeurs du verbe mais une fois que je suis entrée dans le livre et que j’ai accepté d’être dans la fiction et non dans l’Histoire, je l’ai trouvé agréable à lire et avec des connaissances, en particulier, sur la condition de la femme..




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