Laura Alcoba, née en Argentine, raconte sa propre histoire dans Le bleu des abeilles. Sa mère s'est exilée en 1976 à Paris et elle ne pourra la rejoindre qu’en 1979. Elle a dix ans.
En Argentine, la junte du général Jorge Rafale Videla fait régner la terreur de 1976 à 1983, emprisonnements, tortures, vols de la mort, disparitions par milliers… C'est la "Guerre Sale". Evidemment, la fillette ne nous explique pas la situation politique de son pays. Le récit reste au niveau d’un regard d’enfant. Des disparitions et des morts, elle en entend parler plus tard en France, lors d’un repas pris chez sa mère avec des réfugiés argentins, une litanie de noms, suivie de silences éloquents, la gorge serrée, comme un hommage émouvant à toutes les victimes de la dictature argentine.
En Argentine, elle demeure chez ses grands-parents et apprend le français. J’aime beaucoup la façon dont elle affronte cette langue étrange, essayant de l’apprivoiser, de la faire sienne.
« Les e muets me fascinent depuis le début. Une voyelle muette ! Quand on connaît l’espagnol, on ne peut imaginer que de telles choses existent - Une voyelle qui est là mais qui se tait, ça alors ! - (…) J’aime ces lettre muettes qui ne se laissent pas attraper par la voix, ou alors à peine. Etre à la fois indispensables et silencieuses… C’est un peu comme si elles ne montraient d’elles qu’une mèche de cheveux ou l’extrémité d’un orteil pour se dérober aussitôt. »
Elle rend visite le jeudi, à son père emprisonné à la Plata, les fouilles au corps, les soldats armés de mitraillettes, les interdictions faites aux prisonniers politiques de posséder plus que cinq photos de leurs proches… L’enfant raconte tout cela sans pathos, c’est une habitude, une routine qu’elle accepte puisqu’il le faut bien..
L’arrivée dans la banlieue parisienne est un choc. Où est le Paris de la Tour Eiffel et de Notre-Dame ? Elle vit au quatrième étage de la Cité de la Voie Verte qui n’a de vert que le nom, à Le Blanc-Mesnil. Elle va à l’école de son quartier et ne se fait d’abord que des amies étrangères comme elle. Mais bientôt elle est toute fière de pouvoir dire à sa mère qu’elle a une amie française, un petite admiratrice de Claude François qui l’invite chez elle, scène amusante au milieu de posters qui tapissent les murs et rendent compte du culte élevé à l’idole qui vient de mourir !
Chaque semaine, elle écrit à son père. On sent à travers cet échange, l’amour qui les lie. Tous deux ont décidé de parler de leur lecture et le premier livre sera La vie des abeilles de Maeterlinck. Or, elle apprend que les abeilles préfèrent les fleurs bleues, le bleu des abeilles ! Ce qui l’amène en emprunter le livre de Queneau portant ce titre Les fleurs bleues à la Bibliothèque. La bibliothécaire l’humilie en lui disant que ce livre est trop difficile pour elle. Mais elle décide d'aller jusqu'au bout. Car le grand combat mené par la fillette est justement l’apprentissage du français, l’effacement de son accent qui inspire de la condescendance à ses interlocuteurs.
Le bleu des abeilles conte avant tout les difficultés rencontrées dans cet apprentissage, son immersion dans la langue qu’elle admire et qui est un vecteur de liberté. Un jour, elle parvient à penser en français sans passer par la traduction. C’est le déclic qui lui ouvre les portes non seulement de la langue mais du pays !
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