Daniel Deronda paru en 1876 est le dernier roman de George Eliot. C’est aussi le plus vaste au niveau géographique puisque loin de n’explorer que les moeurs de l’Angleterre rurale comme dans ses autres ouvrages, l’écrivaine place l’action dans plusieurs pays, de l’Angleterre, Londres, à l’Italie, à l’Allemagne, l’Autriche, la Palestine et New York. Il est aussi plus ouvert socialement, puisqu’il ne s’intéresse pas seulement à la gentry rurale comme dans Middlemarch mais à la grande noblesse anglaise, aux fastes luxueux dont celle-ci dispose et, surtout, il nous fait pénétrer dans les milieux juifs à travers les personnages de Mirah, Mordecai, et la charmante famille du prêteur sur gage, Ezra Cohen.
J’ai été surtout frappée par la structure du récit résolument moderne. A plusieurs reprises, le lecteur pense que l’action se situe dans le présent mais s’aperçoit qu’il n’en est rien. Ainsi, certaines scènes comme celles du casino et du collier sont dans le futur du récit. L’histoire se déroule ensuite, nous semble-t-il, dans la continuité alors qu'il n'en est rien, elle retourne dans le passé et finit par rejoindre cette scène qui, de future devient présente, bouleversant le récit chronologique traditionnel. Plus complexe que la technique du retour en arrière, cette composition de ... comment dire ? d'avancée vers l'avant ? crée une surprise, le lecteur prenant conscience que, contrairement au personnage, il sait déjà ce qui arrivera !
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| Gwendolen est une archère hors pair au tir à l'arc |
Enfin, il y a deux thèmes qui s’entremêlent étroitement dans ce roman :
L’histoire de Gwendolen, un jeune fille d’une beauté exceptionnelle, coquette, arriviste, autoritaire et superficielle, qui croit dominer les hommes qui la courtisent comme elle le fait pour sa petite famille composée de sa mère, veuve, et de ses soeurs. Elle est brillante, élégante, très sûre d'elle et sèche de coeur. Son amour pour sa mère est le seul point positif, la brèche qui lui ouvre le coeur des lecteurs. Gwendolen appartient à un milieu aisé et son oncle, recteur bien installé et bien considéré, veille sur elle. Quand elle est ruinée, son mariage avec Lord Grandcourt va être le rude apprentissage de la domination des hommes et le commencement de son évolution marquée d’une grande souffrance.
Et celle de Daniel Deronda, un jeune homme élevé avec beaucoup d’affection par son « oncle », Sir Hugo, qu’il soupçonne d’être son père. Ce qui ferait de lui un bâtard. En fait, il ne sait rien sur sa naissance et ne connaît pas sa mère. Ce n’est pas lui qui héritera des biens de Sir Hugo qui n'a que des filles mais, selon la loi britannique, le neveu de celui-ci, Grandcourt.
Deronda est un jeune homme sérieux, sensible et plein d’empathie, qui cherche toujours à éviter de blesser les autres et vient en aide à ceux qui souffrent. C’est ainsi qu’il devient le soutien moral de la blonde Gwendolen mais aussi qu’il sauve du désespoir et du suicide la brune Mirah, une jeune juive. Enlevée à sa mère par un père sans moralité, Mirah n’a plus revu sa mère et son frère et les recherche dans Londres. Deronda la confie à la famille de son ami Hans. Il part en quête des parents de Mirah et c’est là qu’il rencontre Mordecai, un juif que beaucoup tiennent pour fou mais dans lequel Deronda reconnaît la noblesse et la grandeur d’un prophète. Ce dernier rêve d’un retour en Terre Sainte pour son peuple. Deronda commence à avoir des doutes sur sa naissance. Il va bientôt découvrir la vérité sur son origine.
Deronda assure le lien entre le personnage de Gwendolen et le personnage de Mirah, il est aussi le lien entre les chrétiens et les juifs, donnant au livre son unité.
Deux composantes juive et chrétienne
Quand parut ce roman beaucoup reprochèrent à George Eliot la composante juive de son histoire mais dit-elle : « je m’attendais à susciter plus d’aversion que je n’en ai rencontré. ». Dans son roman George Eliot a voulu montrer que le christianisme a une dette envers le judaïsme, et qu’il devrait exister « une solidarité très profonde » entre les deux peuples. Souvent les chrétiens « ne savent guère que le Christ était juif ». Elle-même a étudié l’hébreu et s’est initiée à la culture juive qu’elle trouve très riche. Dans Daniel Deronda, elle donne vie à des « mauvais juifs » comme le père de Mirah et à des « bons juifs », Mirah, son frère, et les délicieux personnages du petit Jakob et de sa grand-mère dans la famille Cohen. Dans la même proportion, elle montre qu’il y a de bons et de mauvais chrétiens.
Pourtant, au niveau du ressenti, comme les lecteurs du XIX siècle, j’ai préféré de beaucoup le récit qui se déroule au niveau de Gwendolen. J’ai trouvé que le portrait de la jeune fille était extrêmement complexe et d’une grande finesse. Eliott peint les sentiments de la jeune fille, ses tourments, sa crise de conscience avec une grande force et la scène de la noyade racontée par la jeune fille est d’une puissance évocatrice hallucinante. L’analyse du remords et du sentiment de culpabilité, les ravages qu'il en résulte sur la santé morale et physique de la jeune femme, sont extrêmement bien compris et rendus.
L’écrivain montre la condition féminine dans toute son horreur pour les jeunes filles de cette classe sociale moyenne en cette fin du XIX siècle. Elles ne reçoivent pas d’éducation pour apprendre un métier. Le seul but est le mariage. Leurs études doivent les amener à bien chanter, à jouer d’un instrument et à bien recevoir. Si elles perdent leur fortune, il n’y a plus que deux solutions : être gouvernante avec le lot d’humiliations que cela comporte, on sait ce que cela veut dire grâce aux soeurs Brontë … ou se marier ! C’est ce qui arrive à Gwendolen.
La partie juive m’a moins intéressée car j’ai trouvé qu’elle était un peu trop démonstrative : Mirah est trop parfaite, donc moins intéressante que Gwendolen, le terme qu’on lui applique sans cesse est celui « d’ange », Mordecaï me paraît un peu trop illuminé (je suis assez réfractaire à tout ce mysticisme !). Ce qui est nouveau, cependant, c’est sa vision d’un peuple juif retournant en Palestine et je comprends que c’est une idée qui tient à coeur à George Eliot. De plus, j’ai peine à croire que Deronda, lui-même, ait le sentiment interne de son appartenance au peuple juif. J’ai pensé que la révélation de son origine préparée depuis le début du roman était trop téléphonée. On s’y attend tellement que ce n’est pas une surprise et puis l’on a très bien compris que c’était le seul moyen pour qu’il soit proche de Mirah. Bref ! je n’ai pas jugé cette partie sur le mysticisme messianique que Mordecai transmet à Deronda, convaincante ! Même si, bien sûr, les idées de George Eliot sont intéressantes.
Je n’ai donc pas aimé ce roman comme Le Moulin sur la Floss qui reste mon préféré, ou Middlemarch mais il est extrêmement complexe et riche et présente de grandes qualités d’écriture.




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