George Sand avait repéré les tapisseries de la dame à la Licorne dans le château de Boussac. Elle en parle dans Jeanne. Elles ont été vendues en 1882 et envoyées au Musée de Cluny à Paris.
En 1844, George Sand écrit Jeanne pour une parution en feuilleton. Elle ne se sent pas très à l'aise dans cette forme de publication qui requiert, dit-elle, des compétences particulières, domaine privilégié d’Alexandre Dumas et d’Eugène Sue. Néanmoins, elle rédige cet ouvrage en quatre mois, premier roman champêtre, première tentative qui l’a conduite plus tard à écrire la Mare au Diable, le Champi , la Petite Fadette, Les maîtres sonneurs.
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| La Madone de Darmstad d’Holbein le Jeune |
Avec Jeanne, George Sand a voulu décrire un type de femme « primitive », selon le modèle de La Madone de Darmstad d’Holbein dans laquelle l’écrivaine voit « une fille des champs rêveuse, sévère et simple : la candeur infinie de l’âme, par conséquent un sentiment profond dans une méditation vague, où les idées ne se formulent point. », une jeune femme semblable aussi à Jeanne d’Arc que Jeanne, l’héroïne du roman, vénère et nomme « la grande Pastoure ».
Mais comment trouver, même à l’époque de l’écrivaine, une femme comme celle-là, d’une grande simplicité, qui ne sait ni lire, ni écrire, possédant toutes les vertus, une âme naïve qui ignore le mal, et dont les croyances sont un mélange de christianisme et de paganisme ?
« Je crus ne pouvoir la trouver qu’aux champs, pas même aux champs, au désert, sur une lande inculte, sur une terre primitive qui porte les stigmates mystérieuses de notre plus antique civilisation. »
C’est pourquoi elle situe l’action en Creuse, dans un lieu retiré où s’élèvent les vestiges d'une ancienne civilisation gauloise, menhirs et dolmens, tables de sacrifice gigantesques appelées Les Pierres Jomâtres ( ou Jaumâtres), sur la commune de Toulx-Sainte-Croix, près de la ville de Boussac.
Le récit
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| les pierres Jaumâtres |
Trois jeunes gens chassent près des pierres Jomâtres : le jeune Guillaume de Boussac, châtelain du château de Boussac, son ami anglais, Sir Arthur Harley, et Léon Marsillat, avocat. Ils découvrent, allongée dans un creux, entre les pierres, une jeune bergère endormie, encore une enfant, et dépose au creux de sa main, l’un, une pièce d’or, l’autre une pièce d’argent et le troisième un sou. Les années passent et les jeunes gens oublient cette rencontre.
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| Guillaume de Boussac, Léon Massilat et Sir Arthur Haley |
Quelques années plus tard, Guillaume de Boussac part en randonnée de plusieurs jours dans la région. Il pense trouver à manger et à dormir chez l’habitant à Toulx-Sainte-Croix. Là, il rencontre Marsillat qui est dans le village et joue le joli coeur auprès des jeunes filles, les séduisant tour à tour. La jeune et délurée Claudie est l’une de ses conquêtes.
Guillaume de Boussac, le jour même de son arrivée à Toulx, apprend la mort d’une vieille paysanne, Tula, qui a été sa nourrice et qu’il n’a plus revue depuis son enfance. L’incendie de la maison de cette femme qui se déclare dans la nuit, le rapproche de Jeanne, la fille de sa nourrice donc sa soeur de lait. Pour venir en aide à Jeanne, Guillaume de Boussac l’amène au château où sa mère l’engage comme servante en même temps que Claudie abandonnée par Marsillat. Jeanne est heureuse dans son travail et devient l’amie de Marie de Boussac, soeur de Guillaume, qui admire le caractère et l'innocence de la jeune fille.
Mais la beauté de Jeanne attise la passion des jeunes gens. Guillaume de Boussac en tombe amoureux. Trop honnête pour chercher à la séduire, il ne peut songer à l’épouser à cause de l’obstacle insurmontable que constitue la différence de classe. Ni le jeune homme, ni sa mère, ni la société ne pourrait accepter une telle déchéance. Guillaume tombe malade et on l’envoie en voyage en Italie pour lutter contre sa langueur. Lorsqu’il revient, il semble plus calme et guéri mais son amour renaît quand Sir Arthur, amoureux de la jeune fille, dédaignant les préjugés de classe, la demande en mariage. Elle refuse la proposition de Sir Arthur. Reste le troisième jeune homme, Léon Marsillat, lui aussi très intéressé par la jeune fille mais moins chevaleresque ! Aucun des trois n’a reconnu l’enfant endormie au pied des pierres jomâtres. Pourtant, cette plaisanterie a marqué la jeune fille qui a vu dans les pièces déposées dans sa main un acte des Fades (les fées). Elle a juré de ne pas se marier pour conserver leur faveur et trouver le veau d’or qui selon la légende est enfoui dans le sol et que Jeanne veut offrir aux pauvres de son village.
Les personnages, entre idéalisation et réalisme
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| Jeanne |
Je n’ai pas trop aimé le personnage de Jeanne qui est si « simple » qu’elle me paraît manquer d’intelligence. Elle est trop parfaite, trop vertueuse, trop angélique, trop ignorante, trop victime… L'idéalisation est trop poussée à mes yeux. Je ne suis pas parvenue à m’intéresser à elle. D’ailleurs George Sand m’a paru parfois prise au piège de ce modèle parfait. Lorsque l’écrivaine est obligée de prêter à sa paysanne plus d’esprit critique qu’elle ne devrait en avoir, elle attribue cela à l’instinct. Ainsi quand Madame de Charmois essaie de lui faire avouer que Guillaume est amoureux d’elle :
« Jeanne rougit et baissa les yeux. Mais un instinct de dévouement qui lui tenait lieu de finesse et de prudence, l’engagea à se taire. Si celle-là plaide le faux pour savoir le vrai, pensa-t-elle, elle ne tirera rien de moi. Je ne trahirai pas le secret de mon parrain. Je ne me plaindrai pas de lui. J’aime mieux être renvoyée que de le faire gronder. »
Les personnages féminins des romans postérieurs, la petite Fadette ou la Brulette des maîtres sonneurs sont des filles, fières et indépendantes et surtout intelligentes. Elles ont leurs défauts, la coquetterie de la malicieuse Brulette, la colère et les petites vengeances de la moqueuse Fadette contre ceux qui la méprisent, elle ou son frère. Elles sont fidèles à leurs amis, ont de la fermeté, du courage, prennent leur vie en main et inspirent le respect.
De plus, je n’ai pas aimé la veulerie d’un Guillaume, et je n’ai pas cru non plus à ce lord anglais prêt à épouser une paysanne.
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| La grande Gothe, tante de Jeanne |
Mais les autres personnages sont traités de manière plus réaliste et ne manquent pas de pittoresque. Certains vont concourir à la perte de Jeanne et ceux-ci dans tous les milieux sociaux.
Le peuple : la grande Gothe, la tante de Jeanne, une femme mauvaise qui s’est acoquinée avec un scélérat le vieux Raguet, personnage hideux, qui trompe Jeanne et la fait tomber dans un piège.
La noblesse : n’est pas en reste quand il s’agit d’incarner le mal sous les traits de La Charmois (Madame de Charmois) qui intrigue et ment pour pour faire chasser Jeanne du château et pour que sa fille épouse Guillaume.
Et enfin, la bourgeoisie : l’avocat Léon Marsillat entraîne Jeanne chez lui sous un prétexte fallacieux, cherche à la séduire et n’y parvenant pas tente de la violer.
C’est celui des personnages qui a le plus de consistance au point de vue psychologique, Marsillat, un individu bien intégré dans la société, qui fait tout pour paraître respectable, tout en se laissant aller à ses bas instincts et pour qui l’occasion fait le larron ! Il paraît être un type courant de séducteur de campagne, impénitent, et accepté par tous, prêt à éprouver des regrets seulement s’il ne réussit pas dans son entreprise.
D'ailleurs, les personnages « moyens » du roman, les demi-teintes, paraissent les plus vrais dans le roman comme la mère de Guillaume, madame Boussac
« Madame de Boussac n’était pas intrigante ; mais le caractère intrigant de la Charmois ne la scandalisait pas autant qu’il l’aurait dû faire. Elle n’eût jamais inventé rien de bas et de pervers ; mais au lieu d’être indignée de ces vices chez les autres, elle s’en amusait quand elle les voyait entourés d’esprit et d’audace enjouée. Elle se fût prêtée avec nonchalance à une intrigue, comme les personnes faibles, et à se faire, en cas d’échec, un mérite de n’y avoir pas résolument trempé, et même à railler et condamner doucettement les inventeurs de la ruse ; mais capable pourtant de les admirer et de les remercier, si la ruse réussissait à son profit sans qu’elle eût paru y donner les mains. »
La dénonciation des injustices sociales et de l’antiféminisme
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| Jeanne avec madame de Charmois |
Marsillat peut s’amuser avec des jeunes filles, leur promettre l’amour et le mariage, peu importe s’il ne tient pas parole : Ce sont des paysannes, elles n’ont qu’à bien se garder et ce sont elles qui sont dans leur tort. Evidemment, il n’agirait pas ainsi avec des jeunes filles de « bonne » famille !
Quand Jeanne est ramenée au château de Boussac par Guillaume et Sir Arthur venus à son secours, après être tombée dans le piège de Marsillat, il leur faut déguiser la vérité, ne pas accuser le violeur car la réputation de la jeune fille en pâtirait. La honte retomberait sur elle.
Marsillat, lui, s’en sort bien, avec un duel, il est vrai, au cours duquel il est blessé et en présentant ses excuses acceptées par Sir Arthur, le présumé épouseur! Marsillat ne peut plus être avocat dans sa ville, il fera donc une carrière politique. C’est vrai qu’il a tout pour réussir.
De plus, quand Jeanne est en butte aux accusations et médisances de madame de Charmois, elle s’aperçoit qu’en dépit de la bonté des de Boussac, elle n’est pas leur égale et qu’on peut l’insulter et colporter sur elle des mensonges : « Jeanne avait eu le cœur brisé en quittant le château de Boussac et cette noble famille qu’elle avait adoptée dans son cœur bien plus qu’elle n’en avait été adoptée en réalité. L’injustice avait excité en elle une douleur profonde, une surprise extrême. Mais elle comptait trop sur la bonté de Dieu et sur la force de la vérité pour ne pas être sûre qu’on l’absoudrait bientôt. Seulement, elle se rappelait en cet instant les paroles de sa mère : « ça n’est pas bon de quitter son pays et sa famille » ; elle se reprochait de les avoir oubliées, et elle se promettait de ne plus négliger cet avis de la sagesse suprême qui avait parlé par la bouche de sa chère défunte. »
Quant aux habitants de la Toulx sur la Croix on s’aperçoit qu’il vivent dans de pauvres masures et qu’ils souffrent de la pauvreté.
Les paysages, les croyances et les superstitions paysannes.
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| Le château de Boussac |
Balzac dit à propos de ce roman que "le paysage est touché de main de maître" et c'est bien vrai.
"Ces blocs posés comme des champignons gigantesques sur leur étroite base, ce sont les menhirs, les dolmens, les cromlechs des anciens Gaulois, vestiges de temples cyclopéens d’où le culte de la force semblait bannir par principe le culte du beau ; tables monstrueuses où les dieux barbares venaient se rassasier de chair humaine, et s’enivrer du sang des victimes ; autels effroyables où l’on égorgeait les prisonniers et les esclaves, pour apaiser de farouches divinités. Des cuvettes et des cannelures creusées dans les angles de ces blocs, semblent révéler leur abominable usage, et avoir servi à faire couler le sang."
J'ai aimé l'atmosphère de ces lieux retirés et sauvages, de ces châteaux à moitié en ruines, sinistres et mystérieux, et, à travers eux, de la présence fantastique du merveilleux, des lavandières de la nuit qui cherche à attirer les passants pour les noyer, de la GrandBête qui garde un trésor, des fadets et des follets que Jeanne appris à conjurer. Christianisme et paganisme se mêlent d'une manière surprenante. Si Jeanne croit aux Fades, c'est à dire aux fées, aux druidesses, elle les confond bien souvent avec des figures chrétiennes, des saintes femmes. La Grande Fade est d'ailleurs dans son imaginaire une incarnation de la Vierge Marie pas très distincte l'une de l'autre à ses yeux.
"Le curé Alain assurait que du temps de Charlemagne, les évêques et les magistrats avaient été encore forcés de fulminer des menaces et de prendre des mesures énergiques pour empêcher les paysans de rendre aux menhirs un culte officiel. Si, à cette époque, le druidisme et le christianisme se disputaient encore le terrain, il n’est pas étonnant que de nos jours ces deux cultes se confondent encore dans quelques têtes exaltées par les merveilles de la tradition."
L'aspect dramatique de certains passages sont aussi remarquablement mis en valeur comme cette nuit d'incendie où Jeanne protégée par les Fades va chercher le corps de sa mère morte dans la maison en flammes...
Il y a aussi tout une poésie qui naît des moeurs simples, des joies douces, proches de la nature, de ces jeunes pastourelles dont George Sand sait nous faire goûter le charme des coutumes et des chants, des croyances anciennes rendus avec tant de bonheur et de mélancolie par l'écrivaine. J'ai choisi ce très beau texte pour le partager avec vous.
"C’est un usage de nos contrées que de faire paître ainsi les brebis à la rosée du soir, de la mi-juillet à la fin de septembre, pour engraisser celles qu’on veut vendre, et on appelle cela sereiner les ouailles.
Quoiqu’on n’eût pas encore commencé à sereiner, Jeanne ne put se trouver dehors en pleine nuit, sans se croire transportée à cette époque pleine pour elle de chastes et poétiques souvenirs. Elle se rappela le temps où, toute enfant et gardant son petit troupeau sur le communal, elle avait appris à ses compagnes leurs plus belles chansons.
« Voilà six mois que c’était le printemps, etc. »
« C’étaient trois petits fendeurs, etc. »
« Chante, rossignol, chante, etc. »
Puis elle se retraça d’autres jours plus sérieux, où, initiée par sa mère à de mystérieuses pensées, elle s’était éloignée des folles bergères qui se réunissaient pour conjurer la peur et pour chanter des refrains assez lestes, gravelures rustiques qui sont marquées, air et paroles, au coin du dix-huitième siècle. La savante Tula avait appris à sa fille chérie qu’il ne faut pas chanter les choses qu’on ne comprend pas, parce que cela attire les mauvais esprits au lieu de les écarter, et qu’alors ils rendent folles les imprudentes chanteuses, comme cela était arrivé à Claudie et à d’autres. Jeanne, bien convaincue qu’il n’était pas indifférent de dire telle ou telle chanson la nuit dans la solitude, avait alors répété souvent, sur les collines sauvages de la Marche, ou sur les versants herbageux du Bourbonnais, de très-vieux refrains qui ont un caractère historique : La plainte du paysan au temps des désordres et des misères du régime militaire et féodal :
Je maudis le sergent
Qui prend, qui pille le paysan ;
Qui prend, qui pille,
Jamais ne rend.
Et le naïf chant de guerre que Tula pensait avoir été composé pour la Grande Pastoure :
Petite bergerette
À la guerre tu t’en vas…
Elle porte la croix d’or,
La fleur de lis au bras ;
Sa pareil’ n’y a pas.
Et quand l’écho des rochers répétait les derniers sons, Jeanne frissonnait d’une religieuse terreur qui n’était pas sans charmes, s’imaginant entendre la voix claire et frêle de la bonne fade se marier à la sienne, et saluer le lever de la lune, cette Hécate gauloise que les druidesses redoutaient d’offenser, vengeresse terrible des impudiques et des parjures. Jeanne ne connaissait ni les mots ni les époques auxquelles se rapportaient ces croyances vagues et profondes. Elle savait seulement, par sa mère, qu’il y avait eu autrefois des femmes saintes qui, vivant dans le célibat, avaient protégé le pays et initié le peuple aux choses divines. Ces prêtresses se confondaient dans son interprétation avec les fades : et l’on dit encore, dans les endroits couverts de pierres druidiques et de grottes consacrées jadis aux druidesses, les fades et les femmes indifféremment »









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