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jeudi 22 octobre 2026

Nelio Biedermann : Lazar



 

Quel beau livre ce Lazar de Nelio Biedermann qui égrène la grandeur et la déchéance d’une famille de la noblesse hongroise, les Von Lazar, tout au long du  XX siècle jusqu’aux années 1950. C’est un peu l’histoire de ses grands-parents, des nobles hongrois, que relate Nelio Biedermann. Expropriés, dépouillés de leurs privilèges, ils s’installent en Suisse où vit le jeune auteur de ce roman dont la voix  singulière suscite une poésie crépusculaire parfois inquiétante.

 

Nelio Biedermann


 Au début du XXème siècle, dans son château, en Hongrie, près de Pecs, naît Lajos von Lazar, l’enfant de verre aux yeux bleus, le rejeton translucide de Sandor et Maria von Lazar. Ilona, sa soeur, vomit en le voyant et le père se demande à qui appartient cet enfant qui ne ressemble à aucun de ses ancêtres (et pour cause !) dont les portraits sévères surveillent la famille du haut de leur cadre.  

Nous sommes dans un décor de contes traditionnels avec tout ce que cet univers peut avoir d’angoissant.  Le fantastique affleure. Imre, le frère de Sandor, aperçoit la silhouette d'un chasseur assis sur son lit, vision qui s'efface brusquement, laissant derrière lui un livre, Les Contes nocturnes d'Hoffmann. Une noire et épaisse forêt entoure le château, c’est là que disparaît à tout jamais le père de Sandor, là que se commettent les meurtres, celui du précepteur... Il y aussi le lac où l’on se noit. Et comme Hoffmann convoque Freud et son inquiétante étrangeté, cette forêt semble symboliser les différentes étages de l’inconscient avec ses pulsions secrètes qui agitent tous les membres de cette famille, pulsions de mort pour Maria, l’épouse de Sandor, pulsions sexuelles pour Ilona, sa fille.

Mort et folie, écroulement : Sandor sombre dans l’alcool, la famille von Lazar vacille sur ses fondements tandis que l’Empire austro-hongrois et le très vieil empereur s’effondrent dans les explosions et les bouleversements de la guerre de 1914.

Mais Lajos von Lazar retrouve un équilibre en épousant Lilly et en redorant les finances de sa famille. La vie de château continue, monsieur le baron peut jouir de son rang, des honneurs qu’on lui doit entre deux séances de psy, les enfants naissent, Pista et sa soeur Eva. Hitler progresse, avec son cortège de maux, l’antisémitisme et à nouveau la guerre, les déportations, le communisme qui leur enlève le château, les envoie travailler dans une ferme. Pista tombe amoureux de Mathilda. Avec Eva, ils sont gagnés par les idées révolutionnaires mais l’insurrection de 1956 couronne le triomphe de l’union soviétique. C’est alors que le frère et la soeur décident de partir en Suisse : Plus d'un demi-siècle d'Histoire !


Deux tonalités dans le roman. 

 

Le mémorial aux juifs fusillés

Deux tonalités dans le roman. L’une jusqu’à la mort de Sandor :  un roman gothique, un conte fantastique

 Le récit qui se déroule en grande partie au château présente cette tonalité du conte, à la fois magique et envoûtante car elle n’est pas sans charme malgré la noirceur. Certains personnages et situations m'ont évoqué les romans gothiques de Joyce Carol Oates dans Bellefleur ou les Mystères de Winterthurn. Un univers glacé où les membres d'une même famille ne se serrent jamais dans les bras, ne se disent jamais qu'ils s'aiment, sont figés dans leur orgueil et le désir de paraître.  

La déchéance physique et morale du très élégant et racé Sandor qui se vautre dans son vomi et son urine est une incarnation très forte de la guerre de 1914 et de la décadence de l’Empire qui signent la fin d’un monde.

L’autre tonalité, après la mort de Sandor : Un réalisme brutal 

 Si l'on a l'impression d'assister au renouveau de la famille Von Lazar,  il  ne s'agit,  en vérité, que du commencement de la fin, en forme d’apocalypse. On sent tout de suite le désenchantement de Lajos qui va de dépression en dépression, observe la montée d’Hitler, d’abord attiré par le nazisme, puis horrifié, mais incapable de le combattre, trop pétrifié par la peur.  Nelio Biedermann dénonce les horreurs du nazisme et du communisme mais on ne peut pas dire qu’il épargne les nobles hongrois. Il décrit leur immobilisme, leur lâcheté, leur acceptation voire leur collaboration, face à toutes ces horreurs. Conformistes, ils s'accrochent aux formes extérieures de leur prétendue supériorité, le décorum, l'attitude, le port de tête ( apprendre à manger aux enfants avec des objets sous les bras pour qu'ils se tiennent droits.).

Il n’y a plus de décor de conte, de vieux corridors hantés par des fantômes; ceux-ci  sont remplacés par des cadavres autrement plus terrifiants. Des morts, il y en a partout : Dans les rues de Budapest que Pista arpente après l'insurrection, dans les sous-sol des forêts où Lajos n'ose pas enterrer ses bijoux de peur de découvrir des crânes blanchis. Image des charniers et des strates de cadavres enfouis qui tapissent les sols des pays d'Europe de l'Est, mêlés à la terre, évoqués par Matei Viniec dans sa pièce de théâtre Le mot « progrès » dans la bouche de ma mère sonnait terriblement faux. 

Il n’y a plus de forêts mystérieuses et tentantes mais une réalité dans toute sa crudité. Ainsi, la comtesse, amie de Lilly von Lazar, envoie sa servante aux soldats russes pour qu’ils la violent, évitant d’être violée elle-même. Il y a quelque chose d’abject dans cette femme qui, après le viol répété de la pauvre fille,  lui donne une bague en compensation. On pense à Boule de Suif de Maupassant.  

Une scène très forte aussi est celle où, dans les rues de Budapest, défilent femmes, hommes et enfants, chargés de valise, en partance pour les camps ou encore fusillés au bord du Danube qui emporte les corps, ce qui m'a rappelé le mémorial si poignant que j'ai découvert lors de ma visite à Budapest.

Pourtant, l'espoir renaît avec Eva et Pista qui rompent avec le passé et assurent ainsi l’avenir.

Un livre que j'ai vraiment beaucoup aimé, riche, foisonnant d'idées, éveillant de nombreuses références littéraires revendiquées ( Simone de Beauvoir, Virginia Woolf, Ernst T. A. Hoffmann, Marcel Proust) ou propres à chaque lecteur et qui résonnent en écho de la lecture, lui donnant une épaisseur. Une belle écriture, originale ! 



Merci à Miriam grâce pour  ce roman. Voir ICI