"Dans les premières années de ce siècle, un de ces tisserands, nommé Silas Marner, exerçait sa profession dans une chaumière bâtie en pierres, située au milieu des haies de noisetiers, près du village de Raveloe, et non loin des bords d’une carrière abandonnée."
Silas Marner est tisserand. Il est arrivé à Raveloe, communauté rurale des Midlands, après avoir été victime de la trahison de son meilleur ami William Dane. Celui-ci l’a fait injustement accuser de vol et chasser de la congrégation religieuse de la Cour de la Lanterne, lui prenant la jeune fille qu’il aimait, Sarah, et qu’il allait épouser. Silas qui est un être honnête et pieux est terriblement blessé. Soumis au jugement de Dieu de la part de ses coreligionnaires, il est reconnu coupable ! Il perd alors confiance à la fois en Dieu et dans les hommes.
A Raveloe, on admet difficilement les étrangers et cet homme qui vient du « Nord » et qui sait soigner les maladies avec des plantes est bien vite considéré comme suspect. De plus, son visage aux gros yeux proéminents distille la peur chez les habitants. Serait-il inspiré par le Malin ? Les superstitions sont encore bien vivaces dans les campagnes en ce début du XIX siècle. Silas Marner, en dehors des contacts professionnels nécessaires, vit seul, s’enfermant dans sa chaumière, travaillant à son métier seize heures par jour.
Bien vite, lui qui n’avait jamais aimé l’argent, se met à vivre pour les pièces d’or qu’il gagne grâce à son labeur acharné. Unique satisfaction de sa vie, il les thésaurise et les cache sous une pierre du foyer. Chaque soir, il les sort et les compte avec délectation. Quinze ans ont passé depuis qu'il s'est enfui loin de la Cour de la Lanterne.
Le personnage le plus important de Raveloe est le squire Cass, propriétaire terrien. Il a trois fils : Godfrey, Dunstan (ou Dunsey) et Bob. Godfrey Cass, l’aîné, l’héritier, est amoureux de la belle Nancy Lammeter mais il ne peut la demander en mariage car il a épousé secrètement, dans un moment d’aberration, une pauvre fille du peuple, Molly, qu’il a abandonnée avec son enfant. Son frère Dunsey, un mauvais garçon, le fait chanter car Godfrey serait déshérité si son père avait connaissance d’une telle union. Mais un soir que Dunsey passe près la maison du tisserand, il l’aperçoit en train de compter ses pièces d’or. Profitant de son absence, il le vole et s’enfuit dans la nuit avec son trésor. L’avare est désespéré et réclame justice mais Dunsey ne réapparait pas et le mystère reste entier.
Par une nuit d’hiver, Molly décide de se rendre à Raveloe avec sa fillette pour mettre Godfrey face à ses responsabilités mais la jeune femme, qui se drogue, s’endort dans la neige et meurt, près de la chaumière de Silas Marner. La fillette, qui a deux ans, se réfugie chez le tisserand. Silas Marner adopte la petite fille qu’il prénomme Eppie. Il est aidé dans son métier de père par sa voisine Dolly Winthrop qui devient la marraine d’Eppie. Un grand amour naît entre le vieil homme et sa fille adoptive.
Godfrey
soulagé de constater que Molly est morte se garde bien de reconnaître
l’enfant. Il aura à le regretter ! Libre, il peut épouser Nancy. Seize
ans passent. Eppie est devenue une belle jeune fille, elle doit se
marier avec le fils de sa marraine, Aaron. Mais Godfrey et son épouse
Nancy qui souffrent de ne pas avoir d’enfant viennent demander à Eppie
de rejoindre leur foyer puisque Godfrey a révélé qu’il est le vrai père
de la fillette.
Du conte de fées...
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| Boucles d'or ! |
Contrairement à Middlemarch ou Le moulin sur la Floss, Silas Marner est un court roman. Il est intéressant à bien des égards. Mais je veux d’abord parler de ce qui est proche du conte dans cette oeuvre et du propos moralisateur du récit. George Eliot à travers son personnage principal, Silas Marner, veut conter l’histoire d’une rédemption. Silas, l’avare, dont le coeur s’est desséché, va retrouver, grâce à l’amour qu’il porte à sa fille adoptive, confiance dans la société et la foi en Dieu. Il voit un message divin dans les boucles d’or de la fillette qui lui rappellent son trésor disparu.
«
… il lui sembla que ses yeux troubles apercevaient par terre, devant le
foyer, quelque chose ayant l’apparence de l’or. De l’or ! — son or à
lui, — rapporté aussi mystérieusement qu’il lui avait été enlevé ! Il
sentit alors que son cœur se mettait à battre avec violence, et, pendant
quelques instants, il fut incapable d’avancer la main pour saisir le
trésor retrouvé. Le monceau d’or paraissait briller et s’accroître sous
son regard agité. Il se pencha enfin, et tendit la main en avant, mais
au lieu des pièces dures au contour familier et résistant, ses doigts
rencontrèrent des boucles soyeuses et chaudes. Dans son extrême
étonnement, Silas se laissa tomber sur les genoux et baissa profondément
la tête pour examiner la merveille : c’était une enfant endormie, — une
jolie petite créature rondelette, la tête toute couverte de boucles
blondes et soyeuses. »
J’ai trouvé parfois l’histoire un peu démonstrative, le pauvre tisserand innocent est récompensé, Godfrey, le riche propriétaire, puni de sa lâcheté et de son égoïsme, les jeunes gens, Eppie et Aaron, vertueux et parfaits, Eppie renonçant à la fois à la richesse et à une haute position sociale en refusant de trahir son père adoptif ! Mais c'est le propre du conte, je suppose !
Je pense à ce que Maupassant en a fait dans sa nouvelle « Aux Champs »! L'enfant que les parents ont refusé de céder aux riches bourgeois, le leur reproche brutalement quand il voit que le fils du voisin qui a été adopté et qui est est devenu "un monsieur" !
"— J’aimerais mieux n’être point né que d’être c’que j’suis. Quand j’ai vu l’autre, tantôt, mon sang n’a fait qu’un tour. Je m’suis dit : — v’là c’que j’serais maintenant."
... Au réalisme
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Mais le roman est écrit par George Eliot et l’on peut dire que c’est une sacrée écrivaine car, même si Silas Marner ne me plaît pas autant que les romans "stars", Middlemarch ou Le moulin sur la Floss,
à nouveau, elle nous fait pénétrer dans le microcosme de la société
rurale avec ses différentes classes sociales, ses inégalités économiques
et c'est réussi !
«
Les riches mangeaient et buvaient à leur aise, acceptant la goutte et
l’apoplexie comme des choses qui se transmettaient mystérieusement dans
les familles honorables, et les pauvres pensaient que les riches étaient
tout à fait dans leur droit de mener joyeuse vie. D’ailleurs, les
festins de ceux-ci avaient pour résultat de multiplier les restes, qui
étaient l’héritage des premiers. »
« Le squire avait été
accoutumé toute sa vie à recevoir l’hommage des gens de la paroisse, et à
penser que sa famille, ses gobelets d’argent et tout ce qui lui
appartenait, était ce qu’il y avait de plus ancien et de meilleur ; et,
comme il ne fréquentait jamais de bourgeoisie d’une sphère plus élevée
que la sienne, son opinion ne souffrait pas de la comparaison. »
Elle
a l’art de présenter des groupes sociaux, ceux des classes aisés comme
dans le bal organisé chez le Squire ou ceux du peuple comme la scène
dans la taverne, et elle passe d’une vision d’ensemble…
Chez le squire : «
Au thé, des places d’honneur avaient été réservées pour les demoiselles
Lammeter, près du haut de la table principale, dans le salon lambrissé.
Cette pièce paraissait alors avoir une fraîcheur agréable, avec ses
décorations de branches de houx, d’if et de laurier, provenant de la
végétation abondante du vieux jardin. »
ou à la taverne : Les
habitués s’étaient mis tout d’abord à fumer leurs pipes dans un silence
qui tenait de la gravité. Les plus importants d’entre eux — ceux qui
buvaient des spiritueux et étaient assis le plus près du feu — se
fixaient les uns les autres, comme si un pari dépendait du premier qui
fermerait les yeux. Quant aux buveurs de bière, — gens pour la plupart
vêtus de vestes de futaine et de blouses, — ils restaient les paupières
fermées, et se passaient les mains sur la bouche. On eût dit qu’absorber
leurs gorgées de bière constituait pour eux un devoir funèbre, qu’ils
remplissaient avec une tristesse gênante. »
… à un gros plan
d’où se détachent des figures vivantes, colorées, avec le souci du
détail précis et de la comparaison pittoresque, parfois amusante, y
compris pour les personnages secondaires. Ce que j’aime aussi c’est la
manière dont elle fait parler les gens des classes populaires, avec tant
de justesse, dans des dialogues savoureux !
chez le squire : «
Mme Crackenthorp, — petite femme qui clignotait de l’œil et agitait
continuellement ses dentelles, ses rubans et sa chaîne d’or, et tournait
la tête à droite et à gauche, en faisant entendre des bruits réprimés,
ressemblant beaucoup au grognement d’un cochon d’Inde, quand il
contracte son museau et fait des monologues dans toute société
indistinctement en toute compagnie - clignota et se trémoussa à
l'adresse du squire..."
A la taverne : «
Le boucher, homme gai, souriant, aux cheveux rouges, n’était pas d’une
nature à répondre inconsidérément. Il lança quelques bouffées avant de
cracher, et répondit :
« Ils ne se tromperaient pas beaucoup, Jean. »
Après cette faible et illusoire tentative de rompre la glace, le silence devint aussi rigoureux qu’auparavant. »
Des personnages vrais et complexes
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| Godfrey Cass et Nancy Lammeter |
George
Eliot refuse aussi le manichéisme et ses personnages sont complexes,
tourmentés comme Godfrey qui sent bien où est son devoir mais n’a pas le
courage de reconnaître son épouse et son enfant. Pourtant, au moment
même où il renonce à sa fille, il éprouve à la fois soulagement et
regret.
«
Les yeux bleus, tout grands ouverts, regardaient ceux de Godfrey sans
aucun embarras ni signe de reconnaissance. L’enfant ne pouvait pas faire
d’appel visible ou intelligible à son père, et celui-ci se trouva sous
l’impression d’un étrange mélange de sentiments, — d’un conflit de
regrets et de joie, en voyant que ce petit cœur ne répondait par aucun
battement à la tendresse à moitié jalouse du sien, tandis que les yeux
bleus s’éloignaient lentement de lui, et se fixaient sur la figure
bizarre du tisserand. »
Enfin,
la manière dont George Eliot décrit les enfants, Eppie et Aaron
Winthrop, l'affection que leur manifestent les parents et leurs soucis
éducatifs, donnent des scènes pleines d’humour et de tendresse. Ainsi la
mère d’Aaron, marraine d’Eppie, explique à Marner qu’il doit choisir
entre le fouet et le placard à charbon pour punir Eppie. Elle-même,
ayant bien du mal à l’appliquer à son fils ! Et je vous laisse en
apprécier le résultat que j'adore !
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| "Eppie dans çabonnié" |
«
Voyant qu’il fallait en venir aux extrémités, il la mit dans le
charbonnier, et tint la porte fermée, tremblant à l’idée qu’il employait
une mesure extrême. Pendant le premier moment on n’entendit rien, mais
il y eut ensuite un petit cri :
« Ouvé, ouvé ! » et Silas la fit
sortir, en disant : « Maintenant Eppie ne sera plus méchante ;
autrement, il faudra qu’elle aille dans le charbonnier, — dans le vilain
endroit noir. »
Le métier dut chômer longtemps ce matin-là, car on
fut obligé de laver Eppie et de lui mettre des vêtements propres ;
toutefois, il y avait lieu d’espérer que cette punition aurait un effet
durable et épargnerait du temps à l’avenir. Peut-être, cependant, il eût
été préférable qu’Eppie eût pleuré davantage.
En une demi-heure elle
fut appropriée, et Silas ayant tourné le dos pour voir ce qu’il devait
faire de la bande de toile, la rejeta à terre, pensant qu’Eppie serait
sage le reste de la matinée sans être attachée. Il se retourna ensuite,
et il allait placer l’enfant dans la petite chaise près du métier,
lorsqu’elle se montra à lui les mains et le visage noirs une seconde
fois, en disant :
« Eppie dans çabonnié. »
Cet insuccès complet de
la peine disciplinaire du charbonnier, ébranla la confiance qu’avait
Silas dans l’efficacité des punitions. « Elle prendrait cela absolument
pour une plaisanterie, dit-il, à Dolly, si je ne lui faisais pas de mal,
et je suis incapable de lui en faire, madame Winthrop. Si elle me donne
un brin de tourment, je suis en état de le supporter. Et elle n’a pas
de mauvaises habitudes dont elle ne puisse un jour se débarrasser."






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