En 1828 apparaît, à Nuremberg, un jeune homme d’environ seize ans. Il tient une lettre à la main. Il est bizarre, cligne des yeux sans arrêt comme s’il ne pouvait supporter la lumière du soleil, marche avec difficulté, un peu comme un enfant qui fait ses premiers pas, et ne connaît que quelques mots. Il sait écrire son nom Gaspar Hauser. Le capitaine Wessenig à qui on l’amène le suspecte de mensonge et l’enferme dans une tour où il est livré à la curiosité des badauds.
Le cas de Gaspar Hauser émeut tous les pays d’Europe et l’énigme de sa vie interroge et passionne toutes les classes sociales. La lettre que le capitaine découvre est écrite par un journalier anonyme qui dit avoir trouvé cet enfant abandonné en 1812 et ne plus vouloir le garder : « Je vous envoie ci-joint un gars qui voudrait servir fidèlement sont roi et devenir soldat. »
Le bourgmestre Binder finit par le confier au Professeur Daumer qui se sent investi d’une mission : Non seulement il ne remet pas en cause le passé de Gaspar mais, au contraire, il croit en sa sincérité et il est ému par l’ignorance de l’enfant et par sa pureté. Il le prend chez lui pour étayer sa conviction : il pense avoir découvert l’Homme avant la civilisation et il voit en lui - influence de Rousseau - un être bon et pur que n’a pas atteint la corruption de la société. Il apprend peu à peu que Gaspar a été enfermé dans un cachot obscur, nourri au pain et à l’eau, avec pour jouet, un petit cheval de bois. Il lui enseigne les mots, la langue, le latin et même la musique et l’adolescent apprend vite, paraît doué d’une mémoire prodigieuse. Seulement, quand le professeur s’aperçoit que Gaspar peut mentir et qu’il a des défauts, il déchante. Et quand son élève se fait attaquer chez lui par un mystérieux individu masqué qui le frappe au front, Daumer demande à être déchargé de cette responsabilité.
Désormais, Gaspar Hauser va passer de foyer en foyer, protégé par la police mais jamais libre, livré à la curiosité de ceux qui le reçoivent à cause de sa célébrité et l’exploitent comme une bête curieuse. Désormais, il y a ceux qui le méprisent voire le haïssent, le traitent de simulateur, le surveillent étroitement, et s’acharnent à prouver qu’il est un menteur et ceux qui croient en lui, mais font de lui un sujet d’étude et s’il ne correspond pas aux attentes le rejettent. Lord Stanhorpe feint de l’aimer, le manipule puis disparaît de sa vie, le criminaliste Anselme Feuerbach, son protecteur, se sert de lui pour prouver sa thèse : Gaspar Hauser est victime d’un complot, il serait l’héritier du Grand-duc de Bade Charles II.
La souffrance de Gaspar Hauser livré à l’inhumanité de ceux qui l’entourent est violente. Personne ne l’aime, chacun veut tirer profit de sa personne pour briller et avoir raison. C’est ce qu’explique le sous-titre donné au roman par Jakob Wesserman : Gaspar Hauser ou la paresse du coeur. La paresse du coeur car la société est dépourvue de sensibilité et est incapable de sentiments vrais et généreux. Un deuxième attentat en 1833 aura raison de Gaspar Hauser.
Gaspar Hauser a été comparé au Prince Mychkine de Dostoeivski L'idiot et cela me paraît très juste : Un être trop bon, trop pur dans une société cruelle et corrompue passe pour un idiot !
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| Gaspar Hauser : Herzog |
Bien sûr, l’histoire de Gaspar Hauser, l’énigme de son identité et de sa captivité, sont passionnantes. J’avais vu le film d’Herzog et je suis heureuse d’avoir lu ce livre maintenant. Les questions qui se posent à son propos sur le rôle de l’éducation et de l’apprentissage social m’ont vraiment intéressée. Gaspar Hauser soulève le problème de ce qu’est la civilisation, un ensemble de savoirs (langage) et de règles transmis par la société. Gaspar Hauser sans être un enfant sauvage comme Victor de l’Aveyron n’était en contact avec un autre humain que très brièvement, il a donc été privé de socialisation. Elevé dans l’obscurité, il pose des problèmes en partie semblables à ceux que soulève Diderot dans sa Lettre d’un aveugle à l’usage de ceux qui voient.
"Toutes les notions familières aux hommes, de par l'imitation, lui étaient étrangères ; il ne savait pas parler, il ne pouvait pas apprécier les distances, il ne distinguait pas la diversité des bruits, la lumière l’inquiétait, et il lui était impossible de percevoir telle ou telle chose dans l’ensemble des objets nouveaux qui frappaient sa vue."
J’ai aussi beaucoup aimé ce roman par les sentiments qu’il a éveillés en moi : tristesse, indignation, révolte devant la manière dont on traite l'adolescent… et aussi empathie pour lui. Peu importe s’il est héritier d’une dynastie, il est d’abord et avant tout un être humain et c’est ce que la société semble avoir oublié. Le ton de Wasserman est souvent plein d’émotion et l’on sent bien qu’il est avec Gaspar, de son côté. Il n’est pas neutre et se pose même en moraliste quand il prend à partie le Professeur Daumer. Ce dernier est très conscient de la cruauté de la société : « Ils vont sûrement te briser les ailes. L’innocence pourra rayonner de ton être : ils ne la verront pas » mais il abandonne l’enfant malgré tout.
« On peut être prophète et avoir un coeur compatissant, on peut connaître les hommes, savoir que le feu brûle, que l’aiguille pique et que le lièvre blessé par le chasseur s’abat dans l’herbe pour mourir. On peut connaître la portée de ses actes, n’est-ce pas Monsieur Daumer ? Mais de là à braver les évènements, comme on arrête le glaive d’un ennemi pour détourner le coup, il y a un pas. Souvent les idéalistes et les psychologues ne valent guère mieux que les voleurs et les usuriers. »
Une belle lecture.
La "théorie du prince"
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| Stéphanie de Beauharnais grande-duchesse de Bade |
L'histoire
de Gaspar Hauser et le mystère de ses origines passionnent non
seulement l'Allemagne mais toute l'Europe. Gaspar Hauser devient
"L'Orphelin de l'Europe". De nombreuses théories furent élaborées à son
propos mais celle dite La théorie du Prince suscita le plus vif
engouement. Elle fut défendue par président de la cour d’appel
d’Ansbach, Anselme Feuerbach, qui écrivit un livre démontrant l'origine
princière de Gaspar.
Le
29 septembre 1812, la grande-duchesse Stéphanie de Beauharnais
(1789-1860), fille adoptive de Napoléon Bonaparte et épouse du grand-duc
de Bade régnant Charles II (1786-1818), donne naissance à un garçon. En
tant que premier fils du couple, l'enfant doit devenir le prochain
grand-duc de Bade. Mais le petit garçon, alors qu'il est considéré comme en
bonne santé, meurt à l'âge de 18 jours.
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| Le Grand-duc Charles II de Bade |
Selon
la version la plus populaire, le petit prince aurait été
remplacé par le fils mort d'une servante, enlevé et confié à un
homme qui le garda enfermé dans un cachot jusqu'à ses 16 ans. Il s'agirait d'un complot fomenté par la
seconde épouse du précédent grand-duc, Charles I (1728-1811), la comtesse
Luise Caroline von Hochberg (1768-1820). Comme le
couple princier n'avait que des filles, à la mort de Charles II en 1818,
la couronne échut d'abord à son oncle Louis, puis à Léopold qui est le
fils de la comtesse Hochberg et qui monta sur le trône de Bade en 1830. Gaspar Hauser serait donc le fils de Stéphanie et
de Charles II de Bade et l'héritier légitime de la couronne.
En
tant que fille de Napoléon et appartenant à la noblesse d'Empire,
méprisée par la noblesse d'Ancien régime, Stéphanie de Beauharnais avait reçu
un très mauvais accueil à la cour de Bade, en particulier de la
comtesse Holchbert. Il n'est
donc peut-être pas si étonnant que la grande-duchesse Stéphanie
elle-même ait cru à cette théorie et se rendit à Bade secrètement pour
voir son "fils" même si elle ne dit rien, peut-être pour épargner sa vie.
Il n'en reste pas moins que Gaspar Hauser subit des attentats dont le
dernier fut fatal en 1833.
De
nos jours des tests ADN du sang et des cheveux de Gaspar révèlent qu'il
n'y avait pas de lien de parenté mais il existe encore une faible marge d'erreur. Pour lever le dernier doute, il
faudrait une analyse des os du du bébé qui repose dans le tombeau de la famille de Bade mais elle s'y oppose.
La chanson de Gaspar Hauser
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| Gaspar Hauser |
Le destin de Gaspar Hauser découvert à Nuremberg a inspiré de nombreux historiens, scientifiques, philosophes, romanciers, poètes. C'est le cas de Verlaine qui écrit La chanson de Gaspar Hauser dans son recueil Sagesse :
Je suis venu, calme orphelin,
Riche de mes seuls yeux tranquilles,
Vers les hommes des grandes villes :
Ils ne m’ont pas trouvé malin.
À vingt ans un trouble nouveau
Sous le nom d’amoureuses flammes
M’a fait trouver belles les femmes :
Elles ne m’ont pas trouvé beau.
Bien que sans patrie et sans roi
Et très brave ne l’étant guère,
J’ai voulu mourir à la guerre :
La mort n’a pas voulu de moi.
Suis-je né trop tôt ou trop tard ?
Qu’est-ce que je fais en ce monde ?
Ô vous tous, ma peine est profonde :
Priez pour le pauvre Gaspard ! »
L'auteur de Gaspar Hauser
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| Jakob Wasserman |
Jakob Wassermann, né à Fürth (Allemagne) en 1873, mourut dans le camp
de concentration Altaussee le 1ᵉʳ janvier 1934. Ami de Rainer Maria
Rilke et de Thomas Mann, souvent comparé à Balzac ou à Dostoïevski, il
fut victime, comme son œuvre, de ses origines juives.
Pour la Mitteleuropa j'ai participé avec deux livres : La liste de Freud (billet paru le 14 mars) et Gaspar Hauser, (le 15 Mars).
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| Chez Cléanthe : La mitteleuropa |
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