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| Honoré de Balzac |
George Sand a vraiment l'art de saisir les traits physiques et moraux de ses personnages et de les faire vivre.
"Un
beau matin, Balzac, ayant bien vendu la Peau de Chagrin, méprisa son
entre-sol et voulut le quitter ; mais, réflexion faite, il se contenta
de transformer ses petites chambres de poète en un assemblage de
boudoirs de marquise, et un beau jour il nous invita à venir prendre des
glaces dans ses murs tendus de soie et bordés de dentelle. Cela me fit
beaucoup rire : je ne pensais pas qu’il prît au sérieux ce besoin d’un
vain luxe, et que ce fût pour lui autre chose qu’une fantaisie
passagère. Je me trompais, ces besoins d’imagination coquette devinrent
les tyrans de sa vie, et pour les satisfaire il sacrifia souvent le
bien-être le plus élémentaire. Dès lors il vivait un peu ainsi, manquant
de tout au milieu de son superflu, et se privant de soupe et de café
plutôt que d’argenterie et de porcelaine de Chine.
Réduit bientôt à
des expédients fabuleux pour ne pas se séparer de colifichets qui
réjouissaient sa vue ; artiste fantaisiste, c’est-à-dire enfant aux
rêves d’or, il vivait par le cerveau dans le palais des fées ; homme
opiniâtre cependant, il acceptait, par la volonté, toutes les
inquiétudes et toutes les souffrances plutôt que de ne pas forcer la
réalité à garder quelque chose de son rêve.
Puéril
et puissant, toujours envieux d’un bibelot, et jamais jaloux d’une
gloire, sincère jusqu’à la modestie, vantard jusqu’à la hâblerie,
confiant en lui-même et aux autres, très expansif, très bon et très fou,
avec un sanctuaire de raison intérieure, où il rentrait pour tout
dominer dans son œuvre, cynique dans la chasteté, ivre en buvant de
l’eau, intempérant de travail et sobre d’autres passions, positif et
romanesque avec un égal succès, crédule et sceptique, plein de
contrastes et de mystères, tel était Balzac encore jeune, déjà
inexplicable pour quiconque se fatiguait de la trop constante étude de
lui-même à laquelle il condamnait ses amis, et qui ne paraissait pas
encore à tous aussi intéressante qu’elle l’était réellement."
Elle raconte cette anecdote amusante qui est arrivé après sa publication de Leila qui témoigne de ses inquiétudes métaphysiques en 1833.
"Il
est vrai qu’en me taisant ainsi devant mes amis, j’exhalais, en
publiant mon livre, Lélia, une plainte qui devait avoir un plus grand
retentissement. Je n’y songeai pas d’abord. Faisant bon marché de
moi-même et de ma propre douleur, je me dis que mon livre serait peu lu
et ferait plutôt rire à mes dépens, comme un ramassis de songes creux,
qu’il ne ferait rêver aux durs problèmes du doute et de la croyance.
Quand je vis qu’il faisait soupirer aussi quelques âmes inquiètes, je me
persuadai et je me persuade encore que l’effet de ces sortes de livres
est plutôt bon que mauvais, et que, dans un siècle matérialiste, ces
ouvrages-là valent mieux que les Contes drôlatiques, bien qu’ils amusent
beaucoup moins la masse des lecteurs.
À propos des Contes
drôlatiques, qui parurent vers la même époque, j’eus une assez vive
discussion avec Balzac, et comme il voulait m’en lire malgré moi des
fragments, je lui jetai presque son livre au nez. Je me souviens que,
comme je le traitais de gros indécent, il me traita de prude et sortit
en me criant sur l’escalier : « Vous n’êtes qu’une bête ! » Mais nous
n’en fûmes que meilleurs amis, tant Balzac était véritablement naïf et
bon."
Histoire de ma vie (1): George Sand
Histoire de ma vie (2): George Sand
Histoire de ma vie (3)/ George Sand



