Pages

Affichage des articles dont le libellé est Histoires de ma vie de George Sand. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Histoires de ma vie de George Sand. Afficher tous les articles

mardi 25 août 2026

Histoire de ma vie (3) : George Sand / Jean-Jacques Rousseau

Jean-Jacques Rousseau


Dans le chapitre 3 de la première partie de Histoire de ma vie George Sand parle de sa grand-mère Marie Aurore de Saxe Dupin et de son grand-père Louis Dupin de Francueil qui connaissait Jean-Jacques Rousseau. Marie Aurore rêvait de rencontrer le philosophe qui avait travaillé pour son mari à Chenonceau.

 George Sand cite une anecdote sur lui racontée par sa grand-mère. Ce récit est amusant et éclaire bien le caractère de Rousseau et la sensibilité de l'époque en cette fin du XVIII siècle : 

"Je ne l’ai vu qu’une seule fois (elle parle de Jean-Jacques) et je n’ai garde de l’oublier jamais. Il vivoit déjà sauvage et retiré, atteint de cette misanthropie qui fut trop cruellement raillée par ses amis paresseux ou frivoles. Depuis mon mariage, je ne cessois de tourmenter M. de Francueil pour qu’il me le fit voir : et ce n’étoit pas bien aisé. Il alla plusieurs fois sans pouvoir être reçu. Enfin, un jour il le trouva jetant du pain sur sa fenêtre à des moineaux. Sa tristesse étoit si grande qu’il lui dit en les voyant s’envoler : "Les voilà repus. Savez vous ce qu’ils vont faire ? Ils s’en vont au plus haut des toits pour dire du mal de moi, et que mon pain ne vaut rien.

 Avant que je visse Rousseau, je venois de lire tout d’une haleine la Nouvelle Héloïse, et, aux dernières pages, je me sentis si bouleversée que je pleurois à sanglots. M. de Francueil m’en plaisantoit doucement. J’en voulois plaisanter moi-même : mais ce jour-là, depuis le matin jusqu’au soir, je ne fis que pleurer. Je ne pouvois penser à la mort de Julie sans recommencer mes pleurs. J’en étois malade, j’en étois laide.
 

Pendant cela, M. de Francueil, avec l’esprit et la grâce qu’il savoit mettre à tout, courut chercher Jean-Jacques. Je ne sais comment il s’y prit, mais il l’enleva, il l’amena, sans m’avoir prévenue de son dessein. 

Jean-Jacques avait cédé de fort mauvaise grâce, sans s’enquérir de moi ni de mon âge ne s’attendant qu’à satisfaire la curiosité d’une femme, et ne s’y prêtant pas volontiers, à ce que je puis croire.

Moi, avertie de rien, je ne me pressois pas de finir ma toilette : j’étois avec Mme d’Esparbès de Lussan, mon amie, la plus aimable femme du monde et la plus jolie, bien qu’elle fût un peu louche et un peu contrefaite. Elle se moquoit de moi parce qu’il m’avoit pris fantaisie depuis quelque temps d’étudier l’ostéologie, et elle faisoit, en riant, des cris affreux, parce que, voulant me passer des rubans qui étoient dans un tiroir, elle y avoit trouvé accrochée une grande vilaine main de squelette.

 Deux ou trois fois M. de Francueil étoit venu voir si j’étois prête. Il avoit un air, à ce que disoit le marquis (c’est ainsi que j’appelois Mme de Lussan, qui m’avoit donné pour petit nom son cher baron). Moi, je ne voyois point d’air à mon mari et je ne finissois pas de m’accommoder, ne me doutant point qu’il étoit là, l’ours sublime, dans mon salon. Il y étoit entré d’un air à demi niais, demi bourru, et s’étoit assis dans un coin, sans marquer d’autre impatience que celle de diner, afin de s’en aller bien vite.

Enfin ma toilette finie et mes yeux toujours rouges et gonflés, je vais au salon ; j’aperçois un gros petit bonhomme assez mal vêtu et comme renfrogné, qui se levoit lourdement, qui mâchonnoit des mots confus. Je le regarde et je devine ; je crie, je veux parler, je fonds en larmes. Jean-Jacques étourdi de cet accueil veut me remercier et fond en larmes. Francueil veut nous remettre l’esprit par une plaisanterie et fond en larmes. Nous ne pûmes nous rien dire. Rousseau me serra la main et ne m’adressa pas une parole.

 On essaya de diner pour couper court à tous ces sanglots. Mais je ne pus rien manger. M. de Francueil ne put avoir d’esprit, et Rousseau s’esquiva en sortant de table, sans avoir dit un mot, mécontent peut-être d’avoir reçu un nouveau démenti à sa prétention d’être le plus persécuté, le plus haï et le plus calomnié des hommes. " 

 

Madame Dupin de Francueil ( Marie Aurore de Saxe) et son fils Maurice
 

 Et George Sand reprend en parlant de sa grand-mère "J’espère que mon lecteur ne me saura pas mauvais gré de cette anecdote et du ton dont elle est rapportée. Pour une personne élevée à Saint-Cyr, où l’on n’apprenait pas l’orthographe, ce n’est pas mal tourné. Il est vrai qu’à Saint-Cyr, à la place de grammaire, on apprenait Racine par cœur et on y jouait ses chefs-d’œuvre. J’ai bien regret que ma grand’mère ne m’ait pas laissé plus de souvenirs personnels écrits par elle-même. Mais cela se borne à quelques feuillets. Elle passait sa vie à écrire des lettres qui valaient presque, il faut le dire, celles de Mme de Sévigné, et à copier, pour la nourriture de son esprit, une foule de passages dans des livres de prédilection". 

La grand-mère de Sand m'est prodigieusement antipathique mais je dois reconnaître que son petit texte est bien tourné ! Dans la pension créée par madame de Maintenon, à Saint Cyr, étaient éduquées les jeunes filles nobles mais peu fortunées.

 

 L'Emile 

 

 Mais George Sand n'en a pas fini avec Jean-Jacques Rousseau. Elle continue son récit en parlant de sa grand-mère et de la naissance de son père Maurice en citant à nouveau Jean-Jacques Rousseau et L'Emile.

"Neuf mois après son mariage avec M. Dupin, jour pour jour, elle accoucha d’un fils qui fut son unique enfant, et qui reçut le nom de Maurice en mémoire du maréchal de Saxe. Elle voulut le nourrir elle-même, bien entendu : c’était encore un peu excentrique, mais elle était de celles qui avaient lu Émile avec religion et qui voulaient donner le bon exemple. En outre, elle avait le sentiment maternel extrêmement développé, et ce fut, chez elle, une passion qui lui tint lieu de toutes les autres."
 

A l'époque les femmes nobles ne nourrissaient pas leurs enfants. Elles les confiaient à une nourrice. L'Emile est un traité d'éducation des enfants écrite par Jean Jacques Rousseau qui invite à respecter le développement naturel de l'enfant. Il conseille aux mère de nourrir elles-mêmes leurs nourrissons. Il  a été beaucoup reproché au philosophe d'avoir laissé ses propres enfants à l'assistance publique ou les nourrissons avaient peu de chance de survivre. Cependant, bien que l'Emile ait été censuré et mis à l'index, les mères d'un milieu social élevé, à l'esprit éclairé, se référait à ce traité qui présentait des idées nouvelles sur l'éducation.

George Sand en critique certains aspects dans un autre passage de Histoires de ma vie où il est question de la croyance au Merveilleux et de la littérature pour enfants. Mais si elle critique, elle aussi connaît bien l'Emile !

 

 Le Père Noël

 

Aurore Dupin enfant

George Sand nous rappelle qu'au début du XIX siècle le Père Noël tel qu'il est encore décrit maintenant existait déjà et distribuait des cadeaux en  passant par les cheminées.


"Ce que je me rappelle parfaitement, c’est la croyance absolue que j’avais à la descente par le tuyau de la cheminée du petit père Noël, bon vieillard à barbe blanche qui, à l’heure de minuit, devait venir déposer dans mon petit soulier un cadeau que j’y trouverais à mon réveil. Minuit ! cette heure fantastique que les enfans ne connaissent point, et qu’on leur montre comme le terme impossible de leur veillée !
Quels efforts incroyables je faisais pour ne pas m’endormir avant l’apparition du petit vieux ! J’avais à la fois grande envie et grand’peur de le voir ; mais jamais je ne pouvais me tenir éveillée jusque-là, et le lendemain mon premier regard était pour mon soulier au bord de l’âtre. Quelle émotion me causait l’enveloppe de papier blanc ! car le père Noël était d’une propreté extrême, et ne manquait jamais d’empaqueter soigneusement son offrande. Je courais, pieds nus, m’emparer de mon trésor. Ce n’était jamais un don bien magnifique, car nous n’étions pas riches. C’était un petit gâteau, une orange, ou tout simplement une belle pomme rouge. Mais cela me semblait si précieux, que j’osais à peine le manger. L’imagination jouait encore là son rôle, et c’est toute la vie de l’enfant.
 

Cette croyance qu'elle fera partager avec son fils plus tard lui paraît être une part de rêve importante pour le développement de l'enfant qui, dit-elle, a besoin de Merveilleux pour nourrir "l'imagination qui fait de rien quelque chose".  Dans son enfance, l'imagination lui a tenu lieu de tout, dépassant la réalité,  permettant l'invention, l'évasion, nourrissant sa vie intérieure. C'est pourquoi elle s'oppose à Rousseau qui, dans l'Emile, condamnait les contes, les mythes et d'une manière générale le merveilleux, ce qu'il appelait le mensonge comme contraire à la raison de l'enfant.

"Je n’approuve pas du tout Rousseau de vouloir supprimer le merveilleux, sous prétexte de mensonge. La raison et l’incrédulité viennent bien assez vite, et d’elles-mêmes ; je me rappelle fort bien la première année où le doute m’est venu, sur l’existence réelle du père Noël. J’avais cinq ou six ans, et il me sembla que ce devait être ma mère qui mettait le gâteau dans mon soulier. Aussi me parut-il moins beau et moins bon que les autres fois, et j’éprouvais une sorte de regret de ne pouvoir plus croire au petit homme à barbe blanche. (...)"


"L’enfant vit tout naturellement dans un milieu, pour ainsi dire, surnaturel, où tout est prodige en lui et où tout ce qui est en dehors de lui doit, à la première vue, lui sembler prodigieux. On ne lui rend pas service en hâtant sans ménagement et sans discernement l’appréciation de toutes les choses qui le frappent. Il est bon qu’il la cherche lui-même et qu’il s’établisse à sa manière durant la période de sa vie, où, à la place de son innocente erreur, nos explications, hors de portée pour lui, le jetteraient dans des erreurs plus grandes encore et peut-être à jamais funestes à la droiture de son jugement, et, par suite, à la moralité de son âme."

L'influence de Jean Jacques Rousseau

Plus tard quand elle sort du couvent et retourne à Nohant, elle s'aperçoit qu'elle n'y a rien appris  pendant toutes ces années. Elle  hésite à lire les livres de la riche bibliothèque de sa grand-mère car elle a des scrupules de conscience, reste de sa conversion exaltée au catholicisme, craignant de pêcher par orgueil en voulant orner son esprit. Mais l'abbe Prémord, ce jésuite intelligent et ouvert, lui conseille, au contraire, de s'instruire.  Elle dévore les livres de la bibliothèque de Nohant, Chateaubriand, Mably, Locke, Condillac, Montesquieu, Bacon, Bossuet, Aristote, Leibnitz, Pascal et les poètes : Dante, Pope, Virgile, Milton, Shakespeare, Byron... Parmi ces lectures, celui qui attire son admiration, c'est Jean-Jacques Rousseau. Il est bien évident que le style du philosophe ne pouvait que séduire la jeune fille exaltée, éprise de poésie et de musique et de nature. 

"La langue de Jean-Jacques et la forme de ses déductions s’emparèrent de moi comme une musique superbe éclairée d’un grand soleil. Je le comparais à Mozart ; je comprenais tout ! Quelle jouissance pour un écolier malhabile et tenace d’arriver enfin à ouvrir les yeux tout à fait et à ne plus trouver de nuages devant lui ! Je devins, en politique, le disciple ardent de ce maître, et je le fus bien longtemps sans restrictions."  

Elle lui pardonne même d'avoir abjuré le catholicisme pour la foi protestante; et si elle n'aime pas l'homme privé, elle s'est toujours laissé transportée par la lecture de ses oeuvres. 

"D’ailleurs, je ne tiens pas trop à voir les hommes à travers leurs livres, les hommes du passé surtout. Dans ma jeunesse, je les cherchais encore moins sous l’arche sainte de leurs écrits. J’avais un grand enthousiasme pour Chateaubriand, le seul vivant de mes maîtres d’alors. Je ne désirais pas du tout le voir, et ne l’ai vu dans la suite qu’à regret."  

La lecture du Contrat social confirme sa croyance en l'égalité naturelle, son rejet des privilèges, sa compassion pour les opprimés. Ce sont les premières bases de son socialisme.

 

Madame Dupin de Chenonceau 

 

Madame Louise Dupin de Chenonceau


Mais que faisait Rousseau à Chenonceau ? Qui est Louise Dupin de Chenonceau  et quel lien a-t-elle  avec Louis Dupin de Francueil,  grand-père de George ? 

"Madame Dupin de Chenonceau, à laquelle je ne tiens en rien par le sang, puisqu’elle était seconde femme de M. Dupin, le fermier-général, et par conséquent belle-mère de M. Dupin de Francueil. Ce n’est pas une raison pour que je n’en parle pas. Je dois d’autant plus le faire que, malgré la réputation d’esprit et de charme dont elle a joui, et les éloges que lui ont accordés ses contemporains, cette femme remarquable n’a jamais voulu occuper dans la république des lettres sérieuses la place qu’elle méritait." 

Louise Dupin de Chenonceau ( 1706-1799) était une femme réputée pour sa beauté, son intelligence, sa grande culture et son esprit. Après avoir acheté le château de Chenonceau avec son mari, elle tient un salon ( ainsi qu'à Paris) où se rencontrent les plus grands esprits du XVIII siècle, Voltaire, Montesquieu, Buffon, Grimm, Marivaux, Fontenelle... Elle fut l'une des grandes féministes des Lumières, écrivant sur la défense des femmes, pour l'égalité des sexes : Des femmes. Observations du préjugé commun sur la différence des sexes avec JJ Rousseau qui lui tient lieu de secrétaire. Celui-ci n'est qu'un exécutant, qui, d'ailleurs, ne partage pas les idées de Madame Dupin sur les femmes mais, très amoureux d'elle, lui fait des avances qu'elle repousse.
Le beau-fils de Madame Dupin, grand-père de Sand, qu'Aurore n'a pas connu, s'intéresse à la physique, la chimie et l'histoire naturelle. Dans l'espoir d'intégrer l’Académie des Sciences, il fait rédiger au philosophe un livre, resté inachevé, de vulgarisation scientifique aux institutions de chimie.


  Histoire de ma vie (1):  George Sand

  Histoire de ma vie (2): George Sand

 Histoire de ma vie (3)/ George Sand

  Histoire de ma vie (4): George Sand

  Histoire de ma vie (5) :George Sand 


 

 



 

Chez Dasola Taloiduciné

 

dimanche 16 août 2026

Histoire de ma vie (1) : George Sand

George Sand en 1830
  

Histoire de ma vie de George Sand (1804-1876) publié en 1855 est un travail d’écriture qui  a duré sept ans de 1847 à 1854. C’est un ouvrage qui présente, dans la version qui est la mienne, 1205 pages. C’est pourquoi je n’attendrai pas la fin pour en parler mais, de temps en temps, je noterai des passages qui m’intéressent.


Taille : quatre pieds dix pouces =  1m 47 cm


Et d’abord pourquoi écrire sa biographie ?  

 

Aurore et son demi-frère Hyppolite

C’est la question que se pose George Sand qui sait très bien ce qu’elle ne veut pas faire. Elle  prend, en effet, le contrepied des Confessions de Jean-Jacques Rousseau qui s’accuse de fautes vraies ou fausses pour mieux se disculper des travers que lui reprochent ses contemporains. George Sand pense que c’est s’abaisser que d’écrire pour se justifier. Cela n’apporte rien de positif au lecteur. Et même si elle admire Jean-Jacques Rousseau, c’est écrire pour de mauvaises raisons. 

« Qu’on soit pur ou impur, petit ou grand, il y a toujours vanité, vanité puérile et malheureuse, à entreprendre sa propre justification. »

Ecoutez : ma vie, c’est la vôtre


Alors pourquoi écrit-elle ? « Mon histoire par elle-même est fort peu intéressante. Les faits y jouent le moindre rôle, et les réflexions la remplissent. Personne n’a plus rêvé et moins agi que moi dans sa vie ; vous attendiez-vous à autre chose de la part d’un romancier ?

Ecoutez : ma vie, c’est la vôtre ; car, vous qui me lisez, vous n’êtes point lancés dans le fracas des intérêts de ce monde, autrement vous me repousseriez avec ennui. Vous êtes des rêveurs comme moi. » 


L’histoire de ses contemporains

 

La campagne d'Italie :  Napoléon franchissant les Alpes  David

Mais ce n’est pas tout. L’écrivaine a d’autres exigences. Elle pense que la biographie doit être liée à l’histoire de ses contemporains, qu’elle est un témoignage de la société de son temps, des évènements historiques qui ont marqué toute son époque.. l’individu n’existe pas en solitaire. Il est le résultat de son siècle.

 « Toutes les existences sont solidaires les unes des autres, et tout être humain qui présenterait la sienne isolément, sans la rattacher à celle de ses semblables, n’offrirait qu’une énigme à débrouiller. »

Ainsi Amantine, Aurore, Lucile Dupin est née en 1804 l’année du couronnement de Napoléon 1er. 

"Je suis née l’année du couronnement de Napoléon, l’an XII de la République française (1804). Mon nom n’est pas Marie-Aurore de Saxe, marquise  (baronne) Dudevant, comme plusieurs de mes biographes l’ont découvert, mais Amantine-Lucile-Aurore Dupin, et mon mari, M. François Dudevant, ne s’attribue aucun titre."

Elle commence sa biographie avant sa naissance en situant son récit pendant la révolution, racontant comment, pendant la Terreur, sa grand-mère, Marie-Aurore de Saxe épouse Dupin de Francueil, fut incarcérée et en grand danger d’avoir la tête coupée malgré les grandes idées philosophiques qu’elle devait à Voltaire et Rousseau. Sand publie des lettres de son père Maurice engagé par patriotisme dans l’armée républicaine. Il raconte les campagnes d'Italie, conduites par Bonaparte, à sa mère, parle de ses idéaux, de ses ambitions de carrière, et donne un tableau vivant et coloré qui permet de faire sortir les évènements des livres d’Histoire. Plus tard, il racontera les campagnes d'Allemagne, de Prusse et de Pologne...
Bien que j’aie jugé parfois un peu long la citation de toutes ces lettres, je les ai trouvées en même temps passionnantes.  On y revit les faits historiques et, ce qui ne gâte rien, le père de George Sand est un homme attachant, sans préjugés sociaux (ou pas trop !), honnête et aux sentiments sincères et profonds et ... il écrit bien !  De plus, Maurice Dupin est un excellent musicien, un artiste dans l'âme, un homme cultivé qui, lorsqu'il écrit à sa mère, lui raconte les opéras qu'il va voir quand il est en garnison (comme Le devin du village de Jean-Jacques Rousseau), les concerts auxquels il assiste, il  nous renseigne sur la vie culturelle de son époque. 

 

Maurice Dupin père de George Sand

Sand relate, - elle avait trois ou quatre ans-, son voyage à travers l’Espagne occupée par les Français, avec sa mère enceinte qui va rejoindre son père, aide de camp du Prince Murat à Madrid, visions de guerre, de cadavres, de maladie et de faim qui hanteront l’imagination de la petite fille. Son frère, Louis, qui naît aveugle à Madrid meurt peu de temps après son retour à Nohant. Il y a là, l'incroyable épisode du poirier dont elle ne saura la fin mot qu'une fois adulte : ses parents se persuadent que Louis n'est pas mort, le père va le déterrer au cimetière. Les parents conservent le bébé toute la nuit près d'eux. Enfin, persuadés qu'il est bien mort, ils le ré-enterrent sous le poirier autour duquel ils aménagent un joli jardin, terrain de jeu de la fillette. Aurore jouera longtemps, sans le savoir, sur le cercueil de son frère. 

Et nous suivrons avec elle tous les grands évènements et changements qui ont marqué son époque, le Directoire, L'Empire, la Restauration. Un jour elle croise le regard de l'empereur, un autre, le roi de Rome, enfant, dans les bras de sa nourrice, lui envoie un bonbon. 

"Savions-nous ce que c’était que l’empereur ? Je ne m’en souviens pas, mais il est probable que nous en entendions parler sans cesse. Je m’en fis une idée distincte peu de temps après. Je ne saurais dire précisément l’époque, mais ce devait être à la fin de 1807. Il passait la revue sur le boulevard et il était non loin de la Madeleine lorsque ma mère et Pierret, ayant réussi à pénétrer jusque auprès des soldats, Pierret m’éleva dans ses bras, au-dessus des shakos, pour que je pusse le voir. Cet objet qui dominait la ligne de têtes, frappa machinalement les yeux de l’empereur, et ma mère s’écria : « Il t’a regardée ; souviens-toi de ça, ça te portera bonheur. "

Tout n'est pas obligatoirement chronologique dans son récit car elle va de digression en digression. A cette heure de ma lecture, je suis en train de suivre la retraite de Russie ! C'est le chapitre cinq de la troisième partie.  Mais ce n'est plus raconté par Maurice Dupin  : le père d'Aurore est mort d'un accident de cheval à l'âge de 30 ans, en 1808.

 

Car nous avons tous des ancêtres

Enfin et en cela sa biographie est originale, George Sand affirme que chacun d'entre nous est la suite logique d’un enchaînement d’individus, il est le résultat d’un mélange de races, des ancêtres qui l’ont marqué de leurs traits distinctifs. Bref ! elle souligne l’importance de l’hérédité naturelle sans tomber dans l’idée de prédestination car en même temps nous ne cessons pas, dit-elle, d’avoir notre propre liberté et d’être « le fils de nos oeuvres »

"Il est plaisant que la noblesse ait accaparé ce mot- ancêtre- à son profit, comme si l’artisan et le paysan n’avaient pas une lignée de pères derrière eux, comme si on ne pouvait porter le titre sacré de père à moins d’avoir un blason, comme si enfin les pères légitimes se trouvaient moins rares dans une classe que dans l’autre."


 Qui était Aurore Dupin ?

Maurice de Saxe, arrière-grand-père de Sand

On n’est pas seulement l’enfant de son père, on est aussi un peu, je crois, celui de sa mère. Il me semble même qu’on l’est davantage, et que nous tenons aux entrailles qui nous ont portés de la façon la plus immédiate, la plus puissante, la plus sacrée. Or, si mon père était l’arrière-petit-fils d’Auguste II, roi de Pologne et si, de ce côté, je me trouve d’une manière illégitime, mais fort réelle, proche parente de Charles X et de Louis XVIII, il n’en est pas moins vrai que je tiens au peuple par le sang, d’une manière tout aussi intime et directe ; de plus, il n’y a point de bâtardise de ce côté-là.

 

Marie-Aurore de Saxe grand-mère de George Sand

Dans cette première et deuxième parties de sa biographie, George Sand explique donc en détail comment sa famille paternelle descend de Maurice de Saxe qui était le fils illégitime d’Auguste II roi de Pologne et de la comtesse Aurore de Königsmark. Il est maréchal général des armées du roi Louis XV, remporte la bataille de Fontenoy (1745) et devient propriétaire du château de Chambord offert par le roi de France.

La grand-mère de George Sand, Marie-Aurore de Saxe, épouse de Louis Dupin de Francueil, était la fille illégitime de Maurice de Saxe. Maurice Dupin, le père de George Sand, était donc le petit-fils. George Sand elle-même est l’arrière-petite-fille de cet illustre officier.

La grand-mère de George Sand est décrite dans Histoires de ma vie comme une femme aux idées avancées sous l’influence des philosophes mais qui ne perd pas, en réalité, ses préjugés sociaux et qui reste très sensible aux opinions conservatrices de ses amies "les vieilles comtesses" comme les appelle Aurore ironiquement. Elle plonge son fils dans le malheur en refusant le mariage avec Sophie, la femme qu’il aime, puis, lorsqu’il se marie sans son consentement, elle l’accable de reproches, est  jalouse de sa bru et cherche à faire annuler le mariage. Plus tard, à la mort de son fils, elle sépare sa petite-fille Aurore de sa mère et de sa demi-soeur Caroline ! Aurore, très attachée à sa mère, en est très malheureuse. Sa grand-mère lui fait peur et elle souffre des préceptes rigides qu’elle cherche à lui inculquer. La fillette est plongée dans le désespoir.  Une année, elle envisage de s'enfuir mais sa grand-mère est malade et elle y renonce. Plus tard, elle se rebelle, elle affirme qu'elle préfère la pauvreté avec sa mère plutôt que la richesse ("le richement" comme on dit en parler berrichon) chez sa grand-mère. On la punit; elle espère se faire renvoyer chez sa mère, mais c'est au couvent des Anglaises, à Paris, que sa grand-mère l'enferme. Sa mère la déçoit aussi car elle ne s'oppose pas à la décision de sa grand-mère.

 

Sophie Delaborde mère de George Sand


George Sand consacre aussi un long passage à la famille de sa mère, Sophie.
"Ma mère était une pauvre enfant du vieux pavé de Paris ; son père, Antoine Delaborde, était maître paulmier et maître oiselier, c’est à dire qu’il vendit des serins et des chardonnerets sur le quai aux Oiseaux, après avoir tenu un petit estaminet avec billard, dans je ne sais quel coin de Paris, où, du reste, il ne fit point ses affaires."

Cela donne lieu à un jolie description, pleine de charme et de poésie, sur son amour des oiseaux et sa familiarité avec eux qu’elle attribue à ses antécédents familiaux.

« Quant à moi, la sympathie des animaux m’est si bien acquise, que mes amis en ont été souvent frappés comme d’un fait prodigieux. J’ai fait à cet égard des éducations merveilleuses ; mais les oiseaux sont les seuls êtres de la création sur lesquels j’aie jamais exercé une puissance fascinatrice, et s’il y a de la fatuité à s’en vanter, c’est à eux que j’en demande pardon. Je tiens ce don de ma mère, qui l’avait encore plus que moi, et qui marchait toujours dans notre jardin accompagnée de pierrots effrontés, de fauvettes agiles et de pinsons babillards, vivant sur les arbres en pleine liberté, mais venant becqueter avec confiance les mains qui les avaient nourris. »

Teverino

Je me suis passé la fantaisie d’écrire un roman où les oiseaux jouent un rôle assez important, et où j’ai essayé de dire quelque chose sur les affinités et les influences occultes. C’est Teverino, auquel je renvoie mon lecteur, ainsi que je le ferai souvent quand je ne voudrai pas redire ce que j’ai mieux développé ailleurs. Je sais bien que je n’écris pas pour le genre humain. Le genre humain a bien d’autres affaires en tête que de se mettre au courant d’une collection de romans et de lire l’histoire d’un individu étranger au monde officiel.  

 Teverino VOIR ICI 


Les compagnons de jeu de la petite Aurore 

George Sand, fille du siècle de Séverine Vidal, Kim Consigny

 

Parmi ses proches, Hippolyte est le fils de Maurice et d'une servante qui a été éloignée par la grand-mère mais celle-ci assure l'éducation de son petit-fils illégitime à Nohant. Je me demande si l'on ne faisait pas payer sa bâtardise à Hippolyte car George Sand dit que leur précepteur Deschatres le battait souvent, ce qu'il ne faisait pas avec elle. Mais il est vrai que le "gros garçon" était un diablotin, plein d'humour et d'inventions machiavéliques, qui se moquait souvent de son précepteur !  Et pour être juste, Aurore était battue par sa bonne, Rose, mais à l'insu de sa mère et de sa grand-mère. Voilà comme George Sand raconte l'histoire d'Hippolyte Chatiron : 

"Une jeune femme attachée au service de la maison venait de donner le jour à un beau garçon qui a été plus tard le compagnon de mon enfance et l’ami de ma jeunesse. Cette jolie personne n’avait pas été victime de la séduction : elle avait cédé, comme mon père, à l’entraînement de son âge. Ma grand’mère l’éloigna sans reproches, pourvut à son existence, garda l’enfant et l’éleva.

Il fut mis en nourrice, sous ses yeux, chez une paysanne fort propre qui demeure presque porte à porte avec nous. On voit, dans la suite des lettres de mon père, qu’il reçoit par sa mère des nouvelles de cet enfant, et qu’ils le désignent entre eux, à mot couvert, sous le nom de la petite maison. Ceci ne ressemble guère aux petites maisons des seigneurs débauchés du bon temps. Il est bien question d’une maisonnette rustique"

Caroline est la fille hors mariage de Sophie Delaborde. Le père de Sand la considère comme sienne mais la grand-mère ne veut pas la recevoir chez elle, la chasse de sa maison et refuse qu'elle fréquente sa petite-fille. A la suite d'une grave maladie d'Aurore, "Bonne maman" accepte qu'elle voit Caroline chez sa mère mais elle ne la reçoit pas chez elle, ce qui oblige Sophie à se partager entre ses deux filles. Pendant que Caroline est en pension, Sophie va voir Aurore à Nohant puis elle repart à Paris. Chaque fois, c'est un déchirement pour Aurore. ( mais pour Caroline et Sophie aussi).

Aurore a deux autres petites amies : Clotilde, sa cousine, fille de sa tante maternelle qui vit à Paris : 

Clotilde, qui pouvait s’ébattre là au grand soleil toute la journée, était bien plus fraîche et plus enjouée que moi. Elle me faisait les honneurs de son Eden avec ce bon cœur et cette franche gaîté qui ne l’ont jamais abandonnée. Elle était certes la meilleure de nous deux, la mieux portante et la moins capricieuse ; aussi je l’adorais en dépit de quelques algarades que je provoquais toujours, et auxquelles elle répondait par des moqueries qui me mortifiaient un peu. Ainsi quand elle était mécontente de moi, elle jouait sur mon nom d’Aurore, et m’appelait Horreur, injure qui m’exaspérait. Mais pouvais-je bouder longtemps en face d’une charmille verte, et d’une terrasse toute bordée de pots de fleurs ? C’est là que j’ai vu les premiers fils de la Vierge, tout blancs et brillants au soleil d’automne : ma sœur y était ce jour-là, car ce fut elle qui m’expliqua doctement comme quoi la sainte Vierge filait elle-même ces jolis fils sur sa quenouille d’ivoire. Je n’osais pas les briser et je me faisais bien petite pour passer dessous."

et Ursule Jos, la nièce d'une domestique à Nohant qui passe tous ses étés avec elle quand elle revient de Paris et loge à Nohant. Quand elle sera plus grande, Ursule sera obligée de vouvoyer son amie, ce qui provoque une grand désarroi de la part d'Aurore qui a l'impression que son amie ne l'aime plus. 

"je fus forcée de consentir à ce qu’elle perdît avec moi cette douce et naturelle familiarité. Cela me fit souffrir longtemps, et même j’essayai de lui donner du vous pour rétablir l’égalité entre nous. Elle en ressentit beaucoup de chagrin. « Puisqu’on ne vous défend pas de me tutoyer, me disait-elle, ne m’ôtez pas ce plaisir-là ; car, au lieu d’un chagrin, ça m’en ferait deux. » "

Il y a aussi Louis, ou comme on dit en Berrichon Liset, que Sophie, la mère d'Aurore a pris sous son aile quand elle vient à Nohant. Elle lui enseigne à lire et écrire; au départ de sa mère, Aurore s'attache à ce petit garçon et continue à lui donner des leçons.

 

 Histoires de ma vie (1):  George Sand

  Histoires de ma vie (2): George Sand

  Histoire de ma vie (3) : George Sand

  Histoire de ma vie (4): George Sand

  Histoire de ma vie (5) :George Sand