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dimanche 4 octobre 2026

L' Arrivée au Pont-de-Montvert
 : Robert Louis Stevenson et des textes à la manière de ...

Le Pont de Montvert au pied du Mont Lozère, près des sources du Tarn
 

On parle tellement de l'IA  - surtout avec le roman de Thélyson Orélien-  que j'ai eu envie de demander à l'IA de composer des textes à la manière de nos grands auteurs français sur le thème l'arrivée au Pont de Monvert  : Chateaubriand, Victor Hugo, Julien Gracq, Nathalie Sarraute revenus d'Outre-tombe s'y sont risqués avec succès, je trouve  !

Le Pont de Monvert ? Ce lieu m'est familier puisque ma famille maternelle y a ses racines. Je vous donne les renseignements de Wikipédia sur cette commune, le texte le plus neutre possible pour mieux vous faire goûter les textes à la manière de ... Allez ! Dites-moi quel est votre préféré ?

 

Le Pont de Monvert

 

Le Pont-de-Montvert est une ancienne commune française située dans le département de la Lozère  devenue, le , une commune déléguée de la commune nouvelle de Pont-de-Monvert-Sud Mont Lozère. Elle est située au centre du Parc National des Cévennes, au pied du Mont Lozère, dans le sud du département de la Lozère. Le Pont-de-Montvert est traversé par le Tarn, qui prend sa source sur les hauteurs de la commune, non loin du hameau de l'Hôpital. Deux courtes rivières, le Rieumalet et le Martinet, prennent elles aussi leur source dans la commune et rejoignent le Tarn au niveau du village du Pont-de-Montvert.

Le village est composé d'un centre-bourg et de hameaux ou écarts (Felgerolles, L'Hermet, Grizac  ...)

Au sud du village commence le massif du Bougès. La commune est limitrophe du département du Gard.


Mais vous aurez droit aussi à des textes authentiques avec bien sûr celui de Stevenson ! 

 

FRANÇOIS-RENÉ DE CHATEAUBRIAND

 

 Pont de Monvert : Couchers de soleil et  blocs de granit


Voici une version de l'IA dans un style romantique, méditatif et mémorialiste inspiré de Chateaubriand, sans reprendre littéralement sa prose :


 J’arrivai au Pont-de-Montvert vers le soir. Le chemin, longtemps suspendu aux flancs de la montagne, descendait enfin vers cette vallée étroite où le Tarn naît parmi les pierres. Les dernières lueurs du jour s’attardaient sur les sommets ; déjà les ombres remontaient des ravins, et le silence, interrompu seulement par le murmure de l’eau, semblait reprendre possession de la terre.
 

Je m’arrêtai sur le pont. Devant moi, quelques maisons se groupaient au bord du torrent, avec cette simplicité austère des villages que les siècles ont laissés presque tels qu’ils les trouvèrent. Rien ne paraissait avoir changé : les pierres, l’eau, la montagne, et ce ciel immense où le soir allumait encore une pâle clarté.
 

Alors je songeai à ceux qui avaient passé ici avant moi. Que de voyageurs inconnus, que de générations disparues avaient contemplé ce même paysage ! Ils avaient eu leurs espérances, leurs inquiétudes, leurs amours, leurs deuils ; et le torrent continuait de couler, indifférent à leurs destinées. 
Il y a dans ces lieux une puissance singulière : on y arrive comme en un pays nouveau, et pourtant quelque chose en nous les reconnaît. La montagne semble garder la mémoire des hommes, tandis que l’homme, pour un instant, oublie la sienne. 
Je repris ma marche lorsque la nuit fut venue. Le Pont-de-Montvert demeura derrière moi, silencieux sous les premières étoiles ; mais longtemps encore, tandis que je m’éloignais dans l’obscurité des Cévennes, j’entendis la voix de l’eau courir sous les arches.


 

 

VICTOR HUGO

 

Paysage du Parc National des Cévennes


 

On arrive au Pont-de-Montvert comme on entre dans une pensée.
 

La route, longtemps suspendue aux flancs de la montagne, descend enfin. Devant soi, les Cévennes s’ouvrent, sévères et magnifiques, avec leurs pentes couvertes de bruyères, leurs rochers noirs, leurs bois profonds où le vent semble avoir conservé la voix des siècles. Le ciel est vaste. La lumière, ici, ne tombe pas : elle plane.
 

Puis l’on entend l’eau.
C’est d’abord un murmure, presque rien ; une rumeur perdue sous les arbres. Puis elle grandit, elle devient claire, vive, impérieuse. Le Tarn, encore jeune, bondit entre les pierres avec cette gaieté sauvage des torrents qui ignorent les villes et les hommes. Il court, il frappe les rochers, il les polit, il leur raconte sans doute quelque histoire plus ancienne que la nôtre.
 

Et soudain le village apparaît.
Quelques maisons s’accrochent à la montagne, serrées les unes contre les autres comme si elles avaient cherché refuge contre l’immensité. Le vieux pont se penche sur la rivière. Il semble petit, presque fragile, devant les montagnes qui l’entourent ; mais il est là depuis si longtemps que les siècles ont fini par lui donner une gravité d’homme.

On franchit le pont.
À cet instant, quelque chose change. La route n’est plus seulement une route ; elle devient une entrée. Derrière soi demeure le monde d’où l’on vient. Devant soi commence un pays où la pierre, l’eau et le silence semblent avoir conclu une alliance.
Le Pont-de-Montvert n’accueille pas le voyageur : il le regarde.

Et dans ce regard muet des montagnes, dans cette eau qui passe sous les arches, dans ces maisons immobiles sous le ciel immense, on comprend que les lieux aussi ont une mémoire.


 JULIEN GRACQ

 

Le Pont de Montvert : paysage

 

L'arrivée du Pont de Monvert  dans une veine gracquienne — paysage tendu, attente, lenteur du regard, géographie presque mentale — sans chercher à reproduire exactement sa voix.
 

À mesure qu’on descendait vers le Pont-de-Montvert, le paysage semblait se resserrer autour de la route. Les hauteurs, qui jusque-là ouvraient de larges perspectives, se rapprochaient comme si elles eussent voulu retenir le voyageur. La lumière avait changé sans qu’on pût dire à quel moment : elle ne tombait plus sur les pentes, elle y glissait, froide et oblique, faisant ressortir les plis sombres des châtaigneraies.
Puis, au détour d’un dernier lacet, le Tarn apparut. On l’apercevait en contrebas, mince éclat mobile entre les rochers, et le village surgissait au bord de l’eau avec cette brusque évidence des lieux longtemps devinés avant d’être vus. Les maisons, leurs toits serrés les uns contre les autres, semblaient moins bâties là que déposées par la montagne.
La route descendait encore. À chaque pas, le bruit de la rivière gagnait en netteté. Il y avait dans cette approche quelque chose d’inquiétant et de paisible à la fois : comme si le village, déjà ancien avant qu’on l’atteignît, attendait sans impatience que le voyageur vienne enfin prendre sa place parmi ses pierres.
Quand on entra dans le Pont-de-Montvert, la montagne parut se refermer derrière soi. Devant les façades basses, l’eau courait avec une hâte tranquille. Le voyage était fini, mais le lieu donnait plutôt l’impression d’être le commencement de quelque chose qu’on n’aurait pas encore les mots pour nommer. 

 

 

NATHALIE SARRAUTE

 

Le Pont de Montvert

 


 Un texte inspiré des procédés de Nathalie Sarraute — tension intérieure, sous-conversation, hésitations, reprises et sensations fugitives — plutôt qu’une imitation exacte de sa voix. Ce sont bien des éléments caractéristiques de son écriture : le mouvement intérieur presque imperceptible plutôt que la description touristique du lieu, conformément à ce que Sarraute cherchait à saisir dans ses tropismes.



Le Pont-de-Montvert.
Enfin.
On le voyait, là-bas, entre les arbres — ou peut-être était-ce seulement cette ouverture, cette trouée plus claire qui faisait croire qu’il était là.
« C’est ici. »
Ici.
Le mot avait été dit simplement. Comme si cela allait de soi. Comme si l’on devait éprouver quelque chose.
Quelque chose.
Mais quoi ?
Ils ralentirent.
La route descendait maintenant. Elle suivait l’eau, ou bien c’était l’eau qui semblait les attendre en bas, entre les pierres.
« Tu reconnais ? »
Reconnaître… Non. Pas vraiment.
Et pourtant cette impression — cette petite poussée à l’intérieur, presque rien — comme lorsqu’on retrouve un visage aperçu autrefois et qu’on ne sait plus où.
Le village apparaissait par morceaux.
Un toit.
Un mur.
Le pont.
« Voilà. »
Voilà.
Ils étaient arrivés.
Et soudain il fallait descendre de la voiture, prendre les sacs, regarder.
Regarder comme on regarde un lieu qu’on avait imaginé avant de le voir.
Il y avait les maisons serrées, la pierre, l’eau en contrebas. Tout était là, exactement là où cela devait être.
Trop exactement peut-être.
« C’est joli. »
Oui.
Joli.
Le mot était posé sur le paysage.
Et quelque chose, aussitôt, s’était retiré.
Alors ils avancèrent vers le pont.
Sans rien dire.
Mais chacun, déjà, semblait attendre de l’autre qu’il dise quelque chose.
N’importe quoi.
Pour confirmer que c’était bien ici.

 

 ROBERT LOUIS STEVENSON : Le Pont de Montvert

 Voyage avec un âne dans les Cévennes.

 

La maison de l'abbé Chayla

Enfin, après tous ces textes fictifs rédigés par l'IA, revenons à un texte réellement écrit par son auteur, Robert Louis Stevenson, occasion, peut-être de lire ou relire Voyage avec un âne dans les Cévennes.

 "Une des premières choses rencontrées à Pont-de-Montvert, si je me souviens bien, fut le temple protestant. Mais ce n’était que le présage d’autres nouveautés. Une subtile atmosphère distingue une ville d’Angleterre d’une ville de France ou même d’Écosse. À Carlisle, vous pouvez vous apercevoir que vous êtes dans une certaine région. À Dumfries, à trente milles plus loin, vous êtes non moins certain d’être dans une autre encore. Il me serait difficile d’exprimer par quelles particularités Pont-de-Montvert se distingue du Monastier ou de Langogne, voire de Bleymard. Mais la différence existait et parlait éloquemment aux yeux. La localité, avec ses maisons, ses sentiers, son lit de rivière éblouissant porte un cachet méridional indéfinissable.

 

Le Pont de Monvert


Tout était agitation dominicale dans les rues et dans les cafés comme tout avait été paix dominicale dans la montagne. Il devait y avoir au moins une vingtaine de personnes pour déjeuner vers onze heures avant midi. Quand je me fus restauré et assis pour mettre à jour mon journal, je suppose que plusieurs encore survinrent, l’un après l’autre, ou par groupes de deux ou trois. En traversant les monts Lozère, non seulement j’étais arrivé parmi des visages bien entendu nouveaux, mais j’évoluais sur le territoire d’une race différente. Ces gens, tandis qu’ils dépêchaient en vitesse leurs viandes dans un inextricable jeu d’épée de leurs couteaux, me questionnaient et me répondaient avec un degré d’intelligence qui dépassait tout ce que j’avais jusqu’alors rencontré, excepté parmi les ouvriers de la voie ferrée à Chasseradès. Ils avaient des visages disant la franchise. Ils étaient vifs ensemble de propos et de manières. Ils n’entraient pas seulement dans l’esprit total de mon excursion, mais plus d’un l’assura, s’il avait été assez fortuné, il eût aimé partir pour entreprendre pareil tour.
 

Pont-de-Montvert ou Greenhill Bridge, comme nous dirions chez nous, est une localité fameuse dans l’histoire des Camisards. C’est ici que commença la guerre ; ici que ces Covenantaires du Midi égorgèrent leur archevêque Sharp. La persécution, d’une part, le fébrile enthousiasme, d’autre part, sont presque aussi difficiles à comprendre en nos tranquilles temps modernes et selon nos croyances et nos incrédulités modernes. En outre, les protestants étaient individuellement et collectivement des esprits sincères, dans le zèle ou la douleur. Tous étaient prophètes et prophétesses. (...)


L'abbé Chayla


Or, le chef et le principal acteur de la persécution – après Lamoignon de Baville – était François de Langlade du Chayla (prononcez Cheila) archiprêtre des Cévennes et Inspecteur des Missions dans la même région. Il possédait une maison, où il habitait parfois, à Pont-de-Montvert. C’était un personnage consciencieux qui semble avoir été prédestiné par la nature à devenir un forban. Il avait maintenant cinquante-cinq ans, âge auquel un homme connaît toutes les modérations dont il est capable. Missionnaire dans sa jeunesse, il avait souffert le martyre en Chine, y avait été laissé pour mort, secouru et ramené seulement à la vie par la charité d’un paria. 

Une telle expérience, pourrait-on croire, aurait dû guérir un individu de l’envie de persécuter autrui. Mais l’esprit humain est de nature singulièrement complexe. Après avoir été un martyr chrétien, du Chayla devint un persécuteur chrétien. L’Œuvre de la Propagation de la Foi y allait rondement entre ses mains. Sa maison de Pont-de-Montvert lui servait de prison. Il y brûlait les mains de ses détenus avec des charbons ardents, y arrachait les poils de leur barbe, afin de les convaincre qu’ils étaient dans l’erreur. Et pourtant n’avait-il pas lui-même éprouvé et démontré l’inefficacité de ces arguments physiques chez les Bouddhistes chinois ?

 

Le grand brûlement des Cévennes : les villages protestants brûlés sur l'ordre de Louis XIV (1703)

 

Non seulement la vie était rendue intolérable en Languedoc, mais la fuite y était rigoureusement interdite. Un certain Massip, un muletier bien renseigné sur la topographie et les sentiers de la montagne, avait déjà mené plusieurs convois de fugitifs en sécurité à Genève. Lors d’un nouvel exode, composé principalement de femmes déguisées en hommes, du Chayla, dans une heure pour lui néfaste, appréhenda le conducteur. Le dimanche suivant, il y eut conventicule de protestants dans les forêts d’Altifage sur le mont Bougès. Là se rendit incognito un certain Séguier, Esprit Séguier comme l’appelaient ses compagnons – un foulon géant, au visage émacié, édenté, mais rempli du souffle prophétique. Il déclara au nom de Dieu que le temps de la soumission était révolu, qu’on devait courir aux armes pour la délivrance des frères brimés et l’anéantissement des prêtres.

La nuit suivante, 24 juillet 1702, une rumeur inquiéta l’Inspecteur des Missions, alors qu’il se reposait dans sa demeurance-prison de Pont-de-Montvert : les voix d’une foule d’individus qui, chantant des psalmodies à travers la ville, se rapprochaient de plus en plus. Il était dix heures du soir. Du Chayla avait sa petite cour autour de lui : prêtres, soldats et domestiques, au nombre de douze ou quinze. Or, maintenant, comme il redoutait l’insolence d’une manifestation jusque sous ses fenêtres, il dépêcha ses hommes d’armes avec ordre de lui rendre compte de ce qui se passait. Mais les chanteurs de psaumes étaient déjà à la porte : cinquante costauds, conduits par Séguier l’inspiré, et respirant le carnage. À leurs sommations, l’archiprêtre répondit en bon vieux persécuteur : il ordonna à sa garnison de faire feu sur la populace. Un Camisard (car selon certains, c’est de cette tenue nocturne qu’ils ont tiré leur nom) tomba sous la décharge de mousqueterie. Ses camarades se ruèrent contre la porte, armés de haches et de poutres, parcoururent le rez-de-chaussée de la maison, libérèrent les prisonniers et trouvant l’un d’eux dans la vigne*, une sorte de Fille de Scavenger* de l’époque et de l’endroit, redoublèrent de fureur contre du Chayla et par des assauts répétés tentèrent d’emporter l’étage. Lui, de son côté avait donné l’absolution à ses partisans et ils avaient courageusement défendu l’escalier.

– Enfants de Dieu, arrêtez, s’écria le prophète. Brûlons la maison avec le prêtre et les acolytes de Baal" !
 

* fille de Scavenger : Parmi les instruments de torture les plus terrifiants de l'Angleterre des Tudor. Ici, la vigne est une réplique de cet instrument dans lequel on comprimait le corps du détenu dans des conditions extrêmement douloureuses. L'abbé Cheyla avait organisé une salle de tortures dans les caves de sa maison à l'usage des Huguenots.

 

GEORGE SAND : Le marquis de Villemer


Paysage de  Cévennes


Voilà  un "vrai" texte de George Sand extrait du Marquis de Villemer.
  
Il ne s'agit pas des Cévennes comme l'on entend cette région du massif Central de nos jours, située dans les départements de la Lozère et du Gard, mais de la Cévenne au sens large, telle qu'on la définissait à l'époque de George Sand et qui englobait jusqu'à la Haute Loire avec le Mont Mézenc, le Mont Gerbier de Jonc. C'est dans ces lieux, en effet, et non loin du Puy en Velay, que se réfugie l'héroïne de notre roman fuyant Paris.

Les sommets des Cévennes sont souvent chargés de vapeurs glaciales, et quand le vent les balaye, la pluie se rabat sur les bassins. Dans la saison où nous sommes c'est un éternel caprice; des combinaisons de nuées fantastiques, des éclipses subites de soleil et puis des clartés d'une limpidité froide qui ramènent la pensée à ces rêves de la première aube de notre monde, quand la lumière fut créée, c'est à dire quand l'atmosphère terrestre, dégagée de ses tourmentes, laissa percer les rayons du soleil sur la jeune planète éblouie.


jeudi 28 décembre 2023

Flemming Jensen : Imaqa, une aventure au Groenland

 

 

Flemming Jensen est un humoriste et écrivain danois et le livre que je viens de découvrir Imaqa, - Peut-être, en Groenlandais -,  est, en effet, plein d’humour, ce qui n’exclut pas la profondeur et le tragique.

J’ai été emballée par ce bouquin plein de tendresse et d’humanité qui pose les vrais problèmes de la colonisation, ici le domination du Danemark sur le Groenland, avec ses corollaires négatifs et dévastateurs qui s’appellent condescendance, paternalisme voire mépris du peuple dominateur envers celui qui est dominé. C’est tout cela que nous donne à voir Flemming Jensen sans oublier de nous faire rire et il nous présente aussi les troubles identitaires générés chez les autochtones par cette domination lorsqu’elle s’efforce comme le font les Danois de faire disparaître la langue et les coutumes considérées comme inférieures et tout ce qui fait la base d’une communauté minoritaire. Le récit se déroule dans les années 1970. Depuis le Groenland a obtenu son autonomie en 1979 renforcée en 2009. Il n’est toujours pas indépendant. Souvenez-vous qu’un imbécile a même proposé de l’acheter au Danemark !

J’ai adoré les personnages. En cela Flemming Jensen me rappelle le Steinbeck de Tendre Jeudi  et plus encore, bien sûr, puisqu’il s’agit de la même civilisation, un autre écrivain danois, Jorn Riel et ses Racontars arctiques .
Martin, le personnage principal, Candide de l’histoire, danois, vit à Copenhague et a soif d'autres horizons pour combler le vide de sa vie. Enseignant, il demande sa mutation pour le Groenland et choisit un petit village, le plus isolée possible au nord du cercle polaire : Nunaqarfik. Pour un changement, cela va en être un, en effet !  Un choc de civilisations, de mentalités aussi ! Martin se rend vite compte qu’il a tout à apprendre de ce peuple accueillant, qui vit en accord avec la Nature dont il accepte les lois pourtant très dures. Et puis il y a la langue dont l'apprentissage est, Ô combien, difficile! Martin s'y lance avec enthousiasme si bien que l’on ne sait plus vraiment qui est l’enseignant et qui est l’enseigné ! Ce qui va, on s’en doute, à l’encontre de toutes les directives du ministère de l’éducation nationale danoise et lui causera bien des ennuis. Il est là pour coloniser, non ? Et apporter les bienfaits d’une civilisation supérieure, non ?

 Martin entre avec délices dans cette civilisation encore authentique où l’on répond aux difficultés, et aux deuils par le rire et la dignité, où la solidarité n’est pas un vain mot, où la porte est toujours ouverte et où tout est prétexte à faire la fête au risque de glisser dans l’alcoolisme ! Car tout n'est pas rose, ici ! Mais voilà encore une occasion de rire :  un conférencier de la ligue antialcoolique vient les catéchiser et repart plus ivre que tout le monde après une cuite mémorable !

Et puis quand Martin tombe amoureux, de la charmante Naja dans la plus grande discrétion (croit-il, le pauvre homme !),  alors là, je vous prie de croire qu’il est bien accroché ! Sachez aussi, Martin vous le dira, que l’on n’apprend jamais aussi bien une langue que sur l’oreiller !
 
La modernité n’est pas encore parvenu à remettre en cause les coutumes d’une société qui vit de la pêche, de la chasse aux phoques et … aux mouettes, en cas de disette. Pourtant la tentation est grande ! Ce qui donne lieu à des passages hilarants, quand les habitants commandent  sur catalogue, l’une une télévision, l’autre une machine à laver alors qu’il n’y pas l’électricité.  Malgré les difficultés de leur vie, les gens sont fiers de ce qu'ils sont, fiers des savoirs ancestraux, de la pêche à quarante hameçons, de la chasse pour nourrir la famille, de la conduite des chiens de traîneaux dans des courses mythiques qui demandent expérience, courage, ténacité, intelligence… Martin veut tout apprendre et son ami Gert est là pour cela ! Gert, un drôle de personnage, un filou sympathique, un ami qui vous veut du bien ! Un personnage charismatique ! L’inénarrable Gert qui devient l’ami de Martin ( Martinii) mais quel ami ! et qui le roule dans la farine !  

Gert parle très bien le danois mais il s’adresse à Martin en « petit-danois» (si le terme existe !) et lui explique : 

« - Ecoute : moi, Groenlandais parler mal Danois.
 Alors toi croire moi être un idiot.
Toi croire moi être un idiot
égale moi plus facilement rouler toi. »

Oui, l’on rit bien dans cette première partie du livre qui révèle des moments de bravoure comme les séances de cinéma... un peu particulières, la livraison par bateau de tonnes de rouleaux de papier hygiénique, l'arrivée d'un chanteur de l'opéra royal accompagné à l'orgue par Pavia, un autre personnage incontournable avec sa peur des fantômes !  Des scènes de comédie hilarantes ! 

Mais déjà se devine la fêlure à travers le personnage de Jakunguak, Jakob, jeune homme parti étudier à Copenhague pour sa cinquième année (obligatoire) afin d’apprendre le danois. Or le retour au pays se passe mal. Jakunguak est devenu un étranger, il a oublié sa propre langue et surtout, il ne peut plus se contenter du quotidien de la famille. Le malaise s’installe entre son père et lui. Peu à peu le drame se tisse, ce qui amène à une seconde partie beaucoup plus sombre.
Mais je ne vous en dis pas plus ! Ce livre est un régal et je le recommande à chacun pour la connaissance qu’il nous apporte du Groenland, pour la réflexion sur la colonisation et la destruction programmée des coutumes d’un peuple au nom de la modernité et de la rentabilité économique, pour ses personnages attachants et son humour, pour le rire et les larmes dont il est empreint. 

"Sur un rocher surplombant l'immense fjord de Qaqajaq se tenaient Abraham, Isaac et Abel, victimes innocentes de la chrétienté missionnaire qui avait encombré plusieurs générations de Groenlandais de noms de baptême tirés de l'Ancien Testament.

Néanmoins, il en va ainsi au Groenland, on s'adapte aux réalités. Aussi Abraham avait-il depuis toujours été appelé Abala, beaucoup plus aisé à prononcer pour une bouche groenlandaise.

Isaac était appelé Isanguaq parce qu'il était un petit gars bien sympathique.

Quant à Abel, il s'appelait Angutekavsak, ce qui est malgré tout bien plus facile à dire que ce drôle de son pataud, sans doute agréable si on la bouche pleine de dattes, mais un peu malencontreux ici où habitent les hommes."




lundi 6 mars 2023

Katherena Vermette : Les femmes du North End

 

Le hasard des recherches sur les étagères de la médiathèque Ceccano a voulu que je trouve coup sur coup deux livres consacrés aux amérindiens. L’un de Louise Aldrich Celui qui veille qui se passe dans le Nord Nevada ICI; l’autre d’une écrivaine canadienne Katherena Vermette Les femmes du North End qui se déroule à Winnipeg, la capitale du Manitoba, et dont c’est le premier livre.

North End est un quartier de Winnipeg jadis réservé aux immigrants qui y ont construit de belles maisons avant que s’y installent les autochtones, autrement dit la classe sociale la plus défavorisée de la population canadienne, bien au-dessous des ouvriers, un quartier pauvre où vivent « des familles nombreuses, des gens bien, mais aussi des gangs, des prostituées, des drogués, et toutes ces grands et magnifiques maisons s’affaissent et fatiguent à l’image des vieilles personnes qui vivent encore à l’intérieur ».

Si vous prenez le temps de regarder la carte satellite de Winnipeg, la description des lieux est si précise que vous y retrouvez la fameuse « brèche » dont parle l’écrivaine -le titre anglais est "The break"- avec les pylônes à haute tension :
Les grands pylônes métalliques de la compagnie Hydro ont dû être installés plus tard. Immenses et gris, ils se dressent de chaque côté de ce terrain, soutenant deux câbles lisses et argentés qui s’élèvent au-dessus de la plus haute maison. Ils se succèdent sur deux cents mètres environ entre et encore, filant loin vers le Nord. Et ils vont peut-être même jusqu’au lac. Quand ma Stella et sa famille ont emménagé près d’ci, Mattie, sa petite fille, les a surnommés les « robots », un nom très bien trouvé.

C’est que ce quartier est le sujet du roman, en quelque sorte, puisque les lieux participent au drame qui va se jouer et témoignent du déterminisme social qui est aussi racial. Le racisme quotidien marque les amérindiens d’une manière indélébile et concerne aussi les métis si bien qu’il est très difficile d’y échapper. Même les mariages mixtes sont un échec, car, quelque part et peut-être même inconsciemment, celui des deux qui n’est pas indien se sent supérieur. C’est ce qui se passe pour Tommy, le jeune policier métis.

Comme le titre français le précise, c’est par les femmes d’une même famille que Katherena Vermette aborde le récit. De la Kookom, la grand-mère Flora, à ses filles Cheryl et Lorraine, ses petites-filles Louisa, Paulina, Stella et arrière-petite fille Emily.*

Emily n’a jamais embrassé un garçon. Romantique, elle est amoureuse de Clayton et accepte son invitation pour une fête. Elle y entraîne son amie Ziggy et leur intrusion qui provoque la jalousie d’une autre fille, dans un système de gangs qu’elles connaissent mal, va dégénérer en violence. Les fillettes se retrouvent à l’hôpital, Emily, gravement blessée. Une enquête est ouverte mais entravée par la peur des représailles, les victimes comme les témoins se murent dans le silence.
Le récit explore les conséquences de cette violence tout en décrivant les conditions de vie difficiles de ces femmes, leurs liens entre elles, leurs deuils, leur  colère, leur sentiment de culpabilité, leurs relations perturbantes avec des hommes qui ne supportent pas les contraintes de la paternité et se dérobent, ou qui sont alcooliques et violents. Elles décrivent aussi leur courage et la solidarité qui les unit entre elles, l’importance de la famille. Les traditions, les mentalités des indiens qui sont conservés dans un monde qui cherche à les exclure contribuent à ce lien très fort qui les empêche de sombrer dans le désespoir. L’amour qu’elles se portent permet de vaincre la dureté de leur existence et, parfois, aussi, la rencontre d’un homme différent, aimant, qui paraît être un miracle et que l’on peine à croire sincère.

Un bon roman qui présente de beaux portraits de femmes et qui finit par l’espoir, malgré la noirceur du sujet.
On est connes mais on n’est pas foutues » lâche Paulina en brisant le silence. Et elle ajoute, avant même que sa mère lui pose la question : «  Je vais renoncer à être désespérée. Ou du moins, je vais essayer de garder espoir le plus possible. »
- C’est une très bonne résolution, dit Chéryl.
- On pourrait bien tous s’en inspirer, ajoute Rita. S’en souvenir. »


*Il m’a paru difficile d’entrer dans toutes cette filiation avant de m’apercevoir que l’auteur avait pris la peine de dresser une arbre généalogique qui aide bien ! Ne faites pas comme moi, ne le ratez pas!


 


vendredi 9 avril 2021

Tracy Chevalier : A l'orée du verger

 

Le roman de Tracy Chevalier A l’orée des vergers est composé de quatre parties où se chevauchent les périodes chronologiques de 1838 à 1856 et fait entendre plusieurs voix, celles de James et Salie Goodenough, puis celles de Robert leur fils, et de Martha, leur fille : Black Swamp Printemps 1838/ Amérique 1840-1856 / Black Swamp Automne 1838 / Ohio 1844-1856 / 1856 Californie.

Black Swamp
 

James Goodenough et sa femme Salie ont dû quitter l’exploitation familiale du Connecticut, trop petite pour nourrir toute la famille, et s’installer avec leurs enfants dans le Black Swamp, terrain marécageux, de l’Ohio. Une « Terre promise » qui ressemble plutôt à un enfer ! Ils y sont installés depuis neuf ans. La propriété est peu propice à la culture des pommiers que cultive la famille. Il faut travailler dans la boue du matin jusqu’au soir, arracher sans cesse les repousses des arbres ennemis qui se développent en peu de temps, lutter contre les maladies des arbres, les protéger sinon les récoltes sont perdues.
"A ce moment-là, toutes nos affaires étaient couvertes de boue. On avait tellement pataugé dedans qu’il n’y avait plus moyen de décrasser nos bottes, nos habits ou nos ongles de pied. Les garçons se déculottaient le soir, et le matin, leurs pantalons avec la croûte séchée, tenaient debout tout seuls. Fallait en prendre son parti et se laver dans la rivière.
J’entendais des nouveaux colons se plaindre de la boue et je me disais : Y a pire que la Boue. Attendez un peu, vous verrez."


La chaleur malsaine de l’été, les moustiques, les fièvres font le reste. Chaque année la famille de James et de Sadie doit payer un tribut à la mort, chaque année un de leurs enfants meurt !

Un querelle va naître entre Sallie et James : « Ils se disputaient encore à propos des pommes. Lui voulait cultiver davantage de pommes de table, pour les manger ; elle voulait des pommes à cidre, pour les boire. »  Un différend qui va s’amplifier avec le temps, et qui va tourner à l’obsession : James protège les pommiers de sa femme qui cherche à les "assassiner", comme s’il s’agissait d’êtres vivants. Les deuils répétés, la dureté de la vie, la pauvreté, la fatigue, l’usure de l’amour, la perte du respect mutuel,  exacerbent la haine de Sallie et la méfiance de son époux envers les actes sournois de sa femme contre les arbres, c’est à dire contre lui-même. Il faut dire que pour James, les pommes sucrées sont plus encore que des fruits, c’est le rappel de son enfance, des quelques moments de bonheur qu’il a pu vivre. Les pommiers sont sa raison de vivre, moyen aussi de gagner sa vie mais, plus encore, symbole d’un travail bien fait, de sa compétence, de sa propre valeur, de sa réussite. Il aime ses arbres d’amour comme s’il s’agissait de ses enfants.  Cette haine ne peut que se terminer en drame.
  Ce sont les lettres de Robert, leur fils, qui nous content la suite de l’histoire et nous le suivons à travers ses déplacements en Amérique jusqu’au Canada, Wisconsin, Texas, Californie pour y chercher un or introuvable… Jusqu’au moment où le jeune homme rencontre le botaniste William Lobb (1809-1864) dont il va devenir le second pour récolter des graines et des plantes de séquoia à envoyer en Angleterre. Car Robert, a hérité de son père l’amour des arbres et le savoir-faire pour le soigner. L’admiration, le respect pour les arbres géants remplacent alors les sentiments que  son père, James, éprouvaient pour les pommiers. Le récit se termine après l'arrivée de Martha qui a retrouvé son frère.

Séquoïa

Le roman de Tracy Chevalier est d’abord et avant tout agréable à lire et nous y apprenons beaucoup sur les colons de l’Ohio et les terribles conditions de vie de ces gens pour défricher un terre ingrate, récalcitrante, insalubre. Comme d’habitude cette « leçon » d’histoire chez Tracy Chevalier se fait à travers la vie de personnages dont nous partageons les souffrances, les pensées intimes, les deuils et les haines; ce qui nous permet de « vivre » de l’intérieur l’histoire de la colonisation. Ce qui est aussi passionnant dans ce roman et qui se transmet au lecteur, c’est cette amour-admiration pour les arbres, pommiers, redwoods ou séquoias, et nous aimons en apprendre plus sur eux, sur la manière de le cultiver, de les greffer.
La prose de l’écrivaine est toujours simple, limpide, et sait faire sentir la beauté de la nature, sa puissance immense quand il s’agit des Géants, ou sa ténacité silencieuse et opiniâtre qui triomphe de la mort comme celle des pommiers. Les arbres ne sont pas neutres ici, ils ont une vie sous-jacente à celle des hommes, ils participent à leur lutte et sont eux-mêmes des être vivants luttant pour la survie.  

J'aime beaucoup, par exemple, la portée symbolique de cette phrase et comment, sous prétexte de "leçon de choses", Tracy Chevalier nous fait réfléchir sur nous-mêmes !

"Une graine doit atterrir loin de sa mère pour pousser, sinon elle restera à l'ombre et ne se développera pas."

J’ai lu dans une critique que le roman de Tracy Chevalier pourrait être reconnu comme un beau roman de Nature writing et c’est vrai.

Reinette dorée

"Quelques minutes plus tard son benjamin lui rapporta une pomme jaune du Black Swamp. D’une forme oblongue inhabituelle, comme si quelqu’un l’avait étirée, elle était assez petite pour tenir confortablement dans sa main. Il la serra entre les doigts, se léchant déjà les babines. Elle était peut-être ridée, un peu molle et plus de première fraîcheur, mais les reinettes dorées conservaient leur saveur, sinon, leur croquant, pendant des mois.

James mordit dedans, et bien qu’il ne sourît pas - les sourires étaient rares dans le Black Swamp - il ferma les yeux un instant pour mieux la savourer. Les reinettes dorées combinaient  des arômes de noix et de miel, avec une acidité finale qui, paraît-il, ressemblait à l’ananas. Il revit sa mère et sa soeur riant à la table de la cuisine dans le connecticut, tandis qu’elles découpaient des rondelles de pommes pour les mettre à sécher. Dans le Back Swamp, les trois arbres en bordure du verger qui produisaient ces pommes sucrées provenaient tous du reinette dorée avec lequel James avait grandi. A peine arrivé dans le Black Swamp, neuf ans auparavant,James y avait greffé des rameaux qu’il avait absolument tenu à emporter dans l’Ohio. Greffés au même moment, les arbres ne faisaient pourtant pas tous la même taille; James était toujours surpris que les arbres se révèlent aussi divers que ses enfants. "

 


Deux arbres énormes se dressaient de chaque côté de la piste, portail naturel vers le bois au-delà. Ils n’étaient pas aussi grands que les redwoods de la côte, mais ils étaient beaucoup plus gros, leur pied aussi large qu’une cabane. Ils vous écrasaient par leur circonférence et le volume de bois qu’ils pointaient vers le ciel. Si vous vous reculiez suffisamment pour en admirer toute la hauteur, vous ne vous rendiez plus compte de l’énormité de leur taille. De près, toutefois, vous n’arriviez pas à discerner leurs branches les plus basses.
S’écartant de son cheval pour gravir le sentier à pied, Robert se sentait rétrécir et devenir un tout petit point à côté des deux arbres. Il posa une main sur le tronc de l’un pour apaiser son vertige. Son écorce rouge était spongieuse et abondamment fissurée, faite d’une matière fibreuse qui se détachait facilement et se transformait en une poussière rouge que Robert retrouva plus tard sur ses vêtements et ses cheveux, mais aussi sous ses ongles, sur sa nuque et dans ses sacoches. Des milliers d’années d’aiguilles décomposées formaient autour de l’arbre un épais tapis élastique qui étouffait les pas. Et le silence régnait, car il n’y avait pas de branche à proximité pour bruire sous le vent. Les branches ne commençaient qu’à partir d’une trentaine de mètres et leur masse se situait tellement plus haut au-dessus de sa tête que les contempler trop longtemps lui donnait un torticolis. Elles étaient petites en comparaison des troncs gigantesques.
Robert n’avait pas de mot pour qualifier cette sensation d’effroi mêlée de respect qui lui creusait le ventre.
 

dimanche 28 février 2021

La littérature latino-américaine

 

Le mois de la littérature Latino-américaine d'Ingammic et Goran vient de se terminer. Je suis loin d'avoir lu tous les livres que j'avais mis de côté mais déjà commence le mois de la littérature des pays de l'Est de Goran, Eve et Patrice. Alors il me faut arrêter pour aller vers d'autres horizons, non sans remercier les initiateurs de cette incursion vers l'Amérique latine, des belles et fortes découvertes que j'ai pu faire au cours de ce mois de Février !

 Je fais ici le bilan des livres lus non seulement pendant ce mois mais aussi avant, dans le passé. C'est une littérature que je connais mal mais, bien sûr, j'y retournerai ! Je note en vert les livres que j'ai lus ce mois-ci,  mes deux coups de coeurs, plus les trois livres que je préfère à côté de ces deux coups de coeur. Ce qui n'empêche pas que les autres soient intéressants.


Argentine

 


Salva Almeda : Les jeunes mortes

Hernan Diaz : Au loin

César Aira : Le testament du magicien Ténor

 Alberto Manguel : dans la forêt du miroir (citation)

 Silvia Baron-Supervielle : Lectures du vent

 Brésil


 

 

 

 

 

 


Paulo Coelho : Le pèlerin de Compostelle (2)

Paulo Coelho : le pèlerin de Compostelle (1)

Betty Mindlin : Carnets sauvages chez les Surui du Rondônia



Chili


Pablo Neruda (avec Rimbaud et Gamboa) Nous entrerons aux splendides villes

Pablo Neruda : Oh ! longs trains de nuit

Francis Coloane : Le dernier mousse

 

Colombie



 

 

 

 

 

 

Santiago Gamboa : retourner dans l’obscure vallée (4)

William Ospina : Le pays de la cannelle

Cuba

Alejo Carpentier : Le siècle des lumières (coup de coeur 2)

Leonardo Padura : Les brumes du Passé (Citation)

Leonardo Padura : Les brumes du passé


Guatemala



 

 

 

 

Eduardo Halfon : Deuils

Haïti 





Mexique

 

Carlos Fuentes :  En inquiétante compagnie

Guillermo Arriaga  : Le sauvage (5)

Guillermo Arriaga : Mexico quartier sud 

Homero Arejdis :  Le temps des anges

Pérou



 

 

 

 

 

 

 

Mario Vargas Llosa : la fête au bouc (3)
 

Jose Maria Arguerdas : Diamants et silex (coup de coeur 1)







 



lundi 22 février 2021

Eduardo Halfon : Deuils

 

Le titre du roman d’Eduardo Halfon, Deuils, s’écrit au pluriel. Pourtant, c’est un deuil particulier que  présente le narrateur dans l’incipit :

« Il s’appelait Salomon. Il est mort à l’âge de cinq ans, noyé dans le lac d’Amatitlan : C’est ce qu’on me racontait, enfant, au Guatelamala. Que le frère aîné de mon père, le premier né de mes grands-parents, celui qui aurait dû être mon oncle Salomon, était mort noyé dans le lac d’Amatitlan, accidentellement, quand il avait mon âge, et qu’on n’avait jamais retrouvé son corps. »

De là, pour l’enfant qu’il était alors, une fascination pour ce lac où il ne se baignait avec son petit frère, qu’après avoir dit des paroles incantatoires pour apaiser l’esprit du jeune mort. Mais, plus tard quand il essaie d'en savoir plus, ni la mère du narrateur, ni son frère ne se souviennent de cette histoire. Certes Salomon est mort mais pas de cette façon ! Aurait-il inventé ce souvenir ?
Où se trouve la vérité? Il y a pourtant beaucoup d’enfants qui se sont noyés dans ce lac, comme le découvre l’auteur, enquêtant auprès des riverains installés depuis longtemps dans ces lieux. Mais aucun ne porte ce nom.  Quel mystère entoure la mort du frère aîné de son père ?

Eduardo Halfon se lance dans une enquête qui va révéler les  nombreux deuils de la famille, celui d’un autre frère, du grand-père cette fois-ci, nommé lui aussi Salomon, mort de faim dans le ghetto de Varsovie, ceux d’une partie de  la famille dans les camps de concentration polonais.

Parti à la recherche du mystère, le narrateur retrace le passé tragique de toute sa famille. Après avoir survécu aux camps, le grand père part au Guatemala. C’est là que naîtra Eduardo Halfon, c’est dans ce pays qu’il a vécu pendant dix ans, passant ses vacances chez ses grands-parents dans une maison près du lac Amatitlan. Puis lorsque le Guatemala est pris dans la violence de la dictature, survient le départ de la famille aux Etats-Unis.  
Et enfin le retour de l’homme adulte près du lac à la recherche de son enfance et du petit "noyé", où il interroge sa mémoire et celle des habitants. Car tout le récit traite de la mémoire,  de la difficulté à faire ressurgir le passé, de l’oubli volontaire ou non, du refus et pourtant de la nécessité du souvenir …

Le récit est écrit par un écrivain guatemaltèque mais le livre se distingue des autres écrivains latino-américains par les propos et par le style. Certainement parce que l'écrivain a vécu longtemps hors du Guatemala; parce que ses origines, avec des parents juifs séfarade et ashkénaze, en font un Européen ; et parce que, de ce fait, le livre ne se fait pas autour de la violence des coups d'état à répétition au Guatemala, de la répression criminelle exercée par  les juntes militaires qui se sont succédé dans le pays, avec l'appui des Etats-Unis. La violence est ailleurs, tournée mais vers d'autres horreurs, au niveau collectif, celle du nazisme et de l'holocauste, et au niveau familial et privé, par ce qui est arrivé au frère aîné du père, Salomon. Tout, dans ce récit est en sourdine, tout semble voilé par la nostalgie et la tristesse.

Le livre obtenu le prix pour écrivain étranger en 2018. L'auteur vit maintenant à Paris.




lundi 28 septembre 2020

Jon Kalman Stefansson : Lumière d'été puis vient la nuit


Jon Kalman Stefansson est un des grands écrivains contemporains de la littérature islandaise. Son oeuvre a reçu nombreux prix et il est traduit dans une vingtaine de langues. Pour ma part, Lumière d’été puis vient la nuit, est le premier livre que je lis de lui et j’ai aimé ce style poétique, cette nostalgie douce-amère, parfois pleine de dérision mais aussi de tendresse, qui retrace la vie quotidienne des habitants d’un petit village des fjords de l’ouest,  village qui se meurt de mort lente, au déclin de ses quelques activités économiques. L’atelier de tricot ferme, la coopérative n’est plus ce qu’elle était.
Réalité augmentée de tout ce qui est possible, nous entrons dans un monde surprenant où la raison bascule parfois. Le directeur de l’atelier du  tricot se met à rêver en latin, une langue qu’il ne connaît pas et devient L’astronome, la tête près des étoiles, projetant le village au centre du cosmos, en équilibre au bord des trous noirs, dans cette nuit d’été shakespearienne où les fantômes des morts assassinés reviennent hanter l’entrepôt de la coopérative. On pénètre dans une forêt que traverse un fleuve majestueux, une petite robe de velours noir électrise l’assemblée… masculine. On est gagné par l’absurdité de la vie, la déraison qui s’empare des humains pas seulement en Islande mais dans l’ensemble de  notre planète. il y a dans le roman de Jon Kalman Stefansson la conscience de l’abîme, à la manière de Pascal, « un néant par rapport à l’infini. », sans en appeler obligatoirement au divin, et en moins pessimiste, peut-être, parce que l’intérêt porté aux êtres humains donne une teinte chaleureuse au récit.  
Vous n’êtes pas non plus sans savoir qu’ici et là, nos précisons en Islande, à la surface de ce petit grain de terre posé sur un ciel infini et béant, certains désirent plus que tout se hisser sur les épaules des hommes pour sentir la chaleur qui remonte du col de leurs vêtements. Nous aimerions bien qu’on nous explique pourquoi : parce que nous sommes désorientés, parce que le sol s’est dérobé sous nos pieds, il n’y a plus que le vide pour nous empêcher de sombrer, et ce n’est pas une pensée rassurante.»
Il y a aussi la conscience de la fin possible d’une civilisation car nous scions la branche sur laquelle nous sommes assis.

 Mais en attendant, ce qui intéresse l’écrivain, c’est donc et avant tout l’homme. Il raconte  au gré des saisons, neige, vent et soleil, entre clarté pâle et longue obscurité, l'histoire des villageois. Et tous ces récits forment une chronique attachante qui entre rires, surprises, émotions, entre amours et deuils, peint un pays, des mentalités, un mode vie mais aussi capte tout ce qu’il y a d’universel dans la nature humaine : jalousie terrifiante de Asdis, trahie par son mari Kjartan, premiers émois amoureux d’un jeune homme naïf, David,  bonheur d’un homme simple, Jakob, chauffeur routier, « peu de choses, en effet, sont plus plaisantes que de conduire un camion », curiosité d'Agusta la postière qui nourrit le vide de sa vie des lettres qui passent entre ces mains, désespoir d’un homme veuf, Hannes, solitude angoissée de Benedikt, caractère joyeux de Puridur et son rêve secret… Et tant d’autres. Jon Kalman Stefansson nous offre en microscome un tableau complet d'une société islandaise qui pourrait être aussi la nôtre !

Le temps passe, nous vivons, puis nous mourons. Mais qu’est-ce que la vie ? La vie, c’est quand Jonas pense à la courbe de l’aile d’un oiseau, c’est quand il s’endort, bercé par la respiration profonde de Porgrimur, oui, c’est tout à fait ça, mais pas uniquement et quelle est la largeur de l’espace qui sépare cette vie de la mort, d’ailleurs cet espace existe-t-il, et si oui, quel nom lui donner ?

Un beau livre au rythme lent comme la vie au bord du fjord mais qui nous projette au milieu des étoiles, nous maintenant toujours en équilibre au bord du vide.

Lumière d’été puis vient la nuit est le premier livre  de Jon Kalman Stefansson. Paru en 2005, il n'a été traduit que cette année par Eric Boury et paraît chez Grasset pour cette rentrée littéraire.


Voir Dominique A sauts et à gamabades ICI

mercredi 11 mars 2020

Andrus Kivirâhk : Le papillon



J’ai lu L’homme qui savait la langue des serpents d’Andrus Kivirähk  et ce roman m’a laissé un souvenir marquant lié à son étrangeté mais aussi au récit de la violence infligée à la terre d’Estonie par ses nombreux envahisseurs pendant des siècles. Aussi est-ce avec plaisir que je retrouve pour le challenge initié par Eva, Patrice et Goran, Le mois de l'Europe de l'Est, un premier roman du même auteur : Le Papillon toutes deux parus dans la belle édition Le Tripode.

le théâtre de l'Estonia au début du XX siècle

Le récit d'Andrus Kivirähk  a des bases historiques et s’étend du début du XX siècle en passant par la première guerre jusqu’à la deuxième guerre mondiale. Pendant cette période, le pays sous domination russe puis occupé par les allemands, dévasté par les guerres, ne connut sa première indépendance qu’en 1919  et la perdit dès 1940.  Puis il obtint à nouveau son indépendance des Soviétiques en 1991.

Paul Pinna fondateur, directeur et comédien de l'Estonia

Andrus Kivirähk avait entrepris une étude historique du théâtre d’Estonia à Tallinn, théâtre  qui a joué un rôle important dans le réveil national des estoniens et pour soutenir le moral des habitants pendant ces périodes douloureuses. Et c’est en travaillant sur des personnages bien réels, fondateurs et comédiens du Théâtre Estonia à Tallin, Paul Pinna et sa femme Netty, Théodore Altermann, Aleksander Harald Trilljärv, pour ne citer qu’eux, que l’écrivain les a vus échapper à son pouvoir et se transformer en personnages de roman, devenus les protagonistes de bien étranges aventures !

Theodore Alterman , comédien, auteur, traducteur
Netty Pinna, comédienne
 Le personnage narrateur, August Michelson, est mort depuis longtemps quand il nous raconte son histoire et nous fait revivre les années qu’il a passées, lui simple ouvrier devenu comédien, dans la troupe de théâtre Estonia. De même que notre narrateur trépassé, sa bien-aimée Erika Tetzky est, elle aussi, comédienne à l’Estonia.
Emporté par ses impétueux personnages, Kivirähk écrit un roman fantastique, peuplé d’êtres étranges, femme-papillon comme Erika, femme-fée comme Augusta, femmes-oiseaux, fantômes d’anciens acteurs trop attachés au théâtre pour vider les lieux, transformation de l’un d’entre eux en loup garou. (mais vous n’êtes pas obligé de le croire, le narrateur nous ayant avoué qu’il aimait mentir )et présence d’un inquiétant chien gris aux yeux jaunes, personnification de la mort.

Erika Tetzky
Erika Tetzky et August Michelson sur scène

Car la mort règne pendant ces deux guerres où le théâtre est transformé en hôpital même si les acteurs continuent de jouer. Le chien gris a beaucoup de travail, il ne ne s’arrête jamais et il jette aussi son dévolu sur les comédiens, en particulier sur la fragile et charmante Erika qui va s’éteindre toute jeune, elle qui, papillon vif et gai, personnifie l’âme de l’Estonia.  Mais il faut comprendre, aussi, pourquoi le chien s’acharne contre eux! Il en veut particulièrement à la troupe qui nargue la mort chaque soir pour faire vivre des personnages qui n’existent même pas mais qui ne peuvent jamais mourir.
Et le roman devient un magnifique hommage au théâtre et aux acteurs, à ceux qui font oublier l’espace d’une représentation, les soucis et les peurs, à ceux qui vivent leur métier comme un sacerdoce, transmettant  leur force et leur énergie au public à travers des textes qui, pour n’être que "mensonges", n’en sont pas moins essentiels, nous révèlent à nous-mêmes et nous donnent le courage de vivre. C’est ce qu’ont fait tous les acteurs du théâtre de l’Estonia.

"Un de ces jours-là, je me trouvais nez à nez avec le chien  gris (...)
- S’il n’y avait que cela, poursuivit le chien. Vous trompez le monde ! Les gens viennent vous regarder et ils découvrent que le monde n’est pas du tout comme ils l’avaient imaginé, que l’amour peut-être plus fort que la mort, -ridicule !- que les méchants sont toujours punis, et je ne sais quoi d’autre ! De quel droit vous payez-vous ainsi la tête de ces malheureux ? Ils ont leur vie toute tracée, ils naissent, travaillent, font des enfants, meurent, sans autre issue à espérer, pas comme Othello, ce type qui n’existe même pas et qui se fiche un coup de poignard soir après soir, comme si mourir était aussi banal que boire une tasse de café et pouvait se répéter à loisir, pour peu que l’envie vous en prenne. Eux, votre public, ils ne peuvent se permettre une chose pareille. Ils perdent à tous les coups, parce que personne ne m’échappe. Ils n’ont aucune chance. Pourquoi les tromper ?
- Nous leur donnons l’espoir, répondis-je.
- C’est exactement pour ça que je vous hais, rétorqua le chien en retroussant les babines."

 Bel hommage au mensonge donc car il est frère de l’imagination, cette imagination qui transforme tout, qui permet à la création littéraire ou artistique de prendre son essor, qui permet à chacun de sortir de lui-même pour être autre, pour vivre une autre vie et qui en conséquence est aussi indissociable du théâtre.
Andrus Kivirähk a beaucoup de respect pour ses personnages qu’il ne présente certes pas comme des saints, qui ont leurs défauts et qui, surtout pour les hommes, lèvent le coude un peu trop facilement, font des blagues de mauvais goût, énormes, et sont coureurs de jupons; et cela donne des récits pleins de saveur, d’humour et parfois de truculence.
Mais il sait nous montrer qu’ils ne sont pas que cela, et leur belle humanité apparaît d’abord dans leur conception du rôle du théâtre par rapport au public, puis dans leurs relations entre eux, amitié, amour, respect, solidarité et délicatesse d’esprit quand le faut, malgré la bonne dose d'autodérision qu'ils portent en eux. On sent toute la tendresse de l’auteur pour ces personnages qui sont en fait des êtres humains ayant réellement existé avec leur lot de tristesse, de chagrins, de maladies et de deuils mais qui ont fait jusqu’au bout leur travail d’amuseurs publics apportant la joie.
C’est ainsi que nous oscillons tout au cours du roman entre rire et nostalgie. On peut ajouter qu’Andrus Kiviräkh est un homme qui sait mentir et possède une imagination sans limite. Il nous le prouve ici dans ce premier roman,  comme il le confirmera plus tard avec L’homme qui savait la langue des serpents!

Le théâtre de l'Estonia à Tallinn de nos jours


L’Auteur

Andrus Kivirähk est un écrivain estonien né en 1970 à Tallinn. Véritable phénomène littéraire dans son pays, romancier, journaliste et essayiste, il est l'auteur d'une oeuvre déjà importante qui suscite l'enthousiasme tant de la critique que d'un très large public, qui raffole de ses histoires. Andrus Kivirähk écrit des romans et des nouvelles, des pièces de théâtres, des textes et des scénarios de films d'animation pour enfants.
Le Papillon est le premier roman de l'auteur du désormais livre culte L'Homme qui savait la langue des serpents et de Les groseilles de Novembre.