dimanche 7 février 2021

Alejo Carpentier : Le siècle des Lumières

 

Le siècle des Lumières de Alejo Carpentier, écrivain cubain, c’est, la Révolution française et ses répercussions dans les Caraïbes, à Cuba où débute l’action puis à la Guadeloupe, via Paris et Bordeaux, pour arriver en Guyane.
Trois jeunes cubains, personnages fictifs et attachants du roman, Esteban, sa cousine Sofia et son cousin Carlos, vont être les témoins de cette époque tourmentée. Pour Esteban, en particulier, cette période va représenter une initiation cruelle, qui lui fera perdre naïveté, confiance et espérance.


Victor Hugues

Esteban quitte la Havane pour suivre son ami Victor Hugues, personnage historique, ancien négociant, fervent admirateur de Robespierre. Victor devient accusateur public à la Rochelle avant de partir pour la Guadeloupe afin d’y abolir l’esclavage. Moments de réjouissance et de bonheur vite suivis, dans la foulée, par l’utilisation de la guillotine que l’accusateur public a transportée avec lui. Victor Hugues reprend l’île aux britanniques et organise la guerre de course (corsaires) qui va créer une classe de nouveaux riches. A la fin de la Révolution, loin de tomber en disgrâce, Victor Hugues devient gouverneur en Guyane et applique, sans état d’âme, le nouveau décret qui rétablit l’esclavage, opérant ainsi un grand retour en arrière et abolissant tout espoir d’un monde meilleur.  

Tout le pessimisme de Carpentier-Esteban s’exprime ici. C’est comme si la révolution n’avait pas existé, que les  gens étaient morts pour rien, comme si les idées positives de cette période avaient été ensevelis sous les actes de la Terreur, la corruption des esprits, l’ambition et l’avidité humaines, le reniement de soi-même.
Ce vaste panorama de la révolution, magnifique élan des peuples opprimés, qui débute par l’espoir de la liberté et de l’égalité, vire donc peu à peu au cauchemar aux yeux d’Esteban qui perd toutes ses illusions. Pourtant quand il parvient à fuir en Guyane néerlandaise avant de regagner Cuba, et qu’il voit, comme nous l’a montré Voltaire, que l’on coupe les pieds ou les mains des esclaves marron, il comprend l’urgence de la révolution.

En fait, Esteban, disciple de Victor Hugues, fait souvent penser à Candide, disciple de Pangloss, mais s’il subit les mêmes désillusions, il n’aura pas, comme le héros de Voltaire, le temps de cultiver son jardin.
En revenant à La Havane, il ne pourra pas transmettre son expérience désenchantée à Sofia et Carlos, ceux-ci ayant toujours foi dans la révolution des Lumières. La jeune fille devra faire elle-même son expérience.

Jean Nicholas Billaut Varenne

Alejo Carpentier peint avec habileté les changements qui s’opèrent dans l’âme humaine. Victor Hugues quand il fait connaissance des  adolescents, Esteban, Sofia et Carlos, à la Havane, est un jeune homme sympathique, un peu tapageur et suffisant, mais amusant et amical. L’amitié des trois enfants, livrés à eux-mêmes après la mort de leur père, et du jeune homme étranger, français de Marseille, dans le fouillis de cette maison-capharnaüm est un instant de grâce. Un peu comme le jardin de l’Eden avant la chute. C’est un moment de bonheur aussi pour le lecteur. Mais peu à peu Victor Hugues se transforme. Lorsque Esteban le retrouve à La Rochelle où il fait tomber les têtes à un  rythme soutenu, l’homme qu’il est devenu n’a plus rien d’humain. Et il finira par oublier ses idées. Il y aussi des moments très forts quand, en Guyane, nous rencontrons tous les révolutionnaires, sauvés de l’échafaud mais envoyés au bagne. C’est une sorte d’enfer dantesque qui est décrit, avec les différents cercles, tous prêts à renier leurs idées, sauf un, au centre, Billaut-Varenne, membre du comité de salut public, partisan de la terreur, qui a fait tomber la tête de Robespierre ! Des portraits qui marquent !

Un style baroque

Henri Rousseau dit le douanier
 

 Alors certaines créatures végétales d'en bas prenaient des silhouettes nouvelles : les papayers avec leurs mamelles suspendues autour du cou, semblaient s'animer, s'acheminer vers les lointains fumeux de la Soufrière : le fromager "père de tous les arbres" comme disaient certains nègres, prenaient davantage la forme d'un obélisque, d'une colonne rostrale, d'un monument, et sa taille croissait contre les feux du crépuscule. Un manguier mort se transformait en un faisceau de serpents immobilisés dans leur élan pour mordre, ou bien encore, vivant et débordant de sève qui suintait à travers l'écorce et les peaux jaspées de ses fruits, il fleurissait soudain et s'enflammait de jaune. Esteban suivait la vie de ces créatures avec l'intérêt que pouvait lui inspirer le développement d'une existence zoologique.

Si le récit est riche en aventures et en histoire des idées, le style ne l’est pas moins ! Je comprends que l’on parle de style baroque à propos d’Alejo Carpentier, tant le foisonnement de ses descriptions, la profusion des couleurs, des sons, des odeurs, des détails de toutes sortes, l’abondance et la richesse du vocabulaire sont des ornements éblouissants.

 Ce n’est pas sans raison qu’il montre son héros Esteban « jouir de l’euphorie des mots ». 

 « Esteban était rempli d’étonnement quand il remarquait que le langage, en ces îles, avait dû utiliser l’agglutination, l’amalgame verbal et la métaphore, pour traduire l’ambiguïté formelle des choses qui participaient à plusieurs essences. De la même façon que certains arbres étaient appelés, « acacias-bracelets », « ananas-porcelaine », « bois-côte, « balai-dix heures », « cousin-trèfle », « pignon-gargoulette », « tisane-nuée », « bâton-iguane », de nombreuses créatures marines recevaient des noms qui, pour fixer une image, établissaient des confusions de mots, engendrant une zoologie fantaisiste de poissons-chiens, de poissons-boeufs, de poissons-tigres, de poissons ronfleurs, souffleurs, volants, à queue rouge, rayés, tatoués, fauves…. »

Et son érudition couvre tous les domaines, qu’il parle de fonds sous-marins, d’histoire, de philosophie, de musique, d’ethnologie, de géographie, de végétation tropicale,  c’est toujours incroyablement riche, précis, minutieux et pourtant poétique et visionnaire.

Certains matins à l’aube, la mer était si calme et silencieuse que les craquements isochrones des cordes aux tonalités plus aiguës ou plus graves selon qu’elles étaient plus courtes ou plus longues se combinaient de telle sorte que de la poupe à la proue c’étaient des anacrouses et des temps forts, des appoggiatures et des notes piquées, avec le rauque point d’orgue issu d’une harpe formée par des câbleaux tendus, soudain pincés par un alizé.

Un auteur, donc, que je découvre avec admiration et que je veux suivre avec d’autres lectures ! Et oui, encore un !

Alejo Carpentier, écrivain cubain

 
 Alejo Carpentier y Valmont, né 1904 à Lausanne et mort en 1980 dans à Paris, est un écrivain cubain, romancier, essayiste, critique musical, compositeur, qui a profondément influencé la littérature latino-américaine. Il a vécu entre la France, patrie de son père, et Cuba. A Paris, il a rencontré les grands noms du surréalisme, Paul Eluard, Louis Aragon, André Breton et Jacques Prévert. A Cuba il est un fidèle partisan de Castro et il épouse son lutte contre la misère et l'exploitation du peuple cubain. Il est ébloui par le métissage de La Havane et l'indigénisme. Il fera de cet émerveillement l'essence de son oeuvre, qu'il qualifie de "real maravillosa", un réalisme perfectionné par l'émotion et l'enchantement du monde. Le réalisme merveilleux est une notion de critique littéraire ou de critique d’art qui se réfère à des productions artistiques dans lesquelles la représentation du réel est fortement teintée par le merveilleux.
Quelques titres  :  "Le partage des eaux", "Concert baroque", "Le royaume de ce monde"

Art : peinture cubaine

 
Les oeuvres picturales qui évoquent le plus pour moi le "real maravillosa" d'Alejo Carpentier, sont celles du peintre français, le Douanier Rousseau.






Mais l'art du peintre primitif cubain et Ruperto Jay Matamoros m'a paru aussi correspondre aux descriptions enchantées d'Alejo Carpentier.
Non que l'art d'Alejo Carpentier soit naïf mais les paysages colorées qui dévoilent la subjectivité de celui qui les regarde,  appartiennent toujours, au-delà du réel, au domaine du rêve et de la magie.

Ruperto Jay Matamoros ( 1912- 2008)

Le fermier de Ruperto Jay Matamoros
 

Ruperto Jay Matamoros est né en 1912 à Santiago de Cuba. Il est  le plus ancien et le plus grand peintre populaire ou «primitif» de Cuba. Il entre en 1937, à l'atelier de peinture et de sculpture  créé par  le peintre cubain Eduardo Abela.
 
Edouardo Abela

En 1946,  Matamoros crée son propre atelier de décoration et de peinture. En 1963, après la révolution, il rejoint l'UNEAC, l'Union des écrivains et artistes cubains, et commence à travailler sur des commandes de peinture au ministère de la Justice. Depuis les années 1960, Matamoros a exposé dans le monde entier, en Bulgarie, en France, en Hongrie, en Italie, au Mexique, en Suède et en Union soviétique. Il a exposé dans la première Biennale de La Havane, en 1984, ainsi que dans les deuxième et troisième biennales. En 1994, il a reçu l'Ordre Felix Varela, par le Conseil d'État de la République de Cuba.

En 2000, à l'âge de 88 ans, Jay Matamoros a reçu la médaille du 270e anniversaire de l'Université de La Havane et a été honoré du prix national des arts visuels. L'occasion a été présentée par une exposition rétrospective personnelle au Museo Nacional de Bellas Artes, à La Havane.

Jay Matamoros est décédé à l'âge de 95 ans à La Havane en 2008.  (source ici )

 

 La peinture de Ruperto Jay matamoros

 







 


 

31 commentaires:

  1. Quel beau billet!écriture et peinture. Tu donnes vraiment envie de le lire et de voyager. Cette végétation tropicale me fait rêver

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    1. Moi aussi ! hum ! Mieux vaut ne pas trop rêver aux voyages en ce moment !

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    2. Tu m'as tant fait rêver que j'ai retrouvé les petits résumés des lectures cubaines, j'avais lu Harpe et Ombre de Carpentier et j'avais bien aimé. Je suis en train de remettre sur mon blog mes vacances à Cuba 2004;et tout cela après ton billet!

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  2. Jamais lu! Certains passages sont remarquables, en effet

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    1. Oui ! c'est un écrivain qui a un style et une érudition exceptionnels !

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  3. Ah ! Enfin quelqu'un qui publie des billets sur Carpentier ! (oui je me sentais seule).
    J'ai beaucoup aimé ce roman, que je trouve très réussi. La langue est touffue, mais dans le contexte révolutionnaire, avec ce goût pour les grandes phrases, ça ne déparre pas.
    Je te conseille Concert baroque, que j'aime vraiment beaucoup.

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    1. Tu as publié des billets sur lui? Je viendrais voir. je retiens Concert baroque.

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  4. Chouette, je découvre encore un peintre 8 Sinon, j'ai eu une période où j'ai lu Alejo Carpentier, il y a vingt-cinq ans, je dirais. Le partage des eaux m'a plus marquée que Le siècle des lumières, il me semble...

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    1. Le partage des eaux est un de ceux que je voudrais lire. C'est un écrivain que je n'ai pas rencontre il y a 25 ans et c'est bien dommage pour moi. Mais je vais me rattraper.

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  5. un billet très sympa
    c'est un classique que ce livre de Carpentier que j'ai découvert lorsqu'une de me fille a eu à le lire en terminale ou prépa et j'ai été curieuse
    j'aime tes illustrations

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    1. Comme toi, je lisais les livres de mes filles au fur et à mesure qu'elles grandissaient.En prépa ce fut tout Duras !

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  6. de lui j'ai lu (et je relirais avec plaisir) Concierto Barroco, un petit chef-d'oeuvre (oui oui je sais je n'emploie normalement pas ce genre de superlatifs ;-))

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    1. Je retiens,c'est sûr ! Vous êtes déjà deux dont c'est le préféré !

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  7. Je ne l'ai jamais lu, ton billet incite vraiment à le découvrir.(Le désenchantement par rapport à la révolution m'a fait penser à Pasternak, mutatis mutandis).

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    1. C'est vraiment un auteur à découvrir ! Mais pas le même style que Pasternak !

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  8. J'ai lu ce texte que j'ai beaucoup aimé, c’était il n'y a pas si longtemps, mais pendant une période où je n'avais pas envie d'écrire... En tout cas, bravo pour ton article ! (Goran : http://deslivresetdesfilms.com)

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    1. Merci ! C'est vrai qu e l'on a des périodes où écrire est difficile ! Lire est plus facile !

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  9. Contente que tu l’aies aimé ce roman foisonnant, vivant!
    Et les illustrations de Jay Matamoros, colorées, conviennent parfaitement à ces récits !

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    1. Oui, je trouve que les peintures de Matamoros ont quelque chose de magique comme les descriptions de Carpentier.

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  10. merci pour ces illustrations qui complètent très bien le livre!

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    1. L'imagination du Douanier Rousseau plus encore, peut-être, que celle de Matamoros, me paraît correspondre au style luxuriant de Alejo Carpentier.

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  11. Merci pour cette découverte, c'est un auteur que je ne connais pas du tout (à part Padura, je crois d'ailleurs ne connaître aucun auteur cubain), et ce titre a l'air très riche. Bravo encore une fois pour cette participation instructive !

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    1. Moi aussi à part Padura.. mais tu vois Carpentier est à découvrir.j'aurais pu le faire depuis longtemps puisque je me souviens que ce livre appartenait à ma mère qui le lisait il y a quelques dizaines d'années !

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  12. Merci pour la découverte et pour cette balade picturale ( j'adore le Douanier Rousseau et l'art naïf )

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  13. Alejo Carpentier était un immense auteur, un peu oublié aujourd'hui. D'une culture éblouissant, il avait une capacité unique dans ses romans de donner envie au lecteur de découvrir tout ce qui nourrit son oeuvre (peinture, littérature, musique, philosophie ...), sans jamais donner l'impression d'étaler ses connaissances, ni prendre le lecteur de haut.
    Mon préféré sans doute : La danse sacrale.

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    1. Encore un titre que je veux découvrir,donc : La danse sacrale. Ce que tu dis de cet écrivain est très juste mais je ne savais pas qu'il était un peu oublié !

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  14. Cuba est un endroit où j'irais bien, avant qu'elle ne se modernise trop, en même temps il est malheureux de vouloir voyager dans un musée. Par contre je suis allée en Guyane avec la chance d'être chez des cousins pendant trois semaines et donc de pouvoir profiter de leur expérience et leur vécu. Notre cousin travaillant au centre spatial de Kourou s'immergeant moins que notre cousine travaillant avec un contrat local. Elle nous a par exemple raconté que des employés l'avait informée qu'ayant un différent ils allaient partir en forêt et qu'un seul en reviendrait.

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    1. Cuba doit déjà avoir bien changé ! Mais voyager dans un musée ne me dérange pas ! Quant à ce que tu dis sur la Guyane, ce doit être un sacré pays ! On comprend qu'on avait placé un bagne à cet endroit là. Il devait être difficile d'y survivre.

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  15. Découverte de l'art naïf de Ruperto Jay Matamoros, une joyeuse découverte! Qu'est ce que tu dévores! "Concert baroque" vient rejoindre ma liste: cette rencontre de trois compositeurs baroques me tente.

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  16. Un auteur cubain que je ne connais pas. Le thème de l'Histoire de l'esclavage me passionne. Ce roman a l'air très beau et les peintures sont tout simplement superbes!

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